‹ La dernière batailleChapitre 26 sur 49 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

L'enfance, en la mémoire de celui ou de celle qui se .souvient, ressemble à un grand espace vide, dans lequel quatre ou cinq petits événements se lèvent, surgissent dans une espèce de netteté photographique. Cela très souvent sans que l'intérêt du souvenir ex^plique cette survie peinte de la chose ou du fait au milieu de l'etf'acement général de tout ce qui a accidenté ces années.

(Edmond de Goncourt.)

Pans — La survivance de certaines images. — Uq coin de Paris au Quatre-Septerabre. — Ce que disent les rues. — Un dimanclie soir. — L'hisioire d'une maison. — Les drames de la vie. — Virginie. — Ce qu'on voit dans une cour. — Les Tuileries. — Autour de l'Empereur. — La liberté individuelie sous l'Ëmpii». — Un règne regardé de la rue. — Une foire sur des ruines.

Il y a iofigtemps que je me fais une fête de noter quelques impressions d'autrefois, de fixer quelques souvenirs de Paris. Je m'aperçois que c'est très difficile...

Paris, cependant, est au fond de toutes mes pensées,

it fait partie de mon être même; mais je ne sais comment exprimer la façon dont je Tai dans le regard et dans le cerveau. Il me suffit de m'asseoir une minute, de fumer une cigarette et de fermer les yeux pour voir des pans de maisons, des devantures de magasins, des ponts à certaines heures avec leurs paysages et leur perspective, des coins de rue absolument tels qu'ils sont, — et cela me plonge dans des abîmes d'idées et m'emporte peu à peu loin du rivage, comme au large, dans des lointains infinis.

Comment voulez-vous faire comprendre à d'autres cette espèce d'union intime qui s'est faite en vous avec des murailles, des pavés, des bouts d'avenue? En m'endormant, souvent, après la prière dite, je fais par la pensée, pour me délasser, le trajet qui va de la rue de Babylone à la rue de Varennes. Je quitte la rue du Bac, étroite et bruyante; je prends la rue de Babylone et je passe devant un encadreur; je tourne rue Vanneau, à côté d'un charcutier, et je m'arrête devant un marchand de tableaux qui n'a jamais rien d'intéressant; je donne un coup d'œil, par la porte cochère ouverte, dans une cour où il y a de la verdure ; j'enfile la rue de Chanaleilles, au coin de ce vieil hôtel qui a un aspect si particulier; je chemine dans cette rue Barbet de Jouy, si paisible et si charmante, et me voilà rue de Varennes...

J'ai suivi ce chemin-là bien souvent jadis, mais il ne m'est jamais arrivé là rien d'exceptionnel, et mon intelligence ne me fournit aucune raison de me reménaorer cette route aussi distinctement.

Cette survivance d'images, que rien ne semble devoir fixer, m'a toujours paru particulièrement éton-

nante. Je me rappelle le 4 Septembre : la Chambre envahie, la place de la Concorde où bouillonnait la foule, les vociférations, les hurlements, les gardes nationaux défilant, les gendarmes qui, un moment, gardèrent le pont, la chute d'un trône... En retournant au journal, je pris par les petites rues pour aller plus vite, et je vois encore, à la station de voilures absolument déserte ce jour-là, qui fait le coin de la rue du Mont-Thabor et de la rue du Luxembourg, un cocher qui s'était arrêté pour tirer un seau d'eau et faire boire son cheval. Toutes ces petites rues étaient silencieuses et mornes comme d'habitude ; la devanture fermée de John Arthur avait le même aspect que d'ordinaire ; on apercevait sur le pas des portes des concierges qui prenaient l'air et des fillettes qui jouaient au volant dans la rue...

Quand je repasse par là, je revois ce cocher et ce coin tranquille dans cette heure fiévreuse, au moment où l'Histoire allait se faire terrible, où tant d'hommes qui, deux mois avant, semblaient destinés à mener une vie régulière et douce, allaient entrer dans le drame, dans l'agitation, dans la mort...

Pour les Parisiens, les rues sont ainsi pleines de choses qui ne valent que par ce que vous y mettez de vous-même. On marche comme en extase dans certaines rues, on regarde certaines boutiques avec attendrissement, et on serait incapable d'expliquer pourquoi. Il faudrait des pelotes de fil grosses comme des montagnes pour relier les pensées entre elles, pour reconstituer l'association des idées, et ce serait fort inutile, outre que ce serait fort ennuyeux.

Le charme mystérieux réside précisément, dans la

connexion, si difficile à analyser, qui existe entre ces pierres inertes ou ces objets inanimés et les souvenirs confus qui se réveillent peu à peu en vous... Tout s'écroule dès que vous voulez appuyer, insister. Dans la rue, le bonjour de quelque fâcheux renverse brutalement votre rêve sans que rien en subsiste. La rencontre d'un ami vous fait l'effet de la parole sur le somnambule. Même dans le vocabulaire des décadents, habiles parfois à traduire des quintessences et des subtilités avec leurs épithètes vacillantes et vagues, vous ne trouverez pas de mots pour exprimer les rapports ténus, les rapprochements illogiques qui rattachent votre vie à ces remémorances de choses vues à certains jours, dans certaines dispositions.

Un dimanche d'hiver, un ciel gris, un cri : « A la barquel à la barque 1 » qui vous arrive bizarrement scandé à travers des maisons, un orgue qui moud des airs dans une cour voisine, des rires éloignés d'enfants, une rumeur de gens que vous devinez marcher dans la rue d'une certaine façon... Allez donc expliquer que cela vous puisse bercer comme une mélopée et vous faire tomber dans un demi-sommeil où des figures évanouies resurgissent, que cela vous fasse rétrogader vers des pensées auxquelles vous n'avez pas eu le temps de vous arrêter il y a vingt ans et sur lesquelles vous vous étiez promis de revenir...

Vous étiez assis à telle place, à tel endroit, un ami a dit ceci, on a projeté cela qui réalisait votre ardent désir, puis tout s'est arrangé diiréremment que vous ne croyiez, et vous voilà rue de l'Univerfdté... A quoi bon tous ces efforts ?

On apporte la lampe ; vous vous rappelez que vous avez promis d'aller dîner en ville, et vous vous traînez pour passer votre habit en vous disant : « Ces gens-là sont bien gentils, mais quel besoin ont-ils de m'inviter à dîner? Ils ne m'aiment pas de cœur; ils n'éprouveraient aucun chagrin si j'étais mort, et pour nous recevoir une quinzaine, ils vont déranger trois ou quatre domestiques, un pour vous prendre TOtre pardessus, un autre pour vous chuchoter à l'oreille des noms de vins, un troisième pour vous servir. » ...Vous projetez de vous faire donner un coup de peigne; vous réfléchissez que le dimanche la plupart des coiffeurs ferment leur boutique, et vous vous donnez votre coup de peigne vous-même, tout en essayant de ressaisir un lambeau de vos songeries de tout à l'heure.

Il faut avoir été bercé par les vagues de l'Océan pour comprendre le langage de la mer. Il faut être né à Paris pour comprendre cette poésie bizarre qui mêle toutes les intimités de notre âme à des murailles banales qui ne disent rien à ceux qui ne sont pas de la paroisse. M"" Alphonse Daudet, une vraie Parisienne, est un des rares écrivains qui aient pu, en quelques jolies pages, donner une forme à ces souvenirs urbains, à ces fantômes d'une espèce particulière.

Ces réminiscences n'en ont pas moins leur charme à un certain angle de la vie, quand on se recueille un peu pour regarder en arrière, à cette heure aussi où l'on fait faire l'exercice à sa mémoire, pour s'assurer qu'elle est encore solide.

Bien avant Zola, j'avais pensé à écrire l'histoire

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ment où le cortège du Bœuf gras débouchait dans un bruit de fanfares... D'en bas on apercevait une fourmilière humaine, tout le monde était aux fenêtres, criant, appelant les retardataires : « Le voilà, le voilà, les Mousquetaires arrivent... Dépéchez-vous! Voilà le Bœuf I »

Je franchis un jour, je ne sais à quelle occasion, le seuil de cet appartement. C'était lugubre : on eût dit que le corps était toujours là; je vis partout, sous des vitrines, des poupées si grandes qu'elles semblaient vivantes et, dans le fond d'ime pièce, une femme en deuil qui me fit peur...

Un officier ministériel habitait dans notre maison ; il était très laid, avec un teint blafard et des cheveux jaunes, et sa femme était plus laide que lui, avec une tète de pie-grièche ; ils avaient une domestique, Virginie, que tout jeunet j'aimais beaucoup, car elle était très belle et la bonté était peinte sur sa physionomie; elle avait une fraîcheur de campagnarde, mais des yeux bleus très doux, et quand elle m'appelait « monsieur Edouard » de sa voix chantante, cela me faisait plaisir. Je lui montais ses seaux d'eau quand je la rencontrais au bas de Tescalier, et je lui lisais les lettres de son père, auquel elle envoyait tous ses gages et qui, en échange, lui donnait de bons conseils. Je la trouvais un jour, suffoquée par les larmes, sur le palier du premier, et je l'embrassais en lui disant : « Ma pauvre Virginie, ne vous désolez pas comme cela; qu'est-ce que vous avez cassé? x>

La malheureuse avait effectivement cassé quelque chose et je compris vaguement ce qui s'était passé par les conversations qu'on tenait à voix basse « Elle

est enceinte. — C*est dégoûtant I — Ce n'est pas de sa faute ! »

L'officier ministériel avait mis à mal la pauvre créature. La pie-grièche s'était aperçue du manège, elle avait forcé le mari à jeter lui-même Virginie à la porte en la traitant de gourgandine.

Un jour, du temps que je faisais de la critique d'art, je me promenais le matin au Salon. C'est une promenade charmante, on ne rencontre que des gens qui aiment les œuvres d'art, des artistes, des femmes du monde qui viennent là pour passer une heure, non pour se faire voir mais pour regarder. Un ami m'appela d'un bout à l'autre de la salle pour itie montrer son portrait et me faire promettre la forte réclame. Ce sont là de ces offices qu'on ne refuse pas, car on est exposé à les demander pour soi-même.

Quand mon confrère m'eut quitté, je vis s'avancer vers moi une dame qui était seule dans la salle avec nous, une dame d'allure tout à fait distinguée et pâle comme un beau soir d'automne. Je me dis : «C'est la marquesa d'Amaëgui qui vient me demander une réclame... Décidément, c'est le jour. »

— Vous êtes bien M. Drumont ?

— Parfaitement, madame, je le crois.

— Vos parents habitaient rue Saint-Honoré.

— C'est absolument exact.

— Vous ne vous rappelez pas de moi... quand vous étiez tout petit... Virginie.

— Ah ! sacristi... si je me rappelle... Vous êtes joliment chic maintenant. Vous avez de jolis tons ambrés que vous n'aviez pas autrefois...

Elle était vraiment séduisante dans sa simple toi-

lette du matin, avec ce je ne sais quoi d'harmonisé qui indique la femme élégante. La fraîcheur d'antau avait fait place à un teint mat qui était plus poétique et de tout l'être se dégageait un gentil parfum.

Vous connaissez bien ces beautés unissantes qui ont un charme mystérieux. Les yeux de Thomme ne changent pas; chez certaines femmes, alors qu'elles touchent à la quarantaine, les yeux deviennent profonds ; ils dégagent de magnétiques effluves pour les jeunes gens auxquels ils semblent annoncer des corruptions à peine soupçonnées ; pour les autres, ces yeux ont un attrait différent, car ils semblent raconter toutes les tristesses de la vie ; ils appellent Tamour de ceux qui veulent jouir et l'amitié de ceux qui compatissent. « Comme ce doit être bon la vie! » pensent les jeunes gens en plongeant leur regard dans ces yeux. « Gomme c'est triste la vie ! n'est-ce pas, mon enfant, même pour ceux qui sont entrés dans un port ou du moins dans une crique, » ainsi murmurent les vieux Et la femme, quand elle est sincère, répond : « Oh 1 mon pauvre ami, ne m'en parlez pas... »

Mon ancienne voisine possédait son Salon mieux que moi, elle savait tout ce que nous savons ; elle parlait de tous les hommes et de tous les événements du jour avec une verve amusante et bien informée. C'est la grâce d'état des femmes ; elles savent tout d'instinct. Prenez un homme absolument illettré, à vingt ans, donnez-lui tous les professeurs possibles, vous n'en ferez jamais rien. Prenez derrière ses vaches une paysanne bretoime, placez-la dans un milieu intelligent et, au bout de trois ans, elle sera aussi afïinée qu'une duchesse.

J'aTOue que je trouvais cela très intéressant d'avoir rencontré une femme sur un palier, tout entière à son métier de servante et de la retrouver au Salon juste au même point que moi qui avais passé tant d'années à apprendre ce qu'elle avait l'air de connaître depuis l'enfance.

Tout était bien en elle : le coupé qui Tattendait, le petit hôtel qu'elle habitait dans los environs de la rue Vernet et où l'on voyait des toiles qui ne courent pas les vitrines et que j'aurais achetées moi-môme : des Gustave Moreau, des Cazin, un Olivier Merson, des aquarelles de Tissot, un Degas, un Monet même, mais un bon et qui était en dehors de l'impressionnisme r^riard. Elle jouait du piano comme tout le monde et chantait même un peu, seulement elle chantait toujours des morceaux tristes...

La demeure qu'elle occupait élait tout à l'image de cette femme qui était intelligente et bonne, et envers qui la Destinée n'avait pas été cruelle. Après avoir été obligée quelque temps de se prostituer, ce qui n'était pas de sa faute après tout, mais de la faute de ce bourgeois luxurieux qui l'avait mise à la porte sans un sou pour élever l'enfant qu'elle portait dans ses flancs, elle avait été la compagne d'un artiste célèbre qui en avait fait uno femme remarquable ; elle avait trouvé ensuite un Américain, un marchand de fer ou de porc salé qui l'avait comblée de tout. Il était retourné dans son pays en lui laissant cinquante mille francs de rente, en valeurs solides comme du roc, une maison de campagne et ce petit hôtel qui était vraiment une merveille d'agencement, sauf que le modernisme y dominait un peu trop, car je n'aime pas ces

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endroits où l'on fait venir la lumière électrique en toui-nant une clef. Il lui aurait laissé bien davantage si elle Pavait demandé, et il Taurait épousé si elle avait voulu aller s'installer là-bas.

Elle avait l'idée de se marier en France, elle me demanda conseil et je fus assez heureux pour la sauver d'un grand péril ; elle était sur le point de se décider pour un homme ruiné mais jeune encore et portant un des beaux noms de noire aristocratie qui avait une envie folle de cet argent. Elle me montra le portrait et une lettre :| « N'épousez pas, lui dis-je. c'est un Vénusiaque noir de la plus dangereuse espèce et l'écriture est celle d'un empoisonneur. Si vous ne vous en rapportez pas à moi je vous ferai faire un horoscope complet. Je connais dans un faubourg de Paris une femme qui est marquée du signe des pythonisses et qui dit tout. J'ai pour ami aussi, au fond d'une province, un vieux magicien qui en sait plus long que Merlin l'enchanteur ; à force de vivre dans les bois, il ressemble à un meneur de loups, mais quand il s'agit d'obliger ceux que j'aime, il vient lui-même à Paris pour examiner les types et fixer les points. »

Elle épousa un brave garçon très doux qui, tout jeune, occupait déjà une situation importante dans l'administration, elle avait eu quelques hésitations à cause d'un oncle du futur. Cet oncle était notaire; il avait filé après avoir ruiné tout un canton et avait été condamné aux travaux forcés comme banqueroutier. Il y a vingt ans, cela passait pour de 'l'originalité, aujourd'hui que les notaires partent comme les cigognes, par troupes, cela paraîtrait tout naturel. Je pris

des renseignements dans la région et j'expliquai à Virginie que cela, au contraire, était excellent. Le notaire était très lié avec de vieux noceurs et des pas grand'chose qui traînaient les cafés ; ils sont presque tous nantis aujourd'hui; sénateurs, magistrats, ils protègent le neveu.

Une fois marié, le fonctionnaire invita ses protecteurs, le ménage reçut, le monde ofQ.ciel fut ravi de se rencontrer dans un intérieur élégant, chez cette femme qui avait vraiment un grand charme et la fortune du jeune homme grandit. J'ai vu le nom de la « délicieuse madame X. . . » cité dans les réceptions minîstérielles de l'Exposition après les dames du corps diplomatique et j*en ai été content.

Je le disais du reste à Virginie une fois que nous nous promenions à la campagne.

— Je voudrais vous voir préfette et un peu plus tard micistresse...

— Sans compter que parmi celles-là il y en a plus d'une qui ne me vaut pas...

— Je vous crois...

Elle aimait beaucoup les courses dans les environs de Paris et, cinq ou six fois, en toute bonne amitié et sans penser à mal, nous allâmes déjeuner dans le bois de Meudon ; elle savait d'innombrables histoires sur le monde parisien et me les racontait tandis que nous cheminions le long des grillages deBamberger vers les étangs de Viroflay ; à ces railleries sur des gens qui tiennentj,le haut du pavé à Paris et dont beauc oup lui avaient emprunté de l'argent en feignant de croire qu'elle était mariée à l'Américain, elle mêlait souvent un souvenir respectueux pour mes

bons parents qu'elle avait connus si honnêtes et si simples.

II doit évidemment y avoir une moralité dans cette histoire, mais j'avoue que je ne l'aperçois pas très bien. Le plaisir que j'éprouvais à la voir ainsi heureuse, riche, à savoir que tout avait bien tourné pour elle est encore une de ces choses indéfinissables qu'il faudrait un livre pour faire comprendre. Il y avait évidemment entre nous le souvenir de la cour et des stations autour de la pompe, devant la loge fétide ou le père Jean ressemelait sans relâche en face de son globe d'eau.

Cette cour apportait presque chaque jour un élément émotionnel à la maison. Le pharmacien du coin n'était pas un de ceux dont on a pu dire : « Le pharmacien est un épicier vénéneux » ; c'était, au contraire, un homme excellent que je vois encore avec ses longs favoris blancs. Il n'eut qu'un rêve toute sa vie : être décoré. Non content d'être officier dans la garde nationale, il était à l'affût de tous les accidents ; il guettait de son seuil les écrasés, les contusionnés, les épileptiques, les blessés, les sinistrés de toute nature ; il les attirait à lui de la rue de la Paix à la rue Saint-Roch, il les faisait passer par l'arrière-boutique, puis il installait son fait-divers sur une chaise de paille près de la pompe et le soignait gravement. Tout le monde se mettait aux fenêtres et Ton échangeait des propos d'un étage à l'autre. Le pauvre homme est mort hélas I sans être décoré...

Les quinze premières années de ma vie n'eurent d'autre horizon que le quartier des Tuileries. Le jar-

din des Tuileries, où je m'ébattais depuis le matin jusqu'au soir, fut pour moi un parc de famille; il n'y a pas un arbre, pas un Spartacus, pas un Hercule dompteur de monstres, pas un dragon, pas un personnage consulaire qui ne soit pour moi un ami d'enfance, auquel je ne sois attaché comme à un vieux meuble.

Je l'ai vu saccager peu à peu ce pauvre jardin. Il fut un temps où le bois avait l'aspect d'un vrai bois. Parfois, tout gamins, nous nous aventurions dans la partie humide et ombreuse qui s'étendait le long de la terrasse du bord de Teau, non loin du sanglier d'Erymanthe et nous allions regarder la Laïs couchée. Elle était dans une sorte de niche que protégeait une grille et les feuilles d'automne, s'engouffrant là, cachaient les couronnes, envahissaient le piédestal et mettaient comme un manteau brun sur les épaules de l'hétaïre de marbre. On avait de ce côté, quand il faisait bien noir, comme une impression de terreur. Sur les terrasses que l'on a déshonorées par de lourdes bâtisses, un jeu de paume, une orangerie» régnaient encore des charmilles à l'ancien style, des berceaux de verdure au fond desquels on apercevait des gens assis sur des bancs de pierre circulaires qui dataient de la Révolution.

Dès le bas âge je marchais dans le sillon lumineux de l'Empire, assistant de loin à toutes ses fêtes, vivant de sa vie : j'ai été le témoin assidu d'un règne, témoin obscur et perdu dans la foule, témoin presque toujours présent aussi aux sorties, aux rentrées, aux solennités, aux galas, aux cortèges.

Je crois que peu d'hommes au monde auront autant

délesté l'Empire que mon père. La Répnbliqpae, en ce temps-là, était pour beaucoup un idéal de justice, de désintéressement, de liberté ; elle ne ress emblait pas plus à la République de voleurs, de mercantis, de Juifs, d'escrocs, de tripoteurs, à la République des Wilson, des Cazot, des Raynaî, des Constans, des Thévenel qu'une vierge ne ressemble à une fille de la rue. Mon père, avec son âme droite, scrupuleuse jusqu'à l'exagération, avait un mépris profond pour Fhomme de Décembre, pour Thomme qui avait manqué à sa parole.

Tout ceci est bien loin et je vous le donne comme une note sur un état d'esprit qui alors fut celui de beaucoup parmi les meilleurs. J'ai trouvé ce tableau curieux : ce souverain regardé ainsi chaque jour par un voisin qui le hait, qui se dit : a Quand cela finirat-il? » qui, mêlé aux badauds accourus à la vue des cent-gardes de l'escorte, pense : « C'est peut être aujourd'hui qu'on va tirer?... »

Ce souhait, j'en suis sûr, mon père l'a formulé intérieurement plus d'une fois et je me rappelle que le soir où eut lieu un attentat sur la place du Théâtre Italien il ne manifesta aucune indignation. Nous étions là tous ensemble comme nous étions toujours à tout, car chaque soir nous allions faire une promenade en famille : au moment où les premières voitures de la cour débouchaient sur la place, on entendit un coup de pistolet, mais l'Empereur n'arriva que quelques minutes après et la foule l'acclama. Ma mère, je m'en souviens, nous entraîna vers la rue Saint- Roch dans la crainte que mon père ne tint quelque propos séditieux.

Ma pauvre maman aimait tant mon père, elle était si pénétrée de sa supériorité, qu'elle était encore plus républicaine que lui, mais elle avait toujours peur que mon père ne perdît sa place à THôtel-de- Ville.

C'était une crainte chimérique, à vrai dire. Jamais on ne vit souverain plus débonnaire que ce despote que l'opposition comparait couramment à Tibère. J'ai indiqué déjà le contraste de la douceur de ce règne, avec les persécutions, les délations, les infamies sans cesse renouvelées qui constituent le fond du gouvernement présent. Napoléon III était un gentleman, il avait risquésavie pour réussir le coup d'Etat; il avait fait sentir un peu la poigne et puis la bonne vie sociale française faite d'indulgence et de tolérance avait repris son cours. Les gouvernants d'aujourd'hui, au contraire, sont des laquais, sans pitié comme les lâches, toujours à l'affût du mal à accomplir, enlevant son pain à un facteur où à un cantonnier qui veut faire élever ses enfants chrétiennement, ou qui se permet d'aller à la messe, ne reculant même pas devant le ridicule, refusant, par exemple, comme on l'a vu en Normandie, à un homme qui ne pense pas comme les Francs-Maçons du canton, le droit d'acheter une charge de notaire.

Mon père et ses camarades de l'Hôtel-de-Ville tenaient, à deux pas des Tuileries, sous les galeries de Rivoli, à la musique, des propos énormes, sur Badinguet, sur l'Impératrice, sur Plon-Plon, sur mademoiselle Sellier et Haussmann. Le fidèle Alessandri et les Corses du château qui nous rencontraient à chaque instant connaissaient certainement la situation d'em-

ployé de mon père. Jamais, pendant tout le second Empire, le chef du personnel de la Préfecture de la Seine ne fit une observation aux employés sur leurs opinions. Nous voilà loin des circulaires odieuses adressées aux fonctionnaires de tout grade pendant les dernières élections, loin de Poubelle qui, après un brillant concours, refuse d'admettre à un emploi de la Ville un jeune chimiste suspect d'avoir conservé des croyances religieuses, tandis que madame Poubelle va faire des mômeries chez les Pères et déchire les affiches anti- cléricales en se disant sans doute : « On ne sait pas ce qui peut arriver... Je me garde à carreau. »

Quand je passe devant la planche de bois blanc qui ferme le guichet de la rue de l'Échelle, je revois mon Badinguet. Derrière les grilles du poste ou sur le trottoir, on apercevait des voltigeurs, des grenadiers ou des zouaves de la garde, on appelait aux armes, on battait aux champs ; les Corses se rapprochaient un peu et l'Empereur passait en saluant. Pour l'ouverture des Chambres, avant qu'il y eût une salle des États, ou pour les revues, il traversait à cheval, à la tête de son état-major» la grande allée des Tuileries.

Je me rappelle un matin d'hiver où j'avais été piétiner aux Tuileries et patauger dans la neige, en sortant du catéchisme. Je m'aperçus qu'on sablait l'allée et je m'installai, pour voir défiler le cortège, sur la terrasse en fer à cheval du côté des Champs- Elysées. J'étais là à l'avant-scène, appuyé à la grille, lorsqu'apparut le premier escadron des Guides. A ce moment, une vieille Anglaise qui était derrière moi me saisit le poignet, m'arracha de ma place et me jeta

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brutalement en arrière pour se mettre sur le devant et crier à tue-lête : « Vive l'Empereur I »

Il m'est arrivé des événements plus importants dans ma vie; je ne sais pas pourquoi je me rappelle cet incident. La mémoire, encore une fois, offre des phénomènes bien bizarres. Les souvenirs sont comme des arbres espacés dans un désert; on ne sait pas pourquoi certains arbres ont survécu tandis que d'autres sont morts.

L'histoire de l'Empire se résume pour moi en quelques images.

J'ai parfaitement le souvenir d'un matin de décembre où l'on me mettait mes bas devant la cheminée; ma mère était descendue pour acheter un petit pain et racontait à mon père ce que contenaient les affiches blanches qui annonçaient le coup d'État. Mon père paraissait consterné en prenant son café au lait.

Plus tard, mes jeunes années furent pleines de visions de bal deviné de la rue : le château brillamment éclairé, des officiers en grand uniforme, superbes, heureux de vivre, se croyant invincibles et faisant sonner leurs pas sous les arcades de la rue de Rivoli, des rangées de voitures aux lanternes de cristal, attendant leur tour et laissant apercevoir des toilettes de bal, des épaules couvertes de diamants, des broderies, des dorures ; au milieu de la chaussée des équipages de ministres et d'ambassadeurs passant, rapides, en soulevant une fine poussière.

Pour la clôture, j'aperçois, par une matinée de septembre, le jardin fermé, les troupes bivouaquant sous les arbres, les soldats lavant leur linge dans le bassin octogone; sur le mur, en face du ministère de la

Marine, on voyait déjà des caricatures suspendues par des ficelles : Napoléon III sur un pot de chambre, Napoléon III embrassant les bottes de Guillaume.. . Je me rappelle ce matin-là avoir rencontré, sur la place de la Concorde, un des Lefèvre-Pontalis, je ne sais plus au juste lequel. Ce dernier détail n'a rien d'intéressant pour vous, mais cela me sert de point de repère...

Mon dernier souvenir des Tuileries est du mois d'octobre 1888. On avait installé une kermesse sur les ruines et, parmi les écussonsR. F. et les drapeaux tricolores flottant au vent, s'étalait tout le personnel baroque des fêtes foraines. A l'endroit où était la salle des Maréchaux s'élevait le salon de la belle Zora-ben-Angelina-ben-Babazoun ; à droite était Lérida, sujet hermaphrodite, et l'Homme merveilleux; plus loin, la nouvelle enchanteresse, Armide.

Un bossu, habillé de jaune, faisait la parade à côté d'un marchand d'oiseaux, et des chevaliers casqués, couverts d'un manteau rouge, entouraient un charlatan qui débitait je ne sais quel produit; puis c'étaient les Montagnes russes, Pezon, le cabaret des Trois- Tonneaux et tout le déballage des faux Arabes et des filles juives qui ont encombré plus tard l'Exposition.

Là-dessus un vacarme affreux ; toutes les musiques de carrefour déchaînées, des râclements d'airs d'opérettes, des hurlements, des boniments, des appels. C'était véritablement sinistre à faire pleurer.

Quelques conseillers municipaux à mine ignoble regardaient cela, la bouche ouverte dans un rictus difforme, heureux de voir qu'on souillait encore quelque chose, qu'on outrageait les gloires de la

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France qui avaient tant de fois traversé ce palais, et qu'on manquait de respect aux ombres illustres qui, peut-être, viennent encore errer autour de cette demeure.

Trois Allemands, à Tallure d'officiers, contemplaient ce spectacle avec un visage singulier, exprimant à la fois la mélancolie et le dégoût.

Je pris une chope au café des Tuileries, j'allumai un cigare et, au bruit lointain de ces musiques stridentes, je songeai à la brièveté de la vie. « Comme cela va vite, pensais-je ; voilà tout ce qui reste d'un régime que tu as vu commencer et qui a eu un moment l'éclat éblouissant d'une féerie ; le père, l'enfant, le palais lui-même, tout a été balayé. Le régime actuel se traîne déjà comme un moribond, et finira sans doute dans une catastrophe aussi terrible que celle de 1870. Toi-même, il te semble que tu sois né d'hier et déjà tu descends le coteau; tes jambes, quanà tu fais des armes, n'ont plus la belle élasticité d'autrefois, et tu tends mollement cette jambe gauche qui devrait, comme un ressort d'acier, donner l'impulsion au corps tout entier ; si tu vois un troisième régime jusqu'à la fin, tu auras de la chance. »

Alors les paroles de Moor, dans les Brigands de Schiller, me revinrent à l'esprit :

Frère, j'ai vu les hommes avec leurs soucis d'abeilles et leurs projets de géants, avec leurs plans divers et leurs aCTaires de souris, avec leur étrange course à la poursuite du bonheur. Celui-ci se fie au galop de son cheval, celui-là au nez de son âne, cet autre à ses propres jambes. Loto bigarré de la vie, où beaucoup jouent leur innocence, d'autres leiwr part de ciel pour gagner un lot. Mais il n'en flort que des zéros et, à la fin, point de lot. C'est un spectacle,

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frère, qai peut an même instant tirer les larmes des yeux et chatouiller le diaphragme an point de le faire rire.

L'influence des parents. — Flamands et Berrichons. — Alexandre Bnchon. » La France en Grèce. — Un roman de chevalerie réalisé. ^ Dédain des Français pour lenr histoire. — La génération de 1830. » Comment se fonde nn ménage panvre. ^ La Yie des hnmhles. — Mon père. — Les promenades. — Le vieux docteur. — La leçon d*anatomie. — Soirées d'hiver.

C'est aux miens que je dois d'avoir écrit la France juive, ce livre qui, ainsi que me le disait de Concourt un jour, ne pourra être complètement apprécié que dans quelques années, lorsque les âmes et les intelligences, imprégnées des pensées qu'il dégage, seront mûres pour la solution .

Tout artiste, tout créateur original, tout remueur d'opinion peut s'appliquer la parole de Saint-Bonnet : « Un homme de génie est un produit mérité par les aïeux. » Ils auraient tort de s'effrayer, dans leur modestie d'Aryens, de ce mot de : génie. Génie vient de generaret engendrer; tout homme qui génère quelque chose dans le monde des idées est un homme de génie. Il y a des femmes admirablement belles qui n'ont jamais pu avoir d'enfants et des laiderons qui en ont do Mipcrbcs. Il y a de même des talents magnifiques qui n*ont rien enfanté et des génies très incomplets qui ont porté dans leurs flancs une postérité qui a troublé le monde.

C'est dans une atmosphère de travail, de vertu, de vie digne et simple qu'a germé, à finsu de moimême, cette œuvre qui respire une si franche haine contre les exploiteurs et les voleurs.

J'aperçois derrière ce livre bien des générations de gens pauvres qui ont vécu dans leur coin de cette existence « glissante et muette » dont parle Montaigne, qui sont arrivés à la vieillesse sans avoir pris un centime à autrui, qui n'ont rien convoité, rien envié, et se sont contentés de leur petite place. C'est au nom de ces humbles dont le monde n'avait jamais entendu la voix que j'ai parlé, sans m'en douter peutêtre, et des centaines de milliers d'êtres ont reconnu que je traduisais ce qui était en eux... On a eu la notion d'une œuvre qui n'était pas uniquement une œuvre d*art, mais un cri de l'âme française, un réveil de sentiments qui sommeillaient.

Toute ma famille paternelle est des Flandres (1) :

(1) On a depuis longtemps oublié la facétie d'Abraham Dreyfus racontant, dans le Gil Blas, que j'étais d'origine juive et que mes grands-parents s'appelaient Treymont et étaient opticiens à Cologne. En province, quelques personnes ont cru cela et l'écho m'en est revenu. Aussi je ne trouve pas mauvais de mettre sous les yeux de mes lecteurs cet extrait de baptême que je retrouve par hasard dans des vieux papiers de famille :

« Extrait du registre des baptêmes de l'église paroissiale d'Escaupont, diocèse de Cambrai.

» L*an mil sept cens quarante cinq, le huit de juin, est né Jacques-Joseph Drumon, fils légitime d'Estienne, garde des bois de Sa Majesté, et d'Anne-Marie Rousseau ; il a été baptisé le même jour. Ont estez parrain et marraine : Jacques-Ignace Alglave et Anne-Joseph Rousseau, qui ont signé de même que le père.

» Je soussigné, curé d'Escaupont, certiûe que le présent extrait est conforme à son original reposant en laditte paroisse; en foy de quoi j'ai délivré cet acte le quatre d'aoustmil sept cens soixante douze. I

ouvriers, gardes forestiers, tous braves gens et pauvres. Mon grand-père, qui ne quitta jamais Lille depuis son retour du service, était moitié ouvrier, moitié artiste, comme les artisans d'autrefois ; il était à la fois peintre en armoiries pour voitures et peintre sur porcelaine. Il s'en allait tous les matins à sept heures, quelque temps qu'il fît, au cimetière où dormait sa femme morte toute jeune ; il rentrait déjeuner avec du café au lait et travaillait jusqu'au soir. En son extrême vieillesse on lui apportait encore, parfois en plein hiver, un panneau de voiture qu'il peignait sous un hangar. Il n'a jamais franchi le seuil d'un estaminet, il n'a même jamais fumé; il n'a jamais été malade et, dans un temps où la vie était à bon marché, il avait juste, quand il est mort, six mille francs d'économies.

C'est vous dire combien je m'esclaffe quand j'entends les beaux esprits d'Académie, les Passy et autres funambules qui semblent avoir pris pour eux la succession de ces mystificateurs à froid qui s'appelaient Henry Monnier et Bâche et qui viennent dire au travailleur : « Mon ami, la panacée sociale est entre tes mains, unmotlarésume, c'est l'épargne. »

Quels farceurs I

Mon grand-père du côté maternel, Buchon, était •épicier à Bourges, il était président du tribunal de commerce, et il possédait quelque bien. De très bonne heure, il avait montré des dispositions à être un peu paillard. Un prêtre de notre famille, voyant cela, le fit marier à dix-neuf ans et il eut quinze enfants.

C'était un royaliste fervent et il refusa obstinément 4'acheter des biens nationaux quoique, pour le dé-

cider à donner l'exemple, on le menaça de le mettre en prison. Quand j'étais jeune, je me disais : « Quelle bêtise il a faite I Avec la situation qu'il avait, il aurait pu acheter, moyennant quelques liasses d'assignats, cinq ou six cent mille francs de biens qui vaudraient aujourd'hui un million ! » Je comprends maintenant que cet ancêtre m*a légué quelque chose tout de même : le droit de parler librement et de dire à certaines gens qui occupent une situation en vue dans le parti conservateur : « Avant de crier com me cela contre la Révolution, vous devriez restituer ce que vos parents y ont gagné. »

' Quand la monarchie légitime fut rétablie, mon grand-père en éprouva une grande joie, il vendit tout ce qu'il avait et vint à Paris demander une place à son roi. Ma mère avait conservé le souvenir des cahotements de ce long voyage dans la lourde diligence du temps. Les jouets étaient rares alors, on lui avait fait une petite poupée avec du linge et elle la berçait pour oublier les fatigues de la route.

Mon crédule grand-père fut naturellement conspué dans tous les ministères où il se présenta. Les Bourbons, comme tous les êtres destinés à périr, étaient de cœur avec leurs ennemis ; ils servaient sur leur cassette une pension de six mille francs à la veuve du général Turreau qui avait massacré les Vendéens et faisaient surveiller par la police la maison de ces Larochejaquelein, dont cinq étaient morts pour la cause

royale.

On finit, je ne sais comment, par offrir à mon grandpère, dont les modiques ressources n'avaient pas tardé à s'épuiser, une place de greffier à Saint-Pélagie. C'était

sa vocation d'aller en prison; les Jacobins voulaient l'y mettre comme détenu et les royalistes comme gardien ; il vit que ce n'était pas son affaire et, sans rien dire à personne, il partit pour la Californie et jamais plus on n'en entendit parler...

Le grand homme de la famille fut Alexandre Buchon.

Buchon, dont le nom est à peu près oublié aujourd'hui, fut avec les Michèle t, les Guizot, les Augustin Thierry, un des rénovateurs de l'école historique française.

Moins bien doué sous le rapport de la forme que les grands écrivains que nous venons de nommer, il se chargea, pour ainsi dire, de leur fournir des munitions. Il apporta aux historiens, avec la publication de ses Mémoires et Chroniques sur V Histoire de France, des matériaux d'un prix inestimable ; il fut un des plus ardents à vulgariser cette méthode nouvelle qui, sur un fait lointain , repousse les documents de seconde main, s'en rapporte exclusivement aux documents contemporains contrôlés les uns par les autres, écoute les plus humbles comme les plus illustres, s'extériorise en quelque manière pour voir avec les yeux et penser avec le cerveau de ceux qui ont assisté à la bataille, au conseil, à l'entretien.

La publication des Mémoires et Chroniques sur l'Histoire de France et du Panthéon littéraire aurait suffi à absorber l'existence d'un écrivain ordinaire ; elle est une étape seulement dans la carrière parcourue par ce travailleur d'une infatigable activité. Ses recherches sur la domination fraoçaise en Grèce

constituent peut-être la partie la plus originale et la plus caracléristique de Tœuvre d'Alexandre Buchon. Mêlé de très près aux préoccupations de son temps, en partageant tous les enthousiasmes et toutes les ardeurs, il s'était passionné, comme tant d'autres, pour la cause des Hellènes. Cette sympathie qui se traduisit chez Byron et chez Victor Hugo par des vers immortels, chez Delacroix par des toiles admirables, s'était traduite chez le savant par des découvertes d'érudition.

Il avait parcouru pendant près de deux ans cette terre qui demeura toujours la patrie de prédilection de cette intelligence d'artiste doublée d'un savoir de bénédictin; il avait vécu de la vie des moines du mont Athos. Il partit profondément impressionné de l'organisation de ces principautés et de ces baronnies du Moyen Age qui transportèrent les institutions de l'Occident sur ce sol qui avait enfanté Platon, Phidias et Sophocle. Il ne revint à Paris que pour repartir d'un autre côté, remuer la poussière des archives de Bruxelles, de Venise, de Copenhague, de Florence, deNaples, de Corfou, copier partout les chroniques en vers des trouvères et des sirventes, les poèmes grecs rimes, les chartes, les diplômes, les pièces de tout genre qui jetaient un peu de jour sur ces gouvernements éphémères qu'on croyait jusqu'à lui appartenir au domaine de la légende.

Quelle que soit l'apparente aridité du sujet, c'est un étonnement d'abord, un enchantement ensuite, que de s'enfoncer à la suite d'un tel guide dans ce lointain à demi fabuleux qu'il explore d'un pied si ferme, qu'il éclaire de lueurs si vives. La sensation

234 LA DEBNiiRE BATAILLE

étrange que produit un roman de chevalerie se mêle à l'admiration qu'inspire cette érudition sans pédantisme qui semble s'être colorée au soleil de TAttique. Ces guerriers aux armures sonores qui chevauchent le long de ces chemins de l'Hellade, qui ont vu passer Hercule, Thésée et tous les tueurs de monstres, ont l'air de revenants de l'âge héroïque ; il semble que les Faunes et les Sylvains qui dorment depuis deux mille ans dans leurs cavernes vont surgir tout à coup en entendant ces cavalcades dans les vallées et sur les monts, et s'imaginer que les antiques centaures sont de retour.

C'étaient bien des centaures, comme Técrit Buchon, que ces chevaliers toujours éperonnés et armés. Mais au lieu du vailla.it Protésilas, d*Eumelus, fils du roi Admète ; de Philoctète, ami d'Hercule, de Podalire et Machaon, enfants d*Esculape ; de Polipetès, fils de Pirithotis, vainqueur des Centaures et pelit-fils de Jupiter, de Gonéûs, maître delà froide Dodone ; de Prothous, habitant les forêts du Pélion; c'étaient Roland de Percy, Thierry d'Ostrèvenf, Guillaume et Pierre de Bassigny, Jacques de la Baume, Robert de Trevel, Jean de Montigny, Guillaume Al aman, Roland et Albert de Canossa, Ulrich de Thorn, Eustache de Saarbrach, Berlhold de Katzenellenboyen, Nicolas de Saint-Omer, Hugues de Besançon, Albert de Plessis qui occupaient les forteresses de Larisse, de Valentino, de Pharsale, d'Armyro, de Domocos et des environs de Pélion qui a conservé de Tun d'eux le nom de Plessis, forteresse dont les restes sont encore debout sur tous les contreforts des monts de la Thessalie, sur l'un des escarpements qui dominent ses plaines (1).

Tel est l'empire de Timagination sur certains noms consacrés par la poésie qu'on a peine à s'habituer à

(1) La Grèce continentale et la Morée,

ces titres de marquis d'Athènes, de duc de Oorinthe, de prince d'Achaïe. Les formalités du droit féodal, l'hommage simple ou Thommage lige, produisent un effet bizarre quand ces cérémonies se passent près des Thermopyles ou sur les bords de cet Eurotas qu'on se figure toujours cachant sous des lauriersroses le cygne divin qui fut épris de Léda.

Peu à peu, au contraire, la vision se dégage très grandiose de cette France de la chevalerie, prenant possession de cette terre qui fut la terre des héros.

Après la conquête, les chefs convoquèrent un parlement militaire qui se tint à cheval dans les plaines de Rave unique en Macédoine, et c'est là qu'on distribua les principautés et les fiefs. Geoffroy de Villehardouin, neveu du maréchal de Champagne, qui écrivit la Chronique de Constantinople, fut salué comme prince de Morée et d'Achaïe. Le seigneur delà Roche devint baron, puis duc d'Athènes et de Thèbes, d'autres, comme les suzerains deLaTrémouille, deToucy, de Charpigny, delà Palisse, de Périgord, de Oourtin, de Ligny, de Brienne, de Bussy, de Lusignan, de Brary, d'Agout, d'Aunoy, devenaient ducs ou barons de Naxos, de Oéphalonie, d'Orcos, de Chalcis.

L'héroïsme, les amours, les triomphes, les malheurs de tous ces vaillants inspirèrent de nouveaux rapsodes et Buchon raconte l'émotion qu'il éprouva en entendant, dans la campagne, aux environs de Sparte, de vieilles chansons qui se sont transmises de génération en génération dans le pays et qui célèbrent les aventures de nos compatriotes.

Eq se dirigeant sur Sparte par Astros et la Tzaconie, écritil, on aperçoit de vastes débris de châteaux-forts sur presque

toutes les collines qui protègent les passages. Un des plus intéressants est le château de la Belle^ au-dessus du ravin de Xero-Gampi et près d'Hagios-Petrosetdu couvent de Louées. Là, on peut, comme je Tai fait, assis au milieu des ruines, se faire chanter, par les bergers de la Tzsconie, la ballade antique répétée de bouche en bouche, en Thonneur de la belle châtelaine française, aux belles robes franques, au courage héroïque, au cœur pitoyable, qui défendit douze ans son château contre Tennemi et ne fut trahie que par la bonté de son cœur ; aussi le nom de Cbâteau-de-la-BelIe est-il resté aux ruines du château qu'elle avait défendu. Ces doux souvenirs de la patrie rafraîchissent le sang sur la terre étrangère.

Le grec même s'était francisé et le poème grec de Nicéphore Gregoras, que Buchon publia le premier, est tout parsemé de mots qui sortent de l'Ile-de- France.

La plupart des chevaliers, en effet, avaient fait venir leur famille ou s'étaient mariés à des Françaises. C'est ce qu'explique Ramon de Muntaner, le chroniqueur catalan qui visita le pays en 1309 : « Toujours, depuis la conquête, les princes de Morée ont pris leurs femmes dans les meilleures familles françaises. Ainsi ont fait les autres nobles et chevaliers établis en Morée qui ne se mariaient qu'à des filles de chevaliers français. Aussi, disait-on, que la plus noble chevalerie du monde était la chevalerie de Morée et l'on parlait là aussi bien français qu'à Paris : E parlavenaxi hell francés com dins en Paris (1).

La Pape Honorius appelait la Morée une Nouvelle France, ainsi qu'on appela plus tard le Canada.

Il n'est pas possible à Pobservateur social de n'être

(1) Chonica del reys d'Arago,

pas frappé de la puissance d'expansion, de la force d'action extérieure qu'avait cette France d'autrefois. C'est le contraire absolument de ce que nous voyons se produire aujourd'hui. La France, comme un astre qui s'éteint, entre peu à peu dans la période glaciaire et perd sa puissance de rayonnement. Nous portions jadis tout au dehors, notre langue, nos idées, nos vins ; aujourd'hui nous recevons tout de l'Allemagne : ses Juifs, sa bière et sa philosophie, les Bamberger et les Reinach, les bocks et Schopenhauer.

On a même le sentiment qu'on se couvre de ridicule en évoquant longuement ces grands souvenirs du Passé. Une nation quelconque qui aurait cette beUe page dans ses annales s'en montrerait fière, elle honorerait l'historien qui la lui a le premier révélée. On a élevé des statues à des Ricard et à des Paul Bert et, à moins que je n'arrive au pouvoir, — ce qui me parait peu probable, malheureusement pour mon pays, que j'essaierai d'affranchir du joug des Juifs, — Buchon n'aura jamais un méchant petit buste à Maneton-Salon, son village natal.

C'est comme cela, que voulez-vous ? Quand un savant d'origine allemande et juive, un Oppert quelconque, émet sous la forme d'un mémoire un petit vent baragouinant quelconque, tous les Français viennent flairer, admirer : « Est-ce fort, hein? » L'Académie vote d'acclamation le grand prix biennal à cet Oppert, qu'il ne faut pas confondre avec le correspondant du Times. Il y a deux Oppert ; tous deux sont Juifs, mais l'un des Oppert est cunéiforme, tandis que l'autre Oppert est simplement de Blowitz...

Ceux mêmes dont les ancêtres ont pris part à ces

238 LA DERNliRB BATAILLE

conquêtes ne 8*7 intéressent en aucune façon. Si on parlait de cette histoire devant les invités de Rothschild ou de Hirsch, ils répondraient en ricanant: « Qu'est-ce que c'est que cela ? Ce n'est pas dans le train du tout... Est-ce qu'Arthur Meyer est dans l'affaire ! »

Ce fut, d'ailleurs, à tous les points de vue, une figure ori ginale que celle d'Alexandre Buchon. Tous les hommes de cette génération étaient vraiment taillés a utrement que nous. Ce grand savant était un mondain passionné, il se plaisait aux conversations de salons, dans la société des femmes et il était chez lui, chez la comtesse Merlin, dont les chocolats furent un moment aussi célèbres que les thés de M™' de Liéven. C'était la nuit, au sortir d'une soirée ou d'un bal, qu'il prenait sur son sommeil le temps d'écrire ces livres graves ; il aimait les civilisations étrangères comme Philarète Chasles, les manuscrits comme Léon Gauti er et Léopold Délisle, le monde comme Mérimée, les dettes comme Dumas père ; il constituait dans ses voyages de merveilleuses bibliothèques et les laissait vendre tous les dix ans pour liquider sa situation. (1)

(1) Le comte Riant qui, pendant toute une vie qui fut très brève mais féconde en travaux, s'est occupé de l'Orient latin, avait une profonde estime pour l'œuvre de Buchon et me disait souvent que le catalogue seul de sa bibliothèque avait été pour lui d'un précieux secours ; il m'avait demandé de retrouver le 3* volume des Recherches sur les établissements français enJUorée qui était terminé, qui figure dans l'inventaire dressé par le notaire et qui a disparu ; j'avais déjà mon opinion faite sur les choses de jugerie et je lui dis : « Si j'ai le droit pour moi, je serai certaine-

SOUVENIBS 239

Eclectique de caractère, quoiqu'il eût combattu la Restauration et qu'il eût été coodamné à la prison, il était lié avec tout ce que l'Europe contenait de personnages illustres; ami du prince Louis qu'il allait voir souvent à Ham et auquel il devait présenter Louis Blanc, il était presque chaque année l'hôte de la reine H ortense à Arenenberg et la princesse, qui peignait fort joliment sur porcelaine, lui offrit même comme souvenir une tasse d'un dessin vraiment charmant: la vue du lac entouré de grands peupliers.

ment condamné; si vous voulez que je m'engage dans cette affaire, cb&rgez-vous de tous les frais.) l^Q comte Riant étaitdécidé à ris* qner Taventure, ce que sa grande fortune lui permettait de faire,^ quand la maladie dont il souflrait le terrassa et Tobligea à se retirer en Suisse où il est moit il y a trois ans, très sincèrement regretté de tous ceux qui avaient pu l'apprécier.

Ce qui m'a le plus frappé dans l'inventaire, c'est la mention de l'engagement au Mont-de-Piété par mon oncle de sa chaîne et de sa montre : Toute une époque est là-dedans. Cet homme de cinquante-six, qui occupait une situation considérable dans la science, qui avait publié d'innombrables volumes, qui avait été inspec» tenr-générai des bibliothèques de France, qui était ami intime de la plupart des ministres, reçu familièrement au Château, mettant sa montre au Mont-de-Piété à la veille de sa mort comme un étudiant... C'est aussi joli que le dernier mot de Dumas. En 1870, il vient s'abattre chez son fils à Puy, épuisé, fini, après un labeur surhumain, il se déshabille pour se coucher et ne plus se relever et il dépose sur la cheminée un louis qui se trouvait dans son gousset. « Qu'on ose dire que je suis prodigue, murmure-t-il doucement, j*avais un louis en quittant Yillers-Cotterets à dix-huit ans, je l*ai toujours. »

Buchon, d'ailleurs, fut très lié avec Dumas et il accompagna un des volumes du romancier : Jeanne d'ArCy dédiée à la princesse Marie, de commentaires développés et de notes qui sont encore très intéressantes à consulter après tout ce qu'on a publié depuis lors. Charles Nodier se chargea de l'introduction. J'aime beaucoup pour nia part ce volume publié par Qosselin en 1843 et qui réunit trois noms inégalement célèbres.

La tasse resta dans ma famille, on la montrait en disant : « Voilà la tasse de la reine Hortense ! » J^eus un jour rinspiration déplorable de prendre cette tasse sous son globe et d'y verser du lait à un chat que j^aimais beaucoup, et le rappel de celte action inconsidérée couronna longtemps la série de reproches que Ton m'adressait: a II a fait ceci, il a fait cela... et enfin il a fait boire son chat dans la tasse de la reine Hortense... »

Ce fut un esprit curieux, je le répète, que celui de Buchon. Il y a dans cette œuvre très variée des pages exquises comme dans le Voyage en Suisse et dans le Voyage en Irlande. En ses lectures à l'Athénée, Buchon fut un des premiers à faire connaître le théâtre anglais à peu près ignoré parmi nous ; il écrivait effectivement l'anglais aussi facilement que le français.

Avant la Grèce, l'Angleterre avait, aux heures premières de la jeunesse, séduit cet esprit prompt à s'enflammer. Trop pauvre pour parcourir l'Angleterre en touriste, Buchon s'était fait professeur de langue française pour l'étudier tout à son aise. C'est dans le comté d'Essex que Philarète Ohasles l'aperçut pour la première fois, et il a raconté les circonstances de celte rencontre assurément imprévue.

a Un jour, écrit-il dans ses Mémoires, vers 1817, je me promenais à pied, seul, dans ces petits sentiers couverts du comté d'Essex que le houblon ombrage de festons et de feuillages, lorsque je me trouvai tout à coup sous une espèce d'arcade en ruines qui surplombait la route ; en levant le front, j'aperçus deux jambes d'hommes pendantes sur moi; c'étaient celles

d'un lecteur niché dans le balcon d'une fenêtre supérieure ; la tète en dedans, les pieds en dehors, il lisait ainsi. Me reconnaissant pour Français à ma démarche et à mon habit : « Bonjour, monsieur, » me dit-il, du haut de son observatoire. J'entrai. Buchon, sousmaltre dans une pension du comté d'Essex, et avec qui je fis connaissance de cette manière, avait une érudition moins pure que vaste et une patience hardie pour déchiffrer les manuscrits ; d'ailleurs, une science énorme, infatigable. Il a beaucoup publié et n'a été d'aucune Académie. »

Sans nous arrêter aux quelques critiques que Philarète Chasles, qui n'est teadre pour personne dans ses Mémoires, ajoute à ses éloges, il nous fautreconnaitre que le croquis qu'il a tracé de l'auteur de Panthéon littéraire, est esquissé d'un trait assez impartial.

Il y eut, d'ailleurs, je l'ai dit, plus d'un point de ressemblance entre Philarète Chasles et Buchon. Tous deux furent violemment attirés vers les civilisations et les littératures étrangères, à une époque où l'on n'avait pas encore ouvert de portes dans la muraille de Chine qui nous séparait de l'univers : tous deux s'intéressèrent à trop de choses pour se concentrer sur une seule. La physionomie de ces curieux, de ces inquiets faciles à l'enthousiasme pour toutes les manifestations de la pensée humaine, gagne d'ordinaire à cette espèce de papillonne intellectuelle plus de relief et de piquant; leur destinée littéraire, leur situation dans le monde savant, serait-il plus exact d'écrire, se ressent de ce goût pour le changement, de cette absence de fixité, de cette tendance à l'éparpillement.

Cet homme de tant d'esprit n'avait qu'une fai-

blesse : il prétendait que les Buchon descendaient de rhistorieo Gomniines et signa longtemps : Buchon- Commines. Je ne vois pas trop, je Tavoue, sur quoi ilpoavait appuyer cette filiation, mais peut-être avait-il des papiers... Sur ces indications, je n'en suis pas moins allé au Louvre rendre visite à Commines que Tymagier contemporain areprésentéagenouillésur son prie-Dieu à côté de sa femme Hélène de Chambes-Mont- Boraux. Je n'ai pas trouvé, à vrai dire, qu'il eût avec nous quelque air de ressemblance, mais sa devise m'a paru bonne : Qui non laborat non manducet.

Dès qu'il eut conquis une situation dans les lettres, mon oncle Buchon fut admirable pour les siens et particulièrement pour ma mère : il lui fit donner des leçons d'anglais et des leçons d'équitation, et pour fortifier sa santé un peu débile, il lui loua une petite maison de campagne et lui acheta même un cheval dont il oublia naturellement de payer la nourriture et qui, en attendant les avances de journaux ou d'éditeurs, était toujours sur le point de mourir de faim. Ce cheval fut le désespoir de ma grand'mère, bonne vieille provinciale, pleine de vénération pour son fils qui recevait chez lui presque autant de ministres et d'ambassadeurs que d'huissiers. Constamment en tète à tête avec ce cheval, la pauvre mère grand écrivait à mon oncle des lettres éperdues sur Tappétit extraordinaire de cet animal. Fidèle à la doctrine des hommes de ce temps qui avaient dans Tavenir une foi mystique comme celle de Napoléon III, mon oncle ne répondait jamais sur ces questions-là; il pensait que cela s'arrangerait...

Qaand ma mère fut revenue à Paris, mon. oncle la fit entrer dans Tatelier de M'"» de Mirbel et bientôt, car, quoique chrétiens nous ne sommes pas plus bêtes que les Juifs dans notre famille, elle devint une miniaturiste de grand talent; elle eut au Salon de 1834 une médaille d'or, pour un beau portrait de jeune femme.

Tous mes amis, d'ailleurs, ont pu voir chez moi ces merveilles d'un art aujourd'hui presque entièrement disparu. Avec quelques souvenirs de ma chère femme ce sont les seules choses matérielles auxquelles je tienne en ce monde. A la veille de l'apparition de la France juive, au moment où je m'attendais à être poursuivi à outrance, saisi et vendu, j'avais préparé une malle pour mettre ces reliques avec quelques livres dédicacés par des amis et envoyer le tout au Vaudreuil, chez Raoul Duval. Après cela, j'aurais livré le bazar à tous les procéduriers instrumenlistcs de la Juiverie et j'aurais été habiter en meublé. J'avoue que j'aurai trouvé la chose assez pittoresque : tous ces flibustiers allemands qui ont dévoré ce pays jusqu'aux moelles, faisant mettre aux enchères la table de travail et les meubles de l'écrivain qui leur avait dit en face : « Vous êtes des voleurs. »

Ce fut chez mon oncle Buchon que ma mère rencontra mon père. Mon père, après avoir été répétiteur dans un collège, était venu à Paris, il avait suivi les cours de l'école des Chartes en travaillant pour Techëner, et il était devenu un paléographe fort habile ; il rendait d'immenses services à Buchon comme secrétaire. Buchon l'estimait beaucoup et ne

tarissait pas d*éloges sur son compte, mais naturellement il ne le payait jamais...

Mon père et ma mère s'aimèrent et firent part à mon oncle de leur désir de se marier. Mon oncle déclara qu'il se chargeait de fournir une dot à sa sœur et d'obtenir pour mon père un emploi considérable qui mît le jeune ménage à son aise. Mon père qui avait un bon sens infini dit à ma mère : a Buchon est un homme charmant, mais qu'il fasse uniquement une chose : puisqu'il est au mieux avec le préfet de la Beine, M. de Rambuteau, et qu'il dîne toutes les semaines chez lui, qu'il demande pour moi une place d'expéditionnaire à 1,200 francs. »

Mon oncle s'exécuta un peu à contre-cœur, car cela l'ennuyait de demander une place aussi minime. Le jeune ménage prit quelques meubles à crédit payables tant par mois; une sœur offrit six petites cuillères en argent ; une autre dans la promenade à pied qui suivit la célébration de mariage, acheta une boîte de couteaux que j'ai vus encore à la maison de longues années après. Un nouveau foyer était fondé...

Je me rappelle d'avoir lu un joli discours de Ooppée à une distribution de prix.

La femme d'un modeste employé de l'état civil, disait le poète, avait eu huit enfants, et à la mort de son mari il lui en restait quatre. La pension était très modique et pourtant il fallait faire vivre ce petit monde-là, tout en conservant une certaine apparence bourgeoise.

Grâce aux soins vigilants et à l'esprit d'ordre et d*économie de la bonne mère, les trois fillettes avaient toujours des robes fraîches et le petit bonhomme était toujours proprement vêtu. Il portait même pour aller au collège un caban d'étoffe écossaise qui lui donnait un petit air cràoe

ce dont la maman était d'autant plus ûère que c'était elle qui avait confectionné le caban. Et la bonne et brave femme, admirable de patience, d'activité, de courage, se levait le matin à cinq heures pour que ses fillettes eussent toujours des collerettes blanches. Souvent à la fin du mois on était gêné ; mais si le repas était maigre, la table avec sa nappe blanche était toujours proprette et on y mettait un petit bouquet pour la fleurir et la parfumer.

J'ai été le témoin de la vie de cette simple et noble amie et c'est parce que j'ai grandi auprès de cette femme que je suis devenu poète, car vous Tavez sans doute deviné, le petit bonhomme c'était moi.

Même du vivant de mon père c'était bien là à peu près l'existence que nous menions chez nous.

Quand on commence avec rien et qu'on n'a, pendant de longues années, qu'un petit traitement de 12 à 1,800 francs, on ne peut tenir une maison, élever deux enfants sans des prodiges d'économie.

Jamais je n'ai vu dépenser à la maison un sou inutilement. Tous les premiers du mois ma mère mettait une pièce de quarante sous dans la poche de mon père pour l'imprévu, au cas où il cassât un carreau, et, la plupart du temps, le matin du jour où l'on devait toucher, elle allait reprendre la pièce avec un geste que je me rappelle, pour qu'on ne restât pas sans un sou à la maison.

Chaque petite emplette, chaque objet qui venait peu à peu compléter Thumble intérieur était l'objet do délibérations préparatoires; on les regardait à la vitrine, dans les galeries de Rivoli avant de se décider; on remettait l'achat à un mois où l'on ne ferait plus de feu. De temps en temps on allait diner sur l'herbe au bois de Boulogne, le dimanche, ou voir mon

parrain à 8aint-01oud,mais c'était tout une affaire et l'on y regardait à deux fois.

La gratification annuelle était escomptée d'avance. Un jour elle manqua et ma mère en eut un gros chagrin. J'entendis bien qu'on parlait de tout cela à voix basse, mais je ne compris pas complètement. Autant qu'il me semble me rappeler, c'était le chef de division, comme il arrive souvent, qui s'était gratifié luimême aux dépens de ses employés. Ce qui est certain c'est que je vis le lendemain un grand trou béant dans la pendule en marbre noir qui est encore dans mon cabinet; on me dit qu'on avait donné le mouvement à réparer, mais l'horloger, j'en suis convaincu, était installé dans la même maison que le Mont-de-Piél6.

La seule dépense de luxe de mon père était d'aller bouquiner en ma compagnie, d'acheter quelques volumes dans la boîte à 5 sols. Parfois, quand l'occasion était tentante, on consultait ma mère et on allait jusqu'à quarante sous pour des ouvrages en plusieurs volumes, mais jamais je n'ai vu pousser un ouvrage à cinq francs. Quelquefois, quand je me souviens de la passion de mon père pour les livres, je me dis : « Pauvre homme! comme il serait content au milieu de tous mes bouquins! »

Tous les détails de cette vie simple, de cette vie volontairement fermée et repliée sur elle-même, sembleront ennuyeux à mes lecteurs distingués; ils i3'écrieront qu'il n'y a pas d'interlopie là-dedans, pas -d'histoires comme on nous en raconte toutes les fois qu'une célébrité de la Juiverie entre en scène. Ces détails cependant auront leur prix pour d'autres ; ainsi

que je le disais tout à l'heure, ils expliquent mon CBuvre et Técho qu'elle a eu.

C'est dans ces impressions d'enfance que j'ai puisé le respect de l'argent honnête et le mépris des gros voleurs juifs, c'est là que j'ai appris à comprendre ce qu'il y a dans une pièce de cent sous, ce que cela représente pour une famille, à me rendre compte de ce qu'il faut que les Rothschild, les Ephrussi, les Camondo, les Erlanger, les Bischoffsheim aient enlevé aux Français de ces pièces de cent sous pour posséder tant de milliards. Je connais ce qu'un nouvel impôt peut causer d*angoisse à la femme du peuple et je hais franchement, d'une haine robuste, ces bandits républicains qui, en pleine paix, en quelques années, ont augmenté les charges du pays de douze cents millions par an.

C'est ainsi que, par un contraste bizarre, j'ai contre moi les chefs du parti conservateur qui devraient m'aimer puisque je défends l'Eglise comme eux et que je suis tout près du cœur d'hommes qui, s'ils s'en rapportaient à ce que dit de moi la Presse juive, devraient me regarder comme un ennemi...

L'aristocratie française, qui semble se réveiller, avait, en ces dernières années, l'admiration de l'or mal acquis; elle était à genoux devant tout Juif allemand qui avait fait un pouff, lancé une entreprise véreuse, ruiné de pauvres diables et qui s'installait dans quelque somptueux hôtel du boulevard Maleshtrbesou des Champs-Elysées. La masse française, au contraire, a le dégoût plus encore que la haine de ces fortunes maudites. Les vrais Français, ceux qui ont été conçus dans d'honnêtes lits, se rappellent

le mal que le père s*est donné pour les élever, la peine qu'ils ont eu eux-mêmes pour gagner leur pain et le pain des leurs en travaillant; ils sentent que je dis vrai, que je traduis ce qui est dans leurs âmes et, quand nous nous trouvons en présence, nous tombons dans les bras les uns des autres et nous comprenons que nous sommes frères...

Le prix de Targent, ce que peut représenter de joie un argent bien gagné, les prodiges qu'accomplissent les bonnes gens avec une somme qui, en d'autres mains, serait gaspillée inutilement... Il y a à Paris des existences admirables sous ce rapport. Je me rappelle une brave femme qui éleva quatorze enfants tous propres, tous bien tenus et débarbouillés dès le matin. Elle faisait des ménages pour suppléer à Tinsufiisance du salaire du mari. Ce salaire, en effet, ne rentrait jamais intact à la maison.

Un jour, par quel hasard je l'ignore, le mari apporte la paye complète. La pauvre femme courtaumarché... et perd l'argent... Jamais je n'ai contemplé de douleur plus poignante de ma vie, je vois encore cette poitrine de femme du peuple secouée par les sanglots sous sa camisole, le désespoir de cette malheureuse mère qui rêvait déjà avec cet argent à des souliers napolitains, à des jupes, à des bas pour toute la marmaille, a C'était fatal, s'écriait-elle, il était dit que la semaine n'arriverait jamais tout entière à la maison! »

— Maman, maman, ne te désole pas, criait une des petites filles, je pilerai des pavés l

La pauvre petite, en effet, avait eu une idée ingénieuse, elle prenait un pavé, le mettait en pous»

si ère et vendait le grès aux voisins pour nettoyer les couteaux. Quand elle avait vendu pour deux sous de grès, elle les portait directement au porteur d'eau pour qu'il montât une voie d'eau et épargnât ainsi à la mère déjà vieille la peine d'aller jusqu'à la fontaine de la rue de Sèvres.

J'entends d'ici comme un coassement énorme. Ce sont des baronnes, toutes sortes de baronnes en an, en eim ou en er, Bechman, Lechmann, Staffmann, Wanheim, Wirweiller ou Zevyller qui se tordent de rire, qui font froufroutter, onduler, frissonner des robes de satin, de dentelles, de crêpe de Chine, des robes couleur aurore, crépuscule ou vieil or. « Comprenez-vous cela, mon cher duc, des gens... ahl... abl... des gens qui comptent par deux sous, hou... hou... Mon mari a fait dernièrement un coup sur les cafés... hé... hé... hé... Accaparement et fausse nouvelle... Le grand jeu I... et cela lui a rapporté cent millions... et me procure en outre l'honneur de vous avoir chez moi. »

Ah I baronne, baronne, si les ouvriers n'étaient pas si lâches, s'ils avaient encore pour la vie le mépris des hommes d'autrefois, nous irions rendre visite à votre mari sans avoir besoin d'une invitation sur vélin... et votre mari, je vous jure, blêmirait s'il nous voyait entrer tout à coup...

Sur le fond de notre intérieur modeste se détache toujours pour moi la figure de mon père. C'était un homme tout à fait supérieur, d'une érudition immense, connaissant presque toutes les langues, un cerveau encyclopédique et vaste. Il avait projeté, sur un plan

tout nouveau, un dictionnaire étymologique de la langue française pour lequel il avait dressé d'innombrables fiches. Un jour, alors qu'il était tout jeune encore, il expliquait son projet à la Bibliothèque qui était en ce temps-là royale. Un de ceux qui assistaient à la conversation lui dit : « Vos idées sont très intéressantes, venez me voir, nous ferons quelque chose ensemble. » Celui qui parlait ainsi était Littrô, alors peu connu du reste.

Mon père n'alla jamais voir Littré. Tout en travaillant pour lui seul, sans nul désir de publicité, il faisait son service au bureau avec une exactitude irréprochable, n'ayant jamais pris un congé de huit jours dans sa vie, adoré de tous, toujours là quand passaient des feuilles de présence inattendues et mettant des excuses aux absents. Une fois en colère il était d'une violence folle et je me rappelle d'un charbonnier qu'il lança par-dessus la rampe de l'escalier, parce qu'il insultait ma mère, mais d'ordinaire il était le plus doux des hommes ce qui, d'ailleurs, lui était facile parce qu'avec sa carrure athlétique il éloignait de tous la pensée de l'attaquer.

Il était pour tout ce qui touche à la délicatesse d'une susceptibilité farouche, presque maladive, il avait toujours peur d'avoir l'air de demander quelque chose ; il aimait son moi parce qu'il le respectait et il cachait ce moi avec un soin jaloux dans la crainte qu'on n'y touchât et qu'il ne fût obligé de le défendre. 11 multiplia les démarches pour faire rapporter l'arrêté qui Je nommait chef de bureau ; un chef de bureau pouvait en efifet être appelé chez Haussmann.

Oe n'était pas toujours gai d'être appelé chez

Haussmànn. La génération présente n'a connu que le bon petit père Haussmànn qui assiste à des dîners chez M"* Marchesi, encourage les cantatrices et lit des yers au dessert ; THaussmann d'autrefois était plus ogre que cela. Comme tous ceux qui accomplissent de grandes choses^ le terrible Séjan de la bâtisse était impérieux et peu tendre pour les chefs de service, il remuait ses employés comme des moellons- Si ce brutal préfet eût dit à mon père ce qu'il disait à beaucoup d'autres, quand il était de mauvaise humeur, mon père l'aurait certainement frappé et il aurait perdu sa place.

La place perdue... Vous voyez le désastre que cela représentait, les pleurs de la pauvre petite femme, le désespoir des enfants... Mon père envisageait ces perspectives d'avance et il demanda à rester souschef.

L'intérieur pour cet homme sans vice avait la poésie qu'il a pour le Flamand ; toute son âme était là, il se rappelait qu'il avait été malheureux et, parfois, nous racontait ce qu'il avait souffert pendant un hiver au moment où il travaillait pour les libraires : tout était gelé dans sa chambre et il se lavait les mains dans la neige; un morceau de verre étant entré dans une main, il avait failli perdre le bras ; il ne pouvait plus rien faire et il avait eu très froid et très faim- Cela lui semblait doux à nous dire devant la cheminée avec un bon pot-au-feu sur la table.

a Les pères, a dit admirablement Blanc de Saint- Bonnet, ont des enfants qui ressemblent au fond de leur pensée. » Malgré mes fautes, malgré les déplorables milieux que j'ai traversés dans ma jeunesse»

252 LA DERNIÂRB BATAILLE

j*ai été mon père pendant quelques années. J'ai eu comme lui, une fois marié» la crainte presque ridicule du foyer démoli, la résolution obstinée de ne rien faire qui pût troubler ceux que j'aimais. Je me disais : « Tu as tes petits cinq cents francs par mois à la Liberté, tu en gagnes autant avec tes autres travaux^ si tu t'engages dans les mêlées, tu perdras tout, tu seras peut-être longtemps à retrouver une situation équivalente, tu ne pourras plus faire avec ta femme ton petit voyage chaque année ; si le loyer n'est pas payé, ta femme qui a une maladie de cœur et qu'un rien émotionne ne dira rien mais souffrira... Reste tranquille. »

On n'est pas libre de ses pensées ; il y a de ces pensées réflexes dont vous êtes irresponsable. J'eus une pensée de ce genre à l'enterrement de ma pauvre femme, à l'église même, au moment où Mgr d'Hulst donnait l'absoute. A travers l'horreur de cette séparation, le poignant souvenir de tant de jours heureux, l'appréhension de -se retrouver seul le soir dans la chambre, je pensais: « Maintenant, nulle considération humaine ne me retient plus; je vais donc enfin pouvoir parler I »

Elle était douce l'existence de ces deux êtres en intime communion, qui ne vivaient que pour eux, qui habitaient dans cet opulent quartier des Tuileries, dans cette atmosphère de richesse et de luxe sans rien envier, en se disant plutôt : « Quel bonheur de n'avoir rien de tout cela ! »

Ma mère s'était identifiée absolument avec la conception que mon père avait de la vie ; el/e avait vu

et entendu chez son frère et chez M"« de Mirbel, les personnages intéressants de Tépoque dont je retrouve le portrait dans ses albums ; elle n'eut aucun regret de tout ce passé, elle renonça complètement à Tart et ses couleurs fines me servirent à colorier des images à un sou.

L'été, ma mère venait reprendre mon père à la musique, puis, après le dîner, on allait aux Tuileries ; on s'asseyait près du grand bassin sur des chaises, les premiers jours du mois, sur des bancs le reste du temps. J'allais rejoindre mes camarades ; on commençait une partie de baguette qui ne finissait qu'à la nuit et je pouvais courir libre à travers l'immense jardin. On renonçait vite, en effet, à poursuivre sérieusement celui qui était censé avoir la baguette, et chacun tirait de son côté.

Que j'ai vu là de beaux couchers de soleil du haut des terrasses, des jeux de lumière sur les grands marronniers, des horizons glorieusement empourprés audessus de la Seine! Qu'elle m'apparaissait magnifique et émouvante cette place de la Concorde que je savais déjà par mon père avoir été le théâtre de si dramatiques événements! lime semble^algré tant d'années écoulées, que je suis encore tout petit en contemplation devant ces splendides paysages urbains qui étaient toute la nature pour moi puisque je ne connaissais pas la campagne. Je me redis les vers de Chateaubriand rappelant à sa sœur les rives de la Dore.

Ëi le soleil si beau

Qui dore La vieille Tour du More.

Quand la nuit venait on re^^agnait le tour des bassins où causaient les parents. La retraite avait passé dans une marche allègre, puis était revenue vers le château dans un roulement brusquement arrêté sous l'horloge. Sous les arbres on entendait, poussé par des voix rudes, le cri ; « On ferme! » Personne ne bougeait ; on se trouvaitbien, l'été, dans cette fraîcheur, on attendait que les gardiens soient sur vous. Alors, on voyait s'ébranler lentement toute une masse confuse qui traînait le pas et qui quittait le jardin à regret. Dans un pêle-mêle humain qui ressemblait à un convoi d'armée en déroute s'avançaient des bourgeois, des ménages ouvriers, des bonnes remorquant un tas d'enfants avec des cerceaux, des petits navires, des ballons... Derrière les derniers militaires qui servaient de rabatteurs, le jardin, rentré peu à peu dans la solitude, prenait soudain avec ses blanches statues je ne sais quel aspect majestueux et sacré : on aurait aimé être l'Empereur pour avoir le droit d'aller se promener là tout seul...

L'hiver, quand le temps n'était pas trop mauvais, nous sortions quand même et nous faisions l'éternel tour par les galeries, le Palais-Royal et les passages. Je vois encore, àl'angle delà rue des Pyramides, avec le petit filet d'eau du bassin, les cailles de la Poissonnerie anglaise, un restaurant fameux de l'époque où mangeait, dit-on, le docteur Veron, quand Sophie n'était pas en verve... Et ce passage Delorme,si morne et si désert maintenant, l'ai-je assez vu alors qu'il était encore animé et vivant 1 Je vivrais cent ans que j'apercevrais toujours dans mes souvenirs l'annonce du Racahout des Arabes et d'une teinture de cheveux

par un Malabar, avec une tête de cire à la vitrine, une tête barbue toute blanche d'un côté, toute noire de l'autre.

Le dimanche, mon père allait souvent causer avec un vieux médecin italien tout à fait bizarre, le corps tout ratatiné enveloppé dans une houppelande à grands ramages, la figure d'un jaune foncé étrange. Il avait eu une existence mystérieuse, il avait été prêtre, puis carbonaro et conspirateur, et il avait dû fuir son pays à la suite d'une condamnation à mort ; il vivait avec sa cuisinière qu'il épousa à son lit de mort ; il avait des pilules qu'on disait merveilleuses et fut un des derniers médecins du duc de Morny qui la décora et lui donna de bons conseils pour la Bourse. Après la mort du duc il voulut continuer à jouer, mais il n'avait plus de tuyaux et il perdit une grande partie de sa fortune qui avait été un moment considérable.

Le docteur était alors venu s'installer dans un immense appartement de la rue Godot de Mauroy, un appartement silencieux et triste, dans une maison sans bruit qui m'a toujours laissé l'impression d'un tombeau ; il ne sortait presque jamais et ne s'occupait que de quelques clients aristocratiques qui n'avaient confiance qu'en lui, et qui l'envoyaient chercher et ramener dans leur voiture.

Pendant que mon père causait avec le docteur dans son cabinet, de la question italienne qui passionnait alors tous les esprits, j'attendais dans un salon magnifiquement meublé, mais à l'ancien style. Aux murs pendaient de vieilles toiles avec des noms écrits audessous sur des cartouches : des Danaé du Titien, des

Amours de l'Albane, des Assomptions du Guide, des batailles de Salvator Rosa, des moines du Dominiquin, des portraits enfumés d'Antonello de Messine. Je n'entendais jamais parler qu'avec admiration de cette collection qui pouvait, disait-on, valoir de quatre à cinq cent mille francs.

La fille du docteur était un peu plus âgée que moi, belle comme le jour, d'une beauté d'Italienne en son printemps, avec un port de déesse ; elle chantait comme un ange et plus tard refusa un brillant engagement à Ventadour ; elle venait me tenir compagnie et m'apportait des dragées dans les boîtes luxueuses que les clients du père envoyaient au jour de l'an.

Le père avait des idées à lui, il prétendait qu'une jeune fille ne doit rien ignorer et il avait appris l'anatomie à ma jeune amie qui me l'expliquait à son tour très ingénument et sans fausse pudeur. Quand nous avions assez causé, elle me montrait ses livres d'étrennes: Les Fastes de Versailles et les Femmes de Shakespeare, Les Femmes de Shakespeare me semblaient ravissantes et je me disais : « Je voudrais bien avoir un beau livre comme ça à moi. » L'autre jour, j'ai trouvé pour cent sous sur les quais un exemplaire un peu piqué, je l'ai acheté en pensant à ma camarade d'autrefois et je l'ai regardé ; c'est très laid !...

La fille du docteur m'avait promis d'attendre pour se marier que je sois grand; elle a épousé un employé d'assurances très chauve, très vilain et très bêle et elle est morte en couches... La collection du docleur fut portée à l'hôtel Drouot après sa mort ; les Titien atteignirent cinquante francs, mais les Albane et les Guide ne purent dépasser vingt-cinq à trente francs.

Mon parrain eut l'Antonello de Messine pour quinze francs, et, dans un mouvement de générosité qui l'honore, il le rendit à la famille. Cette vente est certainement un des événements de ma jeunesse dont j'ai entendu le plus parler à la maison

Un filet de lumière passait par la porte du cabinet du docteur, mon père m'emmenait et nous revenions à travers ce Paris morne du dimanche. Nous traversions, je m'en souviens, la place du marché Saint- Honoré. En ce temps-là le marché se composait de grossières échoppes de bois, qui, toutes noires dans la nuit, avec les rats qui couraient à travers, produisaient sur moi un effet singulier.

Mon père m'expliquait qu'il y avait eu là jadis de verdoyants jardins et que sur cette place s'élevait le célèbre couvent des Jacobins où Richelieu vint souvent causer avec Oampanella ; il évoquait les souvenirs du club des Jacobins, qui s'installa dans le réfectoire du couvent, et me rappelait qu'à peu près en face de notre maison était l'entrée du club sur laquelle on avait placé un écriteau : Manufacture d'armes contreles tyrans, écriteau que Marie- Antoinette allant à l'échafaud regarda quelques secondes avec surprise...

Après avoir grimpé les quatre étages, nous étions heureux d'être chez nous, nous éprouvions cette joie frileuse d'être en famille, dans un chez soi bien clos,devant un feu clair, alors qu'il fait froid au dehors. Vers huit heures, un cri plaintif, étrange qu'on n'entend plus guère aujourd'hui: Lanterne magique!... retentissait parfois dans le silence et, soulevant les rideaux, j'allais regarder l'homme qui jetait ainsi son appel à demi fantastique.

258 LA DEBNiiRB BATAILLE

Cet intérieur commencé ayec rien s'était constitué peu à peu, et ma mémoire me le montre encore très riant, avec le papier vert du salon, les vieilles gravures au mur, les meubles, venus peu a peu. Les flambeaux et les vases de la cheminée étaient le témoignage de la munificence de mon parrain qu on invitait souvent à partager le pot-au-feu avec nous et qui s*acquittait ainsi de Thospitalité reçue.

Lillois comme mon père, et élevé au même collège que lui, mon parrain était un homme excellent ; mais il était dévoré par une ambition effrénée ; il rêvait d'être chef de division et décoré. Il allait à tous les bals de l'Hôtel-de- Ville et faisait la cour aux femmes des chefs influents. C'est ainsi qu'il arriva à être uu moment chef de cabinet du préfet, je ne sais si c^était Berger ou Haussmann. Malheureusement, mon parraiu voulut faire grand pour se montrer digue du préfet et il manda des ouvriers pour clouer des tapis par terre. En entendant clouer toute la journée autour de lui. le préfet dit : « Qu'est-ce que ces geas-là ont donc à clouer ?» On lui répondit : « C'est votre nouveau chef de cabinet. » t Qu'on le flanque à la porte î » s'écria le préfet qui, décidément, devait être Haussmann, et mon infortuné parrain fut remis simple sous-chef, tout en conservant, par faveur spéciale, un traitement de chef de bureau.

Mon parrain changea son fusil d'épaule, et il alla se loger à Saint-Cloud ou plutôt à Villeneuve-rÉtang dans une maison où jamais uu arbre n'avait poussé et où l'on était obligé d'apporter de l'eau pour boire. C'était le voisinage du général Fleury qui l'attirait ; il espérait le rencontrer un jour et avoir roccasion de

lui rendre un service. Il disparaissait pendant quelques mois quand il poursuivait ses projets ambitieux, puis, mon père le rencontrait et lui disait : a Allons ! Jean-Baptiste, manges-tu la soupe avec nous? »

Parfois ma vieille tante venait le soir tricoter des bas de laine pour mon hiver. Quand la soirée se prolongeait un peu, mon père allait prendre un volume tout petit et très gros dans le tiroir d'une étagère qui, un peu cassée et désemparée, n'en a pas moins fini par s'échouer jusqu'à Soisy ; il lisait quelques vers des Châtiments : le Manteau d'abeilles ou VÉgout de Rome.

— Adolphe 1 Adolphe I soyez prudent, s'écriait ma tante qui semblait craindre qu'on n'écoutât a travers les murs.

Au collège. — Une pension aristocratique. — Les amis qui nous quittent. — Trop de lectures. — Mon cousin le missionnaire. — Grandeur et décadence d'un fort en thème. — L'Université et l'éducation religieuse.

Mon père s'était chargé de me former aux bonnes lettres. Il avait acheté quelques antiques livres de classe qui n'étaient pas plus mauvais que ceux d'aujourd'hui, et il m'instruisait le plus souvent en marchant, selon la méthode péripatéticienne ; il n'est guère d'allées des Tuileries où je n'aie décliné Rosa ou conjugué luôj lueis.

Quand le moment parut propice pour me mettre au collège, mon père me montra à un de ses vieux amis qui tenait dans le faubourg Saint-Honoré une pension aristocratique dont les élèves suivaient les cours du lycée Bonaparte. Après m'avoir entendu conjuguer pendant un quart d'heure, cet homme fut littéralement enthousiasmé, et, sur cette seule audition, il offrit à mon père de me prendre chez lui, en demi-pension, nalurellement, sans nulle rétribution et uniquement pour le lustre que j'étais destiné à jeter sur rétablissement.

Quand je rentrais du lycée, ma mère me disait souvent : « Va au-devant de ton père dans la rue de Rivoli. » Et je rencontrais presque toujours mon père à la hauteur de la tour Saint-Jacques, en compagnie de deux employés de ses amis que je considérais avec respect parce qu'ils écrivaient dans les journaux. L'un maigre, le teint bilieux, avec l'air diabolique deMéphistoou dePaganini, étroitement boutonné toujours dans un habit noir, parlait peu. L'autre, le visage rose et frais d'une jeune fille, débordant de santé et de vie, entassait paradoxes sur paradoxes, violences sur violences, outrageant tout haut Badinguet, développant des idées qui alors me semblaient énormes, traitant M. Scribe de scélérat et racontant chaque jour un plan de pièce.

J'écoutais bouche bée, et je disais à mon père : « Voilà un gaillard qui fera du bruit et qui est sûr d'être célèbre un jour, tandis que l'autre... »

— Tu es trop jeune pour comprendre, me répondait mon père, mais l'homme fort des deux est celui qui ne parle pas...

Le fougueux, l'homme d'extériorité était Gabriel Guillemot qui fut un moment un échotier amusant du Figaro. Je Tai revu plus tard, jeune encore, à demi paralysé, s'appuyant sur sa canne et faisant tristement, toujours à la même heure, la même promenade du café Véron au café de la Porte-Montmartre — très étonné de me voir, moi qu'il avait connu grand comme sa canne, le dépasser même dans le journalisme.

Le silencieux, ainsi que l'avait prédit mon père, a fait quelque bruit dans le monde : il s'appelait Henri Rochefort...

Un samedi que j'allais ainsi à la rencontre de mon père, il me dit tout bas avec un peu d'émotion dans la voix :

— Eh bien I quelle place ?

— Second...

Je sens encore la main de mon père trembler dans ma main, tant il était heureux.

Il quitta ses amis et me fit longuement raconter dans les Tuileries comment cela s'était passé.

C'était un succès qui devait faire plaisir à mon père, car la classe contenait près de soixante élèves. En arrivant je m'étais mis modestement dans un coin, car je suis de ceux qui se mettent volontiers dans un coin et qu'on vient y chercher tout de même. Quand on prononça mon nom le second, tout le monde me regarda et le professeur, l'excellent M. Legouez me dit :

— D'où sortez-vous, mon ami? où étiez-vous avant de venir ici.

— J'étais chez nous.

262 LA DERNiâRB BATAILLE

— - Enfin quel était votre professeur ?

— C'était mon père.

Pauvre père ! Les larmes me viennent aux yeux en pensant que j'aurais pu lui causer tant de joie en étant un bon élève et que j'ai fini par en être un si mauvais.

Tout s'en mêla.

La pension où j'étais était installée rue d'Anjou, dans une ancienne petite maison du xvni" siècle, où avaient du se passer de jolies fêtes. C'était ce qu'on appellerait aujourd'hui un établissement tout à fait selected. Un des Rothschild y fut quelque temps pensionnaire, mais il n'y était plus de mon temps.

Il y avait là des gens très bien. Beaucoup de marquis et beaucoup de comtes : Desmousseaux de Givré qui avait une figure charmante avec de longs cheveux d'un blond pâle et qui, devenu officier de cavalerie, est mort d'une chute de cheval, de Belleyme, Fleury, les deux Abeille. Emile était gentil et bon camarade. Albert, avec son visage blanc et sa main moite, avait je ne sais quoi d'efféminé et de fourbe qui me plaisait moins ; il avait l'air d'une grande chatte angora, il s'allongeait et se repliait sur lui-même avec des mouvements onduleux de félin. Déjà rhétoricien, il était placé juste derrière moi ; sa grande joie était de ui'enfoncer des plumes dans le cou. Il faisait cela eu s'étirant comme les félins et, quand on se retournait et qu'on voulait répondre, on ne trouvait plus qu'un écolier penché sur son devoir et qui vous regardait d'un air étonné. Il parait qu'il est entré dans les ambassades et que, toujours prêt à expirer, il a, avec la vitalité propre aux chats, traversé la vie do

plaisir sans y laisser sa peau et que pour cette raison on Ta surnommé Trompe-la-Mort...

De tout ce petit groupe, il n'est pas sorti d'homme de valeur. Le mieux posé à Paris maintenant, c'est Fouret, un des directeurs delà maison Hachette, que tout le monde aimait et estimait jusqu^au moment où, par une servile complaisance pour les Rothschild, il a défendu la vente de la France Juive dans les gares, tandis qu'il y laissait vendre des pornographies (1).

Le seul de mes camarades avec lequel j'ai eu plus tard des relations suivies, était un homme admirablement doué et qui aurait pu prétendre à tout, mais malheureusement juponniste et que Vodor di femina a perdu. C'est lui qui m'a prêté le premier louis que j'ai emprunté et c'est à lui que j'ai prêté le premier louis que j'ai pu prêter. C'était, il m'en souvient, pour acheter un bouquet à sa dernière maîtresse...

Gaston de X*** est mort très jeune de la poitrine et sa fin a été tout à fait chrétienne. C*est une grande grâce que Dieu m'a faite d'aider toujours, même avant d'être chrétien, mes amis à bien finir, et je les ai presque tous trouvés très braves à cette heure, regardant bien la Mort en face.

L'ami dont je vous parle avait fait une excellente première communion et il avait conservé un souvenir profond de l'abbé Bossuet, qui dirigeait alors le caté-

(1) U convient de féliciter le baron Tristan Lambert qui, dans les réunions d'actionnaires du chemin de fer de Lyon et du Nord, a énergiquement protesté contre ces mesures iniques devant Noblemaire et Rothschild qui n'étaient pas contents.

chisme; il désirait se confesser, mais ne voulait pas se confesser à un autre qu'à Tabbé Bossuet.

Je dis à Gaston : « Je vais te chercher ton homm e, où est-il ?» — Il était autrefois à la Madeleine, mais maintenant je ne sais plus où il est.

Je me rappelle qu'il faisait ce jour-là un temps abominable; la neige tombait à flots. Je ne sais pourquoi je n'ai jamais eu de succès dans les paroisses riches. Je me disputai avec le sacristain et je battis en retraite en me disant : « Dans ces endroits-là ils ne sont pas engageants pour les sacrements. »

On m'apprit néanmoins que l'abbé Bossuet était curé de Saint-Louis en rile; je m'y transportai. Le curé se mettait à table, il avait du monde à dîner ; il se leva tout de suite, quitta ses convives et, sans perdre un instant, ce vieillard vint avec moi à l'extrémité de Paris pour consoler les derniers moments d'un être qu'il n'avait pas rencontré depuis vingt ans et dont le nom même ne lui rappelait rien de bien précis. Je trouvai cela très touchant.

Le soir je revis mon ami. Son visage exprimait une sérénité presque joyeuse ; je le quittai vers minuit, et, uneheureaprès, j'entendis trois coups espacés frap pés dans ma muraille. Tous ceux qui m'ont aimé, à quelque distance qu'ils soient de moi, me font ainsi leurs adieux en partant pour le grand voyage : c'est un bruit particulier et qui ne ressemble à aucun autre; il a je ne sais quoi de solennel sans être effrayant et fait vibrer quelque chose en moi; je ne m'y trompe jamais et je me dis : « Je vais apprendre la nouvelle d'une mort demain. »

Mais revenons à ma petite pension. J'eus là un moment d'éclat, bien fugitif d'ailleurs, en répondant à Emile Abeille, qui me parlait en classe de sortir à quatre : « Nous aussi nous sortons à quatre ! » Nous ne nous étions pas compris : Sortir à quatre, pour moi, c'était sortir avec mon père, ma mère et ma sœur; pour lui, sortir à quatre, c'était sortir à quatre chevaux.

Je mentirais cependant en disant que j'ai souffert beaucoup dans ce milieu si différent de notre pauvre petit intérieur. Je ne suis pas un Jacobin, c'est-à-dire que l'envie ne figure pas parmi mes vices, qui sont nombreux ; je ne jalouse pas ceux qui ont plus que moi, et volontiers je dirai avec Veuillot : « Je voudrais rétablir l'aristocratie et n'en être point. » La haute vie n'éveille chez moi ni le sentiment de haine qu'elle inspire à certains Républicains, furieux de ne pas en faire partie, ni le frénétique besoin d'y entrer quand même, fût-ce à force de platitudes, qui est le trait dominant du Juif. J'aimerais mieux vivre dans une brasserie où je pourrais parler librement, que dans un salon, si je devais y être gêné pour exprimer mon opinion, mais je trouve que les salons avaient du bon, alors qu'ils n'étaient pas devenus le réceptacle de tous les escrocs et de tous les voleurs de la Finance hébraïque.

f, Ce qui domine chez moi, c'est le désir de ne pas être opprimé ; or, j'étais opprimé bien légèrement, il est vrai, dans cette pension, où j'étais enfermé entre deux classes, et je ne demandai qu'à m'en aller.

Mon père fut encore là bon jusqu'à la faiblesse. On m'avait puni injustement. Je refusai de faire ma pu-

nition et j'en appelai à mon père, qui me donna raison... Ce fut en vain que l'instituteur, qui voyait avec chagrin s'éloigner le seul élève qui honorât rétablissement, multiplia les objurgations, en vain qu'il dit à mon père : « Je ne puis pas cependant faire capituler la discipline devant ce gamin. »

Mon père, qui ne cherchait en toute chose que la justice, lui répondit : « Tout ce que tu dis est parfaitement sensé, mais que veux-tu ? le maître à tort, mon fils a le droit pour lui. »

Une fois débarrassé de ce joug peu rude, je fus presque indépendant, et le lycée ne représenta plus qu'une corvée de quelques heures pour moi.

La lecture absorba tout mon temps. Le médecin italien apprenait Tanatomie à sa fille, mon père avait pour principe qu'un jeune homme peut tout lire, et je lus tout ce qu'il est possible de lire.

Joignez à cela l'absence de toute pratique religieuse. On m'avait fait faire ma première communion, mais voilà tout. Le seul prêtre qui entrât parfois i\ la maison était cet abbé Cambier-Drumont dont j'ai esquissé jadis la touchante physionomie, et dont Mgr Perraud a écrit la biographie. Brillant élève de rÉcole normale, il n'avait qu'à tendre la main pour cueillir tous les fruits du succès : il renonça à tout i)0\ir se consacrer au Seigneur; puis, apiès un court séjour à l'Oratoire, dont il fut un des premiers membres, il eut soif de sacrifice et entra au séminaire des Missions étrangères.

Gamin déjà perverti, expert en ces saillies de Gavroche parisien qui ont l'aigreur des fruits verts, je ne trouvais que des risées pour ce visiteur et je

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me livrais devant lui à ces plaisanteries idiotes, à ces plaisanteries à la Renan, qui sont bien coupables sans doute sur les lèvres d'un enfant, mais qui sont effroyables dans la bouche édentée d'un vieillard déjà entré à moitié dans la mort.

Le prêtre me répondait toujours doucement, car cet homme intrépide avait une allure timide; mais, quand je le vis pour la dernière fois, c'est avec un accent très ferme et presque avec un air d'autorité qu'il me dit, sur le seuil de la porte : « Je vais partir, mon cousin, et ne reviendrai peut-être pas; mais je prierai pour vous là-bas et vous redeviendrez chrétien. A

Il fit naufrage deux ou trois fois; il fut captif et mourut au fond d'une jonque en Chine, en joignant les mains et en murmurant : « Inmanus tuas, Domine, commendo spiritum meum. » Sans doute il a tenu parole et il a prié pour moi...

Ma gloire, comme futur lauréat de concours, ne dura qu'une année. En troisième, où je commençais à faire des vers français assez nombreux pour remplir des malles entières, j'étais déjà dans les traînards. On crut que le changement d'air me ferait du bien : on me dépota et on m'envoya à Charlemagne, dont je pouvais suivre les classes en allant déjeuner et faire mes devoirs dans le cabinet de mon père, à THôtelde- Ville. Je fus dès lors dans les derniers, sans pouvoir m 'expliquer très bien pourquoi. Pour le thème grec, j'étais peu solide; mais, passionné pour la poésie, imprégné déjà de la lectura des chefs-d'œuvre de Tcsprit humain, j'ai fait certainement des discours

français avec lesquels j'étais régulièrement placé dernier, et qui étaient supérieurs à ceux de mes camarades qui obtenaient les premières places.

Au collège, comme dans la vie, tout dépend du classement initial; ou plutôt, on n'est jugé qu'une fois, et après cela on est classé. Si certains titulaires de la médaille d'honneur s'avisaient d'exposer sous le nom d'un artiste qui envoie depuis vingt ans au Salon sans avoir jamais eu de récompense, l'œuvre de l'artiste célèbre n'obtiendrait même pas une mention honorable.

C'est précisément cette ressemblance du collège avec la vie qui constitue le seul bon côté de l'Université. On y apprend à vivre avec ses semblables, à recevoir les pensums dignement, sans sourciller; à se faire, comme dans la vie, une moyenne de probabilités, et à tabler sur le hasard ou sur un pressentiment, une inspiration. Sur cinquante élèves que contenaient les classes autrefois, il y en avait six ou sept interrogés chaque jour, au petit bonheur, sans suivre aucun ordre, ce qui aurait rendu la défense trop facile. Une fois votre tour passé, vous pouviez rester quelque temps sans ouvrir un auteur, à moins que vous n'eussiez la malheureuse idée d'attirer l'attention sur vous. J'ai vu des externes qui avaient un don pour deviner le jour où le sort tombait sur eux, et qui étaient toujours prêts : c'étaient des êtres de pressentiment.

C'est bien la vie : l'enfant est absolument livré à lui-même. Dans les établissements religieux, le maître est un conseil^^r, un directeur, un anû; il devine les crises intérieures que traverse la jeune

âme qui lui est confiée. Un homme de la valeur intellectuelle et de la haute situation du Père Du Lac renonce à tout pour s'occuper pendant toute une semaine, en dehors des classes, d'un élève qui ne va pas; qui ne donne pas ce qu'il peut donner; il aura 'des téte-à-téte d'une heure avec lui ; il s'informera de tout ce qui l'intéresse.

Il ne peut évidemment en être de même du professeur laïque. J'ai eu pour maîtres deux académiciens d'aujourd'hui, Camille Rousset et Boissier, et j'en ai gardé le meilleur souvenir, quoique Boissier m'ait souvent cinglé bien vigoureusement. Tl devinait ma joie, ce diable d'homme, au moment précis où le tapin tenait déjà les baguettes levées sur son tambour, et il me flanquait trois cents vers avec l'air ironique, le sourire allusionniste qui annonçait déjà le futur professeur au Collège de France. Il s'essayait sur nous; il parlait de César, de Cicéron, du Rubicon, avec un air qui signifiait : « Vous comprenez bien que je veux parler de Badinguet et du coup d'État. »

Pauvre Badinguet I inoffensif tyran I Tout le monde s'en prenait à lui.

Aurait-on pu demander raisonnablement à des hommes qui avaient une œuvre à faire, la sollicitude, l'attention de tous les instants, la tendresse du maître religieux. J'imagine que si les cinquante élèves de sa classe fussent venus pleurer dans le sein de M. Rousset et lui demander conseil parce qu'ils avaient du vague à l'àme, il les aurait envoyés promener en leur disant : « Que diable I volis êtes bien gentils; mais à ce train-là, je ne finirai jamais mon Histoire de Louvois. »

270 LA DERNIÈRE BATAILLB

Entrée dans la vie. — A rH6tel-de-Ville. — La peur de la Tîe. — Les heures de crise. — L'existence de bureau. — La vie indépendante. — Le Moniteur du bâtiment. — Un organisateur de concerts. — Giacomelli et la Presse théâtrale. — Les serpents à sonates. — Le lied de Wilhera. — Pick de Tlsère. — Les dimanches d'Henri Lasserre. — Un livre consolateur. — La Chronique illustrée. — A la brasserie de Fleurus. — La Liberté. — Le 123 de la rue .Montmartre. — Emile de Oirardin. — Comment on fait un journal. — Le petit Ebsteia. — Les articles à Trois sous la ligne.

L'entrée dans la vie fut dure pour moi. Mon père nous manquait à l'heure où il eût été le plus nécessaire, il fallait gagner quelque chose de suite ; on m'acheta un manuel de baccalauréat en me disant de me préparer moi-même et à dix-sept ans, quand j'eus jnon diplôme, on me fit entrer a l'Hôtel-de-Ville où je fus excessivement malheureux. La situation était très supportable; avec les souvenirs qu'avait laissés mon père, je n'avais qu'à suivre les conseils du poète :

A faire de chemin mon tout petit bonhomme.

Que voulez- vous ? L'idée de rester éternellement dans une administration me donnait le spleen. Je trouvais épouvantable cette obligation de venir à une heure fixe, et les minutes me semblaient des siècles.

Je serais mort d'ennui sans le voisinage de Martinet. Fils du célèbre graveur, membre de Tlnstitut, Martinet ne semblait pas plus fait que moi j^our être

un bureaucrate ; c'était un fort gaillard, jovial, expansif, chantant tout le répertoire de TOpéra avec une magnifique voix de ténor. Nous commençâmes, je m'en souviens, par échanger des coups; je lisais naturellement au lieu de travailler, et un jour je laissai François le Champi ouvert sur une table, et en rentrant je ne le retrouvai plus. Martinet me dit : « Le chef est venu, il n'était pas content et il a confisqué le bouquin. » Je voulais aller redemander le volume, on me retint; je me doutais de quelque chose. Je regardai dans le pupitre de Martinet où je trouvai mon François le Champi, Je lui dis des injures, il s'élança sur moi, on nous sépara et Martinet fit du café... Jamais on n'a fait du café comme Martinet, on venait en prendre des annexes les plus lointains, de l'Assistance publique et de l'Octroi.

C'était vraiment un aimable et amusant garçon. Désespérant d'arriver à temps pour la feuille de présence, il s'était logé rue de Rivoli, en face de l'Hôtelde- Ville. A dix heures cinq, on voyait se dresser sur un balcon du sixième étage un homme à demi-nu qui expliquait par gestes qu'il s'h abillait à la hâte ; parfois une ombre en peignoir apparaissait derrière lui et semblait attester la sincérité de ces intentions. A dix heures quinze, Martinet, un peu plus vêtu, se montrait pour rassurer les amis ; à dix heures vingt les camarades se livraient à une mimique éloquente pour déclarer qu'on ne pouvait plus attendre et le garçon de bureau, levant sa feuille en l'air, annonçait qu'il partait.

Aux fenêtres, tous les emplo yés suivaient avec un intérêt poignant toutes les phases de ce drame, et

272 LA. DERNIÂRE BATAILLE

les paris s'engageaient sur la question de savoir si, cette fois, Martinet arriverait ou n'arriverait pas.

Après un moment d'anxiété, la porte s'ouvrait avec fracas et Martinet entrait, haletant, tout déboutonné, et disait en signant :

— Voilà ce que c'est que de demeurer près de son administration, on se fie à cela et Ton arrive en retard; le plus sage est d'habiter très lt)in...

J'avais loué une petite chambre au sixième, dans notre maison, et j'aipassé, certes, là, les plus mauvaises heures de ma vie.

Le long du toit, régnait une étroite bande de plomb par où grimpaient les couvreurs, j'enjambais ma fenêtre et j'allais me promener là, sans comprendre comment je ne me suis pas heurté aux bosses de zing de cette gouttière atout instant raccommodée et commeutjen'ai pas roulé cent fois sur la chaussée. Je penchais la tète pour voir en bas, discerner le pavé et retenais en même temps mon corps en arrière, partagé entre une sorte d'attraction vers l'abîme et l'instinct de la conservation. Je me disais parfois : « Aujourd'hui je vais prolonger encore le demi-cercle et voir un peu plus le pavé... »

Quand je pense à cela dans mon lit, j'ai un sursaut d'épouvante et je me jette en arrière ; moi qui n'ai le vertige nulle part, j'ai le vertige d'en bas en passant devant cette maison dont je n'ose pas regarder le toit. J'ai comme lasensation du bond que j'aurais fait dans l'espace, si Dieu ne m'avait pas protégé et si je n'avais pas eu quelque chose à accomplir.

Qu'est-ce qui m'attirait là? Je n'en sais rien. Était-

ce le désir seulement de regarder toutes ces maisons, ces effets de toit la nuit, qui sont d'ailleurs tout à fait pittoresques, et, le jour, d'apercevoir les arbres lointains des Tuileries, d'où parfois arrivaient des échos de musique militaire, et sur lesquels floltnit, en été, comme une poussière d'or. Il me semble plutôt que cet espace béant était pour moi l'image de la vie elle-même, de la vie que j'interrogeais, dont j'avais peur, et au fond de laquelle je voulais regarder. Je n'ai pas eu une seconde fois la tentation, l'idée, la velléité même de me tuer, mais je pensais toujours à ceci: « A quoi tient la vie? Comme c'est peu de chose ! » et peut-être aussi : « Comme il serait doux de finir tout de suite avant d'avoir commencé 1 »

Je rentrais par la fenêtre de ma chambrette, tout découragé par cet entassement de maisons et je me disais: « Comment comptes-tu entrer dans ce Paris, t'y faire une place dans la littérature, toi qui n'as rien, pas un sou en poche, pas de relations, pas de protections, pas de talent... rien, rien, rien... »

C'était un rêve insensé en effet. Aujourd'hui le premier venu peut s'introduire dans la presse par le reportage, s'y faire rapidement une place s'il est intelligent et actif, mais, en ce temps-là, une situation dans un journal était une véritable fonction publique, un emploi auquel on n'arrivait que difficilement. Publier un livre, avoir un éditeur, était le fait seulement de quelques hommes tous connus et peu nombreux.

Je ne pouvais pas rester chez moi. Quand j'avais dîné dans un de ces affreux restaurants du Palais- Royal où l'on donnait pour dix-huit sous des nourritures chimériques qui avaient l'air de quelque chose

et qui ne tenaient pas au corps, je m'en allais le long des quais, toujours devant moi, jusqu'au pont de Sèvres et je revenais par Saint-Oloud, heureux d'avoir vu des lumières de ponts sur l'eau, des jardins de villas parfumées, des champs et des arbres prenant dans la nuit des formes bizarres.

Il était trop tard pour me coucher, j'allais flâner aux Halles et j'achetais des fleurs qui sont merveilleuses à cette heure matinale quand le voyage à travers Paris ne les a pas flétries. J'avais une jolie voisine, employée dans un magasin de modes, dont la fenêtre donnait sur la même gouttière que moi et je déposais ces fleurs sur sa fenêtre. A son réveil elle était stupéfaite et ne pouvait comprendre d'où ces fleurs venaient.

Quand il me restait vingt sous je les donnais à un commissionnaire pour porter à mon sous-chef une lettre dans laquelle je lui disais que j'étais retenu par une cérémonie de famille et que je le priais d'excuser mon absence.

La vérité m'oblige à dire qu'on ne m'accablait pas de besogne. Une circonstance fortuite, tout en attirant sur moi la réprobation de mes chefs, avait contribué à me rendre le travail bien peu pénible. Je faisais des expéditions et des ampliations pour des autorisations d'ouvrir des carrières et des champignonnières et cela se terminait par la formule : « Approuvé : le sénateurpréfet de la Seine. » Le sénateur-préfet n'avait plus qu'à signer.

Je fus mal inspiré un jour par le sentiment des proportions et je mis a le sénateur-préfet » tout en bas de la page; il y avait juste la place pour une

signature microscopique comme celle de Girardin. On introduit mon affaire dans un beau portefeuille et le chef de service, qui justement était appelé chez le préfet, emporta le tout. Quand le sénateur-préfet voulut tracer son paraphe hautain au bas du morceau il ne trouva pas la place et il eût vite fait de jeter le papier au nez du directeur en lui disant : « J. F. où voulez- vous que je signe? »

Le directeur se précipita chez le chef de section qui s'élança chez le chef de bureau et la tempête finit par arriver jusqu'à moi. On comprit à mes réponses que Tadministration n'aurait jamais à compter sur mes services, mais le souvenir de mon père était si vivant encore parmi tous ceux qui l'avaient connu qu'on ne me renvoya pas ; on se contenta de me dire : « Ne faites rien, voilà tout ce qu'on vous demande. » a D'ailleurs, ajouta sans amertume le chef du personnel, vous ne devez pas avoir le temps de travailler beaucoup, car je vois par les feuilles de présence que vous êtes à chaque instant retenu par des cérémonies de famille... Vous avez donc une famille bien nombreuse? »

De temps en temps une terreur traversait Tesprit de mes supérieurs, le chef entr'ouvrait la porte du bureau et disait anxieux :

— M. Drumont ne fait rien, n'est-ce pas?

— Oh! non, monsieur, après un petit somme il est allé faire un tour dans l'administration...

Je passais effectivement une partie de mon temps à errer dans l'Hôtel-de-Ville, j'affectionnais particulièrement la galerie des Fêtes où j'admirais les peintures vraiment décoratives et gaies à l'œil de Oabanel, de

Français et de Paul Flandrin. Je rencontrais là des jeunes gens qui déambulaient comme moi ou qui allaient fumer des cigarettes dans des coins obscurs. Pendant ce temps-là des employés qui avaient la vocation de l'administration travaillaient, restaient à leur place de 10 heures et demie à 4 heures et demie, s'interrompant à peine pour déjeuner sur le pouce. Je me disais: « Si jamais je suis ministre je mettrai de Tordre dans tout cela. Je ne supporterai pas dans mes bureaux un seul employé faisant de la littérature; je payerai un an d'appointements à l'employé qui se trouvera dans ce cas, ce qui lui donnera un peu de loisir pour préparer quelque œuvre, mais je le mettrai à la porte sans hésiter... »

L'employé-homme de lettres est à la fois la plaie de l'administration et de la littérature ; il ne donnera jamais une note personnelle et indépendante et il fait une concurrence déloyale aux écrivains de profession qui ont à se préoccuper du pain quotidien.

Mon seul mérite est de savoir prendre résolument mon parti à de certains moments. A la fin d'un mois je touchai mes cent francs et je ne reparus plus... Si la Providence continue à bénir mes travaux vous lirez un jour à VOfftciel cette mention : « Restitution anonyme à FElat : 550 francs. » C'est moi qui rendrai à FEtat Targent que j'ai reçu indûment, car certainement en six mois je n'ai pas produit pour plus de cinquante francs de travail effectif.

Le hasard vous sert souvent. J'avais pour voisin, à mon sixième, un homme jeune encore qui s'occu-

pait exclusivement de journalisme : c'était Alfred d'Aunay, mais Alfred d'Aunay svelte et mince, Alfred d'Aunay plein de" candeur. Il avait fondé un journal, le Moniteur du Bâtiment, qui s'imprimait justement derrière THôtel-de-Ville, sur les marches de Saint- Gervais ; il m'emmenait à l'atelier le jour oii il faisait le journal, et je humais avec délices Todeur de l'encre d'imprimerie, je regardais avec respect ces caractères qui permettaient d'exprimer sa pensée et de la communiquer aux autres.

Dans le Moniteur du Bâtiment dont Alfred d'Aunay m'ouvrit les colonnes, les pensées que je pouvais communiquer aux foules étaient d'un ordre forcément restreint et se bornaient à des appréciations sur le fer forgé, qui avait déjà des tendances artistiques. J'avais espéré que d'Aunay céderait à mes instances et consentirait à publier quelques vers, mais il s'y refusa obstinément.

Pour paiement, d'Aunay me donnait à recouvrer des quittances d'abonnement récalcitrantes, et je partais dès l'aube pour trouver au gîte les entrepreneurs et les maîtres-maçons : quelques-uns payaient, d'autres refusaient, demandaient du temps ; certains offraient le vin blanc.

Le Moniteur du Bâtiment n'eut qu'une durée éphémère, et je connus des heures douloureuses.

Quand les Français, commandés par le maréchal de Richelieu, eurent enlevé Port-Mahon, lajrfille réputée imprenable, ils voulurent se rendre (^mpte de la façon dont ils l'avaient prise : ils essayèrent, par passe-temps, de se hisser de nouveau du dehors sur des murailles qu'ils avaient escaladées sous le feu de

rennemi, alors qu'elles étaient garnies de canons ; ils ne purent y parvenir.

Il en est un peu ainsi de la vie, et de la vie littéraire surtout. On se demande parfois comment on a pu faire pour résister, pour durer, pour avancer, pour tirer de sa cervelle tous les articles qu'on en a tirés et pour s'instruire en même temps. C'est la vie, encore une fois : poussant, poussé, on arrive quand môme quand on doit arriver.

Bien entendu, je n'ai pas l'intention de raconter ma jeunesse. Par cet été torride et coupé d'orages incessants, il est difficile d'apporter aux problèmes sociaux l'attention qu'il faudrait; je m'amuse à crayonner quelques lignes dans mon jardin, en regardant mes roses; mais je ne veux pas vous ennuyer outre mesure. Je peindrai peut-être quelque jour tous les personnages illustres ou grotesques que j'ai î'cncontrcs sur le pavé de Paris, mais je ferai cela seulement si, par malheur, je deviens vieux, après in'étre retiré dans une ville paisible, une ville de 13i-etague que je vois déjà.

Tous mes souvenirs me reviennent avec des visions de maisons. J'aperçois toujours, dans une maison de la rue Richer, avec un commissionnaire en marchandise et un emballeur dans la cour, l'escalier un peu sombre que je montais pour aller à la Presse théâtrale.

Le directeur de la Presse théâtrale, Giacomelli, dont le nom est à peu près inconnu de la génération actuelle, était un homme surprenant qui, pendant vingt ans, organisa à Paris des centaines de concerts par hiver; il était le chef avoué de ces êtres funestes

que Léon Rossignol appelait « des serpents à sonates » . Ce fut lui qui organisa les concerts Wagner, qui lança la Patti, Tamberlick et la plupart des prima donna des Italiens.

En cas d'urgence, on n'avait qu'un signe à faire à cet homme terrible pour qu'il mit sur pied, en une heure, une armée de pianistes, de violonistes, de violoncellistes, de harpistes, de trombones. Tout cela se ruait chez Pleyel et chez Érard, sûr d'y trouver des gens venus avec des billets de parquet, de stalle, de pourtour ; on applaudissait, et quelques jours après, des mères singulières venaient, avec leur fille, remercier Giacomelli d'avoir assuré l'avenir de leur enfant.

Oe fut à la Presse théâtrale que débutèrent Rochefort, Guillemot, Gasparini, La Pommeraye, et bien d'autres que j'oublie. Giacomelli donnait généreusement deux francs la colonne à ses rédacteurs, seulement on ne payait pas l'été...

Je remonte aussi bien souvent, en rêve, l'escalier d'un hôtel meublé de la rue de Provence, et je me trouve en présence d'un Allemand blond-filasse qui s'appelait Wilhem ; il était d'une taille gigantesque, long, long comme un violoncelle qui serait tout en manche; il avait une femme dont les yeux étaient en faïence, une femme toute petite, toute fluette, toujours trottinante comme une souris; le matin, quand j'arrivais, ils buvaient du thé accompagné d'immenses beurrées et, en mangeant, ils se regardaient avec amour.

Giacomelli m'avait dit un jour : « Je veux faire quelque chose pour vous. Je connais un musicien

allemand qui a un lied à traduire en vers français; il vous donnera bien soixante francs our ce travail. »

Oh! ce lied!

J'ai monté cet escalier au moins vingt fois, et je n'ai jamais désiré soixante francs comme j'ai désiré ceux-là.

II s'agissait d'une hirondelle qui arrivait en pleiu hiver.

J'apportais le morceau et ce Wilhem, qui ne se départissait jamais d'une douceur an gélique, médisait:

— Ce n'est pas cela tout à fait... Il y a dans le texte « la gentille petite hirondelle » ; vous vous rendez bien compte?... Gentille... L'hirondelle est gentille... La musique exprime cela, n'est-ce pas, Mina?

— Oh! oui, mon ami, la musique exprime cela! Je remportais mon œuvre, et je revenais le lendemain.

— Tout y est, maintenant!

— Et la neige? Vous comprenez bien... l'hirondelle s'est trompée de route; elle croit trouver du soleil, elle arrive par un temps de neige. La musique exprime cela, n'est-ce pas, Mina?

Je finis par renoncer et par laisser cet homme avec son lied.

Je me revois encore très triste dans la rue de Belleville, ayant sous le bras un énorme registre recouvert d'une toile cirée noire.

11 existait en ce temps-là un éditeur d'une extravagante fantaisie, sachant à peine lire et écrire et aimant, par une sorte d'inslinct, non les lettres, mais la figure des lettrés. Monselet, Fernand Des-

noyers, le légendaire auteur de Bras noir, Armand Lebailly, un poète mort tout jeune, avaient élu domicile chez lui, et il est resté de leur collaboration un volume extraordinaire dont nous sommes cinq ou six tout au plus à posséder un exemplaire : Une journée dePick de V Isère.

En dehors des poètes qui lui coûtaient, Pick avait deux ou trois volumes qui lui rapportaient beaucoup : le Code Napoléon expliqué, VHistoire de France racontée au Prince impérial, que d'innombrables commisvoyageurs, dressés et disciplinés par lui, vendaient par centaines de milliers dans toute la France. Cet éditeur me tint un jour ce propos fort sensé :

— Vous cultivez la littérature, c'est fort bien, mais vous mourez de faim. A quoi vous sert votre intelligence? Voyez mes commis-voyageurs; ils savent à peine ce qu'on apprend à l'école mutuelle et quelquesuns, en travaillant trois ou quatre heures, gagnent, 1res honorablement somme toute, cinquante francs par jour. Faites comme eux, et quand vous aurez le pain assuré, vous aurez tout le loisir d'écrire ce qu'il vous plaira.

Ce raisonnement était irréfutable. Pick m'offrit à m'enseigner comment on s'y prenait, et le lendemain matin il sortait avec moi et se précipitait dans la première boutique qu'il rencontrait. C'était un cabaret. D'un geste, Pick repoussa les buveurs et écarta les verres alignés sur le comptoir, pour haranguer plus à son aise le cabaretier.

— Bonjour et bonsoir I... Je suis Pick de l'Isère... je vous apporte le Code Napoléon... un splendide volume... avec reliure dorée... Les cinq Codes... Napo-

léon... Mon père était un soldat de la Grande-Armé^^

Il regardait les assistants en parlant et roulait de^ yeux blancs en faisant des gestes incohérents... L'homme souscrivait, signait sur l'immense registre et voulait à toute force payer d'avance quoiqu'il n'eût rien vu, quoiqu'on lui dit qu'on ferait passer chez lui ; les clients l'imitaient...

Pick entra chez un faïencier, chez un épicier, c'était la même chose ; au bout d'une heure, il avait de Targent plein ses poches.

— Voulez-vous essayer d'un autre quartier? me dit-il, en hélant un fiacre. Cocher, à Belleville I

A Belleville, Pick s'élança dans le petit kiosque du surveillant de la station, m'entraîna avec lui quoiqu'on ne pût pas tenir trois là-dedans et fit signer ce malheureux. Puis il remonta en voiture en me disant: a Vous voyez que ce n'est pas difficile I Servez-vous de votre intelligence ! »

J'eus comme un vertige quand je me trouvais tout seul; je me rappelai bien les mots, mais je sentais que le sorcier avait emporté le charme qui les faisait réussir. «Enfin, pensais-je, il faut essayer.» J'entrais chez un boucher, et je lui dis : « Monsieur, je viens vous proposer le Code Napoléon... c'est un livre qui pourra vous être utile dans le commerce et qui n'est vraiment pas cher. » Tout cela était parfaitement vrai.

Le boucher me regarda et me répondit : « Merci, monsieur, c'est inutile. » J'insistai ; il me montra les ménagères qui attendaient qu'on leur distribuât le gîte à la noix ou la côtelette de veau et qui indiquaient le mprci au qu'elles préféraient.

Je franchis ensuite la porte d'une mercière dont la petite sonnette rendit un son fêlé et grêle et la bonne dame me remercia poliment pendant que la petite fille me regardait curieusement.

Je compris qu'il était inutile de m'opiniâtrer et je me repliai sur Paris avec mon gros baluchon sous le bras en pensant à plusieurs choses : d'abord me disant que je ne déjeunerais pas ce jour-là, m'expliquant bien ensuite ce que c'est que le suffrage universel, la force particulière d'un Pick obtenant avec des paroles vagues l'adhésion de gens qui ne savent pas ce dont il s'agit, enfin m'affirmant à moi-même que tout finirait par bien tourner et que je ferais un jour des livres...

Ma rencontre avec Henri Lasserre eut une sérieuse influence sur mon avenir et m'ouvrit tout un horizon d'idées que je ne soupçonnais encore que vaguement.

Je n'étais qu'un débutant, tandis que Lasserre, mis en lumière par le retentissant succès de sa réfutation de la Vie de Jésus de Renan, était déjà connu de tous. Il venait de fonder un journal hebdomadaire, le Cou" temporain, qui comptait parmi ses rédacteurs M. de Riancey, de Pesquidoux, Léon Gautier, Daniel Bernard. Arthur de Boissieu, l'auteur des Lettres de Colombine et des Lettres d'un Passant, écrivit là quelques chroniques étincelantes et Freycinet y signait sous le pseudonyme d'Alceste des pensées d'une philosophie un peu amère.

Au contact des hommes de talent qui se groupaient autour de Lasserre, je sentis tout ce qui me manquait

pour devenir un écrivain. C'était la maison de la causerie, en effet, que ce petit appartement de la rue de Seine ; je me rappelle avoir vu là, réunis à la môme table, Boissieu, Barbey d'Aurevilly, Raymond Brûcker et Théophile Sylvestre, et je vous assure que ce jour là j'écoutais plus que je ne parlais.

Tous quatre étaient vraiment de prestigieux causeurs et, quand je vois la presse du boulevard tirer le canon quand un journaliste juif peut trouver par hasard un mot à peu près drôle, je me souviens de ces après-midi du dimanche qui étaient des éblouissements. Raymond Brucker, déjà bien âgé n'était plus que l'ombre de lui-même, mais il était semblable à ces vieux châteaux où parfois revient un esprit et, à certains moments, il se retrouvait tout entier avec la verve puissante et railleuse de sa jeunesse.

Le plus brillant remueur d'idées, c'était encore Lasserre ; il était plus homme de conversation, plus naturel, plus spontané, plus improvisateur que Barbey d'Aurevilly qui préparait toujours un peu ses efTets et qui boudait lorsqu'on ne lui accordait pas un peu de silence au moment où il lançait les fusées de son feu d^artifice.

En bon méridional, Lasserre, lui, parlait au milieu du bruit; il avait, avec des aperçus d'un ordre tout à fait supérieur, l'esprit de mots parisien, le secret de ces phrases qui font clic clac et qui, dans une antithèse, dans un choc de syllabes, dégagent une lueur soudaine, sont parfois un portrait, une définition.

Lasserre avait juré de me convertir et, sous ce rapport, je lui fus longtemps une cause de chagrin. Sans doute, à mesure que mon intelligence s'élar-

gissait, je comprenais mieux le rôle social de TEglise el l'ineptie des attaques dirigées contre elle, j'étais déjà un catholique de cerveau, mais de là à être un vrai chrétien il y avait loin.

Le retour est facile à ceux qui ont été élevés chrétiennement, qui ont conservé dans leurs désordres certaines habitudes religieuses. Le pas, au contraire, est rude à sauter pour ceux qui ont perdu complètement la foi ; les plus droits sont précisément les plus lents à se décider car, souvent le Diable, qui excelle à tromper les hommes, nous fait prendre des hésitations qui tieïinent à nos vices pour une noble aversion de toute hypocrisie. En ces choses, d'ailleurs, Dieu est le seul maître de l'heure, lui seul fait naître ce moment de la grâce où, comme le dit Lacordaire, « le dernier trait de lumière pénètre dans l'âme et rattache à un centre commun les vérités qui y sont éparses. »

Ce n'est pas aujourd'hui, d'ailleurs, que je peindrai la curieuse physionomie de Lasserre : en mes pérégrinations à travers le passé, j'envoie simplement un cordial bonjour à l'ami de ma jeunesse, je salue aussi ce livre immortel : Notre-Dame de Lourdes, qui fit tant de bien aux âmes.

Quelle joie ce doit être au soir de la vie de se dire qu'on a été l'ouvrier d'une œuvre pareille I Songez-y un peu : quelle faveur de la Destinée, d'avoir écrit un livre qui a consolé des millions de créatures humaines, qui a été traduit en vingt-deux langues, en tamoul, en indoustani, en chinois; qui, en attirant les multitudes vers Lourdes, a eu la puissance de faire surgir une ville nouvelle, une basilique, dea

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édifices sans nombre dans un endroit obscur, dont le monde jadis ignorait l'existence !

A l'heure où je vous parle il y a un malade, un être triste cloué sur un lit de douleur qui lit Notre- Dame de Lourdes et dont Tâme assombrie est comme illuminée par le récit de la divine apparition. On le lit, le doux livre, dans les réfectoires de couvent qu'il parfume de sa poésie, à des vieillards infirmes, à des orphelines abandonnées de tous ici-bas et qui, ce soir, en s'endormant, verront dans les paysages enchantés . que l'écrivain excelle à peindre, la Dame de toutes les miséricordes, l'amie des bergères et des pauvres, leur sourire et leur montrer le ciel.

C'est beau d'avoir écrit ce livre universel, ce livre tiré à plus d'exemplaires que les œuvres les plus vantées et les plus bruyantes de ce siècle et de n'être ni comte romain, ni député, ni chevalier de la Légion d'honneur, ni académicien.

Les académiciens, ce sont des gens comme Ludovic Halévy, qui nous montrent sur des tréteaux des individus qui ressemblent à des créatures humaines et qui, atteints de l'épilepsie juive, dansent le cancan au bruit de la musique d'Offenbach en criant : Évohél... Bu qui s'avance.,. Bu qui s* avance,,. Voilà le sabre.,, le sabre, le sabre de mon père,,.

Ceux-là, c'est Jules Simon qui les reçoit. Cette réception m'a fait toujours penser à une gravure coloriée qui jadis s'étala longtemps sous les arcades de la rue de Rivoli. On y voyait, sous les globes lumineux d'un bal public, Alice la Provençale ou Finette la Ballocheuse, je ne sais trop, enlevant d'un coup de pied le chapeau d'un monsieur grave qui lui servait

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de vis-à-vis. Le monsieur avait un chapeau gris, il était très digne et en même temps, il plongeait le regard sous le jupon tuyauté que la chahuteuse faisait bouffer en levant la jambe.

Les étrangers ne peuvent comprendre ce bizarre classement qui met toutes leurs idées en déroute, ils n'en reviennent pas de voir honorés et mis aux premières places des hommes qui n'ont produit que des turpitudes et des infamies, tandis que des hommes dont Tunivers entier sait le nom, semblent ne pas exister pour Paris. Il faut analyser la situation, expliquer à ces braves gens que ce qu'ils croient voir n'est pas la France, c'est un consortium de pornographes, d^histrions, de réclamiers, de Juifs et de judaïsants frottés de lettres, auquel se sont affiliés quelques écrivains parasites moyennant la promesse de leur faire une petite place. C'est nous qui sommes la France et nous n'attendons que l'occasion pour jeter à l'égout toutes ces idoles, pour déchirer tous ces faux chefs-d'œuvre et pour piétiner sur toutes ces gloires de carton.

Les chefs du consorXium prévoient du reste ce qui les attend, ils savent que la catastrophe prochaine balayera jusqu'à leur trace et qu'après avoir occupé si longtemps, au mépris de toute justice, une situation si considérable, ils sont promis dans un avenir prochain à tous les outrages et à toutes les huées. On sent parfois dans certaines pages de Simon et de Renan, à côté d'une peur effroyable de la mort, comme un désir de mourir avant la fin, de jouir quelques années encore et de partir avant la dé* bâcle...

288 LA DERNIÈRB BATAILLE

Quand le Contemporain eut disparu, je cherchai d'autres journaux pour accueillir ma prose. Fort heureusement, d'Aunay qui avait la vocation des journaux et qui eut cent fois dans la main Punique cheveu de la Fortune, sans pouvoir le retenir jamais, fondait la Chronique illustrée.

Les appointements n'étaient pas considérables, mais on était nourri deux fois par semaine, les jours où le journal s'imprimait chez Lahure.

C'était un des gais restaurants de la rive gauche en ce temps, que la Brasserie de Fleurus. Beaucoup d'artistes célèbres venaient là et tenaient à honneur d'enrichir les murailles de quelques toiles qui, peu à peu, avaient fini par constituer un véritable musée. La chère était bonne et on ne présentait jamais la note que lorsqu'elle atteignait des hauteurs exagérées, encore n'insistait-on pas. D'Aunay, d'ailleurs, se rattachait à la génération d'autrefois, il aimait beaucoup mieux payer une note de cinq cents francs que de débourser vingt francs.

Vieillot, un type bien extraordinaire encore, qui après avoir été le secrétaire de Dumas père, était devenu le secrétaire de la rédaction de la Chronique illustrée^ témoignait toujours d'un désespoir comique quand il s'agissait de franchir le seuil de cet établissement.

— Nous allons encore dépenser une cinquantaine de francs aujourd'hui dans ce café; si Thérèsa vient nous rendre visite on boira du Champagne comme l'autre soir, crois-tu que je n'aimerais pas mieux qu'on me fasse une avance à la caisse et aller manger un ordinaire ?

— Que veux-tu ? mon pauvre ami, le propre de l'homme vraiment supérieur est de se plier aux circonstances.

Vieillot se pliait aux circonstances en maugréant.

Ce fut là que j^écrivis, je m'en souviens, un article sur Girardin, qui m'ouvrit les portes de ce qu'on appelait alors « la grande presse ».

La Brasserie de Fleurus avait une espèce de jardinet qui donnait sur le Luxembourg. On était là très bien pour travailler pendant Tété. Vieillot était remonté au journal en se plaignant toujours d'avoir trop de bien-être, et je brossai là une jolie étude bien vivante et d'un accent très juste sur Girardin, dont le journal publiait le portrait le lendemain.

Girardin fut ravi, m'adressa une lettre charmante et me dit : « Venez me voir : la Liberté a besoin de vous. »

Malgré toute la bonne volonté de Girardin, il fallut cependant la croix et la bannière pour parvenir à entrer. Comme article de début, j'eus à faire l'assassinat d'une malheureuse fille publique, la fille Rispal, égorgée rue Saint-Honoré. Je montai avec le concierge visiter la chambre, que je vois encore, avec un bouquet de fleurs d'oranger sous un globe et des flacons et des verres sur la table.

J'étais chargé aussi de la Dernière heure au Corps législatif. Je m'asseyais confortablement, j'écoulais, puis, crac, comme Cendrillon au coup de minuit, il fallait, au moment le plus intéressant, se remettre en voiture et arriver pour trois heures trente-cinq, dernier délai. Entre temps j'abordai le leadlng article, l'étude littéraire, le portrait des célébrités du jour — le tout pour trois cents francs par mois.

C'est à partir de ce moment que je commençais à être heureux et je pense toujours avec émotion à cette vaste salle du 123 de la rue Montmartre, qu'ont traversée, rien que de mon temps, tant d'hommes de talent, tant de débutants, d'importuns, de besogneux. Que de disparus parmi tous ceux qui se sont assis à toutes ces petites tables, qui ont rédigé dans ces coins : Girardin lui-même, Paul de Saint- Victor, Albert Duruy, Camille Farcy, Aimé DoUfus, Jules de Précy, Bouchery, Blanquet, Lavigne, Jean Tapie qui s'occupait d'agriculture et parlait sans cesse des engrais !

La Liberté d'alors était ouverte à tous, malgré les objurgations de Girardin, qui recommandait chaque matin, par un message spécial, d'éviter les causeries inutiles, de s'occuper uniquement de faire un bon journal et de proscrire impitoyablement « ceux qui pénétraient dans les rédactions pour y dérober le plus précieux des biens : le temps. »

Vers trois heures on entendait crier, c'était Mario Proth, toujours mécontent, qui venait chercher pour la correspondance Asseline , la fameuse dernière heure, les nouvelles de la Chambre, du Sénat. Presque en même temps arrivait Paul Foucher, toujours poli, toujours souriant, s'embarrassant toujours dans le balai que manœuvraient les garçons, qui déjà nettoyaient les salles, et disant toujours, avec la même intonation de voix : « Quoi de nouveau ? » Il ouvrait la bouche avec le mouvement du poisson qui va gober l'hameçon, et il écoutait avec cette bouche. Tout lui était bon, les plus invraisemblables nouvelles ne rétonnaient pas, et de son geste paisible il saisissait son crayon pour les coucher sur son carnet et les

transmettre à l'Europe par la voie de V Indépendance belge.

Un autre Foucher, qui était de Oareil celui-là, un homme trop bien mis, long de taille, long à parler, venait avec une régularité désespérante nous apporter des petits bouts de papier; c'étaient des réclames pour ses conférences au boulevard des Capucines. Si j'avais prédit alors que ce fâcheux, que tout le monde évitait, deviendrait ambassadeur de France en Autriche, on m'aurait certainement assassiné.

Parfois le bruit cessait un peu. On entendait dans une pièce isolée quelqu'un qui lisait ses épreuves à haute voix, qui scandait ses phrases pour s'assurer si elles avaient le nombre, la belle eurythmie chère aux Grecs. C'était Paul de Saint- Victor qui corrigeait son feuilleton.

Bic aussi a quitté cette terre. Quel type que ce Bic I Administrateur du journal, il avait une façon qui n'était qu'à lui de prononcer « Môsieu de Girardin. » Dès qu'on s'approchait de la caisse avec des airs qui révélaient à son œil expérimenté qu'on allait réclamer une avance, il levait au ciel des bras énormes et poussait, avant même qu'on eût dit un mot, de véritables rugissements, des rugissements qui ressemblaient aux efforts d'un tigre qui se gargariserait. Il n'étai* point imprenable, cependant, et on le savait : il possédait dans son bureau même une collection de tableaux et il avait commis autrefois une satire contre Victor Hugo et le romantisme. Il s'attendrissait dès qu'on témoignait le désir de voir les tableaux, et il était vaincu dès qu'on l'avait décidé à lire la légendaire satire, qu'il récitait d'une manière absolument

effrayante, avec des intonations rauques et des stridences sauvages qui faisaient tressaillir les abonnés devant le guichet.

C'est pour Girardin que semble avoir été créée cette expression : « Une personnalité bien parisienne. » lia été incontestablement un des maîtres de Paris, il a eu Targent, l'influence, le talent, il a toujours été au premier plan et de ce triomphant, qui tenait tant de place, il ne reste absolument rien. Il est mort à la veille d'être ruiné et sachant qu'il allait Têtre; il avait du renvoyer sa femme à la suite des scandales que l'on sait, désavouer son dernier enfant; le fils qu'il avait légitimé, à peu près sans ressources, est allé chercher fortune à l'étranger, sa bru a divorcé avec ce fils et s'est remariée. Tout ce qui garnissait cet hôtel, que l'Europe entière connaissait, aété dispersé. On ne trouverait pas trois francs, sur le quai, des vingt-cinq volumes des Questions de mon temps. C'est à peine si quelque survivant des générations d'autrefois a une pensée pour le grand publiciste disparu en passant devant l'hôtel de la rue La Peyrouse, en ce quartier des Champs-Elysées qu'il aimait passionnément, car il correspondait à son idéal de vie élégante et luxueuse. Et cependant, l'homme que l'oubli recouvre ainsi, a été le plus étonnant journaliste de son temps ; pour arriver à ce résultat d'être oublié huit jours après sa mort, il s'est levé toute sa vie à cinq heures du matin.

C'était un homme, un vrai moderne, le précurseur do nos petits struggle for lifeursy mais avec une intelligence autrement puissante qu'eux. S'il n'avait pas aimé Targcnt et les jouissances qu'il donne, s'il avait

eu le désintéressement des sectaires, il aurait été certainement, avec son implacable logique, son caractère impavide, son absence totale de toute fibre émotionnelle, de toute considération de personnes, le plus terrible des révolutionnaires.

Je n'ai jamais rencontré d'être humain qui eût fait plus complètement table rase dans son esprit de toutes les conceptions sociales ou religieuses du Passé, de toutes les traditions sur lesquelles vit le monde : il avait un cerveau d'enfant trouvé, d'enfant de la nature à qui les ascendants n'ont fait aucun legs, ni legs d'argent, ni legs d'idées. Celui-là pouvait se dire indifférent en matière religieuse, car jamais la pensée de Dieu ne le préoccupa un instant, elle n'entrait pas dans son entendement et jamais il n'a écrit une ligne contre les prêtres ou contre l'Église.

C'est là le signe de l'homme dont l'indifférence effraye, parce qu'elle est sincère. Tout au contraire les faux athées qui nous entourent, témoignent par leurs insultes, par leurs railleries, par leurs blasphèmes de l'obsession qu'exerce sur eux la question religieuse; ils ont bien plus peur de TEnfer que les catholiques les plus timorés, car on n'attaque pas, avec une telle continuité dans la haine, des dogmes auxquels on ne croit pas. En dehors du Juif ou du Juif déguisé en libre-penseur qui obéit à l'impulsion d'une haine héréditaire, d'une haine de dix-huit cents ans, croyez bien que les anti-cléricaux démonstratifs, ceux que la vue d'une soutane horripile sont des gens qui brûlent du désir d'aller se confesser, seulement Satan les tient et ne veut pas les lâcher...

Ce fut un drôle d'être encore une fois. Il était froid

comme le marbre qu'il aimait. La peinture, avec se^ tons brillants et chauds, lui inspirait un invincible éloignement, la sculpture seule Tintéressait avec sa blancheur mortuaire et la hautaine rigidité de ses formes. Pour le réchauffer un peu il fallait la société des femmes avec lesquelles il était aussi affable et prévenant qu'il était sec et cassant avec les hommes ; il aimait, très platoniquement d'ailleurs, tout ce qui était féminin, les caquetages de femmes, le froufrou des jupes ; avec la femme il était en confiance, il s'épanouissait, il se dilatait ; tandis qu'avec l'homme son premier mouvement était de se rentrer en lui-même, de se replier conmiele batracien sous sa pierre.

On a tout dit sur la façon dont il dirigeait son journal, rien ne lui échappait et quand, par malheur, on avait contrarié quelques-uns de ses projets, il n'était pas tendre.

Je n'ai jamais contemplé une colère plus terrible que la colère blanche de cet homme si maître de lui d'ordinaire, à propos d'un article de Bachaumont, qui signait alors Panoptés, sur Malgré tout de Georges Sand. L'Impératrice s'était cru désignée dans ce roman, et, dans une lettre à Flaubert, la correspondance de l'auteur d'Indiana nous montre l'émotion que ce livre avait produit aux Tuileries.

Assuré d'être nommé sénateur à la prochaine promotion, habitué des Zundis, Girardin fut littéralement transporté de fureur en voyant les très inolTensives allusions que la Liberté s'était permises sur le livre.

Aumoment où je franchissais le seuil, en compagnie dubon Liévin, pour allerdéjeuncr avec la conscience du devoir accompli, je sentis passer sur moi une

trombe humaine qui se précipitait dans la rédaction et qui me refoula à Textérieur. C'était Girardin en jaquette claire, en cravate à pois bleus, Girardin à vingt ans, jetant en entrant ses gants sur la glace, bondissant littéralement à travers les tables, poussant des cris aigus.

L'infortuné qui remplaçait le secrétaire de la rédaction le jour où avait été publié le malencontreux article, et à qui sa situation tenait à cœur, fut congédié, et, après tant d'années, je le vois encore distinctement dans la posture où il subit ^assaut. Il avait à la hâte quitté son vêtement de travail pour prendre le vêtement ordinaire, afin de faire honneur à son rédacteur en chef, mais il fut interpellé avant d'avoir pu entrer dans son veston, et il reçut l'avalanche dans la position navrante et comique à la fois d'un malheureux qui i7oit disparaître la place sur laquelle il compte pour nourrir ses enfants et qui ne peut arriver à passer sa manche.

Toutes les catastrophes, du reste, étaient arrivées dans le numéro de la veille. On avait osé attaquer Pinard I Mais le rédacteur chargé des comptes rendus de la Chambre fut sauvé par sa présence d'esprit. Comprenant que c'était le premier choc qui était à craindre, il s'enferma dans son cabinet et ne se montra point. J'aperçois encore Girardin secouant frénétiquement le bouton de la porte que l'autre tirait à lui énergiquement du dedans. C'était d'une gaieté énorme. Inutile de vous dire que le rédacteur en question était un Sémite. Il n'y a que les fils de cette race pour avoir ce sens pratiqae de la vie. Il renonça aux lettres, et fit une fortune à la Jacques Meyer.

Ce fut un des plus favorisés dans la grande poussée judaïco-républicaine qui suivit la victoire de l'Allemagne. Pauvre petit reporter parlementaire, Ebstein avant le 4 Septembre avait des bottines éculées qui faisaient peine à voir ; quelques jours après le 4 Septembre, il relevait déjà la tête et venait nous annoncer qu'il avait obtenu une fourniture militaire considérable. Quelques années après nous l'avons tous connu possédant trois à quatre millions, un hôtel et paradant au Bois avec les plus jolis chevaux de Paris.

Au moment de la mort du Prince impérial Girardin publia sur le pauvre petit prince tombé si loin de son pays, un article qui était affreux, quand on se souvenait de la bonté avec laquelle l'Empereur et l'Impératrice avaient été visiter l'écrivain à Biarritz, quand il eut perdu sa fille. Je ne pus m'empôcher de rappeler à l'illustre publiciste l'épisode de ce malheureux rédacteur renvoyé pour avoir laissé passer une plaisanterie sur Pinard. Il me regarda de son œil rond et eut Tair de me dire : « Que vous êtes bête ! »

A cette heure dernière de l'Empire, Girardin croyait bien tenir une part de ce pouvoir auquel il avait aspiré toute sa vie, et qu'à mon avis, avec sa nature autoritaire, il aurait admirablement exercé. Bien peu maintenant se rappellent, au moment de la formation du ministère Ollivier, l'éblouissante réception où la famille impériale, le corps diplomatique, les ministres, le tout-Paris d'alors se pressaient rue de Villejuif. Girardin attira dans un coin Dollfus qui était alors secrétaire de la Liberté et lui dit ; « L'Empereur vient de m'annoncer que j'étais ministre des

Affaires étrangères, je vous prends pour chef de cabinet. »

Quand on nous fit part iîe celte nouvelle, nous fumes pleins d'allégresse et nous nous mîmes à entonner en chœur la chanson du jour :

Ils sont heureux, car ils sont homogènes.

A quoi lient la destinée ? Girardin aurait certainement fait un autre ministre des Affaires étrangères que cet inepte duc de Gramonl ; journaliste, il a pu réclamer la Marseillaise à l'Opéra; ministre, il aurait, avec son tempérament glacial, regardé où il allait et n'aurait jamais déclaré la guerre dans les conditions ridicules où elle fut commencée.

Dollfus, avec qui j'ai fait jouer un petit acte au Gymnase : Je déjeune à midi, était un des rares hommes avec lesquels Girardin s'épanchât à demi. C'était encore un être exceptionnellement doué et à qui tout semblait promis, mais son étoile se voila tout à coup. Il éprouva cette peur de la vie qui est un sentiment plus commun qu'on ne croit à notre époque ; les uns l'éprouvent à la première marche, les autres s'arrêtent au milieu de l'escalier, s'allongent sur le palier et refusent d'aller plus loin ; il avait renoncé au journalisme pour écrire des romans, il ne put arriver à trouver un éditeur pour les imprimer ; il se souvint alors d'une petite ville moyen-âge que nous avions visitée ensemble, Senlis, célébrée par Nerval. Il s'installa dans la cité dormante, se mit au lit et ne bougea plus. Un oncle lui fit une rente modique, et il mourut là, tout jeune, doucement...

On me pardonnera de m' attarder à ces souvenirs. Un peu de notre jeunesse demeure dans ces vieux bureaux de journaux. Dans ces escaliers noirs que l'Histoire a montés si souvent, annoncée par quelque nouvelliste hors d'haleine, il semble encore entendre parfois l'écho de la voix d'un camarade emporté par la mort, le rire de quelque plaisanterie amicale.

La figure de Girardin, d'ailleurs, a pour moi un certain attrait, précisément par son côté énigmatique et fermé. C'est lui qui m'a ouvert le premier les portes d'un grand journal, il faisait cas de tout ce que j'écrivais ; il avait été profondément touché de la façon dont j'avais parlé de lui, après la guerre, à un moment où il n'avait pas accompli sa dernière évolution et où il était un peu tenu à l'écart de tous les partis. Jamais, cependant, nous n'avons eu ensemble une de ces bonnes causeries comme on en a, dans la vie littéraire, môme avec des ennemis ; nos natures ôlaieiit probablement trop dissemblables pour qu'un conlacl pût s'établir : au bout de cinq minutes, nous restions courts tous les deux. J'ajoute que cet homme, qui adorait le luxe, qui avait une si large installation do vie, ne m'a jamais offert la plus légère gratification, ne m'a jamais proposé la plus minime augmentation dans la rétribution de mon travail.

Parmi tant d'innovations ingénieuses dans le journalisme, il avait eu l'idée de publier, la veille du Salon, ce qu'on appelle la Fleur du livret^ un liste de toutes les œuvres intéressantes à un titre ou à un autre. II me chargeait de faire ce choix pour le Petit Journal^ et, pour un myope, je vous assure que

c'était une besogne de chien. Aujourd'hui, les critiques d'art sont dans du coton, on les laisse pénétrer deux ou trois jours à l'avance au palais de l'Industrie ; on leur remet des livrets. De notre temps, ce n'était pas la même chose, il fallait entrer comme par surprise, se démancher le cou pour trouver le nom du peintre, et se torturer la tête pour découvrir le sujet exact.

Girardin payait bravement ce travail trois sous la ligne et j'étais content tout de même... Remarquez qu'à cette époque j'étais déjà connu, j'avais, pendant quatre ans, tenu, comme on disait jadis, le sceptre de la critique littéraire au Bien public. Le Bien public disparu, j'étais forcé, pour nourrir les miens, de faire de la copie à trois sous la ligne et d'apporter au Petit Journal des articles dont on coupait le quart, faute de place.

Je trouvais le temps quand même d'écrire des livres : Mon vieux Paris, les Fêtes nationales de la France, les Papiers inédits^ de Saint-Simon.

Cela est bon à dire aux jeunes gens qui se plaignent de ne pas gagner immédiatement cinquante mille livres de rente dans les lettres. Quand on a passé par où j'ai passé, quand on a porté le sac, on est solide ; dans tous les partis, les petits camarades vous aiment quand même et l'on a le droit de traiter, du haut de sa grandeur, tous ces ruffians juifs qui se sont improvisés directeurs de journaux sans savoir l'orthographe et qui se réunissent parfois en syndicat pour organiser des fêtes de charité, dont l'argent ne parvient jamais à destination.,..

Le Paris du siège. — La trahison permanente. — Les journaux de Paris à Versailles. — Le service d'espionnage. — Cet excellent M. Washburne. — La France livrée. — Un ^visiteur. — Au Bien public. —Alphonse Daudet. — L'indépendance intellectuelle. — Le sacerdoce de la Presse. — Ce que dit Carlyle du Livre. — La maison de Louis Veuillot.

Pour moi, comme pour tous les vrais Parisiens, la Guerre et le Siège apparaissent comme une succession de tableaux confus, qui se mêlent ainsi que dans un cauchemar. Parmi tant de livres, en dehors de ceux qui notent simplement les faits au jour le jour, je n'ai rien vu qui donne une autre impression.

Du Paris animé, joyeux, éblouissant de juillet, on saute pour ainsi dire, sans transition, dans le Paris sinistre de décembre, et il semble que l'affiche annonçant la déclaration de guerre et Taffiche annonçant la capitulation soient collées l'une à côté de l'autre .

Quel bruit et quel entrain sur le boulevard! Des gens s'interpellant du haut des voitures qui marchent sur quatre files, des cafés pleins, des régiments qui essaient de passer pour aller à la gare de l'Est et qui ont déjà je ne sais quoi de désordonné, des femmes étalant leurs fraîches toilettes d'été...

Cette factice allégresse s'éteint brusquement, on va s'inscrire dans la garde nationale, on porte la

vareuse et le képi, on se livre à des manœuvres qu'on ne comprend pas — et puis Ton entre presque immédiatement dans le silence des derniers mois de l'année où Ton n'entend plus que le bruit du canon...

Tout cela, encore une fois, me revient à l'état très vague, avec des souvenirs de perpétuels crachements de sang que me donnait la lutte contre cette horrible viande de cheval que je n'ai jamais pu faire entrer dans mon estomac.

J'aperçois Saint-Cloud brûlant juste en face de nous un soir d'hiver, puis je me vois assis dans un grand parc, essayant de faire la paye, comme sergent-major, ayant beaucoup de pièces blanches alignées devant moi... J'ai aussi très présente la vision du rond-point des Champs-Elysées, près duquel j'habitais, un soir que j'étais sorti vers huit heures, pour aller porter des papiers à mon capitaine... Rien d'extraordinaire d'ailleurs dans cette vision : c'était tout noir, d'un noir d'encre, voilà tout, et les forts faisaient un bruit formidable ; il n'y avait que moi dans les Champs-Elysées et la pensée du retour des courses, des montées vers le Bois vous revenait dans cette solitude ; on avait pendant quelques minutes la sensation bien précise du cataclysme, la notion de tout ce qu'il pouvait tenir d'événements en quelques mois.

Ce qui était le plus douloureux, c'était d'4tre éveillé, de voir clair au milieu de cette population qui devinait bien qu'elle était trahie, mais qui ne pouvait s'arracher aux griffes de ceux qui trahissaient.

A Paris, le Prussien était chez lui ; constater cela aujourd'hui c'est répéter un lieu, commun. A midi,

tous les journaux de Paris étaient, non seulement sur la table de M. de Moltke, mais sur les tables du Casino des officiers à Versailles, et, pendant cinq mois, cette ville, dont on connaissait en quelque sorte la vie heure par heure, restait, elle, sans aucune nouvelle du dehors que celles apportées, de loin en loin, parles pigeons. Il existait donc un service d'informations admirablement organisé par les Allemands, tandis qu'aucun service de ce genre n'existait chez nous.

Pour tenir ainsi l'armée allemande au courant, il a fallu des centaines d'hommes... Admettez que ces hommes aient été d'une habileté prodigieuse, il est évident qu'avec les agents de la Préfecture de police on aurait pu au moins prendre sur le fait une cinquantaine de ces espions. La loi en ce cas n'est pas douteuse. En temps de guerre, tout homme convaincu d'intelligences avec l'ennemi est condamné à mort et fusillé trois heures après, quelquefois séance tenante. Combien a-t-on fusillé d'espions à Paris, pendant le siège ? Pas un seul.

Le dernier fusillé est cet officier du nom de Harth qui, surpris dans les environs de Gien, fut passé parles armes le 4 août, à cinq heures du matin, dans une des cours de l'Ecole militaire, et qui mourut bravement en disant : « Pour la Patrie ! »

Le seul calcul des probabilités nous démontre que dans une ville de 900,000 habitants, il devait forcément y avoir un certain nombre d'hommes se livrant àTespionnage, et que, parmi ces hommes, quelques-uns doivent s'être laissé surprendre, ne fût-ce que par l'effet du hasard. Si aucune exécution n'a eu lieu, c'est que les gens qui nous gouvernaient étaient

d'accord avec les traîtres. Ce n'est pas un sentiment d'humanité, absolument déplacé d'ailleurs en pareil cas, qui aurait arrêté les membres du gourernement de la Défense nationale, puisque, quelques mois après, ils n'ont pas hésité à faire fusiller 30,000 Français.

Si vous aviez été membre de la Commission d'enquête du 4 Septembre, vous auriez certainement posé une question sur ce point à Trochu, et vous lui auriez dit : et Comment se fait-il que vous n'ayez jamais pris sur le fait un seul agent prussien, vous avez donc la main bien malheureuse ? »

Pendant le siège, je le répète, l'espionnage s'exerçait paisiblement, presque ostensiblement. Nous avions dans notre quartier un grand Poméranien, qui passait sa vie avec ses deux fils à visiter les remparts. Ils causaient de leurs excursions chez eux, sans même se trop soucier des voisins ; ils étaient en relations avec un officier prussien, qui, muni des papiers d'un officier mort, faisait partie de l'armée et portait l'uniforme d'un officier d'artillerie français ; en famille, on s'entretenait souvent de cet ami.

La spécialité de ce Prussien semblait d'exciter les troubles populaires ; à la veille des mouvements, des gens bizarres venaient chez lui prendre le mot d'ordre et disaient en s'en allant, dans un langage convenu : « Nous serons aujourd'hui, à telle heure, sur la place de THôtel-de-Ville, avec tant de pelles et tant de pioches. »

Loin de se cacher, cet homme semblait mettre xme sorte de fanfaronnade à agir à peu près ouvertement et à narguer les Français pour la bêtise desquels il

paraissait professer un insurmontable mépris. Dès Tarmislice, sa femme et lui allèrent dîner avec des officiers de Tarmée de Versailles, et la femme, revenue enthousiasmée, ne se lassait pas de raconter aux enfants la gaieté de ce repas.

Cet agent dut rendre de grands services et toucher une forte somme, qu'il escomptait du reste d'avance, en parlant de ses projets d'avenir ; il acheta un hôtel meublé et mit ses deux fils dans un collège de Paris, où ils obtinrent naturellement une demi-bourse.

Beaucoup de ces informateurs, qui avaient Fintention de retourner chez eux après la guerre, firent de même; ils trouvèrent la ville bonne et restèrent ; ils s'introduisirent dans les cadres de la vie française, ainsi que je Pai expliqué dans la France juive, grâce au désordre qui suivit la Commune, se firent passer pour Alsaciens-Lorrains et se créèrent une identité quelconque, une sorte de possession d'état en se servant mutuellement de répondants et de témoins.

Tous les vieux Parisiens qui tendent, il est vrai, à disparaître devant l'invasion, reconnaîtront la vérité de ceci : quand ils se sentent avec des pays comme moi, ils vous montrent souvent un voisin et vous disent : « D'où vient-il? Où a-il pris l'argent qu'il a? Comment est-il Français puisque nous l'avons tous vu Prussien avant la guerre ? » La conversation né va pas plus loin car chacun craint « de se faire des affaires. »

Plusieurs, comme monPoméranien, ont acheté des hôtels. L'hôtel meublé, à mon avis, est la base même, le cadre de l'espionnage allemand qui s'exerce avec une sorte de discipline militaire. L'hôtel sert

de point central où peuvent se réunir un certain nombre d'agents subalternes, la formalité des papiers est toute simplifiée et la surveillance des groupes s'exerce plus facilement.

Notre homme, d'ailleurs, avait, lui aussi, mais en dehors de son domicile, une espèce àe pension de famille qu'il allait visiter chaque matin pour retrouver ses sous-ordres.

On recula toujours dans mon quartier devant l'idée d'envahir le domicile de ce singulier personnage, de faire peur à sa femme qui avait trois jeunes enfants, de signaler le quidam à l'autorité. Voyant qu'on n'arrivait à rien, j'en parlai à un agent de la Sûreté avec lequel je m'étais trouvé en relations au moment d'un crime à sensation et qui m'avait donné alors de très intéressants renseignements. Il savait ce qu'était cet homme et il me répondit : « Croyez-moi, ne vous mêlez jamais d'une question de ce genre ; nous sommes témoins là-bas de beaucoup de choses que nous ne pouvons pas dire; occupez- vous seulement de vous ravitailler; on vend à ce moment à Levallois des pommes de terre à cinq francs le boisseau ; profitez de mon indication I »

En fait ce sage avait raison. Beaucoup d'ouvriers furent tués après la Commune parce qu'ils avaient, eux aussi, vu trop de choses, parce qu'ils s'étaient* occupés de questions d'espionnage et que leur présence aurait gêné le retour de certains patrons prussiens qui revinrent tranquillement reprendre leur place h Pai is après la guerre.

Il n'est pas un Parisien, encore une fois, qui n'ait une histoire de ce genre à rappeler. Une danseuse,

fort connue à TOpéra, racontait à un de mes amis qui certifierait le fait, sans vouloir naturellement qu'on publie le nom de la danseuse, qu'elle avait reçu toutes les semaines, pendant le siège, la visite d'un officier prussien qu'elle avait connu avant la guerre. Il arrivait régulièrement, le sourire aux lèvres, par les voitures d'ambulance, faisait un tour dans Paris et repartait en disant à la belle : « A bientôt ! »

Dans ses intéressants Souvenirs d'un officier d*ordonnance, M. d'Hérisson nous a montré le rôle joué pendant le siège par M. de Washburne dont les Parisiens ne parlaient qu'avec des larmes d'attendrissement dans la voix, et qui avait fait de l'Hôtel delà légation le quartier général de l'espionnage allemand.

Un article du Figaro ^ publié au moment de la mort de cet ambassadeur peu scrupuleux, nous le montre se servant de l'immunité diplomatique pour faire passer des lettres au dehors moyennant un louis par missive.

Si, pendant le siège, vous eussiez hasardé dans un lieu public une critique contre ce Washburne, vous auriez soulevé des tempêtes et excité des violences. Avec un de mes amis nous eûmes un jour toutes les peines du monde à arracher des mains de forcenés un malheureux qui, devant le café Riche, le jour de la revue passée par Trochu, avait tenu ce propos d'ailleurs inepte : « Ah ! Trochu ! il a trop chuchoté ! »

Tandis que le corps diplomatique s'éloignait, Washburne était resté à Paris pendant le siège, uniquement pour protéger les intérêts des Allemands demeurés

dans la capitale et qui avaient été, mis sous sa protection. De ceci, il est juste de le dire, il ne s'est jamais caché et c'était très officiellement qu'il remplissait cette mission. Le gouvernement allemand rendit plus tard hommage en termes excellents au dévouement montré par lui.

Quelle qu'ait été la rigueur de 'la mesure d'expulsion, la ramification de la société allemande était derenue trop large par le trayail d'un demi-siècle pour que Paris n'ait pas dû renfermer pendant le siège encore de nombreuses personnes et des familles d'origine allemande. C'est donc avec Témolion la plus vive, que nous rendons ici hommage à la sollicitude dont Son Excellence M. Washburne, ministre des Etats-Unis d'Amérique, chargé des intérêts des Allemands pendant la guerre, a fait preuve, surtout pendant le siège. Nous avons, devant nos yeux, de nombreux témoignages dont il résulte que M. le Ministre des Etats-Unis n'a pas ces^é de s'occuper du sort collectif et individuel des Allemands restés h Paris. Il leur a fait parvenir des secours en argent et en vivres, et il a fait chauffer, à la légation des États-Unis môme, un appartement où les personnes nécessiteuses ont pu s'abriter contre les rigueurs d'un hiver e:xceptionnel. L'Allemagne doit être profondément reconnaissante à M. Washburne et nous sommes particulièrement heureux de pouvoir, dès aujourd'hui, porter le bel exemple qu'il a donné à la connaissance du public. Nous ajoutons que le personnel de la légation des États-Unis s'est dignement associé aux efforts du ministre pour soulager la malheureuse position des Allemands restés à Paris (1).

Voilà une situation parfaitement claire. Des Allemands auxquels on a dix fois ordonné de quitter Paris, auxquels on a facilité les moyens de le quitter, s'obstinent à rester dans la capitale. Si vous ou moi

(1) Moniteur prussien de Versailles, t février 1871.

avions été à la tête du gouvernement, nous aurions mis prestement ces Allemands sur deux files et nous les aurions déposés aux avant-postes, en écrivant poliment au comte de Bismarck: « Excellence, il y a en ce moment dans nos murs de vieilles gens qui meurent de faim et surtout de froid ; si nous gaspillions nos ressources pour nourrir et réchauffer vos compatriotes vous nous trouveriez vraiment trop bêtes. »

Les traîtres de THôtel de Ville pensèrent autrement et M. Washburne, ainsi qu'il appert du Moniteur prussien^ put nourrir et chauffer des Allemands pendant qu'on bombardait Paris...

Où apparaît véritablement la tare cérébrale, la lésion du cerveau, c'est dans la façon absolument baroque dont les Parisiens jugeaient ces faits qui étaient par eux-mêmes très faciles à comprendre. Si M. Washburne avait continué à séjourner parmi nous, c'est parce qu'il nous trouvait jolis, c'est pour nous donner une marque de sympathie ; on lui en savait un gré inûni et toutes les fois qu'on parlait de lui on disait : « Ah ! celui-là nous aime ! Comme Bismarck doit être vexé, qu'il ne soit pas parti avec les autres ! (1) »

(1) Nous en sommes toujours au même point. L'an dernier, pendant l'Exposition, on a inauguré, avec force harangues, une réduction de la statue de Bartholdi la Liberté éclairant le monde. (îette statue, on le sait, a été placée dans l'île des Cygnes; c'est dans l'île des serins qu'on aurait dû la mettre. M. Morton s'était chargé de libeller l'inscription du piédestal qui était ainsi conçue :

Non exercitus neque thesauri Praesidia regni^ sed verum amici.

Quand on se rappelle les toasts de Bankroft et de Grant au succès des armées allemandes, cela amuse...

Au fond, nous n'avons pas changé depuis le siège, nous avons tous vieilli, voilà tout. On n'en éprouve pas moins quelque plaisir à noter, à Tombre des arbres, les souvenirs qui vous apparaissent confus, sans classement et sans logique, un peu en désordre comme ces lutins des contes de fées, serviteurs zélés, mais peu stylés au service qui accourent avec empressement dès qu'on les appelle, mais qui vous apportent un flambeau quand vous leur demandez un encrier !

Pendant que j'écris, on sonne violemment à la porte de ma chaumière.

— Qu'est-ce qu'il y a, Marie ?

— Monsieur, je ne vois personne...

— C'est bizarre.

On sonne encore.

— Qu'est-ce que c'est que cette histoire-là ?

— Monsieur, je n'y comprends rien: on sonne, je vais ouvrir, mais j'ai beau regarder sur la route, je n'aperçois rien...

— Suffîcit! ma journée est faite, et je n'userai pas beaucoup de papier aujourd'hui.

Je sors, je m'avance doucement, et, dans l'angle que fait le mur, je trouve mon sonneur ; je sais que c'est là qu'il se cache toujours...

— Vous n'avez pas honte ! Léon, un élève en médecine de troisième année, un interne de demain, un jeune homme de votre valeur, qui discute avec nous^ les problèmes philosophiques, vous livrera de pareils exercices !

Léon Daudet n'a pas honte ; son père vient de s'installer à Champrosay, Léon est venu me l'annoncer, et

mis en liesse par Tair des champs, il a débuté par une bonne farce, la farce classique par laquelle il inaugure la saison d'été.

Quand j'ai vu pour la première fois ce grand gaillard, on allait le mettre au collège, il avait de longs cheveux blonds tout bouclés et ressemblait à une fillette.

C'était le temps de Fromont jeune et Risler aîné. Daudet habitait un modeste appartement dans Tancien hôtel Lamoignon, rue Pavée au Marais. Nous étions jeunes tous les deux et, comme on dit, nous faisions claquer notre fouet.

Ce fut au Bien public^ vers 1871, que je rencontrai Alphonse Daudet et que je me liai avec lui d'une fraternelle amitié.

J'ai trouvé toujours exquis ce mot de Dumas père : « J'aime qu'on m'aime comme j'aime quand j'aime. » J'étais né pour goûter le charme de ce qu'on appelait autrefois « les commerces d'amitié. » Sous ce rapport j'ai été gâté par la vie : depuis ma jeunesse j'ai bien compté douze bons amis, douze amis à l'épreuve de tout — ce qui, on l'avouera, est un joli chiffre pour un homme seul; ils n'ont jamais, je crois, eu à se plaindre de moi et je n'ai jamais eu à me plaindre d'eux. Même en fait de camarades, de collaborateurs, de confrères, j'ai toujours eu de la chance ; je cherche en vain ceux pour lesquels j'éprouverais des sentiments de haine et je n'en rencontre pas. Pas un qui n'ait Tair content de me voir lorsque le hasard nous rassemble et qui ne me tende la main avec une joie que je partage.

Ce furent les fleurs qui m'unirent à Daudet. Le printemps mettait ses premières gaietés dans les rues

de Paris ; en me rendant aux bureaux du journal qui étaient rue Coq-Héron, dans lagrande usine àjournaux de Dubuisson, j'avais acheté, venue toute fraîche des halles, une gerbe de jacinthes, de ces belles jacinthes qui ont Téclat de certaines chairs de femme à reflets lustrés, fermes, satinées, souples et brillantes.

Daudet eut un cri d'envie en apercevant ces fleurs tout humides encore des larmes de l'aurore, et qui entraient comme une poésie dans cet entresol noir où chacun était déjà en train de faire de la copie.

— Le magnifique bouquet ! s'écria-t-il.

— Voulez-vous l'emporter pour l'offrir à M"® Daudet?

C'est ainsi que nous devînmes amis...

Nous nous rappelons cela quelquefois, devant la Seine, dans ma cabane de Soisy, dont le jardin est à demi-sauvage ou dans la riante villa de Champrosay aux allées bien ratissées.

Et nous répétons une fois de plus : « Comme la vie passe ! » Il me semble que nos premières causeries soient d'hier.

Le succès venu, Daudet quittarappartement de larue Pavée pour élire domicile place Royale, dans un hôtel de Parlementaire d'un sévère aspect, haut de plafond, couvert d'antiques boiseries, vieux cadre qui, par le contraste, allait tout à fait à ce moderne.

Quelles soirées charmantes j'ai passées là! De quel pied alerte, vers une heure, je m'acheminais vers l'avenue Montaigne où j'habitais alors, heureux d'admirer une fois de plus ce Paris nocturne que j'aimais tant, fredonnant quelques-uns des airs de VArlésienne que Daudet avait chantés lui-même avec un accent particulier.

Dessus un char Doré de toates parts,

J*ai TU trois rois Qui partaient en voyage.

Aujourd'hui, quand j'ai été en soirée en quelque endroit lointain, je suis encore vaillant au départ, je remercie d'un geste digne les cochers que le bruit du piano a attirés et qui se tiennent à la porte en murmurant : « Une voiture, monsieur? » Quand j*ai fait un kilomètre j'en ai assez, je trouve que les rues la nuit ne sont plus aussi amusantes que jadis et je hèle un maraudeur qui traîne, en lui disant: « Charriez-moi, mon vieux, je ne suis plus que l'ombre de moi-même. Autrefois vous ne m'auriez pas eu... »

Daudet affligea ses amis en choisissant, avenue de l'Observatoire, un appartement vulgaire et banal, avec des dorures et des rosaces au plafond, comme dans un salon de dentiste. Heureusement il ne resta pas longtemps là, et le voilà dans cette majestueuse maison de la rue Bellechasse dont l'escalier somptueux a frappé d'admiration tous les reporters de Paris, de France et d'Amérique.

Il a tout : les joies de l'intérieur, la gloire, la richesse, des lecteurs dans le monde entier, et, au milieu de ce bonheur, il ne passe pas une heure sans souffrir. La Maladie s'est acharnée sur ce privilégié que les Fées avaient comblé en naissant, elle en a fait sa proie, elle Ta dévoré, elle n'a laissé d'intact que la merveilleuse intelligence qui, au contact de la souffrance, s'est purifiée, spiritualisée et qui, de plus en plus, s'élève et grandit,

A Tartisto d'autrefois a succédé le penseur qui vit

dans rintimité de Pascal, qui le commente, qui le rajeunit, dirais-je volontiers, de cette parole toujours pittoresque et imagée, mais qui, maintenant^ s'élève certains jours et cherche les sommets.

Il ne manque à cet esprit si bien! organisé que d'avoir le sens complet de cette vie qu'il a interrogée et scrutée avec une si anxieuse, une si ardente passion, que d'arriver à la Vérité totale qui est Dieu, que de comprendre que nous venons sur la terre pour quelque chose. Que de fois je l'ai dit à Daudet, devant ces splendides horizons de fins de journée d'été, à l'heure où les astres d'or commencent à scintiller au ciel, tandis que les coteaux prochains entrent peu à peu dans la nuit : « Comment pouvez-vous admettre que tout cela ait été créé par hasard et que nous ayons été mis sur la planète uniquement pour manger vos melons ou même pour écrire, vous le Nabab et moi la France juive. »

C'est un spectacle ennoblissant pour l'homme, en tout cas, que de voir ce sensualiste, ce Parisien raffiné, ce païen épris jadis de toutes les manifestations du Plaisir, si doux, si bon au milieu de ses douleurs, n'ayant jamais un mouvement de colère contre rien.

Ce Daudet-là sera plus intéressant encore pour Tavenir que l'émouvant romancier des Rois en exil et de Jack, Ce sera un livre angoissant et poignant que cette 'étude sur la Douleur, la Douiou, écrite en entier à Lamalou avec des observations personnelles, des sensations éprouvées, des visions retenues par ce regard d'une si étrange acuité.

Chez Daudet, c'est là la caractéristique : le besoin d'étudier obstintoeut l'ôtre humain, de l'étudier sur

lui-même, sur ceux qui l'entourent, sur les gens qui passent, sur les illustres et sur les imbéciles.

D'autres auront mieux compris que Daudet les grandes lois sociales, les questions d'intérêt général, les évolutions collectives des peuples; personne, en notre temps, n'aura pénétré l'individu avec une pareille rapidité d'ihtuition, démêlé avec plus de perspicacité dans un geste, dans un cri, dans une intonation l'essence d'un type, la préoccupation secrète d'un être, la couleur de ses idées, le fond de ses désirs, le mobile de ses actions, le plan d'ensemble et le détail même de son existence. Dans ce domaine il a parfois dans la conversation des trouvailles inouïes. Quand on écrit que c'est un psychologue ou un analyste, on ne donne pas absolument la note juste, car les termes de psychologue et d'analyste semblent impliquer une application, un travail. L'étonnant, chez Daudet, c'est le don de saisir spontanément, en une minute, sous les conventions, les attitudes voulues, les arrangements, le vrai des hommes et des choses.

L'étonnant aussi, c'est que le poète, l'amoureux et l'enthousiaste de la nature aient survécu dans ce connaisseur du cœur humain, que cette science de l'homme n'ait pas, comme il arrive, conduit l'écrivain au pessimisme, ne lui ait pas mis aux lèvres le pli amer de ceux qui savent trop, n'ait jamais fait tomber de cette plume une page de sarcasme ou de haine. Une ironie légère, une pitié souriante, une gaieté à peine voilée de temps en temps par un nuage de mélancolie — voilà l'état philosophique.

L'opinion a fait justice depuis longtemps de la lé-

gende du Daudet habile, mauvais camarade, du Carthaginois. Parmi ceux qui avaient tracé ces portraits sans ressemblance, les vrais écrivains se sont honorés eux-mêmes en les désavouant près de celui qu'ils avaient attaqué. J'ai constamment vécu près de Daudet, et je l'ai vu occupé sans cesse à rendre service à ses jeunes confrères sous mille formes et de mille façons.

Je m'explique, cependant, jusqu'à un certain point, comment cette légende a pu se créer. Beaucoup de ceux que Daudet a obligés lui en ont voulu, non seulement du service qu'il leur rendait — ce qui est assez habituel — mais des qualités qu'il révélait en le leur rendant.

L'homme de lettres, en effet, est, d'ordinaire, souverainement maladroit ; il se trompe de porte, se cogne, est furieux; il a une idée en tète, il montre à l'éditeur ou au directeur de journal qu'il est possédé de ce projet; l'autre se défie de cet emballé ou exploite cet emballement.

Daudet, au contraire, a la notion de la réalité ; il sait trouver le joint des choses, il dit toujours le mot qu'il faut et quand il faut. Il aurait fait un admirable diplomate, non point pour des machinations ténébreuses ou obliques, mais pour de grandes et loyales négociations.

Dans ce méridional ultra parisianisé qui fut, aux heures de la jeunesse, un fantaisiste effervescent, presque un tzigane, il y a un Français de la vieille France, un homme de lumineuse et droite raison, im esprit équilibré et pondéré... Je vois très bien mon Daudet assis sous un vieux figuier, dans son Midi,

comme les anciens de village autrefois, et faisant fonctions d'un juge de paix paternel; il accommoderait les différends, jugerait une affaire d'un coup d'œil, dirait à chacun la parole qui convient, résumerait dans des propos pleins de verve et de bonhomie ce que l'expérience a appris à un observateur tel que lui; en un mot il expliquerait la vie aux bonnes gens.

N'est-ce pas un peu ce que je fais, sans m'en douter, en écrivant ce chapitre de Souvenirs dont les feuillets se sont multipliés sans que je m'en aperçoive?

Plus d'un jeune écrivain, en lisant ces pages, pourra y puiser quelque réconfort, quelque motif d'espérer obtenir, lui aussi, la plus grande joie que puisse rêver un penseur : le droit d'écrire ce qu'il veut. C'est une félicité idéale, et je la goûte avec une sorte de certitude qu'elle ne sera pas troublée. Que peut-on me faire, en effet? Si on m'attaque, on fait vendre mes livres. Si on ne parle pas de moi, on ne peut m'empécher d'avoir un public ami, un public qui aime à causer avec moi sans partager toujours toutes mes idées. Employer les grands moyens? Me

faire écraser par la magistrature serait trop dangereux

vis-à-vis d'un homme qui a une petite avance de fonds, à qui tout est égal; ce serait le libérer, par l'excès de l'injustice, des scrupules que lui inspire le respect de sa plume, lui rendre le droit de tout dire en essayant de lui ôterle droit de dire, très modérément somme toute, ce qu'il croit vrai.

Eii dehors de la grâce de Dieu, si on me demandait ce qui m'a valu ce bonheur, je dirais que c'est ma droi-

ture intellectuelle, le fait d'avoir toujours pris au sérieux cette parole qui est devenue une charge d'atelier : « La Presse est un sacerdoce. »

Ceci, je le sais, a une allure bien prudhommesque, ce qui est fâcheux, car Prudhomme ne se contente pas toujours d'être imbécile, il est souvent malfaisant. Il semble qu'un habitant de Pézenas se sentirait ridicule à ses propres yeux s'il parlait de ce fameux sacerdoce sur le boulevard ou dans quelque café littéraire. Un Desgenais se croirait obligé, pour le déniaiser, de lui faire l'analyse du monde journalistique, de lui montrer : en haut les directeurs vivant luxueusement et obligés de tout vendre dans leur journal, depuis la première ligne jusqu'à la dernière, non seulement pour suffire à leurs dépenses personnelles, mais encore pour nourrir leurs rédacteurs; — en bas de malheureux écrivains forcés, sous peine deperdro leur situation, de faire l'article dans le sens indiqué par l'intérêt de la maison.

/Tout ceci est vrai : le sans-gêne du capital-argent, vis-à-vis du capital-intelligence, dépasse tout ce qu'on peut imaginer/J'avais quarante ans, j'étais déjà en possession d'une certaine notoriété, qu'on biffait encore impitoyablement dans mes articles ce qui déplaisait. J'avais écrit un jour un article sur la crise que subissait la vente des tableaux et j'avais ajouté, sans penser à mal, que les petits hôtels de l'avenue de Villiers étaient moins disputés qu'autrefois. Un administrateur, fort aimable homme du reste, entre dans le cabinet du rédacteur en chef, jette un coup d'oeil sur les épreuves en fumant son cigai'e et me dit : « Très bien, très bien votre article, j'ai seulement

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supprimé ce qui concernait les hôtels de l'avenue de Villiers, j'ai des propriétés dans le quartier et cela

leur nuirait I »

Eyidemment il semble que ce soit une cruelle ironie de dire à ce pauvre monde de faiseurs de copie : « Vous êtes des sacerdotes. »

Rien n'est plus vrai cependant. En dehors du journaliste juif, du journaliste à la viennoise qui est une espèce à part, qui est tour à tour Jacques Meyer, Arthur Meyer ou Eugène Mayer et qui entre dans le journalisme uniquement pour imprimer les fausses nouvelles destinées à faire sensation à la Bourse, ceux qui sont réellement journalistes ont tous, en même temps qu'une conscience littéraire au point de vue de la forme, un certain culte pour la Vérité.

J'ai été ainsi: À travers des journaux bizarres et des milieux étranges, j'ai conservé jusqu'à aujourd'hui le respect enfantin pour le métier de journaliste, j'ai sacrifié, comme les amis, àla camaraderie et à la réclame, mais je n'ai jamais parlé d'un livre sans le parcourir ou d'un tableau sans le regarder.

Ne croyez pas que cela soit aussi insignifiant qu'il semblerait. Nous reviendrons plus d'une fois sur ce sujet, car c'est une grave question que cette organisation défectueuse de la Presse.

On se plaint souvent dans ces temps, a dit justement Carlyle, de ce que nous appelons la condition désorganisée de la société: tant de forces régularisées de la société accomplissant mal leur travail : tant de forces puissantes qu'on Toit travailler d'une manière dévastatrice; chaotique, tout à fait irrégularisée. (Test une trop juste plainte comme nous

le savons tous. Mais peut-être» si nous considérons cette question des Livres et des Ecrivains de Livres, trouveronsnous ici, pour ainsi dire, le sommaire de toute autre désorganisation; une sorte de cœur ^ d*où et vers où toute autre confusion circule dans le monde I Considérant ce que TEcrivain fait dans le monde, et ce que le monde fait de l'Ecrivain, je dirais: a que c'est la chose la plus anormale que le monde à l'heure présente puisse montrer. »

Carlyle insiste un peu plus loin sur ce point :

Nos pieux pères, sentant hien quelle importance gisait dans le fait de parler de l'homme aux hommes, fondèrent des églises, firent des dotations, des règlements ; partout dans le monde civilisé, il y a une Chaire, environnée de toutes sortes de complexes et dignes appartenances et avancements, afm que de là un homme avec la langue puisse, le plus avantageusement possible, s'adresser aux hommes ses semblables. Ils sentaient que ceci était la chose la plus importante ; que sans ceci il n'y avait nulle bonne chose.

C'est une œuvre très pieuse qu'ils ont faite là, belle à contempler mais maintenant, avec l'art d'Ecrire, avec l'art d'Imprimer, un changement total est survenu dans cette affaire. L'Auteur d'un Livre n'est-il pas un Prédicateur, prêchant non pour telle ou telle paroisse, tel ou tel jour, mais pour tous les hommes, en tout temps et en tout lieu? Sûrement il est de la dernière importance qu'il fasse son œuvre bien, quel que soit celui qui la fait mal ; — que Y œil ne fasse pas un faux rapport, car alors tous les autres membres sont fourvoyés I Eh bien, comment il faut faire son œuvre, s'il la iait bien ou mal, ou s'il la fait du tout, c'est un point auquel nul homme dans le monde n'a pris la peine de penser. Pour un certain boutiquier, qui tâche de se procurer quelque argent en échange de ses livreSj si la chance le veut, il est de quelque importance, pour tout autre homme d'aucune. D'où il est venu, quelle est sa destination, par quelle voie il est arrivé, par quoi il pourrait être avancé dans sa course, nul ne le demande. Il est un accident dans la société. Il erre comme le sauvage

Ismaélite, dans un monde dont il est comme la lumière spirituelle, Torientation ou la désorientation I

Quoi de plus profond encore que ceci :

De tous côtés, ne sommes-nous pas conduits à cette con< clusion que des choses que l'homme peut faire et exécuter ici-bas, de beaucoup les plus importantes, les plus merveilleuses et les plus précieuses, ce sont les choses que nous appelons Livres? Ces pauvres morceaux de papier-chi(Ton, avec de l'encre noire dessus, — depuis le Journal quotidien jusqu'au sacré Livre hébreu, que n'ont-ils pas fait, que ne sont-ils pas en train de faire? — Car, en vérité, quelle que soit la forme extérieure de la chose (morceau de papier, comme nous disons, et encre noire), n'est-ce pas véritablement, au fond, l'acte le plus haut des facultés de l'homme qui produit un Livre. C'est la Pensée de l'homme, la vraie vertu thaumaturgique, par laquelle l'homme produit toutes choses quelles qu'elles soient. Tout ce qu'il fait et tout ce qu'il détermine est le vêtement d'une Pensée.

Il est donc bon de crier courage aux jeunes écrivains qui luttent pour préserver leur personnalité consciente des envahissements de la collectivité corrompue, qui résistent aux conseils du Diable qui leur dit : « Méprise-toi toi-même dans ce que tu produis. » Il faut, au contraire, comme le dit Montaigne, ménager la liberté de votre âme et ne l'hypothéquer qu'aux occasions justes ; au dehors rangez-vous au modèle commun, mais sachez « retirer votre âme de la presse et tenez-la toujours en puissance de juger librement les choses. »

Je ne vois, pour ma part, que cette sorte de fidélité à la Vérité, cette résolution qui était en moi de l'outrager le moins possible, de la servir dans la mesure de mes forces qui ait pu me mériter les bontés de Dieu.

Quand on chassa de leurs cellules des moines qui n'étaient coupables que de vouloir vivre en commun et prier ensemble à certaines heures, quand on jeta des vieillards dans la rue, mon cœur fut vraiment agité par une généreuse indignation. Je me dis : « Comment, ces sales Opportunistes qui déshonorent le mot République en se disant Républicains ne touchent pas aux milliards des Juifs allemands qui ont mis la France au pillage, qui sont venus en haillons et qui étalent aujourd'hui un faste insolent! Ils n'ont de courage que contre de pauvres religieux qui sont vêtus de bure, marchent pieds nus et mangent des lentilles une partie de l'année. C'est une infamie, il faut tomber sur ceux qui la commettent. » /Le Christ vit que mon âme était droite et que je n'obéissais à aucune pensée personnelle, puisque je n'avais pas été élevé par des prêtres, que je n'avais jamais été protégé par eux, que je ne devais rien en un mot à ce qu'on appelait a le parti clérical» et il me récompensa.

11 me récompensa en me faisant connaître la Vérité totale, en m'entraînant peu à peu vers la lumière. A cette clarté je vis distinctement tous les événements contemporains et j'aidai les hommes de mon temps à les bien voir. Quelques coquins, en petit nombre du reste, me blâmèrent de ceci, mais les honnêtes gens furent contents et voulurent bien me féliciter et me louer.

Ah oui ! c'est une grande et belle mission, que celle de l'écrivain quand elle est bien remplie! J'ai eu la sensation de ce qu'une telle mission

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a d'auguste, en revoyant par hasard. Tan dernier, l'appartement où mourut Veuillot, dans un antique hôtel de la rue de Varennes, resté tel qu'il était au moment de la, Révolution. Je n'avais jamais rencontré M*" Elise Veuillot et la sœur dévouée, l'admirable compagne de l'écrivain plébéien, m'apparnt vraiment comme une grande dame, portant un nom illustre entre les plus illustres. Je me sentais comme enveloppé de respect dans cette demeure disposée à la vieille mode où tout bruit était comme assourdi et où semblait revivre l'âme du frère immortel dans le bon sourire de cette chrétienne des anciens temps.

Je rapprochai la durée de cette gloire qui commence à peine de la rapidité avec laquelle s'étaient déjà évanouies tant de réputations gonflées et vides comme celles des Quinet, des Louis Blanc, des Paradol, des Girardin. Je songeai aux changements apportés dans les esprits, à la bienfaisante action intellectuelle exercée par cet homme qui n'avait jamais été qu'un écrivain et, une fois dans la rue, je m'arrêtai encore quelques minutes à regarder le vieil hôtel seigneurial, dans un coin duquel s'était éteint ce noble enfant du peuple, le grand Veuillot...

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