‹ La dernière batailleChapitre 37 sur 49 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Oy flnist l'histoire de Panama...

Cette histoire, j'aurais voulu vous la présenter sous une forme plus rapide, plus simple, plus saisissante. Je trouve en effet excellente la méthode que Guizot déclarait la sienne et qui fut, en tout cas, celle de Michelet. On demandait à l'auteur de VHistoire de la

(1) On affirme dans le public que M. Brunet touche 5,000 francs par mois. Je crois M. Brunet incapable de prélever une somme au$>si considérable sur des actionnaires auxquels il ne reste plus, comme on dit, que leurs yeux pour pleurer. 11 eût été à désirer, cependant, que des chiffres, des comptes détaillés eussent réduit à néant tous ces propos.

On prétend également que les ingénieurs envoyés dans Tlsthme sont payés non par la Compagnie, mais par l'Etat. Il serait étrange* on Tavouera, que le gouvernement, qui se glorifiait de ne rien savoir, se mit tout à coup en frais d'enquête quand il n'y a plus qu'à constater l'irréparable désastre.

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civilisation quel plan il avait adopté pour ses travaui historiques.

« Je commence, répondit Tilluslre écrivain, par rassembler tous les faits et les grouper suivant une chronologie rigoureuse, puis, dégageant les traitr essentiels, j'essaie d'écrire l'histoire comme je raconterais un roman. »

Dans une affaire si ardue, si complexe, où tant d'éléments sont mêlés, il est difficile d'arriver à lunité du récit.

Un travail, quel qu'il soit, n'est utile, d'ailleurs, que lorsque le lecteur collabore effectivement avec l'auteur et s'associe à sa pensée. Aussi, de tous les éloges, le plus doux à mon cœur est-il la parole de ceux qui m'écrivent : « Je relis toujours vos livres deux fols de suite, h

Relisez attentivement ce chapitre sur le Panama et vous ne vous plaindrez pas que j'aie été un peu long, vous comprendrez bien ce que j'ai voulu faire : donner en quelque sorte un thème, un schéma d'étude a ceux qui réfléchissent encore...

L'affaire du Panama est un microcosme où l'on voit en aclion tout ce qui a un rôle social: Parlement^ Magistrature, Presse, Corps savants depuis l'Académie jusqu'au corps des Ponts et Chaussées, Haute Banque, petite Epargne.

Parmi lo utes ces forces mises en mouvement, il ne s'est pas trouvé un seul homme pour empêcher la ruinej pas un ministre n'a éclairé le pays... pas un actionnaire, sortant de la foule, n'a organisé un meeting pour dénoncer la situation.

Vous constaterez là le délabrement, la vétusté, le

fonctionnement incohérent de tous les ressorts sociaux : un nombre effrayant de journaux ayant pour résultat de mettre absolument la vérité sous séquestre, des ingénieurs des Ponts et Chaussées infatués d'eux-mêmes, exclusifs, se regardant comme les premiers moutardiers du Pape et incapables de dire un mot utile dans une question de travaux, — un gouvernement de prétendue discussion, de lumière, de contrôle se résumant dans un ministre qui soutient un projet de loterie de 600 millions en disant : « Legouvernement rCa aucun renseignement^ il ne veut pas en avoir y son devoir est de ne pas en avoir (1).

Ce qui dominera, je crois, dans vos réflexions, c'est le sentiment de Tirresponsabilité complète de tous ceux qui font les grands coups. Au-delà d*ua million, il semble être de jurisprudence qu'on ne doit pas poursuivre ; comme aux époques de crise profonde, il y a une sorte de carence de la justice. La machine sociale est tellement usée, tellement détraquée qu'elle recule devant les gros ouvrages.

Les victimes se rendent compte de cette situation, elles ne se plaignent même pas. Nous avons rappelé déjà, en parlant de la catastrophe du Comptoir d'Escompte, qu'il n'y eut pas l'ombre d'une manifestation sous les fenêtres de Rothschild. Les victimes du Panama allèrent plus loin et le Gaulois nous raconte: « qu'avant de se séparer, les actionnaires réunis rue Caumartin votèrent une adresse de félicitation à M. de Lesseps. » -

(1} DUcours du ministre des Finances, séance du 27 avril 1889»

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Il n'y avait vraiment pas de quoi (1). Est-ce exquis en tout cas ce détail? On n'inventerait pas cela...

(1)M. de Cherville a publié, dans la Vie à la campagne, vlm étade sur le mouton, qui peut être regardée comme uae physiologie assez exacte de ractionnaire français, qui en est arrivé à an abandonnement complet, à une sorte d'oblitération intellectuelle, qui lui enlève toute faculté de résistance et même tout désir de protestation .

La seule différence est que l'actionnaire se tue quelquefois et que le mouton attend qu'on l'égorgé.

« Chez le mouton, écrit M. de Cherville, ce que nous acceptoni pour de la douceur tient non seulement à sa faiblesse, elle est encore une résignation passive, résultant d'un esclavage cinquante fois séculaire qui, dans sa race, a atrophié jusqu'à la conception de la résistance. Il n'est point d'espèce sur laquelle la main de l'homme ait aussi lourdement pesé ; la domestication, en prévenant tous ses besoins, en ne lui laissant pas un instant la libre disposition de lui-môme, en supprimant toute manifestation de son instinct, a fini par le rapprocher de ces êtres intermédiaires qui servent de transition aux divers règnes de la nature; le mouton végète bien plus qu'il ne vit. La déchéance est d'autant plus frappante que l'un des deux ancêtres que Cuvier lui assigne, le mouflon, conserve sous nos yeux son humeur farouche, son horreur pour la servitude et l'intelligente méfiance qui, bien mieux que l'escarpement de ses montagnes, lui sert de sauvegarde. L'abdication du descendant dégénéré est si complète que jamais le troupeau ne marche devant le berger, il le suit.

» Il semble avoir conscience de sa destinée et savoir qu'elle le condamne à être mangé; jamais il ne se sépare de ses compagnons qu'à son corps défendant; on dirait qu'il comprend que le nombre lui fournit quelques chances de survie, en ne tombant pas des premiers sous la dent du loup ou sous le couteau du boucher. Quoi qu'il en soit, la sociabilité du mouton est à peu près le seul instinct qu'il ait conservé de la vie sauvage. Regardez passer le troupeau, si le fossé qui borde le chemin est verdoyant, les plus aventureux de la bande se hasarderont à saisir une bouchée d'herbe en passant, mais le plus souvent ils auront repris leur place dans le rang, avant que les abois des chiens ou quelques mottes de terre lancées par la houlette du berger les aient rappelés à l'ordre.

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Ce dernier point : la résignation, la passivité de ces malheureux tondus, est intéressant à noter; c'est une des formes du combat pour là vie. Les faibles disparaissent d'eux-mêmes devant les forts, ils reconnaissent qu'ils ont tort d'être faibles ; ils ne montrent nulle velléité de vindicte, ils se suppriment spontanément; ils n'ont pas eu d'énergie pour se défendre, ils n'en ont pas pour se venger.

En raisonnant d'après la simple logique, il semblerait qu'un homme qui a tout perdu et qui a tellement peur de la misère qu'il est résolu à se tuer dût se dire : « Puisque j'ai fait le sacrifice de ma vie, je vais, avant de me tuer moi-même, tuer les auteurs de mes malheurs, ceux qui m'ont enlevé le pain de mes vieux jours, les empêcher de jouir en paix, au sein du luxe, de l'argent qu'ils m'ont volé. »

Il n'en est jamais ainsi. Les gens se tuent comme on se tuait à Rome, sous les Césars, loin du Prince, que la vue d'un suicide aurait dérangé ; ils se tuent dans des coins comme ce petit père Joseph Bavoux, que tout le monde aimait à Saint-Denis et que tout le monde appelait : « le gai petit père Joseph. » Il alluma un réchaud dans son logement de la rue Brise- Echalas, n* 21, après avoir fixé sur sa poitrine une courte lettre dans laquelle il disait :

J^avais mis tout mon avoir sur le Panama, le Canal craque, moi je sombre... Adieu à tous. Prévenez la police (1).

Au réchaud, d'autres préfèrent une mort plus terrible, mais plus prompte, comme le malheureux

(1) Figaro, 10 avril 1889.

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Miolane, qui se coucha sur les rails dans la gare du Trocadéro et se fit broyer par la locomotive (1).

Miolane avait tendrement embrassé son fils avant de partir et, quand on ramassa le vieillard tout pantelant, on trouva dans sa main crispée la lettre qu'il adressait à son enfant.

Mon cher ûls,

Mes dernières pensées sont pour toi. Espérons que des âmes charitables prendront soin de ton existence.

J'ai possédé un petit avoir de douze mille francs, qui a été englouti.

Les malheureux Panama sont entre les mains de mon patron.

Je voulais acheter un revolver et me brûler la cervelle. J'y ai renoncé : j'aurais pu seulement me blesser. Par le chemin de fer, c'est plus sûr.

Adieu, mon cher fils, adieu pour toujours. Je t'embrasse»

Les journaux ne nous ont rien épargné sur M"* de Lesseps, ils nous l'ont montrée dans la Nursery^ à l'église, mettant ses gants et accusant les députés de félonie; ils ne nous ont pas dit si cette femme de cœur avait envoyé vingt francs au petit Miolane...

M"»* la comtesse de Lesseps n*a peut-être pas eu le temps ; elle avait du monde à dîner, des gens considérables, des administrateurs très décorés et, dans ce cas, une maîtresse de maison doit avoir l'œil à tout et veiller à ce que, même en plein hiver, les convives trouvent des fleurs dans tous les salons. L'été, c'est autre chose ; il convient d'imiter l'innovation

(1} Bataille, 8 mars 1889.

charmante mise à la mode par M. Alphonse de Rothschild dans le dîner qu'il donna pour fêter la catastrophe du Comptoir d'Escompte. Au fond de la salle à manger, on admirait un bloc de glace gigantesque sur lequel miroitaient les feux des lustres, et ce bloc de glace, en fondant lentement, faisait constamment régner dans la pièce une fraîcheur délicieuse.

Les journaux continuent imperturbablement à rendre compte de ces fôtes et leurs récits donnent bien la note de contraste que cherche l'observateur social... Ici quelque vieux Panamiste qui agonise sous les vapeurs asphyxiantes d'un réchaud... quelque noyé qu'on retire de la Seine tout verdiltre,.. Là-bas, en quelque coin de banlieue, une affiche oubliée, un peu détrempée par la pluie, mais qui tient encore : Compagnie universelle du Canal interocéanique... Émission... Actions... Le directeur président... Par les fenêtres brillamment éclairées d'un hôtel somptueux, des roulades qui arrivent au passant et, dans un angle lumineux du salon, un groupe de jolis enfants attentifs à la musique ..

Le chroniqueur du Gil Blas, toujours bien informé, entrebâille pour nous la porte de cet intérieur artistique et mondain à la fois.

La comtesse Ferdinand de Lesseps, nous dit-il (I), reçoit dans l'intimité le mercredi soir . L'autre mercredi, le colonel Lara, attaché militaire à la légation du Pérou, qui est un dilettante consommé et qui joint à une belle voix de baryton une méthode excellente, a chanté d'une manière remarquable un air de Maria dl Rudenz. M"° Odette Randouin,

(1) Gil Blas, 4 février 1889.

une cantatrice mondaine qui a un vrai talent d'artiste, a supérieurement chanté deux mélodies d'Augusta Holmes.

Les enfants du comte de Lesseps assistent à ces réunions d'un caractère intime. Il en a treize, deux issus de son premier mariage : MM. Charles et Victor, ses collaborateurs dans les travaux relatifs aux isthmes de Suez et de Panama; onze issus de son second mariage : MM. Mathieu, Ismail, Berlrand, Paul, Robert, Jacques, MM"" Ferdinande, Consuelo, Hélène, Solange, Giselle. MM"" de Lesseps sont d'une rare beauté. L'aînée a dix-sept ans, la plus jeune en a quatre. Elles sont la joie et Tornement de l'hôtel de lavenue Montaigne.

A l'hôtel de l'avenue Montaigne, on aperçoit souvent un personnage grave. C'est la Vertu en cravate blanche, c'est l'Ordre moral dans un sifflet d'ébène, c'est l'ancien conseiller à la Cour, l'ancien ministre du Seize- Mai. Les yeux n'ont point, dans ce milieu où tout est sourire, élégance et gaité, l'expression dure qui faisait trembler le vagabond lorsque le magistral d'autrefois constatait l'identité... La voix n'est point rude comme celle du juge, lorsqu'il disait à quelque loqueteux soupçonné d'avoir volé des lapins: « Accusé, le sens moral vous fait défaut, vous ne respectez pas le bien d'autrui».

Non, le Brunet qu'on voit là est d'humeur plus facile, il fait belle jambe, il madrigalise avec les dames. Volontiers il ferait concurrence au colonel Lara et il prierait M"* Tototte de jouer au piano Taccoinpognement de la Bamboula du bon nègre et, en pensant aux actionnaires, il chanterait :

Dansez, Panama, Toujou co ça 1

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