CONSIDERATIONS GENERALES
'J'ai déjà constaté quels précieux documents sur Tépoque présente, la littérature moderne pourrait trouver dans l'étude de ces grandes escroqueries financières qui touchent à la vie de tant d'êtres humains, qui mettent en mouvement tous les ressorts de l'organisation générale, qui ne peuvent réussir qu'avec la complicité de tous les pouvoirs sociaux: les Chambres, la Magistrature, la Presse.
Stendhal, dit-on, lisait chaque matin une page du Code pour sepréparer au travail. Un écrivain moderne
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vraiment fort devrait lire chaque îour avec attention un journal financier. /
J'ajoute que jem'explique facilement qu'en un temps où Ton aime la besogne facile, la plupart de mes confrères reculent devant une tâche qui demanderait une exceptionnelle application au travail et aussi des facultés intellectuelles particulières : l'esprit d'analyse et Tesprit de synthèse en même temps, le don. d'observation et l'art difficile de mettre de la clarté dans des questions complexes et obscures.
Pour écrire un chapitre complet sur Panama, pour placer les hommes et les choses à leur place, pour dégager des faits les leçons qu'ils contiennent, quelle peine ne devra pas se donner l'écrivain ? Qui lui saura gré de cet effort, qui comprendra l'immense laboriosité que doit dissimuler une forme en apparence aisée et facile ?
La difficulté tout d'abord est de trouver le foyer central d'un tableau si vaste, le point sur lequel il •convient de concentrer l'attention.
Ici, tout est intéressant, en effet, tout est de nature à inspirer de longues réflexions au penseur, et il suffit de faire le tour de cette question pour s'en convaincre.
Tout d'abord le chiffre des sommes engagées est énorme : c'est la rançon d'un grand royaume, près de quatorze cents millions (1).
Ce chiffre colossal par qui est-il fourni ? Par de petites gens pour lesquels le prix d'une action ou d'une
(1) Le total des sommes englouties s'élevait au 14 décembre 1888, à 1,335,532,749 francs 97 centime». Ces sommes avaient été versées par 870,000 souscripteurs.
obligation représente parfois les économies de toute une année.
Un cri terrible de réprobation va donc s'élever contre Thomme qui a menti si impudemment, qui a abusé le public par de fausses promesses, qui a gaspillé cet argent de la façon la plus honteuse, qui l'a employé en partie à payer les journaux chargés de chanter sa gloire ?
Nullement. Cet homme reste le grand Français. Il promène partout cette face torve où se lisent la fourberie et Tastuce ; il ose s'asseoir aux dîners que l'on donne dans les ministères à l'occasion de l'Exposition et Tirard le félicite en se disant sans doute : a Voilà un gaillard qui a été plus hardi que mon ancien associé Isaac Kolisch qui n'a su lancer que les mines d'or de l'Uruguay. » Il se rend chez le Schah avec son grand cordon de la Légion d'honneur au cou. C'est lui qui, au mois d'août dernier, assisté de M. Hamy et du comte de Bizemont, préside à la Société de géographie, la séance d'ouverture du congrès international. Il est partout, encore une fois, il a l'aplomb d'assister à l'inauguration de la statue de la Liberté offerte à Paris par la colonie américaine et de se présenter devant le chef de l'État. Vous croyez que ce Carnot, dont on nous vante sans cesse l'honnêteté, va se détourner du forban qui a réduit tant d'infortunés au suicide, qui a trouvé moyen de faire de l'effondrement d'une entreprise de spéculation presque une catastrophe nationale. Il n'en est rien, et, avant d'aller s'installer sur l'estrade officielle, Carnot va serrer la main à l'auteur de tant de ruines.
Ce malfaiteur marche en triomphateur. Le pauvre
diable qui a cassé un carreau pour dérober un pain est promené sous Tescorte d'un municipal du dépôt au cabinet du juge d'instruction, du cabinet du juge au tribunal correctionnel. On n'ouvre pas la plus légère instruction sur cette affaire où s'est englouti près d'un milliard et demi ; pas une seule fois on ne demande à cet homme: « Qu'avez-Tous fait de cet argent ? »
Le Sénat, que Lesseps a comblé, se hâte de voter la loi sur les faillites afin que ce criminel échappe à la flétrissure. Ce n'est pas assez: il faut éviter les investigations gênantes et empêcher à tout prix qu'un syndic du tribunal de Commerce, habitué à faire des additions, ne mette le nez dans cette comptabilité qui n'est qu'une accumulation de faux; la Gourde Paris, au mépris de tout bon sens, rend un arrêt par lequel elle déclare que le Panama est une société civile et non une société commerciale. Enfin, pour couronner l'édifice, on nomme pour liquidateur M. Brunet, un ami de M. de Lesseps, qui n'hésite pas à se faire son complice, à trahir les infortunés actionnaires, dont les intérêts lui sont confiés, à couvrir d'un silence indulgent les malversations commises et à dissimuler la vérité à ceux qui avaient intérêt à la connaître.
— L'Etat, diront ceux qui liront ces pages plus tard, a dû se préoccuper de cet effroyable gaspillage de l'argent français, exercer au moins par le conseil une sorte de tutelle sur les naïfs qu'on cherchait à abuser, se dire que cette épargne qu'on mettait au pillage pouvait être nécessaire au pays en temps de guerre.
En aucune manière. L'État n'est intervenu que pour appuyer près des Chambres une loi destinée à raller les derniers six cent millions quand TafFaire, à la connaissance de tous, était irrémédiablement perdue. On a envoyé dans Tlsthme, il est vrai, un ingénieur de rÉtat, mais cet ingénieur ingénieux a trouvé moyen de ne jamais dire ni oui, ni non : il a modelé son rapport sur la réponse du Normand : a Pour une année où il y a des pommes il n'y a pas de pommes, mais pour une année où il n'y pas de pommes il y a des pommes. »
Ce rapport n''a jamais été publié intégralement, on en a imprimé quelques tronçons à des intervalles très lointains. Lorsqu'on avait faim ou soif, on prenait à sa convenance dans ce rapport, où il y avait à boire et à manger. On en trouve des morceaux dans le Temps et d'autres dans le rapport de Bozerian sur le projet de loi relatif aux valeurs à lots. Un certain Hébrard, grand coureur d'ajffaires et sénateur de la Haute-Garonne, s'était, dans l'intention de faire un coup de Bourse, procuré un de ces documents par des voies qu'il né voulut jamais indiquer et il en publia dans le Temps ce qu'il jugeait utile à son opération.
— Alors, on a poursuivi ce sénateur pour avoir dérobé des documents appartenant à TEta)?
— On s'en est bien gardé! Seulement, quelque temps après, un journaliste, M. Mermeix, ayant publié, non dans im but de spéculation basse, mais pour servir la cause à laquelle il était attaché, des pièces de procédure destinées à être rendues publiques à quelques jours de là, on lui a fait subir le traitement le plus odieux, on l'a arrêté, mis au secret, on Ta
traîné de Mazas au Palais de Justice en voiture cellulaire, les menottes aux mains.
— Cet État admet-il donc ce principe, défendable après tout, que chaque citoyen doit rester libre de ses actes, que toute initiative doit lui être laissée.
— N'en croyez rien. Cet État se manifeste à chaque instant dans la vie des citoyens de la façon la plus tracassière, la plus sotte et en même temps la plus odieuse; il est toujours sur votre dos. Il interdit aux parents de faire élever leurs enfants comme ils l'entendent, il défend à des Français majeurs et jouissant de tous leurs droits de se réunir pour manger la soupe en commun et adorer Dieu ensemble; il est toujours là quand il s'agit de blesser une conscience, mais il n'intervient jamais quand il s'agit de protéger un intérêt français.
— Cette immense escroquerie n'a pu se continuer pendant tant d'années que dans un pays de silence, dans un pays où la Presse n'existe pas ?
— Elle a eu pour théâtre un pays où il se publie, rien qu'à Paris seulement, quinze cent soixante^ treize journaux, revues ou publications périodiques, où l'on met en vente tous les jours 55 journaux politiques de grand format et 35 journaux politiques de petit format. Ces journaux ont représenté ce flibustier qui n'ouvrait la bouche que pour mentir comme la personnification même du patriotisme, ils l'ont appelé à satiété le « grand Français » ; il est devenu une sorte d'idole et quand on n'a plus su quel honneur lui accorder on en a fait un académicien.
— Ces journalistes n'ont donc aucune information, ils ne lisent donc rien ?
— Personne dans les milieux intelligents de Paris n'a eu la moindre illusion sur le Panama ; pas un iiomme mêlé de très loin à la vie parisienne n'a souscrit une action de Panama, tout le monde savait que c'était un immense « Job », comme disent les Américains, une mystification honteuse. A la table de rédaction, à côté du confrère qui écrivait son article sur le « grand Français », « le pionnier de l'humanité », on racontait des histoires énormes sur ce qui se passait dans la Compagnie . Parfois le confrère, s'interrompant à la fin d'une période pour souffler et rouler une cigarette, s'écriait: aAhl mes enfants, quelle vieille canaille que ce Lessepsl »
— Ces journalistes sont donc des scélérats, des hommes de sac et de corde?
— Ce sont pour la plupart de très honnêtes gens.
— Enfin?
— Voilà précisément le point que le sociologue a le devoir de mettre en lumière, ce qui, croyez-le bien, n'est pas commode du tout. Ce qu'il faudrait faire bien comprendre c'est le fonctionnement du régime social qui rend possibles des coups comme Panama et qui annihile d'avance toute tentative pour éclairer l'opinion, qui produit ce résultat bizarre, que plus il y a de lumière, plus l'obscurité est épaisse.
Ceci vous explique que devant cette vastt toile à remplir je sois un peu comme le peintre qui joue avec ses pinceaux avant de se mettre au travail, et qui se dit : « Comment vais-je écrire sur cette toile tout ce que je vois déjà avec les yeux du cerveau, comment disposer les groupes pour éviter la confusion?
Tâchons de nous tirer d'affaire avec de la méthode.
LE CANAL INTEROCEANIQUE
Le projet dans le passé. — Les études de MM. Napoléon Wyse et Reclus. — L'intervention de M. de Lesseps. — Le Congrès de 1879. — Escamotage des votes. — M. de Lesseps élimine les promoteurs de Tentreprise. — Echec de la première émission. — Voyage de M. de Lesseps à Panama. — Constitution d*an syndicat financier. — M. de Lesseps trouve sa manière définitive; il passe Eléphant blanc.
L'idée de réunir TOcéan Pacifique à TOcéan Atlantique a préoccupé les esprits depuis des siècles. Fernand Cortez et Cromwell, Leibnitz et le prince Louis Napoléon, alors qu'il n'était que le prisonnier de Ham, ont porté une minute leur attention sur ce point.
Après bien des projets, bien des tâtonnements qu'il serait trop long de rappeler, le projet prit un corps. Une société civile se forma à Paris, en 1876, sous la présidence du général Turr, et une mission scientifique à la tête de laquelle se trouvaient MM. L. B. Wyse et Reclus, alla, au milieu de dangers de toute sorte, étudier le pays et se rendre compte de la possibilité de l'entreprise; elle obtint du gouvernement Colombien, en 1878, la concession d'un canal à niveau avec ou sans tunnel.
Les lecteurs n'ont qu'à ouvrir le volume de M. Wyse, le Canal de Panama, un beau volume qui fut couronné
par r Académie française, pour y trouver tous les détails de cette première période d'études préparatoires qui fait honneur aux courageux explorateurs.
Tout en rendant justice aux efforts de ceux qui firent partie de cette première mission, il faut cependant constater que le temps qu'ils passèrent dans l'Isthme était tout à fait insuffisant. C'est ce que fait remarquer, non sans raison, M. Edwards Whymper, l'auteur d'un très remarquable article publié dans le Contemporary Hewiew (1).
Wyse et Reclus, dit-il, ont déclaré eux-mêmes dans leurs Rapports (p. 121, 141, 241), que le temps qu'ils employèrent à étudier le sol entre Colon et Panama va du 2 au 16 avril 1878. Qu'on y ajoute deux ou trois jours d'observations sur la côte du Pacific, cela donne à peu près un total de trois semaines, consacrées à l'étude des lignes, niveaux, coupes et nature du sol, pour un travail sans précédent qui a déjà englouti 70 millions de livres sterling.
Si ces hommes de savoir et de dévouement étaient restés à la tète de l'entreprise, s'ils étaient retournés passer cinq ou six mois dans l'Isthme afin de se rendre exactement compte des difficultés, le succès aurait peut-être été possible, quoique ce résultat me semble bien problématique ; mais l'intervention de M. de Lesseps allait donner à l'entreprise une tournure tout à fait différente.
M. de Lesseps avait envie d'être dans l'affaire et il
(1) Mars 1889. Il faut lire en entier ce travail qui, en dehors de détails techniques d'une rare ezactilude, traduit l'espèce de stupeur, d'ahurissement qu'éprouve l'Anglais positif et sensé en voyant un milliard et demi gaspillé avec une pareille légèreté sans l'ombre d'une étude préparatoire sérieuse.
usait de toute sa diplomatie pour se faire offrir ce qu'il brûlait d'obtenir.
Ce fut lui qui dirigea tout au moment du fameux congrès scientifique international de 1879. Il était important d'avoir, aux yeux du public, l'estampille sacro-sainte de savants patentés, mais les hommes de valeur qui figuraient dans ce congrès ne se souciaient nullement de compromettre leur nom par des affirmations téméraires.
Avec son habitude de jouer des assemblées d'actionnaires, M. de Lesseps réussit à escamoter le vote et à faire croire aux superficiels que l'assemblée avait dit ce qu'elle n'avait nullement eu l'intention de dire. Il mêla aux savants qui se trouvaient là des remisiers, des boursiers, des employés de Suez, des créatures àlui, notoirement intéressées dans l'affaire, comme MM. Bionne, Deloncle, Szerivaday, Santa Maria, chargé d'affaires de la Colombie.
Beaucoup de membres, en outre, ne voulurent pas rompre en visière avec un homme qui occupait alors une situation considérable ; ils refusèrent de se prononcer et s'abstinrent.
Sur 136 membres présents, 8 votèrent contre, 54 s'abstinrent et 74 votèrent pour. Encore la résolution finale était-elle rédigée en termes assez équivoques pour n'engager personne : il s'agissait de se prononcer, non pour le projet lui-même, mais pour une direction à adopter de préférence à une autre. «La commission, disait-on dans cette résolution, se plaçant au point de vue pour lequel elle a été instituée, est d'avis que le canal interocéanique doit être dirigé du golfe de Limon à la baie de Panama et elle
recommande spécialement rétablissement d'un canal maritime dans cette direction. »
Ce simple avis, dans les prospectus de M. de Lesseps, prenait les proportions d'une approbation formelle votée à Tunanimité moins 8 membres : « Le 29 mai 1879, y lisait-on, le congrès scientifique international réuni en séance pléniére, après avoir reçu communication des rapports des commissions, votait ia résolution suivante. » (Ici le texte de la résolution que nous avons déjà cité). Des 54 abstentions, il n'était nullement question.
Le premier soin de M. de Lesseps fut d'agir comme il avait agi à Suez et de se débarrasser des hommes qui avaient préparé Tentreprise dont il voulait être seul à bénéficier.
Le Bulletin du Canal interocéanique présente naturellement cet acte de basse ingratitude comme un haut fait de plus à l'actif de M. de Lesseps.
Lorsque les concessionnaires de Tentreprise sont venus à moi, ils m'ont dit : « Nous avons la concession, mais nous ne pouvons rien faire sans vous. » Je leur ai répondu : « Messieurs, j'en suis désolé, mais je ne puis pas me charger d'une telle entreprise avec d'autres personnes qui pourraient engager ma responsabilité. Vous êtes des gens honorables, je vous rends toute espèce de justice, mais je ne puis, lorsque je prends une charge comme celle-là y partager ma responsabilité avec personne, »
» J'ai mes idées qui ne sont pas celles de tout le monde : j'ai donc besoin d'avoir une entière liberté d'action.
» J'ai commencé ma carrière diplomatique, étant accrédité près de Méhemet-Ali qui a régénéré l'Egypte. Il me dit un jour :
« Mon cher Lesseps, vous êtes bien jeune ; rappelez-vous, quand dans votre vie vous aurez quelque chose d'impor-
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tant à faire, que si vous êtes deux, il y en a un de trop. »
» Eh bien ! j'ai dit à ces messieurs : « Voilà ma situation :
je ne doute pas de votre loyauté, mais je veux être seul. »
Quand on a tenu un pareil langage et qu'on a abouti à une si effroyable catastrophe, au lieu de plaider pour fermer ses livres aux regards d*un syndic du tribunal de commerce et de choisir pour tout dissimuler, un ami complaisant comme Brunet, on est le premier à demander des juges.
M. Wyse fut d'ailleurs indemnisé (1), puisque Tactionnaire était là pour payer; il ne fut pas moins touché au cœur par ce congé si lestement signifié et dans la préface de son livre, adressée au général Turr, il exhale quelques soupirs à ce sujet.
Je dus taire un légitime élonnement en présence d'accaparements de gloire fort utiles, assurait-on, à la réussite des combinaisons imaginées, mais d'autant plus singulières que le prestige de M. de Lesscps, qui se substituait à nous, n'avait certes pas besoin d'être rehausse. En pareille matière la justice est malheureusement bien lente à venir si on ne l'aide un peu, et le temps me paraît venu maintenant, ne fût-ce que dans le but de bien marquer, pour nos jeunes enfants, l'héritage moral, fort précieux à mon sens, auquel ils ont droit, le temps me parait venu, dis-je, de rectifier et de combattre une légende qui, en France surtout, se continue un peu trop à mon détriment.
A un autre point de vue, d'ailleurs, il peut être bon de rétablir les faits avec exactitude, car si je revendique hautement Phonneur d'avoir résolu, sous toutes ses faces, un problème compliqué cherché depuis des siècles et dont je
(1) La Société fondée par le général Turr reçut dix millions de francs comme indemnité, la moitié en espèces et le reste en •actions de la nouvelle Compagnie.
UNE ENTREPRISE AU XDL* filÈGLE 335
persiste à croire les conséquences extrêmement fécondes pour rhumanité tout entière, je tiens aussi à ce que Ton sache bien qu'il ne m'incombe aucune part de responsabilité dans la direction bizarre donnée en dernier lieu à cette gigantesque entreprise.
Lesseps se mit à Pœuvre, organisa une société de fondateurs composée de cinq cents parts à 6,000 chacune ; sur ces parts il s'attribua cent parts entièrement libérées et les 6 et 7 juillet 1879, on lança la première souscription publique. On demandait quatre cents millions divisés en 800,000 actions à 500 francs.
L'émission n'eut aucun succès et les rares souscriptions durent être remboursées.
M. de Lesseps ne se découragea pas et à la fin de 1879, il exécuta dans l'Isthme un voyage à grand fracas avec sa femme et ses enfants et emmena avec lui une commission qu'il intitula pompeusement « Commission supérieure technique d'études. » Cette commission se composait d'un Allemand, M. Dirks, du général Wright et du colonel Folten, Américains; de MM. Sosa et Ortega, Colombiens, et de MM. Boutan, Dauzatz, Couvreux et Blanchet, Français.
Dès son retour, M. de Lesseps annonça solennellement que MM. Couvreux et Hersent acceptaient « l'entreprise des travaux d'exécution définitifs par un devis rectifié de 512 millions de francs. »
On en est à 1,400 millions et le quart des travaux n'est pas terminé I
La commission, de son côté, après un très court séjour dans l'Isthme, faisait la déclaration suivante: La commission émet Vavis qu'avec une bonne et judU
cieuan or{janiHaiion^ les travaux pourront être finis en huit ann» Fait à Panama le ifà février ÎS80,
DÔM ({ii^l eut mis lo pied à Panama, M. de Lesseps, avec une perspicacité déplorable pour les malheureux qu'on allait duper, semble s'être admirablement rendu compte de la situation. Son voyage, en effet, coïncida avec une épouvantable inondation du rio Oha^rcH ([ui brisait tout sur son passage et tordait comme dos fétus de paille les rails du Panama-railway. L'entreprise industrielle n'avait aucune chance de réussir dans de pareilles conditions, mais on pouvait grofTer là-dessus la plus belle ilibusterie ânancléro de ce temps.
AuHsitAt son arrivée à Paris, M. de Lesseps mancpuvra dans ce sens. Il syndiqua un certain nombre d'établissements financiers : la Société générale, lo Orédit lyonnais, le canal de Suez, les Seligmann fnNrca, lo Orédit industriel.
Cvi syndicat fut divisé en 50 parts représentant cliacuno 10,000 actions, soit 590,000 titres à souscrire.
liOs synilicatairos versaient 4 francs par titre, 40,000 francs par part, soit î?, 300,000 francs pour le tout.
Vax cas d'iH'hcc ils perdaient leurs 4 francs par litro.
Si la SocitHé se constituait, ils recevaient :
1» Lo rcmboursomont do leurs 40,000 francs;
^J* Uno primo ilo xMU). 000 francs, soit cinq fois lamise;
3* Une part do fondalcur qui, à un moment donu«5» ropiH^'sonta 50,000 francs.
La n^nuMu^ralion totale élail de ^290,000 francs pour un vorsemont de 40,000 francs!
Dans ces conditions le triomphe fut éclatant. La Presse gorgée emboucha toutes ses trompettes, jeta toutes ses fanfares. Lesseps devint dès lors le a grand Français », Fhomme surhumain, l'être extraordinaire, l'éléphant blanc, une sorte d*idole majestueuse et gloutonne, mangeant de For au milieu de nuages d'encens et rendant des excréments d'or que les journaux se partageaient.
La formule était trouvée, la mécanique était en place avec son double mouvement ; il n'y avait plus qu'à continuer : se servir de la Presse pour faire affluer l'argent des souscripteurs, se servir de l'argent des souscripteurs pour maintenir toujours au même degré l'enthousiasme de la Presse.
Cela dura huit ans comme cela, et cela aurait pu durer toujours si le public, à la fin, n'avait été non pas fatigué, mais épuisé, à sec. Ne croyez pas, en effet, que la Presse se soit décidée un jour à dire la vérité, ne croyez pas davantage que ce soit par un réveil soudain de leur raison, dans un accès de bon sens, que les actionnaires aient refusé de continuer à verser; c'est uniquement parce qu'ils n'avaient plus rien ; s'ils avaient eu cinq milliards ils les auraient donnés, sans demander une explication, pour une entreprise qui, Lesseps l'affirmait, devait coûter cinq cents millions.
Je crois maintenant que, sans risquer de faire perdre le fil âmes lecteurs, et sans crainte démettre du désordre dans mon récit, je puis esquisser le portrait de l'homme qui organisa froidement la ruine de tant de malheureux, sans avoir pour lui la plus légère illusion sur l'issue de l'affaire.