PROPAGANDE FAITE
Regard rétrospectif.
La pensée sacrilège de créer une propagande populaire pour répandre les pratiques néo-malthusiennes n'est pas née en France, mais en Angleterre, ensuite dans les Pays-Bas, puis en Allemagne. La France n'a fait qu'imiter ces trois pays.
Sans doute, on a vu en France, sous Louis -Philippe, des préfets conseiller à leurs administrés de limiter le nombre de leurs enfants (Allier, en 1838, Somme en 1842 2, etc.,) C'était à l'époque où la statistique démographique n'existait pas, et où certains économistes, faute des lumières de cette science, se laissaient égarer par la fausse doctrine de Malthus.
i. Les pages qui suivent étaient écrites, mais non publiées, lorsqu'à paru l'excellent petit volume de Mm6 Leroy-Àllais : Une campagne criminelle (1909), recueil d'observations faites de visu par une femme de cœur. Son livre, très documenté, confirme et complète cette i° partie.
2. Dans le môme ordre d'idées, le Conseil municipal de Versailles, en 1852, créant un prix de tempérance de 1.000 francs, prescrivait de tenir compte des autres qualités domestiques du lauréat et notamment du nombre modéré de ses enfants.
On peut rappeler aussi qu'en 1851, sur le rapport de l'illustre Villemain, l'Académie française décernait un prix Montyon de 3.000 francs à un auteur qui développait cette pensée : « Heureux le pays où la sagesse publique et privée se réunissent pour empêcher que la population ne s'accroisse trop vite. »
Hàtons-nous d'ajouter que l'Académie française actuelle vient de se prononcer tout autrement. Elle a décerné des prix, vers décembre 1907, à deux familles nombreuses en les déclarant « saintes et héroïques » et en ajoutant : « Nous n'honorerons jamais assez les obscurs sacrifices dont leurs vies sont faites. »
Mais ces préfets s'en tenaient à des principes généraux. On pouvait croire qu'ils recommandaient, comme Malthus luimême, le moral restraint, et non pas les pratiques ignobles dont nous allons avoir à nous occuper. Malgré cela, ces circulaires sont restées célèbres en raison même des protestations qu'elles ont soulevées à leur époque.
Ligues de propagande créées à l'étranger.
Feu le Dr G. R. Drysdale, de Londres, fonda, en 1887, the malthusian League, qui ne méritait pas ce titre, car il déclarait vouloir « user des progrès de la science pour assurer à tous les jouissances de l'amour ». Celle ligue fut créée à l'époque où le député Charles Bradlaugh se déclarait bruyamment « athée et néo-malthusien » en compagnie de Miss Annie Besant avec laquelle il annonçait hautement vivre à l'état d'union libre (au grand scandale des Anglais, car chez eux pareille chose ne s'avoue pas).
Miss Annie Besant, après la mort de Ch. Bradlaugh, a abjuré l'athéisme; elle s'est faite théosophe, et elle est même actuellement « chief » (c'est-à-dire directrice) de cette religion néo-bouddhique.
Il y avait longtemps que le Dr Drysdale professait le néomalthusianisme et recrutait des disciples en Angleterre. Dès 1854 avait paru sur ce sujet un livre qui n'a pas eu moins de 32 éditions. Il est intitulé : « Éléments de science suc/<(/<\ ou Religion physique, sociale et naturelle. Exposé sur la véritable cause, et sur le remède des trois principaux maux de la société : La Pauvreté, la Prostitution et le Célibat, par un étudiant en médecine. » L'anonymat de l'auteur n'a été dévoilé qu'après sa mort (en 1905). C'était un frère du fondateur de la Malthusian League. Cette ligue possède un journal, The Malthusian, créé en L879 ; il continue à paraître régulièremenl ; son sous-titre est Une croisade contre la pauvreté.
Dans les Pays-Bas, existe depuis 1885 la ligue néomalthusienne (en hollandais : De Nieaw-Malthnsiaansche Bond) dont le but est ainsi défini par l'article 3 des statuts :
« a) La diffusion des connaissances relatives à la loi de la population, de ses conséquences et de son influence sur les mœurs et habitudes des hommes.
b) La diffusion des connaissances concernant les moyens légaux à l'aide desquels chacun peut empêcher les naissances trop nombreuses, dans le cas où l'arrivée d'un enfant diminue les chances de bonheur pour les familles et même leur ôte toute possibilité d'une vie digne de l'humanité ».
La ligue s'efforce d'atteindre ce but :
a) Par la publication et la diffusion d'écrits populaires gratuits ou à fort bon marché.
b) L'organisation de conféiences.
c) Et tous les arrangements possibles pour que des personnes compétentes puissent enseigner aux gens ayant peu de ressources, les moyens dont il est question ci-dessus (art. 3, b).
Cette ligue se réclame notamment du nom de feu N. G. Pierson, ancien ministre des Finances des Pays-Bas, et auteur d'un traité d'économie publique dans lequel il dit : « On ne peut s'attendre à aucune amélioration véritable des conditions économiques si le nombre des naissances ne diminue pas considérablement. » Elle a été « sanctionnée comme personne civile » par décret royal du 30 janvier 1895. La ligne néo-malthusienne néerlandaise ne préconise que les « moyens légaux », c'est-à-dire qu'elle n'en est pas encore arrivée à faire l'éloge de l'avorteraient. Elle a publié notamment une petite brochure de 10 pages où sont décrites avec précision les sales pratiques qu'elle recommande.
Elle publie un journal intitulé het glukkig huisgtzin {la famille heureuse) au prix de 1 fr. 50 par an.
En Allemagne, le néo-malthusianisme a recruté ses adeptes plutôt dans le Wurtemberg, patrie de l'économiste malthusien, feule professeur Rumelin. Ils ont constitué en 1880, une ligue appelée Das Sozial Harmonische Verein, dont le journal s'appelle Die Sozial Harmonie. Son influence ne s'est pas manifestée jusqu'à présent.
C'est seulement après ces sociétés qu'a été fondée en France la Ligue de la régénération humaine qui paraît être la plus active de toutes ces œuvres néfastes. Nous y revenons plus loin.
Mais achevons l'enumération des sociétés similaires créées à l'étranger :
A Barcelone fut créée, en juillet 1904, la Liga de la Regeneracion humana, copie exacte de celle de Paris. Elle publie un journal mensuel intitulé Salud y fuerza.
A Cuba fut créée une Ligue du même genre.
Enfin, à Chicago, paraît un journal malthusien bimensuel, intitulé Lucifer [the light bearer) qui vient, en dépit de la liberté de la presse aux Etats-Unis, de recevoir un châtiment exemplaire (voir plus loin p. 239).
Ligue de la régénération humaine.
C'est le 30 août 1896 (trois mois après la fondation de V Alliance nationale pour l'accroissement de la popn- <^ laiton française) que fut créée à Paris la Ligue de la régénération humaine. Ce nom prétentieux cachait une ligue néo-malthusienne.
Voici Je passage le plus important de ses statuts :
Motifs. — « Négligeant toute condition imposée aux satisfactions Bexuelles par les lois et les coutumes des divers pays, nous posons on principe :
ie L'utilité de la création d'un nouvel humain est une question des complexe, contenant des considérations de temps, de lieux, de personnes, d'institutions publiques;
« Qu'autant, il est désirable, aux points de vue familial et social, d'avoir un nombre suffisant d'adultes sains de corps, forts, intelligents, adroits, bons,
« Autant il l'est peu de faire naître un grand nombre d'enfants dégénérés, destinés, la plupart à mourir prématurément, tous à souffrir beaucoup eux-mêmes, à imposer des souffrances à leur entourage familial, à leur groupe social, à peser lourdement sur les ressources toujours insuffisantes des assistances publiques et de la charité privée, aux dépens d'enfants de meilleure qualité.
« Nous considérons comme une grande faute familiale et sociale de mettre au monde des enfants dont la subsistance et l'éducation ne seront pas suffisamment assurées dans le milieu où ils naissent actuellement.
« (Nous ne contestons pas, de certaines réformes et améliorations permettront à la terre de nourrir plus tard un grand nombre d'habitants ; mais nous affirmons qu'il est indispensable, avant de vouloir augmenter le nombre des naissances, d'attendre que ces réformes aient été exécutées et aient produit leur effet, et que du reste, la préoccupation de la qualité devra toujours précéder celle de la quantité).
Moyens d'action. — « 1° Distribution, prêt, vente de feuillets, brochures et livres.
« 2° Causeries familiales, conférences.
« 3° Consultations données par des praticiens dont les adresses seront fournies aux personnes intéressées. »
Le créateur de cette Ligue est M. Paul Robin, ancien Directeur de l'orphelinat de Cempuis, emploi dont il fut révoqué par M. Poubelle, préfet de la Seine, pour divers motifs graves sur lesquels nous pensons qu'il vaut mieux ne pas insister.
Il appela cette ligue Régénération humaine parce qu'il s'imagine que, lorsque les naissances sont peu nombreuses, les enfants sont « sains de corps, forts, intelligents, adroits, bons. La préoccupation de la qualité doit toujours précéder celle de la quantité ». Il n'a d'ailleurs jamais dit sur quoi se fonde cette opinion paradoxale.
Son but n'est donc pas de supprimer la France, comme on pourrait le croire, mais de la « régénérer ».
Il dit volontiers que la France pourrait se contenter de
PROPAGANDE POUR RÉPANDRE LE NKO-MALTHUSIANISMK 21 5
quinze millions d'habitante et môme moins encore, pourvu qu'ils soient « sains de corps, forts, intelligents, etc.. » Aussi le sous-titre de la société a-t-il été : « Bonne naissance. Éducation intégrale ». Ce sous-litre a été, par la suite, supprimé.
M. Robin reçut assez vite l'adhésion de deux députés, d'un ancien sénateur, M. Naquet (dont l'opinion paraît s'être amendée), de quelques journalistes et de quelques autres personnages notables.
(Quoique le néo-malthusianisme fût pratiqué depuis Iontemps dans toutes les parties de la France, on fut d'abord choqué de le voir érigé en doctrine et en enseignement ; les discours de M. Paul Robin furent donc, clans les premiers temps, très mal reçus par tous les partis, y compris le parti socialiste.
L'impunité systématique que, d'abord, il n'osait pas espérer, contribua à faire considérer comme acceptables les doctrines que tout d'abord on avait repoussées comme inavouables. Sa propagande s'est affirmée sans cesse plus puissante et plus efficace. Telle est, très résumée, la triste histoire dont nous allons retracer les principaux faits.
Un des premiers actes de la Ligue de la Régénération humaine, fondée le 30 août 1896, fut de répondre à un article que j'avais publié dans YÈclair sur la dépopulation de la France. U Éclair voulut bien insérer plusieurs réponses de M. Paul Robin jusqu'au moment où celuici, se répétant, devint trop fastidieux pour les lecteurs. Cette polémique fut reproduite par un grand nombre de journaux qui s'élevèrent avec violence contre M. Robin ; Le Temps et le Gaulois insinuèrent que les tribunaux devraient le poursuivre; des poursuites furent réclamées en termes formels par le Journal, ÏÉcho de Paris, le Peuple Français (12 janvier 1897) le Figaro (13 janvier), le Gil Jtlas (10 janvier), etc.. La Libre Parole 1 î janvier)
vit même, dans l'absence de poursuites, la preuve que M. Robin était pourvu de hautes protections, ce qui n'était, sans doute qu'une plaisanterie. Les poursuites réclamées par tant de journaux ne furent d'ailleurs jamais entreprises.
Il est très remarquable qu'à cette époque plusieurs journaux socialistes lui furent hostiles ; notamment la Lanterne, sous la signature de M. Maurice Allard, aujourd'hui député. Ainsi M. Robin se vit fermer tous les journaux et ne put insérer sa prose que dans la Voix des Communes, journal parfaitement inconnu qui se publiait à Vincennes.
Vers la même époque, les discours néo-malthusiens que M. Robin essayait de prononcer dans différents quartiers de Paris, soulevaient l'indignation et le dégoût général (salle de l'Harmonie, rue d'Angoulème, salle de la rue
pas
Drouot, etc...>). On ne le laissait ordinairement
achever.
L'année suivante, il fit paraître un journal autographié, intitulé Régénération ; puis il partit pour la Nouvelle- Zélande, espérant trouver aux Antipodes la société quelque peu anarchiste qu'il rêvait. Il eut vite fait de voir que les lois économiques se vérifient à l'autre extrémité du monde, comme dans notre vieille Europe et il ne tarda pas à revenir. Son voyage lui a laissé de mauvais souvenirs dont je ne connais pas le détail. Il s'est plaint qu'en Nouvelle- Zélande on n'ait pas goûté les doctrines de la « Régénération» quoique celle-ci dût « supprimer la maladie! ». Les médecins, intéressés à voir celle-ci désoler l'humanité, et « les piélistes », ont déterminé le pouvoir « à réprimer férocement l'émancipation sexuelle, donc à créer et développer l'abrutissement et la misère ». Telles sont les rêveries qui hantent ce cerveau malade.
La ligue de la Régénération humaine fut « reformée » en septembre 1900. Déjà le journal La Régénération avait reparu en avril 1900 grâce à « deux souscriptions impor-
tantes » ' et avait pris dès lors l'allure qu'elle a conservée depuis. Ce journal n'offre à peu près aucun intérêt. Il ne contient presque pas de documents et se borne à répéter toujours la même chose. Il est d'ailleurs rédigé en langage volontairement trivial et très souvent injurieux. Il n'a pas la tenue du Malthnsian anglais.
Ce n'est pas d'ailleurs un journal pornographique au sens propre du mot. Il ne cherche pas la grivoiserie ni les mots à double entente. Ses paroles n'ont qu'un seul sens, très net : c'est très clairement qu'il cherche à supprimer la morale traditionnelle pour y substituer la sienne, qui est monstrueuse.
Une partie au moins des collaborateurs de M. Robin sont des anarchistes ou des malfaiteurs avérés ; nous en prenons à témoin les déclarations de la Régénération elle-même, qui se plaint d'avoir eu affaire au début à « des escrocs, à des voleurs et à des arrivistes ». Plus tard, l'un des « régénérateurs », Yallina, a été impliqué dans l'attentat dirigé rue de Rivoli contre le Président de la République et le Roi d'Espagne; un autre, Mateo Moral, était l'auteur avoué de l'attentat dirigé à Madrid contre le même souverain. M. Sébastien Faure, l'un des principaux orateurs du groupe, professe des doctrines anarchistes ; Liard-Courtois, un autre régénérateur, se donne le titre de « ex-forçat » sur les affiches qui annoncent ses conférences.
Les tendances anarchistes se retrouvent presque à toutes les pages de Régénération. Elle se déclare à tout moment anti-militariste et anti-patriote.
Les principaux moyens de propagande employés par la Ligue, sont très variés et souvent ingénieux. Les voici : 1° Des brochures.
2° Des sections de la Ligue.
1. On a pensé qu'elles venaient d'un pays ennemi de la France. Rien n'est plus logique que cette supposition, mais elle n'est pas
prou\
3° Des conférences familières.
— démonstratives.
— contradictoires.
De grandes conférences.
4° Des articles de journaux.
5° Des feuillets pour distribution.
6° Des étiquettes.
7° Des cartes postales.
8° Une image d'Épinal.
9° Des lettres à domicile.
10° Des cours à déjeunes ouvrières.
11° Des livres.
12° Des fêtes.
13° Une Agence pour unions libres.
14° Le commerce d'objets anti-conceptionnels.
15° Propagande faite par les camelots.
16° Un Congrès international.
Chacun des termes de cette liste mérite explication :
1° Quatorze petites brochures dont chacune ne coûte, le plus souvent, que 0 fr. 10 (les plus chères 0,75). Elles sont très peu intéressantes et répètent toutes les mêmes choses. La principale est la traduction de la brochure hollandaise sur les moyens à employer pour éviter que l'amour soit fécond.
2° La création de sections de la Ligue de la Régénération dans un grand nombre de villes françaises. Au siège de chaque section, on trouve les petites brochures dont il vient d'être parlé ; mais surtout on peut y acheter le matériel « anti-conceptionnel ». On y trouve aussi un individu, souvent une femme, chargé d'indiquer la façon de s'en servir et de donner des « conseils ». Souvent, le siège de ces sections est chez un herboriste ou chez un pharmacien, dont le commerce se trouve ainsi activé. On se demande même avec inquiétude si les « conseils » se bornent à prévenir la grossesse. Nous avons compté vingt-six de ces
PROPAGANDE POUR RÉPAND RJ! LB NK0-MA1/MUSIANISME 219
sections en l^Oti. Mais notre liste est probablement incomplète.
3° Des conférences faites sur tous les points de la France [ei quelquefois au dehors, mais souvent celles-ci ont été interdites par la police). La police française, au contraire, n'a jamais" rien dit, rien tenté pour interdire cet ignoble enseignement : Mieux que cela : Le maire de Tourcoing avant demandé en 1905, au Préfet de Lille, l'autorisation d'interdire une conférence organisée pour engager les ouvriers à limiter leur famille, le haut fonctionnaire de la République fit la sourde oreille et la conférence eut lieu.
Ces conférences furent très nombreuses. J'en ai compté 13") jusqu'au début de 1008, et très probablement je ne les ai pas toutes connues. 11 y en a de plusieurs sortes : ce sont des causeries, ou des conférences familières. Il y a aussi des conférences « démonstratives » avec dessins représentant les organes génitaux des deux sexes, et la façon d'utiliser les appareils anti-conceptionnels.
Il y a aussi les conférences publiques (le plus souvent contradictoires). Des tournées de conférences ont été faites à plusieurs reprises en province, notamment par M. Sébastien Faure qui met un remarquable talent de parole au service des causes les plus ruineuses pour la société. Mlle Nelly Roussel possède un talent plus remarquable encore et, par conséquent, plus malfaisant. Il faut citer aussi Mmc Jeanne Dubois, et enfin M Paul Robin. Il n'est guère de ville quelque peu importante en France qui n'ait reçu une ou plusieurs fois la visite de l'un de ces singuliers prédicateurs.
Très souvent ces conférences ont lieu dans les Bourses du travail ou dans les Maisons du peuple ou dans des préaux d'école; souvent aussi dans des mairies, en un mot dans des salles qui ont été construites aux frais des contribuables.
M. le sénateur Piot s'est ému avec juste raison d'un pareil abus et l'a signalé au ministre de L'Intérieur,
Le 8 janvier 1903, M. Combes, président du Conseil, lui a répondu qu'il avait prié M. le préfet de la Seine de « refuser désormais l'usage des locaux communaux aux organisateurs de conférences de cette nature ». Le ministre paraissait ignorer que ce scandale s'était produit dans d'autres villes que celles de la banlieue.
A Paris même, les ordres du ministre et du préfet n'ont pas empêché M. Paul Robin de faire des conférences néomalthusiennes postérieurement à cette lettre, dans des préaux d'école. L'une d'elles eut lieu le 3 mai 1906 dans le préau de l'école de l'Avenue de la République, et l'autre le lendemain 4 mai dans le préau de l'école de la rue des Boulets. Peut-être y en eut-il d'autres encore.
Enfin les grandes conférences reçoivent une publicité exceptionnelle. Elles ont eu lieu, à peu près toutes, à Paris. De grandes affiches les annoncent. Elles sont présidées par un homme notable — député ou ancien député. La salle, qui est le plus souvent celle de 1 hôtel des Sociétés savantes, est généralement pleine ; le public écoute sans conviction et répond (lorsque la conférence est contradictoire) par des réflexions qui veulent être spirituelles, et souvent par des coq-à-1'âne.
4° Articles de journaux. Les grands journaux ont presque toujours refusé d'insérer les articles néo-malthusiens. « Les chefs socialistes, voire anarchistes, nous sont franchement hostiles » disait Paul Robin en I90o.
Mais les articles de la Régénération ont été assez souvent reproduits ou commentés, quelquefois critiqués, par un certain nombre de journaux sans lecteurs qui pullulent en province. Cette propagande qui passe inaperçue a pourtant pu être très nuisible. Tous ces journaux, ou presque tous, sont socialistes et révolutionnaires, et la plupart appartiennent à des Syndicats ouvriers. Voici le titre de quelques-uns d'entre eux :
La Voix du Peuple. — Le Travailleur socialiste. — La Pensée
Uore. — Le Réveil de l'esclave. — Le Jura socialiste. — Le Réveil syndical de Lens. (Ce journal a été signalé à la Tribune de la Chambre des Députés par M. Georges Berger, le 4 novembre 4908. — La réponse du Ministre n'a pas donné satisfaction à l'interpellateur.) — V Ouvrier syndiqué de Marseille. — L'Ouvrier teinturier. — L'Ouvrier de l'Est. — L'Idée socialiste de Lyon. — Le Combat. — Les Temps Nouveaux. — L'Ouvrier des Ports de Marseille. — L'Action syndicale. — Le Parti socialiste. — Le Travailleur syndiqué. — L'Ouvrier forgeron. — L'Ouvrier des cuirs et peaux. — L'Ouvrier teinturier apprêteur. — Etc., etc. — Le Libertaire (anarchiste) a toujours été néo-malthusien.
Parmi les grands journaux de Paris, il n'est guère que Y Humanité qui ait accepté assez souvent des articles néomalthusiens ; plusieurs fois elle a publié le sommaire de Régénération. Les autres grands journaux veulent ignorer celte funeste revue. Presque tous ont publié des articles où ils manifestent l'effroi que leur cause rabaissement de la natalité.
5° Des feuillets pour distribution. Il y en a trois : Aux femmes. — Aux gens mariés. — Aux propagandistes.
6° Les Étiquettes. Ce sont de toutes petites affiches gommées, dites papillons, que les propagandistes sont invités à coller secrètement dans tout endroit public. Elles ne contiennent que quelques mots. Elles ont été inaugurées en 1905.
J'en possède la collection complète. Toutes se terminent par ce refrain : « Ayons peu d'enfants ». En voici une :
Dieu (?) bénit
les nombreuses familles
mais ne les nourrit pas
Ayons peu d'enfants
qui a été employée, puis décollée par un passant1 qu'elle indignait ajuste titre, et qui nous l'a envoyée.
1. « Dieu n'a pas à nourrir les familles nombreuses, m'éerivnit-il en môme temps. Elles se nourrissent elles-mêmes! » Cet homme courageux ;" 1*' droîl de parler ainsi. C'est le chef de la belle famille dont on trouvera l'histoire page 330.
Une ligue anti-alcoolique ayant usé de. ce moyen de propagande, fut poursuivie en justice par les marchands de vin dont elle gênait le commerce. Cette ligue voulait servir les intérêts de la patrie : elle en fut punie.
Les malthusiens veulent sa mort : personne n'a le droit de les entraver !
7° Des cartes postales illustrées. — Elles sont dune remarquable niaiserie.
8° Image d'Epinal. — Même remarque.
9° Lettres à domicile. — Ce sont des lettres que l'on envoie dans un certain nombre de villes et notamment à Paris, aux couples dont les bans sont publiés. On leur donne le conseil d'avoir peu d'enfants, et on leur indique comment ils pourront s'initier à la technique coupable. Ce mode de propagande a été imaginé par la section de Lyon en juin 1904.
10° Cours à de jeunes ouvrières. — On recrute à la sortie des ateliers de jeunes ouvrières, on les répartit par groupes d'une douzaine environ pour leur faire des « cours pratiques et démonstratifs » d'amour libre et sans danger, autrement dit des cours de débauche. Il faut ajouter que les « démonstrations » ne se font que sur des gravures — jusqu'à présent...
11° Nous dirons peu de chose des livres, quoiqu'ils soient très nombreux déjà. Il y a parmi eux des livres d'économie politique; des livres de technique anti-conceptionnelle ; des romans (extrêmement médiocres d'ailleurs).
12° Des Fêtes. — Ces fêtes n'ont d'autre but que de rendre plus alléchantes les conférences. Voici le programme de l'une d'elles. Elle a eu lieu le 22 septembre 1907 : « Grande fête champêtre dans le parc de Saint-Cloud; déjeuner sur l'herbe; causerie familière; chants; jeux divers; dîner aux lampions». Très souvent, on y joint l'enlèvement d'un ballon affublé d'un nom ridicule tel que Maternité consciente ou Grève des ventres, etc.. Souvent
il y a feu d'artifice, etc.. Des fêtes analogues ont eu lieu à Monlereau, a Roubaix, et sans doute ailleurs. Ces fêtes donnent aux sociétaires l'occasion de se confirmer réciproquemenl dans leur immoralité et d'amener de nouveaux adeptes.
13° Agence pour unions libres. — Cette prodigieuse agence de proxénétisme a été imaginée en avril 1906. Il semble bien qu'elle n'existe pas encore. Mais on s'en est activement occupé. « On a suggéré sa fondation à une personne qui aurait le temps de s'en occuper sérieusement, très désintéressée, mais qui pourrait ainsi améliorer sa situation ou créer un modeste gagne-pain indépendant à quelqu'un qui s'y donnerait tout entier. Nous avons déjà reçu des lettres que nous avons classées et conserverons; nous les réserverons à l'agent désiré. » [Régénération, avril 11)00).
14' Commerce d'objets anti-conceptionnels. — Nous possédons le prospectus qui en donne la liste, avec l'indication du prix, etc.. Ce commerce est généralisé dans toute la France par le moyen des sections, par les pharmaciens et herboristes affiliés à la Ligue et aussi par des institutions ouvrières. Ainsi à Brest, au cours d'une perquisition faite naguère à la Bourse du Travail, on découvrit des objets ayant pour but de fournir les moyens pratiques de faciliter la diminution des naissances, et, en pleine réunion publique, un des meneurs, ouvrier de l'Arsenal, n'hésita pas à affirmer que ces objets se vendaient dans la Bourse du Travail (Journal des Débats, 2 juin 1906).
15° Propagande par les camelots. — Ce système, très bien combiné, est exposé, avec indignation, par M. Franc* Nohain (1909) dans YEcho de Paris :
badauds font cercle autour d'un camelot; c'est l'heure de la sortie des ateliers, et il y a là quantité de jeunes ouvrières, qui regardent d'un œil amusé un jouet qui parait ingénieux.
— « Vingt centimes, quatre sous, — c'est donné!... » Bien des jeunes mamans, bien des ouvrières se décident. Le jouet leur est remis, enveloppé dans un prospectus imprimé, où se détache tout d'abord cet appel :
Aux femmes!...
Et l'ouvrière lit, et la jeune maman; elle lit qu'il existe une œuvre de la Régénération humaine, qui s'offre à lui enseigner ses « conquêtes scientifiques », à savoir l'art de ne pas avoir d'enfants, sans se priver d'amour...
Voilà l'abominable et cynique propagande que le gouvernement tolère dans la rue, sans s'aviser qu'il y a là, pis qu'un défi à la morale et une insulte aux honnêtes gens : un véritable péril national.
16° Le Congrès de la Fédération universelle de la Régénération humaine s'est tenu à Liège le 17 et le 18 septembre 1905. Il n'offrit aucun intérêt particulier.
D'autres moyens de propagande ont été essayés, mais sans succès :
1° M. Paul Robin s'élait flatté de recueillir l'appui de quelque personnalité scientifique. Il a pu glaner chez les auteurs anciens quelques phrases compromettantes et fâcheuses (quelquefois même aussi des théories plus complètes) mais l'appui d'un savant vivant lui aurait été plus précieux. Tous ceux à qui il s'est adressé Font éconduit [Régénération, juillet 1904).
Il a aussi exposé ses doctrines devant différentes sociétés savantes; il a constamment été repoussé, quelquefois assez rudement. Il a avoué lui-même que « lorsqu'on s'occupe de la question de Population dans des milieux scientifiques, c'est le plus souvent dans un sens diamétralement opposé au nôtre » (Régénération, novembre 1902).
2° La Ligne a envoyé une lettre à tous les Conseils généraux pour leur demander leur adhésion. Pas un seul n'a donné signe de vie.
3° Les tentatives faites pour obtenir l'appui de la Francmaçonnerie, ont donné lieu à des incidents difficiles à con-
naître puisque la Franc-maçonnerie est une société secrète. On en trouve pourtant l'histoire dans un livre intitulé Je Grand Orient par Bidegain (pages 201 à 215).
La majorité du Gonvent de 1900 avait décidé l'impression et la publication d'un discours de M. le Dr Meslier (aujourd'hui député) discours favorable à la thèse néomallhusienne. Le Conseil de l'Ordre, le 12 novembre 1900, n'approuva pas cette décision. Il semble bien que le seul ou le principal motif de cette détermination fut la crainte de « nuire à la maçonnerie ». Et ce qui le confirme, c'est que le Conseil de l'Ordre accorda des fonds à M. Meslier pour publier sa brochure à titre privé. M. Meslier accepta cette solution « en maçon discipliné», mais renonça à publier la brochure en question.
La Régénération n'eut pas plus de succès auprès de la Revue Maçonnique qui la repoussa assez brutalement, ni auprès de Y Acacia qui déclara, en juillet 1904, « que c'était là une littérature de maison close que le Parquet ferait bien de poursuivre ».
On peut craindre que ces bonnes dispositions ne durent pas. Là comme ailleurs, la corruption fait son œuvre. En 1905, la loge maçonnique parisienne, les Trinitaires, a fait annoncer une conférence sur « l'intervention médicale pour éviter, abréger ou interrompre la grossesse ». Supposons (avec bienveillance, mais sans conviction), qu'il s'agit de l'intervention licite, justifiée parce que la vie de la mère est en danger. Ce sont choses dont on peut parler dans un cours d'obstétrique, mais non pas ailleurs.
Dans ces derniers temps, l'union a cessé de régner entre les funestes apôtres de Régénération. L'histoire détaillée de leurs querelles est peu intéressante. Il en est résulté la publication d'un nouvel organe intitulé Génération Consciente ; parmi ses rédacteurs se trouvent plusieurs députés. Il fait exactement la même besogne que Régénération.
Par exemple, le numéro du M mai 1908 publie une
Bektili.un. 15
convocation à une réunion de la section du XXe, « où le camarade H fera une première leçon sur la physiologie, sexuelle et la prophylaxie anticonceptionnelle. Les dames y sont spécialement invitées. »
. Un autre journal, le Malthusien, lui fait concurrence.
Il convient d'ajouter que même parmi les anarchistes ou personnes professant des doctrines analogues, il en est qui repoussent le néo-malthusianisme. Elisée Reclus a traité leur doctrine de « grande mystification ». Bakounine, Krapotkine, etc., les condamnent. Le compagnon Libertad, mort récemment, les réprouvait « au point de vue social ».
Si un nombre effrayant de syndicats ouvriers se sont laissé séduire par ces sophismes, d'autres les ont repousses. A Versailles, la Bourse du travail a rayé de la liste de ses membres le Syndicat des coiffeurs pour avoir organisé une conférence de Mme Jeanne Dubois. M. Jules Guesde a flétri le néo-malthusianisme en termes formels à Roubaix (27 mars 1906). D'autres socialistes marquants n'ont pas été moins énergiques.
Exemple de propagande locale : Roubaix.
Pour résumer le mal qu'ont fait les membres de la Ligue de la régénération, le mieux nous paraît être de résumer quelle a été leur action dans un des rares pays de France où la population prît naguère un développement suffisant, la ville de Roubaix.
Un cabaretier de cette ville a créé une «Ligue de la régénération humaine (néo-malthusienne) » qui donne, dans son estaminet, des fêtes et réunions périodiques. A chaque Assemblée, il est fait « un cours d'étude pratique sur les divers moyens d'éviter la consception « [sic). (Le cabaretier n'est pas très fort en orthographe.)
Ces cours, faits par le cabaretier lui-même, constituent un double crime contre la patrie, car ils se résument ainsi :
i Au lieu d'avoir des enfants qu'il faudra nourrir, venez dépenser votre argent à boire dans mon cabaret. » On y trouve d'ailleurs, au plus bas prix, tout le matériel « antieonseptionnel » (sic).
A l'occasion de la « fête Noël néo-malthusienne », on a lancé un balon (sic) nommé Régénération humaine, avec feux d'artifices (sic).
La ligue se compose, paraît-il, de deux cents membres, dont soixantes (sic) femmes environs (sic).
Qu'on ne croie pas inoffensives ces prédications immondes faites chez le marchand de vin et ces « cours d'études pratiques sur les divers moyens d'éviter la consception » (sic). Voici le résultat de ces « cours d'études pratiques » :
La ville de Roubaix acompte 3.837 naissances en 1897;
peut-être Tannée où elle en a eu le plus ; depuis cette
époque, le nombre n'a cessé de décroître; il tombe à