LA CONSPIRATION DE L ŒILLET
Au moment où Marie- Antoinette était comme ensevelie dans cet abîme de la Conciergerie, il y avait des gens qui songeaient encore à la sauver. Simon n'avait pu réussir à rendre suspect Michonis, et ce courageux limonadier, que les révolutionnaires les plus ardents considéraient toujours comme un des leurs, témoignait plus que jamais son infatigable dévouement à la reine. Il était de service, comme municipal au Temple, le jour de sa translation à la Conciergerie, et c'est lui qui était monté dans le fiacre avec elle et les deux gendarmes, pour la conduire à sa dernière prison. Il s'était, en outre, fait nommer administrateur de police et, en cette qualité, il avait le droit d'entrer dans le cachot de la reine, sous prétexte de la surveiller. La séduction que la prisonnière exerçait sur quiconque avait l'honneur de l'approcher ne l'abandonnait pas, à la Conciergerie. La servante Rosalie Lamorlière l'admirait et la vénérait. La concierge, M"^^ Richard, se montrait également touchée par une si auguste infortune.
Le fidèle François Hue, qui entretenait une correspondance secrète avec Madame Elisabeth au Temple, fut invité, par cette princesse, à mettre tout en œuvre pour l'instruire de la véritable position de la reine. M. Hue, trouvant que les renseignements qu'il parvint d'abord à se procurer étaient trop vagues,conçut le hardi projet d'aller lui-même à la Conciergerie les vérifier. A peine eut- il franchi le premier guichet que M^^^ Richard, jugeant à son air qu'il était embarrassé de la marche à tenir dans cette triste demeure, vint à lui, et lui tendant la main, le conduisit dans un endroit écarté : « Fiez- vous à moi, lui dit-elle. Qui êtes- vous ? Quel intérêt vous amène ? Ne me dissimulez rien ».
Cette invitation amicale détermina la confiance du visiteur. M^^ Richard répondit avec complaisance à toutes les questions qu'il lui adressa : « Vous voyez, lui dit-il, le motif qui m'amène. Faire passer à la reine des nouvelles de ses enfants, informer ses enfants et Madame Elisabeth de l'état où la reine se trouve, est mon unique objet. H est digne de vous de me seconder». Elle le promit, et tint parole. François Hue ajoute à ce récit : « La personne à qui je m'étais confié apprit à la reine que j'avais pénétré jusque dans sa prison. « Quoi ! jusqu'ici ! s'écria Sa Majesté. » Le succès justifia ma hardiesse et, pendant quelques semaines, j'eus la consolation de procurer aux princesses, captives dans le Temple, des nouvelles de la reine ».
n y avait alors à Paris un ancien officier, chevalier de Saint-Louis, qui se nommait M. de Rougeville et qui devait renouveler les tentatives de Toulan, de Lepitre, de Cortey, de Michonis, du baron de Batz. Fils d'un riche financier, M. de Rougeville était né vers 1760. Entré fort jeune au service militaire, il avait
été, pendant la guerre d'Amérique, aide de camp de Lee et de Washington. Il obtint, à son retour en France, le brevet de lieutenant-colonel. En 1789, il devint officier de la garde nationale. Le 20 juin 1792, lors de l'envahissement des Tuileries, ceffut lui qui contribua surtout à préserver la reine des fureurs de la multitude. Le 4 juin 1793, on l'arrêta comme suspect ; mais le 14 du même mois, il fut remis en liberté. Dès ce moment, il chercha, par l'intermédiaire d'une dame Dutilleul, chez qui il demeurait, à Vaugirard, à entrer en relations avec Michonis, dans l'espoir de faire évader la reine. A la suite de plusieurs entrevues qu'il eut avec lui, chez M"^^ Dutilleul et chez un marchand de bois nommé Fontaine, il conçut un nouveau projet de délivrance. C'est le projet auquel on a donné le nom de « conspiration de i 'Œillet ».
Marie-Antoinette avait eu toute sa vie la passion des fleurs. Cette passion, elle l'éprouvait plus vivement à la Conciergerie que partout ailleurs. Les fleurs alors n'étaient plus seulement un charme pour elle, une distraction, elles avaient surtout l'avantage de chasser pour un instant l'odeur insupportable de la prison. Une fleur, c'était le souvenir de l'air, de la lumière, de la nature. La pauvre prisonnière, fermant les yeux, s'enivrait du parfum. Son imagination encore si vive, malgré tant d'horribles spectacles qui l'avaient attristée, revoyait un instant les prairies, les jardins, les ombrages, le soleil. Aussi quelle gratitude dans son cœur ulcéré, quand la concierge ou les gendarmes lui apportaient quelques fleurs que ses larmes ranimaient, ainsi qu'une rosée ! Eh bien, ces pauvres fleurs lui furent encore fatales, et l'œillet qu'elle reçut du chevalier de Rougeville fit resserrer ses chaînes et rendre
son cachot plus atroce encore. Mais n'est-ce pas une chose curieuse que l'importance des fleurs dans la destinée de Marie- Antoinette ? Une rose avait joué un grand rôle dans l'affaire du collier, et un œillet allait faire échouer un projet d'évasion. Ainsi tout était funeste, tout portait malheur à la reine infortunée.
Le 8 septembre, vers onze heures du matin, au moment où elle vit, à sa grande surprise, le chevalier de Rougeville entrer dans sa prison, elle y était, comme à l'ordinaire, avec la servante Harel, et les deux gendarmes, Gilbert et Dufrêne. Michonis conduisait Rougeville. Reconnaissant l'homme qui avait tant contribué à la sauver le 20 juin 1792, Marie- Antoinette tressaillit, les larmes lui tombèrent des yeux, un grand feu lui monta au visage. Elle demanda tout haut des nouvelles de ses enfants à Michonis ; Michonis répondit que les deux enfants se portaient bien. Pendant ce temps, Rougeville faisait à la reine des signes qu'elle ne comprenait pas. Alors il s'approcha d'elle, et lui dit à voix basse de ramasser un œillet qui contenait un billet, et qu'il laissa tomber près du poêle, derrière la servante. La reine le ramassa. Rougeville lui dit : « Le cœur vous manque- t-il ? — Il ne me manque jamais », répondit- elle.
Michonis et Rougeville sortirent.
Marie- Antoinette, après avoir lu précipitamment le billet, le déchira en mille morceaux. Il contenait, a-t-elle dit dans son interrogatoire, une offre d'argent et quelques phrases vagues : « Que prétendez-vous faire ? J'ai été en prison, je m'en suis tiré par un miracle. Je viendrai vendredi ».
S'il faut ajouter foi à l'interrogatoire du gendarme
LA CONSPIRATION DE l'œILLET 183
Gilbert, la reine, se fiant à lui, aurait eu l'extrême imprudence de lui raconter ce qui venait de se passer. On trouve, en effet, dans la déposition du gendarme : « La veuve Cap et me dit : Voyez comme je suis tremblante ; ce particulier que vous venez de voir est un ci-devant chevalier de Saint-Louis, employé aux armées, auquel je suis redevable de ne m'avoir pas abandonnée dans une affaire. Vous ne vous douteriez pas de la manière dont il s'y est pris pour me faire passer un billet ; il m'a fait signe de l'œil, je ne comprenais pas ce qu'il voulait exprimer ; il s'est approché de moi et m'a dit, à voix très basse : Ramassez donc l'œillet qui est à terre et qui renferme les vœux les plus ardents ; je reviendrai vendredi. Après m'avoir ainsi parlé, je me suis baissée, et j'ai relevé l'œillet qui m'était indiqué ».
Continuons l'interrogatoire du gendarme Gilbert : « Le déposant ajoute qu'il a vu, en effet, la veuve Capet se baisser, mais que, ne prévoyant pas quelle en était la cause, il ne vit rien en elle qu'une très vive émotion, son visage changé de couleur, et ses membres tremblants. Un instant après, Michonis et le particulier qui était venu avec lui se disposant à sortir, la veuve Cap et lui dit : « Je vous fais donc un adieu éternel. )) A cela Michonis répondit : « Point du tout, si je « ne suis plus administrateur de la police, étant office cier municipal, j'aurais le droit de venir et de vous « faire visite, tant qu'elle vous sera agréable «. Michonis sortit avec le particulier, et ce fut alors qu'elle me montra un billet qu'elle avait piqué et dont les pointes formaient deux ou trois lignes d'écriture, elle me dit : « Voyez, je n'ai pas besoin de plume pour écrire ».
Ce billet de Marie-Antoinette, il existe encore. On
184 LA DERNIÈRE ANNEE DE MARIE-ANTOINETTl
peut en avoir le fac-similé dans l'intéressant recueil du comte de Reiset (1). Attaché aux liasses de l'enquête, ce petit billet a été communiqué à M. de Reiset par le secrétariat des Archives nationales.
Le sens des marques d'épingle était celui-ci : a Je suis gardée à vue ; je ne parle ni n'écris ; je me fie à vous, je viendrai ».
Soit que la reine se fût trahie elle-même, soit qu'il eût surpris son secret, le gendarme Gilbert la dénonça. Le 3 septembre, il adressa à son lieutenant- colonel un rapport où il disait : « L'avant-dernière fois que le citoyen Michonis est venu, il est venu avec un particulier dont l'aspect a fait tressaillir la femme Cap et, qui m'a déclaré que c'était un ci- devant chevalier de Saint-Louis, mais qu'elle tremblait qu'il ne fût découvert, et qu'elle était bien surprise de la manière qu'il avait pu parvenir jusqu'à elle. Elle m'a de même déclaré qu'il lui avait fait tenir dans ce même jour un œillet dans lequel il y avait un billet, et qu'il devait revenir le vendredi suivant. De plus, sa femme de chambre étant à jouer une partie de cartes avec moi, la femme Capet a profité de cette occasion pour écrire avec une épingle un papier qu'elle m'a remis à dessein de le remettre au certain quidam ; mais ne voulant pas avoir rien à me reprocher sur la place et les devoirs que j'avais à remplir, je me suis transporté aussitôt chez le concierge à la femme duquel j'ai remis le billet, et fait absolument le rapport aussi exact que j'ai l'honneur de vous le présenter ».
Alors plusieurs conventionnels furent chargés par
(1) Lettres inédites de Mat ie- A nt omette, publiées par le comte (le Reiset, 1 vol., chez Firinin Didot.
LA CONSPIRATION DE l'œILLET 185
le Comité de sûreté générale de se rendre à la Conciergerie, le jour même, et d'y instruire l'affaire. Ils procédèrent aux interrogatoires de la reine, de la femme Harel, de Michonis, des gendarmes, du marchand de bois Fontaine, de la femme Richard, de M^^^ Dutilleul. Un savant écrivain, habile et infatigable chercheur, M. Campardon, a publié tous ces interrogatoires dans le très curieux et très substantiel recueil de documents qu'il a réunis sous ce titre: Marie- Antoinette à la Conciergerie.
Marie- Antoinette subit, au sujet de cette affaire de l'œillet, deux interrogatoires. Voici les réponses principales qu'elle fit, lors du premier, qui eut lieu le 3 septembre :
« Est-ce vous qui vous nommez la veuve Capet ?
— Oui.
— Ne voyez- vous personne dans la maison où vous êtes détenue ?
— Personne que ceux qu'on a placés auprès de moi, et des administrateurs qui sont venus avec des personnes que je ne connais pas.
— N'avez- vous pas vu, il y a quelques jours, un ci-devant chevalier de Saint-Louis ?
— Il est possible que j'aie vu quelque visage connu, il en vient tant ».
Marie-Antoinette, qui ne savait pas encore qu'elle avait été trahie et dénoncée par le gendarme Gilbert, et ne voulant compromettre ni elle ni lui, s'enferma d'abord dans des dénégations. Elle nia l'œillet, le billet de Rougeville, le sien. Cependant les conventionnels chargés de l'instruction insistaient.
« Il y a quelques jours qu'un chevalier de Saint- Louis est entré dans votre logement : vous avez très-
sailli en le voyant ; nous vous demandons de répondre si vous le connaissez ?
— Il est possible que j'aie vu des visages connus, comme je l'ai dit plus haut, et que, dans l'état de crispation de nerfs où je me trouve, j'aie tressailli, sans savoir ni quel jour, ni pour qui, ni pour quoi.
— Nous vous faisons observer cependant qu'il a été déclaré que vous connaissiez le ci- devant chevalier de Saint-Louis, et que vous trembliez qu'il ne fût reconnu : ce sont les expressions dont on dépose que vous vous êtes servie.
— Il est à croire que si j'avais tremblé qu'il ne fût reconnu, je n'en aurais pas parlé, ou j'aurais eu un intérêt à le cacher.
— Dans la position où vous êtes, il serait naturel de profiter de tous les moyens qui vous seraient offerts pour vous échapper, et pour transmettre vos idées à ceux dans lesquels vous croiriez avoir confiance. Il ne serait donc pas étonnant que ce chevalier de Saint- Louis fût une personne qui pourrait vous être affidée, et dont, par là-même, vous auriez intérêt de ne pas parler.
— Il serait bien malheureux que les gens qui m'intéressent m'eussent frappée aussi peu. Si j'étais seule, je ne balancerais pas à tenter tous les moyens pour me réunir à ma famille ; mais, ayant trois personnes dans ma chambre, quoique je ne les connusse point avant de venir ici, je ne les compromettrai jamais pour rien.
On lui fit ensuite des questions ayant trait à la politique, afin de lui tendre des pièges. Elle y répondit avec autant d'adresse que de dignité.
« Vous intéressez-vous au succès des armes de nos ennemis ?
LA CONSPIRATION DE l'œILLET 187
— Je m'intéresse au succès de celles de la nation de mon fils ; quand on est mère, c'est la première parenté.
— Quelle est la nation de votre fils ?
— Pouvez- vous en douter ? N'est-il pas Français ?
— Votre fils n'étant que simple particulier, vous déclarez donc avoir renoncé à tous les privilèges que donnait jadis le vain titre de roi ?
— Il n'en est pas de plus beau, et nous pensons de même, que le bonheur de la France.
— Vous êtes donc bien aise qu'il n'y ait plus ni roi ni royauté ?
— Que la France soit grande et heureuse, c'est tout ce qu'il nous faut...
— De quelle nature sont les torts qu'on peut faire à vos enfants ?
— Toute espèce quelconque.
— Il est impossible que vous ne reconnaissiez pas plus particulièrement comme tels ceux qui auraient pu être faits, d'après vos idées, à votre fils, relativement à l'abolition de la royauté. Que répondez- vous ?
— Si la France doit être heureuse avec un roi, je désire que ce soit mon fils ; si elle doit l'être sans roi, j'en partagerai avec lui le bonheur.
— La France étant constituée en République par le vœu prononcé de vingt-cinq millions d'hommes et par toutes les sections du peuple, vous déclarez donc désirer que vous et votre fils vous existiez comme de simples particuliers dans la République, et qu'elle repousse loin de son territoire tous les ennemis qui l'ont attaquée ?
— Je n'ai d'autre réponse à faire que celle que j'ai faite à la question précédente. »
Après l'interrogatoire des autres inculpés, la reine
s' apercevant que la vérité était connue, et sachant, d'autre part, que Rougeville n'avait pas été arrêté, changea son système de défense. Interrogée une seconde fois, elle eut autant de calme dans ce second interrogatoire que dans le premier.
u Nous avons acquis, par les dépositions et par les pièces de conviction qui sont entre nos mains, que dans les faits, sur lesquels nous vous avons interrogée et que vous avez niés, vous avez dit faux ?
— Donnez-moi la preuve.
— On vous a demandé s'il n'y avait pas quelques jours que vous aviez vu un ci-devant chevalier de Saint-Louis que vous aviez reconnu ; vous avez dit non. Convenez- vous qu'il y avait un œillet 1
— Oui.
— Vous aviez nié d'avoir pris et ramassé un billet qui était dems l'œillet.
— Je l'ai pris et ramassé.
— Que contenait ce billet ?
— Des phrases vagues : « Que prétendez- vous « faire ? Que comptez- vous faire ? J'ai été en prison, « je m'en suis tiré par un miracle, je viendrai \en- « dredi ».
— Etait-ce la première ou la seconde fois que vous l'avez vu ?
— Je ne l'ai reconnu que cette seule fois et, s'il y était venu auparavant, je ne l'aurai pas reconnu.
— Ce billet ne contenait-il pas autre chose, et n'y avait- il point d'offre ?
— Il y avait une offre d'argent ; mais je n'en ai pas besoin, et je n'en accepterai de personne.
— Il parait que vous avez reconnu cet homme ; savez-vous son nom ?
LA CONSPIRATION DE l'œILLET 189
— Je me souviens de l'avoir vu souvent, mais je ne sais pas son nom.
— Dans quelle occasion F avez- vous connu ?
— Je l'ai vu aux Tuileries.
— N'y a-t-il pas une époque remarquable où vous avez fait plus attention à lui ?
— Oui, à l'époque du 20 juin 1792, il était dans la même chambre où j'étais.
— Y resta-t-il longtemps ?
— Tout le temps que j'y ai été.
— Qu'est devenu le billet ?
— Je l'ai déchiré en mille petits morceaux.
— Avez- vous répondu à ce billet ?
— Répondu ? non.
— Si vous n'avez pas répondu, vous avez écrit du moins. Que contenait cet écrit ?
— Avec une épingle j'ai essayé de marquer : « Je suis gardée à vue, je ne parle ni n'écris ».
A propos de cette dernière réponse, le comte de Reiset a fait, dans son recueil, la réflexion suivante : « On remarquera que la reine ne dit pas à ses juges tout ce que contenait le billet, auquel elle avait ajouté ces mots compromettants : Je me fie à i^oiis, je viendrai^ ce qui prouve que Marie-Antoinette avait été mise au courant par Rouge ville, du projet de l'enlever de la Conciergerie et que le billet de l'œillet était pour l'avertir de se tenir prête pour le vendredi, sans doute jour concerté pour son évasion ».
Mais revenons à l'interrogatoire.
« Reconnaîtriez-vous le papier, s'il vous était présenté ?
— Oui.
— Est-ce ce billet-là ?
— {Après ravoir considéré.) Oui, c'est le même.
— Cet homme vous adressa-t-il quelques paroles ?
— Des mots vagues.
— Vous rappelez-vous ces mots ?
— Dans le moment où je parlais de sensibilité, il me dit : Le coeur vous manque-t-il ? Et je répondis : Il ne me manque jamais, mais il est profondément affligé.
« Avant de terminer l'interrogatoire, la déposante déclare que si d'abord elle n'a pas dit la vérité, c'est qu'elle n'a pas voulu compromettre ce particulier, et qu'elle préférait se nuire à elle-même, mais que, voyant la chose découverte, elle n'a pas alors balancé à déclarer ce qu'elle savait. »
A la suite de l'instruction, Michonis fut renvoyé au tribunal révolutionnaire, mais acquitté. Le concierge Richard et sa femme furent mis en état d'arrestation. Quant à Rougeville, la police, malgré toutes ses recherches, ne put le saisir.
Le projet d'évasion fut, peut-être, plus près de réussir qu'on ne croirait, à la lecture des interrogatoires. Madame Royale fait allusion à l'affaire dans ce passage de son récit : « J'ai appris depuis la mort de ma mère qu'on avait voulu la sauver de la Conciergerie, et que, par malheur, le projet n'avait pas réussi. On m'a assuré que les gendarmes, qui la gardaient, et la femme du concierge avaient été gagnés par quelqu'un de nos amis ; qu'elle avait vu plusieurs personnes bien dévouées dans sa prison, entre autres un prêtre qui lui avait administré les sacrements, qu'elle avait reçus avec une grande piété. L'occasion de se sauver manqua une fois, parce qu'on lui avait recommandé de parler à la seconde garde et que, par erreur, elle parla
à la première. Une autre fois, elle était hors de la chambre et avait déjà passé le corridor, quand un gendarme s'opposa à son départ, quoiqu'il fût gagné, et l'obligea à rentrer chez elle, ce qui fit échouer l'entreprise. Beaucoup de monde s'intéressait à ma mère, en effet, à moins d'être de ces monstres de la plus vile espèce, comme, hélas ! il s'en est trouvé, il était impossible de l'approcher et de la voir quelques instants, sans être pénétré de respect, tant sa bonté tempérait ce que la dignité de son maintien avait d'imposant. Nous ne connûmes aucun de ces détails dans le temps, nous sûmes seulement que ma mère avait vu un chevalier de Saint-Louis qui lui avait donné un œillet dans lequel était un billet ».
On trouve également, au sujet de cette conspiration de l'Œillet, un supplément de détails dans le recueil publié sous ce titre : Le comte de Fersen et la cour de France, par le baron de Klinckowstroem. Après la mort de la reine, le chevalier de Rouge ville s'était réfugié à l'étranger ; le comte de Fersen le vit, le 18 décembre 1793, et constata ainsi, dans son journal, l'entretien qu'il eut avec lui :
« Le 18 décembre. — Je fus voir le matin M. de Rougeville. M°i6 de Maillé l'a reconnu, l'autre jour, de sa fenêtre dans la place, pour être un M. de Rougeville qui passait sa vie dans les antichambres de la reine, et qui la suivait partout. Voici en substance ce qu'il m'a dit sur sa dernière aventure de la Conciergerie : Il connaissait M°^e Dutilleul, une Américaine, assez riche et bien pensante, et ils formèrent le projet de sauver la reine. Alors ils firent connaissance avec Fontaine, un honnête homme, marchand de bois et, par son moyen,
avec Michonis, un limonadier. Je les trouvai tous deux très disposés. Michonis était porté de cœur pour la reine, et refusa l'argent qu'il lui offrit, mais il en donna aux deux autres administrateurs. Un jour, il accompagna Michonis dans la prison ; la reine se leva et dit : « Ah ! c'est vous, monsieur Michonis », et, en voyant M. de Rougeville, elle fut extrêmement saisie, au point de tomber dans un fauteuil, ce qui surprit les gendarmes. Il lui fit signe de se rassurer et lui dit de prendre les œillets où était le billet ; elle n'osa, et il les laissa tomber, sans pouvoir lui parler. Michonis sortit pour affaires dans la prison, et lui aussi. La reine alors fit dire à Michonis de revenir, elle l'occupa avec les gendarmes et, pendant ce temps, elle dit à Rougeville qu'il s'exposait trop ; il lui dit de prendre courage, qu'on la secourrait, qu'il lui apporterait de l'argent pour gagner les gendarmes. Elle lui dit : « Si je suis faible et abattue, ceci (en mettant la main sur son cœur) ne l'est pas ». Elle lui demanda si elle serait bientôt jugée, il la rassura. Elle lui dit : « Regardez- « moi, regardez mon lit, et dites à mes parents et à « mes amis, si vous pouvez vous sauver, l'état où « vous m'avez vue ». Alors ils sortirent. Le concierge et la concierge étaient gagnés. Le plan était que Michonis, qui avait conduit la reine du Temple à la Conciergerie, irait la nuit, à dix heures, la prendre, par ordre de la municipalité, comme pour la mener au Temple, et la ferait évader. Ainsi, et déchargeant le livre du concierge afin qu'il ne lui arrivât rien, ils y allèrent effectivement ; les deux gendarmes, moyennant cinquante louis, ne dirent rien, mais le dernier s'y opposa. Michonis lui dit qu'il avait ordre de la municipalité : mais le gendarme dit que, si on ne ramenait
LA CONSPIRATION DE l'œILLET 193
Madame, il appellerait la garde. Le coup fut manqué, et Rougeville se sauva. »
Tout se tournait contre la malheureuse reine ; les projets de déli^Tance n'avaient d'autre résultat que d'aggi'aver sa captivité. Après la triste issue de la conspiration de l'Œillet, ses persécuteurs, craignant de voir leur victime leur échapper, avancèrent le jour de'son procès et lui firent quitter, dès le 11 septembre, la chambre où elle était incarcérée, pour l'enfermer dans un cachot plus malsain, plus horrible encore.
Marie- Antoinette avait d'abord été enfermée à la Conciergerie, dans l'ancienne salle du conseil, assez grande pièce carrelée, où, avant la Révolution, les magistrats des cours souveraines venaient, à certains jours de l'année, recevoir les déclarations des prisonniers. Après l'affaire de l'Œillet, on trouva que cette prison était trop bonne pour elle, et on la plaça dans un cachot plus étroit, plus humide et mieux verrouillé.
Le 11 septembre, les administrateurs de la police, après avoir examiné toute la Conciergerie, firent choix de ce local. C'était la pharmacie du sieur Lacour, pharmacien de la prison. On la débarrassa des objets qu'elle contenait, ainsi que de la boiserie et des vitres. La croisée qui donnait sur la cour des femmes fut bouchée au moyen d'une tôle d'une ligne d'épaisseur, jusqu'au cinquième barreau de traverse ; le surplus de la croisée fut grillé par un fil de fer à mailles très serrées, et l'on boucha en maçonnerie d'autres ouvertures, ainsi que la gargouille qui existait pour l'écoulement des eaux.
La porte qui était en face de la fenêtre et donnait sur le corridor fut condamnée et désormais, pour entrer dans cette ancienne pharmacie, transformée en prison d'une reine, il fallut passer par une pièce à gauche, qui y avait accès, et où se tinrent les gendarmes. Pour pénétrer dans le cachot de Marie-Antoinette, il fallait donc d'abord entrer dans la chambre des gendarmes par la porte qui faisait face a la croisée ou, pour mieux dire, à la lucarne de cette pièce, puis passer par l'ouverture qui, à droite, la mettait en communication avec le cachot de Marie- Antoinette.
Les personnes qui ont un culte pour la mémoire de la reine martyre, et qui actuellement visitent la Conciergerie, s'intéresseront peut-être à ces détails. C'est pour elles, pour faciliter leurs investigations, que nous les mentionnons ici.
Quand on veut visiter le dernier cachot de Marie- Antoinette, celui où elle fut incarcérée par suite de l'arrêté des administrateurs de police, en date du 11 septembre 1793, et où elle resta jusqu'au 16 octobre, jour de son supplice, on entre d'abord dans la cour de la Conciergerie, puis dans une salle très vaste et très haute, qui a été agrandie et restaurée, par suite de réparations récentes, et où, d'après la tradition, était la salle d'armes de saint Louis. Au fond, à gauche, on monte quelques marches au haut desquelles on prend à droite, un corridor étroit et sombre ; au fond de c e corridor on trouve, à gauche, la pièce qui fut, lors de la captivité de la reine, la chambre dite des gendarmes ; puis, à côté de cette chambre, toujours à gauche du corridor, le cachot de Marie-Antoinette. La chambre des gendarmes sert aujourd'hui de salle de bains pour les détenus, et contient une unique baignoire. Quant
au cachot de la reine, il n'a aucune destination. Qui oserait troubler ce lieu sacré !
Remarquons bien que ces deux pièces contiguës qu'on visite actuellement, et qui sont désignées, l'une sous le nom de salle de bains (l'ancienne chambre des gendarmes), l'autre, sous celui de cachot de la reine, et qui aujourd'hui sont entièrement distinctes, ne formaient qu'un seul tout, pendant la captivité de Marie- Antoinette. C'étaient alors deux pièces réunies en une seule : la première, celle de gauche, réservée aux gendarmes ; la seconde, celle de droite, réservée à la reine, toutes deux ayant chacune une lucarne qui donnait sur la cour des femmes. Aujourd'hui, l'ouverture qui mettait en communication les deux pièces, et dont on reconnaît l'emplacement à gauche dans le cachot de la reine, a été supprimée et murée. Les deux pièces, entièrement distinctes, comme nous venons de le dire, ne communiquent donc plus.
Lafont d'Aussonne, dans son livre : Mémoire sur les malheurs de la reine de France^ dit à propos des deux pièces dont la réunion formait le cachot de Marie- Antoinette : « La chambre donnée pour habitation à la reine était située à l'extrémité d'un long corridor noir où, nuit et jour, brûlent des lampes et que divisent deux guichets en grilles de fer. Ce lieu est voisin du caveau où, dit-on, fut enfermé Robespierre, aujourd'hui la sacristie de la chapelle dite des Girondins. Mais tout l'espace ne fut pas mis à la libre disposition de la reine. La portion de gauche, en entrant, fut occupée par deux gendarmes, chargés de garder constamment sa personne et de surveiller ses actions ».
Le défenseur de la reine, Chauveau-Lagarde, dans ses Notes sur le procès de Marie-Antoinette^ parle éga-
lement des deux pièces comme formant un tout. « Après avoir passé deux guichets, dit-il, on trouve un corridor obscur, à l'entrée duquel on ne peut se conduire qu'à la lueur d'une lampe, qui y reste constamment allumée. A droite sont des cachots, à gauche est une chambre où la lumière pénètre par deux petites croisées garnies de barreaux de fer, et donnant au niveau de la petite cour des femmes. »
A la fin du second Empire, quand on répara et transforma la Conciergerie de fond en comble, ce fut l'impératrice Eugénie qui, dans une pensée de pieux respect pour de si pathétiques souvenirs, obtint qu'on ne toucherait point au cachot de Marie-Antoinette. Mais on avait décidé alors que, tout en conservant ce cachot, on transformerait ou détruirait la pièce voisine, c'est-à-dire la chambre des gendarmes, aujourd'hui salle de bains. Heureusement, cette pièce a été aussi conservée. Le comte de Reiset, ainsi qu'il nous le raconte dans son recueil, en fit très justement l'observation à M. Daumet, architecte du Palais de Justice. f( Si cette chambre qui, en 1793, était en communication avec le cachot de la reine, n'était pas préservée de la destruction, ce lieu n'aurait pas le même intérêt historique, attendu que tous les récits du temps en font mention, et que c'est en passant par cette pièce que la reine entra dans sa prison, et qu'elle en sortit pour aller à l'échafaud. Uès le moment qu'on ne porte pas une main sacrilège sur cette prison, espérons du moins qu'elle sera conservée et remise dans l'état où elle se trouvait du temps de la reine. »
La chambre des gendarmes subsiste, mais nous regrettons deux choses : d'abord qu'elle serve de salle de bains pour les détenus ; ensuite qu'on n'ait pas ré-
tabli à l'endroit dont on aperçoit encore la trace sur le mur, l'ouverture qui mettait cette pièce en communication avec l'emplacement où était incarcérée la reine. Les Tuileries sont brûlées. Il ne reste pas une pierre de la salle du Manège, où Louis XVI fut condamné à mort, pas une pierre de la tour du Temple. Les sinistres décors du plus lugubre des drames sont détruits. Entourons donc au moins d'un respect religieux ce petit cachot, ce sanctuaire, qui a été épargné. Dans notre siècle, on oublie trop vite. Souvenonsnous.
Aujourd'hui l'on entre dans le cachot de la reine par la porte donnant sur le corridor, et dont l'emplacement, comme nous l'avons dit, avait été muré en septembre 1793. Cette porte est de ce temps-là. Seulement, elle fut alors placée à un autre endroit, dans la chambre des gendarmes. Dès que vous entrez dans le cachot, vous apercevez devant vous une croisée avec un grillage de fer. Cette croisée a vue sur la cour des femmes. Elle n'était pas, pendant la captivité de Marie-Antoinette, aussi large et aussi haute qu'elle l'est actuellement. On peut se rendre compte de ce qu'elle était autrefois par celle de la chambre voisine, la chambre des gendarmes. Elle avait environ cinquante-cinq centimètres de hauteur sur près d'un mètre de largeur, et elle était partagée par seize petits carreaux, huit à chaque rang. C'est sous le règne de Louis XVIII qu'elle a été agrandie, et qu'elle a pris les dimensions actuelles. Aux murs du cachot sont apposés deux tableaux d'une valeur très médiocre, placés là également par ordre de Louis XVIII. Ils représentent, l'un les Adieux du Temple, l'autre la Co?nmunion de la reine. A gauche, tout près de la croisée,
sur les barreaux de laquelle il y a un petit vitrail de couleur, se trouve une sorte d'autel en forme d'étagère. Au-dessus existe une plaque de marbre noir, où est gravée une inscription qui fut composée par le roi Louis XVIII, et mise là en 1816. Sur cette espèce d'autel on remarque, entre deux candélabres de bronze, un crucifix, celui de la reine. Sous la croisée est un fauteuil, qui a également appartenu à Marie-Antoinette. Tels sont les seuls objets qui figurent actuellement dans le cachot.
A droite, près de la croisée, se trouve une ouverture qui n'existait pas en 1793, et qui fut, en 1815, percée dans la muraille. Cette ouverture communique avec une petite pièce où fut enfermé Robespierre, quelques heures avant son exécution. Dans le fond de cette pièce, en face de la fenêtre, est un tableau aussi médiocre que ceux du cachot de la reine. Ce tableau y fut mis en 1816. Il représente Marie- Antoinette debout dans sa prison, et il est placé au-dessus d'une commode de bois. Le cachot de Robespierre sert maintenant de sacristie à la chapelle.
La chapelle, c'est la grande salle suivante, la salle où furent incarcérés les Girondins, où ils célébrèrent leur fameux banquet, et d'où ils partirent pour aller au supplice. Dans cette salle vaste et haute, qui ne se trouve séparée du cachot de la reine que par celui de Robespierre, les prisonniers, désignés sous le nom de détenus des vingt- quatre heures, assistent, le dimanche, à la messe. De chaque côté il y a des bancs ; au fond, dans le haut, une tribune ; en face de la tribune, un autel.
En résumé, on retrouve aujourd'hui le cachot de la reine, tel qu'il était pendant sa captivité, à l'ex-
ception des modification suivantes : 1^ la porte donnant sur le corridor, qui avait été condamnée et bouchée en 1793, a été rétablie ; 2° l'ouverture qui mettait le cachot de la reine en communication avec la chambre des gendarmes, a été murée ; 3*^ la croisée a été agrandie ; 4° une communication a été ouverte entre le cachot de Marie- Antoinette et celui de Robespierre. Pour tout le reste, il n'y a point de changement. Ce sont les mêmes murs, le même plafond, le même pavage, composé des mêmes dalles en briques de champ.
Si l'on regarde par la croisée, on retrouve la cour des femmes, si bien décrite par le comte Beugnot. \'oilà dans cette cour la fontaine où venaient chaque matin les prisonnières, qui lavaient, blanchissaient, séchaient leur linge avec une émulation turbulente.
« La première heure du jour était consacrée par elles à ces soins, dont rien ne les aurait distraites, pas même un acte d'accusation. Richardson a observé que le soin des hardes et la fureur de faire des paquets balançaient, s'ils ne dépassaient, dans l'esprit des femmes, les plus hauts intérêts. » En tête du livre de M. Dauban, les Prisons de Paris sous la Réç^olution, il y a une gravure représentant cette cour des femmes, avec la fontaine et la grille qui est à gauche. Derrière cette grille, qui existe encore, se tenaient les hommes, et parfois, le soir, le long de cette grille, des chuchotements, des baisers s'entendaient. » Le soir, dit le comte Beugnot, tout était mis à profit : les ombres croissantes, la fatigue des guichetiers, la retraite du plus grand nombre des prisonniers, la discrétion des autres, et, dans ce moment de paix qui prélude à la nuit, on a béni plus d'une fois l'imprévoyance de l'artiste qui a dessiné la grille. Cependant les êtres ca-
pables de cet inexplicable abandon avaient leur arrêt de mort dans la poche. »
Nous venons de jeter un coup d'œil sur le dernier cachot de la reine. Examinons maintenant comment elle y était traitée.
MARIE-A^^TOINETTE DAîsS SON DERNIER CACHOT
Quand Marie- Antoinette entra dans son dernier cachot, on pouvait lui appliquer, au point de vue des choses de la terre, le mot du Dante : « Vous qui entrez, laissez là l'espérance ».
Quelques jours auparavant, il parait qu'elle avait encore un reste d'illusions. La servante Rosalie Lamorlière raconte avoir entendu dire à la concierge, ^jme Richard : <( La reine ne s'attend pas à être jugée ; elle conserve l'espoir que ses parents vont la réclamer ; elle me l'a dit avec une franchise tout à fait charmante. Si elle nous quitte, Rosalie, vous serez sa femme de chambre, elle vous emmènera ».
Après l'affaire de l'Œillet, toute chance de salut s'évanouit. La captivité, déjà si rigoureuse, devint beaucoup plus dure encore. En venant du Temple, la reine avait conservé son anneau de mariage et deux jolies bagues de diamants ; ces deux brillants étaient, sans qu'elle y pensât, une sorte d'amusette pour elle. Assise et rêveuse, elle les ôtait, elle les remettait, elle les passait d'une main à l'autre plusieurs fois dans un
même moment. On ne lui laissa même plus cette distraction : les deux bagues et l'anneau lui furent arrachés ; il y eut défense expresse de mettre, comme autrefois, des fleurs sur sa petite table de bois de chêne. « Après l'affaire de l'Œillet, a dit Rosalie Lamorlière, le reine me parut inquiète et plus alarmée de beaucoup ; elle réfléchissait et soupirait, en allant et venant dans le cachot ».
Le concierge Richard avait été destitué et incarcéré, ainsi que sa femme. On décida que Bault, le nouveau concierge, répondrait sur sa tête de la personne de la reine, et que lui seul aurait à sa disposition la clef du cachot ; on lui ordonna de n'y entrer que pour les choses indispensables et toujours accompagné de l'officier de gendarmerie de service ou du brigadier.
Ce nouveau concierge était, comme Richard, secrètement gagné. Précédemment portier de la prison de la Force, il était parvenu à faire échapper plus d'un prisonnier lors des massacres de septembre, sans avoir pour cela inspiré aucun soupçon aux révolutionnaires. Il avait dîné à Vaugirard avec le chevalier de Rougeville, chez Mn^e Dutilleul, et il était entré en rapport avec Michonis. Ayant appris par l'administrateur de police, Dangé, qu'il était question de mettre à la place de Richard, destitué et emprisonné, Simon, le persécuteur de Louis XVII, il conçut à l'instant le hardi projet de se proposer lui-même comme candidat au poste de portier de la Conciergerie. M. Hue et Cléry l'y encourageaient secrètement et, grâce à la protection de Dangé, il fut installé à ce poste le 11 septembre.
Lorsqu'il entra pour la première fois dans le cachot de la reine, elle lui dit : « Ah ! vous voilà, monsieur Bault, je suis charmée quo ce soit vous qui veniez
ici. » Le nouveau concierge n'avait jamais eu l'honneur d'approcher de Sa Majesté ; il ne concevait point par quel miracle elle avait pu être instruite d'une négociation qui avait été si prompte et si secrète. La reine et le concierge durent prendre les plus grandes précautions pour que ce mystère ne fût pas trahi et pour le cacher même à Rosalie Lamorlière, qui, du service des époux Richard, était passée à celui des époux Bault (1).
Elle suivait le nouveau concierge et portait à la reine le potage ordinaire de son déjeuner, quand il fit sa première visite dans le cachot de la prisonnière. Il était vêtu d'un gilet-pantalon, c'est-à-dire d'une carmagnole ; le col de sa chemise était ouvert et rabattu ; ses clefs à la main, il se rangea près de la porte contre le mur. Marie- Antoinette ôtant son bonnet de nuit, prit une chaise et dit d'une voix aimable à la servante :
— Rosalie, vous allez faire aujourd'hui mon chignon.
En entendant ces paroles, le concierge accourut, se saisit du démêloir, et dit tout haut, en repoussant la servante :
— Laissez, laissez, c'est à moi à faire.
— Je vous remercie, reprit la reine, et, se levant, elle ploya ses cheveux elle-même, et posa son bonnet. Sa coiffure, depuis son entrée à la Conciergerie, était des plus simples. Elle partageait ses cheveux sur le front, après y avoir mis un pe u de poudre parfumée.
(1) Récit exact des derniers moments de la captivité de la reine, depuis k 1 1 septembre 1793 jusqu'au 16 octobre, par la Dame Bault, veuve de son dernier concierge.
Lorsque le concierge fut sorti, il dit à Rosalie Lamorlière :
— Je suis bien fâché d'avoir contrarié cette pau\Te femme, mais ma position est si difficile, qu'un rien doit me faire trembler. Je ne saurais oublier que Richard, mon camarade, est, ainsi que sa femme, au fond d'un cachot. Au nom de Dieu, Rosalie, ne commettez aucune imprudence, je serais un homme perdu.
Bault était obligé de recourir à des subterfuges, pour pouvoir adoucir un peu les rigueurs du traitement de la reine. On avait d'abord décidé qu'elle serait nourrie, comme les autres, de l'ordinaire le plus grossier de la prison. " Je n'entends pas cela, dit Bault, c'est ma prisonnière, j'en réponds sur ma tête ; on pourrait tenter de l'empoisonner, il faut que ce soit moi qui veille à ses aliments ; pas une goutte d'eau n'entrera ici sans ma permission. »
On approuva le concierge et ce fut lui qui fit préparer les repas de la reine par sa femme, sa fille et sa servante. Du temps où Richard était portier, sa femme allait aux halles ; trois ou quatre marchandes qui la connaissaient lui remettaient parfois les meilleures volailles et les plus beaux fruits. « Pour notre reine », disaient-elles en pleurant. Désormais personne n'alla plus aux provisions ; c'étaient les fournisseurs qui venaient eux-mêmes à la Conciergerie et qui déployaient les vivres, pièce à pièce, dans le greffe, en présence des gens de la police ou du brigadier. En voyant servir son nouveau dîner, la reine s'aperçut facilement que toutes choses, depuis l'œillet, étaient changées ; mais jamais elle ne laissa échapper aucune plainte. Rosalie Lamorlière ne lui apportait plus qu'un potage et deux plats (un plat de légumes et de la volaille ou du veau
alternativement). Suivant son habitude, elle ne buvait que de l'eau. Les couverts étaient en étain. Une femme de la halle vint un jour apporter à Bault un melon « pour sa bonne reine » ; une autre offrit des pêches. Tout fut remis à sa destination, mais il fallait user d'adresse pour ne pas s'exposer aux reproches.
L'humidité du cachot était telle que la robe noire de la reine tombait en lambeaux. La fille du concierge y mit une bordure neuve, recueillit les vieux morceaux et les distribua à quelques personnes qui les lui demandèrent avec insistance comme des reliques ; elle était sans cesse occupée à raccommoder le linge, les vêtements, les souliers, les bas qui s'usaient complètement. Marie- Antoinette n'avait que trois chemises assez fines, dont l'une était garnie de dentelle. On les lui donnait alternativement tous les dix jours. Ce service se faisait par le greffe du tribunal révolutionnaire ; on n'aurait pas osé dépasser d'un mouchoir le compte strict de la fourniture. La reine s'occupait à écrire sur la muraille, avec une pointe d'épingle, l'état de son linge ; elle y avait aussi tracé d'autres caractères, qui, après sa mort, furent effacés par une couche épaisse de couleur. N'ayant ni commode ni armoire, elle rangeait ses effets dans un carton que lui avait prêté Rosalie Lamorlière, et qu'elle reçut avec autant de satisfaction que si on lui avait cédé le plus beau meuble du monde. La servante lui prêta aussi un petit miroir, qu'elle avait acheté vingt-cinq sous sur les quais. « Je crois le voir encore, a-t-elle dit, sa bordure était rouge, et des manières de Chinois étaient peints sur les deux côtés. La reine agréa ce petit miroir comme une chose d'importance et Sa Majesté s'en servit jusqu'au dernier jour. » Pensez aux meubles de Boule, au
style Louis XV, au style Louis XVI, au mobilier de Versailles et du petit Trianon, à la galerie des Glaces !
Le froid était venu avec le mois d'octobre, et la reine en souffrait autant qu'elle avait souffert de la chaleur au mois d'août ; il n'y avait dans le cachot ni cheminée ni poêle ; c'était comme une glacière ; Marie-Antoinette grelottait dans son lit. La haute chaussée du quai sépare la Conciergerie de la Seine. L'élévation de cette chaussée au-dessus du niveau des cachots et des cours, et le suintement de la terre imbibée par les eaux, répandent sur les dalles, sur les murs, une humidité sépulcrale, qui ébrèche le ciment, et tache de plaques de mousse verdâtre les pierres de l'édifice. Un jour, les membres du Comité de sûreté générale, qui venaient sans cesse inspecter le cachot de la prisonnière, et se disaient entre eux : « Ne pourrait-elle pas s'échapper par ici ou s'échapper par là ? « aperçurent, le long de son lit, une vieille tapisserie, que Bault avait mise là pour atténuer un peu l'humidité du mur. Ils en témoignèrent leur mécontentement ; mais le concierge, recourant à un subterfuge, leur dit : « Ne voyez- vous pas que c'est afin de rompre le bruit et d'empêcher qu'on n'entende rien dans la chambre voisine ? — C'est juste ", reprirent-ils. Une autre fois, la reine ayant désiré une couverture de coton, Bault se chargea d'en parler à Fouquier-Tinville : « Qu'oses-tu demander ? s'écria l'accusateur public en écumant de colère ; tu mériterais d'être envoyé à la guillotine. » Les sœurs de charité de Saint- Roch parvinrent à faire parvenir à la pau^^:'e reine des bas plus chauds que les siens, et c'est, grâce aux fragments de ces bas doublés d'une épaisseur considérable, qu'on a
pu distinguer dans le cimetière de la Madeleifoe les ossements de la martyre.
Dans les derniers jours de sa vie, elle souffrait également au physique et au moral. Elle était très maigre et pouvait à peine se tenir sur ses jambes. A chaque changement de temps, elle avait de fortes douleurs rhumatismales. Elle souffrait aussi beaucoup des yeux. Les gendarmes pénétraient, jour et nuit, jusque dans la partie du cachot qui lui était réservée. Ils ne se trouvaient séparés de la prisonnière que par un paravent de quatre pieds de haut, qui formait un demirideau le long de son lit. Un gendarme renonça à fumer, voyant, le matin d'une nuit où il n'avait pas quitté sa pipe, la reine se lever les yeux rouges, et se plaindre doucement d'un grand mal de tête, sans rien lui reprocher. Le chagrin, le mauvais air, le défaut d'exercice avaient profondément altéré sa santé. Elle eut de grandes hémorragies, et demanda secrètement des linges à Rosalie Lamorlière. La servante coupa ses propres chemises, et en fit des linges, qu'elle plaça sous le traversin.
Marie-Antoinette, malgré tant de tortures, conservait une extrême douceur. La femme de Bault a dit : « J'ai vu le modèle de la résignation la plus religieuse et de la constance la plus héroïque ; mais, il ne faut pas le dissimuler, le ciel a voulu que la reine de France bût jusqu'à la lie le calice de la douleur et mon regret éternel sera d'avoir fait si peu de chose pour en adoucir l'amertume ». Eh bien, la reine se montrait profondément reconnaissante des moindres marques de sympathie que lui donnait le concierge Bault. Elle avait fini par lui confier le soin de ses cheveux. Il s'en acquittait tous les matins le moins mal possible. « Si
l'attention la plus respectueuse, a dit sa femme, eût pu tenir lieu d'adresse, la reine aurait été satisfaite. Elle eut du moins la bonté de le paraître ; elle saisissait ce moment pour lui adresser quelques-uns de ces mots obligeants auxquels personne ne savait donner plus de grâce qu'elle. Un jour, elle lui disait en faisant allusion à son nom : « Je veux vous appeler bon, parce « que vous l'êtes, et que cela vaut mieux encore que « d'être beau ». Elle ne manquait jamais de lui demander des nouvelles de ses enfants et de Madame Elisabeth. Mon mari pouvait lui répondre quelquefois, lorsqu'il avait des informations par M. Hue, qui avait conservé des correspondances avec le Temple, et ne craignait pas de pénétrer de temps en temps à la Conciergerie. Tant de bonté, de douceur, de sensibilité, unies à tant de courage, nous pénétrait jusqu'aux larmes. Nous étions heureux, lorsque nous pouvions pleurer dans la solitude de notre intérieur ; car il n'eût pas été prudent de paraître attendri devant les farouches satellites de la Commune qui nous obsédaient pendant toute la journée. »
Que de précautions, que de soins pour ne pas se compromettre ! Il fallait composer son visage, ses paroles. Un coup d'œil, un mot, un geste, pouvaient vous faire condamner à mort, et la reine ne craignait rien tant que d'exposer les personnes qui lui montraient quelque intérêt. Un jour, néanmoins, elle se crut assez adroite pour pouvoir, sans être vue, glisser dans la main de Bault quelque chose qu'elle avait préparé en secret. Par malheur, les deux gendarmes s'en aperçurent, et s'élancèrent sur le concierge, en criant : « Qu'est-ce qu'on vient de te remettre ? » Il fut forcé d'ouvrir sa main, et de faire voir ce que la prisonnière
y avait mis. C'était une paire de gants et une boucle de cheveux qu'elle destinait sans doute à ses enfants et à Madame Elisabeth.
La femme de Bault ajoute à ce récit : « La reine ne se découragea point, le cœur d'une mère est ingénieux, et le malheur double sa force. Elle imagina de tirer quelques fils de la tapisserie attachée à son lit, et d'en tresser une espèce de jarretière, à l'aide de deux curedents, seuls instruments de travail que lui eussent laissés ses misérables persécuteurs, qui lui avaient refusé ses aiguilles à tricoter. Lorsque l'ouvrage fut achevé, elle le laissa tomber à ses pieds, au moment où mon mari entrait dans sa chambre. Il devina sur-lechamp la pensée de la reine, et ramassa le tout ensemble. Nous conservâmes religieusement ce tissu précieux ; je le donnai à M. Hue, qui devait accompagner S. A. R. Madame à Vienne. Il le lui remit, en la joignant à Huningue ^
Les journées étaient longues pour la prisonnière. Ne pouvant pas travailler, elle priait et lisait. Bault lui avait prêté quelques livres. Les voyages du capitaine Cook étaient sa lecture favorite. Ces histoires de sinistres et de tempêtes, ces drames de l'Océan convenaient à sa situation. Mais la plupart du temps, elle était en prière.
Traitée plus sévèrement que toutes les autres détenues, elle restait jour et nuit dans son cachot, sans pouvoir jamais se promener dans cette cour des femmes qu'elle apercevait par la croisée de sa prison. Dans cette cour, il y avait encore des cœurs qui battaient pour des sentiments et des idées profanes. Il y avait des baisers qui se donnaient à travers la grille, des insensés qui se rattachaient avec une délirante ivresse
MARIÊ-ANTOINETTE DANS SOÎf DERNIER CACHOT 211
aux dernières émotions de leur vie ; des déjeuners où les hommes, séparés des femmes par la grille, échangeaient des conversations frivoles. " Là, dit le comte Beugnot, tout en dépêchant des mets que l'appétit assaisonnait en dépit du fournisseur, les propos délicats, les allusions fines, les réparties saillantes se renvoyaient d'un côté à l'autre. On y parlait agréablement de tout, sans s'appesantir sur rien. Là, le malheur était traité comme un enfant méchant dont il ne fallait que rire et, dans le fait, on y riait très franchement de la divinité de Marat, du sacerdoce de Robespierre, de la magistrature de Fouquier, et on semblait dire à cette valetaille ensanglantée : Vous nous tuerez quand il vous plaira ; mais vous ne nous empêcherez pas d'être aimables, n
L'écho de pareilles paroles n'arrivait pas aux oreilles de la reine. Son âme, sanctifiée par la douleur, aurait dédaigné toute pensée terrestre. Elle regardait le crucifix. « La loi des souffrances, a dit Bossuet, vous semble-t-elle écrite sur notre modèle en des caractères assez visibles ? Jetez, jetez les yeux sur .Jésus, l'auteur et le consommateur de notre foi. Regardez-le parmi ses souffrances. Chrétiens, c'est de ses blessures que vous êtes nés ; il vous a enfantés à la vie nouvelle parmi ses douleurs immenses, et la grâce qui vous sanctifie, et l'esprit qui vous régénère a coulé sur vous, avec son sang, de ses veines déchirées. » La reine n'avait plus aucune idée mondaine. Loin de songer aux frivolités de la cour des femmes, elle regardait, par la croisée de son cachot, au-dessus de cette cour, au premier étage, les fenêtres des chambres occupées par des religieuses. Un jour qu'une d'elles joignait les mains et levait les yeux vers le ciel, en murmurant
des prières, la reine dit à la servante : « Rosalie, regardez là-haut cette pauvre religieuse, avec quelle ferveur elle prie le bon Dieu ! » Sans doute, les saintes femmes demandaient au Tout- Puissant de donner à l'auguste prisonnière le courage de faire une bonne mort.
On a dit qu'il y eut, de la cour des femmes, des détenues qui insultèrent la reine. Je crois que les insultes, si elles se produisirent, furent rares, et que ses compagnes de captivité, en passant devant la croisée de son cachot, y plongeaient un regard de respectueuse commisération. Deux factionnaires placés devant cette croisée les empêchaient d'approcher. Mais souvent elles parlaient assez haut pour apprendre à la reine les nouvelles. Ce fut ainsi que Marie- Antoinette sut à l'avance le jour où elle devait paraître devant le tribunal.
Beaucoup de prisonniers avaient pour elle un culte. Un jour, Rosalie Lamorlière brossait dans la cour les souliers de l'auguste captive ; les ecclésiastiques et les gentilshommes, qui regardaient la servante à travers la grille de séparation, la supplièrent de venir jusqu'à eux, afin de leur laisser voir de près la chaussure de la reine. Ils prirent aussitôt les souliers, et se les passèrent les uns aux autres, en les couvrant de baisers. Une autre fois, Rosalie, qui venait du cachot de Marie- Antoinette, et en rapportait une carafe et un verre, rencontra un créole, M. de Saint-Léger, qui sortait du greffe et allait rentrer au préau des hommes. Remarquant que le verre était à moitié rempli d'eau, il dit à la servante : « L'eau qui manque, est-ce la reine qui Ta bue ? » Rosalie répondit affirmativement ; alors M. de Saint-Léger se découvrit, et avala le demi- verre d'eau avec respect.
Que de types différents dans cette Conciergerie ! Au commencement d'octobre, le duc d'Orléans et les Girondins s'y trouvaient en même temps que Marie- Antoinette, Oh ! quelles vicissitudes du sort, quelles leçons de la Providence ! Transférés, dans les premiers jours d'octobre, des prisons de l'Abbaye et du Luxembourg à la Conciergerie, les Girondins y furent enfermés dans la grande salle située à droite du cachot de Marie-Antoinette. Valazé, celui qui devait se poignarder, après sa condamnation, écrivait, le 7 octobre, à sa femme : « Je suis dans un local très vaste ; il y a quatorze lits ; mais, vu la grandeur de la chambre, nous ne sommes point tassés, c'est déjà beaucoup. Je suis donc aussi bien qu'on peut être ; il n'y a qu'une chose à laquelle je ne puis pas me faire, c'est que je suis dans le voisinage de la veuve Capet, et que les mêmes verrous nous enferment l'un et l'autre, comme pour indiquer par ce rapprochement une complicité entre elle et moi. C'est peut-être ce qu'il y a de plus extraordinaire dans ma destinée ».
Edgar Quinet observe que Marie- Antoinette, en marchant au supplice, entraînait après elle les Girondins, marqués pour une fin semblable. « Cela, dit-il, dut lui paraître un commencement de justice. Elle eût pu voir, en se retournant, tous les principaux acteurs de la révolution monter après elle les mêmes degrés sanglants du même échafaud. Sa mort en fut plus sereine, n'ayant pas même à se défendre du désir de vengeance, car déjà ses ennemis avaient pris soin de la venger de ses ennemis. » Non, non, il n'y avait pas de pensées de vengeance dans l'âme de la veuve de Louis XVL Comme son époux, elle pardonnait ; ce n'étaient point des idées de rancune et de colère qui
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occupaient son esprit dans ces longues journées, dans ces nuits plus cruelles encore. On ne lui accordait jamais ni lampe ni flambeau, et Rosalie Lamorlière prolongeait autant que possible le petit ménage du soir, afin que la prisonnière fût un peu plus tard dans la solitude et dans l'obscurité. Elle n'avait ordinairement, pour entrer dans son lit, que la faible clarté que lui renvoyait, de loin, le réverbère de la cour des femmes. Elle dormait peu, mais, dans ses insomnies, elle se recueillait, et elle priait.
Dès le l^ï" août, Barère, à la tribune de la Convention, avait demandé le renvoi de Marie-Antoinette devant le tribunal révolutionnaire. Les Jacobins s'impatientaient de savoir qu'elle vivait encore. Le 3 octobre, Billaud-Varennes reprenait la motion de Barrère : « La femme Capet, disait-il, n'est pas punie, il est temps enfin que la Convention fasse appesantir le glaive de la loi sur cette tête coupable. Déjà la malveillance, abusant de votre silence, fait courir le bruit que Marie-Antoinette, jugée secrètement par le tribunal révolutionnaire et innocentée, a été reconduite au Temple ; comme s'il était possible qu'une femme couverte du sang du peuple français pût être blanchie par un tribunal populaire, un tribunal révolutionnaire ».
A la suite du discours de Billaud-Varennes, la Convention rendit un décret ordonnant « le prompt jugement de la veuve Capet ».
Le surlendemain, l'accusateur public Fouquier- Tinville écrivait la lettre suivante :
« Citoyen président, j'ai l'honneur d'informer la
Convention que le décret rendu par elle le 3 de ce mois, portant que le tribunal révolutionnaire s'occupera sans délai et sans interruption du jugement de la veuve Capet, m'a été transmis hier soir ; mais, jusqu'à ce jour, il ne m'a été transmis aucune pièce relative à Marie-Antoinette, de sorte que, quelque désir que le tribunal ait d'exécuter les décrets de la Convention, il se trouve dans l'impossibilité d'exécuter ce décret tant qu'il n'aura pas de pièces «.
Les pièces manquaient ; nous allons voir celles qu'Hébert et ses amis allaient forger. Mais nous n'y jetterons qu'un rapide coup d'œil ; il y a des infamies sur lesquelles on ne peut pas s'appesantir. Il faut une sorte de courage pour pouvoir poursuivre ce récit qui saisit l'âme d'un inexprimable sentiment tantôt de colère, tantôt de compassion, et qui, à chaque instant, fait monter les larmes dans les yeux. Jusqu'ici, l'on pouvait continuer, mais nous arrivons à de telles abominations, à de telles monstruosités, que nous sommes obligés de ne pas entrer dans des détails par trop horribles. Nous ne voudrions pas, si une jeune fille devait nous lire, que ses yeux fussent souillés par de pareilles turpitudes. C'est le cas ou jamais de répéter une phrase célèbre qui, à l'origine, fut si mal appliquée : « L'histoire a sa pudeur ».
La condamnation à mort de la reine n'est pas si odieuse que les interrogatoires subis par ses enfants et par Madame Elisabeth. Les personnes qui voudraient connaître ces éternels monuments d'infamie non pour les victimes, mais pour leurs lâches accusateurs, les trouveront dans le recueil des documents publiés par M. Campardon. Elles verront s'étaler ces choses cyniques, infâmes, que nulle imagination, si
lubrique, si féroce qu'elle soit, ne saurait inventer. De pareilles ignominies jettent l'âme dans une tristesse où se mêle la stupeur. Elles font voir ce dont sont capables, dans le délire du mal, des êtres qui s'appellent des hommes. Qu'il nous suffise de dire qu'on résolut de chercher à arracher à des enfants une accusation contre leur mère, pour les faire participer à son arrêt de mort ; qu'on voulut représenter Louis XVII, un enfant de huit ans, comme un nouvel Œdipe, et la reine, une sainte mère, comme une nouvelle Jocaste, qui aurait renouvelé volontairement les involontaires horreurs de la tragédie antique !
Le 6 octobre, Pache et Chaumette arrivèrent à la tour du Temple avec leur escorte. La veille, Simon avait fait jeûner et souffrir de la faim Louis XVII ; le matin, il l'avait gorgé d'aliments et de liqueurs pour l'abrutir, l'enivrer, lui faire dire et signer tout ce que l'on voudrait. De tous les documents de la révolution, cet interrogatoire est, sans contredit, le plus odieux. Il existe encore, et l'on peut voir, a l'écriture toute tremblante de l'enfant qui le signa, que sa main fut conduite par les scélérats qui voulaient transformer la meilleure des mères en Messaline, et son fils en élève, en complice de ses prétendues débauches.
Mais ce n'était pas encore assez. On voulut souiller également les oreilles de Madame Royale, et forcer la jeune fille à entendre des horreurs qui outrageaient et faisaient frémir la nature. On espérait, grâce à son innocence, lui arracher quelques mots qu'elle ne comprendrait pas, et dont on abuserait. Ainsi, avant de frapper la pauvre reine, ses bourreaux trempaient dans du poison la hache avec laquelle ils s'apprêtaient à trancher sa tête vénérable et charmante. Ce n'était
218 LA DERNIÈRE ANNÉE DE iMARIE-ANTOINETTE
pas assez de la tuer, ils voulaient la dégrader, l'avilir, la représenter comme une mère infâme, comme un être abject, comme un monstre. Jamais, à aucune époque de l'histoire, la haine et la calomnie n'avaient amalgamé pareil mélange de boue, de fiel et de sang.
Mais laissons Madame Royale elle-même, cette jeune fille si naïve, si pure, nous exprimer la sainte indignation que de telles horreurs lui causèrent. Dans le pathétique récit de la future duchesse d'Angoulême il n'y a peut-être rien de plus émouvant. Tout commentaire affaiblirait les paroles de la jeune princesse.
Le 7 octobre, au moment où Madame Elisabeth et sa nièce, qui n'avaient plus personne pour les servir, faisaient elles-mêmes leurs chambres, Pache, Chaumette et David, — l'ancien premier peintre du roi, devenu conventionnel et régicide — arrivaient à la tour du Temple, avec plusieurs municipaux, et s'y arrêtaient au rez-de-chaussée dans la salle du conseil. Puis ils montaient au troisième étage, pour ordonner à Madame Royale de descendre. « Ma tante, a-t-elle écrit, n'ouvrit que quand elle fut habillée. Pache, se tournant vers moi, me pria de descendre. Ma tante voulut me suivre ; on le lui refusa. Elle demanda si je remonterais ; Chaumette l'en assura, en disant : « Vous pouvez compter sur la parole d'un bon républicain ; elle remontera ». J'embrassai ma tante, qui était toute tremblante, et je descendis. J'étais très embarrassée ; c'était la première fois que je me trouvais seule avec des hommes ; j'ignorais ce qu'ils me voulaient ; mais je me recommandai à Dieu. »
La jeune fille descendit un étage, et on la fit entrer
dans le logement de Louis XVII, « Arrivée chez mon frère, ajouta-t-elle, je l'embrassai tendrement ; mais on l'arracha de mes bras, en me disant de passer dans l'autre chambre. Chaumette m'interrogea ensuite sur mille vilaines choses dont on accusait ma mère et ma tante. Je fus atterrée par une telle horreur, et si indignée, que, malgré toute la peur que j'éprouvais, je ne pus m'empêcher de dire que c'était une infamie. Malgré mes larmes, ils insistèrent beaucoup. Il y a des choses que je n'ai pas comprises, mais ce que je comprenais était si horrible, que je pleurais d'indignation. »
Ce n'était pas encore assez. On fit revenir Louis XVII, tremblant sous les menaces de Simon, et l'on essaya de mettre aux prises le frère et la sœur sur ces questions abominables.
On interrogea ensuite la jeune fille sur Varennes, et on lui tendit des pièges dont elle se tira, sans compromettre personne. « J'avais toujours, ajoute- t-elle, entendu dire à mes parents qu'il valait mieux mourir que de compromettre qui que ce soit. Enfin, mon interrogatoire finit à trois heures ; il avait commencé à midi. Je demandai avec chaleur à Chaumette d'être réunie à ma mère, lui disant avec vérité que je l'avais demandé plus de mille fois à ma tante.
« — Je n'y puis rien, me dit- il.
« — Quoi ! Monsieur, vous ne pouvez pas l'obtenir du Conseil général ?
« — Je n'y ai aucune autorité.
« Il me fit ensuite reconduire chez moi par trois municipaux, en me recommandant de ne rien dire à ma tante, qu'on allait aussi faire descendre. »
Madame Elisabeth tressaillait. C'était la première fois, depuis son arrivée au Temple, qu'elle était sépa-
rée de sa nièce. Elle se demandait avec anxiété si la jeune fille allait revenir, si elle remonterait cet escalier fatal que Louis XVI avait descendu pour aller à l'échafaud, et Marie-Antoinette pour aller à la Conciergerie. Cependant Madame Royale remonta. En arrivant, elle se jeta dans les bras de sa tante, mais on les sépara tout de suite. Madame Elisabeth descendit à son tour.
Le croirait-on, la plus pieuse, la plus vertueuse des femmes fut accusée, comme Marie- Antoinette, d'avoir donné à Louis XVII des habitudes vicieuses ! La défense de la tante fut ce qu'avait été celle de la nièce : simple, pure, énergique. « On lui fit les mêmes questions qu'à moi, dit Madame Royale, sur les personnes qu'on m'avait nommées. Elle dit qu'elle connaissait de nom et de visage les municipaux et autres qu'on lui nommait, mais que nous n'avions eu aucun rapport avec eux. Elle nia toute correspondance au dehors, et répondit encore avec plus de mépris aux vilaines choses sur lesquelles on l'interrogea. Elle remonta à quatre heures. Son interrogatoire n'avait duré qu'une heure, et le mien trois ; c'est que les députés virent qu'ils ne pouvaient pas l'intimider, comme ils avaient espéré faire d'une personne de mon âge ; mais la vie que je menais depuis quatre ans, et l'exemple de mes parents, m'avaient donné plus de force d'âme. »
Enfin ces deux princesses se retrouvaient ensemble, encore épouvantées des images dont on avait souillé leur chaste imagination. « 0 mon enfant !... s'écria Madame Elisabeth, en tendant les bras à sa nièce. Un silence morne exprima mieux que toutes les paroles les sentiments qu'elles éprouvaient. Pour la première
fois, leurs regards évitèrent de se rencontrer. Enfin, leur bouche s'ouvrit pour laisser échapper les mêmes paroles, et elles tombèrent à genoux, comme si c'était à elles d'expier tout ce qu'elles avaient rougi d'écouter ! (1) »
Cinq jours après, Marie- Antoinette fut interrogée à son tour. L'interrogatoire eut lieu le 12 octobre, à six heures du soir, dans la salle d'audience du tribunal révolutionnaire. La reine était vêtue d'une robe noire. Elle s'assit sur une banquette vis-à-vis de l'accusateur public. L'immense salle n'était éclairée que par deux bougies placées sur la table du greffier en chef, Fabricius. Malgré l'obscurité, la reine aperçut vaguement des individus qui semblaient vouloir écouter l'interrogatoire sans être vus par elle. Après qu'elle eut vainement essayé de les distinguer, le président Herman lui demanda ses noms, âge, profession, pays et dem^eure.
Elle répondit : « Marie-Antoinette de Lorraine d'Autriche, âgée de trente-huit ans, veuve du roi de France».
La reine se vieillissait de quelques jours, elle n'aurait eu trente-huit ans que le 2 novembre. Voici quelques-unes de ses réponses :
Demande. — Vous avez eu avant la révolution des rapports politiques avec le roi de Bohême et de Hongrie, et ces rapports étaient contraires aux intérêts de la France, qui vous comblait de biens ?
Réponse. — Le roi de Bohême était mon frère. Je n'ai eu avec lui que des rapports d'amitié, et point de politique. Si j'en avais eu de politique, ces rapports n'auraient été qu'à l'avantage de la France, à laquelle je tenais par la famille que j'avais épousée.
(1) Elo^c hisiorique de M^""- Elisabeth, par M. Ferrand, publié à Ratisbonne en 1794.
D. — Non contente de dilapider d'une manière effroyable les finances de la France, fruit des sueurs du peuple, pour vos plaisirs et vos intrigues, de concert avec d'infâmes ministres, vous avez fait passer à l'Empereur des millions pour servir contre le peuple qui vous nourrissait ?
R. — Jamais. Je sais que souvent on s'est servi de ce moyen contre moi. J'aimais trop mon époux pour dilapider l'argent de mon pays ; mon frère n'avait pas besoin de l'argent de la France ; et, par les mêmes principes qui m'attachaient à la France, je ne lui en aurais pas donné.
D. — C'est vous qui avez appris à Louis Capet cet art d'une profonde dissimulation avec laquelle il a trompé trop longtemps le bon peuple français, qui ne se doutait pas qu'on pût porter à un tel degré la scélératesse et la perfidie.
R. — Oui, le peuple a été trompé ; il l'a été cruellement, mais ce n'est ni par mon mari ni par moi.
D. — Vous n'avez jamais cessé un moment de vouloir détruire la liberté ; vous vouliez régner à quelque prix que ce fût, et remonter au trône sur le cadavre des patriotes.
R. — Nous n'avions pas besoin de remonter sur le trône, nous y étions ; nous n'avons jamais désiré que le bonheur de la France ; qu'elle soit heureuse, nous serons toujours contents.
D. — Quel intérêt portez-vous aux armes de la République ?
R. — Le bonheur de la France est ce que je désire par-dessus tout.
D. — Pensez-vous que les rois soient nécessaires au bonheur du peuple ?
R. — Un individu ne peut pas décider de cette chose.
D. — Vous regrettez sans doute que votre fils ait perdu un *rôi!e, sur lequel il eût pu monter, si le peuple, enfin éclairé sur ses droits, n'eût pas brisé ce trône.
R. — Je ne regretterai jamais rien pour mon fils, quand mon pays sera heureux.
Après cet interrogatoire, qui fut signé par Marie- Antoinette, Herman, Fouquier-Tinville et Fabricius, on donna comme avocats d'office à la reine, Tronson- Ducoudray et Chauveau-Lagarde,
Ce dernier était à la campagne, le 14 octobre, quand on vint l'informer de la mission dont il était chargé. Il apprit en même temps que les débats devaient commencer le lendemain même, à huit heures du matin. Il partit à l'instant pour la Conciergerie, tout plein du sentiment d'un devoir aussi sacré. « Il n'est personne, a-t-il dit (1), qui, se transportant en idée dans un tel lieu, se mettant à ma place, ne sente ce que je dus éprouver en y voyant l'épouse d'un des plus dignes héritiers de saint Louis, l'auguste fille des empereurs d'Allemagne, une reine qui, par sa grâce et sa bonté, avait fait les délices de la plus brillante cour de l'Europe, et qui fut l'idole de la nation française. En abordant la reine avec un saint respect, mes genoux tremblaient sous moi ; j'avais les yeux humides de pleurs je ne pus cacher le trouble dont mon âme était agitée et mon embarras fut tel, que je ne l'eusse éprouvé ja mais à ce point, si j'avais eu l'honneur d'être présenté
(1) Notes sur le procès de Marie- Antoinette, par M. Chauveal- Lagaki>e, Paris, 1816.
à la reine et de la voir au milieu de sa cour, assise sur un trône, environnée de tout l'éclat de la royauté. Elle me reçut avec une majesté si pleine de douceur, qu'elle ne tarda pas à me rassurer par la confiance dont je m'aperçus bientôt qu'elle m'honorait, à mesure que je lui parlais et qu'elle m'observait. Je lus avec elle son acte d'accusation... A la lecture de cette œuvre de l'enfer, moi seul je fus anéanti. La reine, sans s'émouvoir, me fit ses observations. Elle s'aperçut, et je le remarquai, que le gendarme pouvait entendre une partie de ce qu'elle disait. Mais, en témoignant n'en avoir aucune inquiétude, elle continua de s'expliquer avec la même sécurité. »
Après avoir pris ces premières notes pour la défense, Chauveau-Lagarde monta au greffe, pour y examiner ce qu'on appelait les pièces du procès ; l'amas en était si confus, si volumineux, qu'il lui aurait fallu des semaines entières pour les examiner. Il redescendit dans le cachot de la reine ; il lui dit qu'un délai était absolument nécessaire pour procéder à cet examen. « A qui faut-il s'adresser pour cela ? » répondit Marie- Antoinette. Chauveau-Lagarde craignait de s'expliquer, et comme il prononçait à voix basse le nom de la Convention nationale : « Non, s'écria la reine, en détournant la tête, non, jamais ! » Chauveau-Lagarde insista. Il dit que son devoir et celui de Tronson-Ducoudray était de ne rien négliger pour confondre la calomnie ; qu'ils étaient déterminés à le remplir du mieux qu'il leur serait possible ; que, sans l'examen des prétendues pièces du procès, ils ne pourraient remplir convenablement leur tâche ; que, d'ailleurs, il s'agissait pour Sa Majesté, non point de former en son nom une demande à la Convention, mais d'adresser à cette As-
semblée, au nom des deux avocats, une plainte contre une précipitation qui était, aux termes de la loi, un véritable déni de justice. Ils avaient à défendre, non pas seulement la reine de France, mais encore la veuve de Louis XVI, la mère des enfants de ce roi et la bellesœur des princes qui se trouvaient nommément désignés avec elle dans l'accusation. « Cette dernière idée réussit, ajoute Chauveau-Lagarde et, à ces mots de sœur, d'épouse et de mère, la nature l'emporta sur la souveraineté. La reine, sans proférer une seule parole, mais laissant échapper un soupir, prit la plume et écrivit à l'Assemblée, en notre nom, deux mots pleins de noblesse et de dignité, par lesquels, en effet, elle se plaignait de ce qu'on ne nous avait pas laissé le temps d'examiner les pièces du procès, et réclamait pour nous le délai nécessaire. »
La lettre était ainsi conçue :
« Citoyen président, les citoyens Tronson et Chauveau, que le Tribunal m'a donnés pour défenseurs, m'observent qu'ils n'ont été instruits qu'aujourd'hui de leur mission et il est impossible de s'instruire, dans un si court délai, des pièces du procès et même d'en prendre lecture. Je dois à mes enfants de n'omettre aucun moyen nécessaire pour l'entière justification de leur mère. Mes défenseurs demandent trois jours de délai, j'espère que la Convention les leur accordera ».
La lettre fut transmise à Fouquier-TinviUe ; mais, au lieu de l'envoyer à son adresse, il n'en tint aucun compte, et le lendemain, mardi 15 octobre, les débats commencèrent à huit heures du matin.
Le tribunal révolutionnaire, devant lequel Marie- Antoinette allait comparaître, avait été institué le 10 mars 1793, sur la proposition de Danton, qui, une année plus tard, devait demander pardon à Dieu et aux hommes de l'avoir fait établir. L'article 1^^ du décret de la Convention, créant ce tribunal, était ainsi conçu : « Il sera établi à Paris un tribunal criminel extraordinaire qui connaîtra de toute entreprise contre-révolutionnaire, de tout attentat contre la liberté, l'égalité, l'unité, l'indivisibilité de la République, la sûreté intérieure et extérieure de l'Etat, et de tous les complots tendant à rétablir la royauté ou à établir toute autre autorité attentatoire à la liberté, à l'égalité et à la souveraineté du peuple, que les accusés soient fonctionnaires civils ou militaires, ou simples citoyens ».
Sous ce titre : Le Tribunal révolutionnaire de Paris (1), M. Campardon a écrit, d'après les documents
(1) Deux volumes chez Pion.
originaux, une histoire complète et très curieuse de cette juridiction sanglante. « C'est faire trop d'honneur aux jurés du tribunal, dit-il dans sa préface, que de leur supposer une conscience. Ils étaient tout bonnement des assassins. Quant à ses théories politiques, elles étaient nulles. Servile instrument des factions dominantes, on le vit, à la voix du Père Duchesne et de Chaumette, organes de la Commune de Paris, envoyer les Girondins à l'échafaud ; à la voix de Robespierre et de Camille Desmoulins, condamner quelques mois plus tard le Père Duchesne et Chaumette ; à la voix de Saint-Just et de Robespierre, frapper Danton et Camille Desmoulins, et enfin, au 10 thermidor, faire tomber sur Robespierre, Saint-Just et Couthon le glaive de la loi. Reconstitué après la révolution du 9 thermidor, le tribunal révolutionnaire poursuivit les terroristes, et condamna Carrier ; subissant encore une nouvelle réorganisation, il fit comparaître devant lui Fouquier-Tinville et ceux de ses anciens membres qui s'étaient le plus signalés par leur cruauté sous la Terreur, et fut enfin supprimé par décret de la Convention, le 31 mai 1795, après vingt-six mois d'existence. »
Le tribunal siégeait au Palais de Justice, dans l'ancienne grande chambre du Parlement de Paris. Construite par saint Louis, cette salle de la grande chambre formait, avec les bâtiments de la Conciergerie, ce qu'on appelait le Petit-Palais. Chambre du roi, à l'origine, le trône y fut bientôt placé. Louis IX y recevait les ambassadeurs, y donnait des audiences publiques, y rendait la justice à ses sujets. Etrange contraste l C'est là, dans cette célèbre grande chambre du Parlement, où se tenaient les lits de justice, où Louis XIV
entra un jour, en habit de chasse, une cravache à la main, c'est là que le tribunal révolutionnaire, depuis sa création jusqu'au 27 juillet 1794, envoya 2.669 victimes à l'échafaud.
Pendant la révolution, il existait encore sous la salle du tribunal révolutionnaire un grand nombre de cachots, qui occupaient l'immense salle ogwale, déblayée aujourd'hui, et désignée par les noms d'Héloïse et d'Abailard. Dans son livre, les Prisons de Paris sous la Révolution^ M. Dauban a donné une gravure représentant cette salle ogivale et une autre représentant la rue de Paris qui y aboutissait. On appelle rue de Paris cet immense vestibule sombre, en forme de couloir, à l'extrémité duquel on aperçoit la cour des femmes. On descendait des cachots de la salle ogivale au moyen d'échelles, et l'on était conduit, par un escalier de pierre, situé à l'une des extrémités de la salle, au tribunal révolutionnaire. Il y avait aussi un autre escalier, également particulier à la prison de la Conciergerie et conduisant au tribunal. Il était situé au fond de la salle qui servit de cachot aux Girondins, vaste salle où l'on plaçait les accusés, lorsqu'ils devaient aller s'asseoir en grand nombre, pour la même prévention, sur les gradins de Fouquier-Tinville.
Fouquier-Tinville, c'était l'accusateur public. Né en 1746, et fils d'un riche cultivateur des environs de Saint-Quentin, il avait, dans sa jeunesse, affiché un grand zèle royaliste. En 1783, il adressait à Louis XVI une enthousiaste pièce de vers, où il disait :
Sous Tautorité paternelle
De ce prince ami de la paix, La France a pris une splendeur nouvelle, Et notre amour égale ses bienfaits.
Protégé de Camille Desmoulins et de Danton, dont il devait faire tomber les têtes, il fut nommé accusateur public. M. Charles Monselet, dans son Histoire anecdotique du Tribunal révolutionnaire^ en a fait le portrait suivant : « Il avait la tête ronde, les cheveux très noirs et unis, le front étroit, le visage plein et grêlé, quelque chose de dur et d'effronté dans l'expression. Son regard, quand il le rendait fixe, faisait baisser tous les yeux. Au moment de parler, il plissait le front et fronçait les sourcils, qu'il avait néanmoins plus noirs que ne le veulent les mélodrames ; sa voix était haute, impérieuse ; simplement retors et bourru, au commencement de ses terribles fonctions, il devint dans la suite plus expéditif et insolent. L'odeur du sang le grisa, comme grise l'odeur de la poudre. Mais son ivresse était farouche, sans pitié ; il avait l'air de poursuivre une vengeance personnelle ».
Le tribunal qui allait juger la reine se composait ainsi : le président, quatre juges, l'accusateur pubHc, le greffier en chef, quinze jurés.
Le président s'appelait Herrnan. C'était un ancien président du tribunal criminel du Pas-de-Calais. Il fut condamné à mort par le Tribunal révolutionnaire le 17 floréal an III. Les quatre juges étaient Coffinhal, médecin, qui fut envoyé à l'échafaud le 18 thermidor an II ; Maire, ancien avo«at au Parlement de Paris ; Donzé-Verteuil qui, avant d'être juge, avait été substitut de l'accusateur public ; et enfin Deliége, qui avait été tour à tour avocat, officier municipal, député à l'Assemblée législative, président au tribunal du district de Sainte-Menehould, et qui comparut, le 19 floréal an III, au tribunal révolutionnaire, où il fut acquitté. Le greffier en chef se faisait appeler du nom
romain de Fabricius. Il se nommait en réalité Paris, mais il avait quitté ce nom, pour ne pas être confondu avec la famille de l'homme qui avait tué Michel Le Peletier.
Toutes les classes de la société figuraient parmi les membres du jury. Il y avait le marquis d'Antonelle, ancien militaire, ancien député à l'Assemblée législative ; Renaudin, ancien luthier, officier municipal, le 10 août, qui fut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire le 17 floréal an III ; Besnard, administrateur des établissements publics de Paris, guillotiné le 12 thermidor an II ; Chrétien, limonadier; Ganney, perruquier ; Trinchard, ancien dragon ; Nicolas, imprimeur ; Lumière, musicien ; Desboisseaux, membre de la Commune (ces trois derniers montèrent à l'échafaud le même jour, 12 thermidor an II) ; Fiévé, Thoumin, Baron, Sambat, Devèze, et enfin Souberbielle, chirurgien, qui voulut se faire récuser, parce qu'il avait donné ses soins à la reine, à la Conciergerie. Le président lui dit alors : « Si quelqu'un avait à te récuser, ce serait l'accusation, car tu as donné des soins à l'accusée, et tu aurais pu être touché par la grandeur de l'infortune. » Souberbielle siégea donc.
Les deux avocats de Marie-Antoinette étaient Tronson-Ducoudray et Chauveau-Lagarde. Le premier, né en 1750, était déjà célèbre comme avocat avant la révolution. Après sa défense de la reine, il attendit dans la retraite la fin de la Terreur. Nommé au Conseil des Anciens il fut, au 18 fructidor, déporté à Cayenne et mourut à Sinnamari. Quant à Chauveau- Lagarde, né en 1765, il ne mourut qu'en 1844. Ce fut lui qui défendit devant le tribunal révolutionnaire Charlotte Corday, Marie-Antoinette et Madame Éli-
sabeth. Il fut avocat au Conseil d'État et à la Cour de cassation sous l'Empire, et conseiller à la Cour de cassation sous le règne de Charles X.
Les témoins étaient au nombre de quarante- et- un. On les avait tous choisis dans une pensée d'hostilité contre la reine, et l'on s'imaginait que tous seraient des témoins à charge, que tous représenteraient l'accusée comme coupable de tous les crimes, responsable de tous les malheurs. Plusieurs d'entre eux avaient été tirés de prison pour comparaître et l'on espérait que la crainte de la mort leur dicterait des dépositions contraires à Marie-Antoinette ; c'étaient l'amiral d'Estaing, commandant de la garde nationale de Versailles en 1789 ; la Tour du Pin, ancien ministre de la Guerre ; Manuel, ancien procureur de la Commune ; Bailly, ancien maire de Paris ; Michonis, arrêté à la suite de l'affaire de l'œillet et enfin Valazé, l'un des Girondins promis à l'échafaud. Encore quelques jours ils devaient reparaître devant ce même tribunal révolutionnaire, cette fois comme accusés, et non plus comme témoins. Le bourreau les attendait donc à la porte, et la crainte de la mort aurait pu leur souffler des calomnies contre la reine.
A l'exception de Valazé — Valazé qui, condamné à mort, devait se poignarder pour ne pas avoir à monter sur l'échafaud — aucun de ces témoins, sortis de prison pour déposer et destinés à y rentrer tout de suite après le procès, n'incrimina la reine. Plusieurs d'entre eux qui, à l'aurore de la révolution, avaient conçu des illusions si généreuses, réfléchissaient avec tristesse sur leurs beaux rêves évanouis. Ils se trouvaient maintenant devant la réalité terrible, inexorable. Ils savaient très bien que le sort de la reine était le présage de leur
propre sort. Bailly, qui présida le Serment du Jeu de Paume ; le comte d'Estaing, amiral, et le général comte de la Tour du Pin, ancien ministre de la Guerre, tous deux appartenant à la noblesse libérale, devaient être bientôt guillotinés. La guillotine était réservée également à plusieurs autres témoins, au général marquis de la Tour du Pin Gouvernet, au limonadier Michonis, à l'épicier Dangé, à Hébert (le Père Duchesne), à Simon, le persécuteur de Louis XVII, à l'accusateur public lui-même, Fouquier-Tinville.
Les témoins, pris dans les classes de la société les plus diverses, — il y avait des généraux, des marchands, des servantes, des gendarmes, un médecin, un peintre, des folliculaires — avaient été choisis comme par hasard, tant l'accusation s'était faite précipitamment. On n'avait eu qu'un but : trouver des ennemis de l'accusée. Peu importait celui-ci ou celui-là. Il n'y avait plus en France qu'un simulacre de justice. Ainsi que l'a dit Chateaubriand, « les tribunaux ne s'étaient point rouverts après la mort de Louis XVI ; comme autrefois, les magistrats avaient suivi le monarque au lieu de la sépulture, mais on ne les avait point vus revenir ; ils s'étaient ensevelis dans la tombe de leur maître, et la justice était remontée au ciel avec le fils de saint Louis ». Le procès de Marie- Antoinette fut la parodie d'un jugement. Pourquoi les soi-disant juges ne se contentaient-ils pas d'une simple constatation d'identité ?
Parmi les témoins, Fouquier-Tinville compte surtout sur Lecointre, cet officier de la garde nationale de Versailles qui, aux journées d'octobre, se montra si haineux contre Marie- Antoinette ; sur Simon, qui opprime avec tant de cruauté Louis XVII ; sur Hébert,
l'ancien contrôleur de contre-marques au théâtre des Variétés, devenu si célèbre sous le nom du Père Duchesne, Hébert, qui a inventé l'accusation d'inceste ; sur Labenette, ce singe de Marat, qui prétend que l'accusée a envoyé trois hommes pour le tuer ; sur Reine Millot, ancienne servante au château de Versailles, qui soutient que la reine a fait passer plus de 200 millions à la cour d'Autriche et qu'elle a voulu faire assassiner le duc d'Orléans ; sur Roussillon, qui lui reproche d'être l'instigatrice des massacres de Nancy et du Champ de Mars ; sur Gilbert, ce gendarme qui a dénoncé l'affaire de l'œillet, Gilbert qui, après la mort de la reine, sera nommé officier, et qui, ayant perdu au jeu l'argent de sa compagnie, se brûlera la cervelle ; sur Tisset, cet espion de police qui prétend avoir découvert des bons signés de Marie- Antoinette, Tisset, l'auteur d'un recueil périodique dont voici le titre exact : Compte rendu aux sans-culottes de la République française^ par très haute, très puissante et très expéditive dame Guillotine, dame du Carrousel, de la place de la Révolution, de la Grève et autres lieux, contenant le nom et surnom de ceux à qui elle a accordé des passeports pour Vautre monde, le lieu de leur naissance, leur âge et qualités, le jour de leur jugement, depuis son établissement au mois de juillet 1792 jusqu'où ce jour, rédigé et présenté aux amis de ses prouesses par le citoyen Tisset, n^ 13, rue de la Barillerie, coopérateur des succès de la République française ; de V imprimerie du Calculateur patriote, au corps sans tête. C'est Tisset qui, faisant parler dame Guillotine, écrit dans la préface de son recueil : Ah ! qu'une tiare dans le panier ferait un merveilleux effet, et que la tête du Saint-Père ajouterait à mes lauriers ! l'idée de
ne pouvoir en jouir m'attriste. Ah ! si Sa Sainteté prétendue et le Sacré-Collège des cardinaux voulaient émigrer de Rome et venir faire un tour à Paris, comme je les saluerais de bonne grâce, et que j'aurais de satisfaction à en faire subito des saint Denis, des saint Jean-Baptiste, des saint Firmin... Que n'ai-je été de tous les temps et de tous les siècles !... J'aurais guillotiné ce brave M. saint Louis, qui se fit sanctifier à force de forfaits et de bêtises ; dès lors un saint de moins dans la ménagerie céleste. J'aurais sabré la plus grande partie de ses successeurs, sans mettre de côté Louis XII, Henri IV, riches de bénédictions dans leur temps, mais que nous avons bien le droit de maudire en celui-ci. Les Bathilde, les Glotilde, les reine Blanche, auraient aussi dansé la carmagnole ». Et Tisset termine ainsi sa préface : « Je glisserai rapidement sur de certains criminels qui, une fois dans le panier, ne doivent plus laisser de traces, pour réserver des notes intéressantes relatives aux têtes qui m'ont procuré quelque célébrité et, comme l'ouvrage ne me fait pas peur, que je n'en ai jamais autant que j'en désire, ce tableau présenté, j'en offrirai la suite, dans la douce espérance d'y insérer les noms de ceux que je guette d'aussi loin que de près, comme le chat fait de la souris. Amen ».
Fouquier-Tinville et Tisset se complétaient l'un l'autre. L'acte d'accusation aurait été digne de figurer dans les élucubrations de dame Guillotine ; Fouquier- Tinville avait voulu le rédiger lui-même et l'écrire de sa propre main ; il y avait mis toute son âme. Le style, c'est l'homme ; l'acte d'accusation était l'écho de toutes les ignobles légendes de ruisseau qui traînaient dans l'imagination des faubourgs. Ramassis d'articulations
sans preuves, de phrases ampoulées et violentes, ce libelle, ce pamphlet n'était qu'une longue imposture. Fouquier-Tinville n'est pas un accusateur, c'est un insulteur. Il déclare que « à l'instar des Messaline, Brunehaut, Frédégonde et Médicis, que l'on qualifiait autrefois de reines de France, et dont les noms à jamais odieux ne s'effaceront pas des fastes de l'histoire, Marie-Antoinette, veuve de Louis Capet, a été, depuis son séjour en France, le fléau et la sangsue de tous les Français ». Il ajoute « qu'elle a épuisé le trésor national, qu'elle a poussé la perfidie et la dissimulation, au point d'avoir fait imprimer et distribuer avec profusion des ouvrages dans lesquels elle s'était dépeinte sous des couleurs peu avantageuses et ce, pour donner le change et persuader aux puissances étrangères qu'elle était maltraitée des Français ». Ainsi, à entendre Fouquier-Tinville, c'est la reine qui était coupable des écrits publiés contre elle ! Il lui reproche également d'avoir fait les journées d'octobre ; il représente l'homme pour qui elle avait peut-être le plus d'aversion, l'homme par qui elle n'avait pas voulu être sauvée, La Fayette, comme '< son favori sous tous les rapports ». Il accuse la reine de la disette, de la- fuite à Varennes, des massacres de Nancy et du Champ de Mars, de la déclaration de guerre à l'Autriche, du 10 août, de toutes les crises, de tous les malheurs. « Elle a réuni, dit-il, une foule de ces êtres qualifiés de chevaliers du poignard ; elle a pris des cartouches et mordu les balles. » Et il ajoute : « Les expressions manquent pour rendre un trait si atroce ». Commentant l'infernale et stupide accusation d'Hébert, il ose dire : « Immorale sous tous les rapports, et nouvelle Agrippine, elle est si perverse et si familière avec tous les
crimes, qu'oubliant sa qualité de mère et la démarcation prescrite par la nature, elle n'a pas craint de se livrer avec Louis-Charles Capet, son fils, et de l'aveu de ce dernier, à des indécences dont l'idée et le nom seuls font frémir d'horreur ».
Hélas ! ce qui fait frémir d'horreur, c'est l'accusateur, ce n'est pas l'accusée. « Je ne crois pas, a dit Sainte-Beuve (1), qu'il puisse exister de monument d'une stupidité plus atroce, plus ignominieuse pour notre espèce que le procès de Marie- Antoinette, tel qu'on peut le lire officiellement reproduit au tome XXIX® de VHistoire parlementaire de la Révolution française. La plupart des réponses qu'elle fit aux accusations sont tronquées ou supprimées ; mais, comme en tout procès inique, le texte seul des imputations dépose contre les assassins. Quand on pense qu'un siècle dit de lumières et de la plus raffinée civilisation aboutit à des actes publics de cette barbarie, on se prend à douter de la nature humaine et à s'épouvanter de la bête féroce, aussi bête que féroce en effet, qu'elle contient toujours en elle-même, et qui ne demande qu'à sortir. »
Rien ne pouvait plus sauver la reine. Ce n'était pas un jugement, c'était un meurtre. W^^ de Staël avait écrit, sous le voile de l'anonyme, une Défense de Marie- Antoinette^ adressée aux Français. « Je viens à vous, s'écriait la fille éloquente de Necker, je viens à vous, femmes immolées toutes dans une mère si tendre, immolées toutes par l'attentat qui serait commis sur la faiblesse par l'anéantissement de la pitié ; c'en est fait de votre empire, si la férocité règne ; c'en est fait
(1) Causeries du lundi, t. IV.
de votre destinée, si vos pleurs coulent en vain ! Défendez la reine par toutes les armes de la nature ; allez chercher cet enfant qui périra, s'il faut qu'il perde celle qu'il a tant aimée. Il sera bientôt lui-même un objet importun, par l'inexprimable intérêt que tant de malheurs feront retomber sur sa tête ; mais qu'il demande à genoux la grâce de sa mère ! L'enfance peut prier, l'enfance s'ignore encore ; mais malheur au peuple qui aurait entendu ses cris en vain ! Malheur au peuple qui ne serait ni juste ni généreux ! Ce n'est pas à lui que la liberté serait réservée ! «
Non, non, plus d'espérance. Que peut la voix de M"^6 de Staël, cette faible voix perdue dans la tempête ? Les hommes de sang ignorent la pitié. Les femmes vont pleurer, pendant le procès de la reine, mais leurs pleurs ne la sauveront pas.
Le mardi 15 octobre 1793, à huit heures du matin, le procès de la reine commence. La salle du tribunal révolutionnaire est remplie. Parmi les personnes munies de billets, qui encombrent les tribunes, plusieurs royalistes déguisés en gens du peuple sont parvenus à se glisser. Les mouvements, les murmures de la foule trahissent une curiosité avide et turbulente.
« La reine, a dit la servante Rosalie Lamorlière, monta dès les huit heures du matin à la salle des audiences, et, comme je ne me rappelle pas lui avoir porté ce jour-là aucune espèce de nourriture, il est à croire qu'ils la firent monter à jeun. »
La porte s'ouvre, Marie- Antoinette apparaît, vêtue d'une robe noire ; elle a arrangé ses cheveux et ajouté, à son bonnet de linon bordé d'une garniture plissée, deux barbes volantes qu'elle avait dans un petit carton ; sous ces barbes de deuil elle a ajusté un crêpe noir, ce qui lui fait une coiffure de veuve. Pâle, elle porte sur ses traits amaigris la trace de ses souffrances, et, dans sa chevelure blonde, il y a beaucoup de che-
veux blancs. Mais sa contenance est noble et ferme ; elle s'assied sur un fauteuil de fer, et dirige vers sa droite, c'est-à-dire sur le public, un coup d'œil plein de tristesse et de dignité. Puis elle regarde lentement les jurés et les juges, et ses doigts se promènent sur la barre de son siège comme sur un piano. Ses deux avocats viennent s'asseoir auprès d'elle, et, après les formalités d'usage, le greffier en chef lit l'acte d'accusation. Une expression de mélancolie légèrement dédaigneuse se montre parfois sur la figure de l'accusée ; mais elle redevient aussitôt indifférente aux regards qui la poursuivent, comme à ce qui se passe autour d'elle. Son âme a déjà rejoint l'âme de Louis XVI. Après la lecture de l'acte d'accusation, où pas une preuve n'est fournie à l'appui des faits articulés, on procède à l'audition des témoins.
Marie- Antoinette va revoir plusieurs figures qui lui sont connues : Bailly, qui lui fut si funeste au commencement de la révolution, et qui maintenant la plaint et la vénère ; l'amiral d'Estaing, qui ne l'aimait pas, qu'elle avait, croyait-il, empêché d'avancer, mais qui est trop généreux pour vouloir lui nuire ; la Tour du Pin, qui fut le ministre de la guerre de Louis X\T ; Dernier, le médecin des enfants de France ; Manuel, autrefois si révolutionnaire, quand il était, au 10 août, le procureur de la Commune, et maintenant plein de respectueuse compassion pour l'auguste accusée ; la femme Harel, qui la servit, à son entrée à la Conciergerie ; les deux gendarmes, Gilbert et Dufresne, qui l'y surveillaient nuit et jour ; les deux officiers municipaux, Michonis et Dangé, qui lui ont témoigné, au péril de leur vie, un dévouement inébranlable ; Hébert et Simon, les plus odieux de ses persécuteurs, qui ont
commencé à la torturer au Temple, et qui viennent encore la torturer devant le tribunal.
La reine ne doit-elle pas se croire le jouet d'un long cauchemar, d'un rêve confus, épouvantable, où les souvenirs les plus opposés s' entre- croisent, où des figures, qui évoquent les épisodes les plus variés d'une destinée accidentée et tragique entre toutes, se dressent comme des fantômes ? Il faut à l'auguste accusée une rare présence d'esprit pour que, dans l'état d'épuisement physique et' de fatigue morale où elle se trouve, ses idées ne se brouillent pas, et pour qu'elle puisse conserver encore la conscience de son identité. Amis ou ennemis passent tour à tour devant ses yeux. L'accusation, décousue et incohérente, saute d'un sujet à l'autre, sans motif et sans transition. Que de scènes diverses reparaissent ! Le repas du l^'' octobre 1789, dans la salle de spectacle du château de Versailles ; les lugubres journées des 5 et 6 octobre, la fuite de Varennes, le Temple, la Conciergerie, l'affaire de l'œillet. Qu'on se figure ces témoins qui se succèdent si rapidement les uns aux autres, cet accusateur à la face sinistre, ce président qui dirige les pourvoyeurs de l'échafaud, ce public houleux et passionné, qui, en face même de Fouquier-Tinville, ne peut s'empêcher, à un certain moment, de faire entendre un murmure d'admiration et de respect en faveur de la reine !
Jamais peut-être il n'y eut dans les annales judiciaires d'aucun peuple une audience si saisissante. Jamais rien de plus dramatique, de plus douloureux dans l'histoire. Les accusations reculent les bornes de l'invraisemblance. Marie- Antoinette, si calomniée qu'elle eût été jusqu'à ce jour, n'aurait jamais cru que les de Sade jacobins auraient de pareilles inventions de
lubricité et d'infamie. L'étonnement chez elle surpasse l'indignation. Et cependant, brisée de fatigue, elle se ranime ; elle veut paraître devant ses soi-disant juges, devant ses sujets rebelles, non pas en accusée, mais en reine. Tout ce qu'il y a en elle de noblesse, de courage, de dignité, de grandeur d'âme, se concentre pour ces heures solennelles, historiques, pour ce procès dont les échos retentiront de siècle en siècle. La femme que tant de haines, tant de calomnies ont voulu terrasser, se relève. Sa voix altérée reprend de la force ; ses yeux épuisés par les larmes se rallument et, devant ce tribunal d'assassins, elle reste la fille des Césars d'Allemagne, comme la veuve du fils de saint Louis. Que sa cause soit perdue, que la salle du tribunal révolutionnaire soit le vestibule de l'échafaud, elle le sait d'avance. Aussi ne se défend-elle point dans l'idée de sauver ses jours. Peu lui importent ses juges ; elle se défend pour la postérité, pour la mémoire de son époux, pour ses enfants, pour sa famille, pour son honneur : elle lutte, non pour sa vie, mais pour sa gloire.
Cette femme épuisée par la fatigue, par les pleurs, par le jeûne, par toutes les angoisses physiques et morales, comment a-t-elle encore la force d'écouter, de parler, de vivre ? Les grandes âmes, par un bienfait de la Providence, sont toujours au niveau des grandes catastrophes, et il y a des natures généreuses qui ont l'art de nous montrer tout ce qu'on peut souffrir sans mourir. Pauvre reine ! qu'il lui faut d'énergie pour ne pas crier : « Ah ! c'en est trop, je ne peux plus ! je ne peux plus écouter, je ne peux plus répondre 1 Tuezmoi, tuez-moi tout de suite ! Faites venir la charrette, je suis prête pour la mort ; la guillotine m'attend, j'y
DBRNIÈBE ANNÉE DE MARIE-ANTOINSTTE. — 16
vais ! » Mais non, l'auguste victime reste calme ; elle n'aura pas une minute de faiblesse, pas une minute de défaillance ; elle restera reine jusqu'au bout.
Voici les témoins qui défilent. Lecointre ouvre la marche. Il fait un récit à sa guise du repas du 1®^ octobre. Lapierre décrit le départ pour Varennes ; Roussillon raconte le 10 août ; Hébert déclare avoir trouvé un jour au Temple un livre d'église dans lequel était un signe contre-révolutionnaire, consistant en un cœur traversé d'une flèche, sur lequel étaient écrits, ces mots, selon lui, provocateurs : Ayez pitié de nous. Miserere nobis. Puis il ose accuser la reine et Madame Elisabeth elle-même d'avoir donné à Louis XVII des habitudes vicieuses, d'avoir commis des actes de débauche effrénée. A entendre le misérable calomniateur, Marie-Antoinette serait une mère incestueuse, qui, dans l'espoir que son fils deviendrait roi, aurait voulu l'énerver, l'avilir, pour pouvoir le dominer plus facilement et régner sous son nom. « Depuis qu'il n'est plus avec elle, ajoute Hébert, il reprend un tempérament robuste et vigoureux. »
Marie- Antoinette répond sur la partie de la déposition d'Hébert, relative à des intelligences entre la prison du Temple et le dehors. Quant aux accusations d'inceste, elle ne daigne pas les relever. Alors un des jurés prend la parole : « Citoyen président, dit- il, je vous invite à vouloir bien faire observer à l'accusée qu'elle n'a pas répondu sur le fait dont a parlé le citoyen Hébert, à l'égard de ce qui s'est passé entre elle et son fils ». La foule attentive regarde la reine avec un surcroît de curiosité. Que va dire la femme outragée dans la plus profonde, dans la plus sainte des affections ? Vivement émue, sublime d'indignation et de
majesté : « Si je n'ai pas répondu, s'écrie-t-elle, c'est que la nature se refuse à répondre à une pareille inculpation faite à une mère ; j'en appelle à toutes celles qui peuvent se trouver ici ». Cette apostrophe fait courir un frisson dans tout l'auditoire ; les femmes pleurent, et les bourreaux rougissent de honte.
Les dépositions continuent. Un employé du ministère de la Justice, nommé Terrasson, déclare avoir vu l'accusée, lors de son retour à Varennes, jeter sur les gardes nationaux un regard vindicatif, dont le résultat fut, selon lui, le massacre du Champ de Mars. Manuel, Bailly, d'Estaing, les deux la Tour du Pin, ne disent pas un seul mot qui puisse incriminer la reine ; on sent combien ils seraient heureux de pouvoir la sauver. Une ancienne servante du château de Versailles, Reine Millot, soutient que Marie-Antoinette ayant voulu assassiner le duc d'Orléans, Louis XVI la fit fouiller, qu'on trouva sur elle deux pistolets, et que le roi la mit quinze jours aux arrêts pour la punir de ce projet d'assassinat. Les gendarmes Gilbert et Dufresne, la servante Harel et le concierge Richard racontent l'affaire de l'œillet ; Simon reproche à l'accusée des intrigues au Temple avec les municipaux ; Tisset, le rédacteur de Dame Guillotine^ soutient avoir vu des bons signés Marie-Antoinette pour toucher des fonds sur le trésorier de la liste civile. Ces bons, qui étaient censés avoir été trouvés dans les papiers de Septeuil, ces bons dont Olivier Garnerin fait un bon de 80.000 livres en faveur de la duchesse de Polignac, ces bons qui étaient, au dire du girondin Valazé, une quittance de 15.000 livres, on ne les présente pas. On ne présente pas non plus cette lettre de la reine que Didier- Journeuil prétend avoir vue chez d'Affry, et
qui était, dit-il, ainsi conçue : « Peut-on compter sur vos Suisses ? Feront-ils bonne contenance lorsqu'il sera temps ? » Mais qu'importe qu'on ne trouve jamais de preuves ? A un tribunal révolutionnaire, les calomnies suffisent.
On interroge l'accusée à propos de chaque déposition, et le président lui adresse une foule de questions tantôt puériles, tantôt captieuses.
Demande. — N'avez-vous pas abusé de l'influence que vous aviez sur votre époux pour en tirer des bons sur le trésor public ?
Réponse. — Jamais.
D. — Où avez- vous donc pris l'argent avec lequel vous avez fait construire et meubler le Petit Trianon, dans lequel vous donniez des fêtes dont vous étiez toujours la déesse ?
R. — C'était un fonds que l'on avait destiné à cet effet...
D. — N'est-ce pas au Petit Trianon que vous avez connu pour la première fois la femme Lamotte ? R. — Je ne l'ai jamais vue.
D. — N'a-t-elle pas été votre victime dans l'affaire du fameux collier ?
R. — Elle n'a pu l'être, puisque je ne la connaisais pas.
D. — Vous persistez donc à nier que vous l'ayez connue ?
R. — Mon plan n'est pas la dénégation ; c'est la vérité que j'ai dite et que je persisterai à dire...
D. — N'avez-vous pas forcé les ministres des Finances à vous délivrer des fonds et, sur ce que quelques-uns s'y sont refusés, ne les avez-vous point menacés de votre indignation ?
R. — Jamais.
D. — N'avez- vous point sollicité Vergennes à faire passer 6 millions au roi de Bohême et de Hongrie ?
R. — Non.
Valazé déclare avoir vu une lettre dans laquelle un ministre priait Louis XVI de communiquer à Marie- Antoinette un plan de campagne remis au roi. L'accusée dit ne pas avoir connaissance de cette lettre.
V accusateur public. — Il paraît prouvé, nonobstant vos dénégations, que vous faisiez faire à votre époux, par votre influence, tout ce que vous désiriez.
L'accusée. — Il y a loin de conseiller une chose à la faire exécuter.
D. — Vous voyez qu'il résulte de la déclaration du témoin que les ministres connaissaient si bien l'influence que vous aviez sur Louis Cap et, que l'un d'eux l'invite à vous faire part du plan de campagne qu'il lui avait présenté deux jours avant ; d'où il suit que vous avez disposé de son caractère faible pour lui faire exécuter de bien mauvaises choses car, en supposant que de vos avis il n'ait suivi que les meilleurs, vous avouerez qu'il n'était pas possible d'user de plus mauvais moyens pour conduire la France au bord de l'abîme qui a manqué de l'engloutir.
R. — Jamais je ne lui ai connu le caractère dont vous parlez.
Le président Herman suppose un nouveau crime, dont la découverte a échappé à la pénétration de l'ingénieux Fouquier-Tinville lui-même. Marie-Antoinette a déclaré se nommer Marie-Antoinette de Lorraine d'Autriche. C'est la preuve, d'après le président, qu'elle voulait enlever la Lorraine à la France.
D. — Lors de votre mariage avec Louis Capet,
n'avez- VOUS pas conçu le projet de réunir la Lorraine à l'Autriche ?
R. — Non.
D. — Vous en portez le nom.
R. — Parce qu'il faut porter le nom de son pays.
D. — Pourquoi, vous qui aviez promis d'élever vos enfants dans les principes de la révolution, ne leur avez-vous inculqué que des erreurs, en traitant, par exemple, votre fils avec des égards qui semblaient faire croire que vous pensiez encore à le voir un jour le successeur du ci- devant roi son père ?
R. — Il était trop jeune pour lui parler de cela. Je le faisais mettre au bout de la table et lui donnais moimême ce dont il avait besoin.
Pendant que les témoins déposaient, que se passait-il aux alentours du tribunal ? Une foule de gens qui auraient voulu assister au jugement d'une reine comme à la représentation d'un drame, et qui n'avaient pu trouver place dans l'enceinte, stationnaient à la porte, et prêtaient une oreille attentive aux récits de quelques femmes qui venaient de temps à autre prendre l'air sur le parvis de la salle d'audience. Un certain nombre de royalistes fidèles s'étaient mêlés à cette foule ; ils attendaient les nouvelles avec une émotion et une anxiété fiévreuses. Parfois des voix grossières interrogeaient les gens qui avaient ou prétendaient avoir quelques informations, et l'on entendait des phrases comme celles-ci : «La Cap et estelle toujours fière et hautaine comme à Versailles ?... Mme Veto a-t-elle peur ?... M^^ Veto pleure-telle ?... A vouera- 1- elle ses crimes ?» A trois heures et demie du soir, une marchande de la halle, sortit, les larmes aux yeux, et dit à la foule : « Marie-
LE PROCÈS DE LA REIÎfE 247
Antoinette s'en tirera, elle a répondu comme un ange ». Les royalistes frémirent de joie. « Elle ne sera pas condamnée à mort, disaient-ils, elle ne sera que déportée. » Et ils allaient de groupe en groupe répandre la bonne nouvelle.
A quatre heures du soir, la séance fut suspendue pour trois quarts d'heure. Les jurés et les juges se firent servir un repas. Marie- Antoinette souffrait de la fatigue et de la faim. Le concierge Bault dit alors à la servante Rosalie Lamorlière : « La séance est suspendue. L'accusée ne descend pas, montez vite, on demande un bouillon )>. Rosalie prit une soupe qu'elle tenait en réserve sur son fourneau. Comme elle allait entrer dans la salle d'audience, un des commissaires de police, nommé Labuzière, lui arracha des mains la soupière, et, lui montrant une personne extrêmement parée : « Cette jeune femme, dit-il, a grande envie de voir la veuve Cap et : c'est une charmante occasion pour elle ». Et aussitôt cette femme, qui était la maîtresse du commissaire, alla porter à l'acrisée le potage à moitié répandu.
Cependant les groupes du dehors devenaient un peu moins nombreux. Des émissaires jacobins intimidaient les royahstes, et attisaient la haine des ennemis de Marie- Antoinette. Ils se répandaient en menaces, et disaient que si le verdict du jury était favorable, on le tiendrait pour nul et non avenu. Un inspecteur des prisons, connu pour sa participation aux massacres de Septembre, cherchait à trouver des suspects, et fit faire dans la foule plusieurs arrestations. La nuit tombait froide et morne, pendant que la terreur planait.
La séance fut reprise à cinq heures moins un quart.
Quand les quarante et un témoins eurent fini leur
déposition, le président dit à P accusée : « Ne^vous reste- 1- il plus rien à ajouter pour votre défense ? » La reine répondit : « Hier, je ne connaissais pas les témoins ; j'ignorais ce qu'ils allaient déposer contre moi. Eh bien, personne n'a articulé contre moi aucun fait positif. Je finis en observant que je n'étais que la femme de Louis XVI, et qu'il fallait bien que je me conformasse à ses volontés ».
L'accusateur public prit ensuite la parole, et reprocha en termes déclamatoires à l'accusée d'être la cause de tous les malheurs de la France.
A minuit, le président dit aux deux avocats : « Dans un quart d'heure, les débats finiront : préparez votre défense ». — Ainsi, pour défendre la reine, pour répondre aux dépositions de quarante témoins et au réquisitoire de l'accusateur public, ils n'avaient qu'un quart d'heure. On n'écouta leurs deux plaidoiries que pour la forme. Quand ils eurent terminé, le président ordonna aux gendarmes d'emmener l'accusée, qui ne devait pas rester dans la salle, pendant que le président ferait le résumé de l'affaire.
Herman ne fut, dans ce résumé, ni moins déclamatoire ni moins odieux que l'accusateur public. — « Un grand exemple, dit-il, est donné en ce jour à l'univers, et, sans doute, il ne sera pas perdu pour les peuples qui l'habitent. La nature et la raison si longtemps outragées sont enfin satisfaites, l'égalité triomphe ! Une femme qu'environnaient naguère tous les prestiges les plus brillants que l'orgueil des rois et la bassesse des esclaves avaient pu inventer, occupe aujourd'hui, au tribunal de la nation, la place qu'occupait, il y a deux jours, une autre femme, et cette égalité lui assure une justice impartiale. Cette affaire, citoyens jurés,
n'est pas de celles où un seul fait, un seul délit est soumis à votre conscience et à vos lumières. Vous avez à juger toute la vie politique de l'accusée, depuis qu'elle est venue s'asseoir à côté du dernier roi des Français... S'il eût été permis, en remplissant un ministère impassible, de se livrer à des mouvements que la passion de l'humanité commandait, nous eussions évoqué devant le jury national les mânes de nos frères égorgés à Nancy, au Champ de Mars, aux frontières, en Vendée, à Marseille, à Lyon, à Toulon, par suite des machinations infernales de cette moderne Médicis. »
Herman comprenait probablement lui-même l'insignifiance des dépositions. Car il ne nomma, dans son résumé, que deux des témoins, Valazé et Lecointre. Rendons-lui aussi cette justice, qu'il ne mentionna pas les abominables calomnies d'Hébert. Il termina ainsi son résumé : « Je finis par une réflexion générale que j'ai déjà eu l'occasion de vous présenter. C'est le peuple français qui accuse Antoinette, tous les événements politiques qui ont eu lieu depuis cinq années déposent contre elle. Voici les questions que le tribunal a arrêté de vous soumettre :
« 1° Est-il constant qu'il ait existé des manœuvres et intelligences avec les puissances étrangères et autres ennemis extérieurs de la république, lesdites manœuvres et intelligences tendant à leur fournir des secours en argent, à leur donner l'entrée du territoire français, et à y faciliter les progrès de leurs armes ?
« 2° Marie-Antoinette d'Autriche, veuve de Louis Capet, est-elle convaincue d'avoir coopéré à ces manœuvres et d'avoir entretenu ces intelligences ?
« 30 Est-il constant qu'il a existé un complot et
une conspiration tendant à allumer la guerre civile dans l'intérieur de la République !
« 4® Marie-Antoinette d'Autriche, veuve de Louis Capet, est-elle convaincue d'avoir participé à ce complot et conspiration ? »
Après être restés environ une heure dans le lieu de leurs délibérations, les jurés rentrent dans la salle d'audience. Le chef du jury fait une réponse affirmative aux quatre questions posées. Marie-Antoinette, escortée de gendarmes, est ramenée dans la salle. Le président lui lit la déclaration du jury. L'accusateur public prend ses conclusions pour l'application de la loi, et requiert que Marie-Antoinette soit condamnée à la peine de mort, conformément à l'article 1®^ de la 1^"^ section du titre 1^^ de la deuxième partie du Gode pénal, et à l'article 2 de la 1^^ section du titre l^r de la deuxième partie du même Code. Il donne lecture de ces deux articles. Le président demande à l'accusée si elle a quelques observations à faire sur l'application des lois invoquées par l'accusateur public. La reine secoue la tête en signe de négative. Le président, après avoir recueilli les opinions des juges, prononce la peine : la mort. Il est quatre heures dix du matin. L'audience a duré plus de vingt heures.
La reine reste impassible. Son visage ne montre aucune marque de trouble ou d'émotion. Elle se lève, et traverse la salle, sans paraître rien voir, rien entendre, jusqu'à ce qu'elle soit arrivée contre la barrière derrière laquelle est le public. Alors elle relève la tête avec majesté, et sort de la salle d'audience sans proférer une seule parole. La fou'e se disperse, surprise plutôt que satisfaite d'une condamnation dont elle avait un instant douté. Le bruit se répand que la
victime sera immolée le matin même. Les moins méchants rentrent dans leurs demeures. Les plus haineux se rendent sur la place de la Révolution, et y restent, pour être aussi près que possible de Féchafaud.
Il était quatre heures et demie du matin. L'aurore du jour le plus honteux de l'histoire de France allait se lever. Fouquier-Tin ville s'endormait dans une chambre où l'on avait l'habitude d'entasser l'argent, les bijoux et autres objets précieux qu'on enlevait aux détenus. Les jurés, qui avaient dîné à la hâte, étaient descendus à la buvette et ils y attendaient le jour, en soupant, et en se félicitant entre eux de leur verdict. En même temps, la reine était ramenée dans sa prison. L'officier de gendarmerie qui la surveillait les derniers jours était changé. Ce n'était plus M. de Busne, qui était devenu suspect, parce que, pendant le procès, à un moment où Marie- Antoinette avait dit comme le Christ : « J'ai soif », il lui avait respectueusement apporté un verre d'eau. La reine, qui était brisée, la reine, qui, pendant l'audience, lorsque la foule demandait qu'elle se levât, pour la mieux voir, avait murmuré : « Le peuple sera-t-il bientôt las de mes fatigues ? » la reine, sans le bras d'un gendarme, n'aurait pu descendre les trois marches de pierre qui conduisaient au corridor sur lequel donnait son cachot.
« Je n'en puis plus, disait-elle, je n'y vois plus, « Après avoir ramené la condamnée dans sa prison, les huissiers du tribunal se retirèrent. Des gendarmes veillèrent à la porte, et Marie- Antoinette, pour la première fois depuis soixante- seize jours, obtint un flambeau. La femme du concierge a dit : « Son courage n'était point abattu, sa contenance était toujours noble, mais modeste et résignée. Mon mari se trouvait à son arrivée ; elle lui demanda tout ce qu'il fallait pour écrire, et fut sur-le-champ obéie ».
La nuit était encore profonde. Vous figurez-vous i'auguste condamnée écrivant, à la clarté d'une mauvaise lumière, sur son papier trempé de ses larmes, sa lettre à sa belle-sœur. Madame Elisabeth ? Vous représentez-vous ce qu'il lui faut d'énergie presque surhumaine pour que son cerveau ait encore la force de penser, son cœur de battre, sa main d'écrire ? Pauvre femme ! elle aurait si bien le droit de prendre quelques moments de sommeil humain, afin de se préparer au sommeil de la tombe. Mais non, tant qu'elle aura un souffle de vie, ce souffle appartiendra à sa famille, à ses enfants. Elle n'a plus que quelques heures à se dévouer. Ces heures, elle les emploiera toutes, se disant à elle-même : « J'ai l'éternité pour me reposer. » Elle écrit donc, et sa main ne tremble pas, et elle trace avec fermeté des lignes immortelles que tous les peuples de la terre liront. Quel testament fut jamais plus sublime ? Quand la voix d'un mourant eut-elle autant d'autorité ? Jamais la noble fille de l'impératrice Marie-Thérèse ne fut plus elle-même qu'à ce moment solennel. Mais ne commentons pas, lisons :
« 16 octobre, t heures 1 /2 du matin.
« C'est à vous, ma sœur, que j'écris pour la dernière fois ; je viens d'être condamnée, non pas à une mort honteuse, elle ne l'est que pour les criminels, mais à aller rejoindre votre frère. Comme lui innocente, j'espère montrer la même fermeté que lui dans ses derniers moments. Je suis calme, comme on l'est quand la conscience ne reproche rien. J'ai un profond regret d'abandonner mes pauvres enfants ; vous savez que je n'existais que pour eux et vous, ma bonne et tendre sœur ; vous qui avez par votre amitié tout sacrifié pour être avec nous, dans quelle position je vous laisse ! J'ai appris, par le plaidoyer même du procès, que ma fille était séparée de vous. (La reine croyait que les deux princesses étaient séparées, parce que leurs interrogatoires avaient été distincts.) Hélas ! la pauvre enfant, je n'ose pas lui écrire ; elle ne recevrait pas ma lettre. Je ne sais même pas si celle-ci vous parviendra. Recevez pour eux deux ici ma bénédiction. J'espère qu'un jour, lorsqu'ils seront plus grands, ils pourront se réunir avec vous et jouir en entier de vos tendres soins. Qu'ils pensent tous deux à ce que je n'ai cessé de leur inspirer : que les principes et l'exécution exacte de ses devoirs sont la première base de la vie, que leur amitié et leur confiance mutuelle en feront le bonheur ; que ma fille sente qu'à l'âge qu'elle a, elle doit toujours aider son frère par les conseils que l'expérience qu'elle aura de plus que lui et son amitié pourront lui inspirer. Que mon fils, à son tour, rende à sa sœur tous les soins, les services que l'amitié peut inspirer. Qu'ils sentent enfin tous deux que, dans
quelque position où ils pourront se trouver, ils ne seront vraiment heureux que par leur union. Qu'ils prennent exemple de nous. Combien, dans nos malheurs, notre amitié nous a donné de consolations ! Et dans le bonheur, on jouit doublement quand on peut le partager avec un ami ; et où en trouver de plus tendre, de plus cher que dans sa propre famille ? Que mon fils n'oublie jamais les derniers mots de son père, que je lui répète expressément : « Qu'il ne cherche jamais à venger notre mort ».
« J'ai à vous parler d'une chose bien pénible à mon cœur. (Ici la reine fait allusion aux choses odieuses qu'on avait forcé Louis XVII à signer.) Je sais combien cet enfant doit vous avoir fait de la peine ; pardonnez-lui, ma chère sœur ; pensez à l'âge qu'il a, et combien il est facile de faire dire à un enfant ce qu'on veut, et même ce qu'il ne comprend pas. Un jour viendra, j'espère, où il ne sentira que mieux tout le prix de votre tendresse pour tous deux. Il me reste à vous confier encore mes dernières pensées. J'aurais voulu les écrire dès le commencement du procès ; mais outre qu'on ne me laissait pas écrire, la marche en a été si rapide que je n'en aurais pas eu réellement le temps.
,( Je meurs dans la religion catholique, apostoHque et romaine, dans celle de mes pères, dans celle où j'ai été élevée, et que j'ai toujours pofessée ; n'ayant aucune consolation spirituelle à attendre, ne sachant pas s'il existe encore ici des prêtres de cette religion, et même le lieu où je suis les exposerait trop s'ils y entraient une fois. Je demande sincèrement pardon à Dieu de toutes les fautes que j'ai pu commettre depuis que j'existe. J'espère que dans sa bonté il voudra bien recevoir mes derniers vœux, ainsi que ceux que
je fais depuis longtemps pour qu'il veuille bien recevoir mon âme dans sa miséricorde et sa bonté. Je demande pardon à tous ceux que je connais, et à vous, ma sœur, en particulier, de toutes les peines que, sans le vouloir, j'aurais pu vous causer. Je pardonne à tous mes ennemis le mal qu'ils m'ont fait. Je dis adieu à mes tantes et à tous mes frères et sœurs. J'avais des amis : l'idée d'en être séparée pour jamais et leurs peines sont un des plus grands regrets que j'emporte en mourant ; qu'ils sachent du moins, que jusqu'à mon dernier moment j'ai pensé à eux.
« Adieu, ma bonne et tendre sœur, puisse cette lettre vous arriver ! Pensez toujours à moi : je vous embrasse de tout cœur, ainsi que ces pauvres et cher s enfants. Mon Dieu 1 qu'il est déchirant de les quitter pour toujours ! Adieu I adieu ! Je ne vais plus m'occuper que de mes devoirs spirituels. Comme je ne suis pas libre de mes actions on m'amènera peut-être un prêtre ; mais je proteste ici que je ne lui dirai pas un seul mot, et que je le traiterai comme un être absolument étranger. »
Quand elle eut terminé cette lettre, la reine couvrit le papier de baisers et de larmes, et la remit au concierge Bault, en le priant de la faire parvenir à Madame Elisabeth. Les gendarmes veillaient ; Bault n'osa pas répondre au désir de la reine, et il alla porter la lettre à Fouquier-Tinville, qui, au lieu de l'envoyer au Temple, la confisqua.
Marie-Antoinette, exténuée, se mit un instant sur son lit. Il faisait froid. L'humidité du cachot, dans cette nuit d'octobre, était glaciale. La reine pouvait à peine réchauffer ses pieds endoloris, en les couvrant
de son oreiller. Vers sept heures du matin, Rosalie Lamorlière, qui, en apprenant la condamnation, avait « senti comme une épée qui avait traversé son cœur, et avait été pleurer dans sa chambre, en étouffant ses cris et ses sanglots >\ fut chargée par le concierge d'aller voir si la reine avait besoin de manger. En entrant dans le cachot où brûlait une lumière, Rosalie aperçut un officier de gendarmerie assis dans l'angle de gauche et, s' étant approchée de la condamnée, elle la vit tout habillée de noir, étendue sur son lit. « Madame, lui dit-elle en tremblant, vous n'avez rien pris hier au soir et presque rien dans la journée : que désirez- vous prendre ce matin ? » La reine versait des larmes en abondance. Elle répondit : « Ma fille, je n'ai plus besoin de rien, tout est fini pour moi. — Madame, reprit la servante, j'ai conservé sur mes fourneaux un bouillon et un vermicelle, vous avez besoin de vous soutenir ; permettez-moi de vous apporter quelque chose ». Les pleurs de Marie- Antoinette redoublaient. « Rosalie, dit- elle, apportez-moi un bouillon. » La servante alla le chercher. La reine se mit sur son séant, et ne put en avaler que quelques cuillerées.
A sept heures et demie du matin, un prêtre constitutionnel, nommé Girard, curé de Saint-Landry, dans la Cité, entra dans le cachot, proposant de confesser la reine. Le tribunal révolutionnaire accordait encore des confesseurs à ses victimes, le culte de la déesse Raison n'étant pas encore proclamé. Mais ces confesseurs n'étaient jamais que des prêtres constitutionnels, c'est-à-dire des hommes que Marie- Antoinette ne regardait pas comme de vrais prêtres. Comme on lui avait annoncé qu'un curé de Paris venait s'offrir à elle : « Un curé de Paris, murmura-t-elle, il n'y en a
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guère ». L'abbé Girard s'avança et lui dit : « Voulezvous que je vous accompagne, Madame ? — Comme vous voudrez », répondit-elle. Mais elle ne se confessa pas à cet homme, qu'elle considéra comme un rebelle aux lois de l'Église. Elle ne se confessa qu'à Dieu.
'< Lorsque le jour fut venu, a dit Rosalie Lamorlière, c'est-à-dire à peu près vers les huit heures du matin, je retournai chez Madame, pour l'aider à s'habiller, ainsi qu'elle me l'avait indiqué, lorsqu'elle prit le peu de bouillon sur son lit. Sa Majesté passa dans la petite ruelle que je laissais ordinairement entre son lit de sangle et la muraille. Elle déploya elle-même une chemise, et, m' ayant fait signe de me tenir devant son lit, pour ôter la vue de son corps au gendarme, elle se baissa dans la ruelle, et ahattit sa robe, afin de changer de linge pour la dernière fois. L'officier de gendarmerie s'approcha de nous à l'instant, et, se tenant auprès du traversin, regarda changer la princesse. Sa Majesté aussitôt remit son fichu sur ses épaules, et, avec une grande douceur, elle dit à ce jeune homme :
« — Au nom de l'honnêteté. Monsieur, permettez que je change de linge sans témoin.
« — Je ne saurais y consentir, répondit brusquement le gendarme, mes ordres portent que je dois avoir l'œil sur tous vos mouvements ».
« La reine soupira, passa sa dernière chemise avec toutes les précautions et toute la modestie possible, prit pour vêtement non pas sa longue robe de deuil qu'elle avait encore devant ses juges, mais le déshabillé blanc qui lui servait ordinairement de robe du matin, et, déployant son grand fichu de mousseline, elle le croisa sous son menton. »
Rosalie Lamorlière ajoute à ce récit : « Il me fut
aisé de voir qu'elle roulait soigneusement sa pauvre chemise ensanglantée ; elle la renferma dans une de ses manches comme dans un fourreau, et puis elle serra ce linge dans un espace qu'elle aperçut entre l'ancienne toile à papier et la muraille... Je la quittai sans oser lui faire mes adieux, ni une seule révérence... Je m'en allai pleurer dans mon cabinet, et prier Dieu pour elle.
« A neuf heures du matin, la reine entra en prières. A dix heures, le porte-clefs nommé Larivière pénétra dans le cachot. Cet individu était le fils d'une vieille femme qui avait servi pendant quelques jours Marie- Antoinette, au début de sa captivité à la Conciergerie. « Le concierge Bault, a-t-il dit, me commanda d'aller « l'attendre dans le cachot de la reine, et d'enlever la « vaisselle, s'il y en avait.,. La reine, me voyant pa- « raître, me dit ces tristes paroles : « Larivière, vous « savez qu'on va me faire mourir. Dites à votre res- « pectable mère que je la remercie de ses soins et que « je la charge de prier Dieu pour moi ». A peine étais-je entrée dans le cachot (où j'aperçus un nouvel officier de gendarmerie), les juges arrivèrent avec leur greffier, Fabricius. Sa Majesté, qui était à genoux auprès de son lit de sangle, se leva pour les recevoir. Le président lui dit : « Soyez attentive, on va vous lire votre sentence ». Et ils se découvrirent tous les^quatre, ce qu'ils ne faisaient jamais en pareil cas.'Je^crus m' apercevoir qu'ils étaient comme saisis en voyant l'air majestueux et respectable de la reine. « Cette lecture est « inutile, leur dit la princesse à haute voix, je ne con- • nais que trop cette sentence. » L'un d'eux répliqua : t II n'importe, il faut qu'elle vous soit lue une seconde I fois ». Sa Majesté ne répliqua point, et le greffier se
mit à lire. Comme il finissait, je vis entrer Samson l'exécuteur en chef, jeune homme d'une immense taille. Il s'approcha de la reine, et lui dit : « Présentez- « vos mains ». Sa Majesté recula de deux pas, et, toute troublée, lui répondit : « Est-ce qu'on va me lier les « mains ? On ne les a point liées à Louis XVI ». Les juges dirent à Samson : « Fais ton devoir ». A ces paroles, il saisit brutalement les pauvres mains de la reine, et les lui lia trop fort derrière le dos. Je vis que la princesse soupirait, en levant les yeux vers le ciel ; mais elle retenait ses larmes prêtes à couler. Quand ses mains furent liées, Samson lui enleva sa coiffe, et lui coupa les cheveux. Sa Majesté, croyant peut-être qu'on allait la tuer dans le cachot, se retourna avec beaucoup d'émotion, et elle put voir que l'exécuteur s'emparait de sa chevelure, et la mettait dans sa poche pour l'emporter. Voilà ce que j'ai vu, voilà ce que je voudrais n'avoir jamais vu, voilà ce que je n'oublierai de ma vie. »
L'heure fatale approchait, et les amis de la reine avaient encore je ne sais quelle lueur de vague espoir.
Le 12 octobre, quelques agents provocateurs avaient fait découvrir un complot, dont le but était, disait-on, l'enlèvement de la reine, soit dans son cachot de la Conciergerie, soit dans le trajet qu'elle aurait à faire pour se rendre à la place de la Révolution. Une femme nommée Fournier et un jeune perruquier nommé Basset, trompés par la feinte coopération des hommes de la police, avaient fait des révélations qu'ils devaient payer de leur tête. Basset avait dit qu'il disposait de cinq cent quarante individus, et qu'une insurrection éclaterait pour sauver Marie-Antoinette. Qui était l'âme de ce complot ? Etait-ce l'insaisissable baron
de Batz ? Etait-ce le chevalier de Rougeville ? Tout à l'heure un homme nommé Maingot sera trouvé porteur d'un œillet, au pied de la guillotine. Y avait-il un rapport entre cet œillet et celui de la Conciergerie ? Etait-ce un signe de ralliement ?
Hélas ! Rien ne peut plus conjurer le sort inexorable. C'en est fait des espérances terrestres. Onze heures sonnent. C'est le moment de partir pour l'échafaud. 0 reine ! les derniers battements de votre cœur seront dignes de vous 1 Vous jetez un regard d'adieu sur cette prison où vous avez été sublime, sur cette prison qui a été le sanctuaire de votre douleur. Voici pour vous l'instant de prouver que certaines âmes trouvent dans leur héroïsme une force inouïe, surnaturelle. En vain on a voulu vous épuiser par la fatigue, par le jeûne, par les veilles, par les tortures, par les persécutions de tout genre. Votre énergie morale vous donne une énergie physique qui est un miracle. Courage, Madame, faites un dernier effort. Tous les peuples, tous les siècles auront les yeux fixés sur vous. Courage, noble chrétienne. Courage, fille de Marie-Thérèse, reine de France et de Navarre, admirable héroïne de l'adversité. Jésus-Christ vous appelle. Votre échafaud est un piédestal, votre mort une immortalité 1
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Le 16 octobre, dès cinq heures du matin, le rappel a été battu dans toutes les sections. A sept heures, trente mille hommes de troupe ou de garde nationale sont à leur poste. Des canons ont été placés aux extrémités des ponts, places et carrefours, depuis le Palais de justice jusqu'à la place de la Révolution. A dix heures, des patrouilles nombreuses circulent dans les rues. Des files de populace se mettent en marche pour le lieu du supplice. Depuis l'aurore, le grand perron du Palais de Justice est garni de curieux. On en voit à toutes les croisées. Il y en a dans les réseaux de la grille, sur les corniches, sur les balustrades, sur les toits. Onze heures sonnent. C'est l'instant fixé pour le départ de Marie-Antoinette. Dix minutes se passent. La foule commence à s'impatienter. Enfin, voici la reine. Il est onze heures un quart. La charrette est sous l'arcade neuve de droite, auprès du grand perron. La condamnée a un mouvement de surprise. Elle s'attendait à un fiacre. C'est en fiacre que Louis XVI a été conduit à l'échafaud, c'est en fiacre qu'elle a été elle-même transférée du Temple à la Conciergerie. Elle avait espéré
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aussi que pendant le trajet elle n'aurait pas les mains liées. 6n ne les avait liées à Louis XVI qu'au pied de Téchafaud, mais, depuis, la révolution a marché. Le 21 janvier, la terreur n'était qu'à son début. Depuis elle s'est perfectionnée, et maintenant un fiacre serait trop bon pour une reine. Quant aux liens qui enchaînent, meurtrissent, rendent bleuâtres les mains de la victime, ne feront-ils point la joie des furies de la guillotine, et n'est-ce pas pour ces femmes, je veux dire pour ces monstres, un spectable délectable que de voir une reine de France ainsi garrottée ? La charrette est sale ; pour banquette une planche ; sur le plancher, ni paille, ni foin ; derrière, un marche-pied ; devant, à la tête d'un fort cheval blanc, un charretier à figure sinistre. Marie-Antoinette monte. Le bourreau, son valet et le prêtre constitutionnel Girard, habillé en laïque, montent aussi.
La reine a pour vêtements un déshabillé de piqué blanc et un jupon noir, avec un ruban de faveur noire aux poignets, un fichu de mousseline unie blanc au cou, un bonnet de linon sans barbes ni marques de deuil, des bas noirs et des souliers de prunelle dont elle se servait toujours, et qui n'ont été ni gâtés ni déformés pendant les soixante-seize jours qu'elle est restée à la Conciergerie. Ses cheveux sont coupés ras autour de son bonnet. Blanche comme un fantôme, le teint pâle, mais un peu rougi aux pommettes, les yeux injectés, non point de larmes, mais de sang, l'auguste victime apparaît au peintre David, qui, placé à une fenêtre avec la femme du représentant Jullien, regarde passer le convoi. L'artiste ami de Robespierre est avide de spectacles sinistres. Il s'est plu déjà à représenter Le Peletier mort, Marat expirant dans sa
baignoire. Il a voulu voir, le|Soirjmême de l'exécution, le cadavre de Charlotte Gorday^encore chaud. Au moment où la reine passe dans la charrette, il en reproduit les traits comme avec la pointe d'un poignard, et fait en une minute un dessin réaliste, qui est plutôt une caricature qu'un portrait (1). On sent que c'est la haine qui a guidé la main de David, David, l' auteurfutur du portrait d'un pape, du tableau du sacre d'un empereur. « Qui sait, a dit M. Dauban, si la reine ne l'a pas aperçu au moment où il la scalpait avec la pointe de sa plume, et si son regard, plein de mépris, de fierté et de reproche, ne s'adresse pas au monstre de qui partait la dernière insulte ? »
La charrette marche lentement. La populace|contemple avec une sorte de stupeur la condamnée dont la figure est tristement sévère, dont l'œil baissé regarde obliquement, dont le cou est déjà prêt pour le couteau, et qui, privée d'appui contre les cahots des pavés, à cause des liens qui la garrottent, cherche péniblement à garder l'équilibre et à reprendre la dignité de son attitude. « Ce ne sont pas là tes coussins de Trianon », lui crient d'infâmes créatures.
Quel est cet homme, en uniforme d'officier de la garde nationale, qui caracole autour de la charrette ? C'est Grammont, cet acteur du théâtre de la Montausier, qui est encore couvert du sang des prisonniers d'Orléans qu'il a massacrés à Versailles, et qui, pour se rehausser dans l'estime des égorgeurs, se vantera d'avoir bu dans le crâne d'une de ses victimes. C'est
(1) Le dessin faisait partie de la collection d'estampes historiques léguée par M. Hennin à la Bibliothèque nationale. On en trouve un fac-similé en tête de l'ouvrage de M, Dauban : La dé' inagogie française à Paris en 1793.
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ce Grammont, destiné, lui aussi, à porter prochainement sa tête à l'échafaud, qui a voulu être l'imprésario du supplice de Marie-Antoinette. C'est lui qui a mis en scène le drame de l'échafaud, qui a arrangé le décor, qui a groupé les figurants, qui a placé à l'avance, sur certains points de l'itinéraire, des misérables payés pour insulter la reine.
Le bataillon des femmes du 6 octobre, commandé par la comédienne Lacombe, et précédé d'une bannière portant cette légende : « Ainsi qu'une vile proie, elles ont chassé le tyran devant elles », s'est rangé sur les marches de l'église Saint- Roch. Un autre bataillon, composé de mendiants et de filles publiques, s'est installé devant le passage qui conduit de la rue Saint- Honoré à la salle du club des Jacobins. Ces insulteurs à gages, mis à la hauteur de^la circonstance par une large distribution d'eau- de- vie, sont à leurs postes depuis huit heures du matin. Grammont, qui prend des attitudes de matamore, en brandissant son sabre ignoble, n'a qu'un regret, c'est que la foule ne soit pas plus insolente ; il trouve que les gens dont il a fait payer les vociférations ne hurlent pas assez fort, et ne gagnent pas bien leur argent.
Marie-Antoinette a dit, dans sa prison, à un gendarme : « Croyez- vous que le peuple me laissera aller à l'échafaud sans me mettre en pièces ? » et cet homme lui a répondu : « Vous parviendrez à l'échafaud. Madame, sans qu'il vous soit fait aucun mal ». A certains moments, quand les gens stimulés par Grammont jettent sur la reine des regards furieux, et lui montrent le poing avec rage, elle se demande si la promesse du gendarme se réalisera.
La charrette, précédée et suivie des soldats, a tra-
versé le Pont-au-Change, suivi le quai jusqu'au Louvre, pénétré dans la rue du Roule, puis dans la rue Saint- Honoré. Le bourreau continue à tenir les bouts de la grosse ficelle qui retire en arrière les bras de la royale condamnée. Eh bien, dans ce triste appareil, au milieu des huées d'une lâche populace, la fille des Césars est plus majestueuse, plus imposante que sur le trône. Un seul instant, ses traits, jusqu'alors impassibles, trahissent de l'émotion; c'est quand,en face de l'Oratoire, un petit enfant, dans les bras de sa mère, lui envoie un baiser. A ce salut de l'innocence, Marie- Antoinette pleure.
La vue du Palais- Royal, « ce palais d'où est sorti son épouvantable revers (1) », l'impressionne aussi. Ses regards se promènent sur les façades des maisons, les banderoles tricolores, les inscriptions républicaines, les physionomies, les costumes de cette capitale, où tant de choses ont changé en quelques mois. Sur les marches de l'église Saint- Roch, on pousse des cris horribles ; c'est comme un ouragan d'injures. La charrette fait là une courte station, pour que la condamnée entende mieux tous les outrages qui pleuvent sur elle. « Messaline ! Frédégonde ! » crient les furies de la guillotine. « Mes amis, vocifère le comédien Grammont, qui reconnaît sa bande, mes amis, voici l'Autrichienne ; nous allons vous donner sa tête. » Puis, quand les voix furieuses sont enrouées à force de hurler, le cortège funèbre reprend sa marche.
Devant le passage qui mène de la rue Saint- Honoré au club des Jacobins (2), la charrette s'arrête une se-
(1) Mercier, Nouveau Pans.
(2) Le club des Jacobins occupait l'cmplacemeat où est aujourd'hui le marché Saint- Honoré.