I. Deux volumes chez Pion
chambre formait, avec les bâtiments de la Conciergerie, ce qu'on appelait le Petit-Palais. Chambre du roi, à Torigine, le trône }'■ fut bientôt placé. Louis IX y recevait les ambassadeurs, y donnait des audiences publiques, y rendait la justice à ses sujets. Etrange contraste! C'est là, dans cette célèbre grande chambre du Parlement, où se tenaient les lits de justice, où Louis XIV entra un jour, en habit de chasse, une cravache à la main, c'est là que le tribunal révolutionnaire, depuis sa création jusqu'au 27 juillet 1794, envoya 2,6(39 victimes à Téchafaud.
Pendant la révolution, il existait encore sous la salle du tribunal révolutionnaire un grand nombre de cachots, qui occupaient l'immense salle ogivale^ déblayée aujourd'hui, et désignée par les noms d'Héloïse et d'Abailard. Dans son livre, les Prisons de Paris sons la révolnlion , M. Dauban a donné une gravure représentant cette salle ogivale et une autre représentant la me de Paris qui y aboutissait. On appelle rue de Paris cet immense vestibule sombre, en forme de couloir, à l'extrémité duquel on aperçoit la cour des femmes. On descendait des cachots de la salle ogivale au moyen d'échelles, et l'on était conduit, par un escalier de pierre, situé à Tune des extrémités de la salle, au tribunal révolutionnaire. Il y avait aussi un autre escalier, également particulier à la prison de la Conciergerie et conduisant au tribunal. Il était situé au fond de la salle qui servit de cachot
auxGirondins, vaste salle OÙ Ton plaçait les accusés, lorsqu'ils devaient aller s'asseoir en grand nombre, pour la même prévention, sur les gradins de Fouquier-TinvilIe.
P'ouquier-Tinville, c'était l'accusateur public. Né en 1746, et fils d'un riche cultivateur des environs de Saint-Quentin, il avait, dans sa jeunesse, affiché un grand zèle royaliste. En 1783, il adressait à Louis X\'I une enthousiaste pièce de vers, où il disait :
Sous l'autorité paternelle
De ce prince ami do la paix, La France a pris une splendeur nouvelle, Et notre amour égale ses bienfaits.
Protégé de Camille Desmoulins et de Danton, dont il de\ ait faire tomber les têtes, il fut nommé accusateur public. M. Charles Monsclet, dans son Histoire anccdotiqnc du tribunal rcvolntioiDuvrc, en a fait le portrait suivant : « Il avait la tête ronde, les cheveux très noirs et unis, le front étroit, le visage plein et grêlé, quelque chose de dur et d'eflVonté dans l'expression. Son regard, quand il le rendait fixe, faisait baisser tous les yeux. Au moment de parier, il plissait le front et fronçait les sourcils, qu'il avait néanmoins plus noirs que ne le veulent les mélodrames; sa voix était haute , impérieuse ; simplement retors et bourru, au commencement de ses terribles fonctions, il devint dans la suite plus expéditif et inso-
lent. L'odeur du sang le grisa, comme grise Todeur de la poudre. Mais son ivresse était farouche, sans pitié; il avait l'air de poursuivre une vengeance personnelle. »
Le tribunal qui allait Juger la reine se composait ainsi : le président; quatre juges, l'accusateur pur blic, le greffier en chef, quinze jurés.
Le président s'appelait Herman. C'était un ancien président du tribunal criminel du Pas-de- Calais. Il fut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire le 17 floréal an IIL Les quatre juges étaient Coffinhal, médecin, qui fut envoyé à l'échafaud le 18 thermidor an II; Maire, ancien avocat au Parlement de Paris; Donzé-Verteuil, qui, avant d'être juge, avait été substitut de l'accusateur public ; et enfin Deliège, qui avait été tour à tour avocat, officier municipal, député à l'Assemblée législative, président au tribunal du district de Sainte- Menehould, et qui comparut , le h) floréal en III, au tribunal révolutionnaire, où il fut acquitté. Le greffier en chef se faisait appeler du nom romain de Fabricius. Il se nommait en réalité Paris, mais il avait quitté ce nom, pour ne pas être confondu avec la famille de l'honimc qui avait tué Michel Lepelletier.
Toutes les classes de la société figuraient parmi les membres du ur3^ Il y avait le marquis d'Antonelle, ancien militaire, ancien député à l'Assemblée législative; Renaudin, ancien luthier, officier municipal le 10 août, qui fut condamné à mort par
le tribunal révolutionnaire le 17 tloréal an II I; Besnard, administrateur des établissements publics de Paris, guillotiné le 12 thermidor an II; Chrétien, limonadier, Ganney, perruquier, Trinchard, ancien dragon, Nicolas, imprinuur. Lumière, musicien, Desboisseaux, membre de la Commune (ces trois derniers montèrent à Féchafaud le même jour, 12 thermidor an II); Fiévé, Thoumin, Baron, Sambat, Devèze, et enfin Souberbiclle, chirurgien, qui voulut se faire récuser, parce qu'il avait donné ses soins à la reine, à la Conciergerie. Le président lui dit alors : « Si quelqu'un avait à te récuser, ce serait l'accusation , car tu as donné des soins à Taccusée, et tu aurais pu être touché par la grandeur de Tinfortunc. » Souberbiclle siégea donc.
Les deux avocats de Marie-Antoinette étaient Tronson-Ducoudray etChauveau-Lagarde. Le premier, né en 1760, était déjà célèbre comme avocat avant la révolution. Après sa défense de la reine, il attendit dans la retraite la fin de la Terreur. Nommé au Conseil des Anciens, il fut, au iS fructidor, déporté à (Mayenne, et mourut à Sinnamari. Quant à Chauveau-Lagarde, né en 1765, il ne mourut qu'en i'S44. Ce fut lui qui défendit devant le tribunal révolutionnaire Charlotte Corday, Marie- Antoinette et M"'« Elisabeth. Il fut avocat au conseil d'Ktat et à la cour de cassation, sous l'Empire, et conseiller à la cour de cassation sous le règne de Charles X.
Les témoins étaient au nombre de quarante et un. On les avait tous choisis dans une pensée d'hostilité contre la reine, et Ton s'imaginait que tous seraient des témoins à charge, que tous représenteraient l'accusée comme coupable de tous les crimes, responsable de tous les malheurs. Plusieurs d'entre eux avaient été tirés de prison pour comparaître, et Ton espérait que la crainte de la mort leur dicterait des dépositions contraires à Marie- Antoinette; c'étaient Tamiral d'Estaing, commandant de la garde nationale de Versailles en 1789; la Tour du Pin, ancien ministre de la guerre ; Manuel, ancien procureur de la Commune; Bailly, ancien maire de Paris; xMichonis, arrêté à la suite de Tallaire de l'œillet, et enfin Valazé, l'un des Girondins promis à l'échafaud. Encorequelques jours, ils devaient reparaître devant ce même tribunal révolutionnaire, cette fois comme accusés, et non plus comme témoins. Le bourreau les attendait donc à la porte, et la crainte de la mort aurait pu leur souffler des calomnies contre la reine.
A l'exception de \'alazé — Valazé qui, condamné à mort, devait se poignarder pour ne pas avoir à monter sur Téchafaud — aucun de ces témoins, sortis de prison pour déposer et destinés à y rentrer tout de suite après le procès, n'incrimina la reine. Plusieurs d'entre eux qui, à l'aurore de la révolution, a\aient conçu des illusions si généreuses, rétiéchissaient avec tristesse sur leurs beaux rêves évanouis. Ils se trouvaient maintenant devant
la réalité terrible, inexorable. Ils savaient très bien que le sort de la reine était le présage de leur propre sort. Bailly, qui présida le serment du Jeu de Paume; le comte d'Estaing, amiral, et le général comte de la Tour du Pin, ancien ministre de la guerre, tous deux appartenant à la noblesse libérale, devaient être bientôt guillotinés. La guillotine était réservée également à plusieurs autres témoins, au général marquis de la Tour du Pin Gouvernet, au limonadier Michonis , à Tépicier Dangé, à Hébert (le Père Duchesne), à Simon, le persécuteur de Louis XVH, à l'accusateur public lui-même, Fouquier-Tinville.
Les témoins, pris dans les classes de la société les plus diverses, — il y avait des marchands, des généraux, desservantes, des gendarmes, un médecin, un peintre, des folliculaires — avaient été choisis comme par hasard, tant l'accusation s'était faite précipitamment. On n'avait eu qu"un but : trouver des ennemis de l'accusée. Peu importait celui-ci ou celui-là. Il n'y avait plus en France qu'un simulacre de justice. Ainsi que l'a dit Chateaubriand, « les tribunaux ne s'étaient point rouverts après la mort de Louis XVT; comme autrefois, les magistrats avaient suivi le monarque au lieu de la sépulture, mais on ne les avait point vus revenir; ils s'étaient ensevelis dans la tombe de leur maître, et la justice était remontée au ciel avec le fils de saint Louis. I) Le procès de Marie-Antoinette fut la parodie d'un jugement. Pourquoi les soi-disant juges
ne se contentaient-ils pas d'une simple constatation d'identité?
Parmi les témoins, Fouquier-Tinville compte surtout sur Lecointrc, cet officier de la garde nationale de Versailles qui, aux journées d'octobre, se montra si haineux contre xMarie- Antoinette; sur Simon, qui opprime avec tant de cruauté Louis XVII; sur Hébert, l'ancien contrôleur de contre-marques au théâtre des Variétés, devenu si célèbre sous le nom du Père Duchesne, Hébert, qui a inventé l'accusation d'inceste; sur Labenette, ce singe de Marat, qui prétend que Taccusée a envoj^é trois hommes pour le tuer; sur Reine Millot, ancienne servante au château de Versailles, qui soutient que la reine a fait passer plus de 200 millions à la cour d'Autriche, et qu'elle a voulu faireassassiner le duc d'Orléans; sur Roussillon.qui lui reproche d'être l'instigatrice des massacres de Nancy et du Champ de Mars; sur Gilbert, ce gendarme qui a dénoncé l'affaire de l'œillet, Gilbert qui, après la mort de la reine, sera nommé officier, et qui, avant perdu au jeu l'argent de sa compagnie, se brûlera la cervelle ; sur Tisset, cet espion de police qui prétend avoir découvert des bons signés de Marie-Antoinette, Tisset, Fauteur d'un recueil périodique dont voici le titre exact : Compte rendu aux sans-culottes de la République française^ par très liante^ très puissante et très expéditive dame Guillotine^ dame du Carrousel^ de la place de la Révolution, de la Grève et autres
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//t'//.v , contenant le nom et surnom de ceux à qui elle a accordé des passeports pour Vautre monde^ le Heu de leur naissance^ leur âge et qualités^ le jour de leur jugement^ depuis son établissement au mois de juillet 1792 jusquà ce jour ^ rédigé et présenté aux amis de ses prouesses par te citoyen Tisset^ n° i3, rue de la Barilleric^ coopérateur des succès de la République française; de F imprimerie du Calculateur patriote^ au corps sans tête.
C'est Tisset qui, faisant parler dame Guillotine, écrit dans la préface de son recueil : " Ah ! qu'une tiare dans le panier ferait un merveilleux eflét, et que la tête du Saint-Père ajouterait à mes lauriers ! ridée de ne pouvoir en jouir m'attriste. Ah ! si Sa Sainteté prétendue et le Sacré-Golléi^e des cardinaux voulaient émigrer de Rome et venir faire un tour à Paris, comme je les saluerais de bonne gr;\ce, et que j'aurais de satisfaction à en faire subito des saint Denis, des saint Jean-Baptiste, des saint' Firmin... Que n'ai-je été de tous les temps et de tous les siècles!... J'aurais guillotiné ce brave M. saint Louis, qui se lu sanctifier à force de forfaits et de bêtises ; dès lors un saint de moins dans la ménagerie céleste. J'aurais sabré la plus grande partie de ses successeurs, sans mettre de coté Louis XII, Henri IV, riches de bénédictions dans leur temps, mais que nous avons bien le droit de maudire en celui-ci. Les Bathilde, les Clotilde, les reine Blanche, auraient aussi dansé la carmagnole. »
Et Tisset termine ainsi sa préface : « Je glisserai rapidement sur de certains criminels qui, une fois dans le panier, ne doivent plus laisser de traces, pour réserver des notes intéressantes relatives aux têtes qui m'ont procuré quelque célébrité, et, comme Touvrage ne me fait pas peur, que je n'en ai jamais autant que j'en désire, ce tableau présenté, j'en offrirai la suite, dans la douce espérance d'y insérer les noms de ceux que je guette d'aussi loin que de près, comme le chat fait de la souris. Amen. »
Fouquier-Tinville et Tisset se complétaient l'un l'autre. L'acte d'accusation aurait été digne de figurer dans les élucubrations de dame Guillotine; Fouquier-Tinville avait voulu le rédiger lui-même et l'écrire de sa propre main \ il }'• avait mis toute son âme. Le style, c'est l'homme-, l'acte d'accusation était l'écho de toutes les sales légendes de ruisseau qui traînaient dans l'imagination des faubourgs. Ramassis d'articulations sans preuves, de phrases ampoulées et violentes, ce libelle, ce pamphlet n'était qu'une longue injure.
Fouquier-Tinville n'est pas un accusateur, c'est un insultcur. Il déclare que « à l'instar des Messalinc, Brunehaut, Frédcgonde et Médicis, que l'on qualifiait autrefois de reines de France, et dont les noms à jamais odieux ne s'effaceront pas des fastes de l'histoire, ALirie-Antoinctte, veuve de Louis Capet, a été, depuis son séjour en France, le fléau
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et la sangsue de tous les Français. » Il ajoute « qu'elle a épuisé le trésor national, qu'elle a poussé la perfidie et la dissimulation, au point d'avoir fait imprimer et distribuer avec profusion des ouvrages dans lesquels elle s'était dépeinte sous des couleurs peu avantageuses, et ce, pour donner le change et persuader aux puissances étrangères qu'elle était maltraitée des Français. » Ainsi, à entendre Fouquier-Tinville, c'est la reine qui était coupable des écrits publiés contre elle ! Il lui reproche également d'avoir fait les journées d'octobre*, il représente l'homme pour qui elle avait peut-être le plus d'aversion, l'homme par qui elle n'avait pas voulu être sauvée, La Fayette, comme « son favori sous tous les rapports ». Il accuse la reine de la disette, de la fuite à A'arennes, des massacres de Nancy et du Champ de Mars, de la déclaration de guerre à l'Autriche, du lo août, de toutes les crises, de tous les malheurs. <i Elle a réuni, dit-il, une foule de ces êtres qualifiés de chevaliers du poignard; elle a pris des cartouches et mordu les balles. » Et il ajoute : « Les expressions manquent pour rendre un trait si atroce. » Commentant l'infernale et stupide accusation d'Hébert, il ose dire : « Immorale sous tous les rapports, et nouvelle Agrippine, elle est si perverse et si familière avec tous les crimes, qu'oubliant sa qualité de mère et la démarcation prescrite par la nature, elle n'a pas craint de se livrer avec Louis-Charles Capet, son fils, et de l'aveu de ce dernier, à des
indécences dont l'idée et le nom seuls font frémir d'horreur. »
Hélas ! ce qui fait frémir d'horreur, c'est l'accusateur, ce n'est pas l'accusée. « Je ne crois pas, a dit Sainte-Beuve^, qu'il puisse exister de monument d'une stupidité plus atroce, plus ignominieuse pour notre espèce que le procès de Marie- Antoinette, tel qu'on peut le lire officiellement reproduit au tome XXIX" de l'Histoire parlementaire de la révolution française. La plupart des réponses qu'elle fit aux accusations sont tronquées ou supprimées; mais, comme en tout procès inique, le texte seul des imputations dépose contre les assassins. Quand on pense qu'un siècle dit de lumières et de la plus raffinée civilisation aboutit à des actes publics de cette barbarie, on se prend à douter de la nature humaine et à s'épouvanter de la bête féroce, aussi bête que féroce en effet, qu'elle contient toujours en elle-même, et qui ne demande qu'à sortir. »
Rien ne pouvait plus sauver la reine. Ce n'était pas un jugement, c'était un meurtre. M"" de Staël avait écrit, sous le v^oile de l'anonyme, une Défense de Marie-Antoinette^ adressée aux Français : « Je viens à vous, s'écriait la fille éloquente de Necker, je viens à vous, femmes immolées toutes dans une mère si tendre, immolées toutes par l'attentat qui serait commis sur la faiblesse par l'anéan-