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La dernière aventure du Prince Curaçao

— Monseigneur, que Votre Altesse royale daigne croire à toute ma reconnaissance pour l'insigne honneur qu'elle m'a lait en acceptant d'être mon Jiôte, ce soir.

Et le baron Mendelshonn, le juiissant financier, tête nue, s'inclinait devant le prince Frédéric-(iuilla\uno, (pii. au haut de l'escalier monumental. ])rcn;iil congé a])rès ce dînt-r-réceiilion <|ui \'(ii:iit de hiin' courir tout Paris.

-- Mon cluT baron, répondait le prince dans un sourire, si l'iionni-ur est i)our vous, le i)laisir est pour moi. A l)ienlt')l !

— A bientôt, monseigneur !

Et, après un échange de poignée de

mains, les deux homrîies se séparaient; le baron rentrait dans ses salons, ce pendant que le prince Frédéric-Guillaume, héritier de la couronne de Zélande, descendait les degrés, entre deux rangées de domestiques, immobiles comme des cariatides.

Une fois sur le trottoir de la rue Cambon, il releva le col de son pardessus et marcha dans la direction de la Madeleine.

Il souriait, heureux a la pensée du tour qu'il venait de jouer à son insupportable

chambellan, le vieux comte de Scherpenzeel-Terborg, que son oncle, le roi Guillaume-Adolphe, avait placé à ses côtés. Le prince Frédéric-Guillaume, qui avait en horreur toutes les réceptions mondaines et protocolaires et qui, depuis six ans en France, venait, pour la première fois, d'être reçu officiellement et avec la plus cérémonieuse étiquette, avait obtenu de son hôte, en fin de soirée, la permission de filer presqu'à l'anglaise, après avoir, dans un petit salon, salué la maîtresse de maison, quelques dames et serré une deirli-douzaine de mains.

Non, mais, quelle tête allait faire le vieux

chambellan et quelle mine effarée aussi allait montrer S. Exe. M. Booger, ambassadeur de Zélande, quand, après recherches, ils s'apercevraient du départ inopiné du prince, leur futur roi !

Et à cette pensée, le prince Frédéric- Guillaume souriait davantage.

— Comment, songeait-il, moi qui suis, j'ose le dire, le plus parisien des princes étrangers, moi qui ai en horreur le protocole et qui n'ai jamais voulu, depuis que je suis à Paris, être présenté sous mon titre, moi qui vis au boulevard et au Cercle, je dois supporter une façon de tutelle de la ])art de ce chambellan vieux jeu et de cet ambassadeur ancien style ! Heureusement que je sais mettre bon ordre à cela, ou je ne mériterais plus que mes amis m'aient joyeusement baptisé le prince Curaçao !

En effet, l'héritier du trône de Zélande, qui, entre la rue Diouot et la place de la Concorde, menait une vie de boulevardier modèle et dernier modèle, jouant gros jeu, soupant dans les restaurants de nuit en compagnie de belles empanachées, l'héritier du trône de Zélande s'était vu surnommé un jour ou plutôt une nuit de fête : le prince Curaçao.

C'était Marcel Baron, le jovial Marcel Baron, marchand de Champagne et ami inséparable de Frédéric-Guillaume, son maître en parisianisme aussi, qui avait octroyé ce sobriquet bien vite populaire à son royal élève.

Arrivé au boulevard, le prince jeta un coup d'œil sur les fenêtres illuminées du Cosmopolitan Club, et il hésita.

Allait-il monter?

Mais il réfléchit qu'il n'était, en somme, que dix heures du soir, et qu'il avait peu de chance de rencontrer là tous ses partenaires habituels.

Et il poursuivit son chemin vers l'Opéra, dans cette nuit claire et douce de mai, le cigare aux lèvres, heureux de se sentir vivre dégagé de toutes contraintes, redevenu enfin le prince Curaçao.

— Allons jusqu'au café Européen, monologua-t-il. J'aurai peut-être la veine de trouver Marcel Baron, et nous irons ensemble finir la soirée dans un music-hall quelconque. Ça me changera des gens du monde, Dieu merci !

Il allait donc, le pardessus soigneusement boutonné sur l'habit, le petit chapeau mou noir que la mode permet maintenant aux réceptions, la canne traînante, aspi-

Des gardiens de la paix conduisaient au poste des jeunes gens aux mines équivoques. ]

in 2010 with funding from

University of Ottawa

http://www.archive.org/details/ladernireaventOOmt

rant à larges bouffées le cigare de la rêverie qui s'épanouissait à ses lèvres.

Le boulevard présentait toute l'animation de ses belles soirées; il ruisselait de clarté; les terrasses des cafés étaient envahies par une foule de consommateurs; les promeneurs débordaient des trottoirs.

Le prince venait d'arriver à hauteur de la rue Caumartin, quand un brusque mouvement se produisit.

Des hommes, des femmes s'efforçaient de traverser la chaussée en courant, mal gré le danger d'être écrasés, comme pour échapper à une invisible poursuite; mais des gardiens surgis tout à coup sur la voie, au long des voitures, les refoulèrent sur le trottoir qu'ils venaient de quitter.

Soudain, le prince Curaçao sentit un bras se glisser sous le sien et une voix murmiu"a à son oreille :

— Monsieur, je vous en prie, laissez-moi prendre votre bras !

Il fit le geste de se dégager, mais le bras s'aj^puya encore plus fortement sur le sien et la voix inij^lora :

— Je vous en supplie !.., Vous me sauvez !

Intrigué ])ar cette bizarre aventure, le prince ne résista ])lus. 11 toiuua les yeux vers sa com])agne inopinée.

C'était imc fennne en cheveux, assez jolie, d'une trentaine d'années. Elle était très ]);\le et ses yeux exj)rimaient une émotion indicible.

— Mais qui vous menace? demanda-t-il?

— C'est eux !

— Eux? qui?

— Tenez !... eux... Tenez ! tenez ! Les voilà ! s'exclama-t-elle tout émotionnée, à voix basse.

Et elle désignait, d'une avancée du menton, trois hommes en chapeau rond, marchant de front à deux jms de distance et tenant ainsi la largeur du trottoir.

Ils croisèrent le couple et passèrent, en jetant, sans mot dire, un mauvais regard à la femme.

— Ah ! vous leur en avez bouché un coin, aux frères! s'écria la jiauvre fille en poussant un soupir de soulagement; et, vous savez, il y en a encore autant derrière nous !

— Mais, enlin, ([ui sont ces gens-là?..

— Les « mœurs !» 11 y a une rafle dans le quartier. Regardez !

Et elle désigna une douzaine de gardiens de la paix qui suivaient, conduisant au

poste de l'Opéra des jeunes gens aux mines équivoques et quelques femmes arrêtées un instant avant par les agents en civil.

Le prince se sentit rempli d'une immense pitié à la vue de ce bétail humain, razzié sans cause, au hasard d'une rencontre.

Aussi, quand eut disparu le lamentable défilé, ne songea-t-il pas à se dégager de l'étreinte persistante de sa compagne.

A présent, elle était tout autre.

Le sang avait reparu à ses joues et elle se répandait en remerciements :

— Ah! que vous êtes bon! Sans vous, y a pas à dire, j'étais emballée par ces vaches-là ! Je voudrais vous dire combien je vous suis reconnaissante !

— Mais non, mais non, riposta le prince, amusé par ces élans i)leins de verdeur et qu'il sentait sincères, je ne suis pas bon ! Vous ne me devez rien. Ce que j'ai fait ne m'a rien coûté.

— Écoutez, dit tout à cou]) la fille, vous n'allez pas voiis fâcher de ce que je vais vous dire, promettez-le-moi?

— Non, je ne fnc fâcherai pas.

— Eh bien, malgré que vous soyez un beau monsieur et que je ne sois qu'une ])auvre iille, faites-moi un plaisir! Vous avez l'air d'un si bon type !

■ — Ouel plaisir?

— Ne soyez i)as lier et venez avec moi boire un verre !...

A cette proposition inqjrévne, le prince ne jnit s'emi)êcher de rire.

Mais la fennne insista.

— Qu'est-ce (pie ça vous fait? Je vais vous conduire dans un petit troquet de la rue Caumartin où l'on est chez soi. Personne ne nous verra !

Le ])rince se révolta à la pensée qu'on l)ouvait le sou])çonner d'avoir j^eur de se compromettre, lui qui avait donné pour base à sa vie entière le mépris le plus absolu du qu'en-dira-t-on.

D'ailleurs cette aventure l'amusait iniiniment. Aussi répliqua-t-il vivement :

— Mais je n'éprouve nulle honte à me montrer en votre cominagnie. Je suis prêt à vous suivre.

— Ah ! chic ! s'exclama la fenune. et vous savez, c'est moi (pii régak- !

— Ah ! cette fois, je n-fuse !

— C'est bon, c'est bon ! W'iiez toujours, on verra bien !

VA elle entraîna le ]»rince dans la rue Caumartin.

Elle s'arrêta non loin de la gare Saint-

Lazare et poussa la porte d'un petit marchand de vins :

— Cette fois, dit-elle, nous voilà à l'abri et zut pour les flics !

C'était une étroite boutique, en forme de boyau, éclairée par un unique bec de gaz.

Autour du comptoir, debout, se tenaient plusieurs femmes, les rescapées, qui commentaient les incidents de la rafle.

— Tiens, Célina ! Alors, tu y as coupé?

— Un peu, mon neveu, et grâce à monsieur ! ajouta-t-elle en poussant le prince devant elle, et il était moins deux !

Et elle entama l'histoire de son sauvetage, exaltant le dévouement, l'abnégation, la bonne grâce de son cavalier sur un mode dithyrambique.

On eiît pu croire qu'il l'avait défendue au péril de sa vie contre une nuée d'argousins, armés jusqu'aux dents.

— Ah ! ils en ont fait une gueule, les roussins, quand ils m'ont vue avec monsieur ! Ils roulaient des châsses ! Mais, pour me toucher ou me dire un mot, y avait pas plan, l'homme était là !

Le prince, gêné, se défendit :

— Mais non, mais non ! Je n'ai rien fait ! Je n'ai fait qu'accepter votre bras.

Mais ses protestations étaient étouffées par la verve reconnaissante de Célina qui ne tarissait pas.

— Et maintenant, asseyons-nous et buvons un coup ! On l'a bien gagné ! Patron, quelque chose de bon ! Ce que monsieur aimera mieux !

Le prince et Célina prirent place à une petite table et le patron s'approcha :

— Je recommande à monsieur un petit marc de Bourgogne extra, qui me vient du pays et qui est de première !

— Va pour le marc de Bourgogne !

Le prince rabattit le collet de son pardessus qu'il déboutonna ensuite et apparut aux yeux de Célina en cravate blanche et chemise de soirée.

Elle resta un instant interdite, puis :

— Mais vous êtes un monsieur de la haute ! Et dire qu'il y a des gens qui prétendent qu'il n'y a pas de gens chic dans la noblesse ! Eh bien, maintenant, ils n'ont qu'à venir me raconter cela, à moi ! Mais un calicot m'aurait foutue entre les mains des agents, tandis que vous...

— Mais non, reprenait le prince, vous avez tort ! Il y a des hommes galants dans tous les mondes et tout galant homme doit protection à la femme.

— Vous dites cela parce que vous êtes bon naturellement, mais on voit bien que vous ne vivez pas comme nous ! Si vous saviez ce qu'on rencontre de crapules chaque jour, plus que d'honnêtes gens!...

— Pour sûr ! appuya d'une seule voix le chœur des femmes.

— Mais il y en a qui vous mettraient plus bas que terre s'ils l'osaient et si on se laissait faire !

Et comme si l'œil bienveillant et doux du prince l'invitait à la confidence, tout en sirotant son petit marc, elle lui raconta en quelques mots sa vie.

Elle s'appelait Célina. Elle était fille d'une blanchisseuse de Saint-Ouen, restée veuve toute jeune et qui, collée avec un déménageur, s'était très vite désintéressée d'elle.

Aussi n'avait-elle pas été longue à tourner mal. Elle avait mené, dès l'âge de seize ans, une vie du diable, puis le hasard lui avait fait rencontrer un garçon, qui, lui aussi, avait eu des aventures de jeunesse, mais que certaines circonstances heureuses, avait, disait-elle, ramené au bien.

Adolphe ■ — c'était son nom — l'avait convertie et ils formaient tous deux un petit ménage bien uni et jouissaient de la considération des voisins. Ah ! on pouvait demander à Saint-Ouen des renseignements sur eux, même au bureau du (( quart », et on serait édifié !

Le matin, elle mettait tout en ordre chez elle, aidée de son époux — car ils étaient dans leurs bois, comme de vrais bourgeois ! — et faisait son marché.

Après déjeuner, tous deux descendaient dans Paris. Ils dînaient au Sébasto avec des amis, puis elle se rendait à son travail, tandis qu'Adolphe commençait une interminable manille, qui se prolongeait jusqu'au dernier Métro.

Quant à elle, elle n'avait pas de quartier atliitré. Dans divers arrondissements, où elle se rendait à des jours déterminés, elle s'était assurée une petite clientèle.

A onze heures, généralement sa journée était faite. Elle allait rejoindre Adolphe et tous deux regagnaient Saint-Ouen.

— Aujourd'hui, conclut-elle, j'ai fait la fête et j'ai failli écoper. Ça aurait été bien fait pour moi ! Je me suis attardée avec des camarades et puis maintenant, au heu d'être tranquillement en train de roupiller chez moi, me voilà en carafe, rue Caumartin ! Adolphe doit être d'une inquiétude !

Elle poussa la porte d'un petit marchand de vins.

Quant à moi, j'ai eu une rude souleur ! Si ça m'a fait tant d'effet de me voir poursuivie, c'est que je peux m'en vanter, moi, je n'ai jamais été laite !

— Mais vous risquez beaucoup, dit le prince, les rafles doivent être fréquentes.

— Mais non, en temj^s ordinaire, il n'y a pas de danger pour moi... Je vous ai déjà expliqué. Je suis une fille tranquille, rangée des voitures, estimée de mes clients, qui me restent fidèles, parce qu'ils me savent honnête, gentille et pas pétardière. J'arrive à un jour fixe dans chacun de mes quartiers. Or, les rafles n'ont lieu qu'entre dix heures et minuit. A cette heure-là, souvent, je suis déjà bâchée. Ça aurait été d'autant plus malheureux que j'aie été faite aujourd'hui, que la rafle de ce soir n'avait sûrement pas, à ce que j'ai vu, été organisée contre les femmes. Le quartier de la Chaussée d'Antin, c'est le quartier des « lopcs ». On ne voit que ça autour du Grand-Hôtel. C'est eux surtout qu'on a voulu embarquer et tant pis pour les femmes qui se sont trouvées à tiavers !

Célina expliqua le mécanisme des rafles.

A onze heures, la brigade des moeurs, composée de six à huit hommes, se sépare en deux.

S'il est, comme aujourd'hui, (question d'opérer sur la Chaussée d'Antin par exemple, la moitié des agents barre le trottoir en partant de la ^Madeleine et marche à la rencontre de l'autre moitié qui part de la rue Drouot. Il n'y a de ressources pour les femmes que de s'esquiver dans les rues adjacentes ou de traverser le boulevard pour passer sur le dcu^iième arrondissement, mais les embarras de voilures et les gardiens de la paix jMévenus et postés un peu partout, couix^nt la retraite aux fuyards.

Ceux ou celles cpii n'ont pu se réfugier nulle ]iart se trouvent pris connue dans les mailles d'un filet.

Les « mœurs » les cueilUnt au ])assage et les remettent a\ix mains des gardiens qui suivent, j^rêts à prêter main-forlc.

— Et à cette heure-ci, si je n'avais ])as trouvé votre Inas, termina Célina, je serais bouclée avec les caniaros !

Elle consulla la pendule et s'écria :

— Ah ! zut ! à force de causer, on oublie l'heure ! Il faut que je me troUc

Puis, connue si une idée subite venait de lui traverser la cervelle, elle se pencha à l'oreille du piinre :

— Qu'est-ce que vous faites, ce soir?

demanda-t-elle brusquement.

— Mais je rentre chez moi.

• — \''otre femme ne vous attend pas?

— Oh ! Dieu, non !

— Eh bien ! savez-vous, vous allez venir avec moi, oui, au Sébasto ! On retrouvera Adolphe et les amis ! \'ous verrez des bons garçons, qui vous feront fête pour le service que vous m'avez rendu. Voyons, ça y est-il? On rigolera !

— Non ! non ! dit le prince en souriant, c'est impossible !

— Que vous êtes drôle ! Vous n'aurez rien à dépenser, je vous jure ! On n'est pas sans le sou, vous savez !

— Mais il n'est pas question de ça !

— Alors, pourquoi, non? Vous verrez comme Adolphe sera content !

Cette fois, l'aventure prenait des proportions tout à fait inattendues et le prince s'amusait tellement dans ce milieu absolument inconnu de lui, qu'il se sentait au fond du cœur mordu du désir d'accepter.

Il s'était livré dans sa vie à bien d'autres excentricités !

' Qui pouvait le retenir? La peur? Non, il était brave naturellement et il se sentait fort tranquille en compagnie de cette femme qui lui devait la liberté.

Il avait fait maintes fois la tournée classique des Grands Ducs, sous la conduite de ]ioliciers. Il avait visité des rei-)aires classés, étiquetés, encombrés d'une figuration disciplinée de bohèmes et de miséreux, mais il n'avait jamais vu de près et en liberté ce monde d'apaches, dont les journaux, chaque jour, célébraient les exploits.

N'était-ce i)as ime occasion unique de les observer? Et il songea à ce calife oriental, (pii parcourait, vêtu en mendiant, les ruelles de sa capitale, curieux de s'éclairer sur les besoins de son j^euple et île tout voir de ses ]M"opres yeux.

Lui aussi était destiiu' à devenir un jour un conducteur d'honunes et qui sait si une excursion tlans lui jiareil montle et sous de tels ausjiices, ne constituerait ]>as pour lui une juéeieuse leçon de choses?

11 eut peur de reculer, s'il tergiversait plus longtemiïs. La curiosité l'i-mportait.

Il SI' leva et dit à Célina :

— YAx bien ! allons voir Adolphe!

— Chouette ! fit Célina en ballant îles mains. On ne va jxis s'ennuyer!

Il ai)|)rocha du comptoir et demanda :

— Couibicn vous df)is-je?

— Rien, inonsieiir, répliqua aiinablcnicnt lo patron. C'est payé !

— Ah ! mais non, je ne veux pi\s '.

■ — Pensez- vous! criait Célina toute joyeuse.

— Alors, voulez- vous offrir à toutes ces dames une tournée générale de ce qu'elles voudront, dit le prince d'un ton tout à fait démocratique.

— Mais non, mais non ! riposta Célina. ■ — Je l'exige ! reprit tranquillement

Frédéric-Guillaunie.

Et il appuya sa main sur le bras de la fille en la regardant d'un œil si plein d'autorité qu'elle n'osa insister.

• — Alors, c'est bien, fit-elle, vaincue, buvons toutes à mon sauveur ! A propos, comment vous appelez- vous? Ce n'est pas commode pour vous parler?

— Frédéric !

— Un joli nom ! J'.i ruaimenant, bonsoir la compagnie !

Ce prince sortit, accompagné jusque dans la rue, j^ar les respectueux saluts du patron et des femmes.

Dehors, il héla un taxi.

• — Où allons-nous? demanda-t-il à Célina.

— Au Sébasto ! On fera signe au cocher quand il devra s'arrêter. En route !

■ — C'est égal, dit l'une des femmes qui venaient de rentrer chez le marchand de vins. En voilà une veinarde, cette Célina !

— Et une roublarde ! ajouta une autre. Quand elle fait un chopin, elle le fait beau ! Elle peut rentrer en retard ce soir, son homme ne l'engueulera pas '

A onze heures du soir, le Lapin ne comptait plus que trois consommateurs, trois habitués qui, en face du haut comptoir du bar, cartonnaient attentivement tout en causant.

C'était Patte-Folle, un rouquin d'une vingtaine d'années, à la nuque violente, dont un crochet de fer remplaçait un des bras absent, perdu dans une rencontre avec ceux de la Beaubourg; Son-Pied, camelot quand il n'était pas monte-en-l'air, un blondinet à la moustache rare et aux yeux singulièrement bougeurs, récent déserteur des bat' d'Af, et enfin, le Zouave des Deux- Moulins, l'aîné, le doyen, un solide brun de trente-cinq ans, à la "carrure massive, que guettait la relégation.

Les trois hommes, complets à carreaux, cheniises de couleur sans faux-col et chapeaux ronds, jouaient leur habituelle manille, ce pendant que leurs « dames » , au dehors, dans les ru^s et sur les boulevards, s'employaient.

Derrière son comptoir, le jktc Anatole, ancien fort des Halles, prétendait-il, mais

plus certainement ancien marlou, s'absorbait dans la lecture d'un journal du soir. Dehors, dans la rue Rambuteau, près des Halles, les voitures de maraîchers commençaient leur stationnement nocturne en attendant l'heure d'être déchargées.

— Ben, dit Son-Pied en brouillant les cartes, cinq parties de suite... Je crois que je vous ai, ce soir, les poteaux !

— C'est vrai ! acquiesçai,le Zouave des Deux-Moulins; heureusement que nous n'en sommes pas à un glass près, sans ça, qu'est-ce qu'on s'enverrait comme dèche, n'est-ce pas, Patte-Folle?

Celui-ci eut un grognement et, repoussant de son unique main son verre, déclara : I

— Tu parles pour toi, le Zouave, parce que la Rouquine sait travailler et ne te laisse jamais sans le rond, tandis que moi !...

— Oh ! protesta Son-Pied, en donnant les cartes, toi tu n'as pas à te plaindre de Julie la Bringue ! Si toutes les gonzesses du rade savaient en faire comme celle-là, il y aurait moins de broches obligés de se faire dénicheurs pour briffer !

— D'accord ! Julie est une bonne fille, je n'en disconviens pas.

— Alors de quoi te plains-tu?

. — Pas d'elle, mais de la guigne ! Depuis une semaine, elle passe à travers tout le temps. Vous savez que Julie ne travaille jamais sans Léontine. Voilà plus de deux ans qu'elles sortent ensemble ; et elles s'accordent bien; elles ont une façon de s'entr'aidcr pour lever les miches que c'a en est touchant. Je sais bien qu'il y a des copains qui jacassent sur cette amitié-là et envoient des pépins qui ne sont pas de saison, mais moi, j'ai toujours haussé les épaules. Si on devait faire attention à tous 1rs vannes des gens, on n'en finirait pas. Il y a dos gens qui ne se plaisent qu'à salir le monde. J'acceptais donc la combinaison Julic-Léontine et je n'avais qu'à m'en louer, d'autant i)lus que Léontine est une fille sérieuse qui n'a jamais abandonné son homme, un de mes poteaux, le petit Louis,

en ce moment-ci à lombre pour deux crains. Léontine vient en aide à la famille

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de petit Louis, ne la laisse manc^uer de rien, pas plus la mère de mon pote que son petit frère; sans comjiter, bien entendu, ce qu'elle peut faire passer à son homme, C'est une vraie largue, celle-là, pleine de bons sentiments, ce qui prouve, entre parenthèses, que lorsqu'on a été bien élevé, il vous en reste toujoius quelque chose.

Rendu loc[uace par les séries de petits verres, Patte-Folle continua :

— Eh bien, vo\is ne savez i)as ce (jui m'est arrivé, il y a huit jours? Léontine a disparu. Paraît (pic I^idochard, le gros marchand de viande du l^ar Tunisien, l'a décidée à se mettre en maison. Du cou|) Julie s'est affolée et ne fait plus rien, et le peu qu'elle fait, c'est juste p:)ur la croûte.

— La croûte! ("/est déjà ça, ])()sa sentencieusement le Zouave des Deux-Moulins. Allez, mes petits, (piand on a la tôle et lacroût(;, faut pas se plaindre, croye/,-moi. J'ai de l'expérience.

— Je ne dis pas le contraire, api)uya Patte-Folle. Bien sûr que la croûte et la

tôle, c'est le principal, seulement de temps en temps, ça ferait plaisir d'avoir un peu de pèze pour faire la nouba !

— En voilà un homme sérieux ! plaisanta Son-Pied. Tu ne penses qu'à la nouba; tu n'arriveras à rien. Tiens, joue donc. Atout, cœur !

Les trois hommes s'attentionnèrent silencieusement au jeu; ce fut encore Son- Pied qui gagna.

Un écœurement vint alors à Patte-Folle.

Il rejeta les cartes.

— Nom de Dieu de guigne ! Ah ! moi, je ne joue plus. Je n'ai pas envie de me faire rincer jusqu'à mon dernier rond !

— D'autant, ajouta le Zouave, qu'il commence à être tard... Onze heures dix ! Qu'est-ce qu'elles font donc nos poules, ce soir?

— On aurait peut-être eu raison de faire comme Adolphe et le Costaud, d'aller audevant des mistonncs; elles travaillaient ce soir entre le faubourg Montmartre et l'Opéra; par les boulevards on les aurait sûrement rencontrées, dit Patte-Folle.

— Savoir ! intervint Son-Pied. On peut se croiser. Et puis, vous coupez dans ce que Bébert est venu annoncer tout à l'heure que les bourgs étaient par là?

— Dame, fît le Zouave. Pourquoi pas?

Ça n'a rien d'impossible.

— En tous les cas, ce que je vois de plus

clair, c'est qu'il est plus de onze heures et que nos femmes ne sont pas plus ici les unes que les autres. Il n'y a pas plus de Célina que de Marie, que de Julie ou que de Mimi-l' Asperge !

— Ah ! Patte-Folle ! tu t'en fais des idées! blagua encore Son-Pied. Je te croyais plus fort que ça !

— Pourquoi !

— Un homme du Sébasto ! Se creuser le ciboulot pour des giries, des boniments d'un Bébert, un mec pas dessalé, un vrai demi-sel, un monsieur le bon, qui passe son temps à se faire faire marron sur le tas dans des fric-fracs de cave !... Vous savez bien tous les deux qu'il sort de Poiss' pour une partie de monte-en-l'air de rien du tout... Il n'avait même pas fourgué deux signes de fringues chez le pégalle ! Tiens, Patte-Folle, ajouta Son-Pied glorieusement, je suis bon fieu. C'est moi qui rince !

Et élevant la voix :

— Père Anatole ! une autre tournée !

Le marchand de vins interrompit sa lecture et vint servir ces messieurs.

— Tu diras ce que tu voudras, lit Patte- Folle, en hochant la tête. J'ai des sales pressentiments.

— Des pressentiments, c'est bon pour chattes. T'es comme les gonzesses, alors !

— Comme les gonzesses ! s'insurgea Patte- Folle. Non, mais traite-moi donc tout de suite de...

Le Zouave des Deux-Moulins intervint :

— Allez ! allez ! Assez de boniments ! Vous n'allez pas vous engueuler, quoi ! Buvez et foutez-moi la paix !

Mais Patte-Folle faisait une tête mauvaise, serrait les dents en les montrant à la façon des dogues. On sentait que le manchot n'était pas ce soir dans ses bons jours.

Tout à coup la porte du bar tourna violemment sur ses gonds et Célina, suivie du prince Curaçao, fit son entrée, bruyante.

— Tout ça de monde ! s'exclama-t-elle.

Et mon homme, Adolphe, où qu'il est?

— Tiens, voilà Célina, prononça Son- Pied en se retournant. Tu viens rejoindre ton homme?

— Bien sûr.

— Eh bien, il est justement parti à ta recherche il y a à peu près une demiheure, avec le Costaud.

— En voilà des idées, de venir à ma recherche ! fit Célina en s'asseyant.

Et, au prince :

— Prenez une chaise; on ne les paie pas ici, c'est pas comme à l'église.

Le prince Curaçao prit place à la table, son pardessus toujours hermétiquement fermé et le col doublé. Un coup de poing « à l'artiste » dans son chapeau mou achevait de le rendre très incognito.

Cependant Célina expliquait : ,

— Monsieur est un ami, un nouvel ami, que je voulais présenter à Adolphe pour qu'Adolphe lui serre la main, car, vrai ! il vient de m'en rendre un de ces services !...

— Oui? firent les amis intéressés.

— Il vient de me sortir des mains de la pohce, tout simplement ! Sans lui, j'étais faite !

■ — Ça, c'est épatant ! déclara le Zouave des Deux-Moulins en se rapprochant ainsi que ses deux compagnons, du prince.

— Mais non, protesta faiblement l'altesse. J'ai fait tout simplement ce que n'importe qui aurait fait à ma place !

Célina protesta, et, comme deux autres filles entraient, la Boscotte et la Mômesans-Dents, elle les appela :

— Oui, prononça-t-elle en prenant une pose à la M™® Angot, faut que tout le monde le sache... Vous êtes un homme extraordinaire, et des types comme vous on n'en rencontre pas souvent. Ah ! ils en faisaient une gueule, les roussins, quand vous avez pris mon bras et que vous les avez regardés sous le nez ! Ali ! si tu avais vu ça, la Boscotte, ils en bavaient !

Et jetant une pièce de cent sous au père Anatole :

— Tenez, père Anatole, poursuivit-elle, voilà une thune, c'est moi qui régale !

— Par exemple, dit le prince en fouillant dans sa poche, je ne souffrirai pas...

— Vous avez casqué la voiture, chacun son tour !...

Le Zouave des Deux-Moulins tendit sa main à Curaçao :

— Je suis de l'avis de Célina; c'est épatant. Vous me bottez, j'aime les gens courageux.

— Le Zouave a raison ! approuvèrent les autres.

On fit cercle autour du prince, on l'obligea à s'asseoir au milieu de l'attention et de la sym])athie générales.

Frédéric-Guillaume n'en revenait pas.

Cet accueil enthousiaste, l'amitié soudaine qu'il lisait sur tous ces visages l'étonnait. Habitué qu'il était jusque-là à considérer comme des voyous et des crapules tous ces

souteneurs et toutes ces filles dont les journaux enregistraient chaque jour les sauvages exploits à la rubrique des faits divers, voilà que brusquement ils se révélaient à lui comme de braves gens, assoiffés de reconnaissance.

On voulait trinquer avec lui, on lui souriait : le Zouave des Deux-Moulins, e<inballé, le traitait en poteau ; Patte-Folle luimême, oubliant momentanément ses malheurs, déridait son front et versait coup sur coup des petits verres au prince et à la société, cependant que Célina contait pour la vingtième fois l'acte courageux de son sauveur à la Boscotte et à la Mômesans-Dents, deux vieilles rôdeuses du boulevard Sébastopol, en cheveux et en tablier.

— Vous n'êtes pas d'ici? questionna aimablement le Zouave des Deux-Moulins en s'adressant à Frédéric- Guillaume. Je connais tous les gens du quartier et je ne vous ai jamais vu.

— Non, confessa le prince, je n'habite pas dans ces parages.

— Et vous n'êtes sûrement pas d'une équipe de Montmartre ou d'ailleurs?

Ou' est-ce que vous faites?

~ — Mon Dieu... dit le prince, hésitant, pris au dépourvu.

Célina intervint :

— Qu'il fasse ce qu'il voudra, c'est un brave homme... Et il les a^dans le nez, les roussins, faut voir !

Le Zouave considéra le prince.

— Vous, prononça-t-il, je parie que je devine votre métier...

— Allons donc ! Dites pour voir ! s'égaya Curaçao.

— Rien qu'à votre mine, à votre allure, je sens que vous êtes un homme distingué. Vous devez être dans les bureaux, vous, dans quelque chose de chic, dans la commission? Pas vrai?

— Tout juste ! déclara le prince, heureux de s'en sortir et prodigieusement amusé.

Le Zouave triomphait.

— Ah ! c'est que moi, voyez-vous, je suis perspicace; je ne me trompe jamais... Rien qu'à votre genre, vous m'avez rappelé un de mes cousins qui est chez un commissionnaire en marchandises de la rue de l'Ëchiquier... Et comme vous avez l'air d'être habillé, je vais encore vous dire quelque chose qui va vous épater.

— J'écoute, prononça l'altesse.

— Je parie que ce soir vous avez dîné chez votre patron?

— C'est trop fort, sourit Frédéric- Guillaume; on ne peut rien vous cacher.

— Ah ce Zouave ! s'exclamèrent les amis avec admiration. En voilà une tête,

un malin ! . j i • u

Et là-dessus, nouvelle tournée de kirsch, commandée par Céhna. Et comme le prince voulait sortir de l'argent:

— Plus souvent ! lançait-elle. Vous sauvez le monde et c'est vous qui rinceriez !

Eh bien, ça ne se serait jamais vu, des choses comme ça !

Enfin, sur son insistance, le jM-ince obtint le droit d'offrir une tournée générale.

Il s'amusait follement dans ce monde complètement insoupçonné de lui. Et, volontiers, il établissait un parallèle entre ses arnis de fête et de cercles, les gens à peu près de son monde, hypocrites, sournois et quelquefois tapeurs, et ces gens, qui l'accueillaient à bras ouverts, lui offraient leur tabac, des consommations, tout ce qu'ils possédaient, avec une cordialité, une franchise incomparables.

' Et il souriait de pitié en pensant à ce que les journalistes écrivaient de ce monde-là. Des apaches? des buveurs de sang? des sauvages? des gars tuant pour dix sous, pas même, pour rien, pour le plaisir? Pas du tout ! Et il fallait l'imagination déréglée et la fantaisie de rédacteurs à court d'informations pour conter des bourdes pareilles !

Ce Zouave des Deux-Moulins, ce Son- Pied, ce Patte-Folle, des gens qui jouaient à la manille, comme tout le monde, et pas sanguinaires pour un sou, et accueillants, et de caractères ouverts comme pas mal de gens du monde ne l'étaient pas !

— Une cigarette, monsieur Frédéric?

proposait le Zouave.

— Merci, j'en ai; je vais bientôt avoir fumé tout votre paquet.

— • Oh ! vous savez, quand il n'y en aura plus, le bureau de trèfle n'est pas loin.

— Prenez-en plutôt une des miennes.

— Du tabac jaune? Ah, ça, oui; ça me rappelle l'Algérie, quand j'étais aux zoua-

, ves... C'était le bon temps.

— Avec ça que vous ne vous donnez pas encore du bon temps ! fit le prince. Vous n'avez pas l'air de vous ennuyer.

— Quand les affaires marchent, non...

seulement ça ne marche pas toujours... Et il y a des moments où il y a de la baisse.

— Et de la guigne, ajouta Patte-FoUc.

— ■ Bah ! dit Son-Pied, on s'en sort toujours, pourvu qu'on ait le signe journalier...

— Tu parles comme cela parce que t'es un veinard, un chanceux ! s'exclama Patte- Folle. Tu as une femme exceptionnelle !...

— Ah ! s'exclama le prince intéressé.

Monsieur Son-Pied a une femme...

— Oui, déclara modestement Son-Pied; une bonne fille, Amélia... J'en suis content... Elle marche bien... Les i)remiers

temps, évidemment, s'pas, m'sieu Frédéric, ça n'a pas été tout seul... A fallu que je l'houspille un peu... Mais je l'ai bien vite mise à la redresse, et un lundi que vous viendrez avec moi manger une friture en ]\Iarne, vous verrez comme c'est dressé... Ouand il vous j)laira. Je suis votre homme !

— Pourquoi pas? sourit le prince. Je connais Nogent; il y a de bons petits coins.

— Oh ! vous ne connaissez certainement pas ceux dans lesquels je vous emmènerai, parce que vous, n'est-ce pas, on peut vous emmener partout, vous êtes un ami.

— Alors, vous êtes content? s'informa l'altesse royale.

— Voyez- vous, monsieur Frédéric, tout ça, c'est une question de veine... Faut tomber sur de bons numéros et naturellement faut aussi avoir l'œil, car si vous n'avez pas l'oeil, avec la meilleure poule, il n'y a rien à frire... Les femmes, voyez- vous, n;onsieur Frédéric, c'est un peu comme les chevaux, faut que ça soit pris de bonne heure et mené à la baguette.

— Ça, c'est vrai, avoua Célina. Je suis reconnaissante à Adolphe de m'avoir mise sur le bon chemin... Et, comme je vous le disais, m'sieu Frédéric, quand nous nous sommes connus tout à l'heure, chez le troquet de la rue Caumartin, si je suis arrivée à être ce que je suis, c'est à Adolphe que je le dois.

— Je ne lui fais pas dire, hein? triompha Son-Pied. ^Maintenant, poursuivit-il en s'adressant au prince, avoir une femme en maison, ça ne veut pas toujours dire qu'on est à l'abri des avaros, vous savez, monsieur Frédéric... Parce qu'au fond, c'est aussi gâché que tout le reste.

— Comment ça?

— Vous allez comprendre, car vous êtes intelligent. Avec tous ces tas de radeuses qui marchent presque à l'œil, les hommes n'y vont plus, dans les maisons ! Dans le temps, je ne dis pas non. C'était bon, excellent... Il y avait des femmes qui rapjiortaient à leur homme jusqu'à des deux trois sacs par semaine. C'était le chic temps ! On pouvait, l'été, s'offrir des villégiatures en Marne, du canotage du matin au soir, et voir arriver en confiance le lundi, le jour où madame était de sortie, sûr (qu'elle effaçait l'ardoise cliez le bistro ! Mais aujourd'hui, c'est la décadence ! Quand on a le sigue tous les jours, c'est beau !

— Enfin, tu l'as. toi. le sigue tous les

jours, faisait Patte-Folle à Son-Pied qvii répliquait ricaneur :

— Et même un peu plus, parce que moi j'ai la veine et la manière. Les femmes me gobent, c'est pas de ma faute. Et j'en sais plus de dix qui se mettraient sur la paille pour que je ne manque de rien !

— Vraiment? interrogeait le prince.

— C'est comme je vous le dis, poursuivait Son-Pied, la figure épanouie de bonheur. Tenez, m'sieu Frédéric, vous n'auriez qu'à faire un tour avec moi et je vous en montrerais des poules amoureuses !

— Oh ! oh ! grognait Patte- Folle.

— Il n'y a pas de « oh ! oh ! » qui tiennent. Je Suis toujours prêt à prouver ce que j'avance. Ah! ce ne sont pas les propositions qui me manquent et s'il fallait que j'écoute toutes les gonzesses, je serais bien vite sur le flanc !

Et Son-Pied se souriait avec complaisance, ce pendant que le Zouave des Deux- Moulins puisait à même le paquet de cigarettes de tabac blond que le prince avait laissé sur la table.

— Avec tout ça... dit Célina.

Elle n'acheva point. La porte du bar s'ouvrait pour livrer passage à une grande fille rousse,étonnamment en chair et d'une beauté bien plastique, une véritable belle bête de luxe et de luxure dont les yeux du prince s'ébahissaient.

Commeiit une aussi jolie fille de vingtcinq ans, tout au plus, à la peau si blonde et au port aussi altier pouvait-elle rester sur ce boulevard Sébastopol,en cheveux et en tablier, alors qu'elle aurait été à sa place parmi les reines de la fête parisienne ?

— La Sirène ! murmura à son oreille Célina. Elle est chouette, hein?

— Superbe !

— Oui, mais une rosse ! En voilà une qui fait marcher les nommes à la baguette ! Ça se voit, d'ailleurs, rien qu'à ses mirettes. Allumez-les !

La Sirène venait à la table et le Zouave, sans mot dire, lui approchait une chaise.

— Merci, le Zouave, acceptait-elle; j'suis en veine, ce soir.

Et au père Anatole ■.

— Un glassl commandait-ell~.

Le prince, touché au vif par la beauté de la nouvelle arrivée, offrait galamment :

— Prenez donc quelque chose avec nous, La Sirène examinait, détaillait Frédéric- Guillaume des pieds à la tête, étonnée de ne pas le connaître.

Mais Célina se chargeait tout de suite d'éclairer la situation :

— C'est m'sieu Frédéric, expliquait-elle à la belle fille, un homme épatant. Y m'a retirée des pattes des roussins, tout à l'heure, dans une rafle sur le boulevard.

— Un poteau, achevait le Zouave, un bon fieu! Il n'est pas de chez nous, il serait digne d'en être.

— Sûrement, approuvait le chœur des amis.

La Sirène avait alors un sourire aimable à l'adresse du prince.

— Alors, faut que je trinque avec vous ! Puisque vous avez fait ça, vous me bottez ! C'est crâne 1

Frédéric-Guillaume s'inchnait. A force d'entendre répéter sur tous les tons qu'il avait accompli une action d'éclat en offrant son bras à Célina, sur le boulevard, peu à

peu il en arrivait à s'en persuader luimême.

Puis, la vision de la Sirène venait de lui fouetter le sang.

C'était comme un coup de désir qui lui venait au cœur, allumait dans ses veines comme une traînée de soufre.

Et pourtant, il était bizarrement impressionné, car le regard de la Sirène coulé entre deux paupières membraneuses ombragées de longs cils, avait quelque chose de fascinateur et de répulsif à la fois.

C'était un regard de tigresse assoiffée de sang, ou mieux de reptile.

Oui, en vérité, un véritable regard vipérin, qui linit par gêner le prince étrangement.

Rapidement, il se sentit mis en garde contre cette femme, pourtant d'une si réelle beauté.

— J'aime les hommes dans votre genre, lui décocha la Sirène, ça change de tous ces mômes et de toutes ces poules mouillées qui pullulent sur le Sébasto et aux Halles.

— Vous êtes chouette pour les hommes, madame la Sirène ! blagua Son-Pied.

— Les hommes ! déclarait dédaigneusement la belle fille, ben, s'il n'y a que la galette que je refile aux hommes pour les entretenir, y pourraient tous se les caler avec des briques jusqu'à la Saint-Glinglin !

La société s'esclaffa.

— Plus souvent que je prendrais un homme, continua la Sirène crâneuse, pour voir de la misère et recevoir des coups ! Je suis trop marlouse pour ça et j'aime trop ma liberté.

— Bien dit, approuva le prince.

— Pourtant, objecta le Zouave des Deux-Moulins, une femme a toujours besoin d'un homme.

— Ça dépend ! fit la Sirène.

— Y a pas de « ça dépend » qui tienne, renchérit Patte-Folle, faut qu'une femme ait un homme, sans ça y a pus de travail possible. Ça serait du beau si les marmites s'émancipaient. Où irions-nous, grand Dieu, et comment boufferait-on !

— Et puis, dit sentencieusement Son- Pied, vous voyez d'ici, monsieur Frédéric, ce que ça en ferait du propre ! Mince de gâchis ! Ah non, je ne suis pas pour les femmes sans homme. D'abord, c'est lui mauvais exemple, ça dégraîne les autres femmes !

La Sirène haussa les épaules avec pitié.

— Ne les écoutez donc pas, m'sieu Fré-

déric, tout ça c'est des boniments ! Vous comprenez bien que je m'en fiche pas mal que je sois un mauvais exemple. Je m'en tamponne le coquillard. D'ailleurs des hommes, j'en ai comme je veux. Toujours cinquante à mes trousses. Je n'ai que l'embarras du choix. Un coup de châsses et je lève un béguin. Oh ! je ne m'en prive pas, et de temps en temps, quand ça me prend, je m'offre vingt-quatre heures d'amour avec un môme girond, pour qui y a toujours le signe à la clef.

En même temps, elle coulait un regard au prince.

— Vous êtes franche, au moins, déclara Frédéric-Guillaume.

— Tout ce qu'il y a de franche et d'affranchie, m'sieu Frédéric ! répondait la Sirène en allumant une cigarette à la cigarette même de l'altesse royale.

Et plus bas, les yeux dans les yeux, elle lui décochait en phrases brèves :

— Ainsi vous, je vous le dis sans façons, vous me plaisez, vous avez une figure qui me revient, des mains blanches et des façons pas comme tout le monde. Quand vous voudrez...

— ■ Je ne dis pas non, la Sirène, répliquait Frédéric-Guillaume, amusé de cette déclaration véritablement inattendue.

C'était bien la première fois qu'une femme s'offrait à lui si spontanément et dans de telles conditions !

— Bon, s'égayait le Zouave, voilà la Sirène qui veut lever m'sieu Frédéric.

— Pardon, intervenait Céhna, m'sieu Frédéric est à moi et s'y veut se marier, je me charge de lui trouver une femme !

La Sirène se levait :

— V'ià Cclina qui fait sa jalouse ! déclarait la belle fille, je le dirai à Adolphe, Célina !

— Oh ! Adolphe sera de mon avis.

— En attendant, ajouta la Sirène, la main sur le bec-de-canne de la porte, je vais faire un tour aux Gravilliers, moi, j'en pince pour le guinche, ce soir.

Et coulant toujours un regard au prince :

— On vous y verra? demandait-elle.

Mais, sans attendre de réponse, elle sortait.

— Bon voyage, ronchonait la Boscotte, en voilà ime crâneuse !

— Le fait est qu'elle tient le rade à elle toute seule, ajoutait la Môme-sans- Dents; quand elle a passé dans un coin, y a plus

rien à refrire pour les autres. C'est dégoûtant !

— Le fait est qu'elle est belle fille, déclara le prince, et qu'elle mérite bien son nom de Sirène.

— Oh ! m'sieu Frédéric, conseillait le Zouave, je vous souhaite pas de tomber sous sa coupe. C'est vrai que c'est une belle poule, y a pas à dire, et une gagneuse. Mais serait-elle dix fois plus belle et dix fois plus au pognon, je vous conseillerais pas de marcher.

— Moi non plus ! approuvait Célina.

— Pourquoi ça? demandait le prince.

— Parce que, expliquait Son-Pied, cette femme-là porte malheur à ses hommes. On ne lui a connu que deux amants et tous les deux sont à l'ombre.

— Vraiment? questionnait le prince.

— C'est comme Son-Pied vous le dit, posait le Zouave. On dirait que la Sirène a le mauvais œil. J'ai connu ses deux hommes. Y en avait un qu'était mon poteau : c'était le Rouquin de Grenelle, un gars tout ce qu'il y a de dessalé et bon fieu !... Du pain !... Il était avec la Sirène depuis trois mois quand il s'avisa un jour, par rigolade, de lui faire des paillons... Oh ! ce n'est pas qu'il était paillasson, le Rouquin, mais, n'est-ce pas? c'était l'occasion, un jour de bombe, après une partie de fricfrac dans une villa de la Marne où son équipe avait dégoté pas mal de sacs, des fafiots, des billets de mille... Le Rouquin se laissa tomber après quelques danses au Bal des Vaches avec une copine de la Sirène, et naturellement cette garce de copine n'eut rien de plus pressé que de s'en vanter. La Sirène ne dit rien, ne fit pas de scène, pas seulement d'allusion. Seulement trois semaines après, le pauvre Rouquin était fait marron sur le tas dans une tôle qu'il était en train de rincer aux Batignolles. Et comme il était relégable, il est maintenant là-bas... Vous me direz : « Puisqu'il y a de la Sirène là-dessous, pourquoi ne l'avezvous pas salée? » C'est vrai. Mais la preuve que c'est une donneuse? Ce n'est qu'un soupçon. On ne peut donc rien dire. On n'a qvie delà doutance... Le second homme de la Sirène,ç'a été Jésus de la Beaubourg, un pauvre gosse, une voix d'or, y en avait pas deux comme lui pour soupirer la romance du Caveau et plus d'un artiste de concert aurait pu venir en prendre de la graine !... C'était un tout petit, tout mince, tout blond, pas un poil de barbe et de grands yeux bleus, l'air d'une petite fille. La Sirène l'avait levé une nuit de fantaisie, allumée par son air gosse... Naturellement, au pognon comme elle est, la Sirène eut bien vite refringué le Jésus qu'elle avait

Le Jésus de la Beaubourg a écopé de doux ans.

plutôt pris très mouisard. Et le gosse choyé, dorloté, dans des fringues de gentleman et du linge épatant, se mit à faire son mondain. Aussi, quand trois semaines après, son béguin passé, la Sirène le mit à la porte, le pauvre petit gars eut un écœurement de retourner aux arlequins et aux glass à deux ronds. C'est alors que, décidé à trouver du pèze coûte que coûte pour continuer à bien vivre, il fit la connaissance de l'équipe des frères La Purge et qu'avec eux il accepta d'aller à la campagne, à Asnières, dire bonjour à la villa d'un sociétaire de la Comédie-Française, qu'on croyait parti en tournée. Mais va te faire fiche ! Le cabotin était dans sa tôle et les a collés ensuite entre les pattes des cognes. Le Jésus a écopé de deux ans, qu'il est en train de tirer, le pauvre môme ! Eh bien, acheva le Zouave en donnant un coup de poing sur la table, ce qui fit sauter les petits verres et les soucoupes, tout ça c'est de la faute de la Sirène. Si elle n'avait pas pris le môme avec elle, il n'aurait jamais eu des goûts de galette, et y serait encore libre, heureux comme un pinson, à goualer ses chansonnettes dans les caveaux.

Il but une gorgée :

— Ah ! monsieur Frédéric, vous qui êtes si bon fieu, je vous le répète, ça serait vraiment du malheur si vous tombiez sur une gérie comme celle-là !

— Oui, ça s'appellerait de la guigne ! approuvait Patte-Folle, cependant que Célina et les deux autres femmes secouaient la tête.

— Aussi, ajouta le Zouave des Deux- Moulins, je suis toujours poli avec la Sirène, parce que c'est une garce à refiler de la galette à des mecs pour faire saler celui qui lui manquerait; mais c'est tout. Et ici, entre poteaux, je peux bien avouer ça : je ne l'aime pas ! Je suis pourtant bien marie et je tiens debout, mais cette femme-là elle me fout le trac !

— Et tu as raison, le Zouave, poursuivirent à la fois Patte-Folle et Son-Pied.

— Oui, dit Célina C'est une terrible femme que la Sirène; faut s'en garer. Où mènera-t-elle son troisième homme ?

lança- 1- elle en regardant le prince bien dans les yeux.

L'altesse royale sourit de l'appréhension vague qu'il lut dans les'yeux de sa compagne.

Et franchement, il y avait de quoi faire

sourire Frédéric-Guillaume, héritier du trône de Zélande !

Il s'intéressait prodigieusement à tout ce monde inconnu de lui ; Célina, le Zouave, la Sirène et toutes les histoires qu'on lui contait et toute cette vie nocturne, ces apaches bons enfants qui le traitaient avec tant de confiance, l'ébahissaient et le subjuguaient à la fois.

Véritablement, un monde de pensées se pressait dans sa tête. Jamais, depuis que Paris l'avait baptisé Prince Curaçao, il n'avait passé une aussi agréable soirée. Tout cela était si nouveau pour lui !

Ayant fumé toutes les cigarettes du prince, le Zouave offrait maintenant son paquet de tabac et bravement Frédéric- Guillaume roulait des cigarettes avec la société. Il commençait d'ailleurs à être un peu plus qu'ému sous l'influence des petits verres qui se succédaient sans relâche, car' chacun tenait à offrir sa tournée, jusqu'à la Boscotte, jusqu'à la Môme-sans-Dents jusqu'au patron, le père Anatole, gagné, lui aussi, par la bonne mine du nouveau venu.

— C'est égal, dit Célina, en pensant à Adolphe, qu'est-ce qui peut bien faire mon homme, pour ne pas être là ! C'est la première fois que ça lui arrive, j'y comprends rien...

— Vous n'avez pas peur qu'il lui soit arrivé quelque chose? s'intéressa le prince.

— Quelque chose ? Arriver quéque chose à Adolphe Briclaud? s'emballa Célina, ah ! bien, on voit que vous ne le connaissez pas. S'il arrive jamais quéque chose à quelqu'un, ce ne sera pas à lui; un homme tranquille, rangé des voitures !... En v'ià un qu'est de bon conseil, n'est-ce pas, le Zouave? n'est-ce pas, Son-Pied?

— Ça, fit le Zouave, c'est la vérité, et quel dessalé ! Ah ! m'sieu Frédéric, vous pouvez pas faire la connaissance d'un homme plus chic que celui-là, l'honnêteté même, y n'a jamais fait de tort même d'un sou à quelqu'un. Ah ! en suivant ses avis, avec un peu de bonne volonté, vous ne seriez pas bien longtemps à devenir un vrai broche !

— Un broche? questionna Frédéric- Guillaume qui ne comprenait pas.

Le Zouave sourit, indulgent.

— C'est vrai, vous n'entravez que pouic... Un barbeau, si vous aimez mieux. Et écoutez ce que je vous dis, parce que moi, je juge tout de suite mon monde.

Je suis sûr qu'avec une tête comme la

vôtre, vous pouviez en faire des conquêtes, ça ne vous serait pas difficile. On a pas besoin de vous regardera deux fois pour voir que l'homme est là... Oh ! je vous le prédis d'avance, je ne vous donne pas quinze jours, pas même, pas huit jours, pour tomber sur une femme épatante. Ouéque chose dans le genre de la Sirène, seulement bonne fille, une jeunesse fraîche et cossue et qui vous aurait suffisamment à la bonne pour que vous plaquiez votre travail et que vous ne manquiez de rien.

— J'en accepte l'augure ! se mit à rire le prince; alors vous croyez que j'ai assez de qualités...

— Toutes les qualités, coupa le Zouave des Deux-Moulins, et la veine par-dessus le marché, car c'est pas pour dire, en rendant service à Célina tout à l'heure, vous avez sans le vouloir fait un bon placement ; un placement de père de famille; vous êtes tombé dans une fine équipe, la nôtre, vous savez, nous ne recevons pas tout le monde. Y en a plus d'un qui s'est présenté et que nous avons déporté vivement.

— Je m'en doute bien, gouailla le prince, ravi d'aise^ et je vous en remercie.

— Vous voyez, vous rigolez déjà ! C'est bon signe, parce que vous savez, m'sieu Frédéric, un homme de chez nous, ça doit être pour une femme un copain, un ami. ayant toujours la chanson sur les lèvres. Et ça se comprend ! Comment voulez-vous qu'une gonzesse puisse travailler proprement, être aimable et gaie avec ses clients, si elle a un homme qui fait une bougie d'enterrement.

— Comme c'est vrai, coupait Célina, monsieur Frédéric doit taper siàrement dans l'œil des femmes. Il est grand, beau gars, il a une figure qui revient... et puis, c'est un homme qui saura faire respecter une femme... même par les bourriques; je l'ai vu à l'ouvrage !

— Alors, intervenait le Zouave des Deux-Moulins, qu'est-ce qu'il attend pour s'engager das notre équipe?

— Je lui dis, posa Son- Pied, il n'a qu'à venir faire un tour avec moi sur le Sébasto. Je vous parie toujours une thune contre un loussé que je le marie en moins d'une heure !

— Oui? fit le prince amusé.

— Comme je vous le dis !

— Un instant ! s'interposa Célina. M'sieu Frédéric est avec moi. J'ai donc des droits sur lui ! je l'ai dit tout à l'heure.

— Ah ! ah ! ricana Patte- Folle.

Mais Célina haussa dédaigneusement les épaules.

— Ce Patte-Folle ! Il voit tout en mal. Comme si j'étais une femme à paillons, moi ! Ah ! Patte- Folle, on voit bien que vous ne me connaissez pas ! C'est pas encore aujourd'hui que je ferai des traits à Briclaud. J'aime trop Adolphe pour ça; et entre lui et moi, c'est à la vie à la mort. D'abord, c'est pesé. Non, reprit-elle après avoir lampe une gorgée de kirsch, quand je dis que m'sieu Frédéric est avec moi et que j'ai des droits sur lui, ça veut dire que c'est Briclaud et moi qui le marierons si ça lui fait plaisir.

■ — ■ Merci de l'offre, fit Frédéric-Guillaume, qui, décidément, regrettait de moins en moins sa soirée tant le pittoresque s'offrait à lui imprévu.

Il se voyait devenant l'amant de cœur d'une femme du Sébasto et se faisant tatouer pour être tout à fait dans la note, dans la peau même d'un apache !

Ah ! si ses amis des grands cercles étaient là!

— Avec tout ça, Adolphe n'arrive pas, continua Célina en changeant de sujet de conversation.

— Reprenons une tournée, offrit le prince, ça fera passer le temps.

Le père Anatole dressa l'oreille.

— Une tournée ! commanda Frédéric- Guillaume, et comme votre kirsch est bon, vous pourrez laisser la bouteille.

• — • Boum !

— N'est-ce pas qu'il n'est pas mauvais? sourit Célina.

Et revenant à sa préoccupation :

— Je me demande quelle idée a pu venir à Adolphe de venir à ma rencontre. Ça ne lui arrive jamais. J'aurais été faite que ça n'aurait pas avancé les choses !

La porte du bar s'ouvrit.

— C'est lui ! dit Célina en se redressant. Mais elle n'acheva pas.

— C'est Bébert ! annonça Son-Pied.

Quoi de neuf? lança-t-il au nouveau venu, un pâle voyou de vingt ans, dont les yeux singulièrement bougeurs s'abritaient sous la visière d'une casquettte de chauffeur descendue très bas.

— Je viens du Faubourg, dit Bébert.

— Eh bien? questionna le Zouave des Deux-Moulins.

— Tout le monde est dans la désolation, Martin-la- Viande, Thomas, Firmin, les Yeux-de-Veau, tous, tous ont eu leurs

femmes emballées. On n'avait pas vu une rafle pareille depuis des années. C'est la ruine !

— Alors Fifine? reprit le Zouave.

— Ta femme, je n'en sais rien !

— Et la Julie? haleta Patte-Folle.

— La tienne, c'a été une des premières faites. Même elle a voulu se débattre et elle a eu toute sa robe déchirée.

■ — Ce Patte- Folle ! La guigne jusqu'au bout ! prononça Son-Pied en bâillant, les mains dans les poches et se renversant sur le dossier de sa chaise.

Céhna se leva et iit signe au prince.

— Si on poussait jusqu'aux Gravilhers?

Il n'y a pas plus d'une heure qu'on est ici et Adolphe nous rejoindra aussi bien au guinche !

— C'est comme vous voulez, dit l'altesse royale en se levant, je suis à votre disposition.

Il était un peu congestionné, dans l'état d'un homme qui se demande s'il ne rêve pas.

— Alors, allons-y, décida Célina. ^ Tous deux prirent congé de la société et

le Zouave, serrant avec force la main de Frédéric-Guillaume, lui décocha :

— \'ous êtes un bon fieu, c'est dit, quand vous voudrez, je vous adopté !

ÏII

Une fois dehors, dans la rue peuplée d'un étrange monde de gens des Halles, de voyous et de rôdeurs, Frédéric-Guillaume sentit une espèce de lassitude l'envahir. Depuis une heure qu'il vivait en cette étrange compagnie, ce monde interlope qu'il ne soupçonnait même pas, sa pensée, trop tendue, lui fatiguait la tête.

— Je vais rentrer, dit-il.

— Rentrer, fit-elle, par exemple ! Ça

serait pas à faire !

Et Adolphe?

— Ça sera pour une autre fois, — Jamais de la vie. Vous êtes venu pour voir Adolphe, faut que vous fassiez sa connaissance. Oh ! lui. c'est pas un homme comme Son-Pied. Patte- Folle ou le Zouave des Deux-Moulins. Rassurez-vous, monsieur Frédéric, nous ne sommes pas du même monde.

Le prince s'ébahit.

— Comment ça?

Célina lui prit le bras et l'entraîna vers la rue des Gravilliers.

— Non, pas du même monde. Nous frayons bien, par-ci par-là, avec des gars comme ceux que nous venons de quitter.

Oh ! ce ne sont pas de mauvais bougres, et vous l'avez vu, ils ont le cœur sur la main. C'est du monde serviable au possible, le Zouave surtout, et vous savez quand il vous a dit tout à l'heure qu'il vous adoptait, ne croyez pas une minute que c'est une parole en l'air ! Vous pouvez avoir besoin de lui, vous le trouverez.

— J'en suis enchanté, répondit le prince. Seulement, je ne crois pas que j'aurai souvent l'occasion de réclamer ses services.

— On ne sait pas, phrasa sentencieusement Célina; vous pouvez, un jour, mon-

Ils se dirigèrent vers la rue des Gravilliers.

sieur Frédéric, être fourré daus une batterie ! Enfin, je vous expliquais... Nous nous retrouvons bien dans les mêmes cafés, parce que nous y sommes obligés et que nous autres les femmes, on travaille quelquefois ensemble; et puis, il est bon de se tuyauter les uns les autres. Mais de là à être des amis, il y a tout un monde. Je vous l'ai dit, Adolphe, mon homme, n'est pas pétardier. 11 aime la tranquillité et ne se lie pas avec n'importe qui. Nous sommes dans nos bois, et bien vus par tout le monde à Saint- Ouen, et nous nous arrangeons pour nous tenir le plus possible à l'écart des galvaudeux et des apaches ; C'est tous crapules, ces gens-là, et quand c'est mûr, ça vous tuerait père et mère. D'ailleurs, poursuivit-elle, Adolphe vous expliquera ça mieux que moi. Venez aux Gravilliers. Venez, je vous le dis ! Vous ne perdrez pas votre soirée !

— Ma foi, après tout, pensa le prince, puisque je me suis lancé dans cette aventure, faut aller jusqu'au bout.

Célina, le long de la route, continuait à expliquer à Frédéric-Guillaume ^e caractère de son amant.

Tout en échangeant ces propos, tous deux avaient remonté côte à côte le boulevard Sébastopol, grouillant de toute une population bizarre, aux profils aigus : apaches, femmes et rôdeurs. Et par la rue Réaumur ils gagnaient la rue des Gravilliers.

— Entrons, fit Célina en désignant une boutique de marchand de vins.

Elle tourna le bec-de-cane, et Frédéric- Guillaume et elle se trouvèrent dans une salle de mastroquet très banale.

— C'est de l'autre côté, au fond, que l'on danse, expliqua-t-elle à son compagnon.

N'ayez pas peur, ici on est chez soi... ce n'est rien que des rigolos... un peu chahuteurs quand ils ont un verre dans le nez^ mais bons fieus.

— Je vous crois sur parole, répondit le prince.

Et tous deux pénétrèrent dans la salle du fond où une trentaine d'hommes et de femmes, casquettes et cheveux en casque, buvaient ou dansaient. L'orchestre était représenté par un vieux qui, dans un coin, sur une estrade, jouait de l'accordéon.

Et une fois qu'ils furent assis :

— Une bouteille de blanc ! Et du vieux : commanda Célina, qui continua, en s' adressant au prince

— Vous savez, ici,- c'est ce qu'il y a de meilleur encore... Le reste, c'est de la cochonnerie.

Le garçon s'empressa, rapporta la bouteille, des verres, et comme il servait, voici qu'une femme se précipita sur le couple en s'exclamant joyeusement :

— Célina :

— Pompette !

— Mais comment que ça se fait que tu es ici? Et sans...

— Sans Adolphe? Je l'attends. Paraît qu'il est allé à ma rencontre, ce soir; pour une fois que ça lui arrive, nous n'avons pas de chance, vraiment... On se sera croisé.

— C'est que tu es plutôt rare, aux Gravilliers !

— Oui, nous restons toujours chez le père Anatole. . Seulement, ce soir, il y a eu une rafle. Et comme des fois les flics pourraient s'amener, j'ai fait dire à Adolphe qu'il vienne me rejoindre ici... T'es seuleî*

— Oui.

— Alors, prends une chaise et un verre avec nous. Oh, ne te gêne pas pour monsieur Frédéric, que je te présente : c est un ami. Je ne le connais que de ce soir, c'est vrai, mais il m'a rendu un de ces services qu'une femme n'oublie pas.

— Raconte-moi donc ça, fit Pompette en s'asseyant entre le prince et Célina.

— Il m'a sortie des mains de la police !

— C'est-à-dire, recommença à vouloir protester Frédéric-Guillaume

— Non ! non ! non ! coupa Célina.

Et elle raconta pour la vingtième fois, en agrémentant son récit, l'histoire de la rafle.

Pompette n'en perdait pas une syllabe et de temps en temps, durant ce récit qui pre nait maintenant, dans la bouche de l'amante d'Adolphe, des proportions homériques, elle levait sur le prince des yeux très sympathiques.

Celui-ci, de son côté, détaillait la jeune femme.

Moulée dans un joli corsage qui faisait valoir la gracilité de ses formes, sa taille élégamment prise. Pompette réalisait bien le type tant popularisé par Willette et Steinlen de la petite faubourienne, avec son visage aimable, frais et rose, ses yeux rieurs, sa bouche un peu gouailleuse, son menton à fossette et surtout son nez à la

montmartroise, ce petit nez retroussé — oh! si légèrement! — qui donne à tous ces visages de midinettes un air polisson et coquet à la fois.

Celle-là était bien la sœur du Gavroche légendaire chanté par Hugo, avec un rien de la grisette de Bérangen R'en qu'à la regarder, on la devinait gaie comme un moineau franc de Pari'=-. et indépendante d'humeur et de caractère comme lui.

— Alors, fit Pompette, quand Célina eut achevé son récit, c'est monsieur qui t'a sortie des mains des flics? Eh bien, c'est gentil.

l'altesss royale; mais moi, de mon côté...

— Oh ! vous pouvez bien m' appeler Pompette tout court ! Ça me fera plaisir.

— Vraiment?

— C'est comme je vous le dis.

— Alors, allons-y pour Pompette tout court I... A la vôtre. Pompette • s'égaya le prince.

— A la vôtre, monsieur Frédéric !

— Et vous savez, intervint Célina en s'adressant à Frédéric-Guillaume, vous pouvez causer avec Pompette ! En voilà une qui est gaie et bonne fille. Ah ! ce n'est

Hiw*

Et tendant sa main potelée au prmce ;

— 1 opez ]à, ajouta-t-elle. C'est chic ce que vous avez fait.

Pompette se pencha vers Célina pour lui demander du feu.

— Il est gentil comme tout ! dit-elle rapidement à voix basse à la femme d'Adolphe. Est-ce qu'il est marié?

L'autre fit un signe de dénégation.

Les yeux de Pompette pétillèrent.

— A la vôtre ! monsieur Frédéric ! fît elle en choquant son verre contre celui du prince.

Puis, vivement :

— Ça ne vous ennuie pas que je vous appelle par votre nom? interrogeat-eUe.

— J'allais vous le demander, réphqua

pas pour lui faire des compliments parce qu'elle est là, mais il n'y a pas sa pareille dans tout Saint-Ouen !

— Ah ! Pompette, vous habitez aussi Saint-Ouen? questionna le prince.

— Depuis mon enfance. Je n'ai jamais quitté le pays.

— Pourtant, suggéra l'altesse royale, il me semble avoir toujours entendu dire que Saint-Ouen n'était pas précisément folâ tre... Un pays de chiffonniers...

Du coup. Pompette, soutenue par Célina, protesta :

— Pas rigolo, Saint-Ouen ! Mais il faut ne jamais y avoir mis les pieds pour prétendre ça ! Mais c'est le pays de la rigolade, au contraire, Saint-Ouen ! C'est bien plus drôle que Montmartre, où aujour-

Saint-Oaen... Vous ne voyez que des mômes et des mômes.

d'hui tout le monde le fait à la pose... Ah ben ! nom d'un chien ! Saint- Ouen pas drôle !... Non, mais venez-y donc par curiosité, monsieur Frédéric, et vous m'en donnerez des nouvelles la prochaine fois que nous nous rencontrerons !

— Je ne demande pas mieux.

— Et vous savez, continua Pompette tout entière à sa pensée, ce ne sont pas les chiffonniers qui sont les moins bons fieus. Vous ne les voyez jamais qu'en train de chanter, de rigoler ou de boire, et de l'avenue Michelet jusqu'au bord de la Seine, dans toutes les villas du quartier des puces, vous ne voyez que des mômes et des mômes, toujours des mômes !

— Eh bien? fit le prince.

— Eh bien, quand dans un pays on trouve tant de gosses que ça, quand la graine de bois de lit déborde à ce point-là, c'est évidemment parce que les parents se paient plutôt de la rigolade ! acheva la jeune femme en s'esclaffant.

Célina et Frédéric-Guillaume ne purent que l'imiter.

— Hein ! clama orgueilleusement Célina, n'a vais- je pas raison de vous dire qu'elle était toujours gaie. Pompette?

— Surtout quand j'entends de la musique et que je suis dans un guinche ! déclara Pompette. Car la danse et moi, c'est tout un !

— Vous aimez tant que ça la danse?

— Je l'adore ! confessa la jeune fille. Et si vous étiez gentil .. car vous savez certainement danser, hein^ monsieur Frédé rie?

— Un peu, sourit l'altesse royale.

— - Enfin, suffisamment... Ce n'est pas nécessaire de faire comme dans le grand monde. A quoi ça sert, i)ourvu qu'on rigole !

— Oui, Pompette. Mais achevez; si j'étais gentil?

— Vous me donneriez votre bras pour une valse... Justement, voici qu'on en annonce une.

— Avec plaisir.

— Ça ne t'ennuie pas, Célina, que monsieur l^rédéric danse avec moi?

— Moi? M'ennuyer? Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse? Au contraire. Du moment que ça vous amuse tous les deux, vous auriez rudement tort de vous gêner pour moi. Je vous attends ici et je continue à guetter Adolphe... j'ai bien peur qu'il ne soit rentré directement à Saint-Ouen...

Enfin... Je vais toujours faire venir une autre bouteille en vous attendant.

— Ça va, fit Pompette en se levant.

Vous venez, monsieur Frédéric?

— Voilà !

Et elle entraîna son cavalier.

Tout de suite, elle fut ravie d'aise à se sentir bien prise dans les bras du prince qui valsait en la tenant tendrement enlacée, tout près de sa poitrine. Elle s'abandonnait tout entière, fière et légère, à l'enchantement du bal.

Et Frédéric-Guillaume, de son côté, charmé par cette jeune femme à la petite frimousse si gaie, si éveillée, à la voix pareille au pépiement de moineau franc, se sentait attiré, dansait avec une grâce et un plaisir incomparables.

La tête de Pompette avait un peu glissé sur l'épaule de son valseur, et celui-ci pouvait lire dans les yeux de sa compagne toute sa joie.

D'ailleurs, ils formaient un couple si parfaitement uni et gracieux que les autres valseurs et valseuses s'arrêtaient peu à peu pour les regarder, — tant le peuple est sensible à la pure beauté.

Bientôt, ils furent les serds à danser. Mais ils ne s'en apercevaient pas, pris par l'enivrement de la valse.

Le prince, étourdi par suite de ces libations continuelles, se laissait aller au gré de sa jeunesse forte et aventureuse, oubliant tout à fait sa majesté royale.

Ah ! qu'aurait dit son très noble chambellan le comte de Scherpenzeel-Terborg s'il avait pu voir son futur souverain se livrant tout entier au charme de la danse en compagnie de cette faubourienne dans ce bal équivoque, dans cet entourage de filles, de souteneurs et d'apaches !

A sentir ce corps nerveux et souple dans ses bras, positivement des bouffées de chaleur montaient à la tête de Frédéric-Guillaume. Une ardeur, un besoin d'aimer lui venaient. C'était comme une tramée de soufre qui fusait dans ses veines.

Et Pompette toujours abandonnée, la tête au creux de l'épaule de son cavalier, découvrait ses petites dents bien blanches, bien régulières, et lui souriait avec gentillesse.

Brusquement la musique cessa. Et. dans les bravos, le couple se retrouva au bout de la salle, près de l'entrée, devant un groupe, deux hommes, deux gosses plutôt, et une femme qui, apercevant le prince et Pom-

pette, eut un mouvement d'irritation.

Cette femme, c'était la Sirène, en compagnie de deux de ses chevaliers servants.

Elle apostropha l'altesse royale, d'une voix à la fois tout miel et ricaneuse.

— Monsieur Frédéric ! Ah ! je vous reconnais. Nous nous sommes vus tout à l'heure chez le père Anatole... Et on se retrouve maintenant aux Gravilliers en train de guincher... Comme c'est farce!

Venez prendre un verre avec nous !

En même temps, elle avançait un tabouret auprès d'elle.

— Je vous remercie, dit le prince.

Pompette se serra à son bras.

— Oh ! rien qu'un verre ! insista la Sirène.

Et regardant Pompette en ricanant :

— Pompette n'est pas jalouse... Et puis, enfin, elle ne doit pas avoir encore eu le temps d'avoir le droit de l'être.

— Si monsieur Frédéric veut, il a le droit, répliqua l'enfant de Saint-Ouen.

— C'est ce que je pensais... Allons, un verre, monsieur Frédéric?

— Non, merci; je vous assure que je n'ai pas soif.

Les yeux de la Sirène foncèrent; elle serra les lèvres.

— Je vous fais donc peur? interrogeat-elle.

— Moi? répondit le prince, pas le moins du monde. D'ailleurs, je n'ai jamais peur de rien.

— A la bonne heure ! sourit du bout des dents la Sirène. Vous avez du sang de vrai marie dans les veines !

Et en regardant complaisamment Frédéric-Guillaume dans les yeux :

— Tenez, je n'irai pas par quatre chemins... On me connaît au Sébasto... Je fais tout le pognon que je veux... Eh ben, un homme comme vous, bien, ça me botterait !

Pompette se serra plus fort auprès de son valseur.

On annonçait une polka ; la musique l'entamait.

— Je vous remercie de l'honneur que vous me faites, dit le prince dans un sourire, mais je me dois à ma danseuse.

Alors, Pompette, enhardie :

— Pas la peine de bonimenter, la Sirène... monsieur Frédéric est avec moi !

La Sirène blêmit ; tout son beau masque se crispa de colère.

— Choléra ! lança-t-elle. Mais si cet

homme-là a envie de bouffer des briques à la sauce cailloux, eh ben, à son aise !

Et se tournant vers les deux apaches qui l'accompagnaient :

— Ah ! ils se paient ma tranche tous les deux... Eh ben, va falloir les avoir !

Le prince ne répliqua pas, pas plus d'ailleurs que Pompette. Il enlaça sa compagne et tous deux repartirent en polkant dans les groupes des danseurs.

— Cette Sirène ! confia Pompette. Faites attention, monsieur Frédéric, c'est une belle fille, je ne dis pas non... mais quelle femme!... Vous savez qu'elle a été avec le Jésus de la Beaubourg?

— Et avec le Rouquin de Grenelle, je sais cela. Mais n'ayez pas peur, elle a beau être belle fille, elle ne me plaît pas du tout.

— Vraiment?

— C'est .comme je vous le dis. Son regard m'est même désagréable.

— Ah ! que je suis heureuse !

— Pourquoi ça?

— Pourquoi?... C'est difficile à dire, monsieur Frédéric... Comment vous expliquer ça?

- — Je ne peux pas vous dire de le danser, plaisanta le prince, puisque c'est ce que nous faisons.

— Ça m'aurait ennuyée de vous voir avec la Sirène... Oh ! je sais bien qu'elle est belle !

— Pas tant que vous, Pompette !

• — Oh ! monsieur Frédéric ! Vous vous moquez de moi. Ce n'est pas gentil !

— Mais non, je ne me moque pas de vous. Je vous dis ce que je pense... Vous me plaisez beaucoup.

— Plus que la Sirène alors? questionna en riant Pompette.

— Ne me posez donc pas de questions comme ça, petite taquine !

— Alors, avec moi, vous voulez bien trinquer?

— C'est déjà fait, Pompette, mais je retrinquerai volontiers.

La polka s'achevait.

Les deux danseurs, une flamme de joie dans les yeux, rejoignirent Célina.

— Pas encore d'Adolphe ! Ah ! sûrement qu'il sera rentré directement à Saint-Ouen ! Et avez-vous bien dansé? Etes vous content de votre danseuse, monsieur Frédéric?

— Moi. ravi ! C'est à elle qu'il faut demander cela.

• — Oh ! monsieur Frédéric ! blagua Pompette en s'asseyant.

— Pompette, elle, reprit Célina, je vous l'ai dit, elle est toujours contente, toujours joyeuse.

— Le fait est, dit le prince en prenant place entre les deux femmes qu'elle n'engendre pas la mélancolie... d'ailleurs, avec un nom comme ça... Pompette...

— C'est rigolo encore, hein? fît la

jeune fem -

me, c'est Gustave

qui me l'a donné.

— Qui, Gustave?

demanda le prince.

— Mon premier amant.

Célina intervint :

— Ah ! monsieur Frédéric, en v la encore un que vous auriez dû connaître ! La gaieté même ! N'est-ce pas, Pomnette?

Et je ne ]>uis plv.s faire sa connaissance > interrogea Fréuéric Guillaume.

Kon fit Pompette, du moms pour l'instant, parce qu'il est au régiment...

— Le fait est, sourit le prince, que c est

une raison. ,^ , ,, ,

— Il est là-bas dans 1 Est, a Nancy, du côté des Prussiens, expliqua Pompette.

Et déclara orgueilleusement Celina,

ce sont lés camarades de chambrée qui doivent s'en offrir des tranches de rigolade avec un boute-en-train pareil ! Ah ! il était bien de Saint-Ouen, celui-là, pour trouver des boniments ! i • i '

Le prince lorgna Pompette et lui décocha à brûle-pourpoint :

— Vous l'aimiez?...

Pompette fit la moue et un geste vague :

— Oh ! je l'aimais sans l'aimer. Evidemment, j'avais quelque chose pour lui, mais j'en étais pas folle. Enfin, c'était un loustic !

Et elle expliquait, tout en sirotant son verre :

— Gustave et moi, on s'est élevé ensemble, on a joué ensemble, on a barbotté ensemble dans la flotte, au bord de la Seine, et c'est comme ça qu'un jour ce qui devait arriver est arrivé...

Le prince, intéressé, et à qui ces idylles de banlieue étaient complètement inconnues, interrogeait :

— Mais... vos parents?

— • Ah ! les parents, les vieux? Faut que je vous dise que, moi, j'en ai pas !

Frédéric-Guillaume s'ébahissait :

— Vous n'avez pas de parents?

— C'est-à-dire que j'ai une mère, mais paraît que j'avais deux ans quand elle est fichu le camp avec un sr Itimbanque, un (' papa la pêche » qui faisait gagner du pain d'épices à la loterie. Et comme j'avais pas de père, c'est ma tante Virginie qui m'a prise avec elle...

— Ah ! faisait le prince, je comprends... Pompette continuait :

— Elle est blanchisseuse, ma tante Virginie; alors elle m'a appris son métier

quand je suis sortie de l'école, et comme sa boutique est à côté de celle des parents de Gustave, qui sont marchands de vins, vous comprenez... c'est comme ça qu'on s'est connu. Il m'a prise à seize ans, et j'en ai dix-huit.

— Mes compliments, jeune Pompette, vous n'avez pas perdu votre temps, fit le prince.

— Oh ! c'est pas l'amour qui me tracasse ! C'est pas que je crache dessus, mais ma passion, moi, je vais vous le dire : c'est la danse ! J'adore la danse, c'est pourquoi, chaque fois que je peux filer de Saint- Ouen, je vais ici ou ailleurs pour valser !

— Mais votre tante?

— EUe roupille, pendant ce temps-là ! Ça m'est facile de filer, je couche pas dans la même maison, j'ai une chambre à côté. Quand je quitte la blanchisserie, à huit heures, je saute dans le train, de là dans le Métro, et je m'amène. Voilà !

D'intrigué qu'il était, Frédéric- Guillaume se sentait peu à peu venir de la sympathie pour cette petite banlieusarde insouciante et gaie.

C'était une jolie fleiu de faubourg qui se manifestait à lui, une âme complètement inconnue, et dont, jusqu'ici, il ne soupçonnait aucunement l'existence. Il avait bien lu,' de-ci, de-là, des histoires qui lui présentaient des caractères dans le genre de Pompette; mais il avait rangé cela au rang de la fable. Ce n'était pour lui que des créatures d'imagination, des entités créées par les romanciers, et qui n'existaient que dans leurs élucubrations. Et voilà que le hasard de cette nuit et de cette bizarre aventure le mettait en présence de ce petit phénomène !

De son côté. Pompette ressentait une espèce de charme à la conversation de ce grand jeune homme qui, elle en avait le sentiment, n'était pas comme tout le monde, ne parlait pas argot, et dans ses phrases toutes simples, mettait une espèce de distinction native.

Aussi, sans savoir pourquoi, elle se livrait, s'abandonnait à lui, sous les yeux de Célina, qui contemplait le couple avec des yeux indulgents !

Autour d'eux, c'était toujours l'enfièvrement du bal, hommes déhanchés au profil de poisson et femmes dont les cheveux en casque sautaient à contretemps sur la tête.

Une odeur de rut, de parfums à dix-

neuf sous le flacon, et d'alcool, emplissait la salle du bal.

— Et, faisait le prince, depuis le départ de Gustave?...

— Quoi?

— Vous n'avez pas... vous n'avez pas eu... d'aventures?

Pompette éclatait.

— Des amants, moi, ah bien, nom d'un chien, s'il n'y a que moi pour faire plaisir aux hommes, ils peuvent se mettre la ceinture ! Oh ! c'est pas que je sois une femme bizarre; seulement voilà, tous les types que je vois ne me reviennent pas. Ils me font tous des propositions qui m'embêtent, parce que moi, je veux bien danser, je veux bien rigoler, mais pour faire la noce, y a rien de fait; je suis blanchisseuse, moi; je lave les draps, je les salis pas.

Le prince souriait encore de la boutade quand Célina vint à la rescousse.

— Ça, vous pouvez le croire, monsieur Frédéric ! Ce qu'elle dit, c'est la vérité vraie; ce n'est ni une traînée, ni une coureuse que Pompette; sans ça, Adolphe ne voudrait pas qu'elle vienne chez nous. Evidemment, elle n'est pas bégueule, elle ne fait pas sa Sophie, seulement pour ce qui est du reste, la peau ! Et vous savez, monsieur Frédéric, c'est pas les propositions qui lui manquent, vous pouvez me croire...

(( Tenez, continua Célina, la semaine dernière, le Dénicheur de Saint-Ouen, un homme qu'a des biceps gros comme ma tête, est venu lui proposer de se mettre en ménage avec eUe. Ben ! demandez-lui ce qu'elle lui a répondu !

— J'y ai dit que j'avais les pieds nickelés, parbleu ! fit Pompette. C'est un bel homme que le Dénicheur, je n'en disconviens pas, seulement c'est pas mon genre. Non, non, comme dit Célina, de la rigolade tant qu'on voudra, mais la noce, la sale noce, jamais de la vie !

Cette honnêteté ravissait le prince autant qu'elle l'étonnait :

— Vous êtes épatante, ma petite Pompette ! concluait-il. C'est bien, ça !

— Pourquoi, monsieur Frédéric? C'est tout naturel, et je n'ai aucun m'érite à ça. C'est pas dans mon tempéram'ent de rouler, je roule pas, voilà tout.

On. annonça la dernière valse.

— Noni d'un chien ! s'exclama brusquement Célina, v'Jà qu'il est une heure moins le quart, pas d'Adolphe et plus de Métro ! Ah ! ben, me v'ià dans de beaux

C'était un marchand de vins de la rue Saint-Denis.

draps ! Ah ! ben, qu'est-ce qu'y va me chanter !

Frédéric-Guillaume la calma.

— Voyons, il n'est pas si terrible que ça, monsieur Adolphe ! Vous m'avez dit tout à l'heure, vous-même, que c'était un brave homme.

— Et je le répète !

— Ecoute, proposa Pompette, tu es avec moi, et il me connaît; nous allons rentrer tout de suite, je mettrai tout sur mon dos.

— Je ne dis pas, je ne dis pas!... fit Célina.

— • Et moi, si vous voulez, j'ai une façon de tout arranger, dit le prince. Nous allons prendre un sapin, et je vais vous remettre chez vous.

— Non mais, vous n'y pensez pas, s'exclama Pompette. Un sapin ! d'ici à Saint- Ouen, mais c'est la ruine ! Vous en aurez au moins pour quinze francs !

Du coup, l'altesse royale ne put se retenir d'éclater de rire.

— Bien oui, quinze francs ! Et peut-être un peu plus, mais, qu'est-ce que ça fait? répliqua-t-il.

— Ah ! murmura Célina, on voit que vous gagnez de la galette, vous, dans la commission! Parce que j'ai oublié de te l'annoncer. Pompette, monsieur Frédéric nous a dit tout à l'heure qu'il était dans la corrimission. Tu sais... au-dessus des placiers !

— Alors, dit Pompette charmée, en regardant le prince, vous travaillez, vous, eh bien, je suis contente de le savoir.

Elle tendit sa main, une petite main blanche et potelée, au prince.

— Tapez là, nous sommes amis !

Le prince s'exécuta.

— Enchanté, Pompette, et je dois vous dire franchement que si je vous plais, vous me plaisez beaucoup. Et puisque vous acceptez que je vous reconduise, j'ai encore d'autres propositions à vous faire, nous allons aller souper !

Célina fit un geste de protestation, coupé aussitôt par Frédéric-Guillaume.

— Quoi? Puisque vous êtes en retard et qu'on rentre en voiture, une heure de plus ou de moins !... Laissez-vous faire, Célina ! Adolphe ne vous mangera pas?... Puis, je me suis bien laissé faire par vous, tout à l'heure quand vous avez voulu m^'emmener aux Halles !

Conquise par son danseur. Pompette

joignit ses efforts aux siens pour décider Célina.

— Je te dis que je prends tout sur moi... Puis, comme dit monsieur Frédéric, une heure de plus ou de moins maintenant qu'on est en retard !...

— Allons, aquiesça la femme d'Adolphe, y a pas moyen de lutter, vous êtes deux contre moi !... Mais où va-t-on souper?

Frédéric- Guillaume, oublieux de son incognito, allait proposer quelque grand restaurant de nuit des Halles, lorsque Célina l'en empêcha en continuant :

■ Vous savez, monsieur Frédéric, si

j'accepte c'est à condition que ce sera en copains, comme en famille ! Pas de frais pour nous ! Ça serait le comble après m'avoir sauvée comme vous l'avez fait, que je vous mette dans les dépenses !

— Ça, sûrement ! approuva Pompette, et je suis de l'avis de Célina, monsieur Frédéric: c'est pas une raison parce que vous gagnez bien votre vie, qu'il faut vous ruiner pour nous.

Le prince exultant de joie, répliqua :

— Ça sera comme vous voudrez. Et si vous avez une maison de préférence je me laisse mener par vous : on ne peut pas être plus arrangeant, hein !

— Ah ! fit Céhna joyeuse, en s'adressant à Pompette et en désignant Frédéric- Guillaume de la main, avoue que c'est la perle des hommes !

— Ah ! monsieur Frédéric, reprit Pompette, je les plains pas les femmes qui tombent sous votre coupe. Ce qu'elles doivent être heureuses i

Le compliment ravit l'altesse royale, à laquelle jusqu'alors les maîtresses respectueuses et veules n'avaient jamais témoigné de pareils sentiments.

Aussi bien cette aventure folle, invraisemblable, tenant de la comédie-vaudeville, le passionnait. Lui, l'héritier du trône de Zélande, serait allé jusqu'au bout du monde avec ces deux femmes si naturelles, si spontanées et qui venaient de lui donner leur ariïitié tout entière et sans réserve !

Puis, de plus en plus excité et surexcité par les norribreuses libations, les petits verres de chez le père Anatole et les deux bouteilles qu'ils venaient de boire, Frédéric-Guillaume se sentait tout heureux de vivre; un besoin immense d'aimer tout le monde l'envahissait. Il ne voyait }>lus, ne voulait plus voir les mines patibulaires qui l'entouraient, les filles en tablier et en che-

veux et les hommes sans col et en casquette de chauffeur qui l'entouraient; et puis la johe frimousse de Pompette, autant que son caractère de petite banlieusarde l'enchantaient.

Jamais, depuis qu'il était à Paris, aimé et choyé dans toutes les alcôves, le prince Curaçao n'avait trouvé autant de plaisir que ce soir-là, auprès de la jolie blanchisseuse.

— Ecoutez, monsieur Frédéric, proposa Célina, puisque vous m'avez dit de choisir le restaurant, vous allez me suivre. Je vais vous mener dans un petit coin épatant : un marchand de vins de la rue Saint-Denis, près de la place des Innocents. Il y a là des huîtres ! Des portugaises à douze sous ! Ah ! vous m'en direz des nouvelles ! vous n'en avez jamais mangé de pareilles ! Puis un petit vin blanc, qui a un goût de pierre à fusil... Evidemment que la boutique n'est pas chic d'entrée... C'est un marchand de vins ! Mais il y a une petite salle dans le fond où on sera rudement bien tous les trois ! Et soignés ! Le patron est un ami d'Adolphe! On y va?

— Allons-y, fit gaiement le prince en se levant.

Les deux femmes l'imitèrent. Et le trio traversant la salle du bal, gagna la sortie.

Près de la porte, ils se heurtèrent à la Sirène, qui les guettait, encortégée de ses deux acolytes.

— Eh ben ! fit la Sirène en s'adressant au prince narquoisement, monsieur Frédéric donne dans les blanchisseuses.

Le prince releva la tête et Porripette le serra plus fort à son bras.

— Mon Dieu, blanchisseuse, c'est un métier comme un autre !

— Moi, continua la Sirène, ça ne ferait pas mon blot : j'aime mieux salir les draps que de les laver !

— Justement, riposta le prince, Pompette, elle, c'est tout le contraire, elle me le disait il y a cinq minutes.

— Alors, gouailla la belle fille, c'est la vraie amour?

Célina intervint :

— Qu'est-ce que ça te fait, la Sirène? Si on te le demande, tu diras que tu ne sais pas. Et puis, ajouta-t-elle en prenant le bras du prince et de Pompette, allons croûter, car j'ai une de ces faims !

Et elle les entraîna au dehors dans un flot de danseurs et de danseuses qui sortaient.

— Nom de Dieu ! fit la Sirène en grima-

çant, ils se paient ma gueule jusqu'à la fin ! Ben, je vais leur montrer comment je m'appelle !

Elle fit signe à ses chevaliers servants et tous trois s'élancèrent derrière Frédéric- Guillaume, Célina et Pompette.

— Nous avons dit trois douzaines d'huîtres, deux bouteilles de blanc, trois viandes froides, de la salade, du fromage et du dessert? interrogea le garçon.

— C'est cela même, dit Célina qui venait de rédiger le menu, et au trot, grouillezvous, parce que c'est pas pour dire, mais je la crève !

Le garçon disparut en assurant :

— Ça va pas être long.

■ — Eh bien! interrogea Célina, qu'est-ce que vous pensez de mon bistro ? hein ! monsieur Frédéric, croyez-vous qu'on est pas bien ici? Aussi bien que dans un restaurant du boulevard !

— Certainement, aquiesça le prince en considérant l'étroit cabinet dans lequel ils se trouvaient entassés tous les trois. Une toute petite salle garnie d'une table ronde, de trois chaises et d'un canapé achetés certainement à l'hôtel des ventes.

Il se laissa aller sur le canapé, qui rendit un son de ressorts brisés.

— Oh ! oh ! se contenta- t-il d'exprimer. Et un peu étourdi, un peu enfiévré aussi,

car il était venu jusque-là en tenant Pompette par la taille, il attira la jeune blanchisseuse sur ses genoux.

Elle se laissa faire, passive et conquise.

— Vous savez, blagua Célina, faites comme chez vous, vous gênez pas pour moi !

Pompette avait abattu sa tête sur l'épaule du prince, dans une pose pleine de câlinerie, et celui-ci, la tenant étroitement contre lui, sentait le cœur de la jeune femme battre violemment dans sa poitrine.

Il l'embrassait dans le cou, près de ses frisons dorés.

— Vous savez, dit encore Célina, qui s'intéressait au couvert, si vous n'aimez pas ça, on pourra faire venir de la bière.

Pas plus Pompette que le prince ne répliquèrent.

Le garçon entra, apportant les huîtres.

Célina l'accueillit avec une exclamation de triomphe.

— Ah ! v'ià les huîtres, on va se les caler, grouillez- vous... vivement ou je mange tout !... Et puis écoutez, c'est pas la peine de vous déranger, je vais pousser la table

auprès de vous^ vous pourrez rester sur le canapé.

— C'est gentil ce que vous faites là,'Cclina, déclara le prince.

— Voyons, monsieur Frédéric, qu'est-ce que je ferais pas pour vous, mon sauveur !

Les deux amoureux, assis maintenant l'un à côté de l'autre, commencèrent à souper, ne causant pas, mais se jetant de temps à autre des regards à la dérobée.

L'idylle s'était nouée comme cela brusquement entre eux, et le premier baiser qu'ils venaient d'échanger en entrant avait été donné de part et d'autre de tout coeur.

Frédéric- Guillaume se sentait envertiginé; il ne savait plus très bien ce qu'il faisait, où il vivait. Il ne voyait qu'une chose, c'est que Pompette était gentille et que c'était la première femme qui l'aimait pour lui-même.

Elle, se laissait aller à son désir de ce grand garçon blond si câlin et si différent de tout ce monde dans lequel elle vivait. Ah ! le souvenir de Gustave était loin ! Célina, elle, mangeait pour trois. Les huîtres disparaissaient dans son gosier avec rapidité.

Et elle servait à boire avec un vrai talent d'échanson. Sans s'en apercevoir le moins du monde, Pompette et le prince buvaient rasade sur rasade, ne s' interrompant que pour échanger de fougueux baisers, encouragés à cela par les propos de Célina.

— Ah ! monsieur Frédéric, disait-elle à l'altesse royale, ah ! vous en avez de la veine, vous; vous pouvez dire que comme femme, vous êtes rudement bien tombé. . . Je sais ce que je dis et c'est pas parce qu'elle est là, mais Pompette, c'est une perle. Naturellement, c'est pas une femme de travail et faudrait pas compter sur elle pour vivre, parce qu'une blanchisseuse ça gagne pas des mille et des cent, mais comme de votre côté vous avez un bon métier, vous pouvez être heureux tous les deux... C'est à Saint- Ouen que vous allez en faire des jaloux ! Et y en a plus d'un qui va renauder quand y va apprendre ça... Ah ! faudra pas vous émouvoir, Adolphe et le Costaud sont là... Eh bien, Pompette, si jamais on m'avait dit à dix heures encore ce soir, que je te marierais cette nuit !... Tu sais, je te le recommande, monsieur Frédéric ! C'est une crème, un bon fîeu, et puis l'homme est là ! Ah, si jamais t'as des histoires avec les roussins, tu verras comme il les arrange !

En v'ià un qui se gêne pas avec la police ! Ce qu'y te les remet à leur place, et vivement !

Et, pour la centième fois, elle commentait la rafle et l'attitude de Frédéric-Guillaume. Celui-ci ne l'écoutait plus. Ivre d'amour et de beuverie, il avait recommencé à prendre Pompette sur ses genoux et il la caressait longuement, attardant ses doigts dans sa chevelure et lui murmurant des mots doux à l'oreille.

Où était- il? Il n'en avait cure; très allumé, il ne pensait qu'à une seule chose, n'avait plus qu'un désir : l'amour !

Le garçon' était entré, avait servi puis desservi, donné le café, apporté des bouteilles de liqueurs, des alcools. Frédéric- Guillaume embrassait toujours et buvait machinalement; Pompette heureuse, s'a-

il ^\^^'

bandonnait et Célina continuait de célébrer les vertus du couple improvisé.

Quatre heures sonnèrent dans le lointain... à Saint-Eustache, sans doute.

— Quatre heures ! se redressa Célina, non, mais c'est quatre heures, et nousn'y pensons pas... Mon Dieu, qu'est-ce que va dire Adolphe ! Il doit être dans tous ses états. Allons, secouez-vous, venez !

Pompette et le prince se levèrent, Frédéric-Guillaume un peu plus hébété que sa compagne.

Cette vie-là était tellement nouvelle pour lui!

Entre les deux femmes, il gagnait la boutique, où toute une population de maraîchers, de forts et de porteurs buvaient an comptoir.

Le garçon se précipita :

— Monsieur et dames, v'ià l'addition...

Ça fait dix-sept soixante.

— Dix-sept soixante ! se récria Célina, ben, c'est pas pour rien !

— Pardon, commença le patron, s' interposant, je vous ferai remarquer que vous avez des fines !

— Aucune importance ! dit le prince en sortant une poignée de louis de sa poche. Payez- vous, et le reste au garçon.

L'assistance considéra, stupéfiée, cet homme, le pardessus ouvert, et en habit, qui étalait des louis comme des sous.

Et, dans un coin de la boutique, dissimulée, la Sirène et ses deux hommes s'entredévisagèrent en grinçant des dents.

— Oh ! oh ! fit la Sirène, c'est monsieur le bon.

Célina se pencha à l'oreille de Pompette.

— Il est saoul, il va bouffer tout son mois, on peut pas le laisser là !

— J'en avais pas l'idée non plus, répliqua la petite blanchisseuse.

— Alors?

A ce moment, un groupe de consommateurs se déplaçant, les femmes aperçurent le trio formé par la Sirène et ses acolytes.

— La Sirène ! fit Pompette.

— Faut emmener monsieur Frédéric à tout prix ! reprit Célina.

Et prestement elles entraînèrent le prince qui, dehors, sous le saisissement de la l)rise matinale, fut comme étourdi, tituba, se raccrocha au bras de Pompette.

La Sirène et ses deux compagnons avaient suivi; les deux hommes s'approchaient, chaloupeurs, afin de bousculer le prince.

Pompette et Célina prévinrent le coup.

La femme d'Adolphe se plaça résolument devant Frédéric-Guillaume.

-- Venez-y! dit-elle.

La Sirère ricana et la voix gouailleuse, lança en chantonnant :

— • Il arrive, il arrive...

Un porteur passait, sa hotte remplie de bottes de roses. Pompette en saisit une

brassée etla lança furieusement à la figurede la Sirène qui, égratignée, hurla de douleur

Un fiacre maraudait; Célina lui fit signe, les deux femmes y poussèrent le prince désemparé, aveuh, inconscient, montèrent près de lui.

— A Saint-Ouen ! dit Célina.

Le fiacre s'éloigna dans le petit jour gris, emportant le prince Curaçao, l'héritier du trône de Zélande endormi entre les deux femmes, la petite blanchisseuse et la femme d'Adolphe.

A midi, Frédéric-Guillaume ouvrit les yeux. Il promena autour de lui un regard étonné, se demandant où il se trouvait.

Il était couché dans un bon lit, dans des draps très blancs, au milieu d'une chambre propre et bourgeoisement meublée; mais, cette chambre, il ne se souvenait de l'avoir vue nulle part.

Un instant, il crut rêver, mais un mince rayon de soleil qui filtrait à travers ses persiennes fermées, et le chant d'un coq, qui retentit brusquement derrière sa fenêtre, le convainquirent bien vite qu'il était éveillé.

Il chercha alors à rassembler ses idées.

Où était-il? Par quel concours de circonstances était-il venu échouer dans ce lieu inconnu?

Il se sentait la tête lourde, vide de pensées, avec la sensation, cependant, qu'il avait passé une nuit agitée, dans un monde bizarre, nouveau pour lui.

Près de son lit, il aperçut, étalés avec soin sur une chaise, son habit et sa chemise blanche.

Alors, il se souvint très nettement, tout à coup, qu'il avait, la veille, dîné en grande cérémonie chez le baronMendelssohn.

Mais, ensuite?

A ce moment, la porte s'cntr'ouvrit très doucement, et une tête souriante apparut.

Brusquement, les derniers voiles qui obscurcissaient sa mémoire se déchirèrent.

Il reconnut Céhna et revécut en une minute tous les incidents qui avaient suivi sa rencontre avec la jeune femme, au coin de la rue Caumartin.

Il se revit, attablé dans le bouge des Halles, au milieu d'un public d'apaches rigolos, dansant au bal des Gravilliers ; mais, parmi tous ces souvenirs qui se pressaient confusément dans sa mémoire, un , seul s'imposait à son esprit avec une netteté parfaite, celui d'une blonde et jolie gamine aux yeux bleus et tendres — perle découverte au milieu d'un fumier.

Le voyant réveillé, Célina était entrée et s'était approchée de ion lit.

— Eh bien, monsieur Frédéric, comment ça \'a-t-il, ce matin? Vous avez bien dormi?

— Très bien, très bien... je vous remercie !

— Pas trop mal aux cheveux?

— J'ai la tête un peu lourde, répondit le prince. Mais, je vous en prie, expliquezmoi ce qui s'est passé cette nuit... Je me souviens d'avoir, très tard, soupe avec vous et une aimable fille...

— Pompette !

— Oui, Pompette, c'est cela ! Je nie rappelle. Mais, après ce souper, qu'est-il ad-

LA DERNIERE AVEN lURE DU PRINCE CURAÇAO

venu ?... D'abord, où suis-je, ici ?

— Comment? où vous êtes... JVIais chez nous !

— Chez vous... où ça?

— jMais à Saint-Ouen !

— Ah! par exemple"! fit le prince en se redressant sur son séant, elle est forte celle-là ! Et comment suis-je venu ici?

— En voiture ! Comment auriez-vous voulu venir autrement, à cinq heures du matin... dans l'état où vous étiez?

Frédéric-Guillaume prit sa tête dans ses mains, cherchant à préciser ses souvenirs. Ce fut en vain.

Célina s'était assise à son chevet et elle riait de bon cœur, en se tapant les poings sur les cuisses.

— Ecoutez, ne cherchez pas, monsieur Frédéric! Vous ne trouveriez pas... Vous vous souvenez, n'est-ce pas, de notre balade aux Halles et dans les Gravilliers?...

— Oui, cela très bien.

— On a bu, en attendant Adolphe, avec l'équipe des Halles, Son-Pied, Patte-Folle et compagnie, puis la Sirène s'est amenée, une grande belle fille, qui a voulu vous faire du plat?...

— Parfaitement !

— Alors, comme Adolphe n'arrivait pas, je vous ai proposé de venir faire un tour aux Gravilliers, où nous avions quelque chance de le retrouver. Là non plus, il n'avait pas paru, mais nous y avons rencontré Pompette, la jolie Pompette, qui vous a tapé dans l'œil tout de suite. . . Soyez franc...

— J 'avoue que Pompette est une charmante fille, et qu'elle m'a beaucoup plu.

— Pardi !... Ça sautait aux yeux ! Et à elle non plus vous ne déplaisez pas... Et vous vous en êtes donné !... Et vous avez dansé! C'était un plaisir!... Vous n'avez pas voulu nous quitter comme ça... et vous nous avez emmenées souper rue Saint- Denis... Et puis, ajouta Célina en faisant claquer ses lèvres, ça a été un petit souper à la mode. . .Ah ! quand vous vous y mettez, vous, vous faites bien les choses ! . . .

— Mais ensuite?... insista le prince.

— Oh ! ensuite ! C'est plus difficile à dire ! reprit Célina. Jusque-là, vous aviez été aimable, gentil et amoureux, fallait voir... V'ià qu'au moment de partir, tout d'un coup...

— Eh bien?

— Eh bien, la tête a dû vous tourner ! C'est-y le changement d'air... ou bien un

étourdissement... niais, brusqueiiïent, il n'y a plus eu personne...

— Ce n'est pas possible !

— Puisque je vous le dis ! Alors, vous pensez si on était embarrassées ! Vous ne pouviez pas vous en aller tout seul... Vous conduire, où? On ne savait pas votre adresse ! Alors, quoi, vous laisser là? Ah ! vous n'auriez pas voulu ! Après ce que vous aviez fait pour moi, c'aurait été dégoûtant ! Et puis, peut-être aussi que ça n'aurait pas été prudent.

— Comment ça ?

■ — Oui, vous n'avez pas dû vous apercevoir de cela ; mais la Sirène,f urieuse de vous voir partir avec Pompette, nous avait suivis... Et elle était là qui nous guignait, accompagnée de deux vauriens bons à tout... Ils savaient que vous étiez au pognon... toute la soirée, -^'ous avez montré des pièces d'or !... Vous voyez- vous tombé dans leurs pattes ! . . . Ah ! vous étiez monsieur le bon, pour sûr !

— Mais quelle heure était-il donc?

— Quatre heures du matin environ !

— Alors, qu'avez-vous fait?...

— Alors, Pompette que ça embêtait au fond de vous quitter, m'a dit : — On va pas le laisser là? — Bien sûr que non ! Mais que faire? — On va l'emmener à Saint- Ouen ! Et puis, sans vous demander permission, à la barbe de la Sirène furieuse et de ses copains, on vous a chargé dans un fiacre qui passait ! . . .

Et Célina, amusée de la mine stupéfaite du prince, éclata d'un gros rire.

Frédéric-Guillaume n'en revenait pas.

Comment? On avait dû le ramener ivremort jusqu'à Saint-Ouen!... Non, ce n'était pas possible ! . . .

Mais Célina insistait :

— Puisque je vous dis que c'est comme ça que ça c'est passé. Je veux pas prétendre que vous étiez saoul ! Quoi ! vous n'êtes probablement pas habitué à faire des bombes comme ça ! Et vous avez tourné de l'œil ! C'est pas un crime ! Ça arrive aux gens les plus comme il faut !

— Et je ne vous ai pas demandé où vous m'emmeniez ?

— Ah ! ben, ouiche ! A peine dans le sapin, bien calé entre nous deux, vous avez tourné de l'œil. Pompette avait passé bien gentiment son bras autour de votre cou et vous avez dormi tranquillement sur son épaule, jusqu'à Saint-Ouen.

Le prince s'amusait prodigieusement à

LA DERNIERE AVENTURE DU PRINCE GUliACAO

ce récit qui lui paraissait invraisemblable ; il demanda :

— Mais enfin, j'ai dû me réveiller quand vous m'avez descendu de voitiire, quand vous m'avez couché? :■

— Ah ! dit Céhna en riant, c'a été le moment le plus dur ! Vous ne vouliez pas vous laisser faire. J'avais beau vous secouer, vous dire : « Monsieur Frédéric, nous voilà arrivés ! » Vous ne vouliez rien entendre ! Vous avez ouvert les yeux et vous nous repoussiez en disant : « Laissez-moi tranquille, je vous en prie ! » J'ai appelé Briclaud, qui, ne m'ayant pas rencontrée, était rentré par le dernier métro... Il était déjà couché... Il s'est levé au trot, et vous pensez s'il a été épaté en vous voyant, Pompette et moi, amener chez lui, à cinq heures du matin, un beau monsieur qu'il n'avait jamais vu ! En deux mots, je lui ai expliqué la situation... Je lui ai raconté le service que vous m'aviez rendu. Alors tout de suite, il m'a répondu : « Tu as bien fait ! )> Avec l'aide du cocher, on vous a descendu... Ah ! ça n'a pas été tout seul ! Vous rouspétiez... vous ne vouliez pas vous laisser faire ! Vivement, on a mis des draps blancs à notre lit... Pompette et moi, nous vous avons déshabillé, couché, bordé bien soigneusement, et vous vous êtes mis tout de suite à ronfler comme un tuyau d'orgue !

— Et vous, où avez-vous couché?

— Nous? On a étendu un matelas dans la salle à manger et on a dormi comme des bienheureux jusqu'à dix heures du matin... Pompette, elle, ça lui faisait gros cœur de vous quitter, comme cela, mais vous étiez si fatigué ! . . . Elle vous a embrassé bien tendrement et elle est repartie chez elle.

A l'ouïe du récit de ces événements dont il ne gardait absolument aucune souvenance, le prince éprouva une sorte de honte qu'il ne parvint pas à dissimuler.

Comment lui, le gentleman correct, le prince de Zélande, avait-il pu perdre la notion des choses, au point de se trouver, comme un poivrot de barrière, à la merci de ces deux femmes?

Et quelle attitude tenir en face de ce Briclaud, dont on lui parlait depuis la veille et qu'il ne connaissait pas?

Toutefois, il ne ressentit aucune crainte, tant la figure réjouie et bon enfant de Célina exprimait de sincérité et de sympathie reconnaissante.

La façon dont on l'avait traité excluait

d'ailleurs toute idée de guet-apens. Il se ressaisit cependant et demanda :

— Mais enfin, quelle heure est- il?

— Il est midi passé. Et je suis bien contente de vous voir enfin réveillé, parce que, moi, j'ai l'estomac dans les talons et qu'on vous attend pour nous mettre à table !

— Comment ! nous mettre à table ? Mais je vais me lever et rentrer tout de suite à Paris !

— Pensez -vous qu'on va vous laisser partir comme cela ! Briclaud tient à faire votre connaissance et à vous remercier du service que vous m'avez rendu ! Et Pompette, donc, qui a demandé congé à sa patronne et qui va venir déjeuner avec nous ! Faut pas vous figurer qu'elle va vous laisser partir comme cela ! Je vous dis qu'elle a un pépin pour vous, cette petite ! Et, vous savez, vous êtes un veinard, parce que c'est du nanan ! C'est jeune, c'est propre, ça n'a jamais traîné ! Allez, vous allez trouver là tout ce qu'il faut pour votre toilette ! Dépêchez-vous, et on va bouffer !

— Mais je vous assure... commença le prince, que l'étrangeté de son aventure commençait à amuser considérablement.

— Allons, pas d'histoires ! interrompit Célina. Hier soir nous n'avons pas fait tant de manière pour accepter votre invitation, et vous avez mis les petits plats dans les grands ! A notre tour, on va vous montrer qu'à Saint-Ouen, on sait aussi traiter ses amis. . . je vous donne dix minutes. . . Je vais retrouver Briclaud à la cuisine...

Et sans vouloir entendre les nouvelles protestations que tentait d'esquisser le prince, Célina sortit en lui jetant un : « A tout à l'heure ! » impératif.

Frédéric-Guillaume resta un instant abasourdi, se demandant quelle conduite tenir, mais il se sentit vaincu par cette insistance aimable.

Il prit bravement son parti. Puisque le hasard l'avait engagé dans cette aventure invraisemblable, il irait jusqu'au bout.

Aussi bien qu'avait-il à craindre de ces bizarres apaches, qui ne cessaient de lui témoigner une gratitude exagérée?

Son incognito était bien gardé; il n'était pour eux qu'un petit employé, commis dans une importante maison de commission.

Que risquait-il? Il était à même, quand il les aurait quittés et qu'il aurait repris sa personnalité, de les récompenser largement

de leurs soins et des sensations inédites qu'il leur devait.

Et puis, il n'osait se l'avouer, mais il était hanté par la silhouette fine de cette étrange Pompette.

Cette taille^souple qu'il avait serrée contre lui, ces jolis cheveux blonds, ces traits délicats ne lui apparaissaient plus, maintenant qu'il était de sang- froid, que comme dans un rêve, et il avait la curiosité de retrouver la jeune fille en pleine lumière et de contrôler ses impressions.

Peut-être allait-il trouver une déception, mais dans tous les cas, il aurait passé, sans danger, vingt-quatre heures uniques dans sa vie et qui lui auraient permis d'observer sur le vif dès mœurs qu'il ne soupçonnait pas et dont aucune tournée officielle de grands-ducs ne pouvait lui donner une idée.

Il se leva et regarda ses vêtements sans défiance, mais avec quelque curiosité.

Ils étaient plies soigneusement et rien n'avait été touché; son portefeuille, sa montre et l'or, qu'il avait coutume de renfermer dans ses goussets, étaient intacts, dans leurs poches respectives, et il ne put s'empêcher de murmurer en souriant :

— Quels honnêtes gens tout de même que ces apaches !

Puis, il procéda rapidement à sa toilette. La prévoyante Célina avait disposé sur une petite table de bois blanc recouverte d'une nappe tout ce qui lui était nécessaire et lorsque de fraîches ablutions eurent dissipé les dernières vapeurs qui obscurcissaient encore son cerveau, le prince se retrouva, frais, dispos et fringant, prêt à poursuivre, mais cette fois avec un esprit bien net, les péripéties de sa bizarre aventure.

— Eh bien? y sommes-nous, voyons?

demanda Célina en ouvrant la porte.

— Je suis prêt, dit le prince.

Il entra dans la salle à manger, une petite pièce très claire au milieu de laquelle quatre couverts étaient disposés sur une table recouverte d'une nappe d'une irréprochable blancheur.

Un grand garçon de vingt-cinq à trente ans, à l'œil vif, la lèvre supérieure ornée d'une moustache fine, était debout près d'une fenêtre.

Il y eut un petit froid. L'apparition de ce beau monsieur en habit, en qui il ne reconnaissait plus la loque humaine qu'il avait dans la nuit descendue de voiture, en imposait évidemment au maître de la

maison, mais Célina, plus à son aise, se hâta de rompre ce silence embarrassant, en faisant les présentations,

— Monsieur Adolphe Briclaud, mon ami... et monsieur Frédéric, mon sauveur !

— Monsieur, se hâta de déclarer Briclaud, permettez-moi de vous remercier du dévouement que vous n'avez pas hésité à montrer en tirant ma femme des griffes des agents !

Et il tendit sa main au prince qui la serra en répliquant :

— Je vous assure, cher monsieur, que madame Célina exagère...

— Pas du tout ! Pas du tout ! Je sais ce que c'est ! Et peu d'hommes auraient montré un pareil courage ! Elle m'a tout raconté en détail et je sais ce que nous vous devons. Je suis trop heureux de vous exprimer notre reconnaissance et je vous remercie du plaisir que vous nous faites de vouloir bien accepter une place à notre table.

L'aisance et l'urbanité avec lesquelles s'exprimait Briclaud surprirent le prince au point qu'il ne put que répondre :

— Mais c'est moi, au contraire, qui suis confus...

— Eii bien, reprit Briclaud redevenu tout à fait maître de lui-même, nous allons, si vous voulez le permettre, débuter par un petit apéritif !

Il commençait à disposer sur la table un flacon de pernod et des verres, quand Célina s'écria :

— Et voilà tout ce qu'on trouve à dire à sa bonne amie !

Le prince se retourna.

Debout dans un angle de la chambre, émue et rougissante, Pompette était là, dévorant des yeux ce beau jeune homme, en qui eUe n'osait retrouver son béguin de la veille, tant il lui apparaissait chic et imposant.

— - Ah ! s'écria le prince, ma petite amie Pompette, que je ne voyais pas ! Ma jolie danseuse de cette nuit !

Et comme elle restait immobile, les yeux baissés, il courut à elle et Ini prenant les mains : '•i

— Voyons, vous n'étiez pas si timide hier soir ! Et vous avez eu tant de soins de moi, à ce qu'il paraît ! Vous permettez que je vous en remercie !

Il attira à lui la jeune fille et il l'embrassa sur les deux joues.

— Allons ! s'écria Célina, voilà la glace

Tt;^!*!*'

— Quels honnêtes gens, tout de même, que ces npaches !

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rompue ! On va boire et commencer à rigoler ! Non, mais pensez- vous qu'elle est bêbête, hein? monsieur Frédéric? Elle qui était si gaie et si folle hier?

— Laisse-la donc se mettre en train, voyons ! fit Adolphe.

— Gomme ou anis, monsieur Frédéric?

— Anis, si vous voulez bien et très peu d'absinthe !

— Et vous n'avez pas vu cela? Elle est sur son trente et un ! Mâtin ! monsieur Frédéric, on se met en frais pour vous !

En effet, Pompette avait revêtu son costume des dimanches, une jolie blouse blanche sur laquelle elle av'ait piqué une touffe d'oeillets rouges, et ses cheveux avaient été artistement ondulés.

— C'est vrai, fit le prince, comme vous êtes belle aujourd'hui !

Pompette rougit sans mot dire; elle n'avait plus, dans sa nouvelle tenue, cet air déluré de la fille du peuple, habituée à danser tête nue dans les bals publics, mais la gaucherie qu'elle montrait en voulant affecter une allure distinguée ajoutait un charme de plus à sa frimousse éveillée.

Pour toute réponse, elle détacha la ]:)lus belle fleur de son bouquet, et la fixa à la boutonnière du prince.

— Ça vaut encore un bécot ! })roclama Célina.

Frédéric-Guillaume se pencha, mais avant qu'il eût eu le temps de s'exécuter, ce fut Pompette qui lui planta deux gros baisers sur les joues.

Cette espièglerie, accueillie gaiement par le ]Kince, mit tout le monde à son aise.

Elle suffit pour rendre à Pompette son entrain naturel. Dès lors, toute contrainte fut bannie de la conversation.

— Nous allons trinquer à la mode de chez nous ! dit Briclaud. Je suis Normand, et un vrai Normand ne boit jamais sans choquer son verre ! A notre bonne rencontre, monsieur Frédéric !

— Maintenant, déclara Célina, je pense que le trou est fait ! Alors, à table, je crève de faim ! Les deux amoureux l'un à côte de l'autre ! Vous savez, monsieur Frédéric, c'est à la bonne franquette ! Des sardines, un gigot et des fayots, du dessert et du café, préparé spécialement par moi. Vous savez, j'ai la recette ! Et puis, c'est tout* Faudra vous en contenter.

— C'est parfait, madame Célina ! approuva le prince.

— Qu'est-ce que vous voulez, dit Briclaud, on est à la campagne !

— Et puis, on est pas des gens chics ! conclut Célina. On offre ce qu'on a de bon cœur, et puis v'oilà !

Le commencement (Ui rejxas fut silencieux.

Il était tard et tout le monde avait faim.

— Vous êtes très bien intallés, fit le prince pour dire quelque chose.

— Oh ! vous n'avez rien vu, répondit Célina, on vous fera faire le tour du propriétaire. Nous avons un petù jardin, des poules, des lapins. C'est Briclaud qui a soin de la basse-cour, et vous verrez comme c'est tenu ! La rue est composée d'un tas de petits pavillons où habitent des gens tranquilles, comme nous. On est tout à fait chez soi.

— C'est un peu loin de Paris, hasarda le prince, et quand vous manquez le dernier train.

— On fait comme nous avons fait hier, en prend une voiture.

— L'éloignement, ajouta Briclaud, nous force à terminer nos affaires avant minuit et nous enlève la tentation de vadrouiller. C'est un avantage. Comme ça, on ne s'esquinte pas et on ne dépense pas inutilement sa galette.

Le prince admira cette réflexion eml)reinte d'un bon sens bourgeois qu'il s'étonnait de trouver dans un gaillard qui n'était en somme, en dépit des apparences, que l'amant d'une fille publique.

Célina crut devoir compléter l'explication de Briclaud en ajoutant d'un petit air malin un commentaire, qui ne parut pas satisfaire outre mesure le maître de maison.

— Assurément, fit-elle, on est très bien ici, mais ce qu'Adolphe ne dit pas, c'est que nulle part nous ne serions plus en sûreté !

— Comment cela ? demanda le prince en regardant Briclaud sur le front duquel s'esquissait un pli de mécontentement.

— Oh ! tu peux tout raconter va ! Ne fais donc pas de mystères ! poursuivit Célina monsieur Frédéric est un ami ! Et il comprend tout ! Eh bien voilà ! A Saint- Ouen, Briclaud ni moi ne risquons rien. On a le condc !

— Le condc? interrogea le jirince.

— Oui, le condé, la permission, si vous

aimez mieux

Et comme Frédéric-Guillaume paraissait

ne pas saisir la portée de ce vocable mystérieux :

■ — Explique-lui donc ce que ça veut dire, fit Célina.

— Mon Dieu ! se décida à dire Adolphe, il n'y a rien de déshonorant, mais enfin, il est de ces petits secrets de famille qu'il est inutile de crier sur les toits. Mais, à vous, je n'ai pas de raison de vous cacher ma vraie situation.

Il versa dans les verres une tournée de vin d'Argenteuil, et tout en découpant avec

semaine sans que je me trouve mêlé à quelques bagarres. Ma femme était teigne; à tout instant, pour la défendre quand elle avait des raisons, il me fallait faire le coup de poing. Un jour, j'eus la main un peu lourde. Mon adversaire, que j'avais mouché, en eut pour un mois d'hôpital. On m'arrêta, j'écopai de quinze jours de prison. Cette leçon ne me corrigea pas, au contraire, et je devins la terreur du quartier. C'est du reste le surnom que m'avaient donné les copains. Si bien qu'à vingt ans,

art les tranches du gigot que Célina avait poussé devant lui, il expliqua :

— Il faut vous dire que je n'ai pas toujours été l'ho mme rangé que je suis devenu, en vieillissant. Resté orphelin très jeune, j'ai eu le malheur, à dix-huit ans, de faire la connaissance d'une femme, qui jouissait, et à juste titre, dans tout Saint-Ouen, d'une réputation détestable. J'ai eu en sa compagnie de mauvaises fréquentations.

J'étais devenu paresseux, ivrogne et surtout batailleur. Comme j'étais solide et pas endurant, il ne se passait pas de

étais à la tête de trois amnations, toujours pour batteries, ça je vous le jure, car jamais je n'ai cessé de rester un* parfait honnête homme !

Briclaud passa le plat à ses convives, puis il continua:

— ■ Un beau jour, le bruit se répandit qu'il y avait parmi nous une casserole, c'est-à-dire im indicateur qui nous donnait a la police. Mes soupçons tombèrent sur un type dont les allures me semblaient louches depuis longtemps, et une nuit que j'étais mûr, je lui cherchai des raisons.

— Je suis fixé sur ton numéro, tu es une sale vache ! Et la première fois que tu te permettras d'aller faire des' ragots,^ aussi vrai que je m'appelle Briclaud /idolphe^ je te fous mon vingt-deux dans la peau !

Il voulut se rebiffer, mais d'un coup de poing je lui fermai la bouche et puis, je continuai à l'injurier en lui criant :

— Tu peux porter ce coup de poing au commissaire...

J.A DEUMEBE AVENTURE DU PRlx\CE CURAÇAO

— Tu peux aller porter cela au quartd'œil et il y en a autant pour lui, s'il est pas content !

Des propos d'honmie saoul, quoi ! En voilà une phrase qui m'a coûte cher? Deux jours après, deux inspecteurs du commissariat venaient me cueillir chez un troquet, comme j'étais en train de faire une partie de billard. Je voulais pas me laisser faire, j'avais rien à me reprocher. J'avais oublie ma discussion de l'avant-veille. On m'a fichu les menottes et on m'a mené devant un petit lipmme sec et pincé avec lequel il n'y avait pas moyen de discuter.

— Comment vous appelez-vous?

— Briclaud Adolphe.

— Votre profession?

— Garçon de café.

— Où travaillez-vous?

— Je suis sans place, je fais les extras.

— Quel a été votre dernier patron?

Il y avait deux ans que je n'en avais pas fichu un coup. J'ai pu rien répondre. Alors, voilà le commissaire qui ouvre un dossier, et qui me raconte ma vie.

— Depuis deux ans, vous ne travaillez pas. Vous vivez avec une fille publique, vous avez trois condamnations pour coups et blessures et l'on donne sur vous les renseignements les plus déplorables. Vous êtes un individu dangereux. Vous êtes inculpé en conséquence de vagabondage spécial.

Et froidement il me donne lecture de l'article qui me concernait. Ah ! je m'en souviens de cet article ! Sera -puni des peines édictées contre le vagabondage, quiconque ayant un domicile fixe ou non, sera convaincu de ne tirer ses moyens d'existence que de la -prostitution d' autrui ou de l'exercice de jeux illicites sur la voie publique. Et le tribunal m'a salé; six mois de prison et interdiction de séjour dans le département de la Seine ! Naturellement, six mois plus tard je rappliquais à Saint-Ouen. Je n'y ai pas fait long feu. Deux jours après mon retour, j'étais ramc:.c chez le quartd'œil.

— Vous êtes incul je d'infraction à l'arrêté qui vous concei lu- et qui vous interdit tout séjour dans le (léjiartement de la Seine.

Nouvelle condami.ation. Cette fois, je l'ai trouvée mauvaise, mais il n'y avait rien à dire. C'était la loi ! Quand je suis sorti pour la seconde fois, je me suis d'abord demandé ce que j'allais faire. Plus de

parents, plus d'amis, à peine quelques sous dans ma poche. Je m'armai de courage, et malgré le danger, on me revit à Saint-Ouen Je ne retrouvai plus personne. Mon ancienne av^ait disparu. Les copains d'autrefois aussi... J'eus la chance de rencontrer Célina qui débutait. Elle était gentille, mais un peu folle. J'entrepris d'en faire une femme sérieuse et nous vivions bien tranquillement, quand un becu jour, J2 siis rencontré et reconnu. Pour la troisièi.:e fois, je suis reconduit au commissariat.

— ■ Alors, c'est encore vous? me demanda le quart-d'œil.

Cette fois, je ne crânais plus. Une nouvelle condamnation et c'était pour moi la relégation! Alors, j'ai voulu en avoir le cœur net.

— ]\Ionsieur le commissaire, voyons, vous savez bien que je ne suis pas im malhonnête garçon ! Je n'ai jamais volé, moi ! ]îourquoi m'en voulez-vous?

Alors, je le vois toujours me dire de son petit air sécot et pince-sans-rire :

— Je ne veux pas dans ma circonscription de gaillards susceptibles de m'ouvrir le ventre !

Je compris. Je me souvins de mes anciennes menaces. Je fis mes excuses et je lui e.xposai ma situation. Je ne pouvais vivre qu'à Saint-Ouen, où j'étais' connu. Partout ailburs, je ne trouverais ni abri, ni travail N'ayant pas de famille, me fallait-il devenir voleur pour vivre? J'ai dû être éloquent, car après m'avoir patiemment écouté, le quart-d'œil me dit :

— ^ Je vais risquer avec vous une expérience, car vous me paraissez sincère. Vous êtes libre et vous pouvez rester à Saint- Ouen. Je veux oublier que vous n'avez pas le droit d'y résider, mais à une condition, c'est que je n'entendrai jamais parler de vous. Plus de batteries, plus d'ivrogneries. C'est ccnvcnu?

— C'est juré, monsieur le commissaire!

Dcjitùs, nous vivons tranquilles, Célina et moi, en bons bourgeois. Elle est devenue économe et bonne ménagère. Elle fait ses affaires à Paris, rentre tc.i.jours régulièrement. Aujourd'hui, nous avons un Hx-ret de caisse d'épargne, nous sonunes dans nos bois. Nous soignons nos poules et nos lapins. Tout le monde nous estime à Saint-Ouen. Je tire mon chapeau devant le quart-d'œil, quand je le rencontre dans la rue. et il me rend mon salut ! Ah ! celuilà, c'est un homme ! Il m'a fait payer cher

LA DERNIERE AVËiNTURE DU PRINCE CURAOAO

un mot malheureux, mais c'est à lui que je dois d'avoir bien tourné.

— Eh bien, monsieur Frédéric, s'écria Célina, avez-vous compris ce que c'est que le a condé »?

— Oui, répondit le prince en souriant, la permission de vivre heureux à condition d'être honnête.

La naïveté inconsciente de ses hôtes l'amusait énormément. Leur mentalité particuhère l'effrayait un peu, mais l'accent de sincérité avec lequel Briclaud venait de narrer son aventure le rassurait.

Pompette avait écouté sans mot dire la confession d'Adolphe.

Assurément, elle connaissait tous ces détails et leur originalité ne pouvait l'étonner. A vrai dire, elle n'y avait prêté aucune attention. Sa pensée était ailleurs.

— Mais tu ne manges pas, Pompette?

Tu n'as pas faim? demanda Célina.

— Laisse donc, reprit Briclaud, elle est à côté de son amoureux. Ça lui a coupé l'appétit !

— ■ Je voudrais, dit le prince, vous voir aussi gaie qu'hier soir.

— Laissez donc, ça viendra tout à 'heure.

■ — Dis donc, et ta patronne, qu'est-ce qu'elle va dire, quand elle ne va pas te voir arriver ?

■ — Je lui ai demandé la permission de la journée, répondit Pompette, et je suis libre, tout à fait libre.

— ^ Je pense, monsieur Frédéric, repartit l'honnête Briclaud, que vous n'êtes pas attendu, et que cela ne vous gênera pas de nous consacrer cette journée.

— Non, dit le prince en riant; je suis, comme Pompette, libre, tout à fait libre, et personne ne m'attend.

— Célina me disait que vous étiez dans la commission?

— Oui, j'appartiens à une maison très importante, très bien organisée, et ma présence n'est pas indispensable tous les jours. Je puis m'octroyer quelques congés sans qu'aucun intérêt en souffre.

— Tant mieux, s'écria Pompette.

— Pourquoi?

— Parce que, comme cela, si je vous plais, comme vous me le disiez hier soir, eh bien, on pourra se voir quelquefois. Ça ne vous fera pas plaisir?

— Le plus grand plaisir.

Pompette approcha sa tête tout près du

prince, dans un geste mutin. Frédéric- Guillaume l'embrassa sur le front.

— Ah ! enfin ! s'écria Célina, voilà que ça se dérouille ! Voulez- vous que je vous dise? Eh bien, depuis que vous vous êtes retrouvés, vous vous êtes regardés en chiens de faïence, vous qui étiez si échauffés hier soir ! Je me demandais vraiment ce que ça voulait dire. Nous allons boire à vos amours.

Les quatre convives choquèrent leurs verres.

— Savez-vous ce qui serait gentil? continua Célina. Ce serait de profiter de cette bonne occasion qui nous réunit pour conclure un joli petit mariage. Voyons ! vous ne seriez pas content, monsieur Frédéric, d'avoir une petite femme toute neuve, jolie comme un cœur, sage comme une image, avec laquelle vous seriez sûr d'être heureux ?

Et elle entama de nouveau un éloge dithyrambique de Pompette.

Et quand elle eut énuméré toutes les qualités de son amie :

— Y a pas à dire, conclut-elle, vous êtes faits l'un pour l'autre ! Voyons, monsieur Frédéric, qu'est-ce que vous en dites?.,.

— Ma bonne Célina, repartit le prince, nous causerons de tout cela, Pompette et moi en particulier, si elle veut bien le permettre.

— Ah ! je crois bien ! s'écria Pompette, c'est vrai, vous voulez qu'on se revoie?

■ — Pourquoi pas?

— Eh bien ! dit Briclaud, voilà une affaire faite. N'en parlons plus ! Le reste regarde les deux amoureux !

Quand on eut pris le café, le prince se leva, et à la grande joie de Pompette, qui n'avait pu rien dire pendant le dîner et qui brûlait du désir de se trouver seule avec son « amoureux ».

— Je vous demande pardon, déclara-t-il, mais il se fait tard; permettez-moi de me retirer.

Il y eut une protestation unanime.

■ — Partir déjà ! s'écria Célina. Ah ! non, vous nous devez la journée entière ! Aujourd'hui nous ne descendrons pas à Paris ! Et c'est Pompette qui serait navrée, elle qui a demandé à sa patronne la permission de la journée pour être tout à vous !

— Nous allons faire une manille ! proposa Célina.

— J'ignore absolument ce jeu, fit le prince, qui ne put s'empêcher de sourire, et

j.A i)i-:nxiEP»E A\i' xnr,!': m pnixci-: cui;a(Au

je vous assure que j'ai besoin de rentrer.

— Pas du tout ! reprit Célina, monsieur Frédéric n'a pas mis le nez dehors aujourd'hui... Il faut que je lui fasse faire, comme je le lui ai promis, le tour du propriétaire. Apres, on verra ce qu'on décidera.

Et sans attendre l'assentiment du prince elle le saisit par le bras et l'entraîna dans le petit jardin, qui entourait la maiscmnette.

Et elle commença à lui faire admirer son installation.

C'était Briclaud qui était chargé de l'entretien des plates-bandes et il s'acquittait de ce soin avec im goût de véritable artiste.

Elle trouvait à deux pas de sa cuisine les plantes ménagères indispensables, de la salade, de l'oseille, du persil, mais là où il excellait, c'était dans la culture des fleiu-s.

— En été, faut voir les deux corbeilles qui se trouvent sous les fenêtres, ça cmbaimie la maison !

Quant à elle, elle s'occupait spécialement des bêtes. Et elle présenta au prince, trois poules et un coq, qui picoraient dans un petit enclos grillé de quatre mètres de large.

— En vc ilà des bonnes bêtes ! Et quelles pondeuses ! Des œufs tous les jours, et très avant dans l'hiver.

Mais ces détails n'intéressaient pas le prince, qui, la visite terminée, parla de nouveau de reprendre le chemin de Paris-

Alors, Pompette lui prit à son tour doucement le bras et, fixant sur lui ses grands yeux bleus très tristes, elle lui demanda à voix basse :

— Ça vous ennuie donc tant que ça, de rester jilus longtemps avec nous?

— Non, mais je vous assure...

— Vous nous avez dit que personne ne vous attendait... que vous étiez libre...

— Oui, mais j'ai hâte de rentrer chez moi. Je ne suis guère, ajouta-t-il, dans une tenue de campagne.

■ — A Saint-Ouen, quelle importance çn a-t-il? On ne vous connaît pas ! Venez faire avec moi un petit tour dans le pays. Ça me fera tant ])laisir ! Après, je vous jure, je vous rendrai votre liberté.

— Voyons ! s'écria Célina, vous ne voyez pas qu'elle grille d'envie de vous avoir quelques instants à elle toute seule, cette petite? Allons, faites donc ce qu'elle vous de mande !

Le prince regarda Pompette, qui l'iml)lcrait de ses yeux suppliants et humides.

— Allons, fît-il, vous êtes si gentille, ma petite Pompette, que je suis obligé de vous cbéir.

Il demanda son pardessus, qu'il bouton- )ia par-dessus son habit, et il offrit son bras à la jolie fille.

— Yous ne ]:)artirez pas sans nous avoir dit au revoir, au moins !

— C'est entendu ! cria Pompette. On repassera par là. Je vous le ramènerai !

— Alors, à tout à l'heure !

— Si vous ne tenez pas à vous montrer, dit Pompette au prince, je vais vous conduire par un petit chemin où nous ne ren-

contrerons personne. Vous savez, il y a des coins très gentils à Saint-Ouen.

Et elle s'engagea avec son cavalier dans une étroite sente, bordée de pavillons, entourés de jardins, bâtis sur le modèle de celui qu'occupait le ménage Briclaud.

Us marchèrent quelque temps sans parler. Le prince rompit enfin le premier le silence.

— Ou'avez-vous, ma petite Pompette?

Hier, vous m'êtes apparue pleine de gaieté et d'entrain, aujourd'hui je vous trouve triste.

— C'est que vous non plus, répliqua la jeune fille, vous n'êtes pas le même pour moi ! Hier, vous m'écoutiez, quand je plaisantais librement avec vous. Vous paraissiez prendre plaisir à danser avec moi et j'étais heureuse quand je sentais votre bras me serrer la taille, quand je vous voyais rire de bon cœur, en écoutant les boniments de Célina. Vous étiez si doux, si empressé ! Aujoiu'd'hui vous avez l'air sévère. Vous m'avez dit hier que je vous plaisais beaucoup; aujourd'hui vous avez été très aimable... mais, je ne sais pas

C'était une guinguette à demi masciucc par un rideau d'arbustes

LA DERNIERE AVENTURE DU PRINCE CURAfAO

comment cela se fait, ce n'était plus la même chose, et je n'ai pas osé vous dire que, moi, je n'avais pas changé... et que je pensais la même chose qu'hier...

— Je veux que vous soyez persuadée, ma petite Pompette, que mes sentiments sont restés les mêmes à votre égard... Je vous répète que je vous trouve la plus charmante fille du monde, mais hier au soir, nous étions, d'une façon très imprévue, mêlés à un monde bruyant, étourdis par la musique, excités un peu par des libations peut-être un peu trop répétées, tandis que ce matin...

— Oui, ce matin, vous vous êtes réveillé de sang-froid. Cela me fait de la peine de voir qu'il a fallu que vous soyez un peu parti pour me trouver à votre goût... Je sais bien ! Je ne suis qu'une pauvre petite ouvrière, tandis que vous, il n'y a pas à dire, vous êtes un monsieur... Il vous faut des belles dames...

Et Pomipette sortit son mouchoir pour essuyer deux larmes qui perlaient à ses paupières.

Le prince fut navré du chagrin de sa compagne.

— Mais non, je me suis mal fait comprendre. Je vous avouerai que, pendant toute la durée du déjeuner, j'étais un peu gêné. Je me retrouvais brusquement transporté dans une maison inconnue en face d'un homme que je n'avais jamais vu...

Cette fois, Pompette, consolée, ne put s'empêcher de rire.

— Ah ! vous avez remarqué, comme moi, qu'Adolphe n'était pas rigolo ! Eh bien ! cela me fait plaisir ! Il plaît à Célina, tant mieux pour elle ! Mais c'est moi qui ne voudrais pas d'un type comme lui pour amant !

— Je vous ai convaincue, n'est-ce pas?

repartit le prince, et vous ne m'accuserez plus d'indifférence?

— Non ! c'est fini, maintenant, et je suis bien contente, parce que je vais pouvoir vous parler à cœur ouvert ! Ah ! ce matin, je ne me sentais pas de colère à l'idée qu'il ne m'était pas possible de vous avoir au moins un petit moment à moi toute seule ! J'ai eu du mal pour vous enlever, mais tout de même j'y suis arrivée !

Et comme ils passaient devant une guinguette, à demi masquée par un rideau de lilas. Pompette fit une proposition :

— Si vous voulez, nous allons rentrer ici. Nous nous installerons dans un bosquet au

fond du jardin. Nous serons là tous les deux, bien seuls, et nous pourrons causer tranquillement... tout à notre aise.

— Volontiers, répondit le prince, enchanté, au fond, d'échapper à l'obligation d'une promenade à travers ces ruelles désolées.

— ■ Je connais la maison, poursuivit Pompette, on y est très bien.

Quelques instants après, tous deux étaient installés au fond d'une tonnelle et Pompette s'était suspendue au cou du prince, en lui murmurant tout bas :

— Je vous aime... de tout mon cœur !

— Alors, ma petite Pompette, ça vous est venu comme cela, tout d'un coup? demanda Frédéric-Guillaume, en rendant le bai ser. Voyons, faites-moi vos confidences.

Pompette se tapit tout près du prince et la tête appuyée sur son épaule.

— Oui, dit-elle, ça m'est venu tout d'un coup, hier, quand je me suis assise à votre table... Je ne sais pas ce que j'ai ressenti, ccmme un éblouissement... Et puis, vous aviez une manière de parler si douce, si différente de celle de tous ces gens qui nous entom-aient ! Quand vous m'avez fait danser, j'étais comme transportée... \'oyons ! vous vous en êtes bien aperçu ! . . .

— Je n'ai pas la vanité de penser que ma vue suffit pour enflammer les femmes dit le prince en riant. Je me suis dit seulement que j'avais de la chance d'avoir pu attirer l'attention d'une jolie fille comme vous.

— Et quand j'ai aperçu la Sirène, cette grande drogue, qui venait tourner autour de notre table, j'avais des envies de lui tomber dessus... Monsieur Frédéric, il n'y a pas à dire, j'étais jalouse de vous !

— Bien vrai !

— C'est comme je vous le dis ! Et je regardais l'horloge, je voyais l'heure s'avancer et je me disais : « Il va s'en aller ! Et je ne le reverrai peut-être jamais plus ! » Je sentais mon cœur se serrer! Aussi, quelle joie j'ai éprouvée quand vous nous avez offert à souper, à Célina et à moi ! Et comme vous avez été gentil et généreux !

— Vous n'aviez donc pas compris que c'est vous qui me reteniez?

— J'osais pas le penser... \'ous ne me parhez de rien... Aussi, quand nous sommes sortis et que je vous ai vu malade^ incapable de repartir tout seul, je me suis dit : (c Tant mieux ! On va pouvoir l'emmener ! » Et d'autant plus que vous étiez

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LA DERNÏEP.r^: AVENTURE DU PRINCE CURAfAO

guetté par la Sirène et les vauriens qui J'acccmpagnaient ! Ab ! vous avez été soi

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gné et dorlotté, pendant la route! Puis, j'ai aidé Célina à vous déshabiller, à vous coucher et je me suis sauvée bien vite chez moi, en pensant : « Je vais le retrouver demain ! Il faudra bien qu'il s'explique ! »

— Et l'heure de l'explication a enfin sonné? demanda le prince en souriant.

— Dame, oui ! dit Pompette d'un petit ton câlin.

Frédéric-Guillaume trouvait un plaisir extrême à écouter les naïves confidences de la jeune fille.

Pour la première fois de sa vie, il se sentait désiré, aimé pour lui-même et il en ressentait un certain orgueil.

Mais ce qui l' étonnait le plus, c'était le désintéressement complet et absolu dont Pompette faisait preuve. Pas une minute, il n'avait été question des avantages qu'elle pouvait tirer d'une liaison même passagère avec lui.

C'était un petit cœur tout neuf, ou à jieu près, qui battait pour lui; il en était sûr, mais, puisqu'il en avait l'occasion, il résolut de s'assurer de la sincérité de la jeune fille et brutalement il posa la question :

— Mais votre amant?... Vous avez bien un amant?

Pompette se recula brusquement.

— Moi ! Personne ! Vous entendez !

Personne ! Ah ! ce ne sont pas les occasions qui me manquent ! Mais ] je déteste la ncce ! je ne me donnerai jamais qu'à quelqu'un que j'aime !

— Cependant, Gustave, le petit soldat?...

— Ah ! oui, Gustave ! dit Pompette, en baissant les yeux, celuilà il a été le premier... et le seul ! Skiais il n'était pas mon amant !...

il était mon camarade, mon ami ! Et il ressemblait si peu à tous ces gens au milieu desquels je suis obligée de vivre et qui me font la cour... en pure perte, d'ailleurs!

Elle poussa un gros soupir, puis elle continua :

— Pauvre gosse ! C'est bien à lui que je dois d'être restée une petite fille sage ! On s'est élevé ensen\ble, on s'aimait comme frère et sœur! Et puis, on a grandi! Je n'avais plus d'autres parents que ma tante. . . qui ne s'occupait guère de moi... Lui, il avait encore sa mère, avec laquelle il vivait... C'était un bon fils et un brave petit

ouvrier... On ne le voyait pas vadrouiller comme toutes les gouapes de Saint- Ouen ! Les dimanches, nous allions tous les deux nous promener, et on rentrait le soir, bien tranquillement, chacun chez nous... Nous avions plaisir à nous trouver ensemble, mais nous ne nous sommes jamais dit que nous nous aimions... Un soir, que nous nous étions attardés un peu plus que de coutume...

un soir d'été. ..je me suis donnée à lui . . , tout natureUement... parce que je voulais le récompenser d'être si bon pour moi... Et ça a continué, de loin en loin, pas bien

— Quand je suis rentrée chez moi à cinq heures du matin.

LA DERMERE AVEXTIRE Dr PRTXCE (lIRAfAO

scuvent... Depuis, je vous jure, pas uu

homme ne m'a embrassée... Si, vous, hier !

Elle prit dans ses mains les deux mains

du prinee, et, le regardant dans les yeux :

— Mais, vous entendez, je n'ai jamais ressenti avec Gustave les sensations que j'ai ci)r(mvées au bal, cette nuit, (piand vous me teniez serrée contre vous ! J'a\'ais des frissons qui me couraient du haut en bas, quand vous me disiez que vous me trouviez gentille !

— C'est bien vrai, ma petite Pompette?

demanda Frédéric-Guillaume, qui se sentait peu à peu conquis par l'accent de sincérité de la jeune fille.

— Et quand je suis rentrée chez moi, à cinq heures du matin... je me suis couchée et je n'ai pu fermer les yeux... Je vous sentais si près de moi !... Ah ! si vous saviez comme le jour a été long à venir !... Enfin !

Le prince voulut jwusser jusqu'au bout son expérience.

— Voyons, Pompette, lui dit-il, parlons raisonnablement... Je vous trouve une petite femme exquise, vous me dites que vous m'aimez, c'est très bien ! Mais vous ne me connaissez pas !

— Je n'ai pas besoin de vous connaître davantage ! s'exclama Pompette. Vous me plaisez, ça suffit ! Je vous ai assez vu pour savoir que vous ne ressemblez pas à tous les gouapeurs au milieu desquels je vis, parce que je ne puis pas faire autrement !... Je ne vous demande pas ce que vous faites, si vous êtes riche ou si vous êtes pauvre... Je ne veux rien de vous... Je travaille et je n'ai besoin de personne...

— Alors?...

— Alors, jniisque vous êtes libre... vous me l'avez dit hier... je vous demande de m'aimer im ])eu... de me prendre pour votre petite femme... \'ous me verrez quand vous voudrez !... où vous voudrez... Je ne suis pas encombrante... ni jalouse !... Et vous pouvez être sûr que je \-ous appartiendrai à vous tout seul !

> Cette fois, Frédéric-(iuillaume était convaincu.

Il saisit la jolie P()mi)ette et la tint longuement embrassée, en lui murmurant tout bas :

— Moi aussi, je t'aime !

— Alors, c'est entendu, tu es bien à moi? demanda Pomi)ette encore toute frémissante, en se dégageant lentement de l'étreinte de son amoureux.

— Je suis bien à toi !

— \'oilà le jour le plus heureux de ma vie !

El elle lut prise subitement d'un accès de joie enfantine; elle battait des mains, se jetait au cou de Erédéric-Ciuillaume, le repoussait en éclatant de rire, en répétant sans se lasser :

— • Que je suis contente ! Oue je suis contente ! Tiens, si contente, ajouta-t-elle tout à coup, qu'on en oublie de boire !

En effet, la bouteille de bière que le prince avait fait servir était intacte.

Elle remplit les deux verres et força Frédéric-Guillaume à trinciucr avec elle :

— A nos amours ! cria-t-elle.

Et d'un trait, elle vida son verre.

Cette joie un peu canaille de hlle du ihhi-

l)le enchanta le prince. C'était un peu de l)onheur vrai qu'il venait île donner à cette ])etite; il en était fier, et, connue la veille, il se reprenait à. la désirer.

Cependant le soleil venait dcse coucher et le crépuscule envahissait le jardin.

Il tira sa montre.

— Déjà six heures ! lit-il.

Et il lit mine de se lever.

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— Oh ! tu ne vas pas t'en aller? demanda Pompette avec inquiétude.

— Sais-tu qu'il commence à se faire bien tard.

— Alors, tu vas me quitter... aujourd'hui? Oh ! non, mon chéri ! Aujourd'hui, tu es à moi ! Tu resteras... et nous célébrerons notre nuit de noces!... Demain, tu partiras et tu reviendras... ou tu me feras venir quand tu voudras... J'attendrai patiemment... Mais aujourd'hui tu ne me quitteras pas... J'en aurais trop de peine !

Emu de cette supplication ardente, Frédéric-Guillaume hésita.

Depuis la veille, il était hors Paris. Nul ne pouvait deviner o\\ il se trouvait et peutêtre sa présence était-elle indispensable.

Il réfléchit un moment, puis, comme Pompette, suspendue à son cou, continuait à l'implorer, il la baisa fortement au front en lui demandant :

— Ça te ferait tant plaisir que ça que je reste?

— Plus encore que tu ne peux l'imaginer.

— Ah! tu es une petite enjôleuse! je vois bien qu'il faudra que je cède jusqu'au bout!

— Chouette ! tu es gentil ! s'écria Pompette en battant des mains.

— Oui, mais ce n'est pas tout ça ! Qu'allons-nous faire?... Je ne connais pas Saint- Ouen... Nous allons rentrer à Paris?

— Ah ! non, par exemple ! Je ne serais plus chez moi ! Tu sais, je suis aussi une petite femme de ménage épatante ! Tu vas me laisser tout organiser. On va dîner ici... Le patron me connaît, il m'a vue toute petite!... Alors, c'est moi qui vais commander le repas... On dînera dans le cabinet d'en haut... Je m'occuperai de tout et tu verras comme tu seras servi !,..

Et, pour éviter de la part de son amant une objection nouvelle, elle se hâta d'appeler le maître de la guinguette.

Le patron, un gros bonhomme ventru à la face réjouie, accourut aussitôt.

— Père Martin, dit la jeune fille, mon ami et moi, nous dînons ici.

— C'est que nous n'avons rien de prêt, m'amz'elle Pompette, il n'y a que le samedi et le dimanche que nous faisons des provisions. Vous le savez bien !

— Ça n'a pas d'importance... Il est de bonne heure ! Et si vous n'avez personne, c'est moi qui vais faire les commissions !

— Ah ! bien, comme ça, ça peut s'arran-

Et l'espiègle gamine courut à la cuisine, se ceignit la taille d'un tablier blanc et reparut riant aux éclats et criant :

— Me voilà déjà en tenue !

— Mais qu'est-ce que tu vas nous donner à manger ? demanda le prince que cette hilarité gagnait.

— T'occupe pas de cela ! Ça sera pas compliqué, mais ça sera bon

Puis, se tournant vers le patron :

— Pour faire j^tienter le monsieur, servez-lui un apéritif, père Martin

Puis elle s'esquiva.

— Ah ! c'est une gentille petite femme que mamz'elle Pompette ! fit le gros homme, en versant un chambéry-fraisette à Frédéric-Guillaume. Et travailleuse ! C'est aimé de tout le monde ! On l'appelle la Perle de Saint-Ouen !

— Une rosière? demanda le prince en plaisantant.

— Autant dire ! Il ne fait pas bon de se frotter à elle... Elle a bientôt fait de remettre les gens à leur place. C'est jeune, ça aime à rire, mais ça sait se tenir !

— Ou'est-ce qu'elle est allée acheter?

— Ne vous inquiétez pas, monsieur, vous serez content !

— Avez- vous ici un garçon?

— Oui, monsieur, j'ai un petit commis.

— Pensez-vous qu'à Saint-Ouen on puisse trouver des huîtres?

Le patron sursauta.

— Des huîtres! Parbleu, oui!... Mais dame ! nous sommes un peu loin du centre.

— Eh bien ! envoyez vite votre petit commis chercher deux douzaines d'huîtres de INIarennes et une bouteille de Champagne.

Et il tendit une pièce d'or au père î\Iartin, qui se retira tout stupéfait.

Il allait bien, et savait bien faire les choses, l'ami de mamz'elle Pompette ! En voilà une qui s'y entendait pour choisir ses connaissances !

Resté seul, Frédéric-Guillaume ne put s'empêcher de sourire en songeant à l'extravagance de l'aventure dans laquelle il s'était engagé.

Que dirait cet excellent Scherpenzeel- Terborg, son vieux chambellan, s'il apprenait jamais ces péripéties !

Une nuit passée au milieu des apaches des Halles, son enlèvement par deux femmes et son transport à Saint-Ouen, à cinq heures du matin !

Il se l'imaginait surgissant dans la guinguette et trouvant le prince ro^'al de Zélande, ce prince dont il avait la surveillance, en train d'ébaucher sous une tonnelle de banlieue une intrigue sentimentale avec une petite blanchisseuse !

Frédéric-Guillaume en arriva à conclure qu'il n'avait rien à regretter. Il avait éprouve depuis vingt-quatre heures des sensations inédites qui seraient certaine ment uniques dans sa vie, et d'autres l'at tendaient qu'il ne retrouverait certainement plus dans tout le cours de son cxis t ence.

C'était pour lui une jouissance de vivre un jour de la vie de tout le monde, et ma foi, puisque l'occasion s'en présentait, il avait hâte d'en profiter.

Il en était là de ses réflexions, quand une petite tète mutine s'encadra dans la fenêtre du premier étage et une voix retentit :

— Monseigneur est servi !

Cette appellation le ht tressauter, mais l'éclat de rire qui suivit le rassura en lui faisant comprendre qu'il ne s'agissait que d'une plaisanterie.

Il monta et trouva sur le i)alicr Pompette qui l'attendait.

— Pourquoi m'affubler d'un titre?

demanda-t-il.

— Je te traite comme un évêque, et tu n'es pas content ! Eh bien, viens, mon chéri, tu es servi !

Elle l'embrassa sur les deux joues et le fit entrer dans le cabinet.

Sur une table de bois blanc que cachait une S nappe éblouissante, deux couverts avaient été disposés avec un ordre parfait. I

Devant celui du prince, un petit vase contenant un bouquet de fleurs. Deux bougies éclairaient la pièce.

•^v^tir4

Des hors-d' œuvre variés remplissaient une assiette.

— Je pense que je n'ai pas été longue, dit Pompette, et tu vas voir comme tu vas être soigné! C'est que, moi, quand je m'en mêle!...

L'entrée du petit commis de la guinguette lui coupa la parole.

Il venait d'ai^paraitre, joorteur d'un plat contenant deux douzaines de Maicnnes et d'une bouteille de Champagne.

— Méchant ! dit Pompette, qui sentait des larmes lui monter aux yeux. Tu as fait des sottises ! Pourquoi dépenser tant d'argent?... A moins, fit-elle tout à coup, que tu te sois méfié de moi? Tu as pense que

LA DKRNTEni: AVENTURE DU PRINCE CURAÇAO

je ne te donnerais rien de bon à manger?

— Mais non, grosse bête ! fit le prince en se penchant à son oreille, ne fallait-il pas fêter nos fiançailles?

Ce mot gentil ramena le sourire sur le visage de Pompette.

— Ce ne sont pas nos fiançailles que nous célébrons aujourd'hui, répliqua-t-elle aussitôt. Ce dîner-là, c'est notre dîner de noces !

— Sans témoins?

— Ils sont trop gênants ! Nous ont-ils fait perdre assez de temps depuis hier !

Et le souvenir de Briclaud et de Célina, qui devaient à cette heure se demander où était passé monsieur Frédéric, les fit éclater de rire.

— Hein ! s'ils pouvaient se douter que nous sommes en train de bouffer, tout près de chez eu.x, de bonnes huîtres à leur santé et à la nôtre ! disait Pompette, que ravissait ce petit impromptu en tête à tête.

— Ne nous moquons pas d'eux ! Ce sont de braves gens, qui nous ont très bien reçus ce matin !

— Ecoute, à vrai dire,, je ne m'amuse pas beaucoup dans leur société. Briclaud et sa femme sont peut-être d'honnêtes gens, mais ils me rasent avec leurs boniments.

— Alors, pourquoi les vois-tu?

— Parce que ce sont nos voisins, et que Célina est à peu près la seule femme sérieuse que je puisse fréquenter. Elle fait la noce, c'est vrai, mais elle la fait loin d'ici, et proprement... Que veux-tu que je voie à Saint-Ouen? Toutes mes camarades d'enfance sont devenues des vadrouilles... Je les rencontre... On se dit bonjour, bonsoir, et c'est tout...

— Cependant, tu n'hésites pas à filer chaque fois que tu le peux, au bal des Gravilliers.

— Ah ! tu ne vas pas me le reprocher ! C'est là que je t'ai rencontré ! Et puis, je n'y vais pas avec elles... Je pars toute seule ou avec Célina et je reviens de même. Et puis, la preuve que tu ne m'as pas confondue avec elles, c'est que tu m'as remarquée tout de suite... Tu ne m'as même pas préféré la Sirène, qui, pourtant, est une rude belle fille.

— Tu ne crains pas qu'il t' arrive quelque chose?

— Oh ! mon chéri, je sais me faire respecter. D'ailleurs, on me connaît et on ne s'y frotterait guère... Je vais aux Gravilliers, parce que j'adore la danse et qu'il n'y a pas de bal convenable à Saint-Ouen...

Les Gravilliers, faut pas te figurer qu'il n'y a que des voyous, à ce bal-là... Il y a des commerçants, des employés de magasin et des Auvergnats, des tas d'Auvergnats qui, comme moi, gobent la danse... Et puis, ajouta-t-elle amusée, son joli masque comme éclairé de joie, et puis tu y étais bien toi, hier !

— • (jamine, va ! prononça en riant Frédéric-Guillaume qui se sentait cloué.

— Ah ! maintenant, voilà mon menu !

s'écria Pompette en voyant entrer le père Martin, porteur d'une omelette au rhum qui flambait encore. Ça et une entrecôte avec du cresson autour, penses-tu que ça sera assez?

— Je crois bien ! dit le prince, nous ne mangerons jamais tout.

— Il faut manger beaucoup pour te donner des forces ! lui glissa en douceur Pompette.

— Je n'aurais besoin que de te regarder, ma petite Pompette ! riposta Frédéric- Guillaume, qui décidément se mettait au diapason de la verve populacière de sa petite amie.

Et le repas s'acheva sans que diminuassent l'entrain et la gaieté de Pompette, dont les yeux brillaient de plaisir.

Et il fallut qu'à diverses reprises Frédéric-Guillaume, sollicité, confessât l'excellence du festin et le goût qui avait présidé au choix des plats.

Le père Martin dut déterrer au fond de sa cave un petit vin du vieux clos de Saint- Ouen, du (( cacheté » de la bonne année, déclara-t-il, qui eut le don de faire faire la grimace à l'altesse royale, mais elle dut, pour être agréable à Pompette, le déclarer l'égal des crus de Bourgogne.

On déboucha enfin la bouteille de Champagne et le patron fut invité à choquer son verre contre ceux de ses clients.

A cet instant solennel, Pompette crut utile d'éclairer la situation.

— Je vous présente mon époux ! déclara-t-elle avec orgueil. Croyez- vous que je l'aie eue, la main?

Le père Martin se répandit en protestations.

A eux deux, ils formaient un joli couple, mais il félicita particulièrement Frédéric- Guillaume pour le goût qu'il avait montré en choisissant entre toutes la « perle de Saint-Ouen ».

— J'espère bien, ajouta-t-il, que vous n'allez pas nous l'enlever?

Dans la salle du bar, des consommateurs à mine louche étaient attablés.

Il y eut un petit froid, mais Pompette reprit bien vite :

— Non ! non ! Je tiens à ma place, à ma petite chambre, à mes habitudes ! . . . Frédéric viendra me voir souvent.

— Alors, je me recommande à vous pour ces jours-là.

— Vous pensez qu'on ne vous oubliera pas... Vous nous avez trop bien traités aujourd'hui ! N'est-ce pas, Frédéric?

— Assurément ! répliqua sans conviction l'altesse royale.

On prit longuement le café, mais à mesure que la soirée s'avançait. Pompette, si sûre d'elle, tout à l'heure, si pleine d'entrain, s'assombrissait peu à peu.

Elle avait rapproché sa chaise de celle de Frédéric-Guillaume et elle restait collée à lui, sans mot dire, pendant de longs instants.

Alors, pendant ces silences, les bougies qui clignotaient à moitié brûlées, donnaient à cette salle qu'elles n'éclairaient qu'imparfaitement, un aspect sinistre.

Le prince, étonné de cette réaction et subissant l'emprise de cette ombre, que ne faisait plus oublier la bonne humeur un peu bruyante de Pompette, pencha sa tête vers elle et lui demanda :

— Qu'est-ce que tu as.'' Te voilà brusquement toute triste !

Elle le regarda longuement, puis :

— J'aime mieux quand il fait clair...

L'obscurité, ça me donne des idées noires.

— Tu es bête !

— Non. Ecoute, en i)lein jour, il n'y a rien de plus gai qu'un beau rayon de soleil. On se sent joyeuse et on ne pense à rien... On oublie toutes ses i)eines, toutes ses inquiétudes... Puis, après, la nuit vient... et la joie s'en va...

— Je ne te comprends pas du tout.

— Je vais te dire, fit-elle en s'approchant de l'oreille de son amant. Dans la journée, il y a un tas de choses auxquelles je ne pensais pas... Mais maintenant, à mesure que je sens l'heure s'approcher où nous allons être tout seuls... tous les deux, eh bien ! j'ai peur !

— Tu as peur de moi ?

— Oh! par exemple!... Mais voilà, an fond et malgré tout, tu es un nionsii-ur. et moi, je ne suis qu'une pi'tite ouvrière !... Ji; vais te conduire dans une chambrette i)ien propre, mais toute simple !... Et tu ne vas peut-être i^as te trouver à ton aise... Tu as beau dire que je suis jeune, que je suis

johe, désirable, mais, après toutes les femmes chic que tu as dû avoir, ça va te faire un changement terrible... Tu ne diras rien parce que tu es poli, mais tu vas peut-être avoir une désillusion... Alors, tu partiras denîain, et moi je ne te reverrai plus... Tu te diras de loin en loin, quand il t'arrivera de penser à moi : « — Oui, c'était une brave petite fille, pas méchante ! Ça a été amusant, cette partie imprévue, à Saint-Ouen, mais c'est bon pour une fois ! » Oh ! si je savais ça !

Frédéric-Guillaume fut très embarrassé.

Assurément, Pompette l'avait conquis.

Il la désirait ardemment, mais à la question inattendue et précise qu'elle lui posait tout à coup, il ne savait que répondre.

Il lui répugnait de mentir, de se répandre en protestations et en promesses qu'il lui serait impossible de tenir.

Il savait d'avance que son avanture ne pouvait comporter aucune suite durable.

Aussi s' échappa- 1- il par la tangente, et il réi)ondit évasivement :

— Tu me fais beaucoup de peine, Pompette, en pensant que je puisse oublier ta ))etite frimousse. Je saurai te prouver l'affection que tu m'as inspirée. Ne m'interroge ])as et laisse-moi dans l'avenir choisir le temps et les moyens de m'acquitter envers toi, pour toute la tendresse que tu me ])ortes. Tu seras contente ! Et maintenant, je veux te voir rire comme tout à l'heure... plus de ces vilains plis soucieux sur ton joli front !

— C'est bien vrai, ce que tu me dis là?

— Je te le jure !

— Et, à l'heure qu'il est, tu ne penses bien qu'à moi et tu ne regrettes personne autre?

— Ah ! non, par exemple !

— Alors, c'est gentil, je suis consolée et je t'aime bien !

Elle appuya sa tête sur la j^oitrine de Frédéric-Guillaume et resta un instant dans cette position, les yeux fermés et silencieuse, puis, se réveillant tout à coup, elle regarda le prince et lui dit d'ime voix câline :

— (^n a fini... Si on s'en allait !

— Volontiers.

Pompette appela le pèic M;nlin et le l)rince réghi l'adilition.

Dans la salle du bar, des consonniiidcuis à mines louches étaient attablés; ils regardèrent passer avec étonnement les deux amoureux

LA ÛEHNIEHE AVENTURE DU PRINCE CURArAO

Le père Martin les renseigna :

— C'est le nouvel ami de Pompette ! Je crois qu'elle ne s'est pas trompée, la gamine, et qu'elle a trouvé le merle blanc '

Et montrant dans le creux de sa main le louis avec lequel le prince avait payé, il ajouta :

— Et il en avait bien d'autres !

— Eh bien ! tant mieux, fit l'un des hommes, parce qu'elle le mérite !

— Pourvu, riposta un autre, qu'elle soit assez, marieuse pour bien le faire casquer !

— C'est là, dit-elle. Nous sommes arrivés.

Elle tira une clé de sa roche et ouvrit la porte.

— Tu sais, ici, il n'y a pas de concierge ! Je suis comme les gens chic! J'ai mon hôtel ! Pas besoin de sonner pour rentrer dans mes appartements ! Ne t'impatiente pas, c'est au second '

lis montèrent, éclairés par une allumette que fit craquer le prince.

— Tu sais, dit Pompette, en pénétrant

■^ggi^.^--'

La rue était déserte et très noire; à peine de loin en loin la lueur clignotante d'un bec de gaz perçait-elle l'obscurité, que nulle devanture de boutique ne venait dissiper.

Pompette avait pris le bras du prince et l'avait entraîné dans une sente dont les détours lui étaient familiers.

— Saint-Oucn, dit-elle, c'est pas mal dans le jour, mais c'est un peu triste la nuit. Ne t'inquiète pas, je connais les chemins. T'as pas peur, au moins?

— Mais non, mcn petit ! répondit le prince en riant.

— Parce que tu sais, avec nxoi, dans le patelin, il y a ])as de danger... Je .suis connue comme le loup blanc... Et tout le monde m'a à la bonne.

Ils marchèrent dix miiuites.

Tout à coup, dev^int une maison basse, d'assez pauvre a])parcnce, Pompette s'arrêta.

chez elle, ne t'étonnc pas, ce n'est pas luxueux, mais le cœur y est.

Une minute après, à la lueur d'une lampe, recouverte d'un abat-jour rose, Frédéric-Guillaume faisait d'un œil curieux l'inventaire du logis de la jolie blanchisseuse.

Celle-ci l'observait, non sans inquiétude Enfin, il hocha la tête et prononça :

— Mais c'est très gentil chez toi.

Et elle eut un soupir de soulagement.

Le logement se composait d'une seule pièce, assez grande, et d'un petit cabinet de toilette.

Un lit, une table, une armoire et quelques chaises formaient tout l'ameublement, mais tout était disposé avec un ordre et une l^ropreté irréprochables.

Sur la cheminée, deux vases pleins de fleurs.

— Je les ai cueillies pour toi... ce matin ! (lit Pompette en les lui faisant respirer

J..\ I)j:h\ii:i!I-: w enturiî ijl prince curaçao

— Coniiiient pour moi... ce matin?

demanda le prince.

— Oui, je m'étais mise dans la tête de ne l)as te laisser ]-)artir et j'avais résolu de t'amener ici... Tu vois, j'ai réussi!

— Petite roublarde !

— Et tout a été préparé avec soin ix)ur te recevoir... le mieux possible. Tiens, si tu as soif, — on pourra faire du thé, il y a tout ce qu'il faut.

Puis, ([uand elle eut lini de lui faire passer une inspection minutieuse de toute son installation, elle l'entoura de ses dvxw bras.

— Mets-toi à ton aise, mon chéri, tu es chez toi !

— Eh bien! dit le prince en j'emluassant, couchons-nous.

Mais elle resta collée contre Ini, sans Ijouger.

— Tu ne veux pas que nous nous couchions?

Elle cacha sa tête sous son bras et murmura :

— C'est drôle... Maintenant, j'ai honte.

— Grosse bête, va !

Il la prit, et, avec toute la délicatesse que

l^eut apporter un jeune é]^oux, accompai^nant chacun de ses actes de doux bais'ers et de tendres paroles, il l'aida à. se dé- \êtir.

Cette nuit-là, Pom])ette se donna tout entière, et la lumière filtrait à travers les rideaux qu'elle n'avait pas encore cessé de prodiguer à son amant ses caresses ingénues et ses impudeurs naïves :

Cette :iuit-là, ])our la i^emière fois de sa vie, Frédéric-Ciuillaumc connut le charme d'être aimé jiour Uii-même...

Au petit jour seulement, sous un tendre et suprême baiser de l'ardente Pompette, il s'assoujnt...

Quand il s'éveilla, il était seul dans le lit.

Sur la table, au milieu de la chambre, le couvert avait été dressé, et, avec stupéfaction, il constata qu'un déjeuner froid avait été jjréparé : des hors-d'ceuvre, un poulet rôti et mu- l);)uteille de vin.

Piescpie aussitôt, Pompette ap|)arul, vêtue d'un simple peign tir de toile.

Elle SDitait tlu cahinet de loilctfc, la face rose et l'ceil biillant.

— Ah! te voilà léveillt'-! s'écria-t-elle en courant à son anumt, (Qu'elle baisa Ion-

guement. Es-tu bien reposé? lu as bien dormi ce matin?

— Quelle heure est-il donc?

— Mais midi, tout simplement, l'heure de se mettre à table. Tu vois, j'ai pensé à tout. Nous allons faire la dînette, comme deux petits amoureux... qui s'adorent.

Elle s'interrompit et demanda :

— M 'aimes- tu?

— De tout mon cœur.

— Es- tu content de moi?

— Tu m'as donné des joies que je n'oublierai jamais.

— Alors tout va bien ! J'ai encore des commissions à faire. Je vais descendre.

Pendant ce temps-là, lève-toi et fais ta toilette. Nous déjeunerons à mon retour.

— Tu fais des folies !

— On ne se marie pas tous les jours ! Et aujourd'hui, c'est lendemain de noce ! A tout à l'heure !

Et elle s'esquiva légère et joyeuse.

Tout en s'habillant, Frédéric- Guillaume réfléchit.

Tout à l'heure il allait se trouver dans une situation embarrassante.

Une question épineuse allait fatalement se poser.

Quelle suite convenait-il de donner à ce petit roman?

Il ne se sentait pas le courage de déclarer à Pompette qu'elle ne pouvait le revoir.

Lui-même, d'ailleurs, gardait un trop aimable souvenir de cette première entrevue pour ne pas chercher un moyen terme de rester, sans se compromettre, l'ami intermittent de la petite blanchisseuse.

Mais alors que décider, à l'instant prochain de la séparation ?

Il n'avait })ris aucune résolution et sa toilette était faite, quand Pompette reparut.

Tous deux se mirent à table et firent honneur au dîner improvisé par la maîtresse de maison.

— Dis donc, fit tout à coup Pompette, et Célina et Briclaud qui ne nous ont pas revus hier soir. Qu'est-ce qu'ils doivent penser?

— C'est vrai, dit le prince en riant.

— Bah ! ils ne sont pas inquiets, puis- (in'ils savent que tu es avec moi ! Célina, qui est une fine mouche, est bien sûre (pic je ne t'ai pas laissé j^artir comme ça...

— Nous irons tout à l'heure les remercier, dit Frédéric-Guillaume.

Puis, subitement une idée s'imposa à son esprit, qui était de nature à reculer

la réponse positive qu'allait exiger de lui Pompette.

Pour retarder encore le moment où il allait être obligé de régler la marche de leurs prochaines entrevues et d'établir un modîis vivcndi, capable de contenter la jeune femme, une combinaison se présentait.

Il la saisit bien vite.

— Ecoute, ma chérie, la journée a trop bien commencé aujourd'hui pour que nous la finissions si vite. Je dois un dédommagement à Briclaud et à Célina pour les soins dont ils m'ont entouré...

— Mais non, tu ne leur dois rien !

— Laisse-moi dire ! Ils m'ont logé, m'ont offert à dîner. A mon tour, je veux les traiter pour leur prouver qu'ils n'ont pas obligé un ingrat. Je ne puis rester dans cette tenue fripée et ridicule que j'arbore depuis deux jours. Aussitôt après notre déjeuner je vais partir pour Paris, revêtir un costume décent, et vous viendrez me rejoindre Briclaud, Célina et toi, à un restaurant que je vous désignerai. Rendezvous à sept heures et demie... je vous offre à dîner !

— Bravo ! cria Pompette en battant des mains.

C'était pour elle aussi une occasion de reculer l'heure d'une séparation à laquelle, depuis le matin, elle ne pensait pas sans tristesse.

Et, séance tenante, il fut décidé qu'ils iraient })rendre le café chez Célina, pour procéder à l'invitation.

Pompette fit un brin de toilette, puis, comme ils allaient sortir, Frédéric-Guillaume, l'embrassant une dernière fois, lui dit :

— Ma chérie, tu m'as reçu d'une façon exquise, mais je ne veux pas que ma présence puisse t'occasionner les moindres frais. Je te prie d'accepter une petite offrande... C'est le poulet que je prétends payer. Il était délicieux.

Et il voulut lui glisser dans la main un billet de cent francs.

Pompette le repoussa brutalement et deux grosses larmes tombèrent de ses yeux.

— l'ai compris, fit-elle d'une voi.x un ]ieu âpre, tu me prends jwur une de ces femmes qui se donnent à vous pour de l'argent... Alors, tu ne crois pas que je t'aime? Ah ! je suis bien malheureuse !

Et eUe éclata en sanglots.

Cette scène peina et attendrit Frédéric- Guillaume.

Il la prit dans ses bras, la consola

— Mais non, ma petite Pompette ! Les baisers et les témoignages d'amour que tu m'as donnés^ne se payent pas. Ecoute!

Achète alors'ce "que tu voudras avec cet argent, un petit bijou, si tu veux, que tu porteras en souvenir de moi ! Je puis bien te faire un cadeau !

— Je n'ai pas besoin de cela pour penser à toi !

— Eli bien, accepte... pour me (aire plaisir simplement !

Pomi)ettc leva ses grands j'eux sur son amant :

— Bien sûr que lu ne douteras pas de mon amour pour toi?

— Mais non, })ar exemple !

— Alors, j'obéis!

Et, d'un air navre, elle prit le billet, qu'elle renferma dans son armoire.

— J'ai confiance en toi! Je veux qu'il soit bien entendu que je t'aime ])Our toi... pour toi seul !

— Je n'en ai jamais douté, ma ]:)etite Pompette, et aujourd'hui, j'en suis sûr !

Célina et l>riclaud achevaient de déjcuiiicr, quand les deux amoureux arrivèrent chez eux.

■ — Ou'est-ce (pu; je t'ai dit.'' s'écria Célina. Ah ! j'étais l)ien certaine (pic monsieur Frédéric n'était pas ])arti ! I*21i bien ! êtcsvous contents? Ça s'est bien passé?

— Ah ! ma chère, dit tout bas Pompette

en embrassant son amie, ça a été épatant ! Tu peux pas t' imaginer !

— Pour une fois, dit Briclaud en riant, voilà une rafle qui aura servi à faire des heureux !

Le prince, un peu gêné, remercia d'une façon charmante Célira, de l'hospitalité qu'il avait reçue d'elle et de l'occasion qu'elle lui avait fournie de faire la connaissance de l'aimable Pompette.

Mais la jolie fille l'interrompit :

— Attendez, Frédéric n'a pas fini ! Il a une idée charmante ! Il nous invite tous les trois à dîner à Paris !

Ce fut au tour de Briclaud de se confondre en remerciements.

Le prince l'interrompit.

— Ne cherchez pas (ï'excuses ! Je tiens à être votre hôte ce soir.

— C'est nous deux qui vous invitons !

cria Pompette. Vous n'avez pas le droit de refuser.

— Eh bien ! conclut le prince, ce soir, si vous voulez bien, à huit heures...

11 réfléchit un moment, chercha dans sa mémoire le nom d'un restaurant où il n*^ serait pas connu personnellement et où, par conséquent, il pût être assuré que son incognito serait respecté.

Et il ajouta :

— Chez Margarctte, boulevard Bonne- Nouvelle !

Briclaud se récria.' C'était un endroit trop chic, où ils ne seraientpas à leur aise... Et c'était un restaurant très cher...

Mais le prince insista.

— - Nous serons chez nous, tous seuls dans un salon ! Quant au reste, ne vous en préoccupez pas !

►^Une heure plus tard, Frédéric-Guillaume serrait la main de ses nouveaux amis, s'arrachait aux embrassenients de Pompette et reprenait le chemin de Paris.

Il repassait dans sa mémoire tous les événements qui avaient marqué sa singulière aventure, depuis quarante heures, et il s'avouait que ces heures lui avaient semblé courtes, tant elles l'avaient distrait de la monotonie à laquelhî le condamnait son rang et son titre.

Jviifin! il avait vécu comme tout le monde; il avait traversé, sans y avoir été Iroj) remaniué, des mihcux bizarres et inconnus de lui, et il avait été l'objet d'une passion sincère, telle (pi' il n'en connaîtrait plus jamais !

LA DEUNIERE AVENTURE DU PlUNGE dJUACAO

Quelle suite allait-il donner à cette aventure ?

Il ne l'imaginait pas encore, mais il aurait le temps, dans la soirée, de prendre une résolution définitive.

Dans tous les cas, il se promettait de ne pas perdre complètement Pompette de vue, mais comment s'y prendrait-il pour rester à ses yeux monsieur Frédéric, sans qu'une indiscrétion vînt jamais détruire le rêve de la jolie amoureuse?

Il en était là de ses réflexions, quand il arriva avenue Friedland, à l'hôtel de Suzanne Verney, sa maîtresse en titre.

Il avait chez elle des costumes et du linge, ce qui lui permettait de ne rentrer chez lui, rue de la Ville-l'Evêque, que lorsque cela lui agréait. Il s'épargnait ainsi les

i Sri 1» '?M m N

remontrances respectueuses du terrible Scherpenzeel-Terborg.

Il ne trouva à l'hôtel

— et il en fut enchanté

— que la femme de chambre de Suzanne.

Il apprit d'elle que le baron de Waascn. son ofiicier d'ordoimance, était venu dans la matinée, espérant le trouver et ayant une communication urgente à lui faire.

Il était re])arti presque aussitôt.

Quant à madame, on était venu la chercher des la j)remicre heure, jwur une excursion en automobile.

La fugue de Suzanne ne l'étonna point, mais la visite du baron de Waasen lui fit froncer les sourcils.

— Encore quelque niaiserie imaginée par le comte de Scherpenzeel ! Quand il me perd de vue pendant deux jours, il est affolé ! Et le pauvre baron de Waasen est obligé de me courir après dans tous les coins où j'ai l'habitude de fréquenter ! Ah ! non, il ne me verra pas ce soir ! A demain matin, les affaires sérieuses !

Et, ^vant vêtu un élégant complet, il alluma un cigare et gagna le boulevard, en flânant.

Il eut un instant l'idée de monter au cercle; mais non, il pourrait y faire des rencontres, être retenu, et il entendait ne pas faire attendre ses invités.

Toutefois, l'idée lui vint d'inviter Marcel Baron.

Il entra dans un café, demanda de quoi écrire et adressa au marchand de Champagne ce motj qu il fit aussitôt porter par le chasseur :

(I Cher ami,

« Je traite, ce soir, chez Margarette, des gens extraordinaires. Venez ! Vous vous amuserez ! Rendez-vous à huit heures.

« Frédéric-Guillaume. »

— Il n'y a pas de réponse, dit-il à son commissionnaire. Si ce monsieur n'est pas au cercle, vous n'aurez qu'à laisser la lettre.

Puis il reprit sa promenade et se rendit au restaurant.

Il retint un salon pour quatre personnes, commanda son menu, et s'absorba dans la lecture des journaux du matin.

A huit heures précises, un maître d'hôtel vint d'un air affairé le prévenir qu'en bas des « personnes » demandaient à parler à M. Frédéric.

— Faites monter ! dit le prince tranquillement. Ce sont mes invités.

Et il ne put s'empêcher de sourire en considérant l'étonnement peint sur la face du solennel fonctionnaire.

C'est qu'en bas, dans la grande salle comnume, l'entrée de Célina.de Pompette et de Briclaud avait fait sensation.

Célina était vêtue avec un mauvais goût parfait, et Pompetfe inaugurait un vaste chajieau à plumes qui s'accordait mal avec sa toilette très simpl(\

Quant à Briclaud, son allure un peu

On était venu la chercher pour une excursion ea automobile-

équivoque, en dépit de son chapeau rond qui remplaçait son habituelle casquette de chauffeur, et de sa jaquette étriquée, inspirait au personnel une évidente inquiétude.

Aux tables déjà occupées, les dîneurs souriaient, parlaient bas, se montrant le groupe bizarre attendant debout, au milieu de la salle, la réponse du maître d'hôtel.

Celui-ci reparut, s'inclina devant les nouveaux venus et les invita à monter au premier étage.

Il les introduisit dans le petit salon, où les attendait le prince.

Pompette eut une hésitation; elle reconnaissait à peine, dans l'élégant gentleman qui lui tendait la main en souriant, son Frédéric de Saint-Ouen.

— Eh bien ! dit le prince, tu ne m'em brasses pas !

Alors, seulement, elle se jeta à son cou.

— Vois-tu mon chapeau... et aussi cette jolie petite montre en or, que j'ai accrochée à mon corsage 1 Eh bien, j'ai acheté tout cela aujourd'hui pour te faire honneur !

Et elle ajouta tout bas :

—7 Le billet de cent francs !

Les Briclaud étaient un jjcu gênés.

— Pensez-vous, dit enfin Célina, que tous ces ostrogoths d'en bas nous regar daient comme des bêtes curieuses ! Pour un peu, ils ne nous auraient pas laissé monter !

Mais le i)rince les mit à son aise tout de suite.

— Ne nous occupons de ])ersonne ! prononça-t-il, et mettons-nous à table.

Il pensait à part lui que les clients du restaurant et le personnel avai'.Mit eu quelque

raison de s'étonner; mais il n avait garde de laisser voir qu'il éprouvait un sentiment identique.

Avec son tact habituel, il fit les honneurs de la table; le naturel des convives reprit rapidement le dessus, et la conversation générale monta bientôt à un diapason qui scandalisait visiblement le maître d'hôtel chargé du service...

Tout pour Célina et Pompette était jnatière à étonnement.

Elles s'extasiaient sur la perfection du service, le choix des mets délicats qui leur étaient servis en grande cérémonie, l'excellence des vins...

Briclaud, d'un ton docte, donnait des explications, en homme qui a l'habitude de ]-)areilles agapes et que rien n'étonne.

Le prince s'amusait follement et peu à peu, à mesure que les têtes s'échauffaient, la gaîté devenait plus bruyante, les propos plus salés...

— Ouel dommage, pensait-il, que Marcel Baron ne se soit pas trouvé au Cercle ! Comme il serait à son aise avec mes invités ! Dans tous les cas, il ne m'a jamais procuré une aventure aussi originale ! Quand je lui raconterai tout ce que j'ai fait sans lui dej)uis deux jours, il sera furieux.

Le maître d'hôtel déboucha du Champagne, et dès ce moment, la joie fut sans limites.

Pompette, radieuse, les yeux humides et brillants de ])laisir, avait saisi son amant à pleins bras et elle l'embrassait goulûment répétant tout bas :

— Mon chéri, que je t'aime !

F)riclau(l se leva et son verre à la main,

demanda à prononcer un toast...

LA DERNIEHi: AVENTURE DU PRINCE CURAfAO

— M. le comte de Scherpenzeel-Terborg?

La voix du télégraphiste résonna dans le silence de la nuit sous la voiitc de la maison.

A cet appel insolite, le concierge, levé en hâte, surgit, mi-habillé, et demanda :

— C'est pour?...

— C'est une dépêche.

— Au premier ! dit le concierge.

Le télégraphiste monta et remit le pli au valet, encore tout ensommeillé, du comte de Scherpenzeel.

Une dépêche à cette heure indue, ce devait être quelque chose de grave.

Le domestique se hâta de réveiller son maître, auquel il tendit le télégramme, après avoir tourné le commutateur électrique.

La chambre, somptueuse et sévère, fut à l'instant baignée de lumière.

— Une dépêche ! fit le chambellan en se frottant les yeux. Quelle heure est-il donc?

Le valet jeta un coup d'œil à la pendule de marbre qui s'érigeait sur la cheminée, entre deux hauts flambeaux Louis XVL

— Quatre heures un quart du matin, monsieur le comte !

M. de Scherpenzeeel-Terborg ouvrait aussitôt le télégramme et poussait un : Oh ! d'effarement.

Il sautait à bas de son lit, et les mains tremblantes, s'approchant d'une ampoule électrique, il relut à mi voix :

« Sa Majesté Gtiillaume- Adolphe, décédêe brusquement cette nuit, à une heure,et demie. Prévenez en toute hâte prince héritier. Télégrammes explicatifs suivent.

Le chambellan laissa retomber la déjiêche et, accablé, des larmes dans les yeux, il balbutia :

— Mon pauvre roi ! Mon pauvre roi !

Le valet s'empressa, passa une robe de

chambre à son maître complètement anéanti.

Le comte se laissait faire machinalement, tant sa prostration était grande.

Son roi mort, comme cela, l)rusquement, alors qu'hier encore, il avait reçu les meilleures nouvelles de la Cour !

Non! Vraiment, il devait rêver! Ce n'était pas possible !

Il relut la dépêche.

« Sir? Majesté Guillaume-Adolphe décédée... »

Les caractères imprimés lui dansaient devant les yeux. Il n'y avait aucun doute.

Mais il se ressaisit vite.

Sans doute. Son Excellence M. Booger, l'ambassadeur de Zélande, avait été prévenu en même temps de la catastrophe, mais c'était à lui, chambellan accrédité auprès du prince royal, qu'il appartenait d'aller notifier au nouveau roi, la catastrophe qui mettait la Zélande en deuil.

L'essentiel, pour l'instant, c'était de prévenir le prince Frédéric-Guillaume.

— Dites qu'on attelle le coupé, commanda-t-il, et revenez vite m'habiller.

Et tout en procédant à sa toilette, avec une hâte fébrile, le comte de Scherpenzeel- Terbcrg ne i)ouvait s'empêcher de songer à l'avenir.

Voilà que l'heure venait de sonner où les destinées du royaume de Zélande allaient se trouver confiées aux mains du prince Frédéric-Guillaume. Qu'allait faire l'altesse royale? Allait-elle renoncer brusquement à sa vie d'aventures, par un de ces revirements de caractère dont un duc d'Orléans devenu roi Louis XII avait donné l'exemple? Allait-on avoir le spectacle d'un prince Curaçao dépouillant l)rusquement sa gloire scandaleuse de l)oulevardier parisien pour devenir un roi digne de ses sujets?

Le vieux chambellan hochait tristement la tête, ce qui gênait considérablement le valet de chambre occupé à lui placer sa perruque.

Non, malheureusement non, le comte de Scherpenzeel-Terborg sentait bien que le prince Frédéric-Guillaume n'était pas un être à dépouiller le vieil ou i)lutôt le jeune homme.

Il était trop gangrené par la \de de Paris jxnu" y renoncer, pour laisser là la fête et l'orgie. Et alors, pauvre Zélande ! En verrait-elle de belles ! Et qu'allait devenir la nation sous la direction d'un

prince donnant le mauvais exemple, vivant à la cour entouré d'une foule de débauchés des deux sexes !

Ah ! le règne des courtisanes allait commencer à la cour de Mirembourg; ce ne seraient que festins, noces î et priapées; quelque chose de seulement comparable aux plus fangeux jours de l'histoire romaine, ceux des empereurs dissolus; ou mieux, et sans remonter si haut dans l'histoire, la Zélande allait connaître un règne

équivalent à celui du roi français Louis XV, le Bien- Aimé !

A la place des expositions douces et tranquilles en l'honneur des tulipes nationales et du jardinage, on allait organiser des fêtes rappelant les nuits voluptueuses du dix-huitième siècle dans le Parc aux Cerfs ! Et à cette pensée, le front du digne chambellan s'empourprait. Quelle indignation !

Et, qui plus est, sans nul doute que la presse, l'infernale presse, et l'opinion publique de Zélande feraient remonter une partie de la responsabilité de ces turpitudes sur lui, Scherpenzeel-Terborg, qui en détinitive, devait être jugé comme l'éducateur du prince, celui qui avait formé le roi, lui

avait enseigné sa moralité ou plutôt son amoralité !

Cette dernière pensée, lancinante, s'installait, despotique, dans le cerveau du vieux chambellan.

— Monsieur le comte est prêt, prévenait le domestique.

— Bien, mon pardessus, mon chapeau, ma canne...

A peine le valet avait-il complété son équipement que le vieux chambellan descendait, quittait son appartement avec une vélocité étonnante chez un homme de soixante-huit ans.

— Nous allons, monsieur le comte? demanda le cocher.

— Rue de la Ville-l'Evêque, et vite, n'est-ce pas?

Le comte de Scherpenzeel-Terborg s'engouffrait dans la voiture qui filait, enlevée au galop par un superbe demi-sang.

i Et, renfermé, rencogné dans son

^ coin, le chambellan monologuait.

1 Les idées les plus contradic-

/ toires, les plus paradoxales, les ^ plus bizarres même assaillaient sa pensée. Il en était tout agité.

Qu'allait dire le prince? Quelle allait être son attitude ?

Oh ! mais, il allait falloir qu'elle fût digne, vraiment royale, car lui, Scherpenzeel-Terborg, se sentait prêt à encourir toutes les disgrâces imaginables, plutôt que de rater cette occasion unique de faire de suprêmes observations à celui qui allait bientôt parler en maître.

Il lui dirait toute la vérité, tout ce que son cœur et son esprit de bon Zélandais lui ordonnaient de dire. Et tant pis si le nouveau roi se fâchait. Le vieux noble aurait fait tout son devoir.

La voiture stoppait au moment même où le chambellan s'affirmait à lui-même cette résolution.

Il sautait à bas du coupé, escaladait l'entresol de Frédéric- Guillaume, carillonnait à la porte.

L'unique domestique du prince, le vieux Firmin, venait ou\Tir.

— Monseigneur ! haletait le comte,

— Monseigneur n'est pas ici, répondait le valet. ,

— Comment, pas ici? Mais c'est impossible !

— Je dis à monsieur le comte que Mon-

seigneur n'est pas rentré... Cela fait même deux jours que je n'ai pas de nouvelles de Monseigneiu- !

— Oh!

Le coup était trop fort. Le vieux chambellan se laissait aller, les jambes molles, sur la banquette de cuir de l'entrée. Une sueur froide l'envahissait.

Firmin expliquait :

— Monsieur le comte n'est pas sans savoir que Monseigneur ne rentre ici que d'une façon très irrégulière... Je reste des fois quinze jours, un mois sans nouvelles de Monseigneur qui se contente d'envoyer prendre son courrier par son officier d'ordonnance ou même ini chasseur de cercles... Monseigneur ne considère sa maison que comme im pied-à-terre.

• — Alors, depuis deux jours?... reprenait le comte Scherpenzeel-Terborg.

— Oui, monsieur le comte, depuis avanthier, je n'ai pas vu Monseigneur. Son Altesse est juste venue passer une heure ici, afin de s^habiller pour se rendre à un dîner... chez monsieur le baron ]\Iendelshonn, je crois...

— En effet... en effet...

« Et depuis?

- — Aucune nouvelle de Monseigneur !...

— Ah!

Le vieux chambellan ne trouvait pas autre chcse à dire. Sa tête vacillait.

Le prince Frédéric-Guillaume disparu en noce, en fête, alors que l'on avait tant besoin de lui, alors que, maintenant, il était roi !

Voyant la pâleur du comte, Firmin l'aidait à se lever, le faisait passer dans le salon, insistant, avec le respect d'un vieux serviteur, pour que le vieillard prît un cordial; et M. de Scherpenzeel-Terborg se laissait faire, le cerveau vide, tout son être désâmé.

— Peut-être Monseigneur va-t-il rentrer? essayait de consoler le vieux Firmin. II rentre quelquefois à sept heures, huit heures du matin. Monseigneur est en habit... Il va revenir... Monsieur le comte n'a qu'à l'attendre ! Il n'est que six heures et demie...

Ecroulé, M. de Scherpenzeel-Terborg esquissait un geste découragé.

— Soit ! j'attendrai un peu...

Alors, ayant d'un signe congédié le valet, qui s'inclinait et se retirait sans mot dire, le comte de Scherpenzeel-Terborg se mit à aller et venir par la chambre, en

proie maintenant à une singulière fébrilité après le véritable coup de massue de la dépêche.

Un monde de pensées se pressait dans sa tête; les idées, les souvenirs surtout affluaient à son cerveau...

Devant lui se dressait nettement la figure du roi Guillaume-Adolphe ; il croyait encore entendre la voix du souverain. Il revoyait la Zélande, le petit royaume situé au nord de l'Allemagne, entre le Hanovre, les Pays-Bas et le Danemark, le pays plat, tout en plaines, conquis peu à peu sur la mer à l'aide d'immenses digues.

Il en évoquait la population calme, placide, entièrement confinée dans le négoce, n'ayant d'autres distractions que la culture des tulipes nationales et les plantureux déjeuners de famille, le dimanche, après l'office, le ventre à table et le dos au feu, devant des charcuteries imposantes et des pots de bière.

Braves gens, ces Zélandais, et combien dignes d'avoir un roi doux et tranquille comme le vieux Guillaume- Adolphe !

Le chambellan ressuscitait le roi dans sa bonne capitale de Mirembourg, vivant d'une vie bourgeoise et austère, si austère même qu'elle était l'objet des plaisanteries d'humoristes en mal de blagues.

Ah ! le roi Guillaume- Adolphe, éternellement plongé dans le jeûne et la prière, et entouré d'une cour faite à son image, composée, calquée sur le souverain !

Cette cour où les vertus domestiques étaient tenues en honneur, où jamais il n'était prononcé un mot dépassant l'autre, où les premières dames d'honneur échangeaient des recettes pour la confection des confitures et des conserves de légumes, sans doute, elle était l'objet des railleries d'esprits dévergondés, pervers et gangrenés par l'immoralité du siècle !

Et à la pensée des vices et des turpitudes modernes, le cerveau de M. de Scherpenzeel-Terborg s'embrumait.

C'est que cette âme de décadence contemporaine (du moins il la jugeait ainsi) le chambellan en pressentait, en voyait même, tous les jours, l'incarnation dans la personne du prince auquel il était attaché, du prince Frédéric-Guillaume, l'actuel prince Curaçao des Parisiens !

Et le front du chambellan se barrait de grosses rides.

Le prince Frédéric-Guillaume ! Ah ! celui-là, né sur les marches du trône, neveu

du roi par son père et héritier présomptif de la couronne, ah ! cekai-là offrait bien le plus complet contraste avec les membres de sa famille !

De bonne heure, il s'était révélé de caractère prime-sautier, aventureux, frondeur.

Tenait-il cet esprit de sa mère qui était une princesse charmante et de goûts délicieux? Le tenait-il de son père, grand chasseur devant l'Eternel, grand trousseur de cotillons aussi, dont les exploits dans les deux genres avaient alimenté les commérages et lui avaient fait décerner le surnom de « Vert-Galant de Zélande? »

Nul ne le savait, pas plus le comte de Scherpenzeel-Terborg que d'autres.

]\Iais toujours est-il que le jeune prince Frédéric-Guillaume, d'âme indépendante, s'était choqué, cabré tout de suite dans l'atmosphère morale de protocole et de principes jansénistes que son royal oncle lui avait imposée.

Alors que le souverain exigeait un rcs- ])ect absolu de l'étiquette, édictant chaque jour une cérémonie nouvelle pour isoler son Tieveu du reste des hommes. Frédéric- Guillaume, au contraire, avait semblé s'être donné à tâche de faire oublier aux camarades de son âge, le rang élevé dans lequel il était né.

Et durant toute son adolescence, il ne s'était pas passé de jours que le roi n'eût à morigéner son futur successeur cou})able d'espiègleries que l'on qualifiait fautes à la dignité princière ; à l'âge de 14 ans — et le comte de Scherpenzeel-Terborg ne se remémorait pas cela sans frémir — n'avaiton pas surpris le prince héritier fumant une cigarette, donnant ainsi l'e.xemple de la dépravation au peuple !

Ah ! le prince Frédéric-Guillaume ! Il ne songeait qu'à rire et s'amuser; il n'avait jamais songé qu'à cela, ne trouvant aucun plaisir à être transporté, à quinze ans, sur les champs de manœuvre pour y passer en costume de colonel déjà tout chamarré de décorations, des revues et des revues ! C'était inconcevable ! Ainsi, il n'avait jamais voulu mordre à la statistique et à la stratégie; il riait au nez des bourgmestres quand ceux-ci le haranguaient, il ne tenait l)as en place dans les réceptions diplomatiques, bouleversait l'ordre des cortèges, etc., etc..

Le pauvre chambellan se rendait bien

compte qu'un prince de ce genre était une véritable calamité.

Et, à ce moment, son front se rembrumait davantage. C'est que le comte évoquait maintenant l'aventure dont les con-

séquences avaient amené la métamorphose du prince Frédéric-Guillaume en prince Curaçao !

Cette aventure était une aventure d'amour abattue sur le prince alors qu'il avait atteint vingt-deux ans.

Il était, à ce moment de sa vie, un grand jevme homme fort, bon cavalier et ayant belle mine.

C'était un fait connu à la cour : toutes les femmes étaient éprises de lui, éprises dans un relatif secret naturellement, puisque l'allure sévère des mœurs mirembourgeoises interdisait toute révélation de sentiments intimes.

Le vieux roi Guillaume-Adolphe, à constater l'air de son neveu, s'était imaginé que ce dernier nouait dans l'ombre des intrigues amoureuses. Aussi résolut-il à y mettre bon ordre en envoyant Frédéric- Guillaume tenir garnison dans une ville de la frontière du nord, à Postenberg, où es distractions étaient encore plus rares qu'à la cour de Zélande. Ce qui n'était pas peu dire !

— Vous êtes général, expliqua-t-il à son neveu. Il convient donc qu'à ce titre vous donniez l'exemple de l'endurance aux troupes placées sous vos ordres.

Cela fut proféré sur un ton qui n'admettait aucune discussion.

Le jeune prince s'inclina et partit pour Postenberg.

Là, dans ce pays froid, glac^'que l'on pourrait presque comparer à,ià triste Silésie, reçu avec les plus grands honneurs par la noblesse, il distingua bientôt la propre fille du bourgmestre, une jeune fiUe charmante,'' Christine' de Brocknen, pour laquelle, sans se soucier du qu'en dira-t-on et de la raison d'Etat, il ne tarda pas à afficher les sentiments les plus tendres.

Mais comme dans leur innocence, dans leur pureté, les deux jeunes gens ne songeaient nullement à dissimuler, la pudicité des Zélandais s'alarma, cria au scandale.

Brusquement, trois mois après son arrivée à Postenberg, le prince Frédéric- Guillaume, fut appelé d'urgence, par un ordre bref de son oncle.

— Il paraît, interrogeait ce dernier, que vous menez une vie déréglée à Postenberg ?

— Moi ! se récriait le jeune prince.

— Vous ! La population est outrée. Les rapports que m'adressent mes conseillers en font foi. Vous avez une liaison. Ne me cachez rien. Je sais tout, vous dis- je !

— Mon oncle, assurait Frédéric-Guillaume, vos rapporteurs sont bien mal informés. Je n'ai aucune liaison à Postenberg.

— Malheureux enfant! s'exclama-t-il; est-ce bien toi qui parles ainsi, toi, mon héritier, le futur roi de Zélande ! Non ! jamais je n'admettrai un pareil mépris des usages et des traditions chez celui qui est

appelé à me succéder. Retirez-vous et attendez mes ordres.

Et le prince se retira.

Le soir même, le roi réunit ses conseillers en conseil privé. Et là, il fut décidé que l'on enverrait immédiatement Frédéric- Guillaume à Paris, la vie parisienne avec ses mille attraits, ses mille folies, devant faire oublier à l'héritier du trône de Zélande l'amour de la jeune Christine. On s'efforcerait même de susciter au jeune prince quelques-unes de ces aventures éphémères qui lui feraient perdre jusqu'au souvenir de ce que l'on qualifiait de « passion scandaleuse ».

Huit jours après, Frédéric-Guillaume faisait son entrée à Paris, accompagné d'un officier d'ordonnance et d'un des amis personnels du roi, un de ceux en qui il avait mis toute sa confiance, le comte chambellan de Scherpenzeel-Terborg.

Et le vieux comte, en continuant à se promener de long en large par sa chambre solitaire, revoyait leur arrivée à Paris, l'installation du prince héritier.

Il évoquait la tristesse profonde du jeune homme séparé à jamais de la petite bourgeoise que, très innocemment, il avait rêvé d'épouser, et que l'on mariait à quelques jours de là, et par ordre, à un officier subalterne cependant que le bourgmestre tombait en disgrâce.

Une indicible mélancolie s'était abattue tout d'abord sur le prince Frédéric-Guillaume, et il avait fallu que le vieux chambellan usât de toute son autorité pour obliger l'altesse royale à prendre quelques distractions.

Et le vieux chambellan, qui avait des lettres, appliqua alors à l'héritier du trône de Zélande cette pensée de Barbey d'Aurevilly : On ne se console de rien; le temps passe et l'on oublie.

Frédéric-Guillaume, en effet, ne se consolait de rien, et il ne devait lui rester qu'un désir jamais satisfait d'oublier. Et pour le satisfaire, ce désir, il se laissa peu à peu aller à vivre la grande vie parisienne, la grande fête du boulevard.

Un trimestre après son arrivée, il se faisait recevoir membre de tous les grands cercles, et phénomène ! ne voulait y être reçu qu'en simple boulevardier.

En vain, le vieux comte de Scherpenzeel-Terborg, protocolaire et rigide, s'arracha-t-il ses dernières touffes de cheveux.

Le prince fut inébranlable et au cours

Le prince ne pouvait entrer dans un music-hall sans être reconnu.

LA DERXIERE AVENTURE DU PRTXCE CURAfAO

d'une scène entre lui et son chambellan, qui risquait des remontrances à son jeune maître, ce dernier déclara tout net qu'il désirait vivre à sa guise et ne se laisser embêter par personne.

— Enfin, Monseigneur, vous ne pouvez pas aller au cercle comme tout le monde ! s'effarait Scherpenzeel-Terborg.

— Pourquoi donc? répliquait Frédéric- Guillaume.

— Mais votre rang. !\Ionseigneur !

— Nous ne sommes plus en Zélanclc...

Nous sommes à Paris, monsieur le comte.

« Sa Majesté a voulu que je devienne Parisien. Je le suis devenu. Sa Majesté est satisfaite. Que peut-elle désirer de plus?

Le pauvre chambellan, indigné, en était réduit à seulement surveiller le ]n'ince, vivant continuellement dans la crainte d'un scandale, car Frédéric-Guillaume devenait de jour en jour plus... boule vardier !

Il s'était pris d'affection pour Marcel Baron, le marchand de Champagne, l'habitué des grands bars, l'ami des grandsducs, qui représente bien dans son essence la plus pure l'esprit de Paris.

On ne pouvait bientôt plus rencontrer le jeune prince sans son grand, son inséparable ami Baron. Déjeunant ensemble, soupant ensemble, vadrouillant ensemble, c'étaient encore une fois Castor et Pollux, et, l'on peut dire de Marcel Baron, qu'il avait dans S. A. R. monseigneur le ])rince Frédéric-Guillaume de Zélande, un admirable élève en parisianisme.

Le comte de Scherpenzeel-Terborg, lorsqu'il apprit cette amitié-là, en piqua une crise.

Pauvre chambellan ! Il n'était pas au bout de ses peines.

Un soir où il figurait dans un dîner officiel, il eut la douleur de surprendre ce bout de dialogue échangé entre deux jeunes attachés :

— Dites-moi, vous savez le nouveau surnom du prince Frédéric-Guillaume?

— Non. C'est?...

— Il date de cette nuit. Le prince soupait avec Marcel Baron...

— Naturellement !

— ... et une bande de j ciliés femmes chez Marcel 's, vous savez, le bar de la rue Royale? Tout le monde était très allumé, et comme Baron l'était un peu plus sans doute que d'habitude, brusquement, le voilà qui se lève et s'adressant au prince de Zélande, il s'écrie en portant un toast :

« — A la tienne, mon vieux Curaçao ! »

« Toute la société s'est mise à se tordre, le prince pkis que tous. Ce qui fait que l'héritier de la Zélande et des Antilles zélandaises est maintenant baptisé : prince Curaçao !

— C'est tordant !

Et les deux attachés de s'esclaffer, cependant que le vieux comte de Scherpenzeel-Terborg gagnait une fenêtre pour ne pas s'évanouir : l'air lui manquait; il n'avait plus ni bras ni jambes.

Le prince Curaçao !

Le surnom colporté de bouche en bouche, consacré par des échos de journaux, s'attachait tout de suite au prince Frédéric-Guillaume. Puis, il était devenu populaire et si populaire que tout Paris, toute la France ne connaissait plus, ne l^arlait plus que du prince Curaçao.

Le prince était le héros d'une foule d'histoires, scandales et potins; et, à la honte du pauvre comte de Scherpenzeel- Terborg, les petits journaux le comparaient au fameux mylord l'Arsouille !

Le prince Frédéric-Guillaume ne pouvait faire un pas, entrer dans un music-hall sans qu'aussitôt son passage ne se trouvât souligné ])ar des rumeurs d'ailleurs toujours sympathiques.

Car il y avait maintenant six ans qu'il était en France, six ans que l'on ne rencontrait que lui sur le boulevard, dans toutes les villes d'eaux et sur la côte d'Azur, menant la vie boulevardière du l^arfait clubman, suivant les réunions hip- ])iques et ne dédaignant pas de se mêler à tout le monde.

Jamais, au grand jamais, il n'avait consenti à retourner, ne fusse que pour y faire un court séjour, en Zélande; et cela occasionnait d'ailleurs des piques, et des plus sérieuses, entre l'oncle et le neveu.

Et le vieux chambellan se remémorait, tout frémissant, un incident qui, colporté par les journaux, avait fait le tour des chancelleries européennes.

■ Un soir du dernier hiver, le prince Frédéric-(iuillaume était arrivé au Cosmopolitan Club, son cercle préféré, en compagnie de rinséj)arable Marcel Baron, comme de bien entendu.

Les deux amis avaient l'air fort allumé. Ils avaient dû passer très certainement la journée de la plus galar.te et de la plus aimal)le des manières.

On It's l'iitourait et l'on s'informait des

causes de la belle humeur plus que coutumière du prince Frédéric-Guillaume.

— Oh ! mes amis, s'esclaffait le prince, ah, si vous saviez !... Il m'en arrive une bieu bonne!... n'est-ce pas. Baron?... Figurez-vous que j'ai reçu ce matin un message du ministre de la Guerre de mon oncle. Le ministre m'informe qu'il m'a cassé aux gages, parce que, tout général que je suis, je ne quitte jamais Paris pour aller faire ma tournée d'inspection en Zélande... Crevant, hein?

Les collègues de cercle du prince le considéraient, un peu abasourdis, et l'un d'eux lui demandait pourquoi il n'obéissait jamais aux ordres du ministre :

— Mais parce que ça m'embête ! répliquait le prince Curaçao. Si le ministre veut me faire passer une revue de l'armée zélandaise, moi, je n'y vois pas d'inconvénient... Même je dirai que je ne m'y oppose pas... Seulement, il n'a qu'à m' envoyer l'armée aux Champs-Elysées ou à Longchamp !

A ce souvenir, le vieux chambellan rougissait encore d'indignation.

Et, naturellement, le prince- clubman était adoré de toutes les demoiselles d'amour. Il se montrait avec elles d'une prodigalité et d'une grâce véritablement princières. Et tous les soirs, toutes les nuits, il tenait table ouverte dans les restaurants de nuit et dans les grands bars, se laissant même traiter par les jolies filles avec une famiharité étonnante.

Que de fois n'avait-on vu quelque belle amoureuse s'approcher de Frédéric-Guillaume et s'adresser à lui comme au premier fêtard venu :

— Qu'est-ce que tu m'offres, ce soir.

Curaçao ?

Et lui, bon garçon, de répondre du tac au tac •

— Qu'est-ce que tu veux prendre? en riant aux éclats, sans se rappeler qu'il était né pour gouverner et commander un peuple.

Ah ! chaque fois que l'on rapportait des anecdotes de ce genre au comte de Scherpenzeel-Terborg, il fallait voir l'indignation du vieux chambellan !

Il bredouillait, honteux, le rouge au visage, une colère le secouant tout entier ,il ne retrouvait un peu de tranquillité d'esprit qu'après avoir écrit sur le sujet douze ou quinze feuilles de rapport à son roi.

Par exemple, il y avait une nuance dans la familiarité tolérée du prince, et c'est dans ses rapports avec les hommes que l'on pouvait l'observer.

Certes, avec ses amis de club, il était sans morgue et, avec tout le monde, d'un abord facile. Il n'était pas prince plus accessible à qui voulait lui parler, l'entretenir de quelque fantaisie. Mais tout cela, n'est-ce pas? à la condition que l'on n'allât pas trop loin et que l'on restât toujours de bonne compagnie.

C'est entendu qu'il lui plaisait d'oublier son rang et sa grandeur pour se mêler aux fêtards parisiens, mais il voyait d'un très mauvais œil quiconque tentait de vouloir le traiter d'égal à égal.

Et Marcel Baron, fin comme l'ambre, avait bien saisi cette nuance-là.

A part, peut-être, la fameuse nuit où il osa traiter son ami de « prince Curaçao », jamais il ne joua au familier avec lui.

Que si le grand seigneur, parfois, dans des moments de joie et d'expansion, se laissât aller à tutoyer Baron, par contre, jamais Marcel ne s'en autorisait pour tutoyer le prince.

Ce petit distinguo était le seul point qui faisait plaisir au comte de Scherpenzeel- Terborg. Mais quelle mince consolation !

' i.\'Cdf'

— Eh bien?

— Monsieur le comte, répondit le vieux Firmin, qui, accoudé à la fenêtre surveillait la rue, j'ai beau regarder de tous mes yeux, je ne vois pas venir Monseigneur !

— Bonté divine ! se lamenta le vieux chambellan en se laissant à nouveau aller sur un fauteuil. Que va-t-il arriver? Déjà huit heures... Nous sommes perdus, deshonorés !

Le comte de Scherpenzeel-Terborg enrageait. Depuis une heure et demie, il attendait le prince, tour à tour agite et anéanti, marchant fébrilement ou s'anéantissant sur un siège.

Juste au moment où Frédéric-Guillaume montait sur le trône de ses pères, il découchait, pis ! n'avait pas mis les pieds chez lui depuis deux jours ! Et peut-être même, avait disparu !

Et le comte de Scherpenzeel-Terborg

s'efforçait maintenant, durant cette attente qui se prolongeait, de se rappeler tous les détails de sa'"dernière entrevue avec le prince Frédéric-Guillaume. Il ressuscitait tout, tout, jusqu'au moindre mot, jusqu'aux attirances même du prince durant cette fameuse soirée.

C'était exactement deux jours auparavant, au soir à jamais fameux de la réception officielle de l'héritier du trône de Zélande chez le baron Mendelshonn, le célèbre fianancier.

Frédéric-Guillaume avait accepté d'être traité pour une fois en altesse royale dans ce salon-là, parce que le baron Mendelshonn, aimable et distingué, était un de ses collègues de club.

Le vieux chambellan revoyait encore son arrivée de l'avant-veille chez le prince.

Il était accompagné de S. Ex. ^L Boogor, l'ambassadeur de Zélande à Paris, car tous

deux craignaient quelque incartade de Frédéric-Guillaume/ et tous deux aussi s'étaient juré de l'escorter, de ne pas l'abandonner, même cinq minutes.

Frédéric-Guillaume avait été tout de suite prêt.

— Nous partons? avait-il dit aux deux hommes d'Etat aussitôt qu'ils avaient été introduits auprès de lui.

— Nous sommes aux ordres de Votre Altesse ! s'était incliné S. Exe. M. Booger, appuyant sur l'Altesse, afin de montrer au prince la qualité officielle qu'il revêtait de cet instant même.

— Un instant, avait dit le comte de Scherpenzeel-Terborg.

— Pourquoi? avait demandé Frédéric- Guillamne, ne sommes-nous pas prêts?

Avez-vous besoin de quelque chose, mon cher Scherpenzeel ?

Le vieux chambellan avait fait la grimace. Il n'aimait pas beaucoup s'entendre appeler Scherpenzeel tout court par le prince, car il savait que celui-ci travestissait souvent son nom entre amis en celui de Chimpanzé.

— C'est que, Monseigneur, nous attendons les voitures... les voitures de gala...

— Comment ça, les voitures de gala?

interrogeait Frédéric-Guillaume en examinant tour à tour les visages embarrassés de l'ambassadeur et du chambellan.

Son Excellence, prévoyant un orage, s'était tue.

C'avait été \n\, le comte de Scherpenzeel- Terborg, qui avait répondu encore :

— Sans doute, Monseigneur, les voitures de gala... Ce soir, vous êtes prince royal officiel...

— Alors?

— Alors... vous ne pouvez pas arriver dans un équipage ordinaire.

— Et pourquoi ça?

— Mais parce que... parce que... ce n'est pas protocolaire.

Du coup, l'orage que prévoyait I\I. Booger avait éclaté.

— Ah çà ! est-ce que vous vous moquez du monde, oui ou non, monsieur de Scherpenzeel-Terborg? s'était emporté Frédéric- Ciuillaume, en haussant le ton de la voix.

- — Monseigneur !

— Comment, moi, qui, depuis six ans, ne circule à Paris qu'en voitures de cercle, en simples sapins, moi qui prends quelquefois même l'omnibus et souvent le métro, vous avez conçu l'extravagante pensée de me promener en carrosse, ni i:)lus ni moins qu'un roi de mi-carême !

— Oh ! oh ! Monseigneur !

— Ah, bien, elle est forte celle-là ! Et si je m'attendais à quelque chose !... Pourquoi pas une tapissière aussi avec des drapeaux zélandais à chaque coin et un orchestre de lavoir pour jouer notre hymne national?

— Monseigneur ! Monseigneur !

— Non, mais, on n'a pas idée de ça ! Votre zèle à obéir, à exécuter des ordres supérieurs vous fait dépasser les bornes ! Vous voulez donc que je devienne la fable du boulevard, que cent caricatures (que j'aurais bien méritées du reste si je suivais votre fantaisie) s'abattent sur moi, que les ironistes de Montmartre me chansonnent et que des cabotins m'imitent dans des revues !

— Monseigneur !

— C'est de la haute folie, monsieur le comte de Scherpenzeel-Terborg, vous m'entendez bien, de la haute folie. Et je n'hésite pas une minute à vous déclarer qu je ne vous suivrai pas dans cette voie-là !

.«ï^fc'r^

Ces mondains et ces mondaines, réunis chez le baron Mendelshonn.

Le prince Frédéric-Guillaume, avait continué, un peu grave :

— Vous savez aussi bien que moi le surnom que j'ai peut-être eu l'imprudence de me laisser décocher, dans un moment d'abandon. Je suis et reste à Paris le prince Curaçao. C'est suffisant. Je ne veux ajouter rien de plus à ma légende.

Et, reprenant tout de suite son ordinaire ton enjoué, après avoir consulté sa montre .

— Six heures et demie. Nous avons largement le temps de pousser une pointe jusqu'au Café Européen. Vous venez, Waasen? avait-il ajouté à son officier d'ordonnance entré dans le même moment.

L'ambassadeur n'avait soufflé mot.

Le vieux chambellan s'était interposé encore une fois, des sanglots dans la voix.

— Quoi, Monseigneur, à pied?... vous allez à pied?...

— Pourquoi pas?

— Mais vous ne pouvez pas arriver chez le baron Mendelshonn à pied ! Mais, qu'est-ce qu'on va penser? qu'est-ce qu'on va dire?... Et puis vos décorations? Vos grands cordons? Vos plaques de commandeur?

— Qu'à cela ne tienne, vous serez assez aimable pour vous en charger, monsieur de Scherpenzeel-Terborg. Vous prendrez les «carrosses» avec monsieur l'ambassadeur et vous ferez arrêter un peu avant d'arriver chez le baron... deux maisons avant...

Quand je vous rejoindrai, vous me les donnerez. Compris, n'est-ce pas, monsieur de Scherpenzeel-Terborg? A tout à l'heure, messieurs. Vous venez, Waasen?

Une pirouette. Le prince Curaçao avait enfilé son pardessus et avait quitte son domicile en compagnie de son officier d'ordonnance, laissant le diplomate et le vieil homme de cour complètement stupéfiés.

Et tout s'était passé ainsi, selon la volonté de Frédéric-Guillaume.

Le vieux comte de Scherpenzeel-Terborg évoquait maintenant leur entrée à l'hôtel Mendelshonn.

Le prince, escorté de son chambellan et de l'ambassadeur de Zélande, suivi par son officier d'ordonnance, avait été reçu avec la plus cérémonieuse étiquette.

Aussitôt que l'huissier avait annoncé :

« Son Altesse Royale le prince Frédéric- Guillaume de Zélande ! » le baron Mendelshonn s'était rapidement porté audevant de son hôte princier, et, dans le

grand salon de réception qui précédait la salle à manger, les invités, hommes et femmes, s'étaient levés et étaient restés debout.

Puis de plus en plus protocolairement, tous les convives avaient été présentés à l'altesse royale par le baron Mendelshonn lui-même, qui faisait, pour la circonstance, fonction de grand-maître de cérémonies.

Frédéric-Guillaume, affiné et Parisien comme il l'était devenu, avait un mot pour chacun, mot qui se nuançait de galanterie lorsqu'il était adressé à une femme.

Ces présentations achevées, le maître d'hôtel avait paru, annonçant :

— Son Altesse Royale le prince de Zélande est servie !

Et l'on était passé à table, une table de vingt-quatre couverts, le prince ouvrant la marche, la baronne Mendelshonn au bras.

Et c'est encore le prince Frédéric-Guillaume qui occupait le milieu de la table, ayant la baronne Mendelshonn à sa droite et la vieille princesse de Valogne à sa gauche. Le maître de la maison était assis en face du prince.

Avec cette rentrée officielle dans le monde, celui que les boulevardiers appelaient familièrement le prince Curaçao reprenait son véritable rang dans la société.

Il n'était pas l'invité du baron Mendelshonn : ce dernier semblait avoir l'honneur de dîner chez Son AHesse Royale.

Tout le temps de ce dîner, Frédéric- Guillaume, avec une bonne grâce charmante, avait déployé les ressources d'une conversation des plus brillantes. Avec l'aisance que donne seule la pratique de la vie de Paris, il avait prodigué son esprit. On aurait dit que le prince s'était donné à tâche de conquérir tous ces mondains et de leur faire regretter son absence de leur société.

Le comte de Scherpenzeel-Terborg était charmé de l'effet que produisait 5on maître. Et il avait surpris çà et là, en se penchant, des bouts de dialogue qui l'enchantaient.

— Mais il est exquis le prince; c'est un séducteur.

— Un séducteur et un séduit. Paris l'enchante.

Et, dans tous les groupes c'était sur les modes les plus divers toujours le même thème de conversation qui surprenait le vieux chambellan.

Ces mondains et ces mondaines, réunis

là chez le baron Mendelshonn, dans ce dîner-soirée donne en l'honneur du prince, ne tarissaient pas en éloges sur l'altesse royale.

Quant au baron Mendelshonn, il exultait.

11 avait d'ailleurs fait admirablement les choses et dans un protocole qui ravissait le comte de Scherpenzeel-Terborg.

Enchanté de son prince, celui-ci se rappelait maintenant qu'il s'était laissé entraîner dans un salon voisin pour y causer de choses diplomatiques, tandis que l'altesse

royale, au coin d'une cheminée, entouré par l'élite de la société parisienne, tenait une façon de cercle.

Frédéric-Guillaume célébrait à ce moment Paris ; le vieux chambellan se souvenait bien exactement de cette minute-là.

— Une ville admirable, proclamait-il lyriquement. Et, pour ma part, je ne comprends pas que l'on puisse vivre loin d'elle. Il me semble que, lorsqu'on l'a connue, il est impossible de s'en éloigner en lui disant adieu pour jamais.

A quoi le baron Mendelshonn avait répondu souriant :

— Et })curtant, prince, il vous faudra un jour...

— Le plus tard possible ! avait relevé vivement l'altesse royale.

Telles étaient les dernières paroles de Frédéric-Guillaume qui avaient frappé les oreilles du comte de Scherpenzeel-Terborg au moment où, rassuré sur son auguste maître, il avait cru devoir relâcher un peu sa surveillance, pour aller, en un salon voisin, s'entretenir de la grave question du Maroc.

Qu'était devenu le prince depuis? Tout ce que le comte de Scherpenzeel-Terborg avait constaté, c'est qu'en revenant au

grand salon, Son Altesse Royale avait fîlé ! *

Le vieux chambellan en était là de ses souvenirs amers, de cette évocation détaillée, plongé, enseveli dans un fauteuil du salon de la garçonnière de Frédéric-Guillaume, le sang à la tête et les yeux rouges à la fois de désespoir, de colère et de honte, quand brusquement, un coup de sonnette retentit dans le vide de l'appartement sonore.

— Lui ! fit le chambellan en se redressant. Enfin!

Mais non, ce n'était i^as le prince. C'était le baron de Waasen, l'officier d'ordonnance de Son Altesse.

— Vous, Waasen ! s'exclama le comte de Scherpenzeel-Terborg. Et le prince?

— Le prince ! Mais, monsieur le comte, il n'est pas ici?

— Hélas non ! Et vous savez la nouvelle ?

— Je viens de l'apprendre par une dépêche... Sa Majesté...

Et le chambellan mettait le jeune officier au courant de sa nuit, de ses angoisses et de la situation.

— Et quand avez-vous vu le prince pour la dernière fois, Waasen?

— Mais, avant hier soir... chez le baron ^Mendelshonn, comme vous.. Et j'ai constaté, comme vous, qu'il avait filé presque à l'anglaise...

Le vieux comte de Scherpenzeel-Terborg s'emporta.

— Mais il fallait le suivre, monsieur le baron. Vous êtes son officier d'ordonnance; vous ne devez jamais le quitter...

— Pardon, monsieur le chambellan, posa rapidement le baron de W^aasen, je suis l'officier d'ordonnance de Son Altesse Royale! c'est vrai, mais je n'ai pas été placé à ses côtés pour pratiquer l'espionnage de sa vie yinvce.

— Et qui vous parle d'espionnage?

— Quand j'ai pris mon poste ici, il y a deux mois, c'est le prince lui-même qui

do

m'a dicté ce qu'il attendait de moi : « Faites ce que vous voulez, m'a-t-il expliqué.

Vivez à votre guise. Apprenez à connaître Paris. C'est une bonne ville où on ne s'ennuie pas. Tout ce que je vous demande, c'est de passer de temps en temps chez moi jeter vm coup d'œil sur ma correspondance. » Je suis à la lettre les ordres de Son Altesse Royale. Depuis deux mois, je suis venu cinq ou six fois ici. Je crois bien qu'aujourd'hui c'est la septième. Je n'ai donc point à épier les faits et gestes du prince.

— - Encore une fois, tempêta le comte de Scherpenzeel-Terborg, il ne s'agit nullement d'espionnage. Seulement, vous devez comprendre qu'un prince royal doit être surveillé... Voyez où nous en sommes aujourd'hui. Qui sait si, au sortir de cette soirée, il n'est pas arrivé malheur au prince. Voyez notre resj^onsabilité, capitaine !

— Oh ! fit l'officier d'ordonnance, excusez-moi, mais s'il n'y a que cela qui vous épouvante, rassurez- vous })leinement. monsieur le chambellan.

— Pourquoi?

— Je me doute bien où le prince a dû passer ses nuits.

— Et c'est?

— Tout simplement chez Suzanne Verney. la vedette des Variétés. C'est son amie.

— Ah! c'est...

— Oui, son amie... sa maîtresse attitrée, si vous aimez mieux. Vous savez cela aussi bien que moi, voyons, monsieur le chambellan !

— ]Mais non, je ne sais pas cela aussi bien que vous, confessa le vieux comte de Scherpenzeel-Terborg. Sans doute, je n'ignore pas que dans le lot des... des... des amies, comme vous dites, de Monseigneur, se trouve une certaine Suzanne Verney, actrice. J'ai lu souvent ce nom-là dans les rapports secrets de mes émissaires. Mais, vous comprenez, on me fournit tellement de noms que je m'y perds : presque une vingtaine par semaine ! C'est effrayant ! Ah ! ])auvrc Zélande !

Et le chambellan — parfaitement ridicule d'ailleurs — essuya un pleur qui perlait à ses yeux.

Le baron de Waasen avait toutes les ])eines du monde à garder son sérieux, malgré 'a gravité de la situation.

Enfin, le digne comte de Scherpenzeel- Terborg se calma.

— ^Monsieur de Waasen? fît- il.

— Monsieur le chambellan?

— Savez-vous qu'il est tard? Huit heures passées...

— En effet, monsieur le chambellan.

— Il me vient une idée. — -Je vous écoute.

— Vous prétendez que Monseigneur doit se trouver en ce moment chez cette Suzanne Verney?

— Probablement, monsieur le chambellan.

— Voyons, il faut prendre un parti dès maintenant, car après il serait trop tard. Je ne puis, moi, à mon âge et dans ma situation, aller chercher le prince chez cette actrice?

— En effet, approuva le baron.

— D'autant, poursuivit le chambellan, que cette femme pourrait me recevoir très mal...

— Et même ne pas vouloir vous recevoir du tout, monsieur le comte.

— Et si le prince se trouvait là, ce ne serait pas lui qui prendrait ma défense... Je ne m'illusionne guère sur les sentiments que Monseigneur nourrit à mon endroit... Et je me doute de ce qui m'attend maintenant... Non, décidément, non, ])oursuivit le comte de Scherpenzeel-Terborg, je ne puis aller chez cette Suzanne Verney... Mais vous, baron, vous qui êtes l'officier d'ordonnance de Son Altesse, vous qui avez l)our vous la jeunesse, et qui faites parade de parisianisme, pourquoi n'iriez- vous pas chercher le prince? Songez, s'il lui arrivait malheur, à la responsabilité que vous, son officier d'ordonnance, vous encourriez ?

Et le vieux comte de Scherpenzeel-Terborg énumérait tous les incidents, toutes les catastrophes que la disparition du nouveau roi de Zélande pouvaient amener.

Le jeune baron de Waasen fut sensible à cette évocation. Il se crut sinon banni, du moins en disgrâce, et cette pensée le troubla.

Il se vit rappeler en Zélande et reprenant la vie puritaine de son pays. Oh ! non, non, jamais ! Il ferait tout ce qui est humainement possible pour ne pas encourir pareille défaveur.

Et il n'hésita plus à aller chez Suzanne Verney chercher le prince.

— Surtout, recommanda le vieux comte en lui serrant la main avec effusion et en le reconduisant jusqu'à la porte, — car l'unique valet du prince Curaçao faisait toujours le guet à la fenêtre, — soyez per-

suasif et prompt ! Je vous attends ici. — Le temps d'aller jusqu'à l'avenue Friedland et je reviens.

Le baron de Waasen s'éloigna.

Resté seul, le comte de Scherpenzeel- Terborg recommença à se désespérer, tout en reprenant sa marche d'ours en cage dans le petit appartement du prince.

Quand il eut assez arpenté le salon, il se livra à une véritable promenade par les pièces de l'appartement, sous les yeux effarés du vieux domestique qui le suivait pas à pas.

Ah ! cet appartement !

Le vieux chambellan en rougissait, indigné de trouver un tel vide, un tel abandon, une telle bohème dans la maison de celui qui, depuis quelques heures, était roi !

Cette salle à manger ! Une assez grande pièce, c'est vrai, sévèrement meublée d'un merveilleux buffet Renaissance, d'une grande table, d'une somptueuse servante argentière et d'une vingtaine de chaises sur chacune desquelles s'étalait un costume complet.

Il se rappelait son effarement à la première visite qu'il avait faite à la garçonnière du prince.

Ah ! il pouvait vivre cent ans, oui, il n'oubherait jamais ce jour de printemps, ou plutôt ce crépuscule de printemps, en fin de mars, où Frédéric-Guillaume lui avait fait les honneurs de son installation, une installation qu'il qualifiait de boulevardière et qu'il déclarait aimer, mettre au-dessus de toutes les installations de ses domaines de Zélande !

Il se revoyait suivant le prince par l'appartement, tombant en véritable stupéfaction devant ces chaises de salle à manger transformées en façon de portemanteaux, de vestiaire-penderie, — en tout, quoi ! excepté en chaises destinées à s'asseoir.

— Ça vous étonne, hein? gouaillait le prince, heureux de l'effarement de son chambellan.

■ — Monseigneur, en effet.

— Je vais vous expliquer... Je ne reçois personne; donc, chez moi, jamais de déjeuner, jamais de dîner. J'ai une salle à manger comme j'aurais autre chose... Elle me sert de garde-robe. Je ne fais jamais que passer une heure au plus par jour ici, et comme je n'ai qu'un domestique (qui n'a d'ailleurs rien à faire), j'aime à avoir tous mes habits sous la main, pour pouvoir, à toute heure de la journée, changer de toi-

lette selon ma fantaisie. Vous voyez, c'est bien simple !

Et l'on avait passé dans l'entrée, et le prince avait ouvert une porte.

— La cuisine ! avait-il fait en tournant le commutateur électrique. Ainsi que vous pouvez le voir, aucune casserole, — ceserait superflu, toujours pour les mêmes raisons.

J'ai remplacé les ustensiles de cuisme par des paires de bottines.

Et, en effet, tout autour de la cuisine et sur des planchettes, d'innombrables bottes, bottines et souliers, se couplaient.

Ah ! le comte de Scherpenzeel-Terborg en était resté bien étonné. Et certainement que, de ce jour, son futur roi lui avait semblé un homme vraiment extraordinaire !

— En vous montrant mon salon banal comme celui d'un hôtel ou d'une table d'hôte, ma chambre aussi nue^ que les autres pièces, étant donné que je n'y couche que peu, avait continué le prince, vous avez une idée de ce que les bons bourgeois appellent pompeusement leur « intérieur ». C'est très simple, petit, banal, indigne de moi; je sais cela, mon cher Scherpenzeel- Terborg. Mais que voulez-vous? C'est mon goût. Je ne vis pas ici; je suis toujours dehors.

iiW W^^' .

ir^f^^

Suzanne Vernej', la vedette des Variétés.

Oh ! oui ! l'était-il toujours dehors, le prince Frédéric-Guillaume !

Et le vieux chambellan revenait à ses sombres préoccupations, tout en continuant àparcoiirir l'appartement pour calmer ses nerfs.

Un roulement de voiture dans la rue et l'arrêt brusque d'un fiacre devant la porte.

Le comte de Scherpenzeel-Terborg se précipita dans l'entrée, et, oubliant tout protocole, ouvrit lui-même la porte.

Le baron de Waasen, essoufflé, entra.

— Seul? questionna le vieux chambellan.

— Seul ! redit comme un écho l'officier d'ordonnance.

Et sans ajouter un mot, les deux hommes revinrent au salon, suivis par le vieux Firmin, qui secouait la tête désespérément. Cette disparition de son maître, au moment où l'on avait tant besoin de lui, le contristait vivement.

— Que vous a-t-on dit chez cette...

— Chez Suzanne Verney?

— Oui.

— Suzanne n'était pas là; elle est partie de grand matin en auto.

— Alors?

— Alors, j'ai interrogé la femme de chambre.

— Oui, Eh bien?

— Elle m'a déclaré que l'on n'avait pas de nouvelles du prince. Sans autrement s'émouvoir d'ailleiurs. On est habitué, chez la belle Suzanne, comme ailleurs, à ces brusques disparitions du prince. On le voit trois jours de suite, puis on reste quatre joiurs sans le voir. Suzanne est bien la maîtresse de Son Altesse, mais c'est, en plus d'une actrice, une femme de sports, de vie libre, aimant aller à droite ou à gauche hbrement, et pas jalouse pour un sou. Ces défauts-là sont les qualités qui font au prince aimer sa maîtresse.

— Enfin, interrompit le comte de Scherpenzeel-Terbnrg, qui ne se souciait mie des qualités ou des défauts de Suzanne Verney, enfin, qu'allons-nous faire? Dès que les journaux vont apprendre la mort du roi Guillaume-Adolphe, ces maudits journalistes vont siugir de tous les côtés; il m'étonne même que nous n'en ayons pas déjà vu apparaître... Que leur dire? Que faire? Ah ! mon Dieu, mon Dieu !

Et le vieux chambellan se prenait la tête entre les mains, sans se soucier de déranger l'harmonie de sa perruque.

— Je ne vois qu'une chose à faire, dit le baron de Waasen.

— C'est?

— D'aller tout de suite chez M. Booger, notre ambassadeur, et de le mettre au courant de la situation.

— Mais U va me demander des nouvelles du prince ! se récria le comte de Scherpenzeel-Terborg.

— Justement ! Vous lui direz que vous en manquez complètement. Vous lui avouerez tout. Oui sait? Lui peut-être nous dira ce qu'il faut faire... Et puis. Son Altesse Royale est peut-être auprès de lui !

— Eh bien ! fit le vieux chambellan en se levant avec effort, vous avez raison,\Vaasen. Allons chez l'ambassadeur.

Puis, se toiu^nant vers Firmin :

— Dès que Monseigneur sera rentré, dites-lui de nous venir rejoindre immédiatement à l'ambassade.

— Oui, monsieur le comte.

Et les deux hommes, l'officier d'ordonnance et le chambellan, gagnèrent la voiture de ce dernier, accompagnés jusqu'au marchepied par le vieux Firmin qui marmottait des patenôtres,

— A l'ambassade de Zélande ! ordonna le comte de Scherpenzeel-Terborg.

Le coupé repartit.

Levé, habillé, équipé, dès six heures du matin en habit, le grand cordon de l'Ordre royal de Zélande rouge et vert lui barrant la poitrine. Son Excellence M. Booger, ambassadeur de Zélande auprès du gouvernement français, lisait et rehsait la dépêche du ministre des Affaires étrangères de son pays, qui lui annonçait le décès subit du roi GuiUaume-Adolphe, puis les communiqués d'agences amoncelés sur son grand bureau-ministre.

Il était seul dans son immense cabinet de travail, n'ayant voulu aucun secrétaire auprès de lui.

Son Excellence, M. Booger était un grand vieillard, à favoris et à cheveux blancs, le type même de l'homme de la carrière.

loi

Et s'il avait revêtu, dès le matin, cette tenue solennelle, c'est qu'il attendait d'une minute à l'autre son nouveau roi, Frédéric- Guillaume II de Zélande, devenu, depuis quelques heures, souverain de son pays.

Le neuvième coup de neuf heures tinta au cartel, quand un valet de pied en livrée aux couleiurs zélandaises, vert et rouge, culotte courte et bas de soie, entra et annonça près de la porte :

— Son Excellence monsieur le comte de Scherpenzeel-Terborg ! Le capitaine baron de Waasen !

]\I. Booger abandonna ses dépêches et se porta au-devant des visiteurs.

Ceux-ci entrèrent, se précipitèrent vers l'ambassadeur qui leiur tendait les mains, et une fois le valet disparu, posèrent en mênie temps, le cœur battant violemment dans la poitrine, la même question :

— Le prince?

— Le prince? demanda en écho l'ambassadeur stupéfait.

— Oui, dit le chambellan, vous avez vu le prince, mon cher Booger?

M. Booger considéra tour à tour ses deux interlocuteurs avec des yeux étonnés.

— i\Iais vous ne venez donc pas m' annoncer son arrivée.

— Hélas ! fit Waasen, non, monsieur, l'ambassadeur. Nous ne savons pas où est le prince... Je cours, nous courons après lui de tous côtés.

— Disparu ! s'exclama le comte de Scherpeenzeel-Terborg en levant vers le plafond ses mains amaigries. C'est affreux !

— Que me dites- vous là, messieurs?

s'exclama Son Excellence, perdant pour la première fois son sang-froid après quarante ans de diplomatie. Vous ne savez pas où est le prince? Mais c'est impossible ! Mais il faut qu'il soit là ! Il devrait être là ! Il est roi ! Que va-t-on penser?

— La triste vérité, prononça le comte de Scherpenzeel-Terborg en hochant la tête.

Sa Majesté nouvelle Frédéric-Guillarmie a disparu.

Les trois hommes se considéraient avec stupeur, et la foudre tombant aux pieds de M. Booger ne l'aurait pas plus épouvanté.

Et tandis que, muet de surprise, il restait maintenant bouche bée, les deux visiteurs, le chambellan et l'ofiîcier d'ordonnance le mettaient au courant, par phrases hachées, de leur vie, de leurs démarches et de leur angoisse depuis six heures du matin.

Le baron de Waasen termina le récit en racontant sa visite inutile avenue Friedland, à l'hôtel de la maîtresse attitrée de Frédéric-Guillaume, Suzanne Vemey, l'étoile des \'ariétés.

L'ambassadeur reprenait peu à peu son sang-froid.

Ce fut lui qui résuma la situation.

— Messieurs, dit-il, il faut à tout prix retrouver sur l'heure notre nouveau roi.

Et, par une habitude diplomatique, voulant tout de suite dégager sa responsabilité :

— Vous avez été tous les deux bien imprudents, messieurs.

— Moi ! sursauta le comte de Scherpenzeel-Terborg.

— Moi ! s'indigna le baron de Waasen.

— Tous les deux, messieurs, reprit M. Booger avec autorité. Vous, mon cher chambellan qui, chargé par notre souverain, depuis six ans, de surveiller le prince, de l'écarter des mauvais chemins et de le mener dans le sentier de la vertu, avez eu peut-être un peu trop de faiblesse à l'égard de votre... pupille...

— Par exemple ! interrompit le vieux chambellan, vous savez bien, mon cher Booger, qu'il n'y a pas à lutter avec Monseigneur !... Ce qu'il a vite fait de vous envoyer promener ! . . . et de vous tourner en ridicule, donc ! Ne m'a-t-il pas moi, comte de Scherpenzeel-Terborg, surnommé Chimpanzé, pour la plus grande joie de toute la bande de débauchés des deux sexes dont il fait son ordinaire compagnie.

— Vous aussi, baron de Waasen, continua l'ambassadeur sans s'émouvoir de la sortie du vieux gentilhomme, vous avez commis une faute en ne vous attachant pas à chaque pas de celui dont vous êtes l'officier d'ordonnance, car enfin, c'est vous et non moi qui devriez être toujours et en tout au courant de la vie de Son Altesse.

Ce fut au tour de Waasen de protester :

— Ah ! monsieur l'ambassadeur, permettez-moi de vous dire que j'aurais bien voulu vous y voir !... Mais si j'avais eu l'air de seulement vouloir rencontrer le prince chaque jour, mais il aurait immédiatement écrit à Mirembourg pour demander mon changement.

— Enfin, apaisa l'ambassadeur, la voix de plus en plus grave, l'heure des récriminations est mal choisie. Vous avez commis tous deux des imprudences, et moi je n'ai rien à me reprocher.

— Ah!

— Oh!

— Laissons cela de côté. L'essentiel, pour l'instant, je le répète, c'est de retrouver le prince Frédéric-Guillaume à tout prix.

Voici ce que nous allons faire.

L'ambassadeur s'accouda sur une des extrémités de son bureau-ministre, dans une pose qui lui était familière, et proposa à ses deux interlocuteurs, assis en face de lui sur de hauts fauteuils armoriés :

— Songeons d'abord à ce que... l'aventure (je ne vois pas d'autre mot) ne s'ébruite pas. Si notre situation parvenait aux oreilles de quelque maudit journaliste, vous voyez d'ici les ricanements, les sarcasmes, les brocards qui nous accueilleraient.

— Hélas ! ce n'est que trop vrai ! gémit le vieux chambellan. Ah ! ces journalistes, ces buveurs d'encre, si je les tenais tous dans un coin ! Je vous promets, monsieur l'ambassadeur, qu'alors on verrait des choses, mais des choses... terribles!

Et il esquissa un geste de menace.

— Ceci dit, poursuivit Son Excellence, voyons le moyen à employer. Il est simple : dérobons-nous à toute interview, ne causons à personne, soyons muets.

— Mais, objecta l'officier d'ordonnance, admettez que le prince se trouve pisté, accosté par un reporter habile ou aidé par le hasard : il va parler !

— Aucune importance, capitaine. Monseigneur est un esprit qui comprend les choses à demi-mot. Je ne suis pas en peine. Il sera unmédiatement à la hauteur de sa situation. Vous pouvez, nous pouvons nous rassurer. Cette éventuahté ne saurait m'épouvanter, et je l'entrevois d'un œil calme.

« Et je reprends. . . Voici le plan que je vous propose. Nous allons, monsieur le chambellan et moi, aller trouver le président du conseil des ministres français, et nous lui exposerons la situation. La France, après tout, est responsable de notre souverain. Le ministre doit nous le retrouver. Et il nous le retrouvera. N'a-t-il pas à sa disposition tout ce qu'il faut pour cela? Ses agents, ses polices?

— C'est vrai, approuva le comte de Scherpenzeel-Terborg.

— Pendant ce temps, vous, Waasen, qui depuis deux mois que vous êtes à Paris, avez déjà fait vos preuves de parisianisme, vous qui connaissez tous les amis, tous les cercles, toutes les demoiselles que fréquente ou a fréquentés le prince, vous allez discrè-

tement battre la capitale. Il est impossible, oui, totalement impossible que le prince ne soit pas en ce moment en joyeuse compagnie... Cela vous convient-il, messieurs!

— Oui!

— Oui!

Le chambellan et l'officier d'ordonnance étaient unanimes.

Le ton de S. Ex. M. Booger les rassurait presque.

— Eh bien, alors, dit l'ambassadeur en se levant, en route ! Il n'y a plus de temps à perdre.

— Compris ! approuva le vieux chambellan. Ah ! monsieur l'ambassadeur, vous êtes vraiment un très grand diplomate, et les intérêts de la Zélande, sont admirablement placés entre vos mains !

S. Ex. M. Booger, s'inclina, rouge de plaisir, sous le compliment du comte de Scherpenzeel-Terborg.

Le baron de Waasen serra rapidement la main des deux hauts dignitaires qui devaient partir ensemble, et s'éloigna.

Dans la rue le baron de Waasen alluma un cigare, un de ces longs cigares blonds et oblongs qu'il faisait venir de Mirembourg même et de chez une jolie cigarière qui avait eu quelque complaisance pour lui.

Et tout en marchant, il se mit, lui aussi, à examiner la situation à la façon de M. Booger, c'est-à-dire avec sang-froid.

Depuis deux mois qu'il était à Paris, où d'ailleurs il avait fait de fréquents séjours. — il connaissait à peu près tous les endroits fréquentés par son prince d'hier, son roi d'aujourd'hui. Il connaissait aussi ses amis.

— Voyons, se dit-il, nous allons commencer par le «Cosmopohtan Club ». C'est l'endroit de prédilection de Son Altesse.

Et il héla un fiacre maraudeur qui passait, dans la clarté vive du printemps de Paris.

Dix minutes après, il était au cercle.

Là, il trouvait tout un personnel point encore en hvrée, valets d'antichambre, de table, de jeux, presque encore engourdis de sommeil, la « partie » se terminant tard au « Cosmopolitan ».

Il interrogeait un maître d'hôtel, qu'il savait servir le prince, mais l'interrogeait avec circonspection, afin que le domestique ne pût soupçonner qu'on était à la recherche du roi.

Et le maître d'hôtel répondait, appuyant avec complaisance et respect :

— Son Altesse ! Elle n'est pas venue ici depuis trois jours, monsieur.

— Vous vous rappelez bien?

— Oui, oui; je me souviens bien. C'est moi qui sers toujours Son Altesse... Et je me rappelle qu'elle dînait encore ici il y a trois soirs en compagnie de son ami, monsieur Marcel Baron, un autre membre du cercle. Son Altesse et monsieur Baron étaient très gais, très en train. Son Altesse a eu même une histoire qui a amusé le cercle pendant toute la soirée.

— Quelle histoire? demanda le baron de Waasen, espérant que le récit du valet pouvait le mettre sur la trace du prince.

— C'est à la table de jeu. Son Altesse s'en est approchée, comme elle le fait presque toujours après dîner. Il y avait grosse partie et la banque était tenue par S. A. le grand-duc Alex qui, au moment où Mgr Frédéric-Guillaume arrivait, donnait un coup de cinquante mille francs.

« — Oh ! oh ! a fait Monseigneur en s'adressant à S. A. le grand-duc Alex, peste, mon cousin ! Mais vous jouez là un vrai jeu d'ambassadeur !

Le baron de Waasen, malgré sa préoccupation grave, ne put s'empêcher de sourire de la boutade de son souverain.

C'est que cette exclamation dépeignait si bien le prince Curaçao !

Il interrompit le maître d'hôtel.

— Et vous êtes sûr que Son Altesse n'est pas venue au cercle depuis trois jours?

— Tout ce qu'il y a de plus sûr. Comme je l'ai expliqué à monsieur, c'est moi qui sers toujoius Son Altesse. Et il y a trois jours que je ne l'ai pas vue... pas plus, d'aiUeurs que son ami, M. Marcel Baron.

Marcel Baron !

Ce nom prononcé par l'homme était un trait de lumière pour l'officier d'ordonnance.

Marcel Baron ! Comment avait-il pu, au sortir de chez Suzanne Verney, la maîtresse du prince, comment avait-il pu ne pas songer à lui !

Marcel Baron ! Mais évidemment, du moment que Frédéric-Guillaume n'était ni chez lui, ni chez Suzanne, c'est qu'il vadrouillait, bien sûr, avec son ami Marcel.

Et le mieux était d'aller chez Marcel. Lui, certainement, donnerait le mot de l'énigme.

Qui sait? Le prince était peut-être tout simplement chez son ami, en compagnie de quelques joyeuses demoiselles !

^^Et le baron de Waasen montait chez le

marchand de Champagne, boulevard de Cour celles.

Introduit par un valet de chambre trop bien stylé pour ne pas faire de difficultés, mais que le nom du prince Frédéric-Guillaume fléchissait, l'officier d'ordonnance trouvait Marcel Baron au lit, fumant de hâtives cigarettes de tabac blond, en lisant les journaux, toute une pile de journaux qui creusait l'édredon américain.

— Ah ! c'est vous, Waasen ! Quel bon vent vous amène ! accueillait le marchand de Champagne. Vous m'excuserez de vous recevoir au lit, ni plus ni moins qu'une vulgaire Liane de Montmorency, mais je suis rentré si tard cette nuit, — je veux dire, si tôt ce matin ! . . . Une cigarette ? . . . Une fine ? J'en ai d'étonnantes. A moins que vous préfériez un verre de Champagne?... Eh!

C'est bien à vous de vous parisianiser aussi \'ite ! Mais cela ne m'étonne pas; quand les Zélandais se mettent à être Parisiens, boulevardiers, ils le sont de première main. A preuve, le prince.

— Le prince ! Mais c'est pour lui que je viens !

— Ah ! Il a besoin de moi ? A ses ordres.

— Vous ne l'avez donc pas vu?

— Qui? le prince? Non. Il y a trois jours que je l'ai quitté. Depuis, je ne l'ai pas revu.

— Alors, depuis trois jours, vous n'avez aucune nouvelle du prince?

— Ma foi non; je suis allé jusqu'à Dijon en auto, assister aux débuts d'une petite femme qui fera son chemin... et je suis rentré cette nuit, — ou plutôt ce matin.

— Mais alors, vous ne savez rien de lui?

— Mais non.

— Mais où est-il?

■ — Chez lui ou chez Suzanne Verney...

Le baron de Waasen esquissait un sourire amer.

— Non, il n'est ni chez lui, ni chez Suzanne Verney.

— Alors?... demanda Marcel Baron en se redressant dans son ht.

— Son Altesse a disparu à l'heure même où une catastrophe inattendue vient de mettre en deuil la Zclande tout entière... Sa Majesté le roi Guillaume- Adolphe a succombé cette nuit...

Marcel Baron sauta à bas de son ht.

• — Vous dites?...

— Je dis qu une dépêche, arrivée cette nuit, nous a annoncé la fin subite de notre souverain bien-aimé, et actuellement, sans

le savoir, le prince Frédéric- Guillaume est devenu le roi de Zélande !

— Alors, le prince,., notre prince est roi?...

— Oui, et nous le cherchons pour lui notifier cette nouvelle... L'ambassade est aux abois ... Le comte de Scherpenzeel est affolé. . . Nous le cherchons en vain depuis ce matin... Nous n'avons pu obtenir aucun renseignement... On ne l'a vu nuUe part depuis avant-hier soir. . .

— Ce n'est pas possible ! s'exclama Marcel Baron en enfilant son pantalon, un roi, ça ne peut pas se perdre comme ça ! Dans tous les cas, il n'a pas quitté Paris, sans quoi, je le saurais !

— Mais enfin, où pensez-vous qu'il puisse être?

— Je ne sais pas... Il peut être dans un cercle, un tripot, chez des femmes... Oh! mais attendez, je connais des adresses... Je m'en vais faire ma petite enquête. . . Du diable si, dans deux heures, je n'ai pas mis la m.ain sur cette Majesté balladeuse !

Et comme en entendant cette épithète impertinente l'cfficier d'ordonnance esquissait un petit geste oftensé, Marcel Baron se mit à dire :

— Oh ! ne vous offusquez pas, mon cher Waasen, Sa Majesté serait la première à rire de cette appellation famihère qu'elle mérite bien! A-t-on idée? Choisir pour faire la bombe, le jour où l'on est nommé roi !

Hâtivement, le marchand de Champagne procéda à sa toilette, en répétant encore :

— K'ayez pas peur, cher ami ! Nous allons le retrouver ! Tranquillisez- vous !

Dix minutes après, tous deux partaient.

— Voyons, cht Marcel Baron en prenant place en compagnie du baron de Waasen dans la voiture, procédons par ordre. Vous avez été chez Suzanne \'emey?

— Parfaitement. Et là encore, on n'a pas vu le prince depuis deux jours.

— Bon. Laissez-moi réfléchir...

Marcel Baron repassa en mémxire quelques noms d'amis et d'amies de Frédéric- Guillaume, sous les regards anxieux de l'officier d'ordonnance.

Tout à coup, il s'écria :

■ — Attendez !,.. Nous allons d'abord nous rendre chez Liïine Aubryay...

— Liline Aubryay?

— Oui, Lihne Aubrjay, vous la connaissez bien. . . du moins de nom ?

— Parbleu ! la danseuse des Folies...

— Oh I guincheuse, tout au plus, car on ne

peut pas dire de Liline qu'elle danse... elle guinche. . . quand elle guinche encore, car sa profession consiste beaucoup plus à s'étendre...

Et Baron jeta l'adresse au cocher :

— AUez : 428, rue de Cour celles !

Puis se tournant à nouveau vers le baron de Waasen qui mordillait l'une des extrémités de sa moustache blonde et soyeuse :

— Ne vous désespérez pas, baron ! Je vous l'ai déjà dit tout à l'heure : un roi, ça ne se perd pas comme ça ! Prenez plutôt une cigarette et surtout une autre figure que celle que vous arborez... Ma parole, vous avez une tête d'enterrement... et pour vous présenter chez Liline, il faut avoir un autre genre... C'est une fille fine comme de l'ambre, qui aime beaucoup se tailler de la réclame à tout prix, que notre Liline nationale. . . Si, par hasard, le prince ne se trouve pas chez eUe, à voir votre mine désolée, eUe se doutera de quelque chose, oui, eUe flairera qu'il y a anguille sous roche, et alors eUe jaspinera, elle téléphonera dans toutes les directions, et nous serons brûlés... Ce qu'U faudrait évater.

— Vous croyez qu'il y a des chances pour que nous troux^ons le prince installé chez Liline? repartit le baron de Waasen.

— Cinquante chances sur cent ! Le prince m^e parle, depuis quelque temps, de Liline avec beaucoup de sympathie... Il trouve johe cette longue fille, que moi, je trouve trop maigre, oui, beaucoup trop maigre pour mon goût... bien qu'en réahté je sois obhgé de déclarer qu'elle ofire le visage le plus réguher qu'il soit au monde, « \Tsage de madone ou de \'ierge de vitrail », comme a écrit d'elle je ne sais plus quel poète en déhre... Faut dire que moi, je ne gobe pas les vierges, m mêmie les demis. . . Les femmes avec des têtes d'ange et des allures de sainte nitouche comme Lihne, ça me fait transpirer... Je suis pour les petites femmes gentilles et qui rigolent... Et vous, mon cher Waasen ?

— Oh ! moi... moi... se borna à répondre l'officier d'ordonnance, moi, pour le moment, je suis pour retrouver mon roi le plus vite possible !

— Mais on va vous le retrouver, patriote modèle ! assura le marchand de Champagne avec vivacité. Ah ! nom d'un chien, on peut dire que vous l'êtes, royalistes et loyahstes, vous autres les Zélandais. Et ce n'est certainement pas le prince Curaçao qui finira comme Louis XVI... Mais nous arri-

C'était Lilinc Aubryay, la, danseuse des Folies.

vons, nous arrivons ! poursuivit Marcel Baron, décidément lancé. Prenez votre air le plus gai, Waasen, le plus gai ! Entendu, hein?

Le fiacre stoppait en effet rue de Courcelles.

Le marchand de Champagne, suivi par l'officier d'ordonnance, sautait à terre, léger comme un chevreuil, et s'engouffrait, toujours suivi de son compagnon, sous la porte cochère d'une maison très modemstyle.

Rapidement et sans rien demander à la concierge, les deux hommes montaientun étage, dédaigneux d'user de l'ascenseur.

Et Marcel Baron sonnait.

— M"^^ Liline Aubryay est là, n'est-ce pas? jetait-il d'un air assuré et qui ne souffrait pas de réplique à une accorte soubrette venue ouvrir. Dites-lui donc que c'est Marcel Baron et un ami.

La femme de chambre qui connaissait le nom du marchand de Champagne si célèbre dans toute la noce, s'inchnait, faisait passer les visiteurs dans un petit salon tout blanc, tout hhal, meublé le plus new style du monde et fleuri déhcieusement.

Moins de deux minutes après, elle revenait.

— Si ces messieurs veulent bien me suivre... Madame est au lit; elle s'est couchée très tard. . .

— C'est comme moi, lança le joyeux Marcel Baron à son compagnon. Je me demande ce que nous avons tous en ce moment à Paris, pour nous coucher si tard !

Le marchand de Champagne et l'officier d'ordonnance passaient dans la chambre à coucher obscure.

— Justine, approchez des chaises pour ces messieurs ! murmurait une voix très purement timbrée. Vous m'excuserez, messieurs, de vous recevoir au lit, mais je suis si éreintée... brisée, à mourir!...

La soubrette ayant tiré les doubles rideaux, le jour entra dans la chambre, éclairant une languide jeune femme au visage doux et d'une suprême distinction en qui, le baron Waasen reconnut Lihne Aubryay, la danseuses des « Folies a.

Tout de suite, Marcel Baron fut là comme chez lui, à son aise. Et il se lança dans un flot de paroles qui contrastait avec le mutisme de son compagnon, le demi-flegmatique Zélandais.

— Ne te dérange pas pour nous, Liline !. . . On en a déjà vu des femmes couchées, le

baron Waasen, que je te présente, officier d'ordonnance du prince Frédéric-Guillaume, et moi... pour ma part, je tiens tout de suite à te déclarer que rien ne m'est plus agréable que de voir, dès le matin, une jolie femme comme toi dans son ht... Ça me rince l'œil agréablement 1

Liline Aubryay sourit sous le comphment.

— Toujours le même, ce Marcel !

— Pourquoi diable voudrais-tu me voir changer? Moi, je suis pour la blague, la rigolade et tout ce qui s'ensuit ! amusonsnous pendant que nous sommes jeunes; nous aurons toujours le temps de nous faire de la bile quand nous serons vieux !

Et le marchand de Champagne risqua une })irouette.

Seulement, il s'embarrassa dans la peau d'ours disposée en descente de lit et termina le tour en s'asseyant sur le lit, le plus comiquement du monde.

Liline Aubryay partit^d'un franc éclat de rire et sa gaieté se communiqua au baron de Waasen, qui ne put, malgré la gravité de

ses secrètes préoccupations, que l'imiter.

— Alors, monsieur, fit la danseuse en désignant le gentilhomme zélandais, monsieur est l'officier d'ordonnance de Curaçao... Je veux dire du prince Frédéric-Guillaume, corrigea-t-eUe en se reprenant.

— Parfaitement, assura le baron de Waasen en s' inclinant.

— Oh ! tu n'as pas besoin de te gêner; tu

peux appeler le prince : Curaçao tout court. Nous savons, le baron de Waasen et moi, que tu es tout à fait dans les bonnes grâces du prince.

— C'est-à-dire... commença Liline.

Marcel Baron l'interrompit :

— A quoi cela sert-il de te défendre?

Nous ne sommes pas des puritains, nous ! . . . Il ne manquerait plus que ça que tu ne soies pas du dernier bien avec le prince. Une jolie fille comme toi !

— Eh bien, non, déclara Lihne Aubryay en se redressant et en s' asseyant dans son lit. Je ne suis plus bien avec Curaçao !

— Toi? pourquoi?

■ — Il m'a fait une sale blague.

— Une sale blague?... Exphque-toi.

Nous avons pourtant si gentiment soupe ensemble, avec Liane de Montmorency, Adrienne d'Arc, la petite Nonoche, le prince

et toi, il y a juste huit jours !. . . Et le prince t'a raccompagnée!... Si tu appelles ça une sale blague, je te demande ce qu'il te faut de plus qu'un prince dans ton lit !

La danseuse rougit un peu, oh ! si peu ! et exphqua :

— Oh! la blague n'est pas de ce jourlà... mais du lendemain... Figure-toi qu'il me donne Tendez-vous chez lui pour le lendemain, rue de la Ville-l'Evêque, à cinq heures du soir. On devait dîner et passer la soirée ensemble... Moi, rien qu'à l'idée d' aller rendre visite au prince, chez lui, ça me flattait. C'était la première fois de ma vie que j'étais invitée chez un prince. Je voyais ça comme une chose épatante et je me représentais cela comme tout un monde... Je fais donc une toilette soignée, quoi, je me mets sur mon trente et un, une vraie toilette de gala!... Et tous mes bijoux dehors, même mon collier que je tremble pourtant de sortir depuis l'accident que tu sais... Je m'amène donc à cinq heures tapantes rue de la ViUe-l'Evêque et je suis reçue par un vieux valet de chambre avec une binette rasée comme un sacristain. Et tout de suite le prince vient à moi, devine dans quelle tenue, mon vieux? En veston, en simple veston ! . . . Et moi qui avais sorti ce que j'avais de plus beau!... Ah! si tu avais vu la bouillote que je faisais !... Mince de cafetière !... Crois-tu que le prince y fait seulement attention? Pas du tout... De son air aimable, son air qu'il a toujours, d'ailleurs, avec son parler de blagueur, si poli qiielquefois que ça devient agaçant, il me proposa de faire le tour de sa garçonnière.

Puis il décrocha une canne, se coiffa d'un chapeau rond et jeta à son vieux valet de chambre :

(c — Vous pouvez aller dîner. . .

« Et il m'ouvrit la porte, me faisant passer devant lui, et m' expliquant encore.

« — Je ne nourris même pas mon unique domestique. Je lui ai pris une pension dans un restaurant du quartier.

«En bas de sa maison, j'en étais verte de fureur. Mais ce n'était pas tout, et je devais en être toute la soirée pour mes frais. Moi, qui croyais aller avec lui dans les endroits les plus épatants, il m'a tout simplement emmenée dîner aux Champs-Elysées... par le métro... vous m'entendez bien, par-le- Mé-tro-, moi, Liline Aubryay, la danseuse des Folies, dont le nom est dans toutes les bouches et dont les portraits tapissent les murs de toutes les capitales du monde !

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et dont les portraits tapissent les murs de toutes les capitales*

Eh bien, ne trouvez-vous pas que j'ai raison de dire que le prince m'a fait une sale blague et que je ne veux plus entendre parler de lui?

Devant la colère de Liline Aubryay, à l'évocation de cette soirée si pénible pour son orgueil, Marcel Baron et l'officier d'ordonnance de l'Altesse Royale échangeaient des regards complices, très amusés dans

leur for intérieur par cette nistoire qui leur ressuscitait bien les facéties coutumières du prince.

— Tuas raison, Liline, conclut le marchand de Champagne en se levant, le prince s'est peut-être un peu fichu de toi... Mais, que veux- tu? il est comme cela et pas autrement.

Les deux hommes prenaient congé de la danseuse qui minaudait :

— Voyons, vous ne restez pas à déjeuner avec moi?

— Ce sera pour une autre fois, Liline, faisait Marcel Baron. Nous sommes simplement montés te dire un petit bonjour parce que nous étions dans le quartier. Mais dans le courant de la semaine, je te ferai signe pour dîner. Et je ne t' emmènerai pas dans le Métro. Te t'offrirai un taxi-auto !

Une fois dehors, dans la voiture, le marchand de Champagne dit à son compagnon :

— Cette Lihne a une bien jolie tête; je vous avais prévenu. Mais aussi, avouez qu'elle est bête comme une jolie femme.

Enfin, ce n'est pas tout ça : où est passé le prince?

— Oui, où est passé le prince? fit le baron de Waasen en écho.

— Allons chez la mère Adèle, proposa Marcel Baron.

— La mère Adèle? releva l'officier d'ordonnance.

— C'est une dame qui donne des thés... On y rencontre beaucoup de jolies filles... et le prince y va de temps en temps.

Et le marchand de Champagne donna au cocher l'adresse de la mère Adèle.

j\Iais pas plus là que chez Georgettede Valmeuse, une autre maison de thé, que chez toute la série des petites femmes qui pouvaient connaître le prince, on ne trouva trace du passage de l'altesse royale.

Marcel Baron et le baron de Waasen se rabattirent sur les amis, les cercles, les tripots, chez tous les gens et dans tous les milieux où Frédéric- Guillaimie pouvait se trouver ou s'être trouvé.

Et toujours et partout la même réponse leur était faite :

On n'avait pas vu le prince de Zélande !

De confiant au départ, le marchand de Champagne était devenu indécis, puis inquiet, puis peu à peu, lentement et sûrement, il en arrivait à être atterré, aussi atterré que son compagnon de recherche durant ces heures de véritable steeplechase.

Le prince semblait avoir disparu subitement, escamoté comme dans une trappe.

Bien entendu, dans leurs investigations les deux hommes mettaient toute la discrétion possible et imaginable, s'efforçant de n'éveiller aucun soupçon.

Cinq heures du soir.

Le marchand de Champagne commençait à être sérieusement inquiet. Où diable pouvait avoir passé son ami Curaçao? Il ne répondait plus au baron de Waasen avec sa belle humeur du matin. Oh ! que non ! EDe l'avait, semblait-il, tout à fait abandonné.

Tout à coup, il sursauta.

— Qu'avez-vous? interrogea l'officier d'or donnance.

— Il y a que nous sommes rudement bêtes tous les deux !

— Comment cela? Expliquez- vous...

— Il est cinq heures. C'est le commencement de l'avoine chez Marcel's, au bar de la rue Royale...

— Oui, eh bien?

— Eh bien, nous allons y aller. Je suis sûr que nous allons avoir des nouvelles du prince. C'est notre coin de prédilection.

— Dieu vous entende ! prononça le baron de Waasen d'un ton triste. Ah ! mon pauvre roi !... •

Chez Marcel's, c'était, en effet le commencement de l'apéritif, l'heure de « l'avoine », comme disent les habitués. Devant le haut comptoir, des femmes étaient déjà pesées sur leurs tabourets, chapeaux gigantesques et robes claires. C'était l'étalage habituel du luxe tapageur de ces demoiselles.

• — Surtout, recommanda Marcel Baron avant d'entrer, de la gaieté ! de la gaieté ! Il ne faut pas que l'on puisse supposer la moindre des choses !

— Je vais tâcher, déclara l'officier d'ordonnance de sa voix attristée.

— Faites comme moi. Suivez mon exemple. Rigolez ! Moi, je me tords !

Et le marchand de Champagne, avec un gros rire, pesa son chapeau le plus de travers qu'il put sur sa tête; puis, brandissant sa canne, il opéra sa traditionnelle, sensationnelle et légendaire entrée dans l'établissement, suivi en serre-fîle par le baron de Waasen.

Il fut salué par les clameurs d'une bande joyeuse qui, dans le couloir menant de l'entrée du hall du fond, assise autour d'une table couverte de petits verres, de coupes, d'innombrables bouteilles de liqueurs et de Champagne, paraissait plus que lancée.

— Vive Marcel !

— Vive Baron !

— Vive le plus rigolo de tous !

— Marcel, faut que je t'embrasse !

— Dans nos bras !

La bande fêtait l'arrivée du célèbre viveur. Deux des petites femmes s'étaient détachées et venaient suspendre leurs bras autour du cou de Marcel Baron qui répliquait, faussement bourru et en les embrassant à pleine bouche :

— Oui, m.es petites chattes ! Oui, oui, vous êtes toutes gentilles ! . . . Mais ne me sucez pas tant que ça la pêche, il n'en resterait plus pour les autres.

Un maître d'hôtel s'empressait. On faisait asseoir les deux nouveaux venus à la table, et de nouvelles bouteilles de Champagne surgissaient dans les seaux à glace, puis des seaux à glace dans les verres.

Marcel Baron croyait devoir présenter son compagnon toujours aussi morne mal-

gré ses efforts, aux trois gentlemen légère ment débraillés qui étaient les amphitryons de ce jour.

— Mon ami le baron de Waasen, l'officier d'ordonnance de S. A. le prince Frédéric- Guillaume de Zélande !

Les hommes s'inclinaient en souriant, et, quand au lot de petites femmes, il éclatait :

— Ah ! l'officier d'ordonnance du prince Curaçao !

— Vous devez être un rigolo, vous !

- — Oh ! oui, sûrement qu'avec vous, une femme ne doit pas s'embêter !

— Mais rigolez donc, voyons ! Faut-il vous pincer !

Le fait est que le baron de Waasen ne paraissait pas engendrer la gaieté. Il avait à l)eine trempé ses lèvres dans la coupe de Champagne posée devant lui.

Marcel Baron crut devoir expliquer :

- — ]\Ion ami a quelques histoires, des histoires de cœiir... Une maîtresse...

• — • C'est ça, appuya l'officier d'ordonnance, se raidissant, j'ai une maîtresse qui ne va pas comme je l'entendrais...

Ce fut encore au choeur des petites femmes d'éclater en apostrophes.

— Vous n'avez qu'à en prendre une autre !

— Une de perdue... dix de retrouvées...

— Les femmes, c'est comme les hommes, déclara sentencieusement une de ces demoiselles, plus on en change, plus on en voudrait changer !

— Et puis, ajouta Marcel Baron, quand on a l'honneur d'être l'officier d'ordonnance d'un prince tel que le prince Curaçao, on n'a pas le droit de se faire de la bile.

— Ça non ! déclara la bande, hommes et femmes.

— A propos de Curaçao, on ne le voit plus, fit quelqu'un.

— C'est vrai, reprit un autre, on est sans nouvelles du prince... Il doit être en train de filer le parfait amour avec sa nouveDe passion, Suzanne Verney, des Variétés, à moins que ce ne soit avec une autre...

Et l'une des femmes, la sentencieuse de l'instant auparavant, demanda au marchand de Champagne :

— Dis donc, Marcel, il y a longtemps que tu as vu Curaçao ?

— Moi, fit Marcel Baron, ne se troublant pas pour si peu, deux jours... trois jours... je reviens de Dijon, où je suis allé faire une reconnaissance en auto...

— Mais, questionna une des jeunes femmes à la figure naïve et à la voix gnan-

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