‹ La dernière batailleChapitre 29 sur 49 · M. FERDINAND DE LESSEPS · texte numérisé non relu

M. FERDINAND DE LESSEPS

Les ironies de la Presse Juive. — Le c grand Français » est essen tiellement anti-français. — Le rôle de Lesseps au siège de- Rome. — Sa conduite ugée à TAssemblée Nationale. — Le discours de M. de Falloux. — De Lesseps en Ég-ypte. — Il s'empare des éludes faites par les Saint-Simonieos pour le canal de Suez. — Timides protestations. — Un estradier extraordinaire.

Pour bien juger un homme en vue de notre temps, il faut faire la part d'une sorte de mot d*ordre de narquoiserie et d'ironie auquel obéit la Presse à peu près tout entière entre les mains des Juifs. Les Juifs éprouvent une joie intellectuelle bizarre à attester leur puissance par des créations de fausses gloires; ils sont heureux, lorsqu'ils ont représenté un traître comme un patriote éminent, lorsqu'ils ont fait acclamer un corrompu et un vénal comme la personnification de l'homme intègre. Ce sont de ces tours de force auxquels se complaisent ces cerveaux hantés toujours par l'amour de ce qui est de travers, anormal, biscornu. C'est le sabbat d'autrefois, la messe lue à rebours, le signe de la croix fait de la main gauche.

La consécration de Ferdinand de Lesseps comme « grand Français » est une plaisanterie de ce genre.

une antiphrase en action. En dehors de Gambetta et de Ferry, jamais contemporain, on peut le dire, ne fut plus systématiquement hostile aux intérêts français et ne fit plus de mal à notre pays.

En Italie, Lesseps tenta tout pour déshonorer nos armes et faire massacrer nos soldats. Au dîner Den tu, il se vantait encore, il y a quelques années, d'avoir dit à Mazzini : a Comment, vous êtes embarrassés pour vous défendre contre les Français, vous n'avez qu'à les laisser entrer et à armer de couteaux tous les hommes du Transtévère. » A la fin de sa carrière, il livre l'Egypte aux Anglais ; il garantit à Arabi, sur son honneur, la neutralisation du canal et, quelques jours après, il ouvrait le canal aux Anglais, qui, sans la trahison de M. de Lesseps, n'auraient jamais pu venir à bout d'Arabie t de ses soldats (1). En son extrême vieillesse, nous le voyons, au moment de l'affaire Schœnebelé, aller, sans caractère aucun, accomplir à Berlin je ne sais quelle louche négociation et en revenir en disant : « L'Allemagne est la meilleure amie de la France. »

Ce fut à Barcelone que Lesseps débuta dans cette voie de la Réclame qu'il devait parcourir en triomphateur. Pendant une émeute, il hissa le drapeau national sur le Consulat de France, ce que font généralement tous les consuls en pareille circonstance, et parvint à donner à ce fait si simple les proportions d'une action héroïque.

Chargé d'une mission à Rome, en 1849, M. de Les-

(i) Si Arabi eût comblé le canal, disait plus tard le général Wolseley, noas croiserions encore dans les eaux de la mer Rouge.

seps joua là le rôle le plus équivoque et le plus honteux, et facilita, par tous les moyens, l'entrée dans la ville des bandes qui devaient rendre le siège si 'meurtrier pour nos soldats. Il s'essayait sans doute pour ses futurs actionnaires du Panama en entassant mensonges sur mensonges. Il trompait tout le monde à la fois ; à Rome, il trahissait la cause de la France en faveur de Mazzini, tandis que, dans ses rapports au Gouvernement français, il couvrait l'agitateur italien d'outrages et l'appelait « un Néron moderne. «

A la tribune de l'Assemblée, M. de Falloux et M. de Tocqueville démasquèrent tous les deux le personnage oblique, que la Droite d'aujourd'hui a pris sous sa protection, sans doute pour reconnaître l'hostilité qu'il avait témoignée jadis au pape Pie IX, de douce et sainte mémoire. Falloux, particulièrement, n'eut pas la main tendre.

Rien de joli, dans son impertinence hautaine, comme la réponse du ministre aune interpellation de Jules Favre.

M. Jules Favre, dit-il, s'est appuyé aussi beaucoup sur les dépêches de M. de Lesseps. Quel est le M. de Lesseps auquel M. Jules Favre veut bien prêter une si grande autorité dans ce débat? Est-ce le M. de Lesseps que le National, a publiquement accusé d'aliénation mentale, ou celui dont il a fait, huit jours après, un des grands citoyens de cette époque? (On rit). Est-ce M. de Lesseps, disant que Mazzini est la crème du socialisme et des sociétés secrètes, ou bien, est-ce M. de Lesseps disant de Mazzini que c'est un des héros de l'époque moderne. (Nouvelle hilarité,) Avant d'appeler de telles autorités à la tribune, et d'essayer d'en foudroyer ses adversaires, il faudrait que M. Jules Favre se fût mis d'accord avec l'un des deux MM. de Lesseps, ou qu'il les ait mis d'accord entre eux. (Rires.)

M. de Falloux lut ensuite des dépêches de M. de Corcelles, qui ne laissaient aucun doute sur la trahison de M. de Lesseps.

Voici, dit-il, une première dépêche, datée de Givita-Vecchia, le 12 juin 1849, par conséquent à Tinstant même où il metlait le pied sur le sol italien :

« !1 paraît bien prouvé que la résistance des assiégés n'est entretenue que par Ténergie et le désespoir du grand nombre de réfugiés étrangers qui sont à Rome. Malheureusement, hier encore, une bande de 3,000 hommes a pu s'introduire dans la ville sous la conduite de Masi. »

a Quartier général de Santacci, 14 juin 1849.

« Ce n'est pas d'ailleurs sa faute si les mesures prises par M. de Lesseps ont, pendant près de trois semaines, permis aux étrangers qui dominent à Rome, de se recruter et de s'approvisionner sans obstacle. Il n'y a qu'une seule opinion dans toute l'armée, sur cette conséquence de la politique suivie par M. de Lesseps. Il faut maintenant détruire ces .forces étrangères qu'on a laissées maîtresses de la ville et de la campagne. »

« M, de Lesseps, — écrit de Corcelles dans une autre dépêche, — peut être assuré qu'il a fort encouragé nos ennemis et découragé les modérés ou conservateurs du pays. Personne aussi n'a fait plus que lui pour le recrutement et l'approvisionnement de la faction dominante, en rétablissant les communications interceptées par le général Oudinot, en nous faisant perdre du temps au profit de l'ennemi, avec des projets de traité que Von exploite encore contre nous. »

M. de Lesseps, de l'avis de tous, aurait dû être jugé par une commission militaire et fusillé. On se contenta de le déférer au Conseil d'État, présidé par M. Boulay de la Meurthe.

Le rapport, rédigé par M. Vivien, qui figure au Moniteur du 22 août 1849, est absolument écra-

sant. Il nous montre M. de Lesseps agissant d'accord avec les Triumvirs et leur accordant tous les avantages qui peuvent leur permettre de prolonger la lutte et de tuer ainsi un plus grand nombre de Français.

Avec l'assentiment, cette fois, du général Oudinot, M. de Lesseps avait accordé une première suspension d'armes, mais cette suspension devait naturellement cesser dès qu'il aurait été manifeste qu'une solution pacifique ne pouvait plus être espérée.

Le 19 mai, après un premier essai d'arrangement repoussé par les Triumvirs, le général Oudinot et M. de Lesseps signèrent une déclaration de rupture.

Que fit M. de Lesseps? Il attendit trois jours pour notifier cette déclaration et y ajouta ensuite de son chef la promesse de notifier huit jours à l'avance la reprise des hostilités.

Il substitua ainsi, dit le rapport, un délai indéfini à un terme fixe et ouvrit aux conspirations des Romains une carrière où ils se sont empressés de se jeter.

Ce n'est que dix jours après, le 29, qu'il se prêta à un nouvel ultimatum; il perdit ainsi en démarches sans résultat un temps qui devenait chaque jour plus précieux.

Enfin, quand il signale traité du 31 mai, dont il sera question plus tard, il consentit encore à un dernier délai de quinze jours après la même rectification.

Ainsi, au lieu de presser la solution, il l'ajournait; au lieu de hâter le moment où notre armée retrouverait sa liberté d'action, il la retardait.

Chaque délai, en effet, comme le constatait le rapport, aggravait la situation de notre armée et l'exposait aux fièvres et aux ardeurs d'un été brûlant. C'est ce que voulaient les Triumvirs et c'est ce que M. de Lesseps voulait comme eux.

La publication de ce rapport flétrissant fermait à M. de Lesseps la carrière diplomatique. Il le comprit, donna sa démission et se dirigea vers TEgypte, qui était alors la terre bénie de tous les aventuriers et de tous les chercheurs d'affaires.

Pour des motifs plus honorables, les Saint-Simoniens, condamnés en France, avaient cherché un refuge en Egypte et ils avaient repris l'idée d'un canal destiné à réunir la Mer Rouge à la Méditerranée, idée déjà mise en avant par eux, notamment dans le Producteur (1825) et VOrganisateur (1828). Une société d'études avait été constituée par eux le 27 novembre 1846; elle se composait de MM. Arles Dufour, Enfantin, Negrelli, Sellier, Starbuck, Stephenson et des trois Talabot, Jules, Léon et Paulin.

Les Saint-Simoniens se rencontrèrent dans la poursuite de cette idée avec un ingénieur établi depuis 1820 en Egypte, Linant bey, qui avait la confiance du vice-roi et avait été nommé par lui directeur des ponts et chaussées d'Egypte ; le tracé définitif des études fut arrêté après de longs travaux.

Dès son arrivée en Egypte, M. de Lesseps fut mis au courant ; on lui communiqua les plans du futur canal et il se les appropria sans scrupule.

Alors que M. de Lesseps était consul de France au Caire, il avait été le compagnon de plaisir de Saïd pacha, il ne reculait pas devant des moyens qui eussent fait hésiter Bravay, il obtint le firman et élimina tous ceux qui avaient été les promoteurs de l'entreprise.

Linant bey se plaignit bien un peu, les Saint- Simoniens eurent un moment de tristesse en se

voyant mis dehors d'une œuvre qu'ils avaient caressée longtemps, mais ce fut tout. La protestation du chef de rÉcole Saint-Simonienne eut môme un caractère de noble résignation, qui ne manque pas de grandeur (1).

Le maître rappelle à ces disciples ce qu'il leur avait dit tant de fois, que depuis le jour où il s'était donné une mission civilisatrice, il n'avait jamais eu en vue dans ses conceptions, dans ses enseignements et dans ses actes, que l'accomplissement de cette tâche religieuse, sans y mêler nos intérêts d'amour-propre ou d'argent.

Que l'œuvre que j'ai signalée de faire mettre à l'étude, comme grandement utile aux intérêts matériels et moraux de l'humanité s'exécute, et je serai le premier à bénir l'exécuteur I Sans doute il sera bon et juste que Ton sache, dans l'avenir, que l'initiative de cette réalisation gigantesque a été prise par ceux-là même en qui le vieux monde ne voulut voir d'abord que des utopistes, des rêveurs, des fous; mais rapportez-vous-en à l'histoire pour cela. En attendant, si l'isthme est percé, fût-ce sans nous, c'est surtout à nous qu'il appartiendra de s'écrier : « Allah kerim ! Dieu est grand ! »

Ce n'est pas plus difficile que cela, et parfois, pour réussir, il suffit d'avoir bien ancrée dans la tête l'idée qu'il ne faut pas se gêner que les hommes subissent tout.

Lesseps a cette force ; à défaut de tout autre mérite on ne peut lui refuser un imperturbable aplomb; c'est un estradier d'une audace inouïe. Un lanceur d'affaires qui aurait fait perdre quelques centaines de mille francs à ses compatriotes se cacherait, ou du moins, s'il assistait à une cérémonie

(1) Œuvres de Saint-Simon, xii* volume.

publique, il se mettrait dans un coin; le Lesseps du Panama cherche, au contraire, la première place en toute circonstance, le premier rang, le fauteuil d'honneur, et vous voyez que ce système est bon, puisque personne ne lui dit rien.

Lesseps pousse cette puissance de braverie jusqu'à la coquetterie. Il tripotait honteusement à la Bourse sur le Suez et, opérant à coup sûr, il étranglait ceux qui jouaient contre lui. Un jour, en 1868, il avait fait un coup plus considérable encore que les autres et acheté des Suez par milliers par l'entremise de quelqu'un qui doit savoir la vérité, là-dessus, puisque c'est lui qui a fait l'opération.

On commençait à s'émouvoir un peu.

— J'ai une grande assemblée d'actionnaires, dit Lesseps à l'ami qui me donnait ces détails, venez-y donc...

L'ami vint et la scène lui est restée tellement présente, qu*il se rappelle qu'il était assis à la deuxième banquette à gauche.

Avant que la séance ne fût officiellement ouverte, de Lesseps s'avança sur le bord de l'estrade et, la bouche en cœur, l'éternel sourire que l'on connaît éclairant ce visage obscur, si curieux à regarder, il dit:

« Mesdames et Messieurs, avant de commencer, permeltez-moi de prendre la parole pour un fait personnel. Mes ennemis, vous ne l'ignorez pas, font courir le bruit que je joue à la Bourse, or, j'ai un aveu à vous faire : Je suis arrivé à mon âge sans avoir mis les pieds à la Bourse et sans rien comprendre même aux opérations qui se traitent là. »

En parlant, il regardait fixement Tagent de change, qui avait exécuté ses derniers ordres de Bourse ; ii jouait pour lui, comme certains acteurs ou certaines actrices jouent pour un seul spectateur dans la salle, et l'agent de change, poussant du coude un camarade qu'il avait amené, ne put s'empêcher de s'écrier, devant ce bel aplomb : « Décidément, il est très fort I »

DANS l'isthme

Le chaos. — Une terre de désolation. — L'Homme et la Nature. — La mortalité. — Les morts sans tombeau. — Le peu d'intérêt que ces détails offrent pour le public français — Une annonce folâXre. — Une kermesse dans un cimetière. — Une arrivée de langoustes. —Les désespérés.— La vie dans l'isihme. — Suppression de l'économat central. —» Favoritisme et injustice.— La Chanson à Panama. — Une réunion d'actionnaires en opérette. — Quelques types intéressants. — Dingler. — Les chevaux de M™' Dingler. — Le civilisé et l'homme réel. — Le padischah d*un ingénieur des Ponts et Chaussées. — Les prodigalités de Dingler. — Le bon de tâche. — Gaspillages inouïs. — Les contrats. — Le matériel abandonné. — Les Juifs. — Le banquier Ermann. —Le pillage à Tétat permanent.

Il nous faut, à présent que nous avons le scénario de l'entreprise, nous transporter dans l'Isthme.

Notre intention n'est pas d'entrer dans les détails techniques et dans le compte des mètres cubes extraits ; nous renvoyons le lecteur pour ceci aux brochures spéciales, dont nous parlerons plus loin, et que les sénateurs et les députés n'ont jamais daigné ouvrir. Des tableaux présentés et des chiffres fournis,

se dégage une impression de stupeur quand on constate tout ce qu'on a pu faire croire aux Français pendant huit ans.

Pour comprendre Panama, il faut se figurer le Chaos, non plus le Chaos despremiers jours du monde, mais un Chaos avec des apparences de civilisation, un Chaos dix-neuvième siècle : des ingénieurs, des exploiteurs, des cabaretiers, des teneurs de maisons publiques, des décavés, des employés venus de partout, des ouvriers de tous les pays, tout cela s'agitant pêle-mêle, sans direction aucune, travaillant sans plan d'ensemble et recommençant sans cesse le même travail.

Pour cadre un pays léthifère, un pays où tout respire la fièvre, où tout est malade, où tout meurt, où rhomme, enveloppé de miasmes, se dissout dans une atmosphère putride; — une terre méphitique qui semble encore mal essuyée de la boue du déluge. Sur ce sol se multiplient, dans une fermentation de fange, des animaux funestes comme les pythons sortis du limon des âges primitifs, des crabes gros comme des tables, des caïmans énormes qui peuplent les marais et empêchent de se baigner, tandis que les requins gardent le rivage; sept mois de pluie torrentielle, du commencement de mai à la fin de novembre, un ciel marécageux comme le sol et d'où suinte presque continuellement un brouillard empesté...

A une heure du matin, la buée tombe, on grelotte, et, en se levant, on trouve un centimètre de moisissure sur les chaussures. Les vêtements sont raides d'eau; si Ton passe la main sur les habits d'une personne^ on la retire trempée.

La moisissure est la force de la Nature, éternelle voratrice qui, en quelques mois, couvre comme d'une couche de champignons des machines arrivées d'Europe toutes flambant neuf et qu'on a laissées dans des coins sans s'en occuper.

Quand la Nature ne détruit pas sous ses mousses gluantes la machine aux cuivres étincelants et ne se l'assimile pas pour la rendre en quelque sorte à la vie végétative, l'homme souvent, la rencontrant sur son chemin, la recouvre de déblais. Il y a ainsi pour des millions de matériel enfoui.

Les hommes mouraient comme des mouches, à raison de 60 pour 100 environ. L'Annuaire de V Ecole centrale constate que sur 27 ingénieurs de cette Ecole, entrés dans la compagnie jeunes et bien portants, en 1885 et 1886, il étaient morts en 1887. C'est là un chiffre pris au hasard: le vrai chiffre des morts, qui ne doit guère s'éloigner de 30,000, ne sera jamais connu.

Les parents qui voulaient faire annoncer dans le Bulletin officiel du Canal interocéanique la mort de de ceux qu'ils avaient aimés, étaient accusés d'être subventionnés par les ennemis de la Compagnie pour provoquer du scandale. Il en fut ainsi pour les parents de deux ingénieurs, MM. Sordoillet et Armand Petit, partis de France par le même paquebot et enlevés par la fièvre, dès leur arrivée dans l'Isthme en

Le Bulletin officiel du Canal de Fanama, disait à cette époque le journal le Succès a opposé un refus formel aux prières que lui ont adressées les deux familles pour obtenir l'insertion d'une notice nécrologique sur ces deux victimes du

devoir. C'est en vertu d'instructions précises que cette résolution a été prise par la Compagnie, dont le bulletin deviendrait un interminable document nécrologique, si elle permettait à la France de compter les "martyrs qu'elle sème sur le sol meurtrier de la Colombie.

Malgré les dénégations intéressées de cette association financière, le chiffre des morts causées par les miasmes putrides que dégage chaque coup de pioche, chaque effondrement de roche ou chaque éventrement de terrain, s'élève à « quarante par jour, soit plus de quatorze mille travailleurs » ensevelis chaque année sur ces rivages pestilentiels. »

Un renseignement dont la précision ne pourra être contestée donnera une idée des effroyables ravages causés parmi le personnel de cette entreprise funeste à tant de titres. Sur trente- employés arrivés le 29 octobre dernier, par le paquebot Washington, treize étaient morts le 24 novembre suivant, et parmi ces treize les deux malheureux ingénieurs dont nous apprenons aujourd'hui seulement la triste fin.

Dans les 60 pour 100, nous ne comptons que les morts décédés à l'hôpital. C'est pour eux que furent construits trois cimetières nouveaux sur le versant du Pacifique, lorsque tous les cimetières de la ville eurent été remplis. Ceux-là, du moins, avaient une tombe uniforme, une croix en bois de fer sur laquelle on inscrivait le millésime et le numéro d'ordre, avec un cœur enflammé.

Parfois, les ouvriers qui mouraient sur place étaient simplement jetés dans le remblai; un train de décharge arrivait et les cadavres avaient du coup 50 centimètres de terre sur la figure. L'Isthme est devenu, grâce à ces cadavres anonymes, un gigangantesque ossuaire, un cimetière, qui donnera plus tard ridée d'un immense champ de bataille, où Ton retrouvera tous les types do la race humaine.

Il faut ajouter que ce mode d'inhumation, un peu sommaire, n'était guère usité que pour les nègres.

La Compagnie avait obéi, cette fois, à un sentiment d'économie, qu'elle ne manifestait guère que dans de semblables occasions. Voici ce que coûtait l'enterrement d'un nègre :

Le cercueil 4 piastres.

Mise en bière 2 —

Porteurs 3 —

Rkum, 4 bouteilles pour les

porteurs, à raison de 2 £r. 50

chacune, soit 2 —

Total. ... 11 piastres.

55 francs.

On trouva que les nègres jamaïcains ne valaient pas cela. On les déposa dans le remblai.

Tous les journaux vous le diront, d'ailleurs. Le Panama n'était pas une affaire, c'était une œuvre humanitaire, une œuvre de Progrès et de Civilisation... Allez la musique !...

On mettait beaucoup de zèle, au contraire, à enterrer les Européens au service de la Compagnie ; on mettait tant de zèle que, parfois, on les enterrait avant qu'ils soient morts...

Tout le monde a connu là-bas l'histoire d'un petit bossu, un Breton nommé Laucour, de Pontivy, qui fut enterré vivant.

Le fait date de 1882. Laucour avait un domestique qui suivait le cercueil. Soudain il entend crier dans la bière...

Le cocher du corbillard est saisi d'épouvante et se sauve. Le domestique s'accroche à la voiture et arrive ainsi traîné au cimetière.

Au cimetière on descend la bière en terre dans une des nombreuses fosses qui sont toujours prêtes.

De nouveaux cris retentissent...

Les deux fossoyeurs prennent la fuite à leur tour.

Le domestique effaré va chercher le médecin. Quand il arriva, le pauvre Laucour venait de mourir dans son cercueil...

Tout était organisé pour opérer rapidement. L'ancien chef de travaux qui me donnait ces détails, vit deux fois la bière sous son lit. La première vision lui a laissé une impression horrible. A la fin de 1883 il était entré à l'hôpiial sans connaissance ; quelques jours après, il revint à lui, il eut besoin de se lever la nuit et, sans bien reconnaître encore où il était, il se trouva dans une salle d'hôpital qu'on n'éclairait pas la nuit ; près de son lit, sur une petite table, était une veilleuse. Au moment où le malade remontait péniblement dans son lit il heurta quelque chose du pied et prenant la veilleuse il regarda sous le lit pour voir ce qu'il y avait. C'était sa bière qui l'attendait, la bière « réglementaire de l'agent classé » en sapin rouge de deux centimètres d'épaisseur...

Le cercueil, d'ailleurs, jouait un grand rôle à Panama. On lisait dans VIsthmus, le journal de l'Isthme, des annonces encourageantes comme celle-ci :

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