‹ La dernière année de Marie-AntoinetteChapitre 16 sur 23 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

On la fit asseoir et l'on passa à sa compagne. Celle-ci, moins intrépide qu'Églé, hésitait, et acceptait le brevet d'ivresse qui devait la sauver de la mort.

« Églé, indignée, rompit le silence et cria à sa compagne que sa faiblesse était un crime et qu'elle se déshonorait. Elle la rappela au courage et à la vérité. Celle-ci, confuse et tremblante en face d'Églé plus encore que devant ses juges, abjura un moment d'erreur, confessa qu'elle aussi s'était rendue coupable de sangfroid. Le tribunal envoya Eglé à l'échafaud, comme une aristocrate incorrigible et se contenta d'enfermer pour quelque vingtaine d'années sa compagne à la Salpêtrière... Églé, en descendant du tribunal, plaignait sa compagne pour sa conduite, et était assez satisfaite de la sienne. Elle craignait seulement d'aller coucher avec le diable, selon ses propres expressions. L'ange de cette prison, le bon M. Émery, la rassura sur cette frayeur, et elle sauta sur la charrette avec la légèreté d'un oiseau (1). »

Quelle touchante histoire que celle de cette femme du peuple, de cette pauvre fille des rues, devenue, par la force de l'enthousiasme, la mart^Te de sa foi royaliste et de sa vénération pour la mémoire de Marie- Antoinette !

Si une femme comme Églé, qui n'avait jamais eu l'honneur d'adresser la parole à la reine, la regrettait ainsi, que devait-il se passer dans l'âme des personnes qu'elle avait honorées de son amitié et comblées de ses bienfaits ?

Le comte de Fersen écrivait dans son journal, après avoir appris la mort de l'infortunée souveraine :

(1) Mémoires du comte Seugnot, 2 vol., chez Dentu.

« Le 20 octobre^ dimanche.

« Quoique j'y fusse préparé et que depuis la translation à la Conciergerie je m'y attendisse, cette certitude m'accabla. Je sortis pour parler de ce malheur avec mes amis et M°^^ de Fitz- James et le baron de Breteuil, que je ne trouvai pas, je pleurai avec eux, surtout avec M^^^ ^e Fitz- James. La Gazette du 17 en parle ; c'est le 16 que ce crime exécrable a été commis, et la vengeance divine n'a point éclaté sur ces monstres !

« Le 21 octobre.

« Je ne pouvais penser qu'à ma perte ; il était affreux de n'avoir aucun détail positif. Qu'elle ait été seule dans ses derniers moments, sans consolation, sans personne à qui parler, à qui donner ses dernières volontés, cela fait horreur. Les monstres d'enfer ! Non, sans la vengeance mon cœur ne sera jamais content. »

Fersen tomba dans le désespoir le plus profond, et, à partir de ce jour, un voile de mélancolie et de tristesse éternelles s'étendit sur son existence.

En vain l'on essaya de cacher à la duchesse de Polignac les tortures de son auguste bienfaitrice. Ses amis voulurent lui laisser ignorer la catastrophe finale. Elle la devina, en voyant la ville de Vienne en deuil et les archiduchesses en pleurs. Alors, pieuse jusqu'à l'exaltation, elle n'eut plus qu'une pensée: rejoindre dans un monde meilleur la reine martyre. Elle ne survécut pas longtemps à sa souveraine, à son amie et, le 9 décembre 1793, cinquante- quatre jours après la mort de sa chère Marie- Antoinette, elle rendit le dernier soupir. Le chagrin l'avait tuée.

On n'informa ni Madame Elisabeth ni Madame Royale de la mort de la reine. Madame Elisabeth n'en

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