‹ La dernière année de Marie-AntoinetteChapitre 2 sur 23 · INTRODUCTION S · texte numérisé non relu

INTRODUCTION S

marteau des démolisseurs ou l'huile de pétrole ont détruit les décors du drame, rien ne subsiste plus de tous les endroits où Marie- Antoinette a tant gémi, a tant souffert ; rien, excepté ce petit cachot de la Conciergerie.

Quelle station du Calvaire ! Je m'arrête ému, interdit. Ces dalles en briques, ces dalles que maintenant j'ai sous mes pieds, ce sont celles sur lesquelles Marie- Antoinette a marché, sur lesquelles elle s'est agenouillée. Cette petite lucarne avec ce grillage et ces barreaux de fer, c'est la lucarne par où entrait dans sa nuit profonde un peu de jour ; ce fauteuil, c'est celui où elle s'est assise ; ce crucifix, c'est celui qu'elle a pressé sur ses lèvres ; il est placé sur une sorte d'étagère en forme d'autel devant une plaque de marbre que Louis XVIII a fait mettre là, et où une inscription latine rappelle les soixante-seize jours que l'auguste victime a passés à la Conciergerie. Je me souviens, en regardant ce crucifix, des paroles de l'abbé Perreyve : « On pleure bien sur ton image, ô divin crucifié ! Les larmes des hommes la connaissent, il y a entre ta croix et les douleurs humaines une éternelle conformité... Je pleurais encore, mais c'est presque de bonheur, et, au lieu des plaintes irritées qui grondaient tout à l'heure en moi, c'était maintenant le cantique involontaire de l'action de grâce ».

Oh ! que d'enseignements austères, que de terribles et pathétiques souvenirs ! Examinez, à votre droite, les deux pièces que vous parcourez après être sorti de la prison de la reine. La première, c'est le petit caveau où a été enfermé Robespierre, le 10 thermidor, pendant les heures qui «trit précédé le supplice; et la pièce suivante, cette grande salle qui est maintenant une chapelle où

l'on dit chaque dimanche la messe aux détenus, c'est la salle où les Girondàns ont passé leur dernière nuit, et où ils ont célébré leur fameux banquet ; c'est là qu'ils ont chanté la Marseillaise, mais en la parodiant ainsi :

Contre nous de la tyrannie, Le couteau sanglant est levé.

C'est là qu'ils ont pu se repentir d'avoir préparé par le régicide leur propre condamnation. Je crois les entendre, quand, ne pouvant étouffer leurs remords, ils chantent, afin de ne pas pleurer ; je crois voir apparaître, dans le caveau, Robespierre, livide, les yeux hagards et injectés de sang, la mâchoire fracassée, cadavre vivant qui fait pitié à force de faire horreur. L'ombre sublime de la reine domine toutes ces visions ; l'auréole qui resplendit autour de sa tête coupée projette dans les ténèbres je ne sais quelle lueur idéale qui pénètre les yeux et l'âme. Je ne quitte qu'à regret ce cachot purifié par les larmes de la victime comme par l'eau du baptême ; je voudrais baiser les dalles où elle a marché ; il me semble que je lui parle, que je m'incline devant elle, et quand je sors de ce lieu sanctifié dans un recueillement profond, dans un religieux silence, je médite, je me souviens, et je dis au fond de mon cœur : 0 reine mart\Te, priez pour nous, priez pour la France, afin que votre sang ne crie pas vengeance contre les fils de vos bourreaux ! »

C'est une visite à la Conciergerie qui m'a inspiré la pensée d'écrire un récit détaillé de ce que Marie-Antoinette a souffert non seulement dans cette prison, mais aussi dans le donjon du Temple. Le travail que

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