‹ La dernière aventure du Prince CuraçaoChapitre 2 sur 2 · ILS · texte numérisé non relu

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gnan, qui c'est ça, le prince Curaçao, dont vous ne faites que parler?

— Par exemple ! s'exclama le marchand de Champagne en repoussant sa coupe, tu ne connais pas le prince Curaçao, le prince de Zélande, toi !.. Mais d'où sors-tu donc, malheureuse !

— Fais pas attention, Marcel, répliqua la dame aux sentences, c'est une nouvelle. . . Il n'y a que quatre jours qu'elle vient ici... mais on l'a déjà surnommé La Génisse.

— J'ai compris, posa Marcel Baron en rigolant. Eh bien, mademoiselle La Génisse, apprenez que le prince Curaçao est parisien, le plus boiilevardier des princes étrangers. C'est le prince le plus gai et le plus aimable que j'aie jamais rencontre de ma vie !

— Oh ! reprit La Génisse, s'il s'agit d'un étranger qui rigole, moi, je puis me vanter d'en avoir vu un à midi... Il faisait la bcmbe avec toute une bande de gens, et il les alignait, les louis!... Il en avait plein les poches ! . . .

Le marchand de Champagne tt le baron de Waasen s'entre-dévisagèrent.

Si c'était...

— Où donc l'avez-vous vu? questionna avidement Marcel Baron.

— A la gare Saint-Lazare, répondit La Génisse, dans un bar anglais... Il était avec une demi-douzaine de types et de femmes, et tout ce monde-là chantait, chantait... Il devait être sûrement connu dans la boîte,car les barmen lui parlaient avec un respect ! . . . Sûrement que ça devait être aussi un prince, celui-là !

— Ça y est ! glissa Marcel Baron à l'oreille de son compagnon. Cette fois-ci, nous sommes sur la piste et sur la bonne. Partons.

Tous deux se levèrent, prirent congé de la compagnie, et La Génisse dut se demander vraiment pourquoi le marchand de Champagne et le baron de Waasen l'embrassèrent avec une telle effusion.

— Voyons, fît Marcel Baron une fois que lui et son compagnon furent installés dans la voiture qui filait vers la gare Saint- Lazare, je ne vois que trois bars où nous puissions avoir des nouvelles du prince. Faisonsles tout de suite I

Et, successivement, ils s'attablèrent devant les hauts comptoirs et interrogèrent les barmen.

Partout ils retrouvèrent en effet, la trace du riche étranger signalé par La Génisse.

Enfin, dans le dernier, un bar de la rue

d'Amsterdam, Marcel Baron eut un renseignement positif.

— Ah! oui, un type très chic... mais saoul!... Eh bien, il est là.

— Il est là, sursautèrent les deux hommes.

— Oui, reprit le barman le plus tranquillement du monde, il est là... Il vient de monter aver Louisette, la petite blonde.

— Il faut que nous le voyions .immédiatement I posa le marchand de Champagne.

Immédiatement '

— Oh ! monsieur, c'est que. . .

Et, sans écouter davantage, Marcel Baron, suivi de l'officier d'ordonnance, se précipita dans le vestibule de l'hôtel dont dépendait le bar et entra en coup de vent dans le bureau.

Une femme de chambre y pliait des serviettes.

— Où est le monsieur qui vient d'entrer avec Louisette? interrogea-t-il péremptoirement.

— Mais, monsieur...

lU

— Pas d'observations ! Il faut que je lui parle immédiatement !

— Enfin...

— Conduisez-moi !

Il glissa cent sous dans la main de la bonne qui, convaincue, enfila l'escalier sans répliquer davantage.

Au premier, la soubrette montra une porte.

— C'est ici !

— Frappez ! ordonna le marchand de Champagne.

Au timide appel de la bonne, une voix rauque répondit :

— Qu'est-ce qu'il y a?

— Quelqu'un qui veut vous parler absolument, monsieur ! C'est pressé.

Il y eut un moment de silence; on entendit le craquement d'un lit, puis un bruit de pas, et la porte s'ouvrit.

Dans l'encadrement apparut une façon de colosse hirsute et noir, vêtu seulement d'une chemise de soirée odieusement fripée et adornée de boutons énormes, et d'un caleçon multicolore. D'énormes bagues annelaient ses gros doigts poilus.

Marcel Baron et M. de Waasen contemplèrent, ahuris, cet inconnu. Tous se considérèrent ensuite un moment sans parler, puis l'homme proféra enfin :

— Alors, quoi?

Marcel Baron se coiffa et, tournant brusquement le dos, répliqua :

— Quoi? Rien du tout !

Et sans s'inquiéter davantage, il descendit quatre à quatre l'escalier, suivi de l'officier d'ordonnance, cependant que l'étranger entamait avec la bonne une vive conversation ponctuée d'énergiques iurons espagnols.

Sur le trottoir, les deux hommes tinrent conseil.

— La voilà, la gaffe ! dit Marcel Baron. Enfin, on a fait ce qu'on a pu.

Il était six heures et demie du soir, ils se quittèrent consternés, Marcel Baron pour remonter chez lui s'habiller et aller dîner, et le baron de Waasen pour rejoindre l'ambassade de Zélande.

— Ecoutez, dit l'ofiîcier d'ordonnance à son compagnon, si jamais vous aviez du nouveau...

— Oh ! du nouveau... se lamenta à son tour le marchand de Champagne, aussi atterré que le Zélandais, quel nouveau? Ça y est bien, cette fois-ci, le prince a disparu ! Moi qui aime tant la rigolade et qui ai rigolé toute ma vie, j'ai presque envie de pleurer, aujourd'hui !

Et c'était sincère de la part de Marcel Baron. Il regrettait son ami, son élève en parisianisme et en boulevard.

Et deux larmes mouillaient ses yeux sceptiques.

— Enfin, si vous apprenez quelque chose, prévenez-nous. Nous sommes à l'ambassade.

■ Et mornes, ils se séparèrent.

— Allons, monsieur l'ambassadeur ! allons, monsieur le chambellan, ne vous tourmentez pas ! on va vous le retrouver, votre roi ! Il n est pas perdu ! On n'égare pas un roi !

Et c'étaient les consolations qu'aux environs de midi, M. le président du conseil, ministre des Affaires étrangères, prodiguait aux deux Zélandais accourus chez lui pour lui conter l'aventure.

Le président du conseil était un brave homme, fort jovial, sorti du peuple, s'en vantant, et gardant du milieu dans lequel il avait été élevé un tour de phrase « tout rond ». Le type même du bon paysan de France, du Tourangeau qui se souvient volontiers de Rabelais et ne dédaigne pas le commerce de Montaigne.

Ses deux interlocuteurs, Son Excellence M. Booger et le comte de Scherpenzeel- Terborg, l'avaient seulement pu rejoindre à l'issue du conseil des ministres tenu ce

matin-là à l'Elysée, sous la présidence du Président de la République.

Le ministre avait écouté, très déférent, très cordial, les doléances de l'ambassadeur et du chambellan et, ennemi du protocole, leur expliquait la situation, à son point de vue.

— Vous comprenez, messieurs, qu'un homme comme le nouveau roi de Zélande est connu, aimé des Parisiens, et qu'il ne peut passer dans un miheu sans y être tout de suite remarqué. Vous savez même, — excusez-moi, messieurs, et n'y voyez aucune malice — que Paris, reconnaissant au prince qui l'a adopté comme une seconde patrie, Paris lui a donné un surnom.

Et comme les deux Zélandais grimaçaient, surtout le comte de Scherpenzeelïerborg, il souriait :

— Oh 1 soyez assurés que Paris est peutêtre un peu irrévérencieux, mais qu'il est aimant. Et il ne faut voir aucun mal à ce

MG

qu'il ait baptisé Sa Majesté Frédéric- Guillaume « le prince Curaçao ». N'y voyez pas plus de malice que Sa Majesté le roi Edouard Vil n'en a vu quand on l'a baptisé « Bob ». Le roi d'Angleterre a souri, votre roi a souri. Souriez comme Leurs Majestés, messieurs !

Les deux hommes protocolaires esquissaient encore des grimaces qui, à la rigueur, pouvaient passer pour des sourires.

— Peut-être auriez-vous pu chercher ou faire rechercher votre roi chez quelque belle demoiselle, poursuivait malicieusement le président du conseil. Sa Majesté Frédéric-Guillaume aime beaucoup les Françaises... Oh 1 je ne lui en fais pas un reproche ! C'est très bien d'aimer les dames, de le leur dire et de... le leur prouver !

— Nous avons chargé son ofhcier d'ordonnance, monsiem le baron de Waasen, de cette... recherche, expliquait Son Excellence M. Bocger.

— Et? mterrogeait le président du conseil.

— Et il a dû échouer dans son entreprise, car il ne nous a rien lait savoir.

Mais le président du conseil continuait :

— Tranquilhsez-vous, messieurs; nous allons avoir tout de suite des nouvelles de Sa Majesté Frédéric-Guillaume. Discrètement, je viens de taire téléphoner au préfet de police. Il va être ici d'une minute à l'autre.

Et la conversation continuait sur ce ton, enjoué de la part du ministre de France qm tenait à rassurer ses hôtes, plaintive de la part de Son ExceUence M. Booger et du comte de Scherpenzeel-Terborg.

Depuis le matin, ils se rejetaient l'un sur l'autre la responsabilité de l'aventure; le chambellan se plaignait de ce que la police de l'ambassade tût mal organisée, l'ambassadeur parlant tout haut et très fort des faiblesses et des imprévoyances du chambellan.

Ils se renvoyaient la balle, ou plutôt la gaffe.

On annonçait le préfet de ponce, M. Templus.

— Bien le bonjour, monsieur Templus l accueillait le président du conseil.

Et, apercevant la tenue du préfet :

— Oh 1 oh 1 D'où venez- vous ? Qu'est-ce que ce costume de toile cirée, ce chapeaucasque et ces bottes.?... Mais vous êtes tout ruisselant, monsieur Templus, que vous est- il arrivé?

— Oh ! rien, presque rien, monsieur le ministre. Je viens d'un feu, car je vais à tous les feux, moi ! Ça doit même embêter les pompiers, car ils m'aspergent copieusement.

— Bien, bien, souriait malicieusement le président du conseil. Alors, puisque rien ne vous échappe, dites-moi où est passé le prince Frédéric-Guillaume de Zélande?

Les deux Zélandais fixaient sur le haut fonctionnaire des regards suppliants.

— Le prince Frédéric-Guillaume de Zélande, annonçait le préfet de police, mais. . . il est roi depuis cette nuit !

— Nous savons cela... Seulement, ajoutait le président du conseil, plein de bonhomie, nous voudrions savoir où il est !... Et comme il habite Paris, c'est évidemment vous qui pouvez et devez nous renseigner à ce sujet...

— Mais... mais... c'est que je ne sais pas ! balbutiait M. Templus.

— Comment, vous ne savez pas !

Voyons, vos limiers, votre police, vos commissaires, vos rapports?...

— Mais, mais, protestait éperdument le préfet de police, je ne... sais p-is, moi!... Comment voulez- vous que je sache?... J'étais au feu, cette nuit ! Et je n'ai eu qu'à l'instant connaissance de la dépêche...

A cet aveu, le visage du président du conseil se rembrunit, cependant que les deux Zélandais reprenaient leurs figures contristées.

— Ah 1 mais, prononça le ministre, la voix devenue sévère, il faut absolument, monsieur le préfet, que vous sachiez... car si vous ne savez pas, vous, ce qui se passe à Paris, qui le saura?

Et, la voix de plus en plus grave, il fournissait quelques explications.

— Le prince Frédéric- Guillaume est sorti avant-hier soir de chez monsieur le baron Mendelshonn, où il avait assisté à une soirée officiellement donnée en son honneur. Depuis lors, il n'a plus reparu. La nuit même, son oncle mourait à Mirembourg. Aujourd'hui, il est roi. Il faut, je vous le répète, il faut absolument le retrouver. Les ministres s'inquiètent, la presse va s'inquiéter; la présidence de la République téléphone... Il faut que dans une heure, deux au plus, je sois, nous soyons fixés. Allez, monsieur le préfet 1

M. Templus se retirait. Et revenu chez lui, à la préfecture, il lançait à ses subalternes, dépêches, estafettes, coups de télé-

phone, menaces de révocation, etc.

— Écoutez, messieurs, déclarait le ministre en reconduisant l'ambassadeur et le chambellan, rentrez à l'ambassade. Aussitôt qu'il y aura du nouveau, je vous préviendrai. Vous, de votre côté...

— Soyez tranquille, monsieur le ministre...

Et les trois hommes se séparaient.

A l'ambassade, S. Ex. M. Booger et le comte de Scherpenzeel-Terborg passaient la plus abominable après-midi de leur vie pourtant déjà longue.

Oh ! oui, le chapelet, le lent chapelet des heures égrenées dans une anxiété perpétuelle, avec la même pensée, lancinante, torturant leurs carveaux :

— Le prince vit-il?

— Que fait-il?

— Où est-il?

Et malgré cela, l'obligatoire tenue devant les secrétaires, les attachés, tout le haut personnel de l'ambassade qu'ils sentaient intrigués.

Et encore la corvée de refuser des interviews à des journalistes puissants ou sans vergogne, ceux qui rentrent par la fenêtre quand la porte leur est refusée; les incessants coups de téléphone et les dépêches à réponse, les monceaux de dépêches qui s'accumulaient !

Les visites d'ambassadeurs, les cartes du Tout-Paris et du Tout-Europe, les délégations de tous les groupements zélandais et professionnaux de Paris, — et encore, et toujours les journalistes à l'affût du cadavre, comme des rats !

Le? heures passaient et trépassaient pourtant. Quatre... Cinq... Six... Six et demie... Sept...

On annonçait :

— Le capitaine baron de Waasen.

Les deux diplomates se levaient, se portaient au-devant de l'arrivant.

— Eh bien, Waasen?

Mais la vue de l'officier d'ordonnance, pâle, les traits tirés, des larmes dans les yeux, leur répondait tout de suite :

— Rien, faisait le baron de Waasen en s' écroulant plutôt qu'il ne s'asseyait sur un fauteuil. Pauvre prince !

Et alors, à petites phrases, entrecoupées de sanglots, le jeune gentilhomme zélandais contait toutes ses inutiles pérégrinations de la journée, ses visites au Co'^mopoliian-Club, chez Marcel Baron, et le véritable steeple- chase auquel il s'était livré

en compagnie du marchand de Champagne, chez Liline Aubryay, la mère Adèle, et chez d'autres, d'autres... Il énumérait dans une course éperdue, dans un assemblage de noms stupéfiants, des demi-mondaines, des tripots, des cafés, des coulisses de petits théâtres... C'était la réunion la plus extraordinaire d'adresses du Paris galant et du Paris de la haute noce; des maîtres d'hôtel et des ducs, des actrices, des patineuses et des femmes de grands bars...

Et les deux dignitaires de Zélande écoutaient, écoutaient toujours cette énumération, ce déballage parisien de toute une époque et de toute la vie débraillée, boulevardière de leur nouveau roi...

L'électricité éclaboussait maintenant de sa lumière blanche et brutale le haut et vaste cabinet de travail de l'ambassade dans lequel les trois hommes mornes, désespérés, ne causaient plus,ne discutaient plus, muets.

Il allait faJloir tout avouer à la face du monde, puisque aucune nouvelle ne venait.

Le président du conseil des ministres de France lui-même n'avait pu faire parvenir aucun renseignement.

Et voUà qu'une dernière dépêche de Mirembourg, à dix heures du soir, mettait l'ambassadeur en demeure de fixer l'opinion publique zélandaise.

Son Excellence M. Booger avait perdu toute contenance. Le comte de Scherpenzeel-Terborg n'avait plus de gestes; le baron de Waasen, écroulé dans un fauteuil, était sans pensée.

— Allons, fît l'ambassadeur, avouons la vérité.

Et, la main tremblante, il écrivit en scandant d'une voix chevrotante :

« Sa Majesté... »

Soudain, la porte du cabinet de travail fut ébranlée, comme si une lutte s'engageait dans l'antichambre.

Des voix tumultueuses se firent entendre. L'ambassadeur, tout pâle, se leva.

Le comte et le baron l'imitèrent.

La porte battit, et...

Et Marcel Baron entra, un Marcel Baron épique, inénarrable, joyeux; un Marcel Baron tel que le boulevard ne l'avait jamais connu, effarant, rouge de joie.

Et se ruant vers les trois Zélandais, cependant que sur un signe de Son Excellence les valets battaient en retraite :

— Venez vite, murmurait-il en brandissant une lettre. Il m'a écrit ! 11 m'attend ! ON va le chercher !

Briclaud s'était levé et, le verre en main, le balançant avec des gestes d'orateur en fin de banquet, portait un toast en regardant alternativement le prince et Pompette :

— A la santé de la jeunesse ! A la prospérité de leurs amours !

— Bien dit ! approuva Célina en choquant son verre et en lorgnant d'un œil attendri le couple des amoureux qui, les yeux brillants, avançaient instinctivement leurs bouches pour échanger un baiser.

Et comme leurs lèvres s'agrafaient, voici que l'on frappa à la porte du salon.

— Au diable ! maugréa Frédéric-Guillaume. J'ai cependant dit que personne ne vienne nous déranger !

On refrappa.

Une idée traversa l'esprit du prince.

— Ça ne peut être que Marcel Baron !

— Entrez ! jeta-t-il d'une voix claironnante.

La porte tourna sur ses gonds et, effectivement, la silhouette du marchand de Champagne, mais d'un marchand de Champagne plus congestionné qu'à l'habitude, le feu au visage, rouge à éclater, la silhouette s'encadra dans la porte.

— Marcel ! Entrez donc et prenez place ! invita le prince, en désignant d'un geste une chaise libre.

Marcel Baron fit un pas, trop ému pour parler, et immédiatement derrière lui, solennel et gourmé, raidi et protocolaire, levieux chambellan comte de Scherpenzeel- Terborg parut, suivi par le baron de Waasen, le monocle nerveusement incrusté sous l'arcade sourcilière.

f A la vue de ces deux hommes accompagnant le marchand de Champagne, le prince se leva, tout pâle.

Pompette et les amis de Saint- Ouen restèrent ébahis, ne comprenant rien à cette subite intrusion.

Le vieux chambellan s'avança et, la voix affermie, la tête découverte, s'inclinant devant le prince :

— ÎJ 'ai l'honneur de notifier à Votre Majesté son avènement au trône de Zélande,

par suite de la mort de son oncle, Sa Majesté Guillaume- Adolphe !

Frédéric-Guillaume eut comme un éblouissement à cette nouvelle, qui lui arrivait en coup de foudre.

Ses yeux parcoururent lentement l'auditoire, le vieux chambellan respectueux, le baron de Waasen agité d'un tremblement nerveux", Marcel Baron suffoquant, et ses hôtes, la petite bande de Saint-Ouen, hommes et femmes subitement dressés et le regardant ahuris, stupéfaits. Pompette s'était jetée brusquement dans les bras de Célina.

Avant qu'il ait eu le temps d'ouvrir la bouche pour proférer une parole, le comte de Scherpenzeel-Terborg continuait :

— Il n'y a pas de temps à perdre, sire. Il faut venir !

— Je vous suis, répondit simplement le roi.

Et s' adressant à Marcel Baron :

— Je vous demande, mon cher Marcel, de rester ici à tenir compagnie à...

Il n'osa dire : mes amis.

— ... à, poursuivit-il, ces dames, qui étaient mes invitées...

— A vos ordres, sire ! s'inclina Marcel Baron.

Un grand respect venait soudainement de poindre en l'âme du marchand de Champagne pour celui qui, hier encore, était pour lui le camarade de cercle et de vie parisienne, le prince Curaçao.

Il n'était pas le seul à subir cette impression.

La révélation de cette majesté parmi elles semblait avoir métamorphosé les personnes assistant à cette scène.

Instinctivement, tous et toutes, debout, s'étaient redressés dans une pose de cérémonie.

Pompette, échappée des bras de Célina, s'appuyait maintenant sur le dossier d'une chaise. Son regard ne quittait pas le roi. Ce regard! Il semblait vouloir à jamais fixer en lui les traits du visage royal.

Frédéric-Guillaume se tourna vers la petite faubourienne et, plein de grâce, avec une pointe de mélancolie dans la voix :

Debout à Ja portière, le roi salua.

— Allons, Pompette, un dernier baiser ! dit-il.

Et il attira la jene fille à lui.

Défaillante, elle fut siu- sa poitrine, et sans un mot, les yeux du roi, tendres, et ceux de Pompette ardents, ils échangèrent un baiser clair.

Puis :

— Partons ! fît le roi en s' adressant à son chambellan et à son officier d'ordonnance. Adieu...

Et cette fois, il n'hésita pas et prononça :

— ÏNIes amis ! avec un geste cordial dans la direction de Célina et de Briclaud, toujours stupéfaits.

Résolument il quitta le salon, suivi du comte de Scherpenzeel-Terborg et du baron de Waasen.

— Ah ben ! s'exclama Célina, revenant la première de son ébahissement, ah ben...

ben !... elle est forte, celle-là !

Et secouant son homme par le revers de son veston :

— Non, mais, c'est épatant ! C'est à se demander si on rêve... Monsieur Frédéric c'était un roi !

Et elle se laissa aller sur une chaise, s'empara d'une bouteille de Champagne, se versa coup sur coup deux coupes qu'elle aVala d'un trait.

— Non ! Un roi ! Monsieur Frédéric, c'était un roi !... Mais c'est à mettre dans les journaux des histoires comme ça ! Mais on lit ça dans les romans.

Briclaud se rasseyait sur un signe de Marcel Baron, qui, la première émotion passée, maintenant qu'il avait retrouvé le roi, reprenait son caractère de boulevardier amusé, son âme, sa véritable âme d'humoriste, ami du prince Curaçao.

Quant à Pompette, anéantie, les yeux brillants d'une subite fièvre, elle s'asseyait aussi, machinalement, sans mot dire.

— C'est pourtant ainsi, affirmait Marcel Baron en offrant des cigares. Celui que vous appelez familièrement monsieur Frédéric est Sa Majesté Frédéric-Guillaume, r« de Zélande !

— Alors, fit Pompette en reposant sa coupe sur la table après l'avoir vidée, alors, moi. Pompette, une petite blanchisseuse de Saint-Ouen, j'ai été la maîtresse d'un roi !

Une bouffée d'orgueil lui montait au cerveau.

— Mais oui, reprit Célina, tu as été la

maîtresse d'un roi... Et nous, nous l'avons couché, nous l'avons eu à manger à notre table'... Ben, quand on va savoir ça à Saint-Ouen ! Ah ! mes enfants, ce que ça va en faire du potin ! Ce que nous aUons en avoir des jaloux !

Et la brave fille levait les bras vers le plafond.

Briclaud proclama :

■ — Des rois comme ça, oui, moi je les admets. Ce sont des sociaux ! Ce n'est pas fier avec l'ouvrier ! Aussi...

Il avala un verre de Champagne, puis, se rappelant l'intervention de Frédéric-Guillaume en faveur de Célina :

— Voilà des rois, au moins. Ça n'aime pas la police. Je suis tranquille avec lui. Dans son pays, ce n'est pas la rousse qui va embêter les femmes !

— C'est vrai, reprit Célina. Il m'a sortie des mains des mœurs. Et comment ! Fallait le voir ! Avec quelle autorité ! L'autorité d'un roi! Quand je pense qu'il est venu avec moi aux Halles ! Non, mais voyez-vous ça, vous m'sieu Son- Ami, aux Halles, oui, chez le père Anatole. Et il a pris des tournées avec nous; il a rincé tout le monde, le Zouave des Deux-Moulins, Son-Pied, Patte-Folle, la Môme-sansdents... Et c't'imbécile de Zouave qui se croit malin en le prenant pour un employé dans la commission... Peut-on être bête à ce point-là!... Ah ben, quand je vais lui raconter ça devant les amis, ce qu'on va s'offrir sa tirelire ! Moi, je n'ai rien dit ... Je n'ai pas voulu faire la maline, poser à l'intelligente, seulement je sentais bien que ce n'était pas ça... Monsieur Frédéric employé ! Non, laissez-moi rire... N'est-ce pas, Pompette, que tu as eu la même idée que moi? terminait Célina en s'adressant à la jeune fille

Celle-ci, les coudes sur la table, le menton dans les mains, s'enfonçait dans un océan de souvenirs et de réflexions; et à la question de Célina, elle évoquait les heures qu'elle venait de vivre.

Marcel Baron la dévisageait curieusement, lui trouvant un joli type de Parisienne, de fille du faubourg.

Elle n'était pas belle, elle n'avait aucune régularité dans le visage, mais elle avait ce je ne sais quoi de pimpant et de déluré, d'émoustillant, que l'on ne rencontre que chez les petites ouvrières de Paris.

Briclaud buvait toujours du Champagne

aussi facilement que de l'eau, en savourant un gros cigare à bague.

— Ah ! pour sûr, dit Pompette, que j'ai tout de suite senti que Monsieur Frédéric n'était pas comme les autres. Rien qu'à sa façon de me parler, de me faire danser, tu te rappelles, aux Gravilliers? J'ai eu tout de suite le sentiment de quelqu'un de supérieur... Il n'avait pas les manières des gens que nous fréquentons tous les jours... Et malgré ça, simple, tout simple, et pas à la pose pour deux sous... Il nous a emmenés souper chez un marchand de vins.

— Pas possible ! interrompit Marcel Baron, chez un marchand de vins?

— Oui, monsieur, comme je vous le dis, dans la petite salle du fond d'un marchand de vins... Et, ajouta-t-ePe avec une pointe d'orgueil, demandez à Céhna, il m'a fait manger sur ses genoux.

— C'est vrai, approuva Célina. Et ce que vous vous êtes embrassés sur le canapé !

— Et notre sortie ! reprit vivement Pompette. Tu te rappelles notre sortie?...

— Si je m'en rappelle ! Mais je vais me rappeler de ça toute ma vie !Et le coup de la Sirène?

— La Sirène? questionnait Marcel Baron.

— Oui, la Sirène, expliqua Pompette, une sale femme qui voulait me l'enlever... Eh bien, c'aurait été du propre ! Un roi

avec la Sirène ! Non, mais elle ne s'est pas regardée! Aussi, je l'ai défendu... Je l'ai gardé pour moi... C'est vrai qu'il m'aimait bien !

Et elle répéta lentement :

— Il m'aimait bien...

Puis, la voix émue :

— Hier soir encore... dans la guinguette du père Martin, où nous avons dîné, serrés l'un à l'autre comme deux amoureux... Ce qu'il était gentil !... Et l'autre nuit... dans ma petite chambre qu'il trouvait si agréable... Ma petite chambre ! Il a dormi dans ma petite chambre, lui qui a des palais et des palais... Non, c'est impossible... Je rêve... Un roi !... J'ai été la maîtresse d'un roi... J'ai eu un roi dans mon lit, moi. Pompette !

Et elle releva fièrement la tête, en dévisageant tout le monde avec un air majestueux.

Puis, la pensée soudain s'embrumant :

— Et dire que je ne le reverrai jamais plus... jamais plus...

Une larme perla à ses yeux.

Marcel Baron crut bon d'intervenir :

— Mais si, vous le reverrez ! s'exclamat-il en envoyant un grand coup de poing sur la table. Vous l'avez connu étant prince, vous le reverrez étant roi ! D'ailleurs, Frédéric-Guillaume ne sera pas la seule majesté qui viendra de temps en temps voir sa bonne amie à Paris... Paris n'est-il pas le rendez- vous des amours de rois?...

AUons, ma petite Pompette, ne vous désolez pas ! Soyez gaie, gaie comme votre nom !

— Mais oui. Pompette, faut être gaie ! approuvèrent Célina et Briclaud.

■ — • Et tenez, poursuivit Marcel Baron, pour clôturer ce dîner, le mieux c'est de boire à sa santé.

Il éleva sa coupe et porta le toast qui fut repris avec enthousiasme :

— A la santé, à la prospérité de Sa Majesté Frédéric- Guillaume de Zélande !

Et la soirée se poursuivit en souvenirs et en libations.

Marcel Baron proposa bien d'emmeiT||r tout le monde finir la soirée au musichall.

— Au diable le théâtre ! dit Céhna. Restons ici jusqu'à l'heure du dernier métro.

— Et causons de Lui, ajouta Pompette, rêveuse.

— Sire, quand Votre Majesté voudra...

Les voitures sont prêtes. Et l'escorte est là.

Le comte de Scherpenzeel-Terborg s'inclina devant son souverain.

— Déjà! Quelle heure est-il donc? demanda le roi.

— Neuf heures et demie, sire.

— Comme le temps passe ! Eh bien, dans un instant... Le train est pour?

— Dix heures et quart, sire.

Et le vieux chambellan se retira, laissant seul Frédéric-Guillaume dans le grand salon de l'ambassade de Zélande.

L' ex-prince Curaçao n'était pas rentré chez lui, dans sa garçonnière de la rue de la Ville-l'Evêque.

Aussitôt que le comte de Scherpenzeel- Terborg et le baron de Waasen l'avaient pour ainsi dire enlevé du restaurant où il fêtait ses amis de Saint-Ouen, les deux Zélandais avaient ramené Je roi à l'ambassade

Son Excellence M. Booger avait reçu le monarque avec quel soupir de soulagement, grand Dieu !

Et les estafettes et les télégrammes étaient partis dans toutes les directions,prcvenant la Zélande, la France, l'Europe, le monde entier des faits et gestes « protocolairement commentés » du nouveau souverain.

Frédéric-Guillaume avait été mis au courant de la situation, des pérégrinations à la recherche dans Paris et des conciliabules chez le président du conseil des ministres français; et, malgré la gravité de l'heure présente, en son for intérieur, il ne manquait pas de trouver tout cela fort réjouissant, et bien digne de terminer son existence légendaire de prince Curaçao.

Le prmce Curaçao !

Ce surnom avait vécu maintenant; c'était pourtant d'hier, et c'était déjà du passé !

Aujourd'hui et désormais, il n'y avait plus que le roi Frédéric-Guillaume, un conducteur de peuple chargé d'une lourde tâche en ce vingtième siècle peu tendre aux monarques.

Adieu la vie libre, insouciante, indépendante du prince boulevardier ; adieu les après-midi de flânerie et de divertissement par les champs de courses et les réunions joyeuses, adieu les douces soirées au cercle et les nuits de plaisir vécues en compagnie d'aimables hommes et de femmes charmantes !

Tout cela s'était évanoui brusquement, comme un rêve, et le dur réveil était là, avec le titre et la couronne royale.

Il allait falloir à Frédéric-Guillaume mener la pénible existence des souverains dans un entourage ennuyeux, en cette cour de Mirembourg, qu'il ne pouvait se rappeler sans ressentir un grand froid au cœur. Lui, le prince accoutumé depuis six ans à vivre à sa fantaisie, retombait sous la domination effroyable du protocole, ce protocole qui allait lui passer impitoyablement cette tunique de Nessus : l'étiquette. Il lui faudrait épouser une princesse riche et cérémonieuse, unir sa destinée à quelque femme qu'il détestait d'avance, et ce, par raison d'Etat.

Adieu encore à ses amours de Paris, à ses maîtresses d'une saison ou d'un jour, adieu à cette Suzanne Verney, qui l'affichait, certes, plus qu'il ne l'affichait, mais si bonne fille... Adieu surtout à cette petite faubourienne, connue en pleine aventure, celle qui l'avait le plus intéressé depuis son arrivée à Paris par son exotisme et son réalisme à la fois violents et sincères : adieu à la petite Pompette !

Le front appuyé contre la vitre d'une des hautes fenêtres, scandant du bout des doigts un air de music-hall, Frédéric-Guillaume songeait, en regardant, sans voir, cette rue où des badauds se pressaient déjà pour assister à son départ, pour « le voir », l'acclamer, ni plus ni moins qu'une bête primée dans un concours agricole !

Et à cette pensée, un rictus amer se dessinait sur son visage pour s'éyanouir aussitôt, faire place à un ph de mélancolie, partant des ailes du nez pour aller aux commissures des lèvres, ce ph de mélancolie, de regret, de tristesse qui marque indélébilement les êtres en proie aux pensées noires...

Pompette ! C'était peut-être cette petite

fille-là qui l'avait le plus aimé dans la vie, car n'avait-elle pas eu pour lui ce que les Parisiens nomment le béguin, l'emballement de l'âme et des sens, alors qu'elle le croyait tout simplement, tout ingénument quelque petit employé?...

Pauvre petite Pompette !

Il l'avait quittée bien brusquement la veille, elle et ses amis, cet étonnant Briclaud d'une si inconsciente amoralité, et cette plus étonnante encore Célina !

Mais Marcel Baron était avec eux; il allait sans doute arriver, ce brave Marcel; oh ! oui, il allait venir, il ne pouvait pas laisser partir son ami Curaçao de Paris sans lui serrer la main. . .

Et alors, Frédéric- Guillaume saurait ce qui s'était passé après son départ, l'impression de ces gens en voyant l'incognito royal brusquement déchiré, et dans quelle circonstance !

Et le marchand de Champagne n'arrivait pas !

Et l'exécré Scherpenzeel-Terborg allait surgir pour annoncer que l'heure du départ sonnait !

— Dire, maugréa Frédéric- Guillaume en crispant les doigts, dire que je suis roi, le maître d'un peuple, et que, parce que je suis cela, je ne puis pas, comme le premier venu, comme le dernier venu, retarder mon départ, sauter dans un fiacre et filer chez Marcel pour m'informer, savoir ce qu'est devenue Pompette, la petite Pompette !... Oh ! cette couronne!

On frappa à la porte.

— Entrez ! ordonna le roi.

— Sire, dit le vieux chambellan, il est maintenant dix heures moins le quart. Il faut partir. C'est l'heure.

— Enfin, tout de même, nous avons e temps.

— Tout juste le temps, sire, appuya le comte de Scherpenzeel-Terborg, inflexible. Votre Majesté sait que les envoyés de monsieur le Président de la République et de monsieur 'e président du conseil, sans compter de hauts fonctionnaires et des délégations, l'attendent à la gare. Or, dans une demi-heure, c'est le départ du train !

— Allons, fît le prince en baissant la tête, puisqu'il en est ainsi, partons !

Il prit place dans un landau, en compagnie de Son Excellence M. Booger, du comte de Scherpenzeel-Terborg et du baron de Waasen.

Au sortir du pont retentit un : « Vive le roi 1 ■> pousse par quelques voix.

Ces trois derniers raccompagnaient en Zélande

La voiture immédiatement encadrée par l'escorte militaire, s'ébranla et gagna la gare du Nord par une claire matinée de printemps.

Paris semblait avoir mis une pointe de coquetterie à se montrer brillant à celui qui le quittait et qui l'avait tant aimé.

Les avenues, les boulevards, les rues, toute la ville était animée, bruissante, dorée dans le soleil, violette dans l'ombre.

Sur les trottoirs, aux carrefours, des Parisiens acclamaient, massés et contenus à distance par des chapelets de sergents de ville, sous les ordres de commissaires de police et d'officiers de paix.

Les vivats retentissaient, nourris, bruyants : le prince Curaçao était tant aimé des Parisiens, et puis si populaire parmi eux ! La Ville-Lumière s'était donnée tout entière à ce grand seigneur bon enfant, sans nulle morgue, une vraie façon de Prince Charmant.

Le cortège s'engagea dans la rue Lafayette, pavoisée de drapeaux français et zélandais fraternellement unis ; et à mesure que l'on approchait de la gare du Nord, la foule augmentait, les acclamations étaient plus nourries.

Tout à coup, on déboucha devant l'église Saint- Vincent-de-Paul et ses terrasses étagées.

Alors, un formidable « Vive le roi ! » retentit, poussé par des voix fortes, auxquelles se mêlaient des voix féminines. Et il

sembla à Frédéric- Guillaume reconnaître ces voix.

Il se pencha à la portière.

Mais oui, il ne s'était pas trompé.

Là, aux premiers rangs, grimpés^ installés sur la balustrade, les amis de sa dernière aventure étaient groupés; toute l'équipe des HaUes et de Saint-Ouen, Briclaud, le Journaliste, Son-Pied Patte-FoUe, le Zouave des Deux-Moulins, la Môme Sans-Dents, et d'autres, du Sébasto, des GraviUiers, en casquettes, en chapeaux ronds, en cheveux, et tous, agitant des detits drapeaux zélandais, hinrlaient:

— Vive le roi !

— • Vive le roi !

— Vive le roi !

Et au milieu d'eux, il distingua, se détachant et tenue à la taille par Céhna enthousiaste, la joUe silhouette de Pompette toute amenuisée, le sourire gamin de ses yeux et de sa bouche en fleur, qui criait aussi :

— Vive le roi !

Alors, le roi de Zélande, se découvrant, eut im grand salut.

Cela ne dura pas ime minute... L'escorte et la voiture étaient passées.

A la gare du Nord, dans un salon aménagé et paré pour la circonstance, Frédéric-GuiUaume recevait, entouré de son ambassadeur, de son chambellan et de son officier d'ordonnance, les envoyés du Président de la République et du président du conseil, le chef du protocole, de hautes notabilités politiques et mondaines, des délégations zélandaises.

Il avait pour chacun un sourire et une parole aimable.

Le Prince Charmant des Parisiens allait devenir le roi charmeur.

La rapide, la fugitive vision qu'il venait d'avoir de Pompette lui était douce au cœur. C'était comme un cordial qu'il prenait au départ.

Mais il aurait tant désiré voir Marcel Baron avant de monter en wagon pour gagner le morne Mirembourg !

Marcel Baron 1

Celui-là ne synthétisait-il pas toute son existence parisienne? N'était- il pas le compagnon qu'il avait,élu'entre tous; et n'étaitce pas avec lui seul qu'il pourrait échanger quelques mots au sujet de Pompette?

Dix minutes encore le séparaient de l'mstant auquel il devait quitter Paris.

Il s'entretenait de choses et d'autres, très aimable, mais l'esprit ailleurs, avec le commissaire spécial chargé de veiller à sa sécurité jusqu'à la frontière de France, quand le baron deWaasen, s'approchant delui,lui désigna, dans un coin du salon, le marchand de Champagne qui venait d'arriver,

Frédéric-Guillaume, s'excusant auprès du magistrat, se porta immédiatement au-devant de son ami, qui s'avançait.

— Marcel ! fit-il en lui tendant la main. Mon vieil ami !

— Sire ! s'exclama le marchand de Champagne, une larme dans l'œil.

— Alors, Marcel, il faut se quitter; plus de prince Curaçao ! sourit le roi.

— Oh ! sire !

— Allons, allons, oublions le « sire » et donnez-moi votre main... Nous sommes toujours des amis ! déclara le roi qui, plus bas, de façon à n'être entendu que par le marchand de Champagne, ajouta :

— Vous prendrez soin de Pompette, Baron; je vous ferai parvenir quelque chose pour elle...

— Compris, sire.

— Et puis, j'ai quelques affaires personnelles à régler... Suzanne Verney... Ces gens de Saint-Ouen . . . Je compte sur vous, Marcel ?

— Tout à vous, sire.

— Merci...

Et, sur un ton un peu plus haut, car on se rapprochait et les confidences intimes étaient closes, le roi continua :

— Vous allez me manquer beaucoup, mon cher Baron.

— Et à moi donc, sire !... Songez, plus de ces belles parties comme au cercle... Ah ! je les regretterai toute ma vie !

— Mais, dit le roi, vous n'aurez qu'à me venir avoir à Mirembourg et nous trouverons encore le moyen de faire un petit écarté !

— Oh ! répliqua Marcel Baron, je suis sûr de perdre... puisque j'aurai toujours le roi contre moi !

— Eh bien, repartit Frédéric- Guillaume, redevenant une minute et en cette minute dernière, le prince Curaçao, quand je le retournerai, c'est vous qui le marquerez !

L'heure du départ sonnait.

Le monarque et son ami se serrèrent une dernière fois la main avec effusion.

— Et n'oubliez pas Pompette ! glissa le roi à l'oreille de son ami.

Le souverain et sa suite passèrent sur le quai, entourés de tous les personnages officiels, et Frédéric-Guillaume de Zélande prit place, en compagnie du comte de Scherpenzeel-Terborg et du baron de Waasen, dans le wagon-salon du train spécial.

Un coup de sifflet strident; le train démarra. Toutes les têtes se découvrirent ; les acclamations redoublèrent. Debout à la portière, le roi salua.

Puis les vivats s'éteignirent, le train roula un peu vite, passa sous le pont du boulevard de la Chapelle, puis sous celui de la rue Doudeauville.

Et comme il débouchait de sous celui-ci un immense, un formidable : « Vive le roi ! » retentit, poussé par quelques voix.

Frédéric- Guillaume étonné, pencha la tête par l'embrasure de la portière et aperçut là-haut, à plat ventre et les têtes se découpant, très nettes, sur le ciel, Briclaud, Célina et la petite Pompette qui, agitant leurs mouchoirs et jetant des fleurs, lui adressaient leurs derniers adieux.

La figure de Pompette resplendissait et la petite blanchisseuse criait à tue- tête :

— Vive le roi ! Vive le roi !

Alors Frédéric-Guillaume, gentiment ému, envoya à cet amour de Paris qu'il ne retrouverait jamais, un clair et joli baiser.

Les têtes disparurent, le train accéléra sa marche.

Le roi de Zélande s'acheminait vers son peuple et sa destinée...

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