‹ La dépopulation de la France; ses conséquences, ses causes, mésures à prendre pour la combattreChapitre 14 sur 149 · DIMINUTION DU DÉVELOPPEMENT DE LA RICHESSE PUBLIQUE · texte numérisé non relu

DIMINUTION DU DÉVELOPPEMENT DE LA RICHESSE PUBLIQUE

Accroissement moindre de la richesse publique causé par l'accroissement moindre du nombre des producteurs et du nombre des consommateurs.

L'Allemagne et la France (territoires actuels) comptaient, en 1851, la môme population, à savoir 35 millions d'habitants.

Aujourd'hui, l'Allemagne possède 65 millions d'habitants et la France 39. Chaque année, l'Allemagne grandit de près d'un million d'habitants, qui se mettent aussitôt1

l. Ce sont un million de bébés, s'écrie ud 1res distingué contradicteur, puisque ce million constitue l'excôdenl des naissances sur les

au travail, construisant de nouvelles usines et donnant au pays plus de richesse, plus de mouvement, plus de vie et, sans doute aussi, plus de bonheur !

Ce que nous disons de l'Allemagne est vrai de tous les autres pays de l'Europe. Tous grandissent, tous deviennent plus nombreux et, par conséquent, plus riches, plus forts, plus vivants ; nous seuls restons ce que nous étions, autrement dit, comparés aux autres, nous devenons plus insignifiants, plus petits, plus négligeables.

En 1851, la France était encore la plus nombreuse des nations de l'Europe occidentale (l'Allemagne n'avait pas la cohésion qu'elle présente à présent), par conséquent elle était la plus puissante et la plus riche, car elle avait tout ce qui fait la richesse : des capitaux, des instruments de travail, et, pour s'en servir, des hommes intelligents, laborieux et résistants.

décès. Attendez qu'ils aient de la barbe pour les mettre au travail! N'exagérez pas l'inégalité de la France et de ses voisins.

Je n'exagère rien. L'Allemagne s'accroît bien chaque année d'un million (exactement 910.000 en 1906) d'habitants de tout âge; car si les naissances sont bien représentées par des bébés, les décès qu'elles remplacent sont de tous les âges. Comme le fort accroissement de la population est déjà ancien, les disparus de chaque âge sont remplacés par une génération plus nombreuse. Contrôlons ce raisonnement par l'observation : comparons les deux recensements de 1890 et de 1900; l'excédent des naissances sur les décès était alors de 730.000 habitants par an. Nous trouvons donc, en dix ans (déduction faite de l'émigration qui était encore notable), un excédent de 7 millions d'habitants. Voici leur âge :

Pour 100 hab.

Allemagne. recensés en 1800,

Nombre d'habitants recensés combien,

Age. 1890 1900 Différence, en plus, en 1900.

00 et plus.

On voit que ces habitants nouveaux ne sont pas des bébés : ils appartiennent à tous les âges.

Ces avantages appartiennent de plus en plus à nos voisins. Chaque année, l'Allemagne s'accroît de 900.000 paires de bras, l'Autriche-Hongrie de 500.000, les Iles Britanniques d'environ 500.000 également. Tous ces nouveaux venus ont besoin de manger, par conséquent de travailler. C'est ce qu'ils font : les fabriques sortent de terre pour les recevoir el leur donner de l'ouvrage. De là vient l'essor sans cesse plus rapide de l'industrie dans ces pays. Mais nouveaux venus ne sont pas seulement des producteurs, ce sont aussi des consommateurs ; il leur faut des vêtements, des habitations, des aliments ; leur existence donne une vie nouvelle à toutes les industries, au grand profit du pays tout entier et de tous ceux qui l'habitent.

Xos socialistes, heureusement, paraissent le comprendre aujourd'hui. La « librairie du Parti socialiste » vient d'éditer (1910) une excellente brochure de propagande intitulée socialisme et dépopulation, par M. Robert Hertz (au prix de 0 fr. 15). Mais quelques-uns ne justifient pas ce beau titre de « socialiste », qu'ils se sont donné, car les intérêts de la société ne les touchent pas. Ils ne songent qu'à l'intérêt de l'individu. Ils ne voient pas que les deux intérêts sont fatalement solidaires et que lorsqu'il y a antinomie entre eux, elle résulte d'un législateui maladroit et non pas de la nature des choses. Le bonheur de l'ensemble des individus a pour fondement indispensable la puissance de l'État.

Craignez la multiplication des hommes, disent ces faux docteurs ; elle vous donnerait des concurrents et avilirait la main-d'œuvre !

Quel non-sens ! Ces prétendus concurrents consomment rn même temps qu'ils produisent. Ainsi, loin d'avilir l;i main-d'œuvre, ils la rendenl plus nécessaire el [>lws précieuse, par conséquent plus chère.

Si la France s'était donné, comme L'Allemagne, 63 millions d'habitants, les méridionaux oe seraient pas, comme

ils le sont, embarrassés de leurs vins; il y aurait 25 millions de gosiers de plus pour les absorber h

Les fabricants de vêtements auraient 25 millions de clients de plus à équiper ; les entrepreneurs de bâtiments (quand le bâtiment va, tout va !) auraient à bâtir pour les loger, cinquante villes telles que Lyon ouMarseille2, etc..

Non, certes, le travail ne manquerait pas ni les ouvriers non plus ! L'agriculture cesserait de « manquer de bras » . Non seulement la main-d'œuvre ne serait pas moins recherchée, mais elle serait mieux payée parce que le pays serait plus riche.

i. Voici ce qu'a écrit très judicieusement le professeur Gide : « Du reste, il y a une cause générale et bien autrement grave qui domine toute cette question. Aujourd'hui on n'entend parler que de la mévente des vins; il y a quelques mois, c'est de la mévente des blés qu'on gémissait. La mévente est forcée dans un pays quand la consommation ne peut plus s'accroître : or, comment pourrait-elle, s'accroître dans un pays comme la France oi'i la population est stationnaire? Gomment un pays qui ne fait plus d'enfants, c'est-à-dire plus de consommateurs, peut-il s'étonner de ne plus trouver de débouchés à ses produits? Ah! certes on n'entendrait pas parler de la mévente des vins si la France avait gagné depuis trente ans, comme l'a fait l'Allemagne, seize (M. Gide écrivait en 1900) millions d'habitants de plus; même dans une année comme celle-ci, il n'y aurait pas trop de vins pour tous! Mais il y a trop de vins et trop de blé, et trop de tout, là où il n'y a pas assez d'hommes.

« Prêcher aux agriculteurs, aux industriels et aux commerçants, de s'évertuer à produire davantage, les stimuler par l'exemple des producteurs anglais, allemands et américains, c'est se ménager les mêmes déceptions qu'un enfant qui, ne s'apcrcevant pas qu'il est arrivé au terme de sa croissance, continuerait à commander à son tailleur chaque année des habits plus grands et des pantalons plus longs. Il faut que chacun mesure ses vêtements à sa taille et son verre à la capacité de son gosier, et si fâcheuse qu'apparaisse une telle perspective, la France n'évitera pour l'avenir la surproduction et la mévente que du jour où la marche de sa production se réglera sur le mouvement de sa population, c'est-à-dire sera au cran d'arrêt. »

(Émancipation de Nîmes, 15 octobre 1900.)

M. Gide écrivait cela en 1900, où la population de l'Allemagne était bien comme il le dit, de 56.356.600 habitants, ce qui faisait 16 millions de plus qu'en France. Aujourd'hui elle est de 65 millions d'habitants, ce qui fait bien 25 millions de plus qu'en France.

Avec quelle effrayante rapidité ces chiffres se modifient-!

M. le professeur Ch. Gide a récemment développé et précisé la même pensée : Conséquences économiques de la décroissance de la natalité [Rev. Econ. intern., mars 1910).

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