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La dernière fée

— Caliban , n''ai-je point fait un songe ? n'es-tu pas venu avec moi dans ce ( :ouflFre hier au soir?... \

— Hier au soir! dit le vieux servite\\r; avanthier, Abel î . . . car yoici un jour et une nuit que je suis dans Tinquiëtude.

LA FÉE. n. 1

— Aussitôt , continua-t-il , que je suis tombé dans ce vilain trou, deux inconnus m'ont saisi et m'ont gardé pendant quelque temps; après

' \, quoi , ils ont réouvert le gouffre et m'ont rejeté sur la terre . J'ai couru te chercher partout, mais tout le monde a fui devant moi : enfin je suis revenu ce soir, et je t'ai trouvé dormant.

Abel se leva, et lorsqu'il aperçut sa lampe il ne put douter de la réalité de son aventure.

— Caliban, s'écria-t-il, nous sommes les rois de la terre ! tiens , vois cette lampe! c'est un talisman que m'a donné la fée.. . Et la-dessus il lui raconta tout ce qui lui était arrivé. Caliban, émerveillé, dit a Abel qu'il fallait faire surle-champ l'essai de la lampe. Alors ils sortirent et coururent au lieu indiqué avec un empressement que l'on doit concevoir.

Abel se plaça debout sur la grande pierre, frotta sa lampe, et de son pied gauche frappa

trois coups; puis, avec la naïveté de Tenfance, Caliban et lui se retirèrent et s'accroupirent en essayant de regarder pardessous la pierre , qui fut brusquement soulevée : un génie charmant, couronné de fleurs, vêtu d''une robe blanche garnie de perles et s''appuyant avec grâce sur un nègre effroyable armé d''un cimeterre étincelant, fit entendre une voix harmonieuse, douce et presque aussi tendre que celle de la fée.

— Salut, maître adoré, salut ! je viens pour recevoir tes ordres, prévenir tes souhaits, épouser tes haines et t'*obéir quelque chose que tu ordonnes : soit qu''il faille comme le vent devancer les nuages,' consumer tout comme la flamme, courir comme une onde légère , m'élever en colonne, me changer en diamans, ou devenir le brillant tapis que tu voudras fouler, je suis à toi. Que désires-tu, mon maître?... parle, j''attends.

Lorsqu''il eut terminé son chant , Abel et Caliban , saisis de surprise , contemplèrent la beauté de ce groupe, car le génie ressemblait à une jeune fille assise auprès d''une statue de bronze. Abel et Caliban , se regardant Tun Tautre , ne surent plus que demander. A la fin , le vieux serviteur leur dit : — Je veux que notre jardin soit soigné et que vous le fassiez béclier, de façon que je n''aie plus qu'à semer et a recueillir : je veux de la farine toute broyée et blanche comme du lait. — Oui, dit Abel... Le génie et le nègre disparurent aussitôt, et la pierre, qui semblait vivante, se referma brusquement en laissant Abel et Caliban dans Fétonnement; ils regardèrent encore la dalle et crurent rêver. Le vieux serviteur essaya de la soulever par Panneau de fer, mais cela lui fut impossible; alors ils restèrent convaincus que la pierre était enchantée. Enfin ils se mirent à examiner la lampe avec la même

curiosilc que l'enfant qui cherche à casser son joujou pour découvrir ce qu**!! renferme.

Abel, plongé dans Tembarras par la mulli- ' plicité de ses désirs, ne trouva d''autrc moyen pour mettre un terme a sa rêverie que de penser aux perfections de la fée et au charme céleste des derniers momens qu''il avait passés à ses côtés.

L''amour s''empara de tout son être , et désormais il lui fut impossible de ne pas mêler le souvenir de la fée a toutes ses pensées , il la voyait sans cesse et lui rapportait tous ses désirs.

Lorsque Caliban rentra au logis, il faisait presque nuit : il heurta un objet très lourd qu''il trouva sur son passage , et quand il y porta les mains, elles s^y enfoncèrent. Il les retira pleines de la plus belle farine de froment que jamais la meule d^m moulin ait broyée , et il se hâta de transporter le sac dans la chau-

mière. A travers les vitres de son réduit , il aperçut trois esclaves habillés tout de blanc qui défrichaient très lestement un grand carré de terre à la lueur de la lune. Il sortit et les regarda faire en se croisant les bras , et prenant un plaisir divin a voir son ouvrage s'achever par enchantement : il s''approcha , et leur parla, mais ils ne se dérangèrent pas, ne firent aucun mouvement, et ne parurent pas avoir entendu. Caliban , émerveillé , bénit la lampe, la fée, le ciel, et rendit grâce à Dieu de ce qu"'enfin Abel avait un talisman qui ne les laisserait manquer de rien.

— Parbleu , dit-il tout haut , il y a quarante ans que je n''ai mangé de viande et fait de repas, il faudra que je demande un splendide déjeuner pour demain matin. . .

Abel était dehors, la lune jetait sur le vallon une écharpe de lumière qui invitait à la méditation : il entendit au bas de la colline une

voix mélancolique qui modulait les plaintes les plus attendrissantes; cet hymne de la souïfrance , qui retentissait au milieu du silence le plus solennel , le frappa fortement.

— Il y a des êtres malheureux dans ce vallon, se dit-il, et je puis les secourir! 11 sV

vança et tâcha de voir celle qui chantait si tristement. 11 aperçut une figure se mouvoir lentement parmi les peupliers sonores qui bordaient les rives du ruisseau. On eût dit une de ces ombres dont les corps n'ont pas obtenu la sépulture , et qui errent aux bords du Styx , suivant les récits des poètes. Ses mouvemens avaient cette indécision , ce laisser- aller d''un être a qui tout est indifférent, parce que son cœur est plein d'aune seule idée , d'un seul désir. Elle semblait parcourir la vallée pour lui dire adieu .

En ce moment , un soupir étouffé annonça (Catherine . Al)el courut à sa rencontre , et , lui

montrant sa lampe, il lui dit avec joie : — Catherine , demande-moi tout ce que tu voudras; ce talisman précieux que je possède comblera tes vœux...

— Ah ! dit-elle , ce que je désire ne viendra jamais de cette lampe de fer.

— Si, ma petite Catherine... Alors il lui raconta sa dernière aventure, et la pauvre paysanne eut le cœur rempli d''amertume en écoutant les expressions d'amour dont se servit Abel.

— Ah ! Catherine , dit-il en terminant , ce malheur dont tu me parles d''aimer sans Pêtre, j'en ressentirai la cruelle souffrance. Comment dire à une fée : — Je vous aime ! . . . comment oser la regarder avec cette pensée qui doit se lire alors sur le front?. . .

— Pourquoi n'aimeriez- vous pas plutôt, dit vivement Catherine , une jeune fille qu

vous porterait dans son cœur et pour qui vous seriez ce que la fée est pour vous?...

Elle s''arréla , et un long silence régna. Au bout de quelques instans, la jeune fille, qui errait dans le vallon , fit entendre son chant de désespoir : il disait quelle aimait en vain. Ces accens parurent prophétiques a Catherine , qui se prit a pleurer.

— Catherine ! s''écria Abel , oh ! tu me caches quelque chagrin ! c''est mal , car maintenant je puis tout pour ton bonheur.

— Je songeais , dit-elle en faisant un effort sur elle-même , je songeais à cette pauvre Juliette que je viens d''enlendre.

— Eh quoi ! c'est elle , répondit Abel , ah ! dis-lui de venir, Catherine , et ma lampie lèvera tous les obstacles qui la séparent d"" Antoine...

Catherine se précipita a travers les buissons en admirant le bon cœur de son bien-aimé et

sans comprendre comment il rendrait Juliette heureuse. Mais elle allait, elle courait, elle volait; car elle et Juliette étaient plongées dans le même malheur, et Ton parlait de secourir sa sœur de misère amoureuse.

Juliette arriva : elle était belle mais pâle , et sur sa blanche figure on remarquait des traces qui disaient qu''elle fut pleine de gentillesse et de gaîté avant que Tamour n''eùt allumé le feu qui brillait dans ses yeux. Elle s''assit, et son regard annonçait une inquiétude vague. Juliette n'était plus elle-même, ou plutôt elle vivait en dehors d''elle-même , et là où elle se posait avec grâce on n** avait que ses formes élégantes et pures , car son âme Voyageait toujours. Catherine , en la contemplant , lisait dans ses yeux le sort qui Fattendait elle-même : quand elle dit à Juliette qu''Abel avait le pouvoir de la rendre épouse d'' Antoine , une lueur d''espoir erra sur son visage comme ces feux errans qui

courent dans la cendre d'^un papier déjà consumé. Elle leva les yeux sur Abel, dont la rare beauté ne parut pas Tavoir frappée, et elle répondit lentement en regardant la terre — La tombe sera mon lit nuptial, et les chants deTéglise seront ma chanson de noces... Antoine! Antoine ! . . . Puis elle contempla la voûte des cieux et les étoiles , le manteau d'azur et la vallée. — Adieu, adieu... dit-elle.

— Catherine, dit Abel, que faut-il pour lui faire épouser celui qu'elle aime ?

— J'imagine , répondit - elle , que vingt mille francs lèveraient tous les obstacles...

Abel frappa les trois coups , frotta lalampe , et lorsque le génie eut chanté son hymne d'obéissance, qui plongea dans l'étonnement Catherine et Juliette, Abel demanda vingt mille francs. — Avant que vos artères aient battu dix foix , répondit le génie , vous aurez reçu ce que vous désirez... H disparut et reparut aus-

sitôt : il mit un genou en terre et montra un gros sac d''or que le nègre laissa tomber à terre : ils attendirent qu*'Abel leur donnât Tordre de se retirer, et ils partirent bientôt en chantant.

Une émanation d'une suavité extraordinaire remplissait Pair de son parfum. Catherine et Juliette, ébahies , restèrent stupéfaites; elles regardaient tour a tour Abel , sa lampe et la pierre, mais Abel plus long-temps que le reste; car il leur sembla, par son attitude, un ange descendu des cieux. Juliette , Pheureuse Juliette, le contempla avec une effusion de coeur qui fit briller son visage de cette joie enivrante que donne Pamour heureux , et sur-le-champ sa gentillesse et ses grâces premières reparurent

dans son attitude et dans ses mouvemens.

— Si vous êtes un homme , dit-elle avec un

doux sourire, vous serez dans mon âme pres-

qu^m rival d** Antoine ! votre place sera tou-

jours marquée au coin de notre «îu dans notre chaumière , et personne ne s''y mettra.

— Te voilà heureuse , toi !.. . lui dit Catherine en soupirant.

— Oh oui , bien heureuse ! . . . répliqua Juliette en tournant ses regards sur la ferme où reposait celui qu'acné aimait. Un sourire de mélancolie erra sur les lèvres de Catherine , et elle dit avec un peu d''amertume : — Pour des femmes qui épousent leur bien-aimé , les vertus ne sont plus difficiles a pratiquer ! . . .

Abel les regardait avec une naïve curiosité et ne comprenait pas les remercîmens dont il était Tobjet ; car il éprouvait un si grand plaisir, qu'ail se sentait en quelque sorte redevable de quehjuo chose à Juliette et à Catherine.

Il leur prit leurs mains , les serra contre son cœur, ce qui fit tressaillir Catherine, et il leur dit avec cet enthousiasme du jeune âge qui a

quelque chose d'attendrissant , parce qu**!! sort brûlant de rame :

— Ah ! vous m''avez fait connaître le plaisir des fées ! . . . Amenez-moi tous les malheureux !

Juliette se promit bien de revenir souvent à cette pierre de la colline , et les deux jeunes filles , soulevant le sac rempli d''or, s'^en allèrent en retom'nant souvent la tête. Abel les regarda descendre et gagner le village .

DE l'empire des FÉES.

Abel resta quelque temps plongé dans le souvenir de cette scène.

Il crut que sa chère fée viendrait le visiter cette nuit même, mais il se trompa, et passa tout le temps à la désirer en pensant tour-à-

tour aux enchantemens qu"*!! avait surmontés, au lac brillant qu'ail avait traversé, et surtout au berceau de nacre sous lequel il avait admiré la fée des Perles. Le serrement de main par lequel ils s''étaient mutuellement témoigné le bonheur qu'ails trouvaient à se voir avait produit sur Abel une impression vive et nouvelle; il se la retraçait avec tant de fidélité,. qu''il croyait par instans sentir encore la main de la fée dans la sienne.

Le matin, il fut d''une tristesse mor4;elle : il allait à la pierre, essayait de la soulever pour retrouver le chemin du palais enchanté, mais ses efforts furent inutiles. Il revint s''asseoir sur son banc rustique, en tâchant de consumer les heures pour se déguiser a lui-même le temps qui le séparait de la nuit prochaine , pendant laqueUe il espérait que la fée paraîtrait. Comme tous les enfans de la nature qui n'ont jamais qu''une idée, un désir, et qui ne conçoivent pas -

£fu'on s'en puisse distraire, Abel ne pensait qu'a une seule chose, à la fée.

Tout à coup, il entendit une voix céleste qui ^Ilurmura^t si doucement un chant d''aniour, que Pair n''en était que faiblement ébranlé. Elle était là, derrière lui : plus de prestiges!...

Une simple robe blanche garnie par le bas de quelques perles , une ceinture de satin blanc , des roses blanches dans ses cheveux et un joli cothurne blanc composaient sa parure. Elle s''assit à côté d'Abel , et avant qu'il eut prononcé un seul mot elle lui dit : — Je viens vous voir, privée de toute ma pompe , car vous vous êtes placé presqu'a côté d'une fée par l'emploi que vous avez fait du talisman. Abel, ajouta-t-elle en tremblant un peu , la bienfaisance pure, sans autre vue que celle de faire le bien , est une des perfections de Dieu , auquel les fées et les hommes doivent tout —

Je suis contente, dit-elle en le regardant et en baissant les yeux'aussitôt.

Le doux sourire dont elle accompagna sa dernière phrase enivra tellement le pauvre Abel qu''il ne put rien répondre , et ils restèrent tous deux muets et troubles. La fe'e surtout paraissait jouir d'une sensation longtemps désirée : elle contemplait Abel avec un air d''inquiétude qui semblait dire : Me parlera-t-il?... ses yeux respiraient le désir et Tamour, et rien n''était plus attrayant que ce visage resplendissant de grâce et de tendresse...

— Ah ! dit Abel après Tavoir admirée comme à la dérobée en lui jetant de ces regards de côté qui veulent dire tant de choses ; vous avez beau prendre les habits d''une mortelle, on voit toujours que vous êtes une fée.

— Non, répondit-elle, en ce momeut je ne

suis plus fée . vous pouvez me parler comme U votre égale, et je suis sans force pour me fâcher

contre vous.

Toute la contenance d'Abel avait déjà dit j'aime ; mais, tout en le pensant, une invmcible pudeur rempéchait de prononcer cette di vine parole qui lui semblait un véritable crime, ou plutôt, la crainte d'offenser la fée et d'apprendre qu'elle ne partageait pas un amour aussi insensé retenait sa langue captive. En ce moment il était au suprême degré sous l'mfluence de cette pudeur, apanage dés grandes âmes, qui fait qu'au jeune âge on ne peut que tressaillir à l'aspect d'une jeune beauté, Tadorer en silence, se trouver heureux d''avoir effleuré sa main ou sa robe et baiser la trace de ses pas lorsqu'elle a disparu.

La petite fée s'aperçut bien de ce muet hommage : aussi le savourait-elle en sdence avec un délice inexprimable! car qui peut

sans une joie indicible régner despotiquement sur un cœur plein d''amour, sur un coeur dans lequel nul autre objet ne trouve de place !

— Abel, dit-elle, pendant quelques jours, vous ne me verrez pas; car je suis obligée de me rendre à une grande fête, a laquelle beaucoup de fées et beaucoup d*'enchanteurs assisteront.

— Que cela doit être beau! s''écria Abel, et comme je voudrais voir une telle assemblée où vous serez la plus belle sans doute ! ...

— Rien n''est plus facile, répondit la fée; mais lorsque je vous aurai dit ce qui s''y passe, si votre envie n'est pas satisfaite, un jour je vous y mènerai. Ecoutez-moi bien !

A rheure a laquelle tout dort dans la nature, les fées et les enchanteurs montent dans leurs chars et arrivent les uns après les autres dans le palais du génie qui donne la fête : cliacun

a bien soin de lâcher de venir le dernier, afin que sa parure étant vue la dernière, obtienne la V ictoire , car les fées tiennent singulièrement à faire triompher leur toilette. Cette circonstance singulière change dans Tempire des fées le temps et ses modifications ; car si Ton doit se rendre au palais a dix heures de la nuit, cela signifie minuit, et personne n^arrive avant une heure du mathi. Les enchanteurs sont tous vêtus de noir, parce qu'ils ont sagement pensé que Fabsence de toute couleur leur était très profitable, en ce que les couleurs sont quelquefois un objet de trouble et de confusion dans le royaume des fées. Pour éviter les désordres, tous se mettent en noir, de manière qu'on ne peut se reconnaître que par le langage ; car chaque couleur a son grimoire, son parler, ses habitudes : les génies blancs voient tout en rose; les génies bleus tout en noir, elles génies rouges ne voient pas

gi'and'' chose. Ces différentes sortes de génies ont chacune une bannière et un mot auxquels se rattachent leurs actions et leurs pensées, et ils ne s''aperçoivent pas qu'ils désirent tous la même chose sous différens noms. Il y a bien encore des génie s -quarterons qui sont de toutes les couleurs ; mais leur dictionnaire est si bref et leur ventre si gros, qu'*on les estime peu, car ils sont toujours pour la couleur dominante, c''est le fonds de boutique du pouvoir que les enchanteurs se disputent. Ils disent toujours la même chose, et. ressemblent aux statues de nos jardins, qui restent à tous les propriétaires, de manière qu''on les reconnaît sur-le-champ, d'autant plus qu'ils n'ont pas de baguette, puisque leur pouvoir est subordonné a celui de l'enchanteur du jour : c'est ce qjii fait qu'ils ont toujours faim et qu'ils ont toujours l'air de manger pour la faim h venir, en ce qu'ils ont peur (ju'un jour un des

trois partis étant assez fort et •n''ayant plus besoin d''eux , on ne les laisse pour ce qu''ils sont , c^st-a-dire des chevaux a toutes selles, des sacs à tout grain, des consciences mobiles , et qu''enfin on ne les renvoie régner dans les airs, diriger les nuages fugaces, se grouper en brouillards autour du soleil , ou bien mieux, nuancer et fondre les couleurs de Tarc-en-ciel.

Ce sont des enchanteurs de toutes ces classes qui viennent à cette réunion avec une multitude de fées, et voici ce qui s'y passe. Lorsque les vieilles fées arrivent, on les place sur des bancs d''honneur le long (des murailles, et Ta elles se contentent de voir ce qui se fait sans y prendre part , parce qu''elles sont vieilles ; mais leur langue*- ayant hérité de toute l'activité de leurs corps, elles se dédommagent en babillant sur les jeunes fées et sur les enchanteurs. Si un génie regarde trop une petite

fée, elles crient au scandale, et toute cette tapisserie remue comme s''il sagissait d'une révolution. Comme on a tout prévu, les vieilles fées ont de petits morceaux de bois garnis de satin, et quand elles s''ennuient elles étendent le satin devant leur visage et bâillent en silence ; car il est défendu dans Tempire des fées d"'ouvrir la bouche autrement que pour parler et pour manger. Ensuite les vieilles Fées gardent les places et les manteaux des jeunes, et leur rendent mille petits services, comme de découvrir aux enchanteurs que telle fée qui paraît droite comme un jonc n''obtient sa taille délicieuse qu^a force de s''arrondir par des petits coussins adroitement placés. Elles voient d''une lieue de loin les fées qui ont mis une substance rouge sur leurs joue» Irop pâles, et disent aux jeunes enchanteurs de se bien garder de les embrasser , de peur d'^emporter leui's couleurs : elles devinent les

jeux de cartes que l'on place au fond de son cothurne lorsqu''on est trop petite, et toutes les ruses qu''elles ont pratiquées jadis elles les mettent au 'jour. Alors les jeunes fées s''en vengent en marchant sur la queue des petits chiens, dont toutes les vieilles fées sont folles. En effet, si le chien vient a périr, elles en gardent le portrait sur leur boîte comme celui d"'un amant chéri, ou bien encore les jeunes fées se moquent des prétentions des vieilles, et c^est là , mon cher Abel , un de leurs grands amusemens..

Le palais est tout éclairé par des feux artificiels reproduits par des diamans, et il est orné de cailloux broyés et réduits en grands miroirs , afin qu''une fée , en passant , puisse voir si sa toilette ne se dérange pas, et fasse signe à tel ou tel enchanteur qu''elle comprend ce qu''il a voulu lui dire par tel ou tel signe.

Alors, quand presque tout le monde est arrivé, chaque enchanteur prend une fëe, et aux ,sons de la musique ils se mettent tous a. danser, à traverser la principale salle du palais, avec des manières plus ou moins jolies, en traçant de bizarres figures par leur danse, et c''est a qui sautera, dansera, traversera, tournera avec plus d'adresse et de gravité. Enfin , pendant que tout le monde saute , danse et fait semblant de s''amuser, on traite les afifiaires les plus sérieuses. Un génie qui saute est beaucoup plus traitable, on obtient plus facilement de lui ce qu'ion en désire. Si Tun de vous entrait alors sans entendre la musique, il jouirait du plus singulier spectacle qui soit au monde ; il verrait deux cents divinités presque toujours en Tair, jouant des pieds sans but, sans vouloir rien atteindre, et remuant la tète, les yeux et la langue à qui mieux mieux. Pour cette sotte fclc d^ui mo-

ment, pour celle danse aérienne, les toilettes les plus somptueuses sont prodiguées, tandis que leur prix soulagerait des milliers de malheureux.

Enfin les enchanteurs et les vieilles fées, dont toutes les articulations sont racornies, dont lés fibres sont trop dures, et qui, par conséquent, ne peuvent plus sauter, se rendent dans d^iutres salles : la ils sont tous debout devant une table, occupés à regarder deux enchanteurs qui tiennent de petits cartons : c''eslleur plus sublime occupation, leur langage le plus cher, leur amusement favori, leur rêve, leur pensée unique.

En effet, pendant tout le temps que dure la fête, la salle oii sont les tables vertes et les cartons ne se désemplit pas : tous les génies bleus , blancs ou rouges (car a ce moment, rangs, opinions, distinctions, tout disparaît) , tous donc ne quittent pas des yeux

les petits cartons colories qui Vôrtt et viennent. Si Tun de vous, voulant profiter des discours admirables que les plus grands des enchanteurs doivent tenir lorsqu''ils se rassemblent, écoutait, il entendrait : Quatre a quatre, trois à un, un a, deux à, trois a, un a quatre, quatre a rien, trois a rien. Gagné! perdu! Rien ne va plus?... vingt francs a prendre ! un danseur... Le roi, la vole, le coup dulion, la fourche royale, etc. Ces mots et ces cartons ont un tel attrait que les fées et les génies oublient de boire et de manger, et que la salle écroulerait qu''ils ne s''en apercevraient que si Ton venait leur dire que le palais est décavé.

Quand les fées et les génies sont las de traverser en tous sens les salons de Tenchanteur et qu''ils voient le jour paraître, ils s''en vont sans rien dire a Fenchanteur qui les a reçus, et comme ils ne Font pas même cherché en.

entrant , il arrive souvent quVm enchanteur qui donne une fête ne sait pas quels sont les génies qu"'il a vus.

Tel est le principal amusement des fées : c'^est un de leurs plaisirs favoris , pendant la durée duquel elles oublient la terre et ses babitans , les malheureux , les malades , tout, et même on se fait une gloire a ces assemblées d'avoir un langage plaisant par lequel tout, jusqu'^aux choses les plus sérieuses et les plus lamentables , est présenté sous une forme badine ou ridicule, et Ton fait assaut de cruautés plaisantes. Si une jolie petite fée apprend que la famine désole une contrée et que les habitans n''ont pas un grain de blé pour faire du pain, elle répondra : — Que ne mangent-ils de la brioche ! . . .

— J*'aime mieux secourir quelque Juliette avec ma lampe que de goûter ces plaisirs-la, ^it \bel.

— Cher enfant! sYcria la fée, vous êtes heureux d''étre seul dans cette petite chaumière ! . . . car l'empire des fées a bien d''autres singularités que je vous expliquerai quelque jour, et notre pouvoir nous est vendu plus cher que vous ne pouvez le penser...

— 11 est cependant un lieu tel, répondit-il timidement , que toutes les chaumières sont

, des lieux de souffrance quand on Ta vu

— Je vous entends, répondit la fée en souriant : eh bien ! ne voulez-vous pas m''accompagner un moment sur cette route terrestre... vers ce lieu?...

11 se leva, et, la prenant par la main, ils marchèrent ensemble vers la forêt. Abel avait la tête pleine d''idées nouvelles que le' récit singulier de la fée venait de faire naître; le silence était donc entre eux deux comme un ami commun qui leur eût servi de médiateur et auquel ils auraient confié leurs pensées ■ par

instant, /Vbel regardait sa belle et gentille compagne à la de'robëe, comme s'il avait eu quelque pensée secrète h lui dévoiler; puis il baissait les yeux et ne pouvait parler, de peur de Toffenser. Dans ces momens, on est plus que jamais porté à faire des questions insignifiantes, soit pour s''enhardir à parler, soit pour tromper le désir qui dévore .

— Ah ! dit Abel en tremblant, nous avançons vers la forêt : racontez-moi , je vous supplie , racontez-moi encore se qui ce passe dans Tempire des fées , car j''aime le son de votre voix comme jadis j''aimais à entendre parler ma mère

— Cher enfant, répondit-elle avec une vive émotion , plus je vous instruirai des usages de Pempire des fées , et plus vous trouverez ses habitans à plaindre. Par exemple : croyezvous que le mariage d''une fée et d*'un enchanteur se passe comme vous imaginez que doive

se faire riinion de deux cœurs?... Voyons, Abel , que pensez- vous de l'amour P votre âme pure ne vous en a-t-elle rien révélé?

— Ah! dit Abel , Tamour est la fusion de deux âmes en une seule - c''est une sympathie qui réunit tellement deux cœurs que Tun n'a pas un sentiment qui ne soit partagé

par l'autre : c'est mais non , ce sentiment

perd a être défini, car je sens quelque chose d'immense qui me confond, là je sens aussi que le langage humain cesse de me suffire ; enfin j'imagine (pour tâcher de dire quelque chose qui puisse rendre ma pensée ) qu'une fois que l'on aime l'amour s'empare si bien de tout notre être, qu'il n'y a plus que lui en Hous comme lorsqu'on est sur l'Océan dans une barque et qu'on n'aperçoit plus que le ciel et l'eau qui se confondent.

— Eh bien ! Abel , reprit la fée , dans notre empire on ne s'inquiète nullement des

sentimens : aussitôt qu''un enchanteur a une petite fëe a marier, on commence par la parer un peu mieux qu''à l'ordinaire, et Ton regarde combien , dans sa famille , on peut avoir de dragons volans a Pécurie et d'esclaves dans le palais ; mais surtout on examine avec un soin curieux quel poids a la baguette de la famille, si cette baguette est de diamant , d'or, d'argent , de cuivre ou de fer, et à quel titre on la possède.

Ces importantes observations une fois faites, le père et la mère tiennent a leur fille des discours répétés qui équivalent à ceci : — Mon enfant , vous avez dix-huit ans ( car les fées prennent de Page tout comme un mortel), or c'est une honte de n© pas être mariée a vingt ans : tâchez donc de tendre vos filets et de prendre un mari, l'année sera peut-être bonne; mais, attendu que nous avons deux hippogriffes à notre char et un esclave derrière ,

que nôtre baguette de famille pèse trente carats, et qu''clle est de Tor le plus pur, il vous faut un enchanteur qui ait une baguette digne de la YÔtre. Vous n'aurez pas de vertus, vous serez indigne de vivre si vous ne trouvez pas un enchanteur qui ait un char a deux hippogriffes : nous avons cinq cents ans d''anciennetë dans Tempire des fées , il faut donc que votre mari soit d''une race d''enchanteur égale a la nôtre... Gardez-vous bien de jamais lever les yeux sur les ge'nies! marchez droite, conservez- vous pour celui qui vous plaira, mais qu'ail ait une belle baguette , de beaux dragons à son char, et que sa famille ait au moins quatre cents ans de date dans le

royaume

La- dessus , un matin ou un soir, c'est tout un, le père amène par la main un enchanteur tel quel , et lorsqu'il est resté une heure ou xleux auprès de sa fille et qu'il est parti , la

mère, sur un signe du père, dit a la fée — Mon enfant, ce génie est bossu, bien fait, laid ou beau, cela importe peu; ce génie, mon enfant , a quatre hippogriffes a son char, il possède une baguette de diamant il reviendra demain, tâche de lui plaire , car il faut qu'il

soit ton mari

Alors la petite fée , qui est curieuse et qui veut savoir pourquoi on la marie, n''y regarde pas a deux fois. Ignorant ce qui constitue le bonheur ou le malheur, elle consent parce qu"'elle ne peut pas faire autrement alors , au bout de quinze jours, elle devient Tépouse du génie, uniquement parce qu''il a une baguette de diamant. Ellle sera heureuse si le caractère du génie est bon ; malheureuse dans le cas contraire , cela n''imporle a personne : les baguettes sont du même genre, c''e.st la Fessentiel. Aussi, souvent, presque toujours même, les fées sont malheureuses...

Alors, pour se venger, elles s''amusent à contrarier leur mari : tout ce qui vient de lui est toujours mal venu ; s'il a de bonnes qualités, oh en convient, mais il y a toujours quelque chose, quelque vice qui les gâte, et ce vice équivaut a ceci : c''est un mari.

— L'enchanteur, de son côté , ne saurait aimer sa fée, parce que c'est toujours la même

fée , et qu'elle n'a pas le bon esprit , comme" le font quelques-unes de nous, de se métamorphoser de mille manières, de sorte qu'elles offrent mille fées en une seule : alors la plupart des mariages sont malheureux. . .

— Et vous, demanda sur-le-champ Abel, êtes-vous heureuse ou malheureuse ? vous avez une belle baguette : de qui la tenez- vous?

— D'un enchanteur qui me fut bien chei\.. dit-elle 'alors, et les larmes lui vinrent aux yeux. J'ai été mariée, mon enchanteur est mort, et j'ai été bien nalheureuse !... Un

jour je vous raconterai mon infortune qu'il vous suffise de savoir qye je suis libre, et Tune des plus puissantes et des plus riches

de toutes les fées

Ils étaient sur la lisière de la foret : la , la fée des Perles dégagea doucement son bras que tenait Abel, et, par un geste, elle liti défendit de la suivre; bientôt elle disparut en laissant le jeune homme en proie a son délire. En effet, il venait de voir pendant cette matinée la fée des Perles, peut-être encore plus belle que lorsqu'elle arriva, la nuit, entourée du prestige de son pouvoir. Elle s'était montrée sous le costume le plus élégant et le plus simple; elle avait pétillé d'esprit et de grâces; sa taille fine et délicate, la beauté pure de son visage , le charme de son âme tendre, tout s'était déployé avec une vivacité, une plénitude qui l'avaient enivré.

— AJi ! je Taime ! . . . s'écria- t-il après avoir écouté long-temps le bruit lointain du char qui emportait la fée; serai-je sûr que mon hommage ne lui déplaira pas?... hélas! aurai-je jamais la pureté d''àme , de désir et de pensée dignes de cette créature des cieux?... Toute la douceur de la nature est dans ses yeux , et ses yeux semblent être un faible voile à travers lecjuel on aperçoit son àmeî... Que faire pour la mériter?... Ensuite, m''aimera-t-elle?...

Telles furent ses pensées en revenant lentement a la chaumière : le souvenir de cette charmante matinée se gravait éternellement dans son cœur; car il devait toujours se souvenir des moindres paroles, des moindres gestes de la fée, ainsi que de Paspect que présentait le ciel pendant leur conversation,

Abcl , en approchant de sa chaumière ^ entendit des cris de joie immodérés, des

éclats de rire et un bruit de bouteilles et de plats : il se hâta dVntrer par la haie du jardin. Il trouva Caliban assis sur une escabelle et accoudé sur une table couverte des débris d''une foule de mets : le vieux serviteur était ivre ; il tenait d''une main une bouteille , de Fautre un verre , et il chantait a gorge déployée. Tout Ce qu''Abel put tirer de lui, ce fut d'apprendre que le matin il était allé frotter la lampe à la pierre enchantée , qu''il avait demandé au génie un bon festin qui, dans Tespace de deux heures, lui avait été apporté et servi par les gens de la fée. Abel laissa le pauvre Caliban au milieu de ses bouteilles , et ce vieux serviteur, en perdant la raison , ne perdit pas grand''chose.

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