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Causeries du lundi, t. IV

LK TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. 2 y 5

tissement de la pitié; c'en est fait de votre empire, si la férocité règne; c'en est fait de votre destinée, si vos pleurs coulent en vain! Défendez la reine par toutes les armes de la nature ; allez chercher cet enfant qui périra, s'il faut qu'il perde celle qu'il a tant aimée. Il sera bientôt lui-mcme un objet importun, par rinexprimable intérêt que tant de malheurs feront retomber sur sa tète; mais qu'il demande à genoux la grâce de sa mère! L'enfance peut prier, l'enfance s'ignore encore; mais malheur au peuple qui aurait entendu ses cris en vain I Malheur au peuple qui ne serait ni juste ni généreux ! Ce n'est pas à lui que la liberté serait réservée ! »

Non, non, plus d'espérance. Que peut la voix de M"^ de Staèl, cette faible voix perdue dans la tempête? Les hommes de sang seront sans pitié. Les femmes vont pleurer, pendant le procès de la reine, mais leurs pleurs ne la sauveront pas.

Le mardi 1 5 octobre 1 793, à huit heures du matin, le procès de la reine commence. La salle du tribunal révolutionnaire est remplie. Parmi les personnes munies de billets, qui encombrent les tribunes , plusieurs royalistes déguisés en gens du peuple sont parvenus à se glisser. Les mouvements, les murmures de la foule trahissent une curiosité avide et turbulente.

fl La reine, a dit la servante Rosalie Lamorlière, monta dès les huit heures du matin à la salle des audiences, et, comnie je ne me rappelle pas lui avoir porté ce jour-là aucune espèce de nourriture, il est à croire qu'ils la rirent monter à jeun. »

La porte s'ouvre , Marie-Antoinette apparaît, vêtue d'une robe noire ; elle a arrangé ses cheveux et ajouté, à son bonnet de linon bordé d'une garniture plissée, deux barbes volantes qu'elle avait dans

un petit carton ; sous ces barbes de deuil elle a ajusté un crêpe noir, ce qui lui fait une coifture de veuve. Pâle, elle porte sur ses traits amaigris la trace de ses souffrances, et, dans sa chevelure blonde, il y a beaucoup de cheveux blancs. Mais sa contenance est noble et ferme; elle s'assied sur un fauteuil de fer, et dirige vers sa droite, c'est-à-dire sur le public, un coup d'œil plein de tristesse et de dignité. Puis elle regarde lentement les jurés et les juges, et ses doigts se promènent sur la barre de son siège comme sur un piano. Ses deux avocats viennent s'asseoir auprès d'elle, et, après les formalités d'usage, le greffier en chef lit l'acte d'accusation. Une expression de mélancolie légèrement dédaigneuse se montre parfois sur la figure de l'accusée; mais elle redevient aussitôt indifférente aux regards qui la poursuivent, comme à ce qui se passe autour d'elle. Son âme a déjà rejoint l'âme de Louis XVI. Après la lecture de l'acte d'accusation , où pas une preuve n'est fournie à l'appaj des faits articulés, on procède à l'audition des témoins.

Marie-Antoinette va revoir plusieurs figures qui lui sont connues : Bailly, qui lui fut si funeste au commencement de la révolution, et qui maintenant kl plaint et la vénère; l'amiral d'Estaing, qui ne l'aimait pas, qu'elle avait, croyait-il, empêché d'avancer, mais qui est trop généreux pour vouloir lui nuire; lu Tour du Pin, qui fut le ministre de la guerre de Louis X\T ; Dernier, le médecin des cn-

fants de France; Manuel, autrefois si révolutionnaire, quand il était, au 10 août, le procureur de la Commune, et maintenant plein de respectueuse compassion pour Tauguste accusée ; la femme Harel, qui la servit, à son entrée à la Conciergerie; les deux gendarmes, Gilbert et Dufresne, qui Ty surveillaient nuit et Jour; les deux officiers municipaux, Michonis et Dangé, qui lui ont témoigné, au péril de leur vie, un dévouement inébranlable; Hébert et Simon, les plus odieux de ses persécuteurs, qui ont commencé à la torturer au Temple, et qui viennent encore la torturer devant le tribunal. La reine ne doit-elle pas se croire le jouet d'un long cauchemar, d'un rêve confus, épouvantable, où les souvenirs les plus opposés s''entre-croisent, où des figures qui évoquent les épisodes les plus variés d'une destinée accidentée et tragique entre toutes, se dressent comme des fantômes? Il faut à l'auguste accusée une rare présence d'esprit pour que, dans Tétat d'épuisement physique et de fatigue morale où elle se trouve, ses idées ne se brouillent pas, et pour qu'elle puisse conserver encore la conscience de son identité. Amis ou ennemis passent tour à tour devant ses yeux. L'accusation, décousue et incohérente, saute d'un sujet à l'autre, sans motif et sans transition. Que de scènes diverses reparaissent! Le repas du i" octobre 1789, dans la salle de spectacle du château de Versailles; les lugubres journées des 5 et 6 octobre, la fuite de Varennes, le Temple, la Conciergerie, l'affaire

de rœillet! Qu'on se figure ces témoins qui se succèdent si rapidement les uns aux autres, cet accusateur à la face sinistre, ce président qui dirige les pour\-oyeurs de Téchafaud, ce public houleux et passionné, qui, en face même de Fouquier-Tinville, ne peut s'empêcher, à un certain moment, de faire entendre un murmure d'admiration et de respect en faveur de la reine!

Jamais peut-être il n'y eut dans les annales judiciaires d'aucun peuple une audience si saisissante. Jamais rien de plus dramatique, de plus douloureux dans riiiàtoire. Les accusations reculent les bornes de l'invraisemblance. Marie-Antoinette, si calomniée qu'elle eût été jusqu'à ce jour, n'aurait jamais cru que les de Sade jacobins auraient de pareilles inventions de lubricité et d'infamie. L'étonnement chez elle surpasse l'indignation. Et cependant, brisée de fatigue, elle se ranime; elle veut paraître devant ses soi-disant juges, devant ses sujets rebelles, non pas en accusée, mais en reine. Tout ce qu'il y a en elle de noblesse, de courage, de dignité, de grandeur d'ame, se concentre pour ces heures solennelles, historiques, pour ce procès dont les échos retentiront de siècle en siècle. La femme que tant de haines, tant de calomnies ont voulu terrasser, se relève. Sa voix altérée reprend de la force; ses yeux épuisés par les larmes se rallument, et, devant ce tribunal d'assassins, elle apparaît comme la fille des Césars d'Alleniagne, comme la veuve du fils de saint Louis. Que sa

cause soit perdue, que la salle du tribunal révolutionnaire soit le vestibule de Téchafaud, elle le sait d'avance. Aussi ne se défend-elle point dans Tidée de sauver ses jours. Peu lui importent ses juges; elle se défend pour la postérité, pour la mémoire de son époux, pour ses enfants, pour sa famille, pour son honneur : elle lutte, non pour sa vie, mais pour sa gloire.

Cette femme épuisée par la fatigue, par les pleurs, par le jeûne, par toutes les angoisses physiques c't morales, comment a-t-elle encore la force d'écouter, de parler, de vivre ? Les grandes âmes, par un bienfait de la Providence, sont toujours au niveau des grandes catastrophes, et il y a des natures généreuses qui ont Tart de nous montrer tout ce qu'on peut soulîrir sans mourir. Pauvre reine ! qu'il lui faut d'énergie pour ne pas crier : <> Ah! c'en est trop, je ne peux plus! je ne peux plus écouter, je ne peux plus répondre! Tuez-moi, tuez-moi tout de suite ! Faites venir la charrette, je suis prête pourla mort; la guillotine m'attend, j'y vais! » Mais non, l'auguste victime reste calme; elle n'aura pas une minute de faiblesse, pas une minute de défaillance; elle restera reine jusqu'au bout.

Voici les témoins qui défilent. Lecointre ouvre la marche. Il fait un récit à sa guise du repas du r^'' octobre. Lapierrc raconte le départ pour Varennes; Roussillon raconte le lo août; Hébert déclare avoir trouvé un jour au Temple un livre d'église dans lequel était un signe contre-révolu-

tionnairc, consistant en un cœur traversé d'une rtèchc, sur lequel étaient écrits ces mots, selon lui, provocateurs: A^'ez pitié de nous. Miserere nobîs. Puis il ose accuser la reine et M""^ Klisabeth ellemême d'avoir donné à Louis X\' II des habitudes vicieuses, d'avoir commis des actes de dJlxiuche ell'rénéc, A entendre le misérable calomniateur, Marie-Antoinette serait une mère incestueuse, qui, dans Tespoir que son lils deviendrait roi, aurait voulu rénerver, l'avilir, pour pouvoir le dominer plus facilement et régner sous son nom. « Depuis qu'il n'est plus avec elle, ajoute Hébert, il reprend un tempérament robuste et vigoureux. <»

Marie-Antoinette répond sur la partie de la déposition d'Hébert, rclati/eà des intelligences entre la prison du Temple et le dehors. Quant aux accusations d inceste, elle ne daigne pas les relever. Alors un des jurés prend la parole : « Citoyen président, dit-il, je vous invite à vouloir bien faire obser\'er à l'accusée qu'elle n'a pas répondu sur le fait dont a parlé le citoyen Hébert, à l'égard de ce qui s'est passé entre elle et son fils. » La foule attentive regarde la reine avec un surcroît de curiosité. Que va dire la femme outragée dans la plus profonde, dans la plus sainte des atléctions ? V^ivement émue, sublime d'indignation et de majesté : » Si je n'ai pas répondu, s'écrie- t-elle, c'est que la nature se refuse à répondre à une pareille inculpation faite à une mère; j'en appelle à toutes celles qui peuvent se trouver ici. » Cette apostrophe

fait courir un frisson dans tout Tauditoire ; les femmes pleurent, et les bourreaux rougissent de honte.

Les dépositions continuent. Un employé du ministère de la justice, nommé Terrasson, déclare avoir vu Taccusée, lors de son retour de Varcnnes, jeter sur les gardes nationaux un regard vindicatif, dont le résultat fut, selon lui, le massacre du Champ de Mars. Manuel, Bailly, d'Estaing, les deux la Tour du Pin, ne disent pas un seul niot qui puisse incriminer la reine; on sent combien ils seraient heureux de pouvoir la sauver. Une ancienne servante au château de Versailles, Reine Millot, soutient que Marie-Antoinette ayant voulu assassiner le duc d'Orléans, Louis XVI la fit fouiller, qu'on trouva sur elle deux pistolets, et que le roi la mit quinze jours aux arrêts pour la punir de ce projet d'assassinat. Les gendarmes Gilbert et Dufresne, la servante Harel et le concierge Richard racontent Taffaire de l'œillet; Simon reproche à Taccusée des intrigues au Temple avec les municipaux; Tissct, le rédacteur de Dame Guillotine^ soutient avoir vu des bons signés Marie-Antoinette pour toucher des fonds sur le trésorier de la liste civile. Ces bons , qui étaient censés avoir été trouvés dans les papiers de Septeuil, ces bons dont Olivier Garnerin fait un bon de 80,000 livres en laveur de la duchesse de Polignac , ces bons qui étaient, au dire du girondin Valazé, une quittance de 1 5,000 livres, on ne les présente pas. On ne

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présente pas non plus cette lettre de la reine que Didier-Journeuil prétend a\'oir vue chez d'Alïry, et qui était, dit-il, ainsi conçue : « Peut-on compter sur vos Suisses? Feront-ils bonne contenance lorsqu'il sera temps? » Mais qu'importe qu'on ne trouve jamais de preuves? A un tribunal révolutionnaire, les soupçons suffisent.

On interroge Taccusée à propos de chaque déposition, et le président lui adresse une foule de questions tantôt puériles, tantôt captieuses.

Demande. — N'avez-vous pas abusé de Fintkience que vous aviez sur votre époux pour en tirer des bons sur le trésor public ?

Réponse. — Jamais.

D. — Où avez-vous donc pris Fargent avec lequel vous avez fait construire et meubler le Petit Trianon, dans lequel vous donniez des fêtes dont vous étiez toujours la déesse ?

R. — C'était un fonds que Ton avait destiné à cet ell'et...

D . — N'est-ce pas au Petit Trianon que vous avec connu pour la première fois la femme Lamotte ?

A'. — Je ne l'ai jamais vue.

D. — N'a-t-elle pas été votre victime dans l'affaire du fameux collier?

A*. — Elle n'a pu l'être, puisque je ne la connaissais pas.

D. — Vous persistez donc à nier que vous l'avez connue ?

R. — Mon plan n'est pas la dénégation ; c'est la vérité que j'ai dite et que je persisterai à dire...

D. — N'avez-vous pas forcé les ministres des finances à vous délivrer des fonds, et, sur ce que quelques uns s'y sont refusés , ne les avez vous point menacés de votre indignation?

R. — Jamais.

D. — N'avez-vous point sollicité Vergennes à faire passer C) millions au roi de Bohênie et de Hongrie?

R. — Non.

Valazé déclare avoir vu une lettre dans laquelle un ministre priait Louis XVI de communiquer à Marie-Antoinette un plan de campagne remis au roi. L'accusée dit ne pas avoir connaissance de cette lettre.

L'accusaleiir public. — Il paraît prouvé, nonobstant vos dénégations, que vous faisiez faire à votre époux, par votre influence, tout ce que vous désiriez.

L'accusée. — Il y a loin de conseiller une chose à la faire exécuter.

D. — Vous vo3'ez qu'il résulte de la déclaration du témoin que les ministres connaissaient si bien l'influence que vous aviez sur Louis Capet, que Tun d'eux Tin vite à vous faire part du plan de campagne qu'il lui avait présenté deux jours avant; d'où il suit que vous avez disposé de son caractère faible pour lui faire exécuter de bien mauvaises choses; car, en supposant que de vos avis il n'ait

suivi que les meilleurs, vous avouerez qu'il n'était pas possible d'user de plus inaux'ais moyens pour conduire la France au bord de Tabîme qui a manqué de Tengloutir.

j^^ — Jamais je ne lui ai connu le caractère dont vous parlez.

Le président Herman suppose un nouveau crime, dont la découverte a échappé à la pénétration de ringénicux Fouquier-Tinville lui-même. Marie- Antoinette a déclaré se nommer Marie- Antoinette de Lorraine d'Autriche. C'est la preuve, d'après le président, qu'elle voulait enlever la Lorraine à la France.

D. — Lors de votre mariage avec Louis Capet, n'avez-vous pas conçu le projet de réunir la Lorraine à l'Autriche ?

R, __ Non.

I). — Vous en portez le nom.

R. — Parce qu'il faut porter le nom de son pays.

D. — Pourquoi, vous qui aviez promis d'élever vos enfants dans les principes de la révolution, ne leur avcz-vous inculqué que des erreurs, en traitant, par exemple, votre fils avec des égards qui semblaient faire croire que vous pensiez encore à le voir un jour le successeur du ci-devant roi son père?

R. — Il était trop jeune pour lui parler de cela. Je le faisais mettre au bout de la table et lui donnais moi-même ce dont il avait besoin.

Pendant que les témoins déposaient, que se pas-

sait-il aux alentours du tribunal? Une foule de gens qui auraient voulu assister au jugement d'une reine comme à la représentation d'un drame, et qui, malgré leur curiosité, n'avaient pu trouver place dans Tenceinte, stationnaient à la porte, et prêtaient une oreille attentive aux récits de quelques femmes qui venaient de temps à autre prendre Tair sur le parvis de la salle d'audience. Un certain nombre de royalistes fidèles s'étaient mêlés à cette foule, et ils attendaient les nouvelles avec une émotion et une anxiété fiévreuses. Parfois des voix grossières interrogeaient les gens qui avaient ou prétendaient avoir quelques informations, et Ton entendait des phrases comme celles-ci : « La Capet est-elle toujours fière et hautaine comme à Versailles?... M'^M^éto a-t-ellc peur ?... M"^^ Veto pleure-t-elle?... Avouera-t-elle ses crimes? » A trois heures et demie du soir, une marchande de la halle sortit, les larmes aux yeux, et dit à la foule : « Marie-Antoinette s'en tirera, elle a répondu comme un ange. » Les royalistes frémirent de joie. « Elle ne sera pas condamnée à mort, disaient-ils, elle ne sera que déportée. » Et ils allaient de groupe en groupe colporter la bonne nouvelle.

A quatre heures du soir, la séance fut suspendue pour trois quarts d'heure. Les jurés et les juges se firent servir un repas. Marie-Antoinette soulîrait de la fatigue et de la faim. Le concierge Bault dit alors à la servante Rosalie Lamorlière : « La séance est suspendue. L'accusée ne descend pas,

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montez vite, on demande un bouillon. » Rosalie prit une soupe qu'elle tenait en réserve sur son fourneau. Comme elle allait entrer dans la salle d'audience, un des commissaires de police, nommé Labuzière, lui arracha des mains la soupière, et, lui montrant une personne extrêmement parée : « Cette jeune femme, dit-il, a grande envie de voir la veuve Capet : c'est une charmante occasion pour elle. » Et aussitôt cette femme, qui était la maîtresse du commissaire, alla porter à l'accusée le potage à moitié répandu.

Cependant les groupes du dehors devenaient un peu moins nombreux. Des émissaires jacobins intimidaient les royalistes, et attisaient la haine des ennemis de Marie-Antoinette, Ils se répandaient en menaces, et disaient que si le verdict du jury était favorable, on le tiendrait pour nul et non avenu. Un inspecteur des prisons, connu pour sa participation aux massacres de Septembre, cherchait à trouver des suspects, et fit faire dans la foule plusieurs arrestations. La nuit tombait froide et morne, pendant que la terreur planait.

La séance fut reprise à cinq heures moins un quart.

Quand les quarante et un témoins curent fini leur déposition, le président dit à l'accusée: « Ne vous reste-t-il plus rien à ajouter pour votre défense ? » La reine répondit : « Hier, je ne connaissais pas les témoins-, j'ignorais ce qu'ils allaient déposer contre moi. Eii bien, personne n'a arti-

culé contre moi aucun fait positif. Je finis en observant que je n'étais que la femme de Louis XVI, et qu'il fallait bien que je me conformasse à ses volontés. »

L'accusateur public prit ensuite la parole, et reprocha en termes déclamatoires à l'accusée d'être la cause de tous les malheurs de la France.

A minuit, le président dit aux deux avocats : « Dans un quart d'heure, les débats finiront : préparez votre défense. » — Ainsi, pour défendre la reine, pour répondre aux dépositions de quarante témoins et au réquisitoire de l'accusateur public, ils n'avaient qu'un quart d'heure. On n'écouta leurs deux plaidoiries que pour la forme. Quand ils eurent terminé, le président ordonna aux gendarmes d'emmener l'accusée, qui ne devait pas rester dans la salle, pendant que le président ferait le résumé de l'affaire.

Herman ne fut, dans ce résumé, ni moins déclamatoire ni moins injuste que l'accusateur public. — (( Un grand exemple, dit-il, est donné en ce jour à l'univers, et, sans doute, il ne sera pas perdu pour les peuples qui l'habitent. La nature et la raison si longtemps outragées sont enfin satisfaites, l'égalité triomphe ! Une femme qu'environnaient naguère tous les prestiges les plus brillants que l'orgueil des rois et la bassesse des esclaves avaient pu inventer, occupe aujourd'hui, au tribunal de la nation, la place qu'occupait, il y a deux jours, une autre femme, et cette égalité lui assure une

justice impartiale. Cette affaire, cit03'ens Jurés, n'est pas de celles où un seul fait, un seul délit est soumis à votre conscience et à vos lumières. Vous avez à juger toute la vie politique de l'accusée, depuis qu'elle est venue s'asseoir à côté du dernier roi des Français... S'il eût été permis, en remplissant un ministère impassible, de se livrer à des mouvements que la passion de Thumanité commandait, nous eussions évoqué devant le jury national les mânes de nos frères égorgés à Nanc}', au Champ de Mars, aux frontières, en Vendée, à Marseille, à Lyon, à Toulon, par suite des machinations infernales de cette moderne Médicis. »

Herman comprenait probablement lui-même rinsignifiance des dépositions. Car il ne nomma, dans son résumé, que deux des témoins, Valazé et Lecointre. Rendons-lui aussi cette justice, qu'il ne mentionna pas les abominables calomnies d'Hébert. Il termina ainsi son résumé : « Je linis par une réflexion générale que j'ai déjà eu l'occasion de vous présenter. C'est le peuple français qui accuse Antoinette, tous les événements politiques qui ont eu lieu depuis cinq années déposent centre elle. Voici les questions que le tribunal a arrêté de vous soumettre :

« 1° Est-il constant qu'il ait existé des manœuvres et intelligences avec les puissances étrangères et autres ennemis extérieurs de la république, lesdites manœuvres et intelligences tendant à leur fournir des secours en argent, à leur donner l'entrée du

territoire français, et à y faciliter les progrès de leurs armes?

« 2° Marie-Antoinette d'Autriche, veuve de Louis Capet, est-elle convaincue d'avoir coopéré à ces manœuvres et d'avoir entretenu ces intelligences ?

« 30 Est-il constant quMJ a existé un complot et une conspiration tendant à allumer la guerre civile dans rintérieur de la République?

« 4° Marie-Antoinette d'Autriche, veuve de Louis Capet, est-elle convaincue d'avoir participé à ce complot et conspiration ? »

Après être restés environ une heure dans le lieu de leurs délibérations, les jurés rentrent dans la salle d'audience. Le chef du Jury fait une réponse affirmative aux quatre questions posées. Marie- Antoinette, escortée de gendarmes, est ramenée dans la salle. Le président lui lit la déclaration du jury. L'accusateur public prend ses conclusions pour l'application de la loi, et requiert que Marie- Antoinette soit condamnée à la peine de mort, conformément à l'article i*^"" de la i''^ section du titre i""" de la deuxième partie du Code pénal, et à l'article 2 de la !'"•' section du titre i" de la deuxième partie du même Code. Il donne lecture de ces deux articles. Le président demande à l'accusée si elle a quelques observations à faire sur l'application des lois invoquées par l'accusateur public. La reine secoue la tête en signe de négative. Le président, après avoir recueilli les opinions des juges, prononce la peine : la mort. Il est quatre heures dix

du matin. L'audience a dure plus de vingt heures. La reine reste impassible. Son visage ne montre aucune marque de trouble ou d'émotion. Elle se lève, et traverse la salle, sans paraître rien voir, rien entendre, jusqu'à ce qu'elle soit arrivée contre la barrière derrière laquelle est le public. Alors elle relève la tête avec majesté, et sort de la salle d'audience sans proférer une seule parole. La foule se disperse, surprise plutôt que satisfaite d'une condamnation dont elle avait un instant douté. Le bruit se répand que la victime sera immolée le matin même. Les moins méchants rentrent dans leurs demeures. Les plus haineux se rendent sur la place de la Révolution, et y restent, pour être le plus près possible de l'échafaud.

2g 2 LA DERNIÈRE ANNEE DE MARIE-ANTOINETTE.

Il était quatre heures et demie du matin. L'aurore du jour le plus honteux de Thistoire de France allait se lever. Fouquier-Tinville s'endormait dans une chambre où Ton avait Thabitude d'entasser Targent, les bijoux et autres objets précieux qu'on enlevait aux détenus. Les jurés, qui avaient dîné à la hâte, étaient descendus à la buvette et ils y attendaient le jour, en soupant, et en se félicitant entre eux de leur verdict. En même temps, la reine était ramenée dans sa prison. L'otiicier de la gendarmerie qui la surveillait les derniers jours était changé. Ce n'était plus M. de Busne, qui était devenu suspect, parce que, pendant le procès, à un moment où Marie-Antoinette avait dit comme le Christ : « J'ai soif >», il lui a\ait respectueusement apporté un verre d'eau. La reine, qui était brisée, la reine, qui, pendant l'audience, lorsque la foule

demandait qu'elle se levât, pour la mieux voir, avait murmuré : « Le peuple sera-t-il bientôt las de mes fatigues? » la reine, sans le bras d'un gendarme, n'aurait pu descendre les trois marches de pierre qui conduisaient au corridor sur lequel donnait son cachot. « Je n'en puis plus, disait-elle, je n'}^ vois plus. » Après avoir ramené la condamnée dans sa prison, les huissiers du tribunal se retirèrent. Des gendarmes veillèrent à la porte, et Marie-Antoinette, pour la première fois depuis soixante-seize jours, obtint un flambeau. La femme du concierge a dit : « Son courage n'était point abattu, sa contenance était toujours noble, mais modeste et résignée. Mon mari se trouvait à son arrivée; elle lui demanda tout ce qu'il fallait pour écrire, et fut sur-le-champ obéie. »

La nuit était encore profonde. Vous figurezvous l'auguste condamnée écrivant, à la clarté d'une mauvaise lumière, sur son papier trempé de ses larmes, sa lettre à sa belle-sœur, M'"*' Elisabeth ? Vous représentez-vous ce qu'il lui faut d'énergie presque surhumaine pour que son cerveau ait encore la force de penser, son cœur de battre, sa main d'écrire? Pauvre femme ! elle aurait si bien le droit de prendre quelques moments de sommeil JHimain, afin de se préparer au sommeil de la tombe. ALais non, tant qu'elle aura un souffle de vie, ce souffle appartiendra à sa famille, à ses enfants. Elle n'a plus que quelques heures à se dévouer. Ces heures, elle les emploiera toutes, se

disant à elle-même : « J'ai toute Péternité pour me reposer. » Elle écrit donc, et sa main ne tremble pas, et elle trace avec fermeté des lignes immortelles que tous les peuples de la terre liront. Quel testament fut jamais plus sublime? Quand la voix d\in mourant eut-elle autant d'autorité ? Jamais la noble fille de Timpératrice Marie-Thérèse ne fut plus elle-même qu'à ce moment solennel. Mais ne commentons pas, lisons :

« i6 octobre, 4 heures 1/2 du matin.

« C'est cà vous, ma sœur, que j'écris pour la dernière fois; je viens d'être condamnée non pas à une mort honteuse, elle ne l'est que pour les criminels, mais à aller rejoindre votre frère. Comme lui innocente, j'espère montrer la même fermeté que lui dans ses derniers moments. Je suis calme, comme on l'est quand la conscience ne reproche rien. J'ai un profond regret d'abandonner mes pauvres enfants ; vous savez que je n'existais que pour eux et vous, ma bonne et tendre sœur -, vous qui avez par votre amitié tout sacrifié pour être avec nous, dans quelle position je vous laisse ! J'ai appris, par le plaidoyer même du procès, que ma fille était séparée de vous. (La reine croyait que les deux princesses étaient séparées, parce que leurs interrogatoires avaient été distincts.) Hélas'! la pauvre enfant, je n'ose pas lui écrire; elle ne recevrait pas

ma lettre. Je ne sais même pas si celle-ci vous parviendra. Recevez pour eux deux ici ma bénédiction. J'espère qu'un jour, lorsqu'ils seront plus grands, ils pourront se réunir avec vous et jouir en entier de vos tendres soins. Qu'ils pensent tous deux à ce que je n'ai cessé de leur inspirer : que les principes et Texécution exacte de ses devoirs sont la première base de la vie, que leur amitié et leur confiance mutuelle en feront le bonheur;, que ma fille sente qu'à Tâge qu'elle a, elle doit toujours aider son frère par les conseils que l'expérience qu'elle aura de plus que lui et son amitié pourront lui inspirer. Que mon fils, à son tour, rende à sa sœur tous les soins, les services que l'amitié peut inspirer. Qu'ils sentent enfin tous deux que, dans quelque position où ils pourront se trouver, ils ne seront vraiment heureux que par leur union. Qu'ils prennent exemple de nous. Combien, dans nos malheurs, notre amitié nous a donné de consolations ! Et dans le bonheur, on jouit doublement quand on peut le partager avec un ami ; et où en trouver de plus tendre, de plus cher que dans sa propre famille ? Que mon fils n'oublie jamais les derniers mots de son père, que je lui répète expressément : >> Qu'il ne cherche jamais à venger notre mort. »

« J'ai à vous parler d'une chose bien pénible à mon cœur. (Ici la reine fait allusion aux choses odieuses qu'on avait forcé Louis XVII à signer.) Je sais combien cet enfant doit vous avoir fait de la

peine ; pardonnez-lui , ma ciière sœur ; pensez à rage qu'il a, et combien il est facile de faire dire à un enfant ce qu'on veut, et même ce qu'il ne comprend pas. Un jour viendra, j'espère, où il ne sentira que mieux tout le prix de votre tendresse pour tous deux. Il me reste à vous confier encore mes dernières pensées. J'aurais voulu les écrire dès le commencement du procès ; mais outre qu'on ne me laissait pas écrire, la marche en a été si rapide que je n'en aurais pas eu réellement le temps.

« Je meurs dans la religion catholique, apostolique et romaine, dans celle de mes pères, dans celle où j'ai été élevée, et que j'ai toujours professée; n'ayant aucune consolation spirituelle à attendre, ne sachant pas s'il existe encore ici des prêtres de cette religion, et même le lieu où je suis les exposerait trop s'ils y entraient une fois. Je demande sincèrement pardon à Dieu de toutes les fautes que j'ai pu commettre depuis que j'existe. J'espère que dans sa bonté il voudra bien recevoir mes derniers vœux, ainsi que ceux que je fais depuis longtemps pour qu'il veuille bien recevoir mon âme dans sa miséricorde et sa bonté. Je demande pardon à tous ceux que je connais, et à vous, ma sœur, en particulier, de toutes les peines que, sans le vouloir, j'aurais pu vous causer. Je pardonne à tous mes ennemis le mal qu'ils m'ont fait. Je dis adieu à mes tantes et à tous mes frères et sœurs. J'avais des amis : Tidée d'en être séparée pour jamais et leurs peines sont un des plus grands regrets que j'em-

porte en mourant; qu'ils sachent, du moins, que jusqu'à mon dernier moment j'ai pensé à eux.

« Adieu, ma bonne et tendre soeur, puisse cette lettre vous arriver! Pensez toujours à moi : je vous embrasse de tout cceur, ainsi que ces pauvres et chers enfants. Mon Dieu ! qu'il est déchirant de les quitter pour toujours! Adieu, adieu! Je ne vais plus m'occuper que de mes devoirs spirituels. C.omme je ne suis pas libre de mes actions, on m'amènera peut-être un prêtre; mais je proteste ici que je ne lui dirai pas un seul mot, et que je le traiterai comme un être absolument étranger. »

Quand elle eut terminé cette lettre, la reine couvrit le papier de baisers et de larmes, et la remit au concierge Bault, en le priant de la faire parvenir à M'"e Elisabeth. Les gendarmes veillaient; Hault n'osa pas répondre au désir de la reine, et il alla porter la lettre à Fouquier-Tinville, qui, au lieu de renvoyer au Temple, la confisqua.

Marie-Antoinette exténuée se mit un instant sur son lit. Il faisait froid. L'humidité du cachot, dans cette nuit d'octobre, était glaciale. La reine pouvait à peine réchauffer ses pieds endoloris, en les couvrant de son oreiller. Vers sept heures du matin, Rosalie Lamorlière, qui, en apprenant la condamnation, avait « senti comme une épée qui avait traversé son cœur, et avait été pleurer dans sa chambre, en étouffant ses cris et ses sanglots, » fut chargée par le concierge d'aller voir si la reine avait besoin de miingcr. Ln entrant dans le cachot où

brûlait une lumière, Rosalie aperçut un officier de gendarmerie assis dans Tangle de gauche, et, s''étant approchée de la condamnée, elle la vit tout habillée de noir, étendue sur son lit. « Madame, lui dit-elle en tremblant, vous n'avez rien pris hier au soir et presque rien dans la journée : que désirezvous prendre ce matin ? » La reine versait des larmes en abondance. Elle répondit : « Ma fille, je n'ai plus besoin de rien, tout est fini pour moi. — Madame, reprit la servante, j'ai conservé sur mes fourneaux un bouillon et un vermicelle, vous avez besoin de vous soutenir; permettez-moi de vous apporter quelque chose. » Les pleurs de Marie- Antoinette redoublaient. « Rosalie, dit-elle, apportez-moi un bouillon. » La servante alla le chercher. La reine se mit sur son séant, et ne put en avaler que quelques cuillerées.

A sept heures et demie du matin, un prêtre constitutionnel, nommé Girard, curé de Saint-Landry, dans la Cité, entra dans le cachot, proposant de confesser la reine. Le tribunal révolutionnaire accordait encore des confesseurs à ses victimes, le culte de la déesse Raison n'étant pas encore proclamé. Mais ces confesseurs n'étaient jamais que des prêtres constitutionnels, c'est-à-dire des hommes que Marie-Antoinette ne regardait pas comme de vrais prêtres. Comme on lui avait annoncé qu'un curé de Paris venait s'offrir à elle : « Un curé de Paris, murmura t-elle, il n'y en a guère. » L'abbé Girard s'avança et lui dit : « Voulez-vous que je

VOUS accompagne, Madame ? — Comme vous voudrez, » répondit-elle. Mais elle ne se confessa pas à cet homme, qu'elle considérait comme un rebelle aux lois de TÉglise. Elle ne se confessa qu'à Dieu.

« Lorsque le jour fut venu, a dit Rosalie Lamorlière, c'est-à-dire à peu près vers les huit heures du matin, je retournai chez Madame, pour l'aider à s'habiller, ainsi qu'elle me l'avait indiqué, lorsqu'elle prit le peu de bouillon sur son lit. Sa Majesté passa dans la petite ruelle que je laissais ordinairement entre son lit de sangle et la muraille. Elle déploya elle-même une chemise, et, m'ayant fait signe de me tenir devant son lit, pour ôter la vue de son corps au gendarme, elle se baissa dans la ruelle, et abattit sa robe, afin de changer de Imge pour la dernière fois. L'otïicicr de gendarmerie s'approcha de nous à l'instant, et, se tenant auprès du traversin, regarda changer la princesse. Sa Majesté aussitôt remit son lichu sur ses épaules, et, avec une grande douceur, elle dit à ce jeune homme :

" — Au nom de Thonncteté, Monsieur, permettez que je change de linge sans témoin.

« — Je ne saurais y consentir, répondit brusquc- « ment le gendarme, mes ordres portent que je dois » avoir l'œil sur tous vos mouvements. »

« La reine soupira, passa sa dernière chemise avec toutes les précautions et toute la modestie possible, prit pour vêtement non pas sa longue

robe de deuil qu'elle avait encore devant ses juges, mais le déshabillé blanc qui lui servait ordinairement de robe du matin, et, déployant son grand fichu de mousseline, elle le croisa sous son menton, î)

Rosalie Lamorlière ajoute à ce récit : « Il me fut aisé de voir qu'elle roulait soigneusement sa pauvre chemise ensanglantée; elle la renferma dans une de ses manches comme dans un fourreau, et puis elle serra ce linge dans un espace qu'elle aperçut entre l'ancienne toile à papier et la muraille... Je la quittai sans oser lui faire mes adieux, ni une seule révérence... Je ni'en allai pleurer dans mon cabinet, et prier Dieu pour elle.

« A neuf heures du matin, la reine entra en prières. A dix heures, le porte clefs nommé Larivière pénétra dans le cachot. Cet individu était le fils d'une vieille femme qui avait servi pendant quelques jours Marie-Antoinette, au début de sa captivité à la Conciergerie. « Le concierge Bault, « a-t-il dit, me commanda d'aller l'attendre dans le « cachot de la reine, et d'enlever la vaisselle, s'il y « en avait... La reine, me voyant paraître, me dit « ces tristes paroles : « Larivière, vous savez qu'on (( va me faire mourir. Dites à votre respectable « mère que je la remercie de ses soins et que je la « charge de prier Dieu pour moi. » A peine étais-je entrée dans le cachot (où j'aperçus un nouvel officier de gendarmerie^ les juges arrivèrent avec leur greffier P'abricius. Sa ^Lajcsté, qui était à genoux

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auprès de son lit de sangle, se leva pour les recevoir. Le président lui dit : « Soyez attentive, on va " vous lire votre sentence. » Fa ils se découvrirent tous les quatre, ce qu'ils ne faisaient jamais en pareil cas. Je crus m'apercevoir qu'ils avaient été comme saisis en \ovant Tair majestueux et respectable de la reine. « Cette lecture est inutile, leur dit (' la princesse à haute voix, je ne connais que trop « cette sentence. » L'un d'eux répliqua : « Il n'im- « porte, il faut qu'elle vous soit lue une seconde « fois. » Sa Majesté ne répliqua point, et le grctlier se mit à lire. Comme il finissait, je vis entrer Henri Samson, l'exécuteur en chef, jeune homme d'une immense taille. Il s'approcha de la reine, et lui dit : « Présentez vos mains. » Sa Majesté recula de deux pas, et, toute troublée, lui répondit : « Est-ce qu'on va me lier les mains? On ne les a « point liées à Louis XVI. » Les jugesdirent à Samson : (I Fais ton devoir. » A ces paroles, il saisit brutalement les pauvres mains de la reine, et les lui lia trop fort derrière le dos. Je vis que la princesse soupirait, en levant les yeux vers le ciel ; mais elle retenait ses larmes prêtes à couler. Quand ses mains furent liées, Samson lui enleva sa coiiïe, et lui coupa les cheveux. Sa Majesté, croyant peut-être qu'on allait la tuer dans le cachot, se retourna avec beaucoup d'émotion, et elle put voir que l'exécuteur s'emparait de sa chevelure, et la mettait dans sa poche pour l'emporter. "Voilà ce que j'ai vu, voilà ce que je voudrais n'a-

voir jamais vu, voilà ce que je n'oublierai de ma vie. »

L'heure fatale approchait, et les amis de la reine avaient encore je ne sais quelle lueur de vague espoir.

Le 12 octobre, quelques agents provocateurs avaient fait découvrir un complot, dont le but était, disait-on, l'enlèvement de la reine, soit dans son cachot de la Conciergerie, soit dans le trajet qu'elle aurait à faire pour se rendre à la place de la Révolution. Une femme nommée Fournier et un jeune perruquier nommé Basset, trompés par la feinte coopération des hommes de la police, avaient fait des révélations qu'ils devaient payer de leur tête. Basset avait dit qu'il disposait de cinq cent quarante individus, et qu'une insurrection éclaterait pour sauver Marie- Antoinette. Qui était l'âme de ce complot ? Etait-ce l'insaisissable baron de Batz? Etait-ce le chevalier de Rougeville ? Tout à l'heure un homme nommé Maingot sera trouvé porteur d'un œillet, au pied de la guillotine. Y avait-il un rapport entre cet œillet et celui de la Conciergerie ? Etait-ce un signe de ralliement ?

Hélas ! Rien ne peut plus conjurer le sort inexorable. C'en est fait des espérances terrestres. Onze heures sonnent. C'est le moment de partir pour l'échafaud. O reine ! les derniers battements de votre cœ^ur seront dignes de vous ! Vous jetez un regard d'adieu sur cette prison où vous avez été sublime, sur cette prison qui a été le sanctuaire de

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votre douleur. Voici pour vous Tinstant de prouver que certaines âmes trouvent dans leur héroïsme une force inouïe, surnaturelle. En vain on a voulu vous épuiser par la fatigue, par le jeûne, par les veilles, par les tortures, par les persécutions de tout genre. Votre énergie morale vous donne une énergie physique qui est un miracle. Courage, Ma-, dame, faites un dernier effort. Tous les peuples, tous les siècles auront les yeux fixés sur vous. Courage, noble chrétienne. Courage, fille de Marie- Thérèse, reine de France et de Navarre, admirable héroïne de l'adversité. Jésus-Christ vous appelle. \'otrc échafaud est un piédestal, votre mort une immortalité !

304 LA DERNIÈRE ANNEE DE MARFE-ANTOINETTR.

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