‹ La dernière année de Marie-AntoinetteChapitre 11 sur 23 · L*ÉCHAFAUD · texte numérisé non relu

L*ÉCHAFAUD

conde fois. Sur le portail de ce passage, il y a un écriteau où on lit : « Atelier d'armes républicaines pour foudroyer les tyrans ». Là est postée l'autre bande d'insulteurs à gages. C'est une nouvelle bordée de huées et de hurlements. La charrette repart ; elle passe devant l'Assomption, en face de la maison du menuisier Duplay, demeure de Robespierre (1), et débouche dans la rue Royale. De chaque côté de cette rue, il y a une triple haie de gardes nationaux ; combien parmi eux ont horreur du crime qui va se commettre 1 Et cependant pas un n'élève la voix ; point de protestation, point de murmures. La garde nationale, dans le fond du cœur, maudit les régicides, mais elle tremble, et sa terreur est telle, que si quelques hommes s'avisaient de vouloir sauver la reine, elle ferait feu sur eux.

Il y a bientôt une heure que la charrette est partie de la Conciergerie ; enfin voici la place fatale, la place qui justifie si bien son nom de place de la Révolution, et qui devrait aussi s'appeler la place du crime. Elle regorge de monde ; les terrasses du jardin des Tuileries sont remplies ; il y a des curieux jusque dans les branches des arbres des Champs-Elysées. La charrette passe entre les deux grands pavillons du Garde-Meuble, et se dirige vers la gauche, pour s'arrêter dans l'espace compris entre les deux Renommées de pierre qui sont devant le jardin, et la statue de la Liberté qui est au milieu de la place. C'est là qu'est dressé l'échafaud de la reine (2).

(1) C'est sur l'emplacement de cette maison qu'on a ouvert la rue Duphot.

(2) Voyez, clans La Démagogie en 1793, de M. Daubain, une

l^lLors du meurtre de Louis XVI, la guillotine avait été placée de l'autre côté — du côté des Champs-Elysées — devant le piédestal, alors vide, que surmontait peu de temps auparavant la statue équestre de Louis XV, et où s'élève maintenant la statue de la Liberté en plâtre peint, ayant le bonnet phrygien sur la tête, tenant de la main droite une lance, de la main gauche une boule appuyée sur ses genoux (1)» C'est devant cette statue que M^^ Roland va s'écrier dans quelques jours : « 0 Liberté, comme on t'a jouée l » A trente mètres environ du socle, du côté des Tuileries, est dressé l'échafaud, entouré de troupes à pied et à cheval.

Hélas ! voUà le terme d'une destinée d'abord si magnifique 1 Voilà où va finir la femme qui était traitée comme une déesse, et qui arrachait naguère à une foule idolâtre des cris d'enthousiasme et d'amour ! Comment les soldats qui sont là sous les armes ne tournentils pas leurs sabres, leurs baïonnettes contre les meurtriers ? Comment le peuple, dans un généreux élan, ne renverse-t-il pas la guillotine, n'arrache-t-il pas la victime au bourreau, et ne la ramène-t-il pas triomphante au palais des Tuileries ? Hélas ! le temps de la chevalerie est passé l

La reine se recueille ; elle adresse à Dieu une prière suprême ; elle a une dernière pensée pour la France, dont les maux ne font que commencer, au moment où les siens finissent ; pour ses pauvres enfants, pour sa

gravure d'après un dessin de Monnet, représentant l'échafaud de la reine.

(1) Sur l'emplacement où était cette statue se trouve actuelle ment robélisque.

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pieuse belle-sœur, qui gémissent dans le donjon du Temple. Elle jette un regard sur les Tuileries, sa première prison, puis elle descend de la charrette, et gravit d'un pas ferme, sans vouloir être soutenue, les marches de la guillotine. Il n'y aura pas besoin des tambours de Santerre pour couvrir la voix de la condamnée ; Marie-Antoinette n'a rien à dire. Le mot qui résume sa défense, et qui fera tressaillir tous les peuples, tous les siècles, c'est celui qu'elle a dit devant le tribunal de sang : « J'en appelle à toutes les mères ». Ici, elle ne prononcera plus qu'une phrase, une phrase toute de douceur et de bonté. Elle vient par mégarde de marcher sur le pied de l'exécuteur Samson : « Monsieur, lui dit- elle, je vous demande pardon ». Oui, elle n'est pas seulement douce, elle est courtoise avec la mort, et courtoise avec le bourreau. Ce don de séduction qu'elle a toujours eu comme enfant, comme jeune fille, comme femme, elle le conserve jusque sur la plate-forme de la guillotine, aussi bien que sur le trône ; elle subjugue, elle séduit le bourreau !... Et pourtant, à midi un quart, la voilà qui tombe, cette tête auguste, cette tête charmante qui se dressait si gracieuse et si fière sur un cou d'albâtre. La voilà tombée cette tête de reine qui faisait l'admiration de toute l'Europe, la voilà dans le panier de l'exécuteur ! Mais autour de cette tête coupée resplendira une auréole, que le souffle de la haine et de la calomnie ne parviendra jamais à éteindre.

La foule comprend déjà qu'un attentat plus exécrable que tous les autres forfaits vient de s'accomplir, et un secret remords s'empare même des âmes les plus scélérates. Les cris de vive la république sont rares au

moment où le bourreau montre à la foule la tête de la reine. France malheureuse, tu es comme lady Macbeth. Tous les parfums de F Arabie, toutes les eaux de l'Océan, ne suffiraient .-pas pour effacer la tache de sang qui est sur ta^main I

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