‹ La dernière année de Marie-AntoinetteChapitre 17 sur 23 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

connut la nouvelle qu'indirectement, par hasard, le 10 mai 1794, au moment où elle montait elle-même à l'échafaud. Comme ses compagnons et ses compagnes de supplice la saluaient respectueusement, elle entendit un homme du peuple qui s'écriait : « On a beau lui faire des salamalecs, la voilà maintenant comme l'Autrichienne ». La pieuse princesse, qui n'avait jusque-là que de vagues soupçons sur le meurtre de sa bellesœur, apprit ainsi que la reine avait cessé de souffrir, et qu'elle-même allait la retrouver au sein de Dieu.

Quant à la jeune Madame Royale, elle ne connut d'une manière précise la mort de sa mère et celle de sa tante qu'au mois de décembre 1795, au moment où, après plus de trois ans de captivité, elle allait sortir du donjon du Temple. C'est là qu'elle avait écrit : « Nous ignorions, ma tante et moi, la mort de ma mère, quoique nous eussions entendu crier sa condamnation paf un colporteur. L'espérance, si naturelle aux malheureux, nous fit penser qu'on l'avait sauvée ; nous nous refusions à croire à un abandon général. Au reste, je ne sais pas encore comment les choses se sont passées au dehors, ni si moi-même je sortirai jamais de cette prison, quoiqu'on m'en donne l'espérance ».

Sous le premier Empire, bien que le crime du 10 octobre fût encore tout récent, on s'occupa moins de Marie-Antoinette qu'on ne s'en est occupé dans ces dernières années. En histoire, l'éloignement, au lieu de diminuer les événements, les agrandit. Les anciens courtisans delà reine étaient devenus ceux d'une autre archiduchesse d'Autriche, de l'impératrice Marie- Louise. Les peuples sont comme les individus : tout entiers au présent, ils ne songent ni au passé ni à l'avenir.

Quand, le 2 avril 1810, la nouvelle femme du géant des batailles fit son entrée solennelle à Paris, en passant par les Champs-Elysées et par la place de la Concorde, bien des gens oubliaient que son cortège triomphal traversait l'endroit même où avait été dressé, seize ans et demi auparavant, l'échafaud de son infortunée parente. Les Renommées de pierre au pied desquelles se groupaient, sur les deux terrasses, les spectateurs de la catastrophe du 16 octobre, paraissaient maintenant célébrer les gloires du 2 avril. « Elles semblaient prêtes, disait le Moniteur, à s'élancer pour porter au loin les nouvelles de ce grand jour. »

Les souvenirs de 1793 importunaient Napoléon, et la tour du Temple l'offusquait. Ce monument funeste, qui se dressait comme un fantôme au-dessus de sa capitale, avait à ses yeux quelque chose de sinistre et de menaçant. Il résolut de l'abattre. « A son avènement au Consulat, a dit M. de Beauchesne, l'éloquent historien de Louis XVII, il avait empêché l'aliénation de la maison du Temple, et n'avait point voulu qu'elle devînt une propriété privée ; mais, l'œil ouvert sur le passé et sur l'avenir, l'empereur repoussait les souvenirs qui humiliaient l'ancienne souveraineté et il évitait ceux qui gênaient la nouvelle. Cette tour du Temple, témoin de la tyrannie populaire la plus atroce et de l'agonie royale la plus touchante, l'inquiétait doublement. Comment laisser sous l'œil du peuple une prison où le peuple avait tenu un roi captif ? Comment offrir aux émotions publiques un monument qui ravivait la pensée de la dynastie 'ancienne ? Il fut donc décidé que pas une pierre ne*resterait debout de cette tour sanctifiée, pas une de ces pierres qui avaient gardé une voix pour se plaindre : lapides clamabunt.

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