CŒURS HONNÊTES AMES TIMIDES, ESPRITS TRANQUILLES
Aux yeux de la vulgaire logique, qu'estce que rhomme ? Un bipède omnivore qui porte des culottes. Aux jeux de la pure raison, qu'est-il? Une àme, un esprit, une divine apparition.
Il y a un mot mystérieux caché sous ce vêtement de chair. Profond est son ens.e> velissement sous ce vêtement étrange, parmi les sons, les couleurs et les formes qui sont ses langes et son linceul. St pourtant ce vêtement est tissé dans le ciel et digne de Dieu. (Garlyle.)
Le bon monde. — Le prêtre ne peut exercer qu'une influence médiocre sur le temps présent. — Les évoques et leurs hésitations. — Les droits de la critique. — L'incident de r£/htt;cr«.
— L'armée. — Elle est condamnée à subir tout en silence. — La tristesse des livres qu'on publie sur l'armée. — Une conversation matinale. — Le manche et la cognée. — L*Ëlat-major et la prochaine guerre. — Le conseil de la Légion d'honneur et la décoration de Veil-Picard. — Un banqueroutier frauduleux chevalier de la Légion d'honneur. — Les victimes ont toujours tort. — Les exaltés qui se trompent d'heure. — Hillairand.
— L'or non mûr.
A ce tableau de la vie sociale contemporaine, que
l'avenir, j'en ai la certitude, consultera avec intérêt,
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il manque une étude sur tous ces braves gens, siir tout ce bon monde, qui assiste navré à cet écroulement et qui ne peut rien empêcher.
Que pensent tous ces hommes d'honneur et de foi disséminés dans tous les coins de la France et dont personne ne parle ? Qu'espèrent-ils ? Mon Dieu, ils n'espèrent pas grand' chose, et ils ne disent pas tout ce qu'ils pensent. A quoi cela servirait-il ? Ceux qui ont essayé d'agir se sont heurtés aux ambitions personnelles; ils se sont rendu compte de l'inanité du programme conservateur, et ils sont rentrés chez eux; ils se sont repliés sur eux-mêmes; on les remue un peu au moment des élections, mais ce n'est ni très profondément ni pour très longtemps.
A la tête de cette élite figurent les deux corps d'état dans lesquels brille encore la flamme du dévouement et vit toujours l'esprit du sacrifice : le Clergé et l'Armée.
J'ai dit déjà la grandeur morale de ce prêtre qui accepte si joyeusement la pauvreté en un temps où chacun est affolé par l'amour du lucre. Le prêtre a 900 francs de traitement en débutant ; s'il devient curé de canton à la fin de sa carrière, il aura 1,500 francs. A ce chiffre viennent s'ajouter quelques centaines de francs d'un casuel qui existe à peine dans certaines régions. Pour venir dire une seconde messe dans un village qui n'a pas de desservant, pour . biner, de vieux prêtres font, et souvent par des temps affreux, cinq ou six kilomètres à jeun. Aux environs deSoisy, où j'habite, le prêtre qui va de Lisse à Courcouronne recommence ce trajet tous les dimanches.
La situation est partout la même et les pays habités par des riches ne diffèrent guère des autres. Quand il s'agit d'un beau mariage., les châtelains vont le célébrer à Paris ; c'est plus distingué.
Tel est l'homme que les journaux juifs et francsmaçons accablent d'outrages dusoirau matin.
Assurément, cet homme est grand ; dans l'effondrement général, il représente ce qu il y a de plus haut dans l'idéal moral. Peut-il donc contribuer autant qu'il le voudrait à relever son pays? Peut-il combattre pour le salut de la Patrie, éclairer les consciences, dénoncer les trahisons, révéler à tous les dangers qui nous menacent? NoqI II est condamné à une sorte d'expectative et d'attente, il peut défendre ce qui n'est pas encore tout à fait envahi, mais il lui est interdit de faire davantage. S'il voulait aller au delà, l'autorité ecclésiastique supérieure s'y opposerait, et, pour justifier son intervention, elle pourrait invoquer des raisons excellentes.
La résignation dans ces prêtres de campagne, qui sont de race forte et vaillante, ne va pas toujours sans de douloureuses crises intérieures, et je pourrais écrire un chapitre émouvant sur les combats qui se livrent dans ces âmes. A quoi bon? Ceux mêmes qui m'ontécrit des lettres si intéressantes et si belles, ceux qui m'ont encouragé à traiter cette question seront les premiers à trouver bien que je me taise.
La situation des évêques n'est pas aisée. Sans doute quelques-uns, comme Mgr Trégaro, savent revendiquer dignement et fermement leurs droits de j[)asteurs devant les injonctions insolentes d'un Thé-
venet. D'autres ont peur d'un plus grand mal et recommandent avant tout à leur clergé « d'éviter les affaires. »
Ce n'est pas, d'ailleurs, dépasser les droits de l'historien que de constater que les Francs-Maçons, maîtres du pouvoir, ne vont pas précisément chercher pour Tépiscopat des Athanase, des saint Ambroise ou des saint Cyprien. Leur rêve serait d'avoir partout « le préfet en robe violeite » dont parlait un illustre évéque. Avec une astuce infernale, ils présentent au choix du Souverain Pontife un prêtre d'une irréprochable honnêteté, mais chez lequel le caractère n'est pas toujours à la hauteur de la vertu privée, et un prêtre dont la conduite pourrait prêter à la critique. Le Pape choisit le bon prêtre, et il a raison.
Une autre fois, le prêtre auquel on donne la mitre est parent d'un député, recommandé par un sénateur influent; il esi incapable sans doute de prendre des engagements qui seraient contraires à sa conscience, mais enfin il est content d'être évêque et enclin à supposer que le gouvernement qui l'a nommé n'est pas si mauvais qu'on le dit.
Il est très difficile de toucher à ces questions, même en y mettant toute la mesure possible. Les grands chrétiens dupasse, lesMontausier,lesBeauvillier, les Chevreuse, les mondaines elles-mêmes comme M™" de Sévigné, appréciaient les ouvrages des archevêques et des é vêques, discutaient les sermons des prédicateurs alors que les prélats s^appelaient Fénelon et Bossuet, les prédicateurs Bourdaloue ci Fléchier. Ces discussions, remplacées aujourd'hui dans les salons par des controverses sur le mérite res-
pectif de Judic et de Granier, étaient le fond de la vie intellectuelle d'alors et, dans cette atmosphère d'idées très hautes, les esprits s'élevaient tout naturellement. Le Clergé lui-même, en rapports permanents avec Télite pensante, s'efforçait de donner à la Vérité une forme qui fût digne d'elle et qui satisfît les intelligences en même temps qu'elle éclairait les âmes.
Ces coutumes étaient, d'ailleurs , conformes à la pure tradition de l'Église. La liberté, en tout ce qui est laissé à l'appréciation humaine, est l'essence même de la vie chrétienne. « C'est à la liberté, dit saint Paul, que l'esprit de Dieu nous a appelés. » Les fidèles font partie de l'Église, ils élisaient leurs évoques autrefois ; ils interviennent encore comme membres du conseil de fabrique dans l'administration des paroisses. Il est de toute évidence, en tout cas^ qu'en dehors des articles de foi devant lesquels nous n'avons qu'à nous incliner humblement, en dehors des prescriptions de l'autorité épiscopale, les chrétiens restent absolument libres de juger les œuvres littéraires d'un évêque, d'en louer ou d'en blâmer les qualités de style ou la valeur historique.
Sans s'en apercevoir, par une pente insensible, certains évêques français en sont arrivés à refuser ce droit aux écrivains catholiques.
Même sous la mitre, en effet, les hommes sont des hommes. Un peu honteux de montrer si peu d'indépendance vis-à-vis du gouvernement, quelques évêques ont voulu faire sentir plus durement leur pouvoir à ceux qui se faisaient honneur de rester les enfants soumis de l'Eglise. Il était permis jadis, sans être traité de mauvais chrétien, de rire un peu des
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distractions de Huet qui était pourtant un savant homme, et il était passé en proverbe dans le monde de dire : « Il est un peu trop évéque d'Avranches. » Aujourd'hui il en faudrait rabattre et Tabbé Cottin devenu évéque excommunierait Boileau s'il S'avisait de plaisanter le style de ses sermons.
L'incident de V Univers est là pour prouver que je n'exagère rien. A la date du 4 novembre 1889, l'I/niuers insérait un article d'un chanoine de Poitiers sur le Saint Vincent de Paul de Mgr Bougaud. Relisez cet article d'un bout à l'autre, vous n'y découvrirez absolument rien qui ne soit de la critique littéraire. Il y est démontré que Mgr Bougaud possédait médiocrement son dix-septième siècle et qu'il avait fait parfois des confusions fâcheuses ; il confondait, par exemple, la Ligue avec la Fronde et déclarait que la grande Mademoiselle avait été une « Ligueuse » acharnée ; il affirmait, avec une parfaite bonne foi évidemment, que Thé: oïae de la Fronde, la cousine germaine de Louis XIV, comme nul ne Tignore, était la sœur de Louis XIII.
Ces erreurs n'ont rien de déshonorant. Sainte-Beuve connaissait admirablement le dix-septième siècle et il aurait fait un déplorable évéque. Mgr Bougaud, au contraire, pouvait ne rien entendre au dix-septième siècle et n'en être pas moins le modèle des évéques. Notez que le caractère épiscopal n'était même pas en cause, puisque ce livre sur saint Vincent de Paul avait été écrit quand Mgr Bougaud n'était pas encore évéque et qu'il avait été publié quand il était mort.
Eùt-il été évéque, qu'on eût parfaitement conservé
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le droit de lui faire observer que la grande Mademoiselle n'était ni la fllle de Louis XIII, ni la tante de Louis XIV. J'ai la plus profonde vénération pour. Mgr Richard, mais s'il prétendait dans un ouvrage historique que c'est François I" qui a gagné la bataille d'Austerlitz ou Charlotte Corday quia assassiné Henri IV, je ne croirais pas commettre un péché mortel en lui disant: a Votre Émincnce a été mal informée.»
C'est à la suite de la publication de cet article que le lieutenant Paimblant se livra sur M. Eugène Veuillot à l'acte de brutalité que l'on sait.
J'ai mon opinion faite à propos de cette agression de deux hommes dans la force de l'âge sur un écrivain de 72 ans. Si je rendais cette opinion publique je-n'en aurais que des désagréments ; les catholiques, sans même se donner la peine de réfléchir, s'écrieraient que je ne respecte rien ; VUniverSf qui a toujours été fort aimable pour moi, serait fort embarrassé pour me défendre ; je serais obligé de me battre en dueL avec le lieutenant Paimblant et de contrevenir aux lois de l'Église. J^ai donc tout avantage à ne pas parler.
Aujourd'hui l'exercice de ce droit de légitime discussion, que personne ne contestait jadis, prend pour quelques-uns la proportion d'un acte exorbitant et irrjespectueux.
/Ainsi que je l'ai indiqué à maintes reprises, les chrétiens les plus sincères ont subi, sans s'en douter, l'influence du système juif. Or, les Orientaux sont absolument étrangers à l'idée de liberté et d'égalité» ils sont pachas ou esclaves, ils donnent des coups de.* matraque ou ils en reçoivent; comme le chien ils mordent ou ils lèchent./
11 n'y a plus d'autre alternative à Theure présente, même quand il s'agit des évoques laïques. Quand vous discutez un chef de la droite, tout en rendant hommage à ses qualités, on vous accuse de le traîner dans la boue.
Cela néanmoins était nécessaire à dire pour expliquer que le Clergé de France, malgré Tadmirable dévouement et le sublime désintéressement de beaucoup de ses membres, ne puisse exercer sur les événements actuels qu'une influence relativement peu considérable.
Une fois de plus se vérifie la loi qui apparaît dans toute étude sociale et qui démontre qu7aux époques de dissolution aucune classe ne s'élève très sensiblement au-dessus du niveau des autres classes. Le pays, ainsi que le constate Blanc de Saint-Bonnet, est toujours d'un degré au-dessous de son Clergé, voilà tout. « Un clergé saint fait un peuple vertueux, un Clergé vertueux fait un peuple honnête, un Clergé honnête fait un peuple impie. »
Notre Clergé est profondément honnête, mais il ne peut guère aller au delà.
Si le Clergé allait au delà de cette moyenne, si les évêques étaient de la taille des grands évêques qui civilisèrent et organisèreLt le monde barbare, il est clair que le pouvoir leur appartiendrait dans un temps très rapproché. Il est clair de même que si les socialistes avaient le mépris de la mort, l'esprit de sacrifice, la combativité des révolutionnaires d'autrefois, ils renverseraient presque instantanément un ordre de choses qui est incapable de se défendre. Il eu clair que si nous étions 500 antisémites déter-
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minés, ceux qui ne seraient pas morts seraient les maîtres de Paris d'ici à un an et distribueraient au peuple l'argent volé par les Juifs.
Ce que j'écris du Clergé peut s'appliquer à l'Armée. Le peintre social est à son aise vis-à-vis des Politiciens faiseurs qui poussent parfois le bon garçonnisme jusqu'à vous dire : « Ah I mon cher, comme vous avez raison I » Lorsqu'il s'agit de l'Armée, laplume hésite et tourne entre vos doigts, car devant vous se dresse le drapeau de la Patrie en deuil.
Tous les livres qu'on a publiés sur l'armée en ces dernières années sont navrants. Quel lugubre et décourageant défilé que le Cavalier Miserey d'Abel Hermant, le Nommé Ferreux de Bonnetain et enfin les Sous-Offs de Lucien Descaves I Le plus lamentable de tous parce que, à mon sens, il est le plus éloquent, est peut-être encore VÉlève martyr de M. Luguet.
Tous ces livres traduisent la désillusion et la colère qu'ont emportées de leur séjour à la caserne ceux qifi savent écrire, ceux qui se chargent de parler pour ceux qui ne parlent pas... Voilà ce que pense ce peuple qui a tant aimé la guerre, qui pendant des siècles n'a vu le métier militaire que sous un aspect gai, enthousiaste et chantant.
Il est facile de s'indigner en belles phrases contre ces écrivains. Saint-Genest n'y manqua pas; il fulmina contre les Sous-Offs de Descaves; il demanda qu'on les poursuivît. En protestant ainsi il croit sincèrement être patriote ; il le serait bien davantage s'il signalait au pays les dangers que lui fait courir la mise en coupe réglée de la France par les Juifs allemands,
s'il proûtait de la retentissante tribune du Figaro pour montrer que la trahison est partout, que nos finances, nos fournitures militaires, nos services d'approvisionnement sont, grâce à la complicité du gouvernement, entre les mains des pires ennemis de la France, d'hommes nés à Francfort ou à Hambourg.
De ceci Saint-Genest n'a jamais ouvert la bouche et je n'ai pas lu une ligne de lui flétrissant les Rothschild à propos du coup du Comptoir d'Escompte.
Aussi est-il facile de s'expliquer que ces tirades laissent froid le public qui commence à deviner où est le véritable péril.
Il ne sert à rien de blâmer ceux qui n'ont pas hésité à mettre le doigt sur des plaies vives, ceux même qui, dans des tableaux excessifs et poussés au noir, se sont attachés à décrire des infections et des purulences sans apercevoir les admirables éléments de sacrifice et de dévouement que contient encore notre armée. Ce qu'il faudrait faire, c'est analyser la véritable situation de cette armée, rechercher la source du mal, expliquer pourquoi les Français perdent peu à peu rafTection qu'ils avaient jadis pour le régiment.
Je réfléchissais sur celte question en me promenant un matin dans une de mes excursions de vacances.
Je m'étais assis sur le revers d'un fossé, près d'un chemin, le long de la lisière d'un bois, face à la plaine, et je contemplais le lumineux paysage pendant que le chant des alouettes saluait le beau soleil levant.
Ces chants de l'oiseau matinal me rendaient tout joyeux. Cette terre était bien la vieille terre gauloise... et les Gaulois de la légion de V Alouette ^ ces
rudes soldats de César, traversaient ma pensée...
Brusquement, à ma gauche, par un sentier du bois, je vis déboucher une troupe de fantassins, une troupe de pantalons rouges !
Un capitaine marchait en tête, un clairon le suivait. Je comptai environ 40 hommes.
La troupe s'arrêta sur le chemin. Elle se forma en ligne, un adjudant prit le commandement et quatre groupes, quatre escouades de 10 hommes commencèrent à manœuvrer dans la campagne.
Le capitaine et le clairon restèrent sur le chemin. Le capitaine alluma un cigare et se mit à se promener le long du bois.
C'était un homme de quarante ans, grand, maigre, à la figure martiale, à la démarche crâne. Il portait sur la poitrine la médaille du Tonkin.
En regardant de près cet officier je devinai de suite qu'il devait être antisémite. Je liai conversation avec lui et je lui parlai de deux ou trois officiers de mes amis qu'il connaissait.
— Comme votre compagnie est petite I lui dis-je.
— Ah ! monsieur, me répondit-il, ma compagnie I ma compagnie est partout et je n'ai ici que les soldats qu'on veut bien me laisser.
» Puisque la chose vous intéresse, je vais vous instruire, monsieur. Nos compagnies ne sont pas à nous... elles appartiennent d'abord aux catégories, aux emplois et aux services auxiliaires... Les capitaines surveillent le reste. Ecoutez : mon lieutenant est détaché, depuis l'année dernière, à l'École de guerre ; il y apprend l'art de conduire 30, 000 hommes. Quand il aura fini ses études, il fera des stages dans
les états-majors... après quoi il ne daignera plus servir dans les petites unités des corps de troupe.
» Mon sous-lieutenant est à la fois officier de tir du Bataillon, directeur des exercices de gymnastique du Régiment et professeur de topographie au cours des sous-officiers. Je ne le vois jamais à la tète de son peloton et je ne puis pas compter sur lui pour le service intérieur de ma compagnie.
» Mon adjudant est là, il commande la manœuvre de cette petite troupe qui représente à peu près une section.
»Mon sergent-major est resté à la caserne, dans son bureau. Il trace des états et prépare des rapports et des pièces qui sont demandées d'urgence parle colonel parce que le général les réclame d'urgence, pour demain matin.
» Mon fourrier est de semaine. Il copie et communique des ordres, des ordres du Régiment, de la Division, de la Place.
» J'ai quatre sergents dont un rengagé.
»0n m'a pris le sergent rengagé pour en faire le secrétaire de la commission des ordinaires ; un autre est détaché à l'École des sous-officiers de Saint- Maixent; le troisième est de garde au poste de la Porte-Blanche... le quatrième est là, avec les hommes.
» J'ai huit caporaux — on m'en a pris un, pour l'attacher à l'instruction du peloton spécial des élèves caporaux ; un autre est détaché à l'École de gymnas* tique de Joinville ; un troisième est employé comme secrétaire chez le colonel ; un quatrième est de planton aux cuisines ; un cinquième est à l'hôpitaL
— Il m'en reste trois qui sont là, avec les escouades de manœuvre.
» Sur ma situation journalière, je compte 90 soldats dont huit de i*^' classe — vous voyez ce qui me reste.
» Les autres sont partout. Les compagnies fournissent des valets de pied, des valets de chambre, des cochers, des laquais, des cordons bleus, des pâtissiers, des jardiniers, des menuisiers, des ébénistes, des peintres, des tapissiers, des sculpteurs, des chanteurs, des acteurs. — Nous avons des musiciens et des élèves, des tambours et des élèves, des clairons et des élèves, des prévôts et des élèves, des gymnasiarques et des élèves, des tailleurs et des élèves, des cordonniers et des élèves, des armuriers et des élèves ; des travailleurs auxiliaires à Tartillerie, au génie, aux magasins d'administration.
»Nous avons des cuisiniers, des garçons de cantine, des garde-magasin, des plantons permanents ; des secrétaires supplémentaires dans les bureaux du major, du capitaine trésorier, du capitaine d'habillement, du colonel, de Pétat-major, du recrutement, de l'intendance, de la Place. — Nous avons des stagiaires dans le train, des garçons de cercle, des bibliothécaires, des imprimeurs, des relieurs, des typographes, des conducteurs de voitures, des vitriers, des télégraphistes, des signaleurs, des vélocipédistes, des maçons, des blanchisseurs, des dresseurs de chiens de guerre.
» Ajoutez à cela les hommes de garde, les hommes punis de prison, les malades àla chambrée, les malades à rinflrmerie, les malades à Thopital, les hommes en permission, en congé, en convalescence...
» Ajoutez encore à cela tous ceux que j'oublie et tous ceux qui appartiendront aux catégories et aux emplois que Tautorité invente tous les jours, et vous vous rendrez un compte assez exact de Teffroyable coulage des effectifs disponibles.
» Tous ces soldats me glissent entre les doigts el m'échappent. Je ne les vois que très rarement, quand j'obtiens l'autorisation de les déranger, pendant quelques heures, de leurs emplois spéciaux. Ils n'assistent pas aux revues, aux inspections, aux exercices. Dès lors, plus d'escouade, plus de demi-section, plus de section, plus de peloton. Partant, plus de compagnie.
» Nos compagnies sont des corridors dans lesquels tout le monde se bouscule et où chaque soldat se creuse lacervellepour arriver à résoudre le problème suivant: Comment faire pour arriver à tirer mon temps, sans porter mon sac, sans porter mon fusil, sans monter la garde à mon tour, sans aller à la marche militaire, sans tirer à la cible, sans aller à la manœuvre, sans passer les inspections et les revues de mon capitaine, sans faire les corvées pénibles, sans obéir à mon caporal, à mon sergent, à mes officiers ?
» Remarquez bien, monsieur, que si on voulait avoir confiance en nous, nous nous chargerions très volontiers, surtout si on nous laissait nos officiers etnotre cadre, de former et de dresser, dans l'intérieur des compagnies, la plupart des catégories nécessaires à la guerre... Mais les colonels préfèrent les tronçons et ils sacrifient les unités aux petits paquets destinés à jeter de la poudre aux yeux de l'inspecteur général.
» Aussi, dès qu une compagnie, dès qu'un batail-
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Ion part en détachement, les mutations pleuvent et on désorganise tout pour rallier les spécialités et les petits paquets autour delà portion centrale.
» Ce sont toujours les mêmes qui font, véritablement, leur métier de soldat. Ce sont toujours les mêmes qui portent, qui suent, qui marchent, qui tirent, qui manœuvrent et qui triment.
» Ce sont toujours les mêmes qui se font tuer !
» Vous comprenez alors, monsieur, combien, chez les soldats, les sentiments se transforment, en présence des injustices, des illégalités commises !
» Tous ces petits soldats comprennent que Tarmée va à la dérive et quand ils sont seuls, dans la chambrée, ils crient : Vive la classe! Vive la libération!
» Je commande une compagnie depuis douze ans et depuis douze ans, je relis tristement ces belles phrases de notre règlement :
« Lecapitainediiige l'instruction de sa compagnie. Il » en est responsable. Il fait, autant que possible, ins- » truire chaque section constituée par son chef, et » exerce une action personnelle etco7istante sur toutes » les parties de renseignement. Il complète etperfec- » tionne l'instruction théorique etpratique de ses offi- » ciers. L.'instruction des sous-officiers, des caporaux, » des élèves-caporaux et des soldats est entièrement » faite par ses soins. lu Instruction et VEducation se » donnentréellement dans lacompagnie. La mission du » capitaine a une importance des plus grandes. Il s'y » consacrera tout entier. »
» Mon chef de bataillon sait tout cela. Il pense comme moi, mais il n'y peut rien. Quand il réunit tout le bataillon, il dispose à peine de 250 soldats et
il en forme une compagnie de manœuvre pour que les capitaines puissent, tour à tour, s'exercer au maniement de Teffectif de guerre.
» Le colonel sait aussi tout cela. Mais il ne veut pas en entendre parler. Il ne paraît jamais sur le terrain de manœuvre. Il reste dans son cabinet, dans son bureau, où il écrit, du matin au soir.
» Il répond aux généraux, aux sénateurs, aux députés, aux maires, qui demandent des faveurs pour les fils des électeurs influents. On lui demande de partout des rapports, des états, des situations, des renseignements, des projets, on lui fait recommencer, plusieurs fois par an, son journal de mobilisation... et puis ce sont les énormes paperasses des inspections trimestrielles, de l'inspection générale, de l'inspection administrative, de la préparation des grandes manœuvres, des ^départs de contingents, de l'arrivée des recrues, des tableaux de service, des progressions d'instruction, etc., etc..
» Les colonels sont devenus des bureaucrates persécutés, des ronds-de-cuir, des plastrons sur lesquels tous les états-majors et tous les services tirent à grands coups de bouton I
» Le bureau du colonel est un véritable bureau de chef d'état-major d'armée... il lui faut un officier, un sergent, des caporaux, des soldats. Tous ces scribes barbouillent des papiers, du matin au soir. 11 lui faut même une presse autographique pour imprimer les ordres, les décisions, les circulaires.
» Les généraux viennent rarement, une fois par trimestre, dans les casernes. Ils passent dans le casernement, dans les chambrées, dans les locaux I
» Ces jours-là, on fait rentrer presque tous les employés, et les capitaines, pendant quelques minutes, peuvent contempler les figures de leurs hommes et mettre les noms sur les visages.
» Les généraux passent. Ils savent. Ils comprennent. Ils s'ennuient et ils s'en vont, sans rien dire.
» Le général en chef qui commande notre corps d'armée n'a pas encore vu le drapeau de notre régiment dans la cour de notre caserne.
» Pendant les grandes manœuvres, le général est passé devant notre bataillon et il a demandé à notre commandant comment il s'appelait. C'est tout.
» Le ministre ne sait pas ces choses. Quand on lui a dit que nous n'avions pas assez de lits pour coucher nos hommes et que beaucoup n'avaient que des paillasses placées sur les planchers... il a prescrit de faire des paillassons avec de la paille et de mettre ces paillassons sous les paillasses 1... Cela protégera la toile des paillasses... mais les hommes ne seront pas mieux couchés.
» Vous voyez, maintenant, monsieur, ce qu'on a fait de ^infanterie française : des petits troupeaux mal gardés, sansbergers et sans cHiens, dontles moutons sont à la débandade.
» Comment voulez-vous que, dans ces conditions, nous soyons fiers et heureux de notre commandement? Comment voulez-vous que les jeunes officiers gardent longtemps ce feu sacré qui les anime à la sortie des Ecoles? Comment voulez-vous que nos jeunes sergents et nos jeunes caporaux acquièrent de l'expérience ? Comment voulez-vous que nos soldats de trois ans aiment la noble profession des armes et
forment, autour de leur chef, la petite famille unie, forte, vaillante, brave, disciplinée, confiante, ardente, joyeuse et heureuse, qui devra supporter avec abnégation les privations, les fatigues, les misères et les périls de la guerre, qui devra marcher au combat comme un seul homme et gagner lat?ic/oire attendue! Ah! monsieur... et si vous saviez tout le reste I
» Toutes les faveurs, tous les avancements, toutes les décorations, tous les repos, tous les bien-être... les bonnes garnisons, les indemnités, les suppléments de solde... tout cela est réservé à ceux qui ont été assez intelligents pour fuir le service des corps de troupe.
» La chasse aux emplois spéciaux et aux embuscades est à Tordre du jour. Nous autres, les croyants, nous sommes les imbéciles, les ignorants I
» Le Parasitisme nous étouffe et absorbe la sève.
» II faudrait un bras de fer et une hache d'acier trempé, pour nettoyerla place autour du chêne.
» II faudrait à notre tête un soldat, un homme de foi et d'action, un ministre indépendant qui se moquerait de la politique et des politiciens et qui ne craindrait que Dieu, au lieu de trembler devant des parlementaires, devant des financiers juifs, devant des Francs-Maçons, devant des bourgeois repus !
» Qu'on applique à la lettre la loi des cadres et des effectifs, que chacun reste à sa place, qu'on punisse des peines les plus sévères tous ceux qui se permettraient de toucher à la constitution sacrée des compa* gnies, des escadrons et des batteries et toutes les plaies se fermeront.
» Nous serons heureux, joyeux, confiants. Nous
aimerons nos hommes, nous les soignerons, nous les chiquerons^ nous les dresserons, nous les formerons, nous les instruirons, nous leur ferons des corps solides et des âmes vaillantes et nous serons sûrs de la victoire.
» Ce n'était guère la peine de me donner un cheval. Vous voyez, je viens à pied. La bête est à Técurie, car je suis honteux de passer, à cheval, dans les rues quand je n'ai derrière moi qu'une poignée de soldats !
» Malgré tout, vive la France et vive l'armée française !
» Cela me fait du bien, monsieur, de cracher de temps en temps tout ce que j'ai sur le cœur.
» Il est l'heure de rentrer à la caserne.
» Clairon! sonnez l'assemblée I
» Au revoir, monsieur... I »
Et je suis resté rêveur, assis sur le revers de la route, le long du bois, devant le paysage lumineux. Les alouettes ne chantaient plus dans le ciel du matin.
Je suis rentré, mélancolique... et j'ai écrit, à la hâte, sur mon cahier de notes, tout ce que je venais d'entendre, pour redire un jour, à mes concitoyens, ces vérités simples et rudes sorties de la bouche d'un brave et obscur capitaine...
J'avais causé avec l'outil, l'outil glorieux de la prochaine bataille; j'avais entendu la cognée, je voulus savoir ce que pensait le manche. J'interrogeai un officier supérieur, ardent antisémite, lui aussi, qui a rempli de hautes fonctions au ministère de la Guerre. C'est un homme d'action servi par une admirable
intelligence, et qui se révélera tout entier à l'heure décisive, si les Opportunistes, à la solde de l'Allemagne, ne parviennent pas à le faire mettre définitivement au rancart.
Je transcris, sans y rien changer, la conversation que j'eus avec lui.
Si abandonnés qu'ils soient, les corps de troupes sont encore la seule partie vraiment vivante et agissante de l'armée.
Dans ce labeur fatigant et ingrat, les officiers puisent ces qualités de dévouement, d'abnégation et d'enthousiasme qui ont fait la gloire de la France, et qui nous sauveront peut-être au jour de la lutte décisive.
Cela suffit-il, aujourd'hui? Où est le cerveau sain qui régularisera les mouvements de tous ces membres robustes ?
Napoléon P' lui-même ne serait-il pas impuissant, sans un état-major longuement dressé, patiemment préparé ?
Nul retard, nulle hésitation, nulle erreur ne seront permis dans ce duel à mort, dont le vainqueur sera celui qui primera son adversaire dans les manœuvres et le forcera à subir son jeu.
Dès lors, puisque le salut de la Patrie est ainsi à la merci du haut commandement, n'est-on pas en droit d'étudier un peu ceux qui exercent cette autorité?
Les officiers généraux incessamment déplacés, dirigeant, de leur bureau, à coups de notes et de circulaires, des troupes avec lesquelles ils sont en contact à peine une fois l'an, et dont ils connaissent les officiers par ouï-dire; des officiers admis dans le ser-
vice d'état-major, souvent sans aptitudes, en sortant au moment où ils commencent à être au courant de travaux si complexes, pour faire place à de nouveaux élus qui referont le même apprentissage; une manie enfantine de remaniements continuels, suite naturelle du manque de stabilité dans le personnel du commandement et de ses aides; un travail de chancellerie iaouï et désordonné; des montagnes de prescriptions s'enchevétrant et se contredisant; des masses de documents indigestes, mal classés et inutilisables; une agitation perpétuelle et stérile; Tincertitude, rindécision, le trouble, Tinertie, le manque d'initiative, la torpeur tel est, actuellement, l'aspect du commandement militaire dans les brigades, les divisions, les corps d'armée.
L'armée est comme une montre dont les rouages seraient bons, mais dont le grand ressort serait rouillé.
En secouant cette montre, de temps en temps, on parvient à la faire marcher. — C'est ainsi que le ministre de la Guerre cherche, de loin en loin, à secouer l'armée par quelque circulaire de rappel, par quelques dispositions nouvelles. — Mais le procédé devient de plus en plus inefficace. — Le courant n'est plus assez fort pour galvaniser cette tête vide et somnolente qu'affolera subitement le décret de mobilisation.
Que peut-il faire, du reste, ce ministre, membre d'un gouvernement qui se méfie des personnalités investies du haut commandement et qui les déplace au gré de ses caprices ?
Que peut-il faire, obligé qu'il est de se préoccuper des nécessités budgétaires, de sa responsabilité devant
482 LA DERNlànS BATAILLE
le Parlement, de Topiaion des différents partis politiques ?
A chaque instant, les questions politiques interviennent, au grand détriment des intérêts militaires.
L'amélioration des travaux défensifs est retardée, faute de crédits.
La loi récente, et si peu étudiée, sur le recrutement de Tarmée, n'est soutenue par le ministre qae devant le désir formel de la majorité de soumettre les séminaristes au service militaire.
Pour retirer à un officier général devenu suspect l'autorité qu'il a conquise péniblement sur la cavalerie, en lui donnant Tiropulsion indispensable od
le comble d'honneurs, malgré lui. C'est le cas da général Gallifet.
Ne possédant, par lui-même, aucune expérience des choses de la guerre, le ministre trouve-t-il, au moins, dans le conseil supérieur, la lumière nécessaire?... Ce conseil n'est qu'un parlement au petit pied, où chaque individualité, n'ayant aucune sphère d'action bien définie, se meut isolément. — La majorité est impossible à former. Les questions les plus graves reçoivent, à quelques séances d'intervalle, les solutions les plus opposées. Chaque membre se considère comme fort supérieur à ses collègues et emploie son temps à décrocher la timbale^ c'est-à-dire à arriver au ministère... puisqu'il en passe tant... de ministres I
Le ministre se garde bien de déléguer une part de son pouvoir aux inspecteurs généraux... de peur qu'ils n'en usent contre lui. Dès lors, leurs fonctions sont honorifiques, leur initiative nulle, leur autorité illu-
soire. Ils s'en plaignent amèrement, sans reconnaître qu'ils en sont les auteurs. Isolés, ils seront toujours impuissants.
D'autre part, ni le futur généralissime, ni le futur major-général ne sont à leur place. L'un, le général Saussier, remplit un office plus politique que militaire; l'autre, le général de Miribel, exerce le commandement d'un corps d'armée..
Ainsi, tous les rouages sont faussés, la responsabilité n'existe plus. Le ministre n'a aucun intérêt à se préoccuper des opérations militaires... il demande seulement à son chef d'état-major général d'assurer les transports de la mobilisation. Après le débarquement des troupes, l'action du ministre cesse, et le généralissime intervient alors avec son major général.
Ceux-ci, en temps de paix, n'ont ni le temps ni les moyens de se préparer à ce rôle gigantesque. Ils paperassent, comme les autres. Quant à l'état-major général... sous l'impulsion de qui étudierait-il la direction à donner aux opérations ?
Son chef (général Haillot) a juste le temps de contenter chacun des membres du conseil supérieur, de répondre aux observations des dix-neuf commandants de corps d'armée, d'examiner les propositions plus ou moins étranges que tout individu, désireux de se pousser, soumet au ministre de la Guerre.
Ce n'est pas tout. Ce chef d'état-rnajor du temps de paix a besoin des qualités du plus habile diplomate pour se maintenir en place au milieu des luttes d'influence des directeurs d'armes, qui prennent, à tour de rôle, plus ou moins d'ascendant sur le ministre»
surtout lorsqu'ils ont des relations antérieures avec lui, comme le général Mathieu.
Le ministre écoute tout et tous. Il cherche à contenter tout le monde. Après avoir pris l'avis du conseil supérieur de guerre sur une importante question de mobilisation, on lance une circulaire; le lendemain, un commandant de corps d'armée critique vivement la mesure — le ministre fait refaire la circulaire dans un nouveau sens.
En résumé, la situation est la suivante :
Un ministre ignorant de la guerre, dirigeant diplomatiquement le personnel du haut commandement, n'ayant d'autre responsabilité que celle d'assurer la mobilisation et la concentration sans but ultérieur défini.
Autour de lui, des directeurs d'armes et un chef d'état-major luttant d'influence pour faire prévaloir des intérêts d'un ordre secondaire; un personnel énorme de commis et d'officiers surchargés d'occupations variées, mais d'importance minime.
A côté de lui, le conseil supérieur de la guerre, sans attributions précises, sans chef, sans action, sans autorité en temps de paix, sans indication sur son rôle en temps de guerre; chacun de ses membres travaillant pour son compte et n'apportant dans les discussions que son intérêt personnel.
Le généralissime livré à ses réflexions, avec un pouvoir purement nominal, éloigné de son major général, doté d'un commandement considérable et dans l'impossibilité de diriger les études de l'état-major qui devra le seconder.
L'organisation intérieure de l'état-major accuse
et désorienté du cavalier à pied. Lui-même m'expliquait la situation : « Que voulez-vous que nous fassions, me disait-il, nous sommes une famille de soldats, depuis Henri IV tous les Brémond d'Ars ont servi, mon grand-père était général de cavalerie sou& Napoléon I", mon fils est officier, nous ne pouvons pas nous établir épiciers ou notaires. »
Il avait tous les droits pour lui, il avait même bien mérité de la République au moment de Télection de Carnot. Eu recevant à Senlis la dépêche télégraphique affolée que le gouvernement avait envoyée à toutes les troupes des environs de Paris, il avait mobilisé ses cuirassiers en quatre heures et il s'était rendu avec eux à l'Ecole militaire. Tous ces trembleurs de Républicains l'accablaient alors de tendresses, et,, quand les cuirassiers arrivèrent pour accompagner Carnot à l'Elysée, les députés de la gauche auraient volontiers léché leurs bottes.
Malgré tout, le malheureux colonel, frappé sans être entendu — ce qui est le droit de tout officier — ne put obtenir d'être reçu par Freycinet afin de lui four* nir des explications. Le tout-puissant empereur d'Allemagne aurait considéré comme de son devoir de chef de l'armée d'écouter un petit sous-lieutenant qui se serait cru puni à tort. Le ministre en habit noir ne daigne pas recevoir un des plus brillants colonels de l'armée.
Remarquez que le colonel Brémond d'Ars a épousé la fille de M. de Lur Saluces, sénateur, qui, malgré son nom, est républicain et qui, d'ailleurs, n'a absolument rien fait pour défendre les droits de son gendre-; — ce qui donne la mesure du courage de ces
Pour les moindres questions on consulte le ministre...
Aussitôt, le service compétent en réfère à ses voisins... pour couvrir sa responsabilité. IL faut un mois pour traiter une petite affaire... il faut écrire des notes innombrables... après quoi personne ne prendra une décision.
La grande préoccupation dupersonnelc'est de mettre à couvert sa responsabilité I Tout le monde se couvre, — Personne ne commande,.. Hélas I n'est-il pas temps que chacun prenne sa place au grand jour et coopère, dans la mesure de son intelligence, à la préparation du drame sanglant et gigantesque qui se prépare I
Que faire ? Sans doute ces officiers qui ont consacré toute leur vie au pays, qui sont dès le matin sur le champ de manœuvres, qui travaillent et se préparent en silence, ont le plus insondable mépris pour ces politiciens qui nous volent et nous trahissent. Mais encore une fois, que voulez-vous qu'ils fassent! Il faut qu'ils s'en aillent ou qu'ils subissent tout I
En fait, cela n'est pas toujours amusant de s^en aller. Rien n'est plus désagréable, quand on aime le métier militaire, que d'être condamné au repos avant l'âge. Je vois encore ce pauvre colonel Brémond d'Ars dont j'ai déjà parlé et que Freycinet mit brutalement à la retraite au mépris de tous les règlements parce qu'il avait déplu à la Maçonnerie. Il est de ceux que Texercice du cheval conserve, il était encore jeune etsvelte comme lorsqu'il chargeait à la tète de ses lanciers à Reischoffen et il avait l'air ennuyé
et désorienté du cavalier à pied. Lui-même m'expliquait la situation : « Que voulez-vous que nous fassions, me disait-il, nous sommes une famille de soldats, depuis Henri IV tous les Brémond d'Ars ont servi, mon grand-père était général de cavalerie sou& Napoléon I", mon fils est officier, nous ne pouvons pas nous établir épiciers ou notaires. »
Il avait tous les droits pour lui, il avait même bien mérité de la République au moment de Pélectiou de Carnot. En recevant à Senlis la dépêche télégraphique affolée que le gouvernement avait envoyée à toutes les troupes des environs de Paris, il avait mobilisé ses cuirassiers en quatre heures et il s'était rendu avec eux à TBcole militaire. Tous ces trembleurs de Républicains Taccablaient alors de tendresses, et,, quand les cuirassiers arrivèrent pour accompagner Carnot à TÉlysée, les députés de la gauche auraient volontiers léché leurs bottes.
Malgré tout, le malheureux colonel, frappé sans être entendu — ce qui est le droit de tout officier — ne put obtenir d'être reçu par Freycinet afin de lui fournir des explications. Le tout-puissant empereur d'Allemagne aurait considéré comme de son devoir de chef de l'armée d'écouter un petit sous-lieutenant qui se serait cru puni à tort. Le ministre en habit noir ne daigne pas recevoir un des plus brillants colonels de l'armée.
Remarquez que le colonel Brémond d'Ars a épousé la fille de M. de Lur Saluées, sénateur, qui, malgré son nom, est républicain et qui, d'ailleurs, n'a absolument rien fait pour défendre les droits de son gendre-; — ce qui donne la mesure du courage de ces
faux modérés qu'on dit toujours prêts à lutter contre les radicaux.
En réalité ceux qu'on met à pied restent à pied, ceux qu'on révoque restent révoqués et ceux qu'on décore restent décorés, quelles que soient les circonstances ignobles dans lesquelles ils ont reçu le signe de l'honneur.
J'ai déjà parlé de cette prostitution de la Légion d'honneur qui a été une des grandes causes du découragement dans lequel tend à tomber l'armée, et j'ai indiqué le rôle peu courageux joué dans ces circonstances parles membres du conseil supérieur de la Légion d'honneur. Il y a là des généraux, des amiraux, le général Lecointe, l'amiral Thomasset, qui ont gagné honorablement la croix et qui devraient protester contre les moyens honteux grâce auxquels des financiers véreux obtiennent cette récompense ; ils ne bougent pas...
Le dernier scandale, cependant, ne prétait pas à l'équivoque et il permet de voir à la fois ce que vaut la Magistrature et ce que vaut le conseil supérieur de la Légion d'honneur.
La Petite France avait publié le fac-similé de rengagement par lequel Veil Picard promettait de verser vingt mille francs à celui qui lui procurerait la croix de la Légion d'honneur. Cette pièce était ainsi conçue *
Je m'engage à payer la somme de vingt mille francs à la personne qui m'annoncera ma nomination au grade de chevalier dans la Légion d'honneur. Ce payement sera réalisé en billets de la banque de France^ le jour où ma nomination paraîtra dans le Journal officiel
GCffiURS HONNÊTES 489
de la République, Cet engagement ne restera valable que jusqu'au 31 janvier 1881.
E. Veil Picard.
M. Veil Picard déclara que ce document était un faux. Mais, au lieu de déposer une plainte en faux contre Wilson, il intenta à la. Petite France un procès en diffamation et se désista à Touverture de l'audience.
Que devait faire le parquet ? Le faux étant un crime de droit commun, il devait dire : « Ou la pièce est fausse ou elle est vraie ; si elle est fausse nous allons poursuivre. »
Si le faux n'existait pas, si la pièce était authentique, comme elle Test en réalité, le rôle du conseil de la Légion d'honneur était tout tracé : devant cette preuve manifeste de l'achat de la décoration il devait rayer Veil Picard des cadres de la Légion d'honneur.
Personne ne fit son devoir et le Juif continua à porter fièrement son ruban (1).
Cette histoire de la décoration de Veil Picard est, d'ailleurs, amusante et il nous faut la raconter tout au long.
(1) On lit dans le Bulletirt des Lois du mois de mai 188S : « N» 27,795. Décret du Président de la République française, rendu sur la jiroposition du grand chancelier de la Légion d'honneur et contresigné par le garde des sceaux, ministre de la Justice, qui raye des matricules des chevaliers de la Légion d'honneur le sieur Legrand (Pierre), industriel, reconnu coupable de faute contre rhonneur pour avoir acheté la décoration. »
Jamais, cependant, l'achat de la croix d^honneur n*aété aussi matériellement prouvé pour M. Legrand que pour Veil Picard^ mais Legrand était chrétien et Veil Picard est juif, aussi con« serve-t-il sa croix.
Comme il apparaît par la date extrême fixée, Veil Picard avait remis cet engagement à un des jeunes cubiculaires de Oambetta; puis le temps avait passé, Gambetta était mort et Veil Picard commençait à craindre que son nom glorieux ne manruât pour toujours au livre d'or de la Légion d'honneur. Tout arrive cependant et, au commencement de 1884, Veil Picard, qui se trouvait alors à Besançon, vit débarquer chez lui an député qu'il connaissait bien et qui lui donna chaleureusement Faccolade en lui tendant un ruban qu'il avait eu soin, avant son départ, d'acheter dans un magasin du Palais-Royal.
Veil Picard remercia son ami avec effusion, mais, quand on lui présenta la petite note, il esquissa une petite moue qui ne le rendit pas plus beau.
— Il y a quatre ans de cela... J'ai été quatre ans à attendre et le signe de l'honneur a moins d'attraits pour moi qu'autrefois...
Les Républicains s'aident entre eux. Un sénateur du voisinage s'interposa pour ramener Veil Picard à des sentiments plus dignes d'un chevalier. Le Juif byzantin s'exécuta et, m'assure-t-on, donna même cinq mille francs de plus qu'il n'était convenu ; pour la régularité de sa comptabilité, il serra, avec un soupir, le papier dans un tiroir et il s'endormit sur ses deux oreilles — ce qui lui était facile, attendu qu'il les a fort longues.
On devine quelle fut la stupéfaction du directeur de Paris, lorsqu'il aperçut dans la Petite France le fac-similé de son billet; il crut à un vol, il courut à son tiroir, le billet y était toujours I
C'était magique ! Veil Picard s'empressa de crier
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au faux et de parler de poursuites auxquelles, je Tai dit, il renonça vite quand il dut se rendre h l'évidence. C'était bien son engagement, c'était bien sa signature très rapprochée et presque confondue avec le texte même, comme font les Juifs qui, ayant réussi ce tourlà fort souvent, craignent toujours qu'on n'ajoute quelque chose au-dessus de leur signature.
On devine ce qui s'était passé.
Avant de partir pour Besançon, le député avait fait photographier l'engagement. Quelque temps après, il était venu dire à Christophe : « Paris a commencé une campagne contre le Crédit foncier, voilà une arme contre Veil Picard, je vous la vends. »
Christophe avait acheté la pièce, mais il avait préféré payer et s'arranger avec le journal que de se servir de cette arme et il avait dit à Wilson : « Je sais que vous êtes collectionneur, voilà une pièce sur Veil Picard qui fera bien dans votre riche écrin. »
— Merci 1 répondit Wilson, j'ai déjà une rubrique ouverte au nom de ce monsieur. Au moment où Albert Grévy était gouverneur d'Algérie, Veil, ami de collège de Léon Grévy, lui écrivit pour lui proposer un marché déshonorant. Léon Grévy rompit alors toute relation avec son ancien camarade et lui défendit de se présenter chez lui. Il reçut alors de ce Juif une lettre étonnante de platitude et de bassesse. J'ai -encore quelques pièces de ce genre, maisje vous sais gré néanmoins de votre attention... A charge de revanche. »
Lorsque Paris reconunençala campagne CQjitre lui, Wilson sortit la pièce...
Vous voudriez savoir le nom de l'ingénieux législa-
teur, qui a tiré ainsi plusieurs moutures d'un même sac, vous n'avez qu'à demaûder ce nom au premier député de la gauche ou de la droite que vous rencontrerez, il s'empressera de satisfaire votre légitime curiosité. Moi-même j'avais cité ce nom d'après le témoignage d'un homme qui habite la province et auquel Wilson avait raconté l'anecdote, mais ce témoin véridique vint me voir à l'occasion du jour de TAn.
Je pensais qu'il m'apportait ses souhaits de bonne année et je l'en remerciais, mais je vis qu'un autre souhait était resté au fond de son cœur, celui qu'on ne le mît pas en scène.
— Certainement... Certainement... Je l'ai dit, mais que voulez-vous?... Mes enfants...
— Wilson, si on l'interroge, dira la vérité.
— Wilson démentira tout.
— Le général Février, qui est un soldat plein d'honneur, ouvrira une enquête pour savoir si l'engagement autographe est oui ou non un faux ; il interrogera Wilson...
— Le général Février... Le général Février... Il est content d'être grand chancelier de la Légiond' Honneur, et il n'a aucun intérêt à approfondir cette affaire-là... Ne nommez personne... Tâchez de ne pas me faire avoir de chagrin. »
Après tout cet homme a peut-être raison.
Que voulez- vous que fasse le général Février?
Dans une des dernières promotions, on a nommé chevalier de la Légion-d'Honneur, grâce à l'appui de Thévenct, un homme qui avait comparu en cour d'assises pour banqueroute frauduleuse.
CCffiUAS HONNÊTES 493
Les débats, qui furent publiés par les journaux de Tépoque, démontrèrent surabondamment la nature criminelle des pratiques de l'inculpé qui, néanmoins, eut la chance, avec la protection des Loges, d'être acquitté à la majorité de faveur, c'est-à-dire par six voix contre six.
Cet homme fonda ensuite une feuille de basse pornographie et de chantage qui lui rapporta beaucoup d'argent; il devint alors directeur d'un grand journal politique de province. Les hommes politiques de la ville ne le touchaient d'abord qu'avec des pincettes, ils ne le voyaient que clandestinement, puis ils le virent ouvertement...
Dans ce département, comme partout, les chefs du parti républicain ont organisé une sorte de consortium pour l'exploitation de la région ; ils s'arrangent pour ne donner les concessions de toute nature qu'à ceux qui leur font une part ; il n'y a pas de nuance, ils marchent tous d'accord sur ces questions-là.
L'ancien banqueroutier entra dans ce consortium, on l'avoua à demi. Quand il manifesta son désir d'être décoré, cependant, les moins prudes de ses protecteurs firent un haut-le-corps : « Oh 1 pour cela non ! Ce serait trop fort ! » Thévenet le soutint, il fut proposé, la Chancellerie s'émut, on annonça qu'il était rayé de la liste, il n'était point sur VHavas ; on ouvrit le Temps; il y figurait...
Évidemment, le général Février est bien convaincu que la Légion d'honneur n'a pas été créée pour d'anciens banqueroutiers frauduleux ; il sait à quelles risées on se livre dans l'armée allemande en voyant qu'on accorde à des fripouilles cette croix qui sem**
blait jadis aux plus braves la plus enviable des récompenses... Que voulez- vous qu'il fasse, encore une fois ? Il a servi son pays quarante ans, le voilà installé avec sa femme dans un beau palais, heureux, tranquille. SU protestait, Carnot, ce type absolument extraordinaire d'honnête homme, donnerait tort au général et raison à Thévenet. Le vieux soldat serait «ncore obligé de déménager et il est vraiment bien -excusable de ne pas pousser l'héroïsme j usque-là...
Chacun a sa petite raison pour laisser faire. Aucun des journaux conservateurs de la ville où s'est passé €e fait n'a osé parler. Le président du conseil d'administration d'un des journaux conservateurs les plus lus en ce pays est un ancien administrateur de Terre-Noire ; on n'a pas oublié avec quel sansfaçon les administrateurs de cette Compagnie se sont servis pour leurs affaires d'un argent qui aurait dû leur être sacré, l'argent versé dans la caisse de secours. Les ouvriers ont à peu près tout perdu, et ils n'ont eu d'autre consolation que de relire les discours consacrés par les économistes de l'Institut « à la moralisation par l'Epargne. »
Thévenet fit venir ce représentant des bons principes et, lui montrant le dossier de Terre-Noire qui se trouvait sur son bureau, il demanda à cet homme de bien s'il avait llntention dans son journal de dire du mal de lui, Thévenet. Vous devinez quelle fut la réponse ?
Voilà la vie contemporaine et c'est elle que j'ai constamment essayé de peindre. Vous voyez chaque personnage à sa place : Carnot, l'honnête homme, le vieux général, Thévenet, le conservateur un peu gêné
dans ses entournures... en résumé, une époque où Ton nomme d'anciens banqueroutiers chevaliers d& la Légion d'honneur, sans que personne se permette de protester (1).
La vie des honnêtes gens, aujourd'hui, quand ilsdépendent à un titre quelconque de l'État, et tout le monde dépend plus ou moins de l'État, c'est la vie des brigands autrefois. Grâce à une habileté particulière ou à certaines circonstances favorables, certains brigands réussissaient à ne pas être pris et quelques-uns mouraient dans un âge avancé. Il en
(1) Comme contraste à la décoration de cet ami de Thévenet^ citons la lettre de cet ancien soldat qui se tue pnrce qu'il n'a pasété décoré; cela mettra en gaieté la baude opportuniste.
On lisait dans le Tempt du 10 janvier 1890 :
— Un sieur Léonard Alasluquetas, âgé de soixante-quinze ans, et qui avait fait les campagnes d'Italie, du Mexique et de 1870-71,. a été trouvé pendu mardi soir dans le logement qu'il habitait,. 10, rue de rH6tel-de*Ville. Dans une lettre laissée sur une table, Tancien militaire expliquait ainsi la cause de son suicide :
... J'ai fait les campagnes d'Italie, du Mexique et celle de 1870-71, bien qu'âgé à cette époque de cinquante-cinq ans, et j'avais été proposé pour la médaille militaire. Il y a dix ans, je fis de nouvelles démarches, et des personnages influents auxquels j& m'étais adressé me dirent que j'allais sous peu recevoir, non pas la médaille, mais la croix.
J'ai attendu et je sens venir la mort. Je n'ai pas voulu mourir de ma belle mort^ puisque je n'ai pu obtenir cette récompense. Voilà pourquoi, ne pouvant plus attendre, je me tue.
Je l'avais pourtant bien méritée.
Je lègue ce que je possède à M. R..., un de mes cousins, qu^ habite Dun.
Alasluquetas .
M. Duranton, commissaire de police du quartier, a prévenu la famille.
est ainsi des honnêtes gens à l'heure présente ; les plus heureux sont oubliés dans des coins, d'autres parviennent à se maintenir parce qu'ils ont des counaissances spéciales et qu'on ne pourrait pas les remplacer.
Quelques-uns, comme certains royalistes sous la Terreur, se sauvent en ne se cachant pas; ils ont connu un ministre ou un personnage influent, ils vont le trouver, ils lui disent: « Tu sais, vieille canaille, jeté connais depuis Tâge de douze ans, tuas tout fait, tu passais ta vie, jadis, dans les antichambres cléricales, on ne voyait que toi à l'église : dans ce temps-là, je n'y allais pas parce qu'il y avait trop d'hypocrites, trop de cafards de ton espèce toujours accrochés aux soutanes des prêtres ; aujourd'hui, j'y vais, à l'église, parce que cela me plaît ; si ton sale gouvernement m'enlève mon pain pour cela, je me paye sur ta peau et je te joue un tour. »
Le ministre ou le personnage influent veille à ce qu'on n'irrite pas ce patient solliciteur. De loin en loin, le brave homme vient trouver son ancien ami: « C'est à mon tour d'avancer, j'ai déjà vu passer sur mon dos deux Juifs allemands et trois espions prussiens qui parlent allemand toute la journée et qui enlèvent peu à peu tous les documents du ministère ; je commence à en avoir assez...
— Tu l'auras, ton avancement! Ne te fâche pas, c'est l'époque, que veux-tu? Crois-tu que je ne souffre pas?
— Blagueur ! »
C'est là une exception. Sur la masse, quelques habiles arrivent, en se faisant tout petits, à atteindre l'âge de la retraite ; d'autres, malgré toute leur pru-
dence, se trouvent obligés de choisir entre leur intérêt et leur conscience ; ils obéissent à leur conscience et ils sont jetés dehors ; ils sont « pris », c'est le mot consacré qui précise bien la ressemblance avec les brigands du temps passé. Vous entendez à chaque instant ce mot dans les conversations : « Comment va monsieur votre pèret Est-il toujours au ministère? — Non, il a été pris ; il avait résisté jusqu'au ministère Floquet, mais là, il a fallu s'en aller. »
Je n'aurais qu'à fouiller mes notes pour vous raconter des histoires de victimes iusqu'à demain; elles se terminent toujours de la même façon : la défaite de l'honnête homme.
C'est ce qu'exprimait un consul sous une forme ironique et narquoise. Les Juifs, on le sait, sont les maîtres absolus de nos consulats. Un avocat, qui avait un cabinet important dans une ville d'Orient, eut entre les mains, à l'occasion d'un procès, un faux commis par un Juif avec la tacite complicité du consul. On lui offrit cent mille francs pour détourner cette pièce du dossier et la rendre au Juif. Il refusa. Le consul fut décoré, le Juif aussi. Quant au malheureux avocat, il perdit son procès, fut absolument ruiné par les manœuvres du consul, ferma son cabinet et dut regagner la France. On refusa de le rapatrier sur les fonds qui sont disponibles au consulat de France à cet effet, il dut se faire rapatrier par charité, grâce à la société de bienfaisance de l'endroit.
Quand l'infortuné fut sur le bateau, le consul se paya la satisfaction de l'aller voir ; il le regarda bien sous le nez et lui dit d'un ton gouailleur : « Oh ! vous, vous êtes un honnête homme. »
Il paraît que ce mot fut dit d'une façon inoubliable. En me racontant cette histoire, l'avocat ajoutait tristement cette parole qui donnait à tout ce qu'il m'avait dit un grand accent de sincérité : « Je ne sais pas si maintenant je ferais ce que j'ai fait alors. »
Combien peut-être pensent de même parmi les magistrats pauvres qui ont démissionné au moment des décrets! Ils ont dix ans de plus, les enfants ont grandi et le sacrifice d'alors ne touche plus personne.
Je connais un ancien président de Cour qui habite presque une masure en Normandie ; il est marié, il a trois filles et il n'a pour unique ressource que la maigre indemnité que l'on accorde aux magistrats révoqués. Celui-là n'était pas hostile au gouvernement; il était honnête, voilà tout. Sa femme avait les idées d'autrefois et ne voulait pas recevoir chez elle des femmes de fonctionnaires républicains qui, avant de se marier à la mairie, s'étaient mariées sur le bord d'une chaise ou sur le canapé d'un restaurant, entre les écrevisses et le parfait au café.
Je pense parfois à ce que doivent se dire ces deux vieux, les soirs d'hiver, quand ils se retrouvent l'un en face de l'autre, et qu'ils songent à ces pauvres jeunes filles sans dot, incapables d'exercer un métier et qu'ils se rappellent la place que monsieur le président de la Cour tenait jadis dans la ville...
On cherche en vain, en dehors des vaines polémiques de journaux, une apparence de révolte. La vieille France terrienne et paysanne si résistante^ d'où sortaient jadis, aux heures de crise, des indivis
dualités inattendues, semble tout à fait en sommeiL
Ceux qui essaient quelque chose sont ridicules, ratent lamentablement, on les conduit au poste, on déclare qu'ils ne jouissent pas de la plénitude de leurs facultés, et c'est tout.
Ce qu'on fait dans le domaine de l'action n'a, d'ailleurs, rien de bien terrible. Un cultivateur^ M. HoUet, auteur de brochures assez originales : la Démocratie chrétienne ou V Alléluia des Peuples, la Solution du Problème social par la nation assembléer jette de temps en temps des petits morceaux de papier du haut d'une tribune dans la Chambre des députés (1).
On sent bien là^ si vous le voulez, comme un effort des représentants du sol pour faire entendre leur voix, mais tout cela reste sans écho : la situation est réfractaire à toute initiative, le milieu n'^^st favorable à rien.
Les gens sentent cela, résistent longtemps à Fob-
(1) Citons encore M. Poisson, représentant de commerce et ancien chef de bataillon pendant la guerre; chaque année il fait pla> carder des affiches vertes annonçant qu'il laissera vendre ses meubles plutôt que de payer un impôt que les conseillers municipaux détournent à leur profit en s'accordant des traitements au mépris de la loi. Il est certain que M. Poisson est dans la légalité et que les conseillers municipaux, en s'allouant des appointements qu'ils ont portés de 4,000 à 6,O0O francs, sont des voleurs de deniers publics et devraient être poursuivis.
Toute l'Angleierpe prit parti jadis pour Hampden lorsqu'il refusa les vingt schelliog qu'on lui réclamait pour le shtp mone^. Aujourd'hui, Jion seulement personne n'imite J^. Poisson, mais personne ne prête attention à ce citoyen courageux. Poisson apparaît comme un excentrique, on a, au contraire, une certaiue considération pour les conseillers municipaux parce qu'ils sont malins et exempts de scrupule en matière d'argent.
session qui les poursuit, comme ce malheureux Hillairand, qui frappa Bazaine à un moment où cet acte, qui aurait pu se comprendre immédiatement après la trahison, n'avait plus aucune signiâcation. Celui-là était sous Tinfluence de ces visions qui parfois font les héros.
Il y a des choses intéressantes dans la lettre écrite par lui aux journaux français après Tattentat de Madrid.
Le jour où la capitulation de Metz nous parvint à Paris, je montais Tavenue des Champs-Elysées ayant en face de moi rArc de Triomphe. Les derniers rayons du soleil couchant de ce jour maudit éclairaient d'une triste et sinistre lumière le groupe de Rude qui fait face à l'avenue ; il me sembla que les yeux de nos héros se remplissaient de larmes. Je crus les sentir frémir d'horreur, je crus que Dieu venait de les animer en donnant une âme à la pierre.
Mon cœur se serra, je versai d'abondantes larmes sur les malheurs de ma patrie adorée, en songeant que cet infâme Bazaine trahissait.
Tout à coup, levant les yeux sur le ciel, je fixai mes regards sur une étoile qui brillait d'un éclat si vif et si puissant que mes yeux crurent apercevoir un immense diamant ; puis je vis comme du feu, puis du sang.
Je jurai de frapper l'infâme, quels que fussent le lieu et l'heure où Dieu le placerait sous mes coups.
C'est de cet instant que date mon serment. Depuis, une seule minute ne s'est pas écoulée sans que cette idée ait hanté mon cerveau, sans que ma conscience m'ait crié : « Tu as la France à venger ! Qu'attends-tu? Et ton serment ? »
L'heure a sonné
Supposez que l'homme qui a écrit cette lettre ait poignardé Bismarck en 1871, la conscience publique
serait unanime à blâmer son forfait (c'est entendu), mais il n'en aurait pas moins sa place à côté des Harmodius, des Charlotte Oorday, des Karl Sand, dont la morale réprouve les actes, mais auxquels THumanité ne refusera jamais son admiration. Au lieu de cela, il se livre à une voie de fait parfaitement imbécile en allant frapper en 1887 un vieillard à moitié paralysé, qui, abandonné de tous, vivait à l'étranger dans le déshonneur et la pauvreté.
Le moment n'est plus à ces actes-là.
Les médecins ont déclaré qu'Hillairand avait un bras sensiblement plus court que l'autre, ce qui, paraît-il, est l'indice d'un tempérament déséquilibré, et tout a été fini.
Le réveil ne paraît pas prochain. Les êtres de droite conscience et de modestie supérieure qui forment les réserves de la France ne se mettent pas en mouvement tous les dix ans ; ils attendent pour se connaître eux-mêmes.
Peut-être existe-t-il encore des âmes héroïques, des âmes d'or, dans le tréfonds de la France; mais elles ne sont pas mûres. C'est l'or immeur dont parle Glauber, le dernier Herméthiste (1).
Les mineurs trouvent souvent de cet or non mûr en Californie et en Australie; ils savent qu'on n'en peut rien faire : on le recouvre de terre et on le retrouvera à point dans un demi-siècle.
La Monarchie, essentiellement conservatrice et
(1) Appendice à la 5* partie des Fourneaux philosophiques, traduit par da Theil.
créatrice de trésors, avait laissé s'accumuler dans toutes les couches sociales des valeurs intellectuelles et morales, de Tor qui mûrissait lentement. La Révolution a trouvé tout cela, en remuant un peu le sol, et c'est ce qui explique qu'on ait pu sufBre à une effroyable consommation d'hommes supérieurs dans taus les genres ; aujourd'hui, on ne trouve plus rien : de la houille, du poussier de charbon... des larves humaines comme celles que vous voyez à la Chambre.
Déeoarap^ement pour Taction et sérénité d'âme chez guelques-uos.
— La vieille hérésie. — Combien laide 1 — La eorcellerie ao XIX" siècle. — Médecins, nécromants et sorciers. — La question du surnaturel. — Les âneries de Renan. — Innpuissance totale ei résignation douce des honnêtes gens. Ils ont Tair d'élre élranjçers dans leur pays. — Les Cahiers de 1889. — Les ftiis de civilisation se ressemblent toutes. — Sidoine Apollinaire. — Sous le joue: du vainqueur. — Comment on parle à
Empereur d'Allemagne. — Antoine, vétérinaire et champion des vaincus. — Co que pensaient les décadents du v* siècle.
— Imposture et emphase. — UOde ty^omphale. — La débâcle financière. — Le Kalial. — Une pittoresque réunion d'actionnaires. — Le porteur de rente italienne. — Ce que dure une nation. — Le courant magnétique. —Le Zollwerein américain.
— Au Cinadd .
Absolument désorientés au point du vue politique, hors d'état d'exercer une influence sur les destinées de leur pays, les chrétiens français, en revanche, ont repris possession de leur sérénité intellectuelle : au
GCŒIURS HONNÊTES 503
point de vue des idées, ils entrent peu à peu dans la paix, dans cette céleste paix, qui, dit saint Paul, « est le premier de tous les biens. »
En dehors des âmes, simples, à qui Dieu avait conservé une foi ingénue et profonde, et des esprits supérieurs qui pouvaient étudier les questions de près et réagir contre le courant général, la masse chrétienne traversa pendant la première moitié de ce siècle une phase d'anxiété douloureuse. Le cri d'angoisse d'une si déchirante éloquence que poussent des poètes comme Musset, ne fait que traduire cette lutte intérieure, ce doute qui envahissait les meilleurs.
Il est difficile, en efTel, de se soustraire àl'influence du milieu dans lequel on vit, de ne pas subir les fausses idées de son temps, lorsque ces idées sont presque générales, qu'elles s'appuient sur une argumentation complète, qu'elles font partie de tout un système et que les événements semblent leur donner raison.
Prenez le raisonnement d'un homme demi-instruit, vers 1830 ou 1840, d'un lecteur du Constitutionnel, c'est un raisonnement qui se tient debout. « Les siècles passés étaient des siècles de barbarie ; des rois et des seigneurs très méchants pressuraient le peuple pour satisfaire leurs passions ; on persécutait de pauvres Juifs inoffensifs uniquement pour leur religion, on brûlait des sorciers et des sorcières sous l'absurde prétexte qu'ils exerçaient un pouvoir mystérieux ; maintenant qu'on ne prête plus attention à eux, les Juifs sont devenus de bons citoyens, comme les autres. Les sorciers étaient une invention des prêtres ; il n'y a jamais eu de faits d'ordre surnaturel, Lo
peuple, après avoir beaucoup souffert autrefois, est maintenant parfaitement heureux ; quant à la France qui s'est à peu près complètement soustraite aux traditions chrétiennes et aux lois de TEglise, elle est la plus grande nation du monde. »
Ce raisonnement, sll n'atteignait qu'indirectement les vérités fondamentales de la Religion, était de nature cependant à inquiéter les intelligences. « Quoi ! se disait-on, cette Eglise, qu'on nous enseigne être d'institution divine, a eu la direction des sociétés pendant tant de siècles et elle a inspiré de si injustes mesures. Ces rois, ces prélats illustres, ces moines ont poursuivi avec tant d'opiniâtreté ce Juif, qui, après tout, nous ressemble, quoi qu'il soit plus laid que nous et qu'il pue considérablement ; ils ont cru à des niaiseries comme la possession, le sortilège, l'envoûtement. »
Ceux qui restaient chrétiens par la grâce de Dieu ou par la force des leçons de famille plaidaient les circonstances atténuantes. «Il ne faut pas confondre les institutions avec les hommes ; il faut faire la part des préjugés, des époques arriérées. »
Tout cela était assez piteux.
Aujourd'hui le chrétien n'a qu'à tendre l'oreille, il entend de tous les côtés s'élever un cri de réprobation contre ce Juif que le libéral de 1830 portait dans son cœur.
— Ah f les bandits ! les sales louddis ! les Youtres maudits I s'écrient les négociants, ils ont ruiné et déshonoré un commerce, que jadis nous exercions honorablement.
p— Ils nous empêchent de vivre ! exclament les pe-
tits boutiquiers sur le seuil de leurs magasins déserts ; ils nous étranglent avec leurs syndicats et leurs coalitions ! Qu'on nous en débarrasse à tout prix I Qu'on les renvoie en Palestine et qu'on n'en entende plus parler !
— Les misérables I vocifère un ouvrier, ils nous ont mis sur le pavé avec leur accaparement des Cuivres ; maintenant ils veulent faire fermer l'usine Cail pour plaire à Bismarck.
Et l'ouvrier, comme me le racontait le colonel de Bange, montre des boulons qu'il a mis de côté pour assommer, quand le moment sera venu, ceux qui veulent Tempêcher de manger.
On entend un coup de revolver ; c'est un désespéré qui, après avoir travaillé quarante ans de sa vie, avait mis toutes ses économies dans le Comptoir d'Escompte que Rothschild a fait sauter, et qui se tue en criant : « A bas les Juifs ! »
— Décidément, se dit le chrétien, nos pères n'étaient pas tout à fait imbéciles et, quand ils mettaient bon ordre aux méfaits des Juifs, ils avaient leurs raisons pour cela.
Le chrétien entre dans un hôpital et y assiste aux expériences les plus troublantes. On prend un malheureux, on le plonge dans le sommeil hypnotique, on lui suggère l'idée de saisir un couteau et de frapper quelqu'un, il saisit le couteau et s'élance pour frapper... On choisit une jeune fille maladive, on place un flacon d'une substance quelconque parfaitement scellé derrière son cou, elle ressent tout ce qu'elle éprouverait si elle avait réellement absorbé le contenu du flacon, elle éternue si c'est du poivre,
506 LA DERNIÈRE RATAILLE
elle vomit si c'est de Tipéca, elle s'endort si c'est de là morphine, elle est ivre, si c'est du cognac...
— Où suis-je, se dit le chrétien? Mais ce sont là des magiciens et des sorciers, voilà tous les phénomènes de la possession et de renvoùtement décrits par les auteurs du Moyen Age. Que me chantait-on, que le surnaturel n'existait pas, ces gens-là passent leur vie à accomplir des actes qui sont absolument en dehors de Tordre naturel.
Quant à la grandeur de la France qui semblait devoir si bien se passer de l'Église, le chrétien sait ce qu'elle est devenue. Il n'a qu'à se mettre à la fenêtre pour voir passer le fleuve de boue qui coule sans jamais s'arrêter, charriant l'histoire contemporaine comme un égout charrie des paquets d'ordure et des chiens crevés, traînant, dans ses eaux méphytiques, des escroqueries et des concessions de ministres, des pots-de-vin de députés, des ventes de décorations, des ignominies et des vols, des scandales et des trahisons...
La clarté se fait complète dans Tesprit de ce chrétien; il se rend compte du rôle joué par TÉglise dans le passé ; elle a été non seulement une suave conductrice d'àmes, mais une merveilleuse organisatrice de la vie sociale, une ménagère admirable, serait-on tenté de dire. Elle a protégé le Travail, l'Epargne de riiomme contre les convoitises du Juif; elle a empêché les êtres doués d'un pouvoir spécial de se livrer à leurs maléfices et d'enlever à Thomme sa propriété la plus indiscutable, son libre arbitre, son moi.
Il se produit pour l'Hérésie de 89 ce qui se produit
pour toutes les Hérésies. Quand THérésie est jeune elle a toujours la beauté du Diable, — son père en effet ne peut lui refuser cela — et Manès, on le saît, était le plus beau des enfants des hommes. Dès qu'elle est vieille l'Hérésie devient horrible à regarder, une fétide odeur de mensonge s'exhale de sa bouche pourrie ; les oripeaux éclatants dont elle s'était affublée pour séduire les faibles se changent en guenilles ; sa face hideuse porte le stigmate de tous les vices qu'elle a encouragés.
C'est ainsi que nous apparaît l'Hérésie de 89. Elle n'est plus entourée comme jadis des brillants généraux, des orateurs éloquents, des penseurs enthousiastes qui lui faisaient cortège aux heures de la jeunesse; elle est flanquée de deux acolytes à face patibulaire; le Thévenet de Jacques Meyer et le Constans de Puig y Puig; elle e.ai fagotée comme une marchande à la toilette d'Israël, elle exhale à plein nez le vin qu'elle a bu dans tous les pots ; un saucisson sort de sa poche et empoisonne le voisinage ; elle a trouvé moyen de faire 38 milliards de dettes et elle n'a plus le sou...
Comme la vieille femme de la Salpétrière qui, centenaire, se souvenait encore de son ancien métier et passait son temps à la fenêtre à faire des appels du doigt et à lancer des psitt ! psitt ! à ceux qui traversaient la courj elle s'imagine qu'elle est encore belle et, mêlant la folie des grandeurs à la monomanie luxurieuse, elle croit, comme certains aliénés, qu elle est le soleil et entonne des chants de victoire dans lesquels elle brave Dieu.
Pendant ce temps l'Empereur Guillaume adresse à
son armée de brèves allocutions dans lesquelles il parle de « Pépée tranchante de la Westphalie ». La sénile prostituée, qui a peur de Tépée tranchante, tremble de tous ses membres. KaufTmann tire sur un officier français à la frontière, on récompense le soldat qui a tiré et on jette un sac d'écus à la vieille qui dit : merci I
« Le chef-d'œuvre de l'Enfer, a dit le P. de Ravignan, est de se faire nier lui-même. » Ce fut la grande force du Démon de rester pendant quelques années sans manifestations apparentes.
Aujourd'hui les deux êtres malfaisants que TÉglise tenait captifs au nom du salut social sont lâchés sur le pauvre monde et s'en donnent à cœur joie. Ils sont toujours les mêmes, ils ont simplement changé de costume. Deux incarnations de ces êtres peuvent même se retrouver face à face : le Juif d'hier en thouloupe sordide et à tire-bouchons graisseux, à côté du baron de Jéhovah membre de tous les cercles ; — le sorcier couvert d'une peau de mouton et dont le paysan ne regarde encore la cabane qu'avec crainte, à côté du nécromant en cravate blanche, membre de toutes les académies et décoré de tous les ordres.
En réalité il n'y a que le costume de modifié. Prenez les vieux livres de sorcellerie et vous y verrez la description de toutes les opérations auxquelles se livrent nos hypnotiseurs en vogue. Le sabbat ne se tient plus dans la lande, il a lieu dans des salles officielles; mais on y reproduit toute la mise en scène, on y retrouve tout le personnel du sabbat :
des femmes auxquelles on persuade qu'elles sont changées en chattes et qui miaulent, d'autres auxquelles on suggère d'embrasser leur voisin, des convulsionnaires, des frénétiques, des insensibilisées, toutes les passes, toutes les incantations, tous les procédés des magiciens du Passé.
On frémit en songeant à ce que doivent éprouver les victimes après des expériences pareilles, aux confuses rumeurs, aux hallucinations bizarres, aux images incohérentes qui s'entrechoquent dans ces cerveaux.
Généralement, quand vous sortez de ces séances où l'on s'est servi d'un malheureux malade comme d'un joujou, où Ton a fait d'une personnalité humaine un instrument destiné à assouvir toutes les curiosités, l'interne vous montre la statue d'Esquirol qui le premier a fait ôter aux fous les chaînes qu'ils portaient jadis. « Voilà le Progrès ! » vous dit-il...
Généralement aussi vous ne manquez pas de lui taper vigoureusement sur le ventre en lui disant: « Farceur ! Ne me la fais pas à moi ? Est-ce que le malade d'autrefois, enchaîné matériellement, n'était pas plus libre que le malade d'aujourd'hui auquel vous vous amusez à transmettre toutes les idées saugrenues qui vous passent par la tête. On pouvait frapper jusqu'au sang l'esclave antique, mais on ne se serait jamais avisé de lui enlever la propriété de son cerveau et la direction de ses actes. »
Après avoir travaillé sur les malades, les hypnotiseurs voudraient travailler sur les enfants. Dans un rapport présenté en 1887 au congrès annuel de la Ligue française de l'enseignement, œuvre maçon-
510 Lk DBRNIÈRB BATAILI.B
nique fondée par le trop fameux Jean Macé, un M.Gerbaut émettait la proposition suivante :
N'y aurait-il pas lieu, là, d*appliquer dans une certaine mesure le système de la « suggestion », si heureusement exercé en ce moment par plusieurs médecins célèbres pour vaincre les natures les plus récalcitrantes, et d'établir des écoles spéciales pour les enfants vicieux? La question est des plus intéressantes et se pose à nouveau, aujourd'hui que Ton reconnaît la défectuosité du système établi à Mettray. Nous demandons de faire Qgurer cette question à Tordre du jour du prochain congrès. (Assentiment.)
Quant aux tribunaux, ils commencent . à être complètement affolés. L'avocat hypnotise le jury en expliquant que son client a été hypnotisé par un tiers. Le Figaro du 28 novembre 1887 citait un saisissant exemple en ce genre.
Le jury de la Nièvre avait à juger, à sa dernière au dience, un instituteur nommé Blin, accusé d'attentats à la pudeur sur des enfants de son école.
Les faits importf^nt peu, et le respect que nous devons à nos lecteurs nous commande, d'ailleurs, de les passer sous silence.
Voici Fintérôt du procès:
Il y a trois mois, quand il comparut une première fois devant la cour d'assises, Blin prétendit qu'il avait agi malgré lui, poussé au mal par une volonté mystérieuse à laquelle il lui avait été impossible de résister.
La Cour, sur les conclusions du défenseur, M® Frédéric Girerd, ordonna un examen médical et renvoya l'affaire à la session de novembre.
Les médecins commis ont déclaré dans leur rapport que Blin était un hystérique, chez lequel la sensibilité hypnotique est, en effet, très développée, et qu'ils s'étaient livrés sur ce sujet intéressant aux plus curieuses expériences. Ils concluaient, néanmoins, à la responsabilité atténuée.
CŒURS HONNIÊTES 511
M« Frédéric Girerd, dans une plaidoirie fort habile, a développé ces conclusions médico-légales, en représentant son client, sinon comme l'agent irresponsable d'un tiers inconnu qui lui aurait commandé de commettre des actes contraires à la morale, du moins comme un névropathe chez lequel la volonté serait impuissante à vaincre une perversion native.
Les jurés, dont le cerveau n'avait pas besoin d'être troublé encore par la théorie dangereuse et problématique de la suggestion, ont été tellement frappés par le récit des expérienx^es pratiquées sur Blin et par les citations tirées des livres consacrés à l'hypnotisme, qu'ils ont rendu en faveur de l'accusé un verdict d'acquittement.
La thèse est, d'ailleurs, logique : dès qu'il n'y a plus de libre arbitre, il n'y a plus de responsabilité. En tout cas c'est celui qui a suggestionné le crime, qui l'a fait commettre par un être irresponsable, qui doit être poursuivi. C'est la doctrine que soutenait M. J. Liégeois, professeur à la faculté de droit de Nancy, au congrès de l'hypnotisme tenu à Paris au mois d'août 1889.
C'est ainsi qu'on annonçait des poursuites contre un médecin qui, désireux d'épouser une riche héritière, voulait à tout prix se débarrasser de sa mal»tresse et lui avait suggéré l'idée de se tuer en ayant soin de mettre à sa portée un revolver.
On voit quels horizons cette question ouvre à l'esprit. Voilà un moderne complet, un homme parfaitement convaincu que le Bien et le Mal ne sont que des mots, que le Vice et la Vertu sont des produits comme l'alcool ou le sucre. Le monde pour lui n'est que la matière en perpétuelle évolution où ce qui meurt est remplacé par ce qui naît. Supposez, si vous voulez, quelque darwiniste comme l'assassin Lebiea,
ayant réussi un premier crime et étant parvenu à occuper une haute situation dans la science. Croyezvous que cet homme pouvant supprimer, par un acte seul de sa volonté, un être qui fait obstacle à ses ambitions ou à ses désirs, un être dont la mort lui donnerait une fortune, hésiterait seulement une minute ?
Il s'accomplit évidemment quelques crimes de ce genre. Il faut, en effet, avoir causé souvent avec des prêtres ou avec des chefs de la Sûreté pour soupçonner ce qu'il y a de crimes inconnus dans une ville comme Paris. Je me rappelle notamment ce que me racontait un curé de Paris, naturellement après la mort de sa pénitente et sans me donner d'autres détails. Il avait reçu un jour la visite d'une petite vieille toute ratatinée, toute ridée, ime fée nabote; elle n'avait pas voulu se confesser à l'église, elle avait demandé à monter dans Tappartement du prêtre et là elle avait soulagé sa conscience. C'était une sage-femme; elle avait commencé très jeune et, dans toute sa carrière, elle avait commis 3,000 avortements. Toutes les nuits, toutes les nuits, elle voyait des têtes d'enfants voltiger autour de son lit...
En tous cas s'il plaisait à un médecin de faire disparaître une créature humaine qui le gênerait, soit en plaçant derrière son cou une fiole de poison, soit en lui suggérant l'idée de se jeterpar la fenêtre, il serait bien difiicile de prouver la culpabilité de l'assassin.
Nous en reviendrons tout simplement aux procès de sorcellerie ; on a bien eu tort, vous le constatez, de rire des savants vénérables qui ont écrit des in-folio entiers sur les moyens de chasser les mauvais Esprits ; on sera content quelque jour de retrouver ces volumes
trop vite oubliés et Ton sera d'accord pour trouver qu'il y avait de bonnes choses là-dedans.
Remarquez qu'il y a cent ans à peine que le Démon est affiauchi de toute surveillance et déjà les suicides ont décuplé, les maisons de fous sont pleines, on ne parle que de la « grande névrose. » Tous les Jotums Scandinaves, tous les Oabires de l'Afrique, tous les thaumaturges, tous les faiseurs de philtres, tous les trouble-cervelles de la Rome impériale ou d'Alexandrie sont déchaînés sur Paris.
Comme la conduite d'un Richelieu apparaît droite et simple devant ces aberrations! On lui mande qu'un nommé Urbain Grandier affole toutes les femmes de Loudun, que les Ursulines sont livrées à quatre démons : Leviathan, démon de Torgueil, Balan démon de la paresse, Isacaron démon de la luxure et Behimat démon de la colère; il envoie Laubardemont pour mettre de Tordre à Loudun. On brûle Urbain Grandier, et Loudun, depuis cette époque, est une des villes les plus tranquilles de France.
C'est le même principe d'humanité bien entendue qui inspirait en tout ce patriote. La campagne d'Italie échoue parce que Marillac a commis d'effroyables malversations; le Cardinal fait traduire Marillac devant une Cour de justice. « On ne fait pas de procès à un homme comme moi, s'écrie Marillac, pour quelques bottes de foin et quelques moellons 1 » Richelieu trouve que le foin est nécessaire à la cavalerie et que les pierres de bonne qualité font des forteresses solides, et Marillac est décapité en Grève.
Cinq-Mars trahit la France en faveur de l'Espagne. Richelieu va trouver le roi dansles tranchées de Nar-
bonne, il lui montre le double du traité et on coupe la tête à Cinq-Mars.
Richelieu serait ministre aujourd'hui qu'il ne supporterait pas que les financiers français s'entendent avec Bleischroeder pour fournir à l'Italie les moyens de nous faire la guerre avec notre argent ; il ferait arrêter les traîtres, les ferait juger par une commission militaire et fusiller à Vincennes. Le peuple tout entier soutiendrait ce courageux citoyen.
Il ne m'appartient pas d'indiquer ce qui, dans ces expériences d'hypnotisme, reste encore du domaine de la science et ce qui appartient aux prestiges infernaux. Je n'ai pas compétence pour traiter à fond de la mystique divine et de la mystique diabolique, et pour montrer la différence qui sépare les mii*acles de Dieu des prodiges que Salan, leparodiste de Dieu, simia Dei, a gardé le pouvoir d'accomplir.
Dans un livre remarquable : le Miracle et ses contrefaçons, le P. de Bonniot a exposé au long ce sujet avec une science théologique qui me manque.
Je ne nie pas que des médecins très honnêtes n'aient étudié cette question de l'hypnotisme dans l'intérêt seul de la science. Velpeau, lui aussi, faisait de la contre-suggestion à sa façon. Il se plaisait luimême à raconter à ses élèves, et c'est de l'un d'eux que je tiens ce récit, la manière dont il avait tiré une femme d'affaire. Le célèbre chirurgien passait rue Montmartre lorsqu'il aperçut une femme du peuple déjà dans un état de grossesse avancée, en contemplation et comme fascinée devant une magnifique tête de veau bien parée, garnie de persil, exposée ^ lA.<ieTaa«
GOBUHS HONNÉTBS 515
ture d'un boucher. Velpeau s'approche et donne à la femme un eJBfroyable soufflet...
Celle-ci se retourne et accable Velpeau d'injures. La foule s'amasse : « Misérable 1 frapper une femme I » Velpeau montre ses poings qui avaient manié le marteau de maréchal-f errant... La foule se recule un peu... « Je suis Velpeau, cette dame aurait accouché d'un phénomène... je Tai sauvée en bouleversant le cours de ses idées... Tenez, madame, ajouta-t-il, voilà mon adresse. Faites-moi prévenir quand le moment sera venu, je me charge de vous accoucher moimême. Pour les autres c'est 3,000 francs, mais pour vous ce ne sera rien. »
Ce que je note, en observateur des manifestations intellectuelles de mon temps, c'est l'imbécillité de ces gens qui prêchent le mcitérialisme et qui nous transportent sans cesse en plein surnaturel.
« Personne ne croit plus au surnaturel, » dit Renan dans sa brochure : la Chaire d'hébreu au Collège de France, a Jamais il n'a été prouvé que les propriétés d'un corps soient susceptibles de suppression temporaire, jamais il n'a été prouvé qu'une intervention surnaturelle pût rendre le feu sans chaleur... C'est pour cela que les magnétiseurs ont toujours récusé le jugement de l'Académie des sciences. »
Vous voyez le côté « vieille bête » de cet homme qui raisonne comme M. Cardinal, qui pense comme Homais et qui parle comme Tupinier. Les magnétiseurs ont si peu récusé le jugement de l'Académie des sciences que le D' Charcot qui a magnétisé, plongé dans le sommeil magnétique des milliers de sujets dans sa vie a sollicité les suffrages de l'Académie des
Et
sciences, quelles a obtenus et qu'il est le collègue de Renan à Tlnstitut.
Qu'est-ce que ce Prud'homme entend par les lois de la Nature? Veut-il parler des lois de la pesanteur? Nous avons tous vu des tables se détacher du sol et s'élancer en l'air.
J'ai assisté à une expérience de ce genre, comme par hasard, car les confesseurs recommandent d'éviter ces sortes de séances. Un de mes amis avait perdu un enfant qu'il adorait, et il trouvait une consolation à s'entretenir avec lui à l'aide de manœuvres spirites. C'était une concierge qui opérait dans une pièce que je connaissais parfaitement, où nulle supercherie n'était possible, avec un guéridon sur lequel j'avais pris le café dix fois. — Au bout d'un quart d'heure de pression des mains, le guéridon montait jusqu'au plafond...
— Ce n'est pas surnaturel cela, vous disent les savants, c'est extra-naturel.
— Qu'est-ce que vous entendez par ces mots-là? Vous n'admettez pas que l'âme, purifiée parla prière, puisse se détacher en quelque sorte de son corps, se mettre en communication avec l'Être infiniment bon qui a créé le monde, obtenir ce qu'elle implore dans toute la ferveur de son désir ?
— Ce sont des mystiques qui croient cela. Nous n'en sommes pas.
— Bienl voilà un hypnotiseur séparé de son sujet par une pièce vide et qui communique avec lui, qui lui suggère d'accomplir tel mouvement, de faire tel geste, de chanter telle chanson, qui le force à rire ou à pleurer à volonté. L'expérience, je le reconnais, se
GOBURS HONNÊTES 517
fait sans fraude ; mais vous avouerez bien que cela est absolument en dehors des lois naturelles, qu'il y aune atmosphère spéciale pour transmettre cet ordre ou cette pensée d'un être à l'autre.
— C'est la science...
— La science de quoi? puisque la façon dont s'opère cette transmission échappe à votre entendement, puisque vous ne pouvez donner aucune explication de ce que vous faites.
La vérité est que nous sommes enveloppés de mystère, que nous vivons dans le mystère, que nous sommes nous-mêmes un mystère, un miracle de tous les instants, une énigme incompréhensible pour celui qui n'accepte pas les enseignements de l'Église.
La vérité, comme le dit Oarlyle, « c'est que c'est une pauvre science, que celle qui voudrait nous cacher la grande, profonde, sacrée infinitude de la néscience, où nous ne pouvons pénétrer, sur laquelle toute science flotte comme une pure pellicule superficielle. »
Les matérialistes, qui ont fait grand bruit de toutes ces expériences, ont donc obtenu un résultat diamétralement opposé à celui qu'ils espéraient. Ils se proposaient de détruire là croyance aux miracles. C'est ce que, dans un interview, un magnétiseur avouait à un de nos confrères républicains, qui s'est gardé naturellement de faire figurer cette partie de la conversation dans son récit. « J'ai été chassé d'Italie, d'Espagne et de tous les pays, à peu près parce que mes séances perturbaient profondément la raison publique et que j'affolais les populations; il n'y a que chez vous que l'on ne puisse pas interdire mes exer-
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cices. Vos libres penseurs m'encouragent, au contraire, parce que je « dévisse le miracle » et que je montre ce que c^est que Lourdes. »
Ces saltimbanques ont réussi à faire dévorer une femme par des lions dans une baraque de foire « avec rapprobation de M. le préfet et la permission de M. le maire »; ils ont pu augmenter encore le nombre des aliénés; mais ils n'ont rien « dévissé » du tout. Bien loin de là, en attirant Tattention sur ces problèmes mystérieux que l'homme est incapable de résoudre, ils ont décidé bien des intelligences vacillantes encore à chercher dans l'Église le repos de l'esprit et la paix du cœur.
Les chrétiens sont donc dans un état d'âme relativement heureux. Leur foi, qui est sincère, n'a pu cependant leur donner un tempérament qulls n'ont pas, en faire des citoyens toujours prêts à défendre leurs droits, résolus à se faire tuer plutôt que de se laisseropprimer parles Juifs et les Francs-Maçons. Les meilleurs sont des hommes d'œuvre et non des hommes d'action ; ils n'ont aidé en rien les malheureux qui avaient perdu leur situation en obéissant à leur conscience au moment des décrets ; ils ne prêtent qu'un très faible concours à ceux qui défendent leur Patrie contre l'invasion sémitique; ils se dérobent toutes les fois qu'on leur parle d'une organisation quelconque qui nous permettrait de frapper ceux qui nous frappent ,• en revanche, ils ont toujours la bourse ouverte pour les quêtes, pour les écoles libres, pour les œuvres, en un mot.
J'ai essayé déjà, dans la Fin d'un monde, d'ana-
lyser cet état d'âme où la foi très réelle se mêle à un grand désir de ne point se mettre en avant. Je ne veux point insister longuement sur ce sujet. Cette psychologie du catholique actuel, en effet, est très difficile à faire et d'une nature particulièrement délicate.
Ce qui frappe chez tous ces hommes, c'est qu'ils n'ont pas l'air d'être chez eux; ils n'ont ni le ton, ni l'allure de gens qui seraient sur leur sol, sur la terre de leurs pères ; ils semblent croire qu'ils sont tombés dans un pays barbare, qu'ils y pratiquent un culte nouveau, et que les avanies qu'on leur fait subir leur vaudront les bénédictions de Dieu s'ils les supportent patiemment.
Les Antisémites, même lorsqu'ils sont absolument étrangers à toute foi religieuse, ont une autre notion de leur dignité de citoyens.
Prenez quelques infamies de la Lanferne juive, par exemple le crachement sur un vieux prêtre mort à l'autel, les regrets qu'on n'ait pas fusillé assez de curés en 1871, l'histoire de la statue de la Vierge placée dans un urinoir, avec accompagnement de réflexions ignobles.
Interrogez des Antisémites qui ne vont jamais à l'église, ils vous diront : « C'est abject! De quel droit ce sale Mayer, de Cologne, vient-il insulter la croyance de milliers de Français? Nous en avons assez, de ces goujats qui arrivent d'Allemagne pour voler les uns et injurier les autres. Est-ce qu'on ne va pas bientôt les mettre dehors à coups de fusil ? »
Montrez cela à des membres des Cercles catholiques ou des Sociétés de Saint- Vincent de Paul, ils
520 LA DEBNIÂBB BATAILLE
feront un geste que j'ai vu faire souvent à des catholiques, un geste qui, à l'œil expérimenté, révèle presque le parti auquel appartient celui qui le fait; ils mettront leurs deux mains devant leurs yeux et s'écrieront : « Ah! mon Dieul il faut une réparation. Demain, nous ferons dire une messe et nous y assisterons tous. »
Le blasphème a remué ce croyant au plus profond de lui-même, mais il n'a pas senti, comme Français, l'insulte que lui faisait le Juif allemand en venant l'outrager chez lui; le cœur du chrétien a pu être meurtri, la joue de l'homme n'a pas rougi sous le soufflet.
Notez bien qu'il y a , dans la Société de Saint- Vincent de Paul , des hommes admirables , des hommes qui vont soigner les vieillards infirmes dans leurs mansardes, les débarbouiller, faire leur ménage. Ce qui leur manque, c'est d'avoir la fierté de leur race, la volonté ferme de ne pas se laisser opprimer et déshonorer dans une patrie qui est la leur, et de riposter directement aux Juifs assez grossiers pour se conduire ainsi dans le pays qui leur donne rhospitalité.
Quelle preuve plus manifeste de celte crainte de se mesurer avec la réalité, que ces Assemblées provinciales qui se sont tenues dans toute la France, l'an dernier, pour y élaborer les Cahiers de 1889 !
Un fait résume cette période de cent ans : le triomphe du Juif, la transformation absolue de toutes les conditions de la vie économique et sociale sous l'influence du Juif, la substitution du régime juif au régime chrétien.
Les Juifs fi* 1**° Républicains judaïsants trouvent
naturellement cette métamorphose très heureuse; mais ils ne contestent pas le fait, et il est impossible à un penseur, à quelque opinion qu'il appartienne, de nier cette évidence.
Jamais la question juive n'a été traitée dans une seule de ces Assemblées. M. de Nicolay seul a courageusement touché ce point dans une des dernières séances, à Paris; et encore, on s'est arrangé pour que rien ne fût voté à ce sujet.
Vous voyez d'ici l'inanité de cet énorme tas de paperasses, qu'on vient de réunir en volume? Vouloir juger le mouvement social de ce siècle sans parler du Juif, c'est absolument comme si on voulait écrire l'histoire du premier Empire sans prononcer le nom de Napoléon I".
Dire ceci n'est faire acte d'hostilité envers personne. Quelques imbéciles ont prétendu que j'avais été malveillant pour le comte de Mun dans mon dernier livre. L'illustre orateur catholique ne Ta pas cru une minute, et, avec son habituelle générosité, il m'a défendu quand on m'a attaqué devant lui, comme je le défends quand on Tattaque devant moi. Il sait, mieux que quiconque, la profonde estime que j'éprouve pour son caractère, Tadmiration que m'inspire son merveilleux talent, le souvenir toujours vivant que j*ai conservé de mes relations avec lui. En parlant de lui, j'ai fait simplement mon devoir d'historien : je traduis avec sincérité ce que je vois, je juge les hommes tels qu'ils m'apparaissent, avec leurs qualités et leurs faiblesses.
Les hommes au pouvoir, quand ils sont un peu
malins, quand ils n'abordent pas les gens à rebroussepoil, quand ils demandent, non des renonciations à la foi religieuse, mais des concessions sur des questions d'honneur mondain ou de dignité, désarment aisément ces natures molles et inclinées aux accommodements, en les prenant par leurs sentiments les plus respectables. Un député républicain de la région de TEst, à la suite d'une escroquerie financière, avait été condamné à trois mois de prison, remplacés plus tard, grâce aux protections, par une forte amende, accompagnée des considérants les plus flétrissants. Personne ne voulait le voir dans le pays. Le premier qui se montra en public avec lui était un homme estimé de tous, millionnaire, catholique zélé, membre du conseil de fabrique de sa paroisse, toujours le premier au banc d'œuvre. On lui fit quelques observations.
— Que voulez-vous? répondit-il, mon fils était ingénieur des Ponts et Chaussées, dans le Midi, et je le voyais une fois par an. X... vient de le faire venir à trois lieues de chez moi. Mon second fils était en garnison à Lyon ; il a eu de l'avancement et on Ta placé dans un régiment qui tient garnison dans mon département. Je suis vieux, c'est une joie que d'avoir mes enfants à ma table...
Ce sont des conquis^ et l'on retrouve en eux la situation d'esprit de ces Oallo-Ro mains qui déjà avaient sur la poitrine le talon du Barbare et qui, entre deux invasions, savouraient, avec une sorte de mélanc )lie douce, le bien-être d'une civilisation expirante.
Ce n'étaient plus les compagnons de Néron et les convives des soupers de Pétrone, les voluptueux
CCEURS HONNÊTES 523
et les orgiaques de la Rome des Césars ; c'étaient de braves gens, déjà, convertis pour la plupart, moralises en tout cas par Tinfluence du christianisme, attendris par les événements terribles auxquels ils avaient assisté. Avec la sensibilité d'ôtres très affinés, ils subissaient l'impression de ce crépuscule, qui est si triste pour ceux qui ne sont pas sûrs de voir Taurore le lendemain.
Sous ce rapport, des hommes comme.Sidoine-Apollinaire sont intéressants à regarder. Il quitte son Auvergne pour aller à Rome, on le nomme préfet, et son cœur se serre en voyant ce qu'est devenue la Ville - Reine. Les Goths et les Vandales ont déjà passé par là; le Palatin et ses portiques de marbre sont en ruines; Genseric a emporté à Garthage le toit de bronze doré qui recouvrait le palais. Les temples, rangés en cercle autour du Forum, sont à moitié écroulés ; les colonnes d'airain, les arcs triomphaux sont par terre, et, dans la poussière, le pied heurte un peuple de statues, les héros et les grands hommes de la République.
Sidoine n'en fait pas moins le panégyrique de Ricimer, chef des Suèves, et je vois que tous les biographes et tous les auteurs de dictionnaires lui ont reproché amèrement cette faiblesse. Ils n'étaient pas à Rome en ce moment-là, les biographes. Qui aurait dit, en 1869, que des Lorrains, qui ont probablement le cœur aussi français que nous, parleraient sur ce ton à l'Empereur d'Allemagne lors de sa dernière visite à Metz?
524 hk DBRNIÈRB BATAILLE
A Sa Majesté l'Empereur d'Allemagne, ' A Sa Majesté Tlmpératrice,
Majestés,
Vous êtes venues apporter au peuple d' Alsace-Lorraine rhonneur de votre présence. Vous arrivez aujourd'hui de Strasbourg ; vous trouverez les rues et les monuments de Metz en fête pour vous recevoir. Que le soleil vous soit brillant! Que ce jour laisse dans vos cœurs le souvenir du bien que vous nous aurez fait!
Sire,
Vous terminez par votre visite dans ce nouveau pays de l'Empire le cercle des voyages que vous avez accomplis pour le bien de la paix.
Cette paix, si incertaine toujours, toujours tant désirée, vous l'avez maintenue solide dans les quatorze mois de votre règne. Les ardeurs que quelques esprits avaient redoutées de votre jeunesse n'inquiètent plus personne. L'Allemagne a confiance dans la sagesse de votre gouvernement. Vous voulez être, pour l'Europe, un Empereur pacifique. Descendez jusqu'à nous. Soyez pacifique à notre Alsace-Lorraine.
Votre illustre père, qui a laissé de si beaux exemples de courage et de patience, dont les idées sages promettaient tant pour son pays et son siècle, a cédé à ce qu'on est convenu d'appeler la raison d'État. 11 a fermé notre frontière du côté de notre ancienne patrie ! Quelle faute avons-nous commise pour souffrir ainsi dans nos affections les plus sacrées, dans nos intérêts les plus importants? Dans votre vieille Allemagne, y a-t-il un peuple plus calme, plus soumis aux lois que nous? Votre police a-t-elle trouvé des socialistes parmi nous?
Sans doute les Parisiens qui prennent des chopes dans des brasseries, en lutinant des gaupes déguisées en Alsaciennes, ne parleraient pas sur ce ton-là. Quant aux habitués des cafés-concerts, ils bravent TEmpereur, le Statthalter, Waldersée et tous les généraux;
CGEURS HONNâTES 535
et quand un refrain patriotique les a mis en train, ils n'hésitent pas à affirmer leurs sentiments en redoublant la consommation... La chose n'est pas si commode pour ceux qui sont là-bas et qui voudraient bien vaquer à leurs affaires sans être astreints à la formalité du passeport.
Tout ce qu'on nous raconte, en effet, est de la pure mystification, et le bon sens public a fait justice delà légende de cet Antoine qui fut si prestement éconduit par les électeurs de Neuilly (1) et qui voulait
(1) Lire à ce sujet, comme exemple de charlatanisme et de puf- Gsme, la lettre incroyable écrite à cet Antoine par Anatole de la Forge.
Vous voyez la sitaation d'ici : un vétérinaire vaniteax qui est enchanté de jouer un rôle, mais qui ne refuse pas ses services quand on le charge, en qualité de vétérinaire-expert, d'assister le directeur des haras d* Alsace-Lorraine, et de s'assurer que les étalons que le gouvernement veut acheter sont en état de remplir leur devoir. Le champion des vaincus contre les vainqueurs constate que les chevaux n*ont ni le farcin ni la morve; il vérifie leur âge et leurs dents, et il touche une petite somme à chaque vacation. Ce n'est pas héroïque, mais cela n*a rien de bien criminel. Regardez maintenant ce que devient la figure de cet Antoine sous la plume d* Anatole de la Forge :
«La France entière a appris avec stupéfaction que> dans le vote de dimanche dernier, la majorité des électeurs de Neuilly vous avait mis en échec devant M. Laur, candidat bonlangiste. Il a obtenu neuf mille voix et vous six mille!
«C'est une honte que Paris, « la Ville-Lumière n^ ne voudra pas infliger définitivement au patriotisme national.
» Non, cela, n'est pas possible. —Non, cela ne sera pas.
»Sinn tel fait se produisait, nos grands morts, Kûss,VaIentinet Victor Hugo, tressailleraient d'indignation au fond de leurs tombeaux. Je cite ces trois illustres patriotes, parce que tous trois vous aimaient fraternellement ; mais que dire de la cruelle surprise des survivants de notre glorieuse sacrifiée l'Alsace-Lorrai ne I
526 LA DSRNIÈBE BATAILLE
nous faire croiie qu'il s'était dressé devant TEmpepereur tout-puissant comme le spectre même de l'Alsace enchaînée. Le malheureux Blech, qu'on a jelé pendant trois ans dans une forteresse, les vrais patriotes qui mangent du pain noir à Magdebourg, les pauvres diables qu'on condamne à trois mois de prison pour avoir seulement fredonné la Marseillaise, seraient bien étonnés si on leur disait qu'Antoine a été la protestation incarnée. Si Antoine a été si paternellement traité par les Allemands, c'est qu'il ne les gênait pas.
C'est un peu le cas de cet Erkmann, le coUabora-
» Est-ce que les électeurs de Neuilly voudront lui faire cette injure ? Nous nous refusons encore à le croire.
nCe serait voter pour M. de Bismarck contre Metz et Strasbourg.
» Si, par impossible, cela devait advenir, mon cher Antoine, leuez pour certain que ceut circonsci iplions électorales vous seraient offertes et que, d'une extrémiié à l'autre de la France, non-seulement tous les républicains, mais tous les patriotes, s'efifaceraietit avec respect devant votre nom populaire : il est synonyme de courage, d'honneur et de dévouement. »
Vous entendez? cent circonscriptions! Pas une de moins, prêtes à en venir aux mains pour avoir l'honneur d'être représentées par ce vétérinaire. Remarquez que cet homme, qui se constitue le porto-parole de cent circonscriptions, a été honteusement hué. luimôme lorsqu'il s'est présenté à Montmartre contre Joffrin. Je voudrais voir ce de la Forp:e et lui demander à lui-môme : « Comment, vous n'avez pas honte, à votre âge, de vous livrer à de parcJihsn'Tohaiies? A côt«i dii vous, Sapecks, qui a mal fini, était un lioinme sérieux. »
Se rappeler aussi les républicains de Dunkerque allant attacher un crôpe à la statue de Jean Bart, parce qu'un méchant opportuniste a été repoussé avec déj^oût par les électeurs. N'est-ce pas étrange, le besoin qu'éprouvent ces gens-là de toujours mêler les grands mots, les grandes idées, les grands hommes à lears malpropretés?
COSURS HONNÊTES 527
leur de Ghatriân, que les reporters nous peignaient obsédé par Tidée fixe que sa chère Alsace avait cessé d'être française et mourant lentement de sa patriotique douleur. Pourle consoler, onlui ouvrit lesportes delà Comédie française, où ilnous montra pour la première fois un rabbin danstoutesagloire. Tous les journalistes, en vous déclarant dans Tintimité que VAmi Fritz était la plus grande ineptie qu'ils eussent entendue, en parlèrent comme on n'a jamais parlé du Cid, du Misanthrope ou de Ruy Blas,
Quelque temps après, cet Erkmann se brouillait avec son collaborateur et Ton découvrait que ce patriote au cœur ulcéré vivait au milieu des Prussiens, et qu'il ne retirait la pipe de porcelaine de sa bouche que pour se livrer à quelque raillerie contre la France .
La Presse juive aura-t-elle assez berné depuis vingt ans cette France si facile à dindonner aujourd'hui, et qui jadis eut cependant quelque finesse I Dire qu'il faut se garder encore d'écrire tout ce qu'on sait sous peine d'être accusé d'exagération et de parti pris !
La vérité est que c'est une dure chose d'être vaincu, et que notre devoir d'écrivain est de dire cela à ceux qui parlent si légèrement de la guerre.
Pour en revenir à Sidoine-Apollinaire, il s'ennuie à Rome et il n'a qu'un désir : celui de venir finir ses jours en Auvergne, en son paisible Avitacum, entre son lac et son bois de pins, au bruit des cascades de son jardin.
En s'en revenant il assiste à Lyon au mariage d'un prince franc nommé Sigismer avec la fille du roi des
Burgondes, et il a comme un redoublement d'effroi en voyant ces guerriers aux cheveux roux, à la stature gigantesque, les jambes et les bras nus, promenant par les rues leur sayon vert garni de franges rouges, ne quittant jamais la haute lance armée de crocs, et la petite hache à pic, à double tranchant, et faisant sonner sur le pavé le sabre attaché à leur ceinturon.
Une fois dans son Âvitacum, Sidoine pousse un soupir de satisfaction et se dit : « Je suis tranquille .>
Le lieu était charmant en effet. Le lac d' Avitacum, c'est le lacd'Aydat que Paul Bourget, dans une brillante description du Disciple^ nous montre au retour du printemps. « Le lac, débarrassé de son gel, se prit à frissonner sous le vent qui balaya aussi les nuages, et Tazur apparut, cet azur du ciel des hauteurs, plus clair, semble-t-il, plus profond que dans la plaine, et en quelques jours la couleur uniforme du paysage se nuança de teintes tendres et jeunes. Sur les ramures, jusque-là toutes nues, les frôles bourgeons pointèrent. Les chatons verdâtres des noisetiers alternérentavec les chatons jaunâtres des saules. »
0*est là que Greslou promène ses imaginations de décadent et, aupoint de vue littéraire, le décadentisme de Greslou et de Bourget ressemble au décadentisme de Sidoine-Apollinaire.
Il y a vraiment là de jolis rapprochements qui viennent involontairement à Tesprit. C'est la facture, le mécanisme (c'est le mot qu'on emploie déjà: mec/ianemala) qu'on admire alors par-dessus tout, et ces dons qu'il découvre dans un lettré nommé Paulus remplissent Sidoine Apollinaire d'enthousiasme.
Deus bone, quœ ille propositionibus œnigmata, «en-
COBURS HONNÊTES 529
tenciis sckemata^ versibus commata^ digitis mechane' mata facit/
« Bon Dieu ! comme il met des énigmes dans ses propositions, des thèses dans ses pensées, des frisures à ses vers! quelle habileté de mécanisme il a dans les doigts ! »
Alors comme aujourd'hui on a d'ailleurs Tépithète facile* Le t sympathique confrère » n'est pas encore inventé, mais t l'éminent, l'illustre, l'incomparable » tombent dru comme grêle. « Quand Mamert Olaudius parle, s'écrie Sidoine Apollinaire, — il pense comme Pythagore, il divise comme Socrate, il explique comme Platon, il enveloppe comme Aristote, il flatte comme Eschine, il se passionne comme Démosthène, il est fleuricommeHortensius, il s'enflamme comme Cethégus, il presse comme Curion, il temporise comme Fabius, il feint comme Crassus, »
Notre homme continue ainsi pendant trèslongtemps. On croirait lire un article de Delpit, un Bloc-notes ou des Journées parisiennes de certains journaux de boulevard à propos d'auteurs de vingt-cinquième ordre.
Alors, comme de nos jours, l'hyperbole touche au délire dans Tordre politique. C'est comme aujourd'hui la glorification de la Défaite, le chant d'apothéose entonné sur des ruines par des mourants. C'est un signe dans l'évolution des peuples ; il en est d'eux comme des individus: quand l'enflure les gagne ils sont finis.
Un pauvre diable d'Empereur, nommé Majorien, qui fut presque aussi éphémère qu'un de nos présidents de République, et que Ricimer fit disparaître quand il eut cessé de plaire, reçoit des louanges qu'on n'au-
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rait pas données jadis à tous les Scipion réunis.
« Revois en esprit, ôRépublique, les triomphes passés I L'Empire est aux mains d'un consul qui porte la cuirasse aussi bien que la pourpre ; sur son front brille un diadème décoré non par le faste mais par la loi; après la palme, la palmée vient récompenser ses travaux ; sur ses faisceaux s'accumulent tous les honneurs de TEmpire et FEmpereur se grandit par le titre de consul. Aussi le ciel, la terre, les villes, la mer sont-ils ébranlés par les applaudissements de l'Europe... »
C'est la littérature d'Exposition universelle. Tous les peuples frappés d'admiration se présentent avec des présents.
a Apeine Romea-t-elle pris place sur son trôné qu'on voit accourir toute la terre. Chaque province vient lui présenter ses produits : l'Indien apporte l'ivoire, le Chaldéen ses parfums, l'Assyrien ses pierres précieuses, le Sère ses toisons, le Sabéen l'encens, l'Athénien le miel, le Lacédémonien de l'huile, le Phénicien des dattes, l'Arcadien des chevaux, l'Epire des cavales, le Gaulois ses troupeaux, le Chalybe des armes, leLybien du blé, le Campanien du vin, le Lydien de l'or... »
Vous apercevez le Majorien, sous la forme d'un Carnot, écoutant toutes ces périodes redondantes qui tombent dans le vide au milieu de l'anxiété générale, dans cette Rome déchue qui, ainsi que Paris, appartient déjà aux Allemands, où les Allemands sont les maîtres partout.
C'est le Triomphe de la République de la place du Château-d'Eau.
CGEURS HONNÊTES 531
— Pourquoi représenter la République triomphante sur un char traîné par deux lions terribles, puisque vous savez qu'elle a été malheureusement vaincue en 1871?
— Pourquoi ? vous répondrait Dalou, parce que je suis un faux artiste, un artiste de la décadence, un pompier de TEcole qui a passé par mégarde à laCommune et qui reste classique et poncif en simulant la passion révolutionnaire.
C'est VOde triomphale de M"' Holmes, quoique, cette fois, il y ait quelque chose d'attendrissant dans les efforts prodigieux que fait cette grenouillette pour atteindre aux proportions de Beethoven ; elle se gonfle tant qu'elle peut, les veines bleuissent, les muscles saillissent; — tout cela pour arrivera laisser échapper un vilain bruit devant tous les messieurs qui étaient là.
Elle n'y allait pourtant pas de main morte, l'aimable protégée de M. Rouvier; en regardant Tancien commis de Zafiropulo et Zarafi, l'ancien promeneur de la cour des Fontaines, elle avait conçu une haute idée de Tespèce humaine et elle avait pensé qu'un tel homme ne pouvait être qu'un Dieu.
Nous avons arraché de leur ciel illusoire
Les faux dieux à Thomnie pareils; Et la vie a jailli de rimmensité noire
En myriades de soleils 1 Homme, debout ! Bientôt TAurore va paraître
Du jour sans fin et sans milieu ; Marche I et perçois en loi l'Esprit, le Verbe et l'Être,
Homme qui, par nous, seras dieul
532 LA DBBNIÈRE BATAILLE
— Vraiment, mademoiselle, Rouvier sera dieu I Et Théveaet sera-t-il dieu aussi ?
— Thévenet aussi...
— Et cela ne nous coûte que 300,000 francs?
— Pas un sou de plus.
— C'est absolument donné.
A côté de rimposture et de l'emphase grotesque qui constituent le fond de toutes les manifestations publiques aux époques de décadence, vous trouvez le môme besoin d'analyser, avec une sincérité réelle, avec une espèce d'angoisse qui n'est pas feinte, tout ce qui touche à l'essence même de l'être.
Il est vraiment curieux, encore une fois, de constater combien, dans cet ordre d'idées, les façons de penser, d'éprouver, d'être touchés par le spectacle du monde visible, se ressemblent lorsque les états de civilisation se correspondent. Chez Sidoine, comme chez les psychologues d'aujourd'hui, c'est la môme attention à enregistrer les sensations les plus ténues, le même nervosisme, écrirait-on volontiers, la même prédisposition maladive à être remué dans le plus profond de son organisme par des choses infiniment petites.
Sidoine-Apollinaire ne voit pas la nature comme Virgile, il la voit comme nous; il l'associe intimement à sa vie, il en jouit avec un véritable sensualisme de raffiné ; il regarde son lac et, en levant son verre, il observe l'effet que produit sur le cristal la buée de l'eau qui vient toute glacée de la source.
La description de la villa a, d'ailleurs, une allure tout à fait moderniste et le lac de Sidoine-Apollinaire pourrait lutter avec celui de Bourget.
A droite, le lac va en serpentant ; les bords en sont escarpés et couverts de bois. A gauche, le rivage est uni, découvert et tapissé de gazon. Vers le sud-ouest, l'eau est de couleur verte par l'effet du feuiUage qui le surplombe et le couvre, comme Teau couvre les galets. Du côté de Test, une autre ceinture de forêts continue la même couleur. Au nord, les eaux conservent leur aspect naturel. Vers l'ouest croissent toute espèce d'arbrisseaux et de plantes sauvages fréquemment courbés par le passage des barques ; à Talentour, s'entrelacent les touffes luisantes des joncs ; à la surface flottent les larges feuilles de nénuphars et se penchent sur Teau douce les feuilles glauques du saule amer.
Tout cela n'empêcha pas ce décadent d'être homme de bien; il devint évêque, fut mis en prison par Euric, roi des Visigoths, et fit encore des vers à cet Euric. Que voulez-vous ? C'était Tépoque. Si Coppée était jeté dans un noir cachot par un chef de Barbares et qu'il fallût faire un sonnet pour rentrer dans sa maison de la rue Oudinot, il ferait peut-être le sonnet...
Le châtiment des conservateurs qui, franchement, jouissent un peu trop mollement de la vie, sera la débâcle financière. Par peur du socialiste, ils se sont mis avec le Juif, et ils s'apercevront, lors du grand krach, que le Juif a opéré plus radicalement que n'auraient pu le faire des milliers d'énergumènes déchaînés sur la France.
Alors, comme au jour du Jugement, le quidquid latet apparehity et Ton verra à la fois ce qull y a dans l'armoire du paysan et dans le coffre-fort des banques.
Le paysan, peinant, économisant toute sa vie pour acheter un lopin de terre, est un type suranné et qui
appartient déjà à un temps lointain ; il s*est lassé de s'épuiser en efforts pour faire porter des épis à cette terre qui ne livre rien à rhomme qu'au prix d un labeur acharné. La Juiverie s'est livrée à ropération géminée qui lui est habituelle. Lévy, iigiotantsurle blé, a mis le paysan hors d'état de vivre de son travail, et le paysan s'est alors rejeté sur Jacob qui l'attendait au débuché et qui lui présentait des obligations et des actions de sociétés financières (1).
N'est-ce pas insensé, en effet, de se lever à cinq heures du matin, de se pencher sur le sillon, de s'exposer à toutes les intempéries pour arriver, dans les bonnes années, à faire produire à son bien 2 O/O, tandis que le citadin qui touche 3, 4 ou 5 0/0 avec
(1) Les statistiques officielles démontrent que la propriété foncière, presiiue immuable jadis, tend à se mobiliser. Le chiffre des ventes augmente d*année en année dans des proportions considérables.
En 1880, le nombre des ventes de terres a été de l,OS7,ioj, ei la surface des terrains vendus a atteint 1,876,837 hectares.
En 1881, nombre de ventes, l,05'5,i54; nombre d'hectares vendus, 1.852,382.
En 1882, 1 million 57, 6.U ventes et l million 879,:iuj hectares vendus.
En !8S3et 1884, 1 million 73,000 ventes charjue année, ayant porté, chaque année également, sur 1 million 900,000 hectares en nombres ron Is.
En 1S85 et i8S6, nouvel accroissemînt du chifTie des ventes, sous le rapport de la quantité numérique comme sous le rapport des surfaces vendues.
Enfin, pour 1887, la statistique officielle relève 1 million 124,232 ventes, lescpielles ont compris 2 millions 170,075 hectares.
Ainsi, dans le court espace de huit années, 8 millions 658,546 ventes ont eu lieu pour un nombre d'hectares ayant dépassé 15 millions 716,000 — soit plus du tiers de la superficie cultWable ^e la France.
des papiers n'a pas la peine de travailler, va voir les fontaines lumineuses et vit dans une fête perpétuelle comme pendant l'Exposition?
Ce que le paysan a acheté, dans ce genre, de valeurs fantastiques est inimaginable et ceux-là seuls le soupçonnent qui ont vécu de la vie des champs. Des courtiers financiers ont ravagé certains départements; des notaires se sont chargés de centraliser les souscriptions au Panama. Le paysan est trop cachottier pour se plaindre; il craindrait de diminuer son crédit et surtout de faire rire de lui en révélant sa bêtise ; il se cache d'avoir pris du Honduras ou du Panama comme d'avoir attrapé la gale. ^
Le citadin, déjà échaudé, évite ces valeurs un peu trop problématiques et se dit : « Au lieu de prendre des actions de telle affaire douteuse, comme le canal de Oorinlhe, par exemple, je vais placer mon argent dans une banque de dépôt et je le reprendrai quand je voudrai. »
Que font les administrateurs de ces banques pour toucher des remises, courtages et commissions ? Ils emploient l'argent que l'homme prudent leur a confié à souscrire aux affaires dont cet homme n'a pas voulu.
Quand, dans un moment de crise, cet homme viendra pour reprendre son argent, on lui dira : « Nous n'avons plus votre argent, mais il est représenté par cinquante mille actions des chemins de fer dans la lune.»
— Mais j'ai précisément refusé avec obstination, malgré les plus alléchants prospectus, de souscrire à ces chemins de fer dans la lune ; rendez-moi mon argent.
536 liA DERNIÈRE BATAILLE
— Nous ne l'avons plus (1). »
C'est tout justement ce qui s'est passé pour le canal de Oorinthe, dont je citais le nom tout à l'heure; on a retrouvé tout un stock d'actions, qui n'avaient pas été souscrites, dans le portefeuille du Comptoir d'Escompte.
Sans doute Rouvier, dès qu'il a vu qu'il s'agissait de Rothschild, a forcé la Banque de France, en violation de ses statuts, à faire une avance de 140 millions au Comptoir d'Escompte, ce qui a permis de rembourser les dépôts ; mais au lendemain d'une déclaration de guerre, on ne pourrait pas tendre la perche à douze ou quinze établissements et l'effondrement aurait lieu.
L'organisation financière actuelle, en effets repose tout entière sur l'imposture; c'est une fantasmagorie. Il y a de pompeux écriteaux sur toutes les caisses, mais il n'y arien dans ces caisses. Telle banque qui annonce un fond de garantie de cent ou de deux cents millions, serait hors d'état de rendre vingt millions si on les lui réclamait demain.
On a annoncé, au moment de la catastrophe du Comptoir d'Escompte, qu'une enquête sérieuse serait faite sur les établissements de crédit et qu'une disposition de loi nouvelle obligerait les sociétés recevant des fonds en dépôt à n'avoir que des actions nominatives jusqu'à complète libération des titres.
(1) Ceux qui gaspillent simplement l'argent sont encore les plus honnêtes. Que penser d'un député français comme M. Germain, qui, lorsqu'il voit l'Italie embarrassée pour continuer ses armements contre la France, fait avancer 35 millions à nos ennemis par le Crédit Lyonnais dont il est le directeur?
C'eût été là une mesure excellente. Sur 200 millions de capital, le Crédit lyonnais n'a que cent millions de versés et les actions sont au porteur ; il est clair qu'en cas de débâcle, les détenteurs de ces actions au porteur ne se présenteraient pas pour compléter leur versement. On aurait beau appeler les cent millions restant à verser, ils feraient semblant d'être sourds et ne viendraient pas.
Le gouvernement s'est bien gardé de commencer une enquête. A quoi aurait-elle servi ? Tout le monde est au courant de cette situation. Après le dîner, un peu échauffés par le repas, les administrateurs de sociétés vous expliquent tout cela en fumant leur cigare et en humant le café. Ils ajoutent parfois : « C'est entre nous, n'est-ce pas ? »
— Parfaitement 1 n*ayez aucune crainte d'ailleurs. On imprimerait demain à cent mille exemplaires ce que vous venez de raconter sur ce qui se passe dans l'intérieur des sociétés financières que cela n'empêcherait pas les gens d'avoir confiance et d'être ruinés quand ils doivent l'être. On n'écrit pas des livres pour sauver ceux qui veulent se perdre eux-mêmes ; on les écrit pour son salut personnel, pour la libération de son intelligence et le soulagement de sa conscience.
— C'est vrai, monsieur, ce que vous dites là... Passez-moi donc un petit verre de chartreuse...
Au fond, rien n'est plus évident que cette impuissance de l'écrivain à éclairer l'opinion. Les articles publiés par M. Charles Laurent sur le Crédit foncier étaient très remarquables. Après ayoir signalé des irrégularités de toute sorte, notre confrère mettait en
relief le rôle joué dans les spéculations de Bourse par un établissement patronné par TEtat ei dont le gouverneur est nommé par l'État. Il écrivait notamment à la date du 20 juillet 1888 :
Cette influence, le Crédit foncier s*en sert, non dans l'intérêt de ses actionnaires ou de ceux qui lui ont fait confiance à un titre quelconque, mais au bénélice exclusif de quelquesuns, pour le plus grand bien de syndicats anonymes et sans ménagements pour cette grande armée des petits porteurs d'actions diverses, qui sont cependant les agents les plus sûrs, les plus méritants et les plus intéressants de la fortune et de l'indépendance nationales.
Et par quels moyens le Crédit foncier a-t-il conquis un tel pouvoir? Comment a-t-il pu peser artificiellement sur les cours de telle ou telle valeur, sur les émissions qui ne reconnaissaient pas sa gourmande suprématie, sur les liquidations qui réclamaient un peu d'élasticité pour se faire sans dommages et sans ruines?
Le moyen ? il est bien simple : le Crédit foncier a une cagnote avec laquelle il joue.
Ce portefeuille de joueur, où n'ont rien à voir ses actionnaires véritables, compte, m'a-t-on dit, plus de cinq cents millions disponibles, liquides, c'est-à-dire employés en fonds publics, que l'on vend ou que l'on achète suivant le besoin des spéculations en cours.
Et d'où provient cette accumulation de capitaux?
Elle provient de I'émission illkgalk d'obligations de toutes sortes, non gagées par des prêts fonciers communaux.
Le Crédit foncier, grâce à. cette manœuvre irrégulière tout au moins, a, comme l'Allemagne, son Trésor de guerre, et il en use contre tout le monde.
Je ne veux pas entrer, aujourd'hui, dans le détail ; je me borne à poser le fait.
Mais une réflexion ne frappe-t-elle pas tout de suite nos lecteurs?
N'est-il pas évident pour eux que cette accumulation de capitaux, employés uniquement aux batailles de la Bourse
par un établissement qui devrait avoir d'autres vues, est profondément nuisible au commerce et à l'industrie de notre pays?
M. Charles Laurent demandait que le gouvernement le poursuivît ou fit une enquête : on n'a pas poursuivi, on n*a pas fait d'enquête; le Crédit foncier^ ne pouvant acheter Técrivain, a acheté le journal.
Quant au gogo, il continue à acheter des actions et des obligations du Crédit foncier, parce qu'il y a le mot foncier sur les papiers et que cela le rassure; il soupçonne bien qu'il y a un goulTre dans tout cela ; que les émissions incessantes communales et foncières, qui se sont élevées en ces dix dernières années à trois milliards trois cents millions, se termineront par un cataclysme, mais il se dit: «Je serai peut-être mort avant et mes enfants se débrouilleront. »
Quelle que soit la naïveté des gogos, il convient d'ajouter que tout est organisé pour qu'ils ne puissent échapper au piège.
Certaines maisons qui ont des journaux à leur disposition inondent le pays de prospectus expliquant longu ment des opérations dans lesquelles on touche sûrement 30 ou 40 pour 100 par an, selon que l'opération est « à spéculation » ou « sans spéculation. » C'est absolument monstrueux, c'est le gain sans tra* vail, c'est l'usure dans ce qu'elle a de plus excessif. Cela ne peut pas finir bien et il est clair comme le jour que ces maisons doivent sauter dans un temps donné, et que les crédules envoyeurs perdront tout- Beaucoup d'ecclésiastiques, cependant, certains supérieurs d'établissements religieux sont les clients de
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ces banques. Ils pourraient sans doute chercher des placements plus honnêtes et moins aléatoires, mais ils sont bien embarrassés.
Je ne me lasserai jamais de le répéter à mes lecteurs, car lorsqu'ils auront compris cette démonstration, la vie présente n'aura plus de secrets pour eux: la société actuelle est constituée pour que rien n'échappe au Juif.
C'est le Kahal. Le Juif est le maître de la terre parce que seul il est un homme et que le Chrétien n'est que de la semence de bétail; tout Chrétien doit payer tribut au Juif, et quand il tente de se soustraire à cette obligation, il faut l'y contraindre.
Un grand seigneur russe, qui vient justement de venir me voir au moment où j'écrivais ce chapitre, m'a fait perdre une heure que je ne regrette pas, en m'expliquant comment cette organisation fonctionne en Lithuanie, pour les chevaux particulièrement. Les Juifs volent les chevaux d'un propriétaire, des relais sont tout préparés et les chevaux disparaissent comme par enchantement ; il est impossible de les retrouver; sur 200,000 Juifs, pas un ne trahirait le secret des frères en Israël.
Le propriétaire va trouver le chef du Kahal et lui dit : « Je tiens beaucoup à mes chevaux et suis très désireux de les ravoir; combien est-ce? — C'est tant. — Voilà... — Après-demain, à telle heure, vous trouverez vos chevaux dans un fourré, à tel endroit.
D'autres propriétaires préfèrent donner une redevance fixe au Kahal, prendre un abonnement, et jamais on ne vole leurs chevaux.
Quant à la police, il ne faut pas songer à avoir
recours à elle; comme la police d'ici elle est entre les mains des Juifs.
En France comme en Lithuanie il faut que les Chrétiens payent le tribut, et les magistrats, les journalistes de la presse juive, les députés affiliés aux Juifs sont comme autant de rabatteurs qui ramènent sur Israël le gibier récalcitrant.
Voilà, par exemple, un écrivain qui, ainsi que je Tai fait, démontre Tinanité d'une invention qui doit servir de prétexte à la fondation d'une société financière ; il porte préjudice au Kahal, on lui dépèche des roquets noirs à tête de juges qui le mordent, bavent sur lui et apprennent à tous par cette leçon à ne pas nuire aux intérêts de la collectivité juive.
Dans un autre ordre, voici les congrégations ; elles sont, par essence, réfractaires aux idées de spéculation et d'agiotage ; ce sont de grandes bâtisseuses devant rÉternel. Un groupe de religieux ou de religieuses s'installe dans une bicoque ouverte à tout vent, et grâce à la puissance de l'association, à Teffort toujours répété de gens qui ne dépensent rien pour eux, des bâtiments magnifiques s'élèvent, un asile s'ouvre, un hôpital se fonde. On a donné du travail à tous les ouvriers du pays, recueilli des déshérités, créé quelque chose qui est durable, qui sert, qui abrite des malheureux, qui n'est pas en papier.
Il y a beaucoup là-dedans pour tout le monde, mais il n'y a rien pour le Juif. Les gens qui ont fait sortir ces murailles de terre sont donc en réalité des gens en révolte contre le Kahal, des gens qui se dérobent au tribut. Que fera le Kahal? Il lance cette fois sur ces Français la bande abjecte des journalistes
juifis, fils de voleurs de cheyauz de Lithoanie, d'usuriers de Francfort, de cabaretiers empoisonneurs de Roumanie.
c Biens de mainmorte I Biens de mainmorte l > 8*écrient ces coquins.
/Sous la plume ou dans la bouche du Juif, le mol a une puissance hypnotisante. /Beaucoup de niais ne savent pas au juste ce que c'est que ce mot : « la mainmorte » ; ils ne comprennent pas que cette « mainmorte » n'est rien à côté de cette « main-vive > du Juif perpétuellement en mouvement pour larronner, toujours farfouillant dans les poches d'autrui, constamment en train de tirer à elle l'argent du prochain.
Défendues en dépit du sens commun par les députés conservateurs qui ne portent jamais la discussion là où il faudrait la porter, sur M. de Rothschild, les congrégations s'effrayent; elles cherchent à éviter les impôts iniques qu'on fait peser sur elles, elles empruntent au Crédit foncier. Les supérieurs sont fort empêtrés de cet argent mobile et finalement quelques-uns le confient à des financiei'S plus ou moins juifs qui le volent.
Tout est en règle. Le Juif a réussi à mettre, bon gré malgré, dans le papier le paysan qui voulait être dans le sol, ou le religieux qui voulait être dans la bâtisse charitable, et ce papier naiurellement c'est le Juif qui le fournit. Le Kahal (1), qu'il soit représenté par Salomon, Abraham ou Jonathan, prélève
(1) Voir le Kahal de Braffman qui fut empoisonné par les Juifs, et une excellente petite brochure de M. Oscar Havard: M, Ed. Drumont et la France juive.
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un tribut exorbitant sur Targent gagné et économisé par des générations de Chrétiens, mais qui ne peut appartenir aux fils de ces Chrétiens parce que le Chrétien n'étant pas même un homme, n'a pas le droit de posséder.
Ce sera, malgré tout, un pittoresque moment que celui où tous ces Français qui ont prêté au monde entier, à la Turquie, au Brésil, à la République Argentine, au Pérou, au Chili, au Venezuela, au Guatemala, dévaleront avec leurs papiers multicolores, leurs actions de toute espèce et leurs titres de rente sur des pays invraisemblables. On les verra se présenter tous ensemble à des guichets qui ne s'ouvriront plus et dans les grands halls on entendra des pleurs et des grincements de dents.
Au milieu des huées arrivera un personnage à la fois lamentable et grotesque, un être dont les yeux seront inondés de larmes et dont le désespoir cependant fera rire tout le monde ; le porteur de rentes italiennes (1).
(1) D*après les dernières statistiques, le gouvernement italien a payé à Paris, pour coupons de la rente, les sommes suivantes : 142,164,604 francs 32, par l'intermédiaire de MM. de Rothschild ; 3,676,803 fr., par l'intermédiaire du Crédit industriel et commorcial, et 1,670,914 fr. 41 par l'intermédiaire de la Société générale; en tout 147 millions 1/2, représentant à peu près 30 0/0 du service de la dette, s'élevant à 506 millions environ.
Ainsi, après tous les avertissements de la presse, toutes les faillites, toutes les banqueroutes, tous les krachs qui montrent dans quel état est l'Italie ; après les grossières menaces de Crispi contre nous, les capitalistes français ont encore entre leurs mains 30 O/o de la rente italienne! Croyez- vous que ce ne sera pas une joie de voir la ruine de tous ces mauvais Français ?
— Mon fils ! mon fils unique !
— Qu'est-ce qu'il a, ton fils ?
— Mon fils a été tué hier par les bersaglieri...
— Misérable 1 C'est par toi qu'il a été tué. C'est toi qui avais payé la balle et le fusil. C'est tes pareils et toi qui avez fourni la flotte pour bombarder nos ports, les obus pour incendier nos villes. C'est vous qui étiez les complices de Rothschild, le banquier de la Triple alliance 1 Soyez maudits...
Et dans le hall égayé par cette douleur si méritée, on se mettra à danser en rond autour de ce rentier siupide pleurant son fils d'un œil et son coupon de l'autre ; on lui chantera la vieille chanson de Joseph Kelm.
Tu Tas voulu, Tu l'as voulu, Tu l'as voulu, ne te plains pasi
Parmi les conservateurs, quelques-uns se doutent de ce qui les attend. Mais que voulez-vous qu'ils fassent? Ceux qui possèdent quelque bien et qui ont compris la France juive s'arrangent pour avoir quelques milliers de francs en or au moment du cataclysme, — ce qui leur permettra de rendre service à leurs frères dans les temps d'épreuves. Quand tout le papier mis en circulation aura juste la valeur des assignats, la pièce d'or et la pièce de terre seront réhabilitées, et celui-là sera glorieux qui pourra disposer d'un louis.
Les gens de condition plus humble sont résolus à se lever de bonne heure le jour où la débâcle commencera, pour tâcher de retirer au moins quelques sous de leur dépôt à la caisse d'Épargne.
Les autres auront le loisir, en mangeant de l'herbe, de méditer les discours de M. Zadock Khan sur le Centenaire de 89 et les bienfaits de la Révolution.
Cœurs honnêtes mais sans flamme et sans élan, âmes timides mais voulant sincèrement le Bien, esprits exempts du doute qui a agité la génération précédente et installés tranquillement dans des croyances religieuses plus solides et moins superficielles qu'on ne Timagine...
Voilà les conservateurs.
De cette masse grise d'honnêtes gens qui constituent le meilleur de la France, on ne voit sortir aucun dévouement exceptionnel; on ne voit se former nulle part non plus un de ces courants qui emportent tout ; on ne voit se dessiner aucune de ces personnalités éclatantes qui semblent désignées par la Destinée pour tout sauver...
/La France, la grande génératrice de généraux, de politiques, de penseurs, ne produit plus d'hommes ; comme les astres dont le foyer s'éteint graduellement, elle semble entrer dans la période glaciaire.
Le sol lui-même, si riche jadis, paraît s'épuiser ; nos grands vignobles sont rongés par de mystérieux ennemis. Grâce à la culture intensive et aux prétendues méthodes scientifiques, la terre, comme nous le disait un cultivateur, ressemblera bientôt à une armoire : on n'y trouvera plus que ce qu'on y aura mis...
Peut-être est-ce une loi inévitable et et à laquelle nulle nation n'échappe? C'est la théorie développée dans un livre introuvable et qui certainement n'a pas été lu par dix personnes en France : V Humanité^ sa
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durée. Bruck, Tauteur, est un inconnu même dans sa patrie, la Belgique ; il n'en a pas moins remué, au milieu d'un fatras confus, des idées très originales et très hautes.
D'après lui, c'est le courant magnétique terrestre qui, en se déplaçant, détermine la grandeur et la décadence des nations. /
La civilisation, écrit-il, a sa marche tracée et parcourra successivement toutes les parties du globe par suite du dépla* cément d'une région nodale mobile de plus grande intensité ou de plus grande activité magnétique qui, durant une période magnétique séculaire, donne la plus grande activité magnétique ou la plus grande énergie physique et les meilleures prédispositions morales à toute une région.
Jusqu'à ce jour, ce qui précède s'est produit, si bien que dans les régions momentanément favorisées, les popalatioos deventies dominantes et qui furent placées à la tête de rhumanité, ont plus spécialement brillé par l'énergie physique et la puissance lorsque la région favorisée était naturellement sous l'influence des courants magnétiques intenses, tandis qu'elles ont plus spécialement brillé par rintelligence, par limagination et par leurs œuvres, lorsque les régions favorisées, occupées par elles, étaient naturellement sous l'influence de circulations magnétiques actives.
Non seulement les régions momentanément favorisées par le passage du méridien principal delà période unique et placées sous le parallèle de la plus grande activité et de la plus grande intensité magnétique ont dominé le monde ; non seulement cette domination a pris des caractères en rapport avec les circulations préexistantes, mais tous les centres d'action et de pensée de ces populations, tous les centres de la civilisation, toutes les capitales des peuples-chefs ont été et sont placés dans des dispositions cféographiques, géologo -magné tiques et magnétiques telles que l'intensité et ractivité magnétiques réunies y furent et sont des maxima,
« Le plus grand peuple, ajoute Bruck, peut être
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soumis à des lois comme un simple individu. 811 Test, Il lui importe de connaître ces lois qui exercent une influence décisive sur ses destinées. »
La loi, toujours d'après Bruck, est que révolution d'un peuple-chef est terminée au bout de mille trentedeux ans. Dans cet espace de temps il a parcouru toutes les phases de son développement, il n'a plus qu'à décroître, il peut vivre quelque temps tranquille sur son passé, mais tout effort lui est funeste comme toute imprudence estfatale au vieillard; toute tentative pour s'agrandir se traduit pour lui par une diminution de territoire.
C'est en 1862, il faut noter la date, que Bruck écri-^ vait à notre sujet :
Voilà un peuple riche, glorieux et puissant qui se croit supérieur à tous les autres et qui a de nombreuses raisons d*être fier de son passé. Ses armées sont prêtes à renverseï pour la troisième ou la quatrième fois les barrières qu'oc pourrait lui opposer en Europe.
Ce peuple tient tous les autres en armes et dans des inquiétudes très grandes à la pensée des terribles événements qu'entraînerait une lutte qu'on a pu le croire et qu'on le croit peut-être encore prêt à provoquer.
Jusqu'à quel point puis-je dire à ce peuple : Tu es encore formidable aujourd'hui, mais songe à la loi; nul peuplé lue vivra comme peuple-chef au delà de mille trente-deux ans : tu e$ né en 843 du partage de Vempire franc à Verdun ; nous sommes en Van de grâce 486%: tu as donc mille et dix-neuf ans, fais ton compte :
1876 aurait donc été poumons le commencement de la fin.
Ajoutons, pour que nos voisins ne triomphent pas trop de notre décrépitude, que le courant magnétique ne se dirige pas sur l'Allemagne, il se porte vers r Amérique.
Le seul état monarchique qui existait au Nouveau- Monde, le Brésil, vient de chasser la dynastie de Bragance, et, pour Tanniversaire de la découverte de l'Amérique, le ZoUverein américain sera probablement constitué.
/Privés de tout débouché, étouffant sous le poids des armements, en proie à toutes les rivalités et à toutes les haines intestines, les peuples de la vieille Europe s'entre-déchireront entre eux et finiront par retourner à Tanthropophagie. Pendant ce temps, les Américains, qui sont sous le courant magnétique, seront pleins dévoie et leur prospérité ne connaîtra plus de limites/
M. Blaine, du reste, a développé clairement ce programme dans le discours qui a inauguré le congrès auquel avaient été convoqués tous les représentants
de tous les Etats d'Amérique :
Ceux qui sont assis dans celte enceinte, a-t-il dit, représentent des nations qui ont pour frontières les deux océans, dont les limites dépassent de cent milles au nord le détroit de Behring, et dont les possessions au sud s'étendent fort au-delà de l'Equateur. L'ensemble de ces territoires représente à peu près douze millions de milles carrés, c'est-à-dire plus de trois fois la superficie de l'Europe et un peu moins du quart du globe.
Ces immenses territoires nourrissent aujourd'hui environ cent vingt millions d'hommes, et, si cette population avait la densité des populations européennes, ils en compteraient plus d'un milliard.
Si de telles considérations peraiettent aux Américains du
Nord et du Sud d'entrevoir dans l'avenir un développement de grandeur et de force sans limites, elles doivent leur donner en même temps le sentiment de l'immense responsabilité qui leur est imposée par la mission de leurs nations respectives.
Les délégués auxquels je m'adresse peuvent facilement établir des rapports permanents de conQance, de respect et d'amitié entre les nations qu'ils représentent à cette conférence^ où rien ne sera tenu secret et dont les conclusions seront franchement publiées, conférence qui ne tolérera pas Tesprit de conquête, mais où tout sera disposé pour faire naître la fraternité sur les deux continents américains ; conférence qui ne sera pas une alliance égoïste contre les nations plus anciennes dont nous sommes fiers d'être les héritiers.
Nous avons la ferme confiance que les nations américaines pourront se prêter un appui mutuel, plus qu'elles ne le font maintenant et que chacune d'elles aura un grand profit à multiplier ses relations avec les autres.
Nous croyons que les grandes routes de la mer pourront nous rapprocher beaucoup plus, et que le jour est proche où les réseaux des voies ferrées du sud rencontrant sur Tisthme les réseaux des voies ferrées du nord, les capitales politiques et commerciales de toute l'Amérique seront unies.
/Quand lés Juifs auront fait de la France ce qu'ils ont fait de la Pologne, nous suivrons le courant magnétique ; nous franchirons TAtlantique, nous irons au Canada. Les Canadiens français sont restés fidèles aux mœurs de la vieille France; ils ont conservé la foi de leurs ancêtres, et ils prospèrent. La natalité, qui s'affaiblit chez nous d'une manière effrayante, augmente sans cesse chez eux ; la population double tous les vingt ans/Les Canadiens-Français étaient 63,000 en 1762, au moment de la cession du Canada à l'Angleterre ; ils sont 2,000,000 aujourd'hui : 1,500,000 au Canada et 500,000 aux États-Unis. Dans
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cent cinquante ans, le Canada aura à peu près la population de la France actuelle. Tout le monde, làbas, vit dans la paix et dans Tunion.
Le pays est magnifique, arrosé par des fleuves immenses. Ceux d'entre nous auxquels les Juifs auront laissé de quoi payer la traversée, iront se réfugier sur cette terre qui portait jadis le nom peut-être prophétique de Nouvelle-France. Les Juifs, maîtres de la France, joueront Topérette toute la journée et se vendront des lorgnettes réciproquement, pendant que les peuples s'égorgeront; puis ils finiront par se battre entre eux et brûleront Paris, leur moderne Jérusalem, comme ils ont brûlé Tancienne. , Alors, quand nous serons bien installés là-bas, au bord du Saint-Laurent, accomplissant nos devoirs de chrétiens, groupés autour de nos pasteurs, exerçant nos droits paisiblement, tranquilles dans une société à peu près organisée, où le riche ne sera pas très riche, mais où les pauvres seront rares et où personne ne mourra de faim, nous verrons arriver un Juif en haillons, échappé à Tincendie de Paris.
— Ayez pitié du Juif infortuné! Soyez tolérant! La tolérance est une vertu chrétienne.^
Malgré la résistance des hommes raisonnables, un curé trop bon fera donner à ce vagabond une culotte et un abri... Le lendemain, il y aura cinquante Juifs ; au bout de dix ans, ils seront cent mille. Le curé qui aura insisté pour qu'on accueille le premier mourra de chagrin, après une affaire d'attentat aux mœurs que les Sémites auront montée contre lui, à Taide de faux témoins.
Au bout de cinquante ans, il n'y aura plus de
Canada, plus de société, plus de famille; il n'y aura que des prostituées, des cabotins, des pornographes, des maîtres-chanteurs, des financiers véreux, des directeurs de théâtre, des politiciens tripoteurs, des Sarah Bernhardt, des Wollf, des Jacques Meyer, des Arthur Meyer, des Eugène Mayer, des Bischoffsheim, des Erlanger, des Reinach, des Raynal et des Naquet./ Enchantés d'avoir accompli une nouvelle œuvre de destruction, les Sémites voudront célébrer leur victoire, et ils arracheront encore 300,000 francs aux indigents pour reprendre VOde triomphale de M*^' Augusta Holmè^ ..