LE BOULANGISME
Une matinée de septembre. — Bob dévore des feuilles d'arbres et moi des feuilles publiques. — Boulanger. — L'influence da père.
— Grandeur et décadence d'un avoué. — Les my.stères de la main. — La Vie, le Sort et la Destinée. — La vraie main du général Boulanger.— Boulanger et Cornélius Herz. — La popularité de Boulanger.— Un chapitre de l'histoire contemporaine.
— Naissance, grandeur et décadence du Boulangisme. — Le rôle du comte de Paris. — Le Vitalisme. — La Réflexion a tué TAction. — Le sauveur qui doit monter à cheval. — Stérilité de cette fin de siècle. — Pendus à la môme sonnette. — Le trio Arthur Meyer, Naquet, Reinach.
Bob est devenu très sage ; il tourne tout à fait au cheval de médecin de campagne ; il s'arrête de luimême devant le marchand dejournaux qui chemine de Corbeil à Draveil en semant à travers les pays des imprimés généralement malsains, car les journaux honnêtes n^ ont jamais su organiser un service de col-
l'histoire a la campagne 155
portage. Bob demande des nouvelles, et ces nouvelles rintéressent; malgré soi, en effet, on jette toujours un coup d'œil à un journal qui est dans votre poche, et Bob se repose pendant ce temps-li...
C'est par une claire matinée de septembre que je constate que les élections sont une victoire pour le gouvernement et que le Boulangisme est en déroute. Pour méditer sur ces événements nous allons aller aux Uselles. Bob broutera des feuilles d'arbrisseaux et moi je lirai mes journaux tranquille.
Les Uselles sont un des jolis coins de la forêt de Sénart, un coin qui ressemble un peu à Fontainebleau; le chemin est couvert d'un épais tapis de mousse et le terrain tout semé de petites mares, de fondrières, de rochers recouverts de verdure. Les fougères commencent à jaunir, mais les bruyères ont conservé leurs belles teintes violettes ; sous un petit vent frais les bouleaux blancs remuent leurs feuilles tremblantes.
J'avais un ami hier à déjeuner, mais il n'a pas voulu rester à dîner et il a tenu à prendre le train de dnqheures... « Je vous afRrme qu'il y aura quelque chose... Vous ne connaissez pas la population de Clignancourt... Vous ne vous doutez pas de ce que c'est que l'organisation de la Ligue des Patriotes...»
J'ai eu beau lui afRrmer qu'il n'y aurait absolument rien, il s'est obstiné à partir ; il doit le regretter aujourd'hui, car ce que je vois de plus clair dans ce journal c'est que mon ami n'a dû rien voir du tout. /^Le dénouement était prévu, mais l'aventure boulangiste n'en est pas moins curieuse, non point que le protagoniste de la pièce soit extraordinairement intô-
ressâDt par lui-même, mais parce qu'il a mis en mouvement tous les éléments d'une époque de décadence et qu'il nous permet ainsi de les étudier à loisir. /
Si vous voulez connaître un homme, lire en lui comme dans un livre ouvert, enquerrez-vous d'où il vient, cherchez-le dans ses origines.
C'est ainsi que la vie accidentée dupère du général Boulanger aide à comprendre la nature du fils.
Le père du général Boulanger était avoué à Rennes. Le 11 juillet 1833, M. Ernest Boulanger capax, étant âgé de plus de 28 ans, demandait à la Compagnie des avoués de le recevoir comme successeur de M* Letestu.
Le 13 juillet suivant, la Compagnie lui accordait certificat de capacité et de moralité et il prenait possession de son étude.
Les manières d'être du nouvel avoué contrastaient avec les habitudes des officiers ministériels de province. Grand faiseur d'embarras, amoureux du bruit, désireux toujours de se faire remarquer, il venait au Palais en voiture à deux chevaux. Il eut avec son collègue Gandon, avoué à la Cour et grand chasseur, des démêlés dans lesquels Gandon joua des poings. La réconciliation se fit dans un restaurant célèbre alors à Rennes, le restaurant Marguerite. La chose fut même mise en une chanson à innombrables couplets.
Alerte I Marguerite.
Mort au bœuf 1 Mort aux veaux l
Vois quel transport irrite
Les farouches rivaux I
Chez toi Ton dinera
Et Boulanger paiera.
l'histoire a la campagne 157
Boulanger , Tavoué , avait épousé une Anglaise, M"* Griffith, dont le père, amateur passionné de chevaux, demeurait au Marais, près de Rennes ; il s'amusait à franchir à cheval la large douve qui se trouvait devant sa propriété et les gamins du pays accouraient pour le voir sauter.
Tout alla bien pour le nouvel avoué dans les premières années qui suivirent son installation, mais peu à peu, l'horizon se rembrunit pour lui. Le 2 août 1837, l'avoué recevait un rappel à l'ordre et une invitation à être plus circonspect. Le 17 juillet 1841, la Compagnie s'inquiète d'un jugement du tribunal de Commerce de Rennes pris contre Boulanger par un sieur Reynard; 26 juillet suspension pour 3 mois; 30 juillet décision qui rapporte cette suspension si Boulanger s'exécute dans un mois (fin d'août); mais c attendu que la conduite de Boulanger parait on ne peut plus blâmable », la Compagnie lui inflige la réprimande. Le 18 août 1841 Boulanger ne se présente pas et le 9 octobre la Compagnie, sous la présidence de M. Gillart, se réunit pour la cession à un autre titulaire de l'étude de l'avoué Boulanger.
De Rennes le père de Boulanger partit pour Nantes, où il fut inspecteur de la Compagnie d'assurances mutuelles la Bretagne, qui finit par sombrer en laissant les plus pénibles souvenirs au pays. Il fut encore forcé de quitter cette ville et, de dégringolade en dégringolade, il vint s'établir à Paris, lerefugium peccatorum. Il ouvrit, rue Bernouilly, un cabinet de contentieux et il connut là toutes les émotions des agents d'affaires qui, mêlés à tout, se trouvent à chaque instant mis en cause. Il était presque toutes les semaines
ressant par lui-même, mais parce qu'il a mis en mouvement tous les éléments d'une époque de décadence et qu'il nous permet ainsi de les étudier à loisir. /
Si vous voulez connaître un homme, lire en lui comme dans un livre ouvert, enquerrez-vous d'où il vient, cherchez-le dans ses origines.
C'est ainsi que la vie accidentée dupère du général Boulanger aide à comprendre la nature du ûls.
Le père du général Boulanger était avoué à Rennes. Le 11 juillet 1833, M. Ernest Boulanger capax, étant âgé de plus de 28 ans, demandait à la Compagnie des avoués de le recevoir comme successeur de M* Letestu.
Le 13 juillet suivant, la Compagnie lui accordait certificat de capacité et de moralité et il prenait possession de son étude.
Les manières d'être du nouvel avoué contrastaient avec les habitudes des officiers ministériels de province. Grand faiseur d'embarras, amoureux du bruit, désireux toujours de se faire remarquer, il venait au Palais en voiture à deux chevaux. Il eut avec son collègue Gandon, avoué à la Cour et grand chasseur, des démêlés dans lesquels Gandon joua des poings. La réconciliation se fit dans un restaurant célèbre alors à Rennes, le restaurant Marguerite. La chose fut même mise en une chanson à innombrables couplets.
Alertât Marguerite.
Mort au bœuf! Mort aux veaux l
Vois quel transport irrite
Les farouches rivaux !
Chez toi ron dinera
Et Boulanger paiera.
l'histoirb a la campagne 157
BoiilaDger , l'avoué , avait épousé une Anglaise, M°* Griffith, dont le père, amateur passionné de chevaux, demeurait au Marais, près de Rennes ; il s'amusait à franchir à cheval la large douve qui se trouvait devant sa propriété et les gamins du pays Accouraient pour le voir sauter.
Tout alla bien pour le nouvel avoué dans les premières années qui suivirent son installation, mais peu à peu, l'horizon se rembrunit pour lui. Le 2 août 1837, l'avoué recevait un rappel à Tordre et une invitation à être plus circonspect. Le 17 juillet 1841, la Compagnie s'inquiète d'un jugement du tribunal de Commerce de Rennes pris contre Boulanger par un sieur Reynard; 26 juillet suspension pour 3 mois; 30 juillet décision qui rapporte cette suspension si Boulanger s'exécute dans un mois (fin d'août); mais c attendu que la conduite de Boulanger paraît on ne peut plus blâmable », la Compagnie lui inflige la réprimande. Le 18 août 1841 Boulanger ne se présente pas et le 9 octobre la Compagnie, sous la présidence de M. Gillart, se réunit pour la cession à un autre titulaire de l'étude de l'avoué Boulanger.
De Rennes le père de Boulanger partit pour Nantes, où il fut inspecteur de la Compagnie d'assurances mutuelles la Bretagne, qui unit par sombrer en laissant les plus pénibles souvenirs au pays. Il fut encore forcé de quitter cette ville et, de dégringolade en dégringolade, il vint s'établir à Paris, lerefugium peccatorum. Il ouvrit, rue Bernouilly, un cabinet de contentieux et il connut là toutes les émotions des agents d'affaires qui, mêlés à tout, se trouvent à chaque instant mis en cause. Il était presque toutes les semaines
158 LA DERNIÂEE BATAILLE
mandé au commissariat de la rue Berryer qui avait alors à sa tète M. Lucciooi. Une dame de mes amis, un peu solennelle de langage, l'appela là une fois de plus pour un règlement de comptes. « Je regrette, dit-elle au secrétaire du commissaire, de vous amener ces cheveux blancs. — Bah I s'écria le secrétaire, ces cheveux blancs nous connaissent bien. »
Bref, après avoir accompli des prodiges de ruse, le père Boulanger finit par mourir eu laissant soixante mille francs de dettes.
J ai cité déjà cette parole profonde : « Les fils ont des enfants qui ressemblent au fond de leur pensée. » Le fond de la pensée du père Boulanger avait été de faire de l'embarras, d'être en vue et ce rêve, qui s'était heurté chez lui aux douloureux mécomptes de la vie, revivait dans ce fils qu'on idolâtrait qu'on devinait d'avance promis aux plus éclatautes Jeslinées, dans l'officier un peu esbrouffeur qui devait être le général Boulanger.
Ceux qui m'auront lu avec attention auront, je l'espère, dès maintenant, la psychologie complète du général Boulanger. 0 est un soldat sans doute , mais dans le soldat il y a le fils de l'agent d'aff*aires, madré, ergoteur et maladroit même dans ses habiletés. Sous la peau du lion laqueue du renard se montre à chaque moment et la physionomie elle-même est parlante sous ce rapport ; pour un observateur elle apparaît enveloppée d'une atmosphère de dissimulation et de fourberie.
Cette fourberie, il convient de le dire, n'est pas de Tespèce machiavélique et noire, elle est inconsciente, presque enfantine. Le général n'est pas un
l'histoiub a la campagne 159
Tartufe, c'est un trompeur de naissance qui ment ayec une sorte de spontanéité; c'est pour lui que semble avoir été créée cette expression : « Il n'a pas le culte de la vérité. »
Mettez cinq cents officiers de Tarmée française pris au hasard devant une lettre adressée par eux au duc d'Aumale et les cinq cents vou3 diront évidemment : « Eh bien ! oui, j'ai écrit cette lettre à mon général! Que voulez- vous que j'y fasse? Quand on porte l'uniforme on ne renie pas sa signature ».
Le général Boulanger aperçoit une légère variante dans la première lettre publiée par le Journal de Bruxelles, et le fils de l'agent d'affaires qui épilogue sur les termes, qui chicane sur les virgules pour se sortir d'un mauvais pas, reparaît en lui.
Conspirateur, le général Boulanger resta dans les traditions paternelles ; même en matière ae coups d'Etat, il voulut travailler « le Code à la main». Quesnay de Beaurepaîre se chargea de démontrer au militaire à la fois timoré et factieux qu*il existait, dans le Code, des textes qu'il n'avait pas bien vus* Quand on est soldat, en effet, le plus simple est de commencer par réussir le 18 Brumaire et de faire ensuite le Code soi-même ; — c'est à quoi Bonaparte ne manqua pas.
L'étude delà main rend également d'utiles service» à qui veut creuser un type.
c La Chiromancie, a dit Dumas, sera la grammaire des sociétés à venir. » Sans aller jusque-là il est certain que, toute idée de sorcellerie mise à part, il y a des indications précieuses dans ces mains dont
pas une ne se ressemble. La main fondante du traître, la main dure de Thomme d'action, les doigts noueux du philosophe, les doigts lisses du rêveur, les doigts fuselés du faux artiste, le long annulaire du joueur, les rameaux divers qui se croisent, les étoiles funestes en bas, favorables en haut, qui indiquent les catastrophes ou les triomphes, les lignes et les monts qui racontent les penchants, les instincts, les fatalités de chaque être, tout cela constitue une énigme amusante à déchiffrer.
En regardant la main d'hommes très différents, la main d'Alexandre Dumas, d'Edison, d'Albert deMun, d'Alphonse Daudet j'ai retrouvé la ligne de Soleil, la ligne des nobles curiosités pour tout ce qui touche à la Nature ou à THomme, la ligne de lumière et de gloire (1) qui n'existe pas dans d'autres mains. Certains individus créés pour vivre d'une vie grisâtre, monotone et végétative n'ont pas de saturnienne, pas de ligne de destinée. Il est facile de contrôler ces observations ; ce qui prouve que l'étude de la main est une science très positive, très expérimentale, reposant sur des données plus exactes que beaucoup d'autres sciences. Le bonnet pointu des astrologues lui a fait malheureusement beaucoup de tort.
Il n'y a rien là qui diminue le libre arbitre. Les
(1) Rodolphe Goglenias est très net sur ce point dans les Physiognomica et chiromantica speeiala:
Mont annularis dominio SolU subjicitur ; multitudine et ditsectionê Unearum eonfutus nat^rœ tieeitatem, caliditatemque ; vana gloriosum et cerebrum volubilis ; duabu$ vero lineis rectis ornatui hominem legalem, ingeniosum, amabilem, familiarem nobilium et benevolum ; una vero linea ad radicem digiti fere extensa et eontpicua, dignitatet seeulares, phUosophiam et artei liberalei dénotât.
l'histoire a la campagne 161
lignes de la main tous donnent seulement la valeur spécifique de Têtre; c'est le passeport qui lui a été délivré en naissant et qu'on vérifiera une fois le voyage terminé. Chacun ne sera responsable que des dons qu'il aura reçus et on ne demandera pas aux gens de rendre compte de l'usage qu'ils ont fait des facultés qu'ils n'avaient pas. Il est évident qu'il y a beaucoup de créatures humaines qui n'ont pas d'autre mission à remplir sur cette terre que d'y vivre une vie ordinaire le plus honnêtement possible.
Il ne faut pas en effet confondre la Vie, le Sort et la Destinée. La Vie est physique, le Sort est matériel, la Destinée est idéale.
Supposez que je sois resté à THôtel-de-Ville, j'aurais été retraité comme chef de bureau et j'aurais tout simplement vécu. Si, après la Francejuiue j'avais accepté un million pour ne plus rien écrire contre les Juifs je me serais fait un sort. Eu consolant des âmes, en éclairant des intelligences, j'ai accompli ma destinée; j'ai fait tout ce que j'avais à faire. Je puis être tué, trébucher dans une loi Reinach quelconque, mourir empoisonné dans une prison, ce que j'ai créé d'immatériel, mon œuvre vivra... Si je ne tombe pas dans le vice sur mes vieux jours, si je continue à essayer de monter sans cesse vers la Justice et vers la Vérité, je puis espérer, aveclamiséricorJe de Dieu, aller dans le Ciel, c'est-à-dire entrer dans de l'azur, dans de la lumière, dans la sérénité des sphères élhérées vers laquelle j'aspire. Si, au contraire, je cherchais ma voie vers le monde d'en bas, j'irais dans l'Enfer, c'est-à-dire dans le centre de la
162 UL DKBNiiBE BATAILLE
terre, Tendroit où il y a des choses noires, des toIcans eu formation, de la Tapeur d'eau en ébuUition...
Ce qui firappait dans la main du général Boulanger, c'est l'absence complète de tous les signes auxquels on reconnaît une individualité supérieure. Notre confrère Théodore Cahu a, de très bonne foi, j'en suis convaincu, mystifié complètement le public lorsqu'il a prétendu, dans un article du Figaro, voir dans cette main ce qui n'y a jamais été ; tout ce qu'il a affîrmé est absolument contraire aux principes les plus élémentaires de la Chiromancie.
La ligne de cœur n'existe pour ainsi dire pas. La ligne de tête très courte s'arrête sous Saturne, ce qui est signe de fatalité, elle est terminée en fourche ce qui veut dire dissimulation, fourberie. La ligne de vie brisée indique que le général mourra vers S8 ans de mort violente, probablement d'un coup de couteau ou de poignard.
Le pouce très petit indique l'absence de toute volonté ferme.
L'annulaire est presque aussi long que le médius, mais cela n'a jamais signifié le succès , c'est le signe presque infaillible auquel on reconnaît les joueurs.
Le mont de Vénus très développé confirme les appétits, les côtés jouisseurs que Ton connaît.
C'est par Mars évidemment que le général vaut quelque chose. Sous ce rapport il a une vraie main de soldat.
Quant à la chance elle est représentée par ime seconde saturnienne qui veut effectivement dire protection.
l'hisi'Oire a la campagne 163
/comment ce général obscur la veille monta-t-il si haut et comment fut-il sur le point d'être le maître de la France ?
Il fut lancé par un syndicat juif ; tout est là./
Les ministres de la Guerre qui s'étaient succédé en France n'avaient pas réalisé de bien utiles réformes, ils n'avaient pas même essayé de s'affranchir des marchés scandaleux, de ce gaspillage sans nom, de ce régime des pots-de-vin qui est la plaie du ministère de la Guerre et qui est la conséquence du régime parlementaire (un ministre qui se refuserait à faire gagner de l'argent aux députés ne durerait pas vingt-quatre heures). Tout au moins ils avaient réorganisé notre armement à très grands frais, mais sans faire trop de bruit.
Ces façons discrètes gênaient M. de Bismarck ; il voulait faire voter le septennat militaire et il lui fallait en France un ministre de la Guerre qui s'agitât, qui pût servir d'épouvantail pour l'Allemagne (1).
Cornélius Herz se chargea de Taffaire ; il avait connu le général Boulanger en Amérique ; il était en relations constantes avec lui pendant que le général était en Tunisie ; il l'imposa au gouvernement par Clemenceau.
Quand on écrit Thistoirc d'aujourd'hui on a l'air de raconter des romans. Les Français actuels sont tellement hébétés, en effet, qu'il leur semble très simple qu'un aventurier bavarois, ancien élève en pharmacie, quitte l'Amérique sans un sou avec des créan-
(1) Voir à ce sujet une intéressante brochure : La vérité sur l BoulangUme, par an ancien diplomate.
ciers hurlant après ses chausses et qu'il se retrouve quelque temps après remuant des millions sur le pavé de Paris, et grand-officier de la Légion d'honneur à quarante-deux ans, sans qu'on ait jamais pu savoir ce qu'il a fait pour mériter cette haute distinction. « C'est tout naturel ! » disent les Républicains payés par les Juifs, « ceux qui protestent contre cela sont des énergumènes !... des gens qui ne veulent pas des principes de 89. »
Quoi qu'il en soit, voilà l'histoire vraie et par conséquent celle qu'on ne raconte pas. Les gens de bon sens qui me font l'honneur de s'intéresser à mes travaux remarqueront, en effet, que parmi les innombrables faits, tantôt grotesques, tantôt manifestement faux articulés contre le général Boulanger devant la Haute Cour, il n'a jamais été question de Cornélius Herz. Or, Tintimité des rapports entre Boulanger et Cornélius Herz n'a jamais fait doute pour personne, puisque, ainsi que je Tai rappelé, le ministre de la Guerre imposait à deux officiers de son état-major la corvée de servir de témoins au financier. Il est donc bien évident que si le général avait voulu tripoter — ce qui n'est pas démontré d'ailleurs — il ne se serait pas adressé à un repris de justice de l'ordre le plus inférieur comme Buret, mais à Cornélius Herz, gros personnage, haut dignitaire de la Légion d'honneur et associé de Rolhschild pour certaines affaires comme le transport de la Force motrice.
Si on n'a pas mis en cause Cornélius Herz c'est, qu'en même temps que l'associé de Rothschild, il était l'associé de Reinach.
Il arriva aux lanceurs de Boulanger ce qui était
l'histoire a la campagne 1G5
arrivé à Tenchanteur des contes arabes qui avait fait sortir un Génie d'une bouteille et qui ne retrouvait plus le mot magique pour le faire rentrer. La France avait tellement besoin d'un homme qu'elle acclama Boulanger. Boulanger fut l'idole du peuple. Ce général qui n'avait pas gagné une bataille fut aussi populaire que le Bonaparte retour d'Egypte. Boulanger eut le pouvoir à la portée de sa main et il n'osa pas étendre la main.
Je ne vous dirai pas qu'il est trop tôt pour écrire l'histoire de ce curieux mouvement qui s'appelle le Boulangisme ; il n'est jamais trop tôt pour instruire ses contemporains. Je ne vous dirai pas non plus que l'avenir seul se chargera de nous apprendre la vérité. Tout le monde connaît la vérité, tout le monde la raconte. L'habitude d'aller au confessionnal étant devenue plus rare, les hommes éprouvent le besoin de se confesser à haute voix ; malheureusement ces mêmes hommes éprouvent également le besoin de mentir quand il s'agit de Vimprimé.
J'ajoute qu'autrefois cette tâche m'aurait été plus facile.
La première condition pour écrire l'histoire contemporaine, c'est de ne pas avoir une situation littéraire en vue; c'est ainsi que la France Juive, où Ton a pu relever quelques inexactitudes d'un ordre tout à fait secondaire, est un livre de profonde vérité. Dès que vous êtes arrivé à un certain degré de notoriété, toutes les portes s'ouvrent devant vous et on vous fait « le coup du galant homme. »
Vous vous trouvez en face d'un homme considé-
rable, d'un vieillard qui vous dit : « Vos livres m'ont inspiré une profonde estime pour vous, je suis heureux de vous parler à cœur ouvert... Voilà ce qui s'est passé... Je vous le dis parce que je sais que vous êtes incapable de répéter une conversation confidentielle. »
« Ce monsieur est bien aimable », pensez- vous en descendant l'escalier, « mais je suis encore plus embarrassé qu'avant. »
Tout ce qu'on peut faire, c'est d'indiquer les grandes lignes avec la précision d'un peintre sûr de lui-même et de dire aux lecteurs : « Vous voyez la trame de l'histoire, dans quelques années, dans un an peutêtre, les détails prendront leur place sur ce fond un peu nu et le tableau sera complet. »
On sait avecquelle habileté Boulanger se servit des fonds dont il disposait comme ministre de la Guerre pour se faire une popularité, remplir les journaux de ses louanges, inonder la France de ses biographies et de ses portraits.
Ce faisant, il fit ce que font laplupart des ministres qui ont des fonds à leur disposition. Les uns, obéissant au démon de la Cupidité, mettent ces fonds dans leur poche ; les autres, plus accessibles au démon de l'Orgueil, emploient ces fonds à se créer des réputations de grands hommes.
Vingt personnes encore vivantes ont entendu de leurs oreilles Gambetta fulminer, dans les bureaux de la République française, contre le sans-géne avec lequel Constans, lors de son premier passage au ministère de l'Intérieur, avait opéré une razzia sur les fonds secrets.
l'histoire ▲ LA CAMPAGNE 167
Lorsqu'un homme complètement inconnu comme Plourens arrive au ministère des Affaires étrangères et que vous lisez, huit joursaprès, qu'il aprisune situation considérable en Europe, que c'est lui qui assure la paix du monde et que son départ seraitun malheur irréparable pour la France, — vous n'êtes pas assez naïfs, je suppose, pour croire que c'est la puissance de la vérité qui arrache ces éloges aux journaux.
Au moment de la manifestation de la gare de Lyon, Boulanger recueillit ce qu'il avait semé. Un intrépide eût risqué la partie et marché sur TÉlysée à la tête du peuple, mais j'avoue que, ce jour-là, il eût fallu un rude estomac pour essayer le coup.
Boulanger, un peu oublié déjà, reparut au moment de la chute de Grévy .
Dans les jours agités qui précédèrent la démission du président. Boulanger s'était nettement mis à la disposition du comte de Paris pour rétablir la monarchie . Tandis qu'il assistait à la nuit historique chez Laguerre, qu'il prenait part le lendemain, chez Voisin, à un déjeuner non moins historique et qu'il donnait à Clemenceau rendez-vous dans un fiacre, rue Montorgueil, à minuit, il avait eu un autre rendez-vous où il s'était absolument engagé.
Enfin il avait chargé M. Georges Thiébaud d'une troisième\iégociation à l'Elysée. Grévy aurait confié au général Boulanger la mission de former un ministère et, grâce à la popularité du général, il aurait réussi à sauver momentanément sa situation et à éviter Thumiliation d'un départ dans de pareilles conditions.
Un oncle de M. Georges Thiébaud avait rendu jadis quelques services aux Grévy au moment du mariafi:e
de M"® Alice Grévy et il alla avec son neveu à rÉlysée.
M. Thiébaud arriva à TÉlysée pourassistei^ auxpréparatifs du déménagement ; des paquets, des jouets d*enfants gisaient pêle-mêle ; un huissier, qui daignait à peine répondre aux visiteurs, lisait un roman de Zola dans son tiroir.
M. Thiébaud fit demander M"« Wilson qui appela M"® Grévy. « Il faut prévenir papa », dit Tune; « il faut informer monsieur le président », dit Tautre.
Grévy arriva, écouta et dit : « Ma foi! j'en ai assez ! Je ne demande qu'à aller habiter Thôtel de Tavenue dléna avec Daniel et mes petits-enfants. Si le général Boulanger était du parlement je le ferais appeler, mais il n'est pas du parlement. ..
Vous voyez là le vieux légiste. Qu'on chasse des Français de leurs domiciles, qu'on vende la croix de la Légion d'honneur, cela passe comme une lettre à la poste, mais on ne peut pas appeler dans une crise ministérielle un homme qui n'est pas du parlement.
L'entente avec le comte de Paris ne put aboutir par suite d'une circonstance imprévue.
On envoya un messager au priace pour l'informer de ces propositions inattendues, mais une erreur se produisit ; le comte de Paris crut qu'il s'agissait d'un autre général qui lui avait déjà fait des offres de services et répondit qu'il acceptait. On dut lui expliquer de qui il s'agissait et ces pourparlers empêchèrent la Droite d'opérer au Congrès avec ensemble.
Boulanger avait déclaré que le seul homme avec lequel il pût agir, était M. de Freycinet, et la Droite eût sans doute voté pour lui si elle eût été au cou-
l'histoire a la campagne 169
rant des choses, mais le temps manqua pour s'entendre et le retard d'un train empêcha les Droites du Sénat et de la Chambre des députés de tenir une réunion plénière avant l'ouverture du Congrès.
Parmi les conservateurs, les uns firent une protestation platonique sur le nom du général Saussier, les autres s'abstinrent; les plus passionnés votèrent pour Ferry dans l'espoir de voir les Républicains se battre entre eux. Freycinet n'eut pas l'appoint des voix sur lequel il comptait et qui eût assuré son élection, et Carnot fut élu.
Le général retourna à Clermont-Ferrand, et cette première alliance n'eut aucune suite.
C'est alors que M. Thiébaud commença à jouer un rôle actif.
A une époque où les hommes sont parqués en troupeaux, marchent par groupes, obéissent à des consignes de parti, M. Thiébaud représente une force tout à fait nouvelle et imprévue, la force d'une individualité. Quand une individualité intelligente, énergique, consciente de ce qu'elle veut, est tout à coup lâchée à travers ces politiciens, qui ne se remuent qu'en tas, on ne sait pas ce qu'elle peut faire ; c'est comme un cheval échappé tombant au milieu d'une centaine de dindons ; une fois qu'ils ont perdu la file les dindons s'agitent encore plus que le cheval.
Plébiscitaire de tempérament, l'inventeur du Boulangisme possède, à défaut d'idées très vastes, un don particulier : il a le sentiment de la masse électorale ; c'est une intelligence votale, dirais-je volontiers, un esprit attiré vers cette question du vote, que
tant d'êtres supérieurs subissent uniquement comme ime cruelle nécessité.
Le mérite de M. Thiébaud fut de voir distinctement ce que voulait la France, de dégager nettement la dominante de la situation.
La masse conservatrice, revenue d'illusions longtemps caressées, convaincue de Timpuisssance de tous les prétendants, souffrant d'être tenue à l'écart de tout, d'être traitée comme une bande de parias dans son propre pays, ne demandait qu'à se rattacher aune République qui respecterait ses droits; elle avait horreur de certains hommes qui s'étaient signalés par leur cynisme dans la persécution, elle était prête à accepter avec joie l'idée de se rallier sur le nom d'un homme nouveau.
Thiébaud avait eu quelques relations avec le général Boulanger au moment où il était ministre de la Ouerre; il vint lui dire un jour :
— Voulez- vous être président de la République ? Le général, après un moment d'hésitation, répondit :
— Ma foi, oui.
— Eh bien I Laissez- moi faire et surtout ne me désavouez pas... Avez-vous de l'argent?
— Pas beaucoup... Et vous ?
— J'ai cinq ou six mille francs dont je puis disposer.
— Je raclerai mes tiroirs de mon côté...
Ce fut avec seize mille francs en tout que Thiébaud commença cette étonnante campagne qui eut pour résultat de faire acclamer le général dans sept départements : Le Loiret, le Maine-et-Loire, la Marne, la
l'HISTOIRB ▲ LA CAMPAGNE 171
Haute-Marne, la Oôte-d'Or, la Loire et môme les Basses-Alpes.
Thiébaud s'en alla tout seul, relevant partout la liste des électeurs, passant vingt nuits en chemin de fer, puis il fit, toujours seul, son travail à Paris, et revint de nouveau dans les départements <ju*il avait visités déjà une fois.
Cet effort d*un homme isolé est vraiment intéressant. Cette preuve de ce qu^on peut accomplir avec de la volonté est faite pour inspirer confiance aux hésitants.
Il convient de constater aussi que Thiébaud a montré une dignité infinie en face des attaques dont il a été Tobjet de la part du nouvel entourage du général; il avait les mains pleines de documents et de lettres et il a été assez maître de lui pour ne pas s'en servir.
On sait le reste, les arrêts, le conseil d'enquête, la mise à la retraite et la popularité du général grandissant loujours.
Ce fut seulement au moment de la première élection du Nord que les relations se renouèrent entre le général et les monarchistes.
Les monarchistes avaient jusqu'alors été hostiles à Boulanger et leurs journaux l'attaquaient sans cesse. Après avoir ri d'abord de ses candidatures, ils s'aperçurent que le mouvement était sérieux et que le général leur prenait peu à peu tous leurs électeurs; il fallait l'avoir avec soi ou contre soi.
Le général, de son côté, commençait à être aux prises avec des embarras d'argent. Une élection dans
le "Nord coûte cher et on vint proposer aux royalistes de contribuer à cette élection.
Le comte de Paris était en Espagne et il était impossible de le consulter. Quelques membres du parti royaliste prirent sur eux d'aller deTavant. On s'adressa à un grand banquier juif qui donna 200,000 francs.
A son retour en Angleterre, le comte de Paris fut mis au courant, et il approuva ce qui avait été fait.
La partie était engagée ; les chefs, comme Mackau et comme Thomme vénérable qui me donnait ces détails, furent consultés et donnèrent leur adhésion. La plus difficile à résoudre était toujours la question d'argent.
Ce fut à ce moment que la duchesse d'Uzès entra complètement en scène.
Depuis deux ans, le général Boulanger était en relations avec la duchesse d'Uzès.
La duchesse d'Uzès a, comme on sait, un réel talent de sculpteur ; elle employait comme metteur au point un républicain ardent qui avait été mêlé à la Commune, et qui était un partisan convaincu de Boulanger.
Le metteur au point parla de Boulanger à la duchesse qui voulut voir le général. Enthousiaste, généreuse, rêvant en notre siècle prosaïque d'aventures héroïques, éprouvant un irrésistible besoin de se dévouer, la duchesse se prit pour le brillant général d'une ardente sympathie, sympathie qui a survécu à bien des désillusions.
Il est possible que lors des campagnes partielles, hardiment et intelligemment entreprises par M. Thiébaud, la duchesse ait fourni quelques subsides, car
l'histoire ▲ LA CAMPAGNE 173
le comte Dillon, qui a fait figure de bailleur de fonds, était caissier pour recevoir et non pour donner. Sur ce point spécial je ne sais rien.
En tous cas, dès qu'il lui fut démontré que le triomphe du général Boulanger devait profiter à la cause monarchique, la duchesse d'Uzès n'hésita pas à Tappuyerdans des proportions très considérables. En dehors de sa fortune en terres, elle avait laissé dans une maison de vins de Champagne de Reims trois millions qui lui rapportaient 25 ®/o par an ; elle les retira et les sacrifia pour le succès de l'entreprise.
En ce temps d'égoïsme universel, c.3lte noble action doit être louée comme il convient ; elle est d'autant plus méritoire que la duchesse n'aime pas de cœur les princes d'Orléans ; elle croit seulement qu'il n'y a de salut pour la France que dans la monarchie, et c'est pour cette cause qu'elle risqua sans hésiter une partie de son patrimoine.
Boulanger s'engagea formellement à rétablir la monarchie dès qu'il serait au pouvoir. Il n'y eut à cet égard ni sous- en tendus, ni restrictions; il fit ses conditions, on les accepta, et il se lia irrévocablement .
L'existence de ce pacte ne peut être niée et il suffit, pour en être convaincu, de voir les transformations qui s'opèrent dans les procédés du Boulangisme.
La première élection pour laquelle le général était éligible, l'élection de la Dordogne, avait coûté 5,600 francs. La première élection du Nord coûta 150,000 francs, et la note seule du vertueux Eugène Mayer, qui insulte les réactionnaires mais qui trouve bon de toucher leur argent, fut de 106,000 francs.
La triple élection, dans la Charente-Inférieure, la Somme et le Nord (seconde élection), s'éleva à des chifTres fabuleux : 120,000 pour la Charente-Inférieare, 184,000 pour la Somme, 140,000 pour le Nord.
Quant aux membres du Comité national, ils ne furent évidemment pas mis au courant. Ils durent néanmoins se douter de quelque chose. Un homme qui possède 1,200 francs de revenu et qui voit sa femme porter des diamants et avoir six chevaux dans ses écuries, ne peut être sans quelques soupçons sur l'origine de ce luxe, mais quelques maris n'aiment pas à approfondir.
A deux ou trois reprises cependant, les vrais Républicains du Comité voulurent éclaircir la question, mais Naqaet affirma formellement que l'origine de l'argent n'avait rien de politique — ce qu'il savait parfaitement faux.
Les partisans du général qui étaient de bonne foi lurent indignement trompés, en outre, par Dillon, qui s'était chargé de toute l'organisation électorale. Il agit absolument comme les fondateurs de banques véreuses, qui écrivent le mot caisse sur la porte de pièces vides ; quand on le mit au pied du mur au dernier moment, il présenta des cartons admirablement alignés avec des étiquettes pour chaque département, il ouvrit des registres disposés dans un ordre merveilleux, mais les cartons pas plus que les registres ne contenaient aucune indication, aucun nom. Son plan était simple, il voulait leurrer les boulangistes républicains jusqu'à la fin, de façon à ce qu'ils n'eussent rien à opposer à l'organisation électorale monarchique.
l'histoire a la GAMPAGl^E 175
Ce fut le plus vilain monsieur du parti, que cet aventurier de bas étage, qui prenait faussement le titre de comte sans y avoir aucun droit, comme en témoigne son extrait de naissance. Le réquisitoire de Quesnay de Beaurepaire n'a rien dit de trop sur sa vie honteuse aux dépens des femmes, son mariage, les sales afTaires auxquelles il fut constamment mêlé» Il se conduisit en toute circonstance comme un simple voleur et il n'est pas un membre du Parti national qui ne raconte une histoire malpropre sur son compte ; au dire des plus modérés, il a dû détourner au moins huit cent mille francs avec lesquels il vit maintenant tranquille à l'étranger. Dans les banquets où l'on boit au retour des proscrits, on ne prononce même plus le nom de ce lépreux, — ce qui, je pense, doit lui être parfaitement indifférent.
Arthur Meyer était Valterego de Dillon, vers lequel l'attiraient de mystérieuses affinités. C'était lui qui se chargeait, en voyage, d'escorter la femme et les enfants du pseudo-comte ; il n'eut pas cependant le maniement de sommes bien considérables, il grapillait après Dillon et se contentait de prélever de fortes commissions sur l'argent que, pour une cause ou pour une autre, il avait à remettre à des tiers.
Après la triple élection, le général, qu'on croyait occupé à méditer sur les grands problèmes intéressant le pays, s'en alla en Espagne avec M"* de B..., sa fille Marcelle et le fiancé de celle-ci. Un tel assemblage donne Tidée du sens moral du personnage.
De retour à Paris, il resta sous l'influence de cette M"* de B..., une déclassée que les amis du gêné-
départ définitif le ministre de l'Intérieur employa une ruse cousue de fil blanc, il laissa traîner des mandats d'amener dans son cabinet : Granet les vit et courut prévenir le général.
On sait les détails de cette fuite ignominieuse. Jamais chef de parti ne détala avec une plus honteuse précipitation. Ce pourfendeur était si pressé de mettre sa chère personne à l'abri, qu'il ne prévint même pas les membres de son comité, qu'il laissait à Paris, exposés à toutes les poursuites et à tous les dangers. Il « fila comme un lavement », selon l'expression de Thiébaud, et il n'eut pas même la précaution de détruire les lettres des fonctionnaires et des employés qu'il livrait ainsi à la misère.
M. Francis Magnard a flétri en quelques lignes, pleines de bon sens et de cœur, cette façon d'abandonner, dans l'affolement de la peur, ceux qui ont eu confiance en vous, et il a eu cent fois raison.
Je sais bien que les Boulangistes parlent d'un traître, mais on avouera qu'il est singulier que des gens qui ont tant de journaux, et qui tiennent tant de réunions, n'aient jamais livré le nom de ce traître au mépris public.
Il faut ajouter que bon nombre d'officiers doivent un beau cierge à Oonstans. Chez la fameuse mercière qui était dépositaire des secrets du Boulangisme, on trouva un volumineux registre contenant les noms de tous les officiers de T armée en relations avec Boulanger, avec des notes et des indications en regard de chaque nom. Constans garda cette liste qu'il ne communiqua à personne et dont il compte peut-être se servir un jour pour lui-même.
l'histoire él la campagne 179
Le général, une fois parti, ne songea pas à revenir. C'est en vain que Cornely lui adressa des appels éloquents en lui disant : « Voyez, général, si vous voulez aller vers TEst où le soleil se lève ou vers TOuest où le soleil se couche. » Le général qui, nous Pavons dit, n'était pas parti seul, et qui avait précisément envie de se coucher, persista à aller vers l'ouest.
J'ajoute que le général agit sagement en demeurant au coin de son feu et en envoyant de là des proclamations entraînantes ou des lettres comme celle qu'écrivait à la Presse cet homme qui a si peu agi : « Il faut de l'action, encore de l'action, toujours de l'action ! »
Quand on a laissé passer cette minute oscillante et perplexe qui décide de la destinée, « cette minute grosse d'un siècle », pour employer Texpression de Carlyle, on n'a plus qu'à se tenir tranquille. Naquet, qui se connaît en proverbes hébreux, serait le premier à dire au général qu'il arriverait maintenant « comme les Elhoguim après Souccoth. »
Après le départ du général, le Boulangisme tourna
à la mascarade.
Je n'ai pas besoin de vous rappeler comment on fit danser les millions.
Tant qu'on crut qu'il y avait de l'argent, tous les bohème?, tous les agents véreux, tous les faiseurs du boulevard s'acharnèrent sur cette proie. Ce fut comme un second Panama.
Un ancien employé du ministère de l'Intérieur, le baron Duperrier, s'était installé dans un hôtel inhabité de la rue de Galilée, et distribuait la manne à
général à allures tapageuses qui caracole sur son cheval, eh bien I c'est un pleutre. »
Ce n'est pas, d'ailleurs, Talliance avec le Boulangisme qui causa l'échec des conservateurs aux dernières élections, ce fut l'intervention de Rothschild, qui mit sa caisse à la disposition de Gonstans pour combattre les royalistes.
Il est impossible de nier que, sur ce point, le comte de Paris ne se soit laissé berner comme un enfant, mais, sur ce point aussi, l'aveuglement du chef de la maison de France semble malheureusement incurable. Il s'est rendu odieux au pays en s'inféodant aux Juifs; les Juifs l'en ont récompensé en lui jouant tous les tours possibles et il continue quand même à aimer et à défendre Israël.
Par une sorte d'ironie de la Destinée, c'est toujours le Juif que les d'Orléans trouvent devant eux lorsqu'il s'agit de subir une humiliation ou d'éprouver un chagrin.
C'est le Juif Mayer qui, dans la Lanterne^ demande et obtient l'expulsion des Princes ; c'est le Juif Isaïe Levaillant qui vient signifier le décret d'expulsion au comte de Paris ; c'est le Juif Ilendlé qui surveille l'embarquement au Tréport.
Quand, avec une crânerie juvénile et bien française, le duc d'Orléans vient réclamer sa place de conscrit, qu'aperçoit-il, lorsqu'il arrive à la onzième Chambre entre deux agents de la Sûreté? Un Juif, Katz (I), occupant le siège du minisière public et
'1) M. Katz était auparavant à Corbeil; ii eut un avancement rapide, et les Archives Israélites prirent soin de nous prévenir quand il fut nommé à Paris.
l'histoire a la Campagne 183
prêt à requérir contre ce Français qui veut absolument être soldat.
Les Juifs jugent les Français, et les descendants de ceux qui ont versé leur sang sur tous les champs de bataille n*ont plus ni le droit de respirer Tair de France, ni le droit de servir leur pays !
Voilà, mon prince, ce que monsieur votre père qui est, d'ailleurs, un fort honnête homme, appelle le Progrès moderne... Si, comme vos amis l'affirment, vous avez une âme vraiment généreuse et vraiment rayale, vous vous souviendrez de ce contraste : le duc d'Orléans sur le banc de la police correctionnelle et le Juif sur le siège du magistrat? En réfléchissant sur ceci, vous aurez peut-être quelque sympathie pour les braves gens qui s'efforcent d'arracher leur Patrie à la tyrannie de tous les louddis qui se sont donné rendez-vous chez nous.
Pour nous autres, psychologues et obse^ateurs de la vie présente, qui jugeons les événements à un point de vue supérieur, ce qui nous frappe le plus dans cette aventure boulangiste, ce qui apparaît aussi bien chez le chef que chez les soldats, c'est la crainte de l'action contrastant avec toutes les violences de langage, c'est la peur de la mort, en un
mot, l'amour obstiné de la vie, la volupté d'être sur la terre, parmi les vivants.
C'est là ridée maîtresse, le sentiment qui domine la situation actuelle et qui suffit à l'expliquer.
Ce n^est plus l'explosion débordante de vitalité qui caractérise les racés neuves, toujours prêtes, au contraire, avec la facilité d'un prodigue qui croit possé-
der un trésor inépuisable, à dépenser la vie qui surabonde chez elle. C'est un vitalisme d'être rsé, un vitalisme sensualiste, raffiné, douillet, quelque chose comme Timpression de Thomme qui se réveille ie matin dans un bon lit, heureux de se retrouver au monde, et lâche même à la pensée d'affronter trop vite l'air du dehors, se donnant des raisons pour ne pas se plonger immédiatement dans Teau froide...
Dans les masses populaires, c'est pur instinct d'êtres, chez lesquels on a détruit toute croyance supérieure, d'êtres tout à fait matérialisés et qui aiment la vie, même très douloureuse, d'une façon tout animale.
Chez les classes supérieures, Tinstinct se double d*un raisonnement plus compliqué. Là, on s'analyse et, comme il arrive, l'analyse détruit peu à peu toute faculté d'action; Thabitude de regarder tout au point de vue de l'avantage ou du dommage qu'en peut tirer notre individualité, aboutit à l'impuissance. Hamlet, l'interrogateur perpétuel de luimême, nous le dit : « Les couleurs natives de la résolution blêmissent sous les pâles reflets de la pensée. Ainsi les entreprises les plus énergiques et les plus importantes se détournent de leur but et perdent le nom d'action. »
A ce point de vue, cette fin de Boulanger est véritablement poignantecomme le quatrième acte d'un drame bien faity^Le 27 janvier il est le maître de Paris, les gardiens de la paix pactisent ouvertement avec ceux qui crient : « Vive Boulanger ! A bas les voleurs! » Les soldats qui crient aussi : Vive Boulanger 1 dans leurs promenades militaires ne mai-
l/lIISTOIRE A LA CAMPAGNE 185
cheront jamais contre lui... Tous les fonctionnaires sont prêts à se tourner vers Thomme de demain... Le gouvernement est par terre. SU réussit, ce fils d'un homme d'affaires, ce petit officier si longtemps besogneux, peut choisir la place qu'il voudra. Il sera président de la République, grand connétable dans une monarchie; il montera plus haut encore s'il y tient, il marchera l'égal des Halpsbourg, des Romanoff et des HohenzoUern ; il aura une situation que jamais Napoléon III n'a eue, car, par une sorte de prodige, tous les partis et toutes les classes se sont réconciliés sur son nom ; il est soutenu par les conservateurs et acclamé par les révolutionnaires, il est béni dans les presbytères et applaudi dans les ateliers. Ce rêve de souverain pouvoir, le général songe peut-être une minute à Tétreindre. Mais voilà... Saussier peut décider quelques régiments à marcher ; Gallifet, plein de haine, peut mettre quelques escadrons en mouvement. Le vaincu se retrouve devant un conseil de guerre et, un matin, au petit jour, au moment où il fait froid, on vient lui dire comme à Rossel: « Mon général, c'est pour aujourd'hui, le peloton vous attend... »
Vivre I vivre 1 vivre ! Celui qui saurait noter tout ce que contient ce cri, cet hymne à la Vie, dans les sociétés qui finissent, aurait résumé l'époque actuelle...
J'ai indiqué ce point dans la Fin d'un monde et j'y reviens, car il est l'explication de tout... Les hommes s'entraînent, se montent, puis, quand il s'agit de faire le saut, ils regardent l'abîme béant en bas
comme le prisonnier du baron des Adrets du haut de sa tour... et ils s'en vont...
Depuis dix-huit ans il y a toujours quelquMn qui doit monter à cheval et qui n'y monte pas. Vous voyez la chose d'ici. Le cheval est là dès 1871, le cheval ardent et superbe des batailles et des entrées triomphales ; il piaffe d'impatience et un piqueur vigoureux et jeune a peine à le maintenir; C'est le coursier du roi qui attend l'heure prochaine où le comte de Chambord montera à cheval...
Le comte de Chambord meurt, mais ce n'est que partie remise. Le roi empêchait tout avec ses idées surannées, maintenant qu'il a disparu, c'est le comte de Paris qui décidément montera à cheval... Le bon animal n'est plus si fringant que jadis, il a les genoux ankylosés et quelques symptômes d'hydartrose, il commence à fléchir sur ses jambes. Le piqueur a vieilli lui aussi, il est tout voûté et tout grisonnant déjà...
Eniin Boulanger arrive... l'espoir renaît, le cavalier s'approche... Il emprunte vingt francs au piqueur pour le comité national et il emmène le cheval en Angleterre où il finira par le manger...
TjC point à voir encore, c'est la stérilité absolue du dix-neuvième siècle finissant ; il a affiché des prétentions énormes, il a remué beaucoup d'idées, il a produit dans tous les camps des orateurs, des tribuns, des utopistes, des faiseurs de systèmes, des réorganisatcniis do sociétés; il a-fait éclore des théories et des philosophies.ltien que dans le parti républicain, il a eu les Saint-Sinioniens, les Phalanstériens, les
l'histoire a la campagne 187
Pourriéristes, compté des hommes comme Saint- Simon, Enfantin, Auguste Comte, Oabet, Proudhon, Pierre Leroux.
Aujourd'hui, ce siècle agonise dans la navrante indigence, il est réduit à sa plus simple expression. Le terrain de la discussion est un petit jardin anglais des environs de Paris : un kiosque au milieu, une apparence d'allée qui fait semblant de se perdre dans la campagne, un simulacre de monticule, cinq ou six arbres qui ligurent le lointain... Chacun tire de son côté et va à la découverte, et, au bout de cinq minutes, tout le monde se retrouve nez à nez devant le petit kiosque.
Prenez les trois personnifications de choses grandes par elles-mêmes : l'homme qui représente lé gouvernement de la France; l'homme qui incarne la protestation de la nation contre les tripotages et les infamies du présent ; l'homme qui est le porte-drapeau de la vieille France, de la France monarchique et chrétienne foulée aux pieds par la Franc-maçonnerie juive.
Chacun fait son petit boniment, sa petite profession de foi. « Je représente ceci ou cela... La France m'entendra... » Ils partent tous dans des directions différentes.
Laissez écouler un quart d'heure et regardez I Vous les retrouverez tous au même endroit, devant la même porte, faisant le même geste, tendant la main pour agiter la même sonnette : ils sont tous devant riiôtel de M. de Rothschild...
Ils y allèrent tous : le comte de Paris, Constans et Boulanger.
Naquet fit écrire par son secrétaire, M. Da-
niel Autschisky, une demande de subsides à Rothschild, et la légende ajoute qu'il eut soin de mettre la lettre dans une enveloppe portant Ten-tète du Parti national. La missive signalée de cette façon à l'attention du cabinet noir devait naturellement être saisie et donner à Constans une arme de plus contre Boulanger.
Quant aux négociations sérieuses, elles furent poursuivies par un diplomate de mes amis qui avait eu jadis des relations personnelles avec les Rothschild. Il m'a écrit pour le prier de ne pas le nommer et il m'a affirmé, d'ailleurs, que tout ce qu'il a pu obtenir, c'est quarante mille francs pour un journal boulangiste en détresse.
En constatant le rôle joué par lui dans cette circonstance, je n'obéis qu'au désir de préparer les matériaux de l'histoire future en démontrant qu'à la fin du dix-neuvième siècle, toute la politique française pivote autour d'un Juif de Francfort, associé de Bleïschroeder et banquier de la Triple Alliance.
Après avoir été d'un même élan demander tous trois la sportule à un financier allemand, les trois partis français se retrouvèrent d'accord pour demander à des Juifs de diriger la campagne.
Mackau avait Meyer; Boulanger eut Naquet. Les deux Hébreux s'entendirent comme larrons en foire avec Reinach, et, en réalité, ce fut eux, plus que Constans, qui firent les élections et décidèrent la défaite du parti qui s'intitulait, je ne sais pourquoi, le Parti national, puisqu'aulieu de défendre les intérêts et les traditions de la France, il se mettait entre les mains des Juifs.
i/histoire a la campagne 189
Ces gens de môme race avaient beau faire semblant de se combattre à outrance, ils étaient parfaitement d'accord entre eux. Reinach n'attaquait jamais Naquet etNaquet veillait avec soin à ce qu'on ne fît pas de chagrin à Reinach.
Une lettre qui m'a été communiquée par un rédacteur de la Cocarde prouve cette connivence jusqu'à l'évidence.
Sous l'impulsion de Mermeix, qui a bien mérité son siège de député de Paris, par son énergie h flétrir les manœuvres de la Haute Banque, la Cocarde, on le sait, avait entrepris une courageuse campagne contre la Juiverie, et, dans cette campagne, ni Rothschild ni Reinach n'étaient épargnés.
Naquet se hâta d'intervenir dans une lettre où il disait notamment :
Cette lutte contre Reinach n'a pas d'excuse, car s'il est riche, il n'est pas haut banquier. Ici c'est bien le Juif et non le riche que vous altaquez.
Je ne puis tolérer que seul le parti, dont je suis l'un des principaux membres, mène cette campagne alors que pas un de nos ennemis ne le fait, et ils auraient beau jeu à le faire contre moi. Je suis obligé de vous dire que, si on continue ce jeu dans la Cocarde, je provoquerai un désaveu formel du général Boulanger qui me l'a promis.
Vous vous rendez bien compte de la situation, n'estce pas ? Ainsi que M. Andrieux vous l'a prouvé./'c'est Reinach qui a rédigé le réquisitoire contrele général Boulanger ; avec la haine d'un Allemand d'hier contre un officier français, il a placé littéralement sous une bouche d'égout un homme qui avait porté glorieusement Tuniforme/il afait passer un ruisseau fangeux
sur lui ; il a entassé toutes les calomnies et tous les mensonges.
Il semble tout simple à ceux qui sont boulangistes de riposter.
— Pas du tout ! Pas du tout I dit Naquet ; Reinach est mon frère en Israël ; il n'y faut pas toucher.
C'est exactement le pendant de Thistoire de Crémieux qui, sous le gouvernement de la prétendue Défense nationale, rendait sans échange, sans conditions, sur un simple mot hébreu écrit sur une carte de visite par des Juifs prussiens, les rares officiers que nous avions fait prisonniers dans cette guerre.
Quand j'ai écrit cela, les journalistes juifs se sont livrés au petit haussement d*épaules que vous connaissez : « Est-il possible de raconter de pareilles sornettes? »
Or, comme on le sait, je n'avance rien dont je ne sois absolument sûr. Le témoin de ce fait est irrécusable., c'est M. de Chaudordy, qui remplissait à Tours les fonctions de ministre des Affaires étrangères, qui m'a raconté ranecdote;il a été obligé défaire de véritables scènes à Crémieux pour l'empêcher de continuer ce patriotique manège.
M. de Chaudordy m'a dit qu'il ne voyait pas d'inconvénient à ce qu'on le nommfit, mais, ce qui rend l'histoire contemporaine si difficile, c'est que, dans bien des cas, obligés à la réserve par leur situation actuelle, beaucoup de ceux qui vous révèlent des choses que le pays aurait intérêt à connaître, vous demandent de taire leur nom.,.
l'histoire a la campagne 191
après les ÉLECTIONl
Le triomphe de Rothschild. — Le travail des microbes. — La Chambre de la rue du Caire.— La prochaine guerre. — Un discours de M. Laisant. — L'Allianee russe ou l'enfant des Bâti gnolles, — Le secret diplomatique. — Les ruines. — Le jour de l'an à l'Esplanade des Invalides.
Ainsi que tout le faisait prévoir, Rothschild fut le grand Électeur de 1889 ; ce fut lui, en réalité, qui triompha seul, et vous avez pu voir que, pour obtenir ce résultat, il n'eût ni à intriguer, ni à conspirer : c'est la force des choses qui fit de lui le maître de la situation.
Il n'y a plus que lui qui soit debout en France; il a renversé tous les établissements qui auraient pu le gêner ; TUnioti générale a été étranglée, le Comptoir d'Escompte saccagé de fond en comble. Au point de vue financier, rien ne fait plus obstacle à la puissance juive.
En politique, les Juifs ont agi de même, ils ont tout détruit autour d'eux, ils ont fait le néant. Il y a quelques années à peine, il existait des royalistes, des bonapartistes, des républicains, des radicaux ; il existait un parti socialiste qui comptait à sa tête des hommes de valeur. Tout cela s'est volatilisé, pulvérisé atomisé. Nous assistons à ce spectacle étrange : un
pays OÙ tous les citoyens sont divisés et où Ton n'aperçoit plus ni partis, ni chefs de parti. Nous avons la discorde dans l'impuissance et la haine dans le virde. /C'est la dissolution propre à tous les pays où les Juifs sont arrivés à disposer de tous les ressorts de l'Etat, à dominer absolument la situation économique./tî'est par cette phase que passa la Pologne avant ae disparaître du rang des nations. /Les savants nous renseignent plus exactement sur ce point que les hommes politiques; ils connaissent la classe des vers parasites qui vivent par étapes, répartis dans les corps d'animaux variés. Implantés sur les parties les plus nutritives, là où passe le fleuve du sang rouge, la jaune graisse plus lente, les aliments riches de sucs péniblement élaborés, cysticerques ch( z le porc ou chez le bœuf, tœnias chez l'homme ou chez le chien, puis œufs dans le sol, à l'abri du minéral ou des végétaux, ces êtres armés de crochets, d'aspect monstrueux, annelés, cannelés, en série, en filaments, en guipures, se gorgent, s'assoupissent, et repus, res lent gourds un instant. Puis ils redeviennent vivaces à nouveau, ils accomplissent leurs transits dévastateurs à la faveur des fonctions digestives... Quelle est leur destinée? D'où viennent-ils, où vont-ils? Tantôt paresseux et somnolents, tantôt d'une activité par Je fait dévoiante, toujours nuisibles, ils inquiètent le zoologue et le penseur.
Dans le monde social, ce fidèle décalque du monde animal dont il est un gr>/upement supérieur, la nation juive, souple, insinuante, trépidante et hardie, prompte à pousser ses crochets et iirompte à les perdre, chargée d'or, lourde de méfaits, esthétiquement
l'histoire a la campagne 193
oHeuse, correspond trait pour trait aux vagabonds vampires qui désorganisent les vies les plus robustes, affolent le mouton sur les coteaux, le porc luisant grognexir,et rhommo que son cerveau si noble expose aux réactions plus vives, aux décompositions plus sûres et plus rapides.
Pullulants barbares, les microbes, pères de la putréfaction, envahisï^ent les sociétés qui se décomposent. Ils accourent d'Orient en Occident, se frayant des voies mutuelles. Infiniment petits, infiniment nombreux, infiniment rapides, ils ont deux cents générations par jour. Fils de la vie, frères de la mort, ils se groupent, colonis'int, se reproduisent, s'implantent et, destructeurs pressés, créent la puUulenceoù meurt l'unitc, troublent la synthèse par l'analyse, transforment le solide en liquide, le liquide en gazeux, le gazeux en quelque autre état que ne perçoivent plus nos sens grossiers.
Le naturaliste avec son microscope semble plus désigné que l'écrivain pour étudier cette décomposition ; le pamphlet J ire, en tous cas, serait parfaitement ridicule s'il s'excitait là-dessus.
Tout le monde, en effet, est d'accord sur la situation ; tout le monde sait d'avance que cette Chambre de l'Exposition, cette Chambre de la rue du Caire, cette Cliambre que Rothschild a tenue sur des fonds qui n'avaient rien de baptismaux, sera encore au-dessous de celle qui l'a précédée. On y traite déjà ouvertement les marchés, on s'y déjuge à deux jours d'intervalle, comme on le vit à propos des allumettes.
La France et Rothschild font maintenant bourse
194 liA DERNIÈRE BATAILLE
commune, ou plutôt Rothschild se sert pour ses opérations privées des fonds du Trésor. Quand Rothschild a besoin de la hausse, l'État achète de la rente à n'importe quel prix, à 87 francs par exemple.
« Tel agent, connu pour exécuter les ordres du ministre des Finances, est cliartié de ramasser à chaque séance, jusqu'au 15 ou 20 janvier, une quantité déterminée de 3 pour 100 ou d'amortissable. »
C'est le Parti National lui-même, un journal modéré et gouvernemental entre tous, qui constate cette étrange opération, et il ne s'en indigue que très modérément.
Laur, avec son courage habituel, a signalé dans la France cette anomalie monstrueuse et sans précédents dans l'histoire, d'un banquier étranger se servant des disponibilités de l'État, maître absolu de la Banque de France, où le Juif Michel Heine vient d'entrer comme régent. Il a annoncé, aussi clairement qu'il avait anno ncé la catastrophe des Cuivres, l'effondrement des rentes françaises qui, au moment désigné par l'Allemagne, se produira à la suite de ces manœuvres criminelles. Personne ne nie qu'il ait raison, mais tout le monde reste indifférent.
L'œuvre juive va suivre son processus réqulier. La destruction de la France est préparée avec une sorte de précision mathématique. Toutes les étapes sont marquées à l'avance et l'on sera fra['p6 plus tard de la netteté avec laquelle j'ai indiqué tout ce qui devait arriver.
J'ai toujours déclaré, qu'avant la guerre, il y aurait encore un grand emprunt dont le produit sera gas-
l'histoire a la campagne 195
pillé comme le reste. Au moment de l'entrée en campagne, il faut en effet que ce pays, qui a été si riche, ne puisse pas faire un dernier appel au crédit, il faut que, ôelon l'expression malpropre mais pittoresque, et en tous cas authentique, employée par un banquier allemand fort bien po^é à Paris : « La France ne trouve pas à emprunter une crotte de chien. »
C'est dans l'espoir de décider celte opération comme président du conseil que Léon Say a quitté son siège au Luxembourg pour venir iniriguer à la Chambre. Tout le monde sait que Léon Say est le premier employé de Rothschild, et personne ne s'est étonné jadis que l'on prenne pour premier ministre un homme dans cet état de dépendance (1).
Ceux qui voudront avertir le pays, au moment de la déclaration de guerre, trouveront devant eux une loi Reinach quelconque, qui sera votée juste à point pour empêcher les chiens fidèles d'aboyer et de défendre la Patiie. Raynal, li.i, souhaitait davantage; il a essayé, sans succès d'ailleurs, de faire accepter à la Chambre un proj» t limitant le droit d'interpellation de façon à ce qu'un débnt important, un débat sur la question de paix ou de guerre, par exemple, puisse
(1) Ce mot a employé » n'est pas là un qualificatif de polémique ; c'est le mot exact, le terme textuel dont les Rothschild eux-mêmes se servent. Un de nos confrères, qui n'est mêlé en aucune façon aux questions d'antisémitisme, M. Paul Perret, a cité vingt fois ce mot qui lai fut dit, il y a quelques années, par Alphonse de Rothschild, dans la cour du château de Fontainebleau, au moment où notre confrère avait été soutenir la candidature de M. Oreffalhe en Seine-et-Marne. Après avoir critiqué l'attitude trop franchement républicaine, selon lui, prise alors par Léon Say, M. de Rothschild ajouta : « Après tout, M. Léon Say n'est que notre premier employé.»
196 LA OERNlèRE BATAILLE
toujours être renvoyé à la semaine des quatre jeudis. M. Laisant, qui est un patriote, a eu la vision de la France ainsi livrée pieds et poings liés, il a déclaré, dans une réunion publique, qu'il s'opposerait de toutes ses forces à la trahison qu'on voudrait accomplir, et il a confirmé ses paroles dans une lettre qui fut publiée dans les journaux.
J'ai dit et je sais, l'histoire à la main, que les gouvernements déshonorés, perdus dans Topinion, tentent parfois de se sauver par une diversion, en déchaînant de parti pris la guerre, pour la seule satisfaction de leurs ambitions personnelles ou dynastiques.
J'ai dit et je crois que MM. Gonstans, Thévënet et Rouvier, notamment, sont très capables de faire cet odieux et ignominieux calcul.
J'ai ajouté que ces personnages, jetant notre pays dans la guerre départi pris, étaient de taille à pactiser avec l'ennemi en temps de guerre, après avoir fait une politique allemande, anti-française, en temps de paix.
J'ai conclu en déclarant que le devoir de tous les patriotes, le jour où une pareille éventualité se présenterait, serait de mettre tout d'abord les ennemis de l'intérieur hors d'état de nuire, et que, pour mon compte, j'y appliquerais tous mes soins dans la faible limite de mes forces.
Ces préoccupations, sans doute, font honneur h M. Laisant, et il est étrange, en tous cas, de voir un ministre qui fut l'homme du 4 Septembre, oser traduire un officier devant le conseil d'enquête pour avoir déclaré qu'il ferait ce qu'ont fait les hommes du 4 Septembre.
Au fond, M. Laisant et les citoyens qui l'applaudissaient dans cette réunion publique n'agiront pas davantage que les Zouaves pontificaux n'ont agi au mo-
l'histoïre a la campagne 197
ment des expulsions, ou les Ligueurs de Déroulède après la validation de JofTrin. Qui donc oserait les blâmer de s'abstenir dans d'aussi terribles circonstances ? Qui oserait prendre sur soi de leur donner le conseil d*agir?
La foule circonvenue serait, d'ailleurs, hostile à tout acte de ce genre.
Pour une opération comme la prochaine guerre, les Juifs constitueront un syndicat de journaux, comme pour toutes les grosses entreprises, et vous entendez l'-antienne d'ici : « Tout va bien! Nous sommes prêts, archi-prêts, nous sommes trop prêts, serrons-nous autour de Léon Say 1 Acclamons M. de Rothschild qui nous aime comme ses petits boyaux et ne nous occupons de rien ! »
/Quand on songera à réfléchir, il sera trop tard. Les Juifs auront enfin mené à bien : « la grande affaire », celle dont on parle depuis tant d'années dans les plus sordides bourgades de la Gallicie ou de la Roumanie, l'écrasement de la France, la mise en régie du pays entre les mains des financiers d'Israël, et l'expropriation des Français par tous les Hébreux du*monde.
Avec leur incorrigible naïveté, les Français s'imaginent que la Russie se précipitera à notre secours. /
J'ai vu des prolétaires pleurer d'attendrissement à une pièce que l'on jouait à l'Alhambra des BatignoUes. Cela s'appelait : l'Alliance russe ou l'Enfant des Batignolles, Il y avait là-dedans une scène avec un cocher et l'on applaudissait à outrance.
— Cocher! Cocher I dix francs pour aller à l'Exposition!
— Flûte !
— Cocher! quinze francs!
— Je vas relayer...
— Voyons, cocher, prenez-moi... Je suis Russe... — - Vous êtes Russe?... Alors c*est à Toeil... Hue, cocotte 1
Malheureusement les alliances ne se concluent pas à BatignoUes. Sans doute le Czar, dont l'âme est magnanime et droite, condamne les moyens que Bismarck, d'accord avec Rothschild, emploie contre la France, sans doute il a manifesté Tintention de s'unir avec nous, mais touies les fois qu'il s'est adressé au gouvernement français, c'est le gouvernement de Berlin qui lui a parlé de ses propositions; quand il a voulu insister là-dessus, Berlin lui a fait répondre par le bombardement de Sagallo.
Depuis que le Badois Spuller est au pouvoir, le parti pris de froisser la Russie s'est affiché si grossièrement, les sympathies pour l'Allemagne s'étalent avec tant de cynisme que M. de Mohrenheim s'est décidé à rester presque toujours absent de Paris.
Quand Laisant prononce le mot de trahison, il sait bien ce qu'il dit. Il n'est pas un attaché d'ambassade étrangère qui ne vous raconte que l'Allemagne est tenue au courant de. toutes les communications diplomatiques faites à la France, que la France ne fait rien sans la permission de l'Allemagne.
M. de Mondion possède à ce sujet des documents écrasants, mais ceci n'est un secret pour personne. Il suffit d'acheter un volume de 3 fr. 50 : l'Europe en 1880, du comte de Chaudordy, pour savoir à quoi s'en tenir. Voilà ce qu'écrit M. de Chaudordy à propos d'un des derniers incidents diplomatiques ;
l'histoire a la campagne 199
La conclasion avec le gouvernement anglais d'arrangements simultanés concernant la neutralisation du canal de Suez et l'évacuation des Nouvelles-Hébrides, a donné à M. Flourens l'apparence d'un second succès. Cependant ces conventions sont dues à l'action efficace d'un négociateur spécial. Le ministre des Affaires étrangères avait recherché le concours d'un ancien diplomate français qui était, depuis de longues années, en rapport d'amitié avec lord Lyons et en même temps en très bonnes relations avec le marquis de Salisbury. M. Flourens ne lui avait pas dissimulé ses inquiétudes de Tétat fâcheux où se trouvait notre situation diplomatique vis-à-vis de la Grande Bretagne.
Lord Lyons venait aux réceptions hebdomadaires du ministre mais il ne se prêtait à aucune conversation sur les difficultés existantes. Son ami fut prié de lui en parler. Avec la netteté et la loyauté qui était dans ses habitudes, l'ambassadeur d'Angleterre expliqua que son gouvernement jugeait inutile de causer à Paris de ses affaires avec la France^ puisque celle-ci les avait entièrement confiées au gouvernement prussien.
Cette réponse, communiquée à M. Flourens, ne fut pas absolument pour lui une révélation. Il avoua qu'à son arrivée au ministère on lui avait fait part de cette combinaison en essayant de lui en démontrer les avantages.
Ce n'est là ni un propos de couloir ni un propos de café. M. de Chaudordy, je le répète, a occupé de trop hautes fonctions pour avancer rien au hasard. Tout le monde sait, d'ailleurs, que le négociateur dont il parle et qui fut chargé de régler l'affaire des Nouvelles-Hébrides, que l'incapacité de Waddington rendait interminable, est M. de Chaudordy lui-même; il rapporte donc des paroles qu'il a entendues de ses propres oreilles et je crois qu'il est impossible de rien lire de plus significatif que cette réponse d'un ambassadeur d'Angleterre : « Il est inutile de causer avec le ministre des Affaires étrangères de France,
puisque c'est le gouvernement prussien qui dirige la politique du gouvernement français. »
A la fin du volume, M. de Ohaudordy rapporte une conversation avec M. de Bismarck dans laquelle le chancelier de l'Empire reconnaît que le général Obrutscheff avait fait des ouvertures au gouvernement français et que M. Waddington en avait prévenu l'Allemagne. « Voilà pourquoi, ajoute le prince de Bismarck, j'ai fait remercier M. Waddington par le prince de Hohenlohe. »
Ces remerciements se comprennent : une politesse en vaut une autre...
Si les Français avaient encore leur raison ils s'expliqueraient qu'aucune alliance ne soit possible dans de pareilles conditions. Que l'industriel, le commerçant qui me lit apporte à l'examen de cette question le bon sens qu'il apporte à ses affaires personnelles et il sera de mon avis. Vous proposez une association à quelqu'un que vous croyez votre ami et vous lui demandez le secret. Cet homme va immédiatement faire part de votre proposition à votre ennemi. Que leriezvous en pareille circonstance ? Vous vous diriez : a Voilà un homme dont je dois me défier : il n'y a rien à faire avec lui. »
Les Républicains de la Chambre ne voient pas les choses sous ce jour. M. Waddington n'est pas d'origine française ; il a pris la défense des Juifs de Roumanie au Congrès de Berlin, cela suffit. Qu'importe à ces êtres vils que la France périsse pourvu que les Juifs roumains aient le droit de tenir des cabarets !
Pour d'autres raisons, les députés de la Droite gardent le même mutisme que ceux de la Gauche.
l'histoire a la campagne 20t
Les Nègres de l'Afrique eux-mêmes discutent leur politique étrangère et s'occupent de leurs rapports avec les tribus voisines. On en est tombé, en France, à ne plus oser cela. Chacun a peur, en remuant, de faire un malheur sans le vouloir, et les plus honnêtes se disent : « A quoi bon s'agiter? Ce qui doit arriver arrivera toujours; j'aime autant n'y être pour rien. » • • ••••••••••••••■••
Fin d'année... Combien fut triste cette fin de 1870 dans notre Paris sans lumière et sans feu... Mais l'Espérance survivait alors au désastre matériel. Aujourd'hui l'impression qui domine est celle que je constatais tout à l'heure; on a comme la sensation d'une universelle impuissance de tous et pour tout.
Involontairement il vous revient à l'esprit une très suggestive parole de l'abbé Léman, un Juif converti qui connaît bien ses coreligionnaires, dans son curieux volume : la Prépondérance juive,
« Le jour même où TAssemblée constituante décréta l'entrée des Juifs dans la société française, elle reçut l'hommage du livre de Volney : Les Ruines, »
C'est une coïncidence prophétique.
« Toute ville où tu auras couché sera détruite le lendemain », dit Quinet à son Ahasvérus.
Ce sont des ruines spéciales que celles que laisse le Juif, des ruines qui n'ont jamais la poésie du souvenir, des ruines qui n'évoquent que l'image d'un bazar en déconfiture, ou d'un établissement de plaisir en liquidation.
J'eus très nettement la sensation de ces choses en traversant, le 1*' janvier, l'Esplanade des Invalides pour aller dîner chez Daudet.
L'Esplanade si animée et si criarde il y a q-uelques mois, apparaissait lugubre et morne, détachant sous un ciel d'hiver où crépitait le vent d'Est, les fantômes déchiquetés de ses palais de carton.
La pioche du démolisseur a mordu dans ces plâtras à belles dents, en hâte. On lui avait signifié des délais. Vite, vite, qu'on en finisse avec cette fête qui devait durer éternellement I Une bonne fois, qu'on nouô débarrasse de la carcasse de ce champ de foire I
Et la carcasse est partie par morceaux. Quelques débris subsistent : çà et là on aperçoit des cornes de pagodes, des terrasses de minarets, des toits historiés de maisons orientales, où la lune froide de janvier allume encore, par endroits, des parcelles d'ors flétris.
Là il y avait... On ne sait pas ce qu'il y avait. Les palais éphémères ont roulé, s'entassant pêle-mêle, dans les ornières des chemins. A fleur de terre, un morceau d'afîiche danse sous la rafale. C'est un « avis important» signé Berger. Plus loin, sur un coin de mur encore debout, on lit : « Construction à vendre. » Là-bas, sur le montant brisé de la porte du Kampong Javanais, devenu tas de paille, on lit encore le prix de l'entrée : 0 fr. 50.
On a devant les yeux le spectacle sinistre de l'Exposition Universelle de 1889 aboutissant à une photographie d'Ischia après le tremblement de terre.
Le vide est partout, le vide déchiré, crispé, crevassé, plus navrant que la solitude. L'Esplanade des Invalides est une sorte d'hypogée sans momie. Elle est le Chaos planant sur l'ombre du délire, un délire de six moii>. Les ostentations et les sottes glorioles de cette Exposition sont enfouies ici, affaissées sur
l'histoibe â là campagne 203
elles-mêmes, expirées dans un hoquet d'orgueil, attendant, pour disparaître à jamais, Tentrepreneur de démolitions, le marchand de décombres, fossoyeur naturel de cet enterrement civil.
Tous ces monuments en simili, ces restam^ants^ ces cafés exotiques, nombreux comme les vices, gisent là, les uns à ras de terre, les autres, debout encore, mais éventrés, dépouillés de leurs portes et de leurs fenêtres, hantés seulement par le spectre du vent, qui entre en sifflant et semble sortir en rican nant.
Là-haut, tout là-haut, dans la frise solennellement pi'étentieuse du « Palais de la Guerre » formant une grosse tache noire sur le blanc cru de cet édifice de plâtre, un trophée de drapeaux en éventail. Le nuage léger qui flambe à ce moment en passant devant la lune, n'a pas un rayon pour donner à ces drapeaux un peu de ces couleurs qui sont leur vie. A cette heure du soir, c'est la couleur de la mort qui est partout, la mort de la matière, Thorrible mort des choses.
Dans le lointain, par-dessus les quais, Paris où Ton meurt en masse, brille d'un éclat polaire, sous le dais de brouillard que Janvier porte au-dessus de sa tête.
/ Plus près de moi, la longue façade des Invalides, dont les fenêtres luisantes courent sous l'élégante coupole de Mansart, tellement plus haute que la fausse gloire du Centenaire. Ce palais des vieux troupiers raconte de belles histoires malgré tout, des histoires vraies de bravoure, dont rêvent les petits enfants le soir au coin du feu. La Vraie France est là.
La Fausse France est ici; dans ces bâtisses fragiles de la Place des Invalides. Que disent-ils ces palais d'une féerie politique?
Ils commentent le Centenaire à leur façon. Ils rappellent les fausses splendeurs, les faux triomphes, les fausses sécurités, les fausses idées, les faux principes, les faux grands hommes auxquels a cru la France quijadis mêlait à d'admirables enthousiasmes un si merveilleux bon sens. Ils racontent le mensonge de tous les programmes, la faillite de tous les systèmes, l'hypocrisie de tous les prétendus amis du peuple, l'inanité de tous les efforts. Us nous annoncent que cette apparente richesse qui n'existe que sur le papier, s'en ira comme ce lambeau d'affiche que la tourmente hivernale fait tournoyer devant vous.
Gomme il faut qu'on s'arrache aux spectacles qui vous émeuvent le plus, vous achevez de traverser l'Esplanade et vous suivez l'étroit sentier qui remplace les larges avenues d'autrefois. Vous apercevez, près d'un maigre brasier fait de planches et de détritus, de pauvres mercenaires emmitouflés de laine qui se chauffent en se pressant les uns contre les autres. Un vieil ouvrier que ce vent funeste fouette au visage est tenté et dit : « Peut-on s'approcher, camarades ? » — Comment donc !
Tous ces miséreux, avec leurs mains calleuses étendues sur le feu comme pour capter la chaleur et l'empêcher de s'aller perdre dans l'espace, forment un groupe pittoresque dans un coin de ce Paris si bruyant il y a quelques mois, et que la Peste, tardive voyageuse, est venue remercier d'avoir attiré chez
l'histoire a la campagne 205
lui le genre humain afin de le corrompre encore un peu plus.
L'hôtel construit par la duchesse de Bourbon est illuminé à giorno. Les équipages pénètrent avec fracas dans la cour, et, dans un coupé irréprochable, j'aperçois, blotti dans ses fourrures, un député républicain, auquel jadis on prêtait quarante sous pour aller diner..
Nous sommes au 1®' Janvier. M. Floquet reçoit aujourd'hui
(3 mai 1889 — !«' janvier 1890 — )