CATHERINE
Pendant que cesévénemens se passaient à la chaumière du chimiste, le village était en révolution, et Ton ne saurait en donner une image complète qu'en introduisant le lecteur dans la maison de M. Grandvani, le père de la jolie Catherine.
' Le village dont cette maison faisait partie nV vait qu''une seule rue tortueuse, obéissant ainsi à la loi qui veut que toutes les choses humaines aillent de travers ; les chaumières avaient chacune son petit jardin, sa cour pleine de paille , son écurie ou son étable , et enfin sa basse-cour; toutes contenaient des paysans laborieux, pauvres, mais ayant une même somme de bonheur et de malheur que les habitans des villes , si ce n''est que leurs affections et leurs désirs portaient sur de plus simples objets. A moitié chemin s''élevait Téglise, peu différente des autres habitations, mais pourvue dVn clocher, historien véridique qui présidait à la vie et à la mort, comme a toutes les^ occupations des habitans. Devant Téglise simple et sans faste , une place entourée de grands ormes voyait tous les dimanches les ébats d^mc jeune troupe dansantc, entendait le gros rire excité par le vin.
seul amour des vieillards; et là, la renommée, l'opinion publique dressaient leurs tréteaux tout comme ailleurs , bien qu''ils fussent de bois couvert encore de son écorce.
Sur cette place était une maison un peu moins humble que les autres ; elle avait un premier étage orné de trois croisées à persiennes vertes ; la porte était peinte avec un soin tout particulier, et le Girodet de Tendroit avait su trouver deux teintes de gris pour figurer des moulures ; enfin, au-dessus de la porte, il avait écrit Mairie sans faute d''orthographe, parce qu"'il avait peint ce mot sacramentel à Faide du Bulletin des Lois. De chaque côté de la porte s''élevait un rosier entouré d''un petit treillage vert, et ces deux ai'bustes portaient leurs têtes touffues garnies de roses jusqu''aux persieniies du premier, habité par lu charmante Catherine.
Cette maison était la seule, celle du curé
exceptée, qui fut couverte en tuiles rouges et qui eût un grenier oii Ton pouvait étendre et sécher la percale que soulevait le sein de Catherine, et la cravate dont le maire avait fait son écharpe.
En entrant dans cette maison on reconnaissait sur-le-champ la présence d*'une jeune fille , car la propreté la plus recherchée était la seule chose qui décorât Tescalier antique qui s''offirait aux regards. D'^un côté était la cuisine à large cheminée, aux fourneaux de terre cuite, au carreau toujours brun quoique propre; le coffre au pain, Tarmoire aux provisions, la poêle suspendue, la table reluisante, tout était jiet , et il n'y avait pas une seule araignée pour écouter le bruit mélancolique des gouttes d''eau qui s''échappaient lentement de la fontaine d''osier qui garnissait un des angles de la salle. u
De Tautre côté était la chambre de Grand-
-vani : au fond, on voyait le lit à colonnes torses antiques et à rideaux de serge verte ; le plancher en solives de noyer et le carreau de tuile étaient propres et toujours frottés; sur la cheminée de pierre de liais était un miroir a côté duquel pendait Talmanach de Tannée; et de Fautre, une mauvaise estampe qui représentait la mort de ce pauvre Crédit tué par les peintres, les musiciens,ies auteurs, les acteurs, les agioteurs, avec une longue histoire qui commentait cette tragique aventure; mais le dessinateur, ne pouvant représenter les gouvernemens sous une forme matérielle, attendu qu''ils en changent trop souvent, avait omis une partie des assassins du pauvre Crédit.
En face de la cheminée se trouvait une longue boite qui contenait le balancier d''une horloge a sonnerie, surmontée de la statue d''un animal dont la dorm^es^effaçait; le papier qui décorait
le mur était chargé de ces oiseaux qui chantent et vous regardent sans cesse du même oeil , ce que ne font pas les gens en place et les amis.
La fenêtre était ornée de deux rideaux d''indienne a mille fleurs, doublée de calicot; et c''est la, qu''une chaise en permanence devant une petite table à ouvrage en manière de chiffonnière, sur laquelle des ciseaux, un dé , du fil , de la cire , la veste de Grandvani, une collerette a moitié brodée, indiquaient la place habituelle de Catherine : c'est la qu'elle se met, parce que de là elle aperçoit, à travers le carreau, tous ceux qui passent sur la place. Avant de connaître Abel, elle voyait venir de loin le maréchal Jacques Bontemps , et son père savait quand il approchait en voyant Catherine venir Pembrasser; car elle n'osait avouer qu'elle accourait pour se regarder dans la glace, afin de s'assurer
que son fichu était droit , sa figure gentille , et ses boucles de cheveux bien posées; elle rougissait , écoutait , et courait ouvrir la porte, après avoir mis une chaise à côté de son père.
Pour Grandvani, il était au coin de sa cheminée, du côté de son lit, dans une grande bergère de velours d''Utrecht dont on ne distinguait plus la couleur primitive ; mais il y avait lieu de croire qu''elle fut jaune jadis , attendu c£u''elle était presque blanche, tant elle était usée, et que le jaune seul" devient blanc. Ce vieillard, toujours en culotte noire, en bas noirs, avec un habit bleu à gros boutons de métal taillé à facettes , et portant un bonnet gris en forme de pâté, tel qu'en ont les conducteurs de diligence, ce vieillard, bon homme et jovial, un peu avare, aimant le vin, mais encore plus sa fille, agissait dans le pays dont il était le coq comme les auto-
cràtes d''Orient, c''est-à-dire qu'il sortait rarement, et son occupation favorite était de jaser et de lire. Il avait à côté de lui une table sur laquelle gisaient les registres de la Mairie, un encrier, quelques plumes, le cachet, signe de son pouvoir; enfin, une Bible à estampes, plus les lois et ordonnances qu''on lui envoyait et d**©!! il tirait les principes de sa conduite en cherchant à deviner ceux du gouvernement, recherche dans laquelle il était aidé puissamment par Jacques Bontemps , ce qui fait qu''ils se trouvaient deux à s''égarer dans ce labyrinthe inextricable.
Le plus souvent le silence régnait, et le balancier de Thorloge était seul à parler, surtout depuis que Catherine aimait Abel.
Les meubles de cette chambre étaient à' Pavenant : une table de noyer qui avait servi à plus dVne fête, des chaises garnies de
coussins d'^indienne , des fauteuils antiques, et sur la cheminée, devant la glace, une bonne Vierge de plâtre tenant son enfant aux joues couvertes d''un peu de carmin, un portrait en plâtre du roi et un buste de Bonaparte composaient Tameublement de cette demeure de paix et de tranquillité.
Celait devant ce foyer et devant Grandvani que Ton venait vider toutes les querelles du village; il en était le roi, et n''avait pas d"'autres ministres que le curé et le maréchal des-logis , tous gens de bonne composition , n''aimant ni les réactions, ni les interventions, ni les révolutions , ni les destitutions , ni les épurations, ni les conspirations, ni les réconciliations véritables ou non.
Ce salon de paix respirait donc une aisance champêtre et un calme qui plaisaient à Pâme; mais il aurait paru le paradis à qui eiit vu la charmante Catherine assise sur sa chaise,
LA FÉE. ir. 4
— soie visage éclairé par le jour, la main agile a tirer le point, doucement rêveuse et regardant son père avec une tendresse douce et calme , un plaisir pur; écartant parfois les boucles de ses cheveux de dessus son front blanc et riche d''innocence , et se levant pour chasser ejuelques grains de poussière , seule chose qxi^elle put haïr au monde. Telle elle était jadis, naïve, rieuse, le regard vif, mais ignorant et chaste, écoutant tout avec une curiosité de vierge, et souriant a ce qu^elle ne comprenait pas; mais au moment que nous allons décrire, si Tameublement, la chambre, Tair, le bon Grandvani, rien n'*est changé, la pauvre enfant n'^est plus la même.
Une lampe est placée sur la cheminée , Grandvani est à demi-assoupi dans sa bergère, et Catherine se brode un fichu de mousseline a la lueur rougeàtre de Tastre nocturne qui brille dans cette modeste chambre ; Françoise
la domestique est dans un coin qui tourne son rouet et file en silence. La pauvre Catherine, qui jadis causait à tort et à travers sur ce qui se passait au village et remplissait auprès de son père Toffice d'une gazette et Fempéchait de dormir après son dîner , Catherine est muette, même après l'événement qui étonne le village et dont le bruit n'a pas encore franchi le seuil de la maison du maire : cependant Catherine connaît le fait, puisqu'elle est une des actrices et qu'elle a vu de ses yeux ce qui stupéfie le village entier ; oui , mais Catherine est muette, elle laisse endormir son père, qui long-temps tâche de retenir sa tabatière, qui enfin s'échappe d'entre ses doigts ; Catherine tire le point de son feston lentement, souvent elles'arréte, lève les yeux, croit apercevoir une image chérie et se plaît a cette contemplation.
• La pauvre enfant aime, elle aime de l'àme,
ses sens n''y sont pour rien , elle voudrait entendre toujours cette douce voix qui parle enchantement et féerie , elle voudrait toujours iifïêler par un regard son âme à celle de celui qui lui paraît toute beauté, tout amour.
Le silence règne si bien dans la chambre, que Ton peut compter les mouvemens de rhorloge et du rouet de Françoise ; tout a coup on frappe a la porte, et plusieurs voix se font entendre : on remarque celle de Jacques Bontemps. Catherine ne se lève plus préeipitam- .ment, ce n''est plus elle qui court ouvrir 1%;. porte, elle ne regarde plus au miroir encadré dans du bois noir travaillé et sculpté ; non, elle reste immobile, des pleurs sont près de ternir le cristal de ses yeux, et c'^est Françoise qui se lève et court ouvrir la porte : à ce bruit Grandvani s''évcille !
Le père dV'Vnloine et le maréchal-des-logis
entrent, et leur contenance annonce qu\in événement extraordinaire a eu lieu.
— Bonjour, M. le maire, dit le gros fermier en s''asseyant auprès de Grandvani.
— Cela va-t-il bien, père Grandvani? dit le îB^rand cuirassier en secouant la main du père de Catherine. Et vous, mademoiselle, ajoutal-il en s'adressant à la jeune fille , vous ne reconnaissez donc plus vos amis, puisque depuis vm temps infini vous ne venez plus ouvrir?... c'est que. j'entendais bien a travers la porte
•èjuand c'était vous! vous fredonniez si joliment un petit refrain de chanson... Catherine ne répondit rien, et Jacques Bontemps la regarda avec étonnement.
— M. le maire, dit le gros fermier en tournant son chapeau entre ses mains , je viens pour une affaire de conséquence : mademoiselle Catherine vous en a sans doute parlé, car
il n''y a pas un enfant dans le village qui n''en cause.
— Qu'est-ce donc? répondit Grandvani; non,
je ne sais rien Françoise, apporte-nous
une bouteille de vin ; cela nous rincera le gosier.
— Et la poussière s''en ira en paroles, ajouta le soldat.
— Figurez- vous , continua le fermier, que cette petite Juliette qui voulait épouser mon fils est revenue cette nuit chez elle avec vingt mille francs en or.
— Bah ! dit Grandvani en ouvrant
de grands yeux , oii donc les aurait - elle pris ?
— Ah! mais voila!... reprit Jacques Bontemps , c''est (^uil y en a (jiui disent quelle (fui n''avait pas un sou vaillant, et qui avait le diable au corps pour Antoine , aura été dé-
trousser quelqu'' un! car une fiUeVjui aime, c''est pire quVin régiment de grenadiers...
Ici Catherine se mit a rougir et interrompit brusquement Je cuirassier en s''écriant : — Fi , que c''est mal d''accuser cette pauvre Juliette d'une action aussi infâme! .-. . Elle c|ui est si douce, si aimante, si jolie , comment voulezvous...
— Ah! vous en savez quelque chose, dit le fermier, car tout le village dit que vous Pavez aide'e à porter jusque chez elle le sac dW...
— Certainement, répondit Catherine.
— Ah ! père Grandvani , s''écria le cuirassier, voyez donc votre fille! en a-t-elle un pied, de rouge sur la figure !
Grandvani, regardant sa fille, lui dit d'un ton qu'il voulait rendre sévère : — Catherine, que signifie ce mystère Pqu'est-il donc arrivé? Est-ce que ce serait toi qui aurais ouvert si
doucement la porte à dix heures ? j''ai cru que c"'était Françoise !... et je cherchais déjà qui pouvait être son amoureux.
— Oui, mon père, c''est moi...
A ces mots Grandvani posa« son verre sur la table, Françoise quitta son rouet, le cuirassier caressa sa moustache, le fermier ne tourna plus son chapeau , et tous les quatre restèrent immobiles , Toeil attaché sur Catherine , la bouche béante ; et la pauvre enfant regardant le fermier lui dit :
— Eh bien! père Verniaud, vous allez rendre votre fils heureux puisque Juliette est riche, et vous venez sans doute ici pour remplir les formalités ?
— Non, mademoiselle , reprit le fermier, tant que je ne saurai pas à quelle source Juliette a puisé ces vingt mille francs , je ne bou- , gcrai pas.
— Allons, ma fille, dis-nous d''oii cela lui est tombe?...
Alors Catherine , en rougissant mainte et mainte fois, raconta Tapparition du génie de la lampe aussitôt qu''un beau jeune homme^ la frottait en frappant sm' une pierre enchantée. Elle dit tout ce qu''elle savait sur le fils du chimiste , et ses éloges naïfs , sa candeur, allumèrent la bile de Jacques Bontemps, qui s''écria :
— Nom d'un petit bon homme ! jV vois clair! et ce beau conscrit-la est quelque malin qui n'aura fait que payer ce qu''il prenait. . . par le tuyau de ma pipe, mille bombes! vous ne serez pas le grand-père du garçon de votre fils, père Yerniaud, car cette magie-Ia cache queliyxç. farce , et je vous dis que c'est une cow/^^w/que mademoiselle Catherine vous donne. Une lampe qui crache des génies quiontdesécus! à d'autre ! . . . Targent est si haut que personne
ne peut Talteindre ! comment veut>on (\u*il pousse comme cela?...
— J''ai dit la vérité , reprit Catherine avec un accent plein d'^innocence : ce que j'ai raconté, je Pai vu, et quant a Juliette je ne comprends pas ce que M. Bontemps veut en dire.
— Je sais bien qu''avant la révolution , dit le maire , cette chaumière avait une cheminée comme celle d''une forge , et lorsque j''y fus , par Tordre de M. le curé , j''y vis comme des diables ; mais il se pourrait bien qu''on y ait fait de la fausse monnaie...
L''idée de Grandvani fut saisie avec avidité, et sur-le-champ on envoya Françoise chercher Juliette.
Elle vint : Antoine Paccompagnait, ils se tenaient par la main, le bonheur le plus pur animait leurs yeux , leurs mouvemens, leur contenance. Ils ne disaient pas un seul mot sans
se consulter de l'oeil, ne restaient pas une minute sans se regarder, et semblaient craindre que le Temps avec tous ses siècles n''eùt pas assez d''espaces pour suffire a leurs tendresses. Antoine, grand, fort, Juliette, mince, fluette , jolie , étaient la , devant le maire , comme un modèle, une image éternelle d'une heureuse union.
— Voyons , dit le maire , une des pièces d'or de votre dot ?....
Juliette en jeta une sur la table , et tout le monde la fit retentir sur le carreau, sur le manteau de la cheminée , et toujours elle fit entendre ce son pur au bruit duquel tombent les consciences des hommes et les murailles des villes, après lequel tout le monde court, et dont le tintamarre le plus bruyant ne vaut pas une minute de plaisir.
• — C'est bien extraordinaire! s''écria
Grandyani , convaincu que la pièce était de Lon aloi.
— Allons, dit le fermier, craignant déjà que les vingt mille francs lui échappassent ; puisque mademoiselle Catherine est témoin du fait , Antoine épousera Juliette , quitte à vérifier Pexistence de la lampe : ce sera un bien pour le village , si Ton peut avoir tout ce que Ton désire.
Il ne fut question que de la Lampe merveilleuse dans tout le village, et tout le monde tourna des regards d*'envie vers la chaumière : les uns révoquaient en doute une pareille aventure ; les autres , en voyant Juliette et sa dot , souhaitaient qu'ail leur en arrivât autant ; enfin, tous désiraient voir le bel habitant de la chaumière du diable. Au milieu de toutes ces circonstantes , il y eut un tel contentement de rheureuse réussite des amours de Juliette et d\Antoine , que tous les matins les jeunes filles
— Gl —
du village vinrent mettre une fleur aux bans qui étaient affichés à la porte de la Mairie.
Ces rubans, ces fleurs, Catherine les voyait, et chaque jour ils excitaient une vive peine au fond de son cœur, car la félicité de Juliette lui faisait comparer son sort au sien , et cette comparaison luL était bien cruelle.
Quelques jours après cette scène, elle fut trouver Juliette , et lui dit :
— Tu es heureuse, toi ! ... ô ma chère amie! j''ai hérité de tout ton malheur! j''aime Ion bienfaiteur ; aide-moi , je t''en supplié , à rester seule en possession d''aller à la chaumière de la colline : tu vois comme tout le monde dans le village parle de se rendre a son habitation pour le voir, lui ^ sa lampe , car c''est la lampe plus que lui-mè\ne qu'ails veulent examiner. Ils Timportuneront , il verra d''autres femmes que moi î n*'est-ce pas assez que j''aie , déjà sa fée pour rivale ? aide-moi donc , ma
chère Juliette, et publions qu''il a dit qu'*il ne voulait correspondre qu''avec Tune de nous deux; et tu auras bien soin, si quelqu'*un désire quelque chose , de toujours t'en rapporter à moi...
En entendant ce discours entremêlé de pleurs , Juliette consentit a tout , mais elle supplia de son côté Catherine de faire en sorte que le bel inconnu vînt à sa noce et fût témoin du bonheur c|ui était son ouvrage.
Lorsque cette singulière volonté du fils du chimiste se répandit dans le village , Jacques Bontemps , réfléchissant au changement de conduite de Catherine , commença à soupçonner quelque drôlerie , car telle fut son expression , et il se promit bien de découvrir le secret de cette aventure mystérieuse.
lA LAMPE EST VOLEE.
Un matin , Catherine revint à la chaumière qui conteaiait toute sa vie et tout son bonheur : elle aperçut Abel assis sur son banc , et aussitôt qu'acné vit celui qu''elle aimait, l'expression de tristesse qui assombrissait son visage fit place h Tanimation de la joie la plus pure. Abel
était triste , elle le vit sur-le-champ , et surle-champ elle devint triste , car elle ressemblait a ces nuages qui , dans le ciel , empruntent leurs couleurs au soleil.
— Qu''avez-vous ? lui dit-elle d*'un ton qui respirait une tendre compassion.
— Hélas! répondit-il, voila trois jours que je ne saurais vivre sans elle. Ah! ma chère Catherine, elle me rend la vie par un regard : loin d''elle ou sans elle, tout est froid, sans couleur, terne , mort ; rien ne me plaît : tout à riieure j''ai dit quelque chose de duraCaliban, et le pauvre homme a pleuré ! j''aurais voulu me mettre k ses genoux et lui demander pardon , mais quand il a vu ma douleur , il a prétendu qu"'il voudrait toujours être maltraité ainsi : j''ai pleuré à mon tour , et je me suis réfugié la , sur ce banc , pour penser a la jolie fée des Perles.
— Elle est donc bien jolie ?. . . dit Catherine,
oubliant en ce moment toutes les recommandations du village.
— Je le sais a peine , répondit Abel ; car, alors que je la vois , je crois avoir une vision céleste qui me présente une âme pure dégagée de toute forme humaine.
— Vous n'aimerez qu''elle au monde ?. . . demanda Catherine en tremblant.
— Oui , dit Abel , je n'aimerai qu'elle d'amour, mais je sens que je t'aime aussi !
Catherine resta pensive : ce mot , bien qu'il n'exprimât point le sentiment qu'elle demandait, lui causait pourtant une vive émotion.
Elle rompit de nouveau le silence pour supplier Abel de venir a la noce de Juliette. Abel s'y refusa long-temps ; mais Catherine mit une si P^racieuse insistance dans ses prières que le . fils du chimiste consentit enfin à descendre au village.
— Catherine, dit-il alors, c''està une condition : je rie t*'ai rien donné qui te rappelât Pamitié fraternelle que je t''ai vouée. Eh bien ! je veux qu^à cette fête , où chacun se parera de son naieux , tu sois la plus brillante. Viens donc ! ... Et , la prenant par la main , il la conduisit auprès de la pierre. Abel ayant rempli la formalité d^isage en frottant la lampe qu''il portait toujours sur lui , le joli génie , la tête couronnée de fleurs toujours fraîches , parut sur-le-champ : Abel lui demanda une parure superbe pour Catherine. Le génie cueillit un long brin d''herbe encore chargé de rosée , et mesura la taille svelte de la jeune fille, qui rougissait ; puis , il pronyt d'obéir aux ordres de son maître le plus promptement possible.
La pauvre Catherine s'en alla toute joyeuse annoncer cette nouvelle à Juliette.
— Il viendra , lui dit-elle ; sans doute , tous les regards tomberont sur lui , et moi seule
je pourrai presser sa main , moi seule je la connais , ah ! ce bonheur est beaucoup , c''est tout... oui , c''est tout ce que je demanderais au ciel !
A quelques jours de là, Catherine était prête à se coucher; soudain grand bruit sur la place, elle ouvre sa fenêtre et aperçoit un cavalier qui se dirige vers sa maison. Le cavalier approche , il s''arrête devant la porte de Catherine , qui descend ; alors , sans mot dire , Tinconnu lui remet un paquet sur lequel elle lut à la clarté de la lune , seul réverbère qui existât au village : A mademoiselle Catherine Qrandvani,
On pense bien que Catherine ne dormit guère l6rsqu''aprcs être revenue dans ^a modeste chambre elle eut défait le paquet et admiré une charmante parure, composée d'une robe de dessous en satin blanc et d'aune autre robe qui lui sembla être de la dentelle, mais
qui en réalité n'hélait qu''un très beau tulle brode : un ran^ de fausses perleg, qu''elle eut garde de ne pas croire véritables, serpentaient autour des crevés qui formaient la jjarniture, et le corsage de cette robe charmante était d\me élégance qui ravit Catherine. En eflfet, le haut des manches était garni de glands de perles qui jouaient autour des bras, et une guirlande de petites perles était brodée sur le buse et autour de la taille.
Un peigne en or garni de perles , des souliers de satin noir, desgants blancsglacés et très fins complétaient cette parure; enfin Catherine trouva au fond du carton un collier délicieux et des boucles d''oreilles formés de gros grains de jais magnifique-Cette toilette, où rienn'était oublié, avait évidemment été choisie par la main d^me femme : caries fées sont des femmes. La fée,sansdoute,a\aitpenséqu''iln''y avait quVlle dont la peau fût d\me blancheur assez parfaite
pour que les perles ne raltérassent point. Le collier noir e'tait-il une épigramme a sa rivale, ou une attention délicate? la question est difficile a décider : quoi qu''il en soit , le collier fut la seule chose que Catherine osât essayer : elle dégagea son joli col, mit le collier noir, et sauta de joie, frappa dans ses mains en voyant combien sa peau d''albâtre paraissait mille fois plus blanche par Fopposition de ce bijou.
Elle s''en fut a sa croisée, regarda dans les airs du côté de la colline , et la son cœur adressa mille tendresses d''amour a son idole chérie ; les zéphirs se chargèrent sans doute de porter ses adorations à leur adresse.
— On a beau dire, ajouta- 1- elle en revenant a sa glace, une fille a un tout autre air avec des bijoux! cela donne une tournure... Et la naïve enfant, transportée d^m orgueil bien pardonnable ( car il n''était point uni a de perfides desseins) et pensant a Teffet qu^elIc produirait
à la noce de Juliette , courut éveiller Françoise, et une seconde fois elle admira devant un miroir le bon goût de sa parure, dont elle jouit doublement en voyant Tëtonnement de la servante.
— Ah! s''ëcria-t-elle quand elle fut couchée, celui qui me donne une telle parure doit m'aimer...
Le jour tant désiré du mariage d'Antoine et de Juliette arriva. Il faudrait le génie qui a dirigé les pinceaux de.Pécole hollandaise pour donner une idée du tableau que présenta la place de Péglise.
Sous les ormeaux touffus on avait semé du sable fin et formé une place carrée ; à Tune des extrémités , quelques tonneaux vides, recouverts par des planches , servaient de piédestal aux deux ménétriers du village, donties violons étaient garnis de'i'ubans de toutes les couleurs. Autour de cet orchestre bien simple,
une foule de jeunes gens et de jeunes filles, tous endimanchés, et respirant cette gaîle franche des gens qui ne sont point blasés sur le plaishj, riaient, dansaient et folâtraient. 11 régnait au milieu de ce bruit et de celte confusion un air d''entraînement et de bonheur qui inspirait Fenvie de s'y mêler.
Autour de la place il y avait des tables' toutes dressées où les vieillards, en habit de gala, parlaient, raisonnaient et déraisonnaient en se servant a boire ou en jouant aux cartes. Quelques-uns cependant restaient debout, les mains croisées derrière le dos , et contemplaient les ébats de la jeunesse en se souvenant de leurs jeunes années et faisant des réflexions demi-tristes , demi-plaisantes sur la vieillesse. Ces visages hâlés et ridés par le travail souriaient tous , et ces voix cassées répétaient encore les joyeux chants de la jeunesse.
Le couple fortuné n'hélait pas encore arrivé,
— Tact Catherine manquait aussi. Catherine, après la messe, s'était habillée furtivement, et furtivement avaitëtë chercher son cher AbeU Aussi,, après la danse, on regardait du côté de la rue, et une inquiétude grave se manifestait, sur les visages des gens de la noce privés des souverains de la fête : une curiosité encore plus forte agitait les esprits, car on n''avait pas oublié que Juliette s''était vantée de voir à sa noce son beau bienfaiteur, le fils du chimiste.
— Viendra-t-il avec sa lampe? demandait une jeune paysanne.
— On dit qu*'il est beau comme un ange du ciel, disait une autre.
— Savez-vous , disait un fermier dans un coin à Pun de ses confrères, que le gros Mar thurin n''est pas sur de renouveler son bail pour la belle ferme de madame la duchesse de Sommerset , cette dame anglaise si riche , et que c''est une bonne chose a faire que d'en
offrir douze mille francs ? si cette lampe dont on parle tant avait le pouvoir de signer des baux, ce serait encore mieux.
— Est-ce que tu crois ces bêtises la? répondit le fermier...
A ce moment , des petits enfans parurent danslagrande rue du village, et ils accoururent avec un air d''étonnement qui donnait lieu de croire qu''il arrivait quelque chose d''extraordinaire : ils retournaient la tête mainte et mainte fois, s''arrêtaient, regardaient, et puis accouraient en silence et comme stupéfaits. Bientôt Ton vit arriver sur la place Catherine dans sa brillante toilette , donnant le bras à Antoine , et le fils du cliimiste conduisant la jolie Juliette ; le père d*'Antoine suivait respectueusement Abel, car un homme qui jette vingt mille francs a une jeune fille qu''il voit pour la première fois et dont il n''attend rien n''était pas à dédaigner. A Taspect de ce qua-
drille le silence régna et Ton accourut en haie sur son passage : il semblait queronn'*eùt pas assez d''yeux pour contemplerAbel, dont la mise singulière et la beauté frappaient d''étonnement tous les paysans. La lampe surtout, cette lampe qu''il portait en sautoir comme la chose la plus précieuse qu''il eût au monde, puisqu''elle venait de la fée des Perles , la lampe semblait un soleil dont tout le monde voulait avoir un rayon. Ce ne fut que long-temps après que celte première fureur de curiosité eut été . assouvie qu''un long murmure se fit entendre quand on vit Catherine aussi belle, aussi resplendissante.
. Le percepteur se trouvait à côté de Jacques Bontemps, qui, à Taspect de Catherine habillée aussi somptueusement, avait froncé le sourcil et remué la tète d''une manière singulière ; le percepteur dit a Tun de ses partisans , assez, haut pour que le cuisassier rentcndît :
— Voilà ce que c'est que de connaître des enchanteurs! ils donnent de belles robes; voyez mademoiselle Catherine , elle a joliment frotte la lampe, puisque Ton dit qu''il faut la frotter pour avoir ce qu''on veut...
Le ton ironique de ces paroles enflamma le maréchal-des-logis , qui , se tournant vers le pauvre percepteur, le regarda de manière a le faire taire sur-le-champ.
— Sac a chiffres! s''écria-t-il, par mon bancal (c''ést le nom que les cuisassiers donnent a leur sabre), il ne tient à rien que je ne te.. .. Si jamais j'entends une syllabe de médisance sur Catherine , je coupe les oreilles de Forateur ! c'est entendu... marchez au pas, et garre la bombe!....
Jacques Bontemps aimait Catherine,- il l'aimait profondément , quoique ses manières brusques semblassent incompatibles avec un sentiment aussi délicat que l'amour. Il serait
mort pour Catherine avec le niéme sang-froid que s''il eut obéi à son capitaine.
Abel se tint debout contre les tonneaux , c''est assez dire que Catherine n''eut pas d''autre place ; Jacques Bontemps vint trouver la fille du majre ; il la regarda avec un air d"'intërét et de douleur, et lui dit a Toreille de manière que personne ne put entendre :
— Catherine, je t''aime du, plus profond de mon cœur, et quand tu serais éprise d\m autre jene t''én chérirais pas moins; mais, mon enfant, la vanité te perdra , ces beaux habits te trahissent , et tout le monde en jase : tu peux être plus belle pour les autres, mais pour ceux qui t''aiment, sous quelque forme qu''on te voie, tu seras toujours la même.... qui t'a donné cette parure?
— La lampe, dit-elle en rougissant.
— La lampe 1 ...... . répéta le cuirassier en
hochant la tôte : ah ! Catherine , Catherine , je m''en assurerai ! . . .
La jolie fille n''entendit pas ces derniers mots. En effet , la présence d^bel , qui ne parlait qu''a elle et lui gardait sa place , avait rendu la pauvre Catherine presqu''ivre de bonheur : elle était gaie, vive, animée, et sa folie amoureuse semblait se répandre sur toute l'assemblée.
Catherine venait a chaque instant recueillir les paroles d''Abel , interroger son àme , épier ses regards , jouer avec la lampe qu''un cordon de soie passé autour de son col laissait pendre sur son cœur; et Abel, de son côté, avec la naïveté qui le distinguait , passait ses doigts dans la chevelure de Catherine, lui pressait la main devant tout le monde, et tout le monde enviait le bonheur de Catherine, et personne, pas même Grandvani, n*'osait parler a ce beau jeune homme.
— Tu es bien jolie aujourd'hui, Catherine, lui disait Abel, et Catherine de danser en souriant à chacun et de dire a Juliette : — Je suis la plus heureuse qui soit en ce moment sur la terre : il m''aimera...
Jamais il n''y eut pour Catherine une plus heureuse journée , une époque de sa vie plus belle. Les incidens les plus simples de cette fête se gravèrent dans sa mémoire en traits ineffaçables.
Pendant qu''elle dansait avec tant d^abandon et de charme , son collier noir se détacha et tomba aux pieds d''Abel. Il le ramassa , le tint long-temps entre ses mains, le froissa, s'en amusa. Catherine, après la contredanse, s'aperçut de Fabsence de son collier, elle le chercha; Abel, le cachant aussitôt dans son sein, la laissa quelques momens en proie à son inquiétude.
— Mon collier! ... dit-elle, et tout le monde
de chercher : — Je n'y attache de prix , ditelle à Abel , que parce qu'ail vient de vous ! . . . /Vbel le tira de son sein , baisa le collier et le passa lui-même au col de Cajtherine, qui furtivement embrassa le collier à la même place. Le collier dès ce jour fut un trésor pour elle.
Après chaque contredanse , elle accourait vers Abel avec la joie, la légèreté , le bonheur d''un jeune faon qui retourne à sa mère après avoir été jouer un moment sur Pherbe fraîche: regarder cet amant chéri pendant qu''ele dansait, désirer la fin de la figure pour se trouver à ses côtés et lui presser la main , tels furent les délicieux riens qui animèrent cette soirée. Il faut avoir aimé, il faut avoir senti son cœur brisé par le dernier coup de Theure du rendez-vous lorsqu''on vous a dit : — A telle heure je vous attendrai... pour apprécier la joie de Catherine.
'Catherine, en qui le bonheur exaltait tous
— soles sentimens tendres , accourait quelquefois par compassion à côte de Jacques Bontemps , le lutinait , plaisantait avec lui ; et le pauvre cuirassier était satisfait de ce bonheur de re- Jlet , tant Catherine mettait de grâce et de coquetterie a le lui prodiguer. Enfin elle parut si charmante, que toutes les jeunes filles et les jeunes gens , les femmes et les vieillards , tout le village enfin Fadmirait et lui portait non pas envie , mais ce sentiment qui se trouve entre Tadmiration et la jalousie. Cette fête fut son triomphe , le plus beau jour de sa vie , et toute cette clarté céleste venait de la présence de celui qu''elle aimait ; elle s''était étourdie sur Pavenir et jouissait du présent qu'elle embrassait ayec ardeur.
Au milieu de la fête, on apporta au maréchal-des-logis un paquet timbré du cachet du ministère des finances. Catherine était auprès de Jacques lorsque^ celui qui allait chercher
les lettres, apporta cette importante dépcclie.
— Ah ! dit Catherine en saisissant la lettre, vous nous parlez toujours de votre correspondance avec les ministres : moi je veux savoir comment ils parlent, ou du moins comment ils écrivent; donnez-moi cela , M, Jacques.
— Non, Catherine, non, répliqua le cuirassier qui , voyant le percepteur accourir, craignit que ce papier n''annonçàt la nomination de son rival.
— Lorsqu''on aime quelqu\m, répondit Catherine, on n''a rien de caché pour lui... Et la petite mutine s''enfuit à côté d''Abel en tenant le paquet et faisant mine de le décacheter.
— Eh bien, jurez-moi de mVpouser si cette lettre contient ma nomination, ou si Ton m'y donne Fespoir d''étre nommé.
— L''épouser ! . . . répéta Catherine en regardant tour à tour le cuirassier, la lettre et Abel ; tout le monde faisait cercle et attendait
avec impatience : Jacques n''était pas tranquille, car on allait découvrir la vérité quant a son prétendu crédit, et Catherine tenait son sort entre ses mains.
Catherine, regardant la lampe, jugea qu''elle ne s''engageait pas a grand*'chose ; car, disaitelle : — Le génie ayant tout pouvoir, me dégagera de ma promesse, si Abel vient à m''aimer... Elle promit devant tout le village d'épouser le cuirassier, si la lettre lui donnait Tespoir d'être percepteur, et le père Grandvani engagea sa parole avec celle de sa fille.
Le cuirassier changea de couleur lorsqu'ilvit Fenveloppe tomber en morceaux et le silence régner. Abel regardait cette scène avec curiosité sansyriencomprendre. Pendant toutecette fête même, il avait eu cette insouciance que donne la mélancolie, et, ne pensant qu'à sa fée, il jouissait peu d\m bonheur qui était son ouvrage.
Al peine Catherine eut-elle lu des yeux les premières lignes, qu'acné plia la lettre et la remit à Jacques Bontemps, qui crut, avec tout le village, que Catherine devenait sa femme : le percepteur frémit, mais il eut sujet d'être joyeux, car le visage de Bontemps n*'annonça pas le plaisir. En effet, voici ce que contenait la lettre :
« Monsieur ,
« Son Excellence a été' indignée de la ma- « nière dont vous avez réclamé sa protection, <( et le souvenir de Fobligation que Monsei- « gneur vous a eue vous a seul préservé des « effets de sa colère. Calomnier, quand on a été « soldat, est un mauvais moyen d''arriver à « son but : Temployé que vous cherchez à u évincer est un honnête homme et a toujours « bien rempli ses devoirs : il n'a pas encore
c( acquis le temps de service nécessaire pour « être mis à la retraite, et le style de votre « placet n*'a pas engagé son Excellence a vous (( chercher un autre emploi , etc. »
, Jacques Bontemps, attéré, admira la délicatesse de Catherine; mais quand Grandvani vintlui demander quelles nouvelles il recevait, il n''eut d''autre ressource que de rappeler toute son audace : il lui répondit qu''il serait nommé a la place de percepteur, et que son Excellence venait de la lui promettre aussitôt qu''on aurait trouvé une autre place pour le percepteur actuel.
— Eh bien! qu''a cela ne tienne, M. Bontemps, réplicjua le percepteur : le receveur de
L vient de mourir, qu''on me donne cette
recette particulière, et je vous cède ma perception avec plaisir..
— On verra!., répondit Bontemps avec
[''air d''un ministre en faveur, on yçrra... dans quelque temps.
Le cuirassier, pensif, contemplait Abel et Catherine, et il frémissait de rage : tout à coup, en voyant le ruban qui tenait la lampe merveilleuse, il conçut Tide'e de s''enrendre le maître. — Si cette lampe, se dit-il, a donné vingt mille francs, des robes, des bijoux, si elle est aussi puissante qu'on le dit, le génie que j''aurai a mes ordres me fera avoir la place.
Alors, c|uand la fête fut sur le point de finir, que la nuit fut venue et qu"* Abel parla de s'en aller, Jacques Bontemps se glissa derrière les tonneaux, se munit d'aune paire de ciseaux, coupa le ruban, se saisit du précieux talisman , et avant qu''Abel s''en fût aperçu, le cuirassier était déjà loin, possesseur de ce bijou miraculeux et en proie a la joie la plus vive.
Juliette et Catherine reconduisirent Abel jusqu'^a sa chaumière : Caliban Tattendait avec
une vive impatience. En se se'parant des deux jeunes filles, il les embrassa avec une candeur toute virginale, et Catherine, retirée dans sa modeste chambre, se jeta à genoux, éleva au ciel une fervente prière pour le remercier du bonheur de cette journée : le baiser d'Abel , tout chaste qu''il était , lui brûlait encore les lèvres.
A.BEI DANS l'empire DES FÉES.
Le rusé cuirassier ne se possédait pas de joie de tenir la lampe en sa possession ; il mit dans sa confidence un de ses anciens camarades, et pendant la moitié de la nuit ils furent avec le talisman comme le savetier de La Fontaine avec ses cent, ccus ; ils ne savaient oii cacRer
leur trésor. Le cuirassier, ignorant les formalités qu''il fallait remplir pour faire paraître le génie de la Lampe, avait beau frotter et appeler, rien ne venait. Us furent forcés cfattendre le jour, et Jacques Bonlemps se promit d*'apprendre de Catherine la manière dont on se servait de ce talisman.
Le soldat fut donc voir Catherine, et, après mille détours, il arriva à lui demander des renseignemens sur le fils du chimiste, et feignant de se refuser a croire a la puissance de la lampe, il fit détailler à Catherine tout ce que Ton faisait pour évoquer le génie. Alors, a la nuit tombante, le maréchal-des-logis se rendit à la colline avec son camarade, et après avoir cherché et trouvé la pierre, ils firent comparaître le petit génie, qui leur chanta son hymne d''obéissance.
Le cuirassier et le hussard restèrent la bouche béante et en admiration devant le groupe
qui s''offrait a leurs reg^ards : la beauté de la jolie fille qui les regîardait avec surprise, tout en s'inclinant devant la lampe, leur fil oublier ■ ce qu*'ils voulaient.
— Je donnerais encore bien cet outil-là, dit le hussard en montrant la lampe, pour embrasser ce petit génie.
— Que voulez-vous ? répéta la jolie voix douce.
— Je veux, reprit le cuirassier,' que vous obteniez sur-le-champ pour JacquesBontemps, ancien maréchal-des-logis des cuirassiers de la garde, la place de percepteur de la commune de V..., et, s''il est possible, la place de receveur de L... pour celui qui est le percepteur actuel , car il ne faut blesser les intérêts de personne .
Le nègre et le génie s''entreregardèrent : TAfricain .disparut , et revint promptement écrire sous la dictée de Jacques ce qu''il vou-
lait. Quand cela fut fait , le génie s'écria en agitant son écharpe dCor :
— Avant que vos yeux aient goûté trois fois le sommeil , que vous ayez respiré six mille fois , que vous ayez vu trois aurores et trois rosées du soir, vous aurez été satisfait. Je vais courir sm^ les airs, traverser les cieux, et mon maître sera content....
Une flamme bleuâtre s''échappa de dessous leur trône , et ils disparurent en laissant les deux soldats en proie a la plus étrange surprise.
— Jacques , dit le hussard , ce n''est pas bien de n''avoir pensé qu''à toi : ne pouvais-tu pas demander quelque chose pour moi? ]'épouserais la sœur d*" Antoine si j''avais du bien. La ferme de madame la duchesse de Sommerset est à louer : demande un bail pour moi ? le gros Thomas veut en donner quinze mille francs , tâche rpic la duchesse me la cède a
douze mille francs , j ''épouserai la sœur d'Antoine , et je deviendrai riche.
Jacques frotta la lampe, appela le génie, qui reparut avec la même soumission.
— Va trouver, lui dit le cuirassier, la duchesse de Sommerset ! qxfelle loue sa ferme a Jean Leblanc , ancien hussard de la garde , moyennant douze mille francs , et qu''on apporte le bail a signer au plutôt , avec cinquante bouteilles de vin de Champagne que nous boirons en Thonneur de la duchesse , la plus jolie femme du monde ! mais je veux, de plus, que le procès qui tient tant aux côtes du maire de la commune soit terminé. Allez...
— Avant que vous ayez acheté ce qu'il faut pour exploiter la ferme des Granges^ vous aurez un bon bail bien signé. . . et il disparut.
— Cest un vrai miracle ! . . . s'écria le cuirassier, pourvu que ce ne soit pas une couleur que l'on nous donne...
l(s essayèrent de lever la pierre, et firent de vains efforts pour découvrir, a la clarté de la lune, les ressorts qui dirigeaient ce phénomène de la terre ; ils ne purent y réussir, et ils s''en allèrent en faisant mille projets : le cuirassier, pour le temps où il serait percepteur et époux de Catherine; le hussard , pour celui oii il serait fermier et mari de Suzette.
Ils s''en allèrent en chantant de joie ; le nouveau percepteur envoyait déjà ses avertissemens, et le fermier comptait ses vaches et ses moutons.
Pendant qu'ails bâtissaient leurs châteaux en Espag^ne , Abel était plongé dans le plus grand chagrin . il avait perdu sa chère lampe , il la cherchait partout et ne la trouvait point. Aidé de Caliban, il partit pour le village , persuadé qu'ails la trouveraient sur la route , si elle était tombée, et ils comptaient (les bonnes âmes!...)
que si on la leur avait prise, on la leur rendrait. Jamais les plaintes d\in amant qui a perdu sa maîtresse n'approcheront de la douleur qui éclatait dans les regrets d''Abel.
A moitié chemin , ils rencontrèrent la jolie Catherine qui fredonnait une chanson d''amour : — Qu'as-tu , mon Abel , dit-elle avec crainte en Parrètant et en lui prenant la main; tu es triste! oh! dis-moi ce qui te fait souffrir : les larmes que Ton verse à deux ont nloins d'amertume, et je sens que je serais heureuse si tu répandais ta peine dans mon cœur.
— Catherine, dit-il, j'ai perdu ma lampe. . .
A ce mot , la fille du maire l'arrêta , elle resta tout interdite : et l'on ne peut comparer l'ëtat de son âme qu'à une chambre noire dans laquelle s'introduit un rayon de soleil. En effet , les interrogations curieuses de Jacques lui revinrent à l'esprit comme un trait de lumière.
— Abei , dit-elle , c'*est moi qui suis cause de ta peine, car c"'est à ma prière que tu es descendu dans le vallon : c''est à moi de tout faire pour te rendre ta lampe que Ton t'a dérobée... Attends-moi , espère , et dans peu tu vas me revoir...
Elle sauta a travers les ronces et les épines en prenant le chemin le plus court et le plus difficile : elle se sentait miUe fois plus agile en courant pour son cher Abel. Caliban la regardait , craignant a chaque instant de la voir tomber ; mais Tamour la soutemait.
Elle traverse la prairie , arrive au village , court chez Bontemps , ouvre la porte avec violence et trouve le cuirassier et son camarade en contemplation devant la lampe. x\.vant que Jacques ait fait un mouvement, elle a saisi le trésor de son cher Abel, et lançant un regard foudroyant a Jacques :
— Comment, lui dit-elle, avez-vous pu priver
le bienfaiteur de Juliette de son talisman? il en serait mort, le pauvre enfant ! . , .
Jacques et Jean sont stupéfaits , Catherine s''échappe et court avec encore plus d''ardeur vers la colline : les gens du village qui la virent ainsi voler avec la lampe crurent que le talisman magique la faisait marcher sur les airs, et Ton vint dire à Grand vani que sa fille emportée par la lampe allait on ne savait où...
Elle arrive haletante, et du bas de la colline elle crie a \bel : — Abel , la voila ! . . . . sois tranquille Elle gravit la montagne cl arrive enfin auprès de lui.
— Abel, dit-elle tout émue, ah! Catherine a vécu , si Catherine une fois a pu te causer un moment de plaisir. . .
— Du plaisir ! reprit Abel, ah ! je te dois la plus grande joie de ma vie...
— Que je meure donc ! répondit-elle en
confondant son âme dans celle d^Abel par un regard ; que je meure ! . . .
— NVst-ce pas un présent de ma fée ? disait Abel en baisant sa lampe. . .
Ce mot frappa au cœur la pauvre Catherine, qui resta pendant un moment immobile et silencieuse.
— Abel, dit-elle enfin, permets à ta petite
Catherine de te demander une chose
mais, reprit-elle après s''étre arrêtée et Favoir regardé avec douleur, je voudrais que tu me promisses de faire ce que je désire sans que tu connusses encore ce dont il s''agit.
— Je le prompts , dit-il.
— Eh bien! continua la jolie paysanne, je voudrais voir ta fée sans en être vue... Je veux savoir si elle est si jolie, si jolie, que rien au monde ne puisse Teffacer
— Je tâcherai, dit Abel, et quelque nuit tu essaieras à to cacher dans le laboratoire.
— Elle faime donc bien cette fée?... demanda Catherine.
— Je me contente de Paimer, répondit Abel , et je n'ose espérer qu'elle ait de Tamour pour moi...
— Tu seras donc heureux , continua Catherine , en chérissant un être surnaturel qui ne t'aimera pas?
Abel se tut : ce silence fit renaître un peu d'espoir dans l'àme de la petite paysanne, qui, après avoir contemplé son bien-aimé, s'en retourna lentement chez elle. Elle s'assit à côté de son père et lui raconta le vol de la lampe, puis elle rêva, soupira; mille fois dans la journée elle sentait les larmes lui venir aux yeux ; elle regardait fixement la muraille, et croyait toujours voir Abel.
A quelques jours de là , un courrier traversa rapidement le village, s'arrêta à la porte de Jacques Bontemps, lui remit un paquet
LA FÉE. II. -î
scellé du sceau du ministère des finances, et le cuirassier, en Touvrant, trouva sa nomination a la place de percepteur, celle du percepteur a la place de receveur; une ordonnance du roi qui terminait le procès , et une promesse de bail signée de la duchesse de Sommerset, telle que Jacques Bontemps Pavait souhaitée; enfin, par une lettre, un notaire indiquait que Ton attendrait, a un jour nommé, Jean Leblanc pour passer Pacte.
— Et les bouteilles de vin de Champagne?. . . demanda Jacques.
— Il y a long-temps qu''elles sont dans votre cave ! répondit le messager, qui remonta à cheval et disparut au grand galop. . .
Le cuirassier, tout ébahi, descendit pour-
■ tant dans sa cave, et trouva effectivement les
bouteilles couchées avec soin sur des lattes ,
et si bien arrangées qu'ail ne put douter que
cela nVit été fait récemment. Tout triom-
phant , il apparut bientôt chez Grandvâfni , suivi du percepteur et de Jean Leblanc : il remit au maire Tordonnance du roi, et réclama la main de Catherine.
A cette demande , la pauvre enfant pâlit, rougit, trembla, et ne trouva pour le moment d''autre expédient que de demander un délai de quelques jours , qui lui fut accordé.
Laissons Jean Leblanc et Jacques Bontemps regretter de n''avoir pas exigé du génie de la lampe cent mille livres de rente ; laissons tous les villageois frappés d^étonnement et d*'admiration , regretter que le curé absent ne pût leur dire enfin, si Ton ne commettait pas de péché en croyant à la toute -puissance des fées ; laissons même pour un instant Catherine tout intéressante qu''elle soit, laissonsla pleurer et se désoler seule au milieu du
transport geHeral , et revenons au fils du chimiste et a la charmante fée des Perles.
Depuis quelques jours, Abel avait été privé des merveilleuses apparitions de celle qu*'il adorait. Sa mélancolie commençait à devenir extrême , et CaHban s^inquiétait déjà en voyant pâlir les joues de son jeune maître , dont les discours et les actions lui semblaient parfois dénoter la folie.
— Je ne puis vivre sans elle , disait Abel au vieux serviteur : tout m''est insupportable. J''ai lu que la vie est un banquet, eh bien! je ne désire k ce banquet qu\m seul mets auquel je ne puis atteindre, et tout le reste me répugne
Une nuit, il dormait profondément : il se sentit dans son sommeil entraîner rapidement; il lui semblait qu'il avait des ailes et qu'il volait; il mettait ses mains au-devant de lui, se croyant toujoui-s près de tomber; il se ré-
veilla enfin aU milieu de ces pcniWes sensations... Il se vit alors à côté de îa charmante fée, dans un char aérien; elle le regardait dormir, et à son réveil son regard encore troublé par le sommeil rencontra les yeux pétillans de la fée des Perles; des chevaux infatigables emportaient le char qui volait comme un nuage poussé par la tempête.
Abel était presque dans les bras de la fée , dont il pouvait même savourer le souffle ; et que devint- il quand la pensée lui vint qu'il avait dû reposer sa tête sur le sein de cette divine créature.
Elle le regardait encore sans mot dire, et ses yeux semblaient envoyer une flamme humide dont Abel s''enivrait avec délices.
— Ou suis-je?... dit-il enfin.
— Près de votre fée... répondit-elle d\me voix émue qui augmenta encore le trouble dVVbel.
■ — Oïl allons-nous?...
— Dans Tempire des fées : n''avez-voiis pas désiré d''élre témoin des scènes magiques auxquelles assistent les génies, les enchanteurs et les fées?... Mon char vous entraîne à l'une de leurs assemblées les plus brillantes ! . . .
— Quoi! s''écria-t il , je les verrai face a face?...
^ — Oui , répondit la fée , mais a une condition; écoutez : lorsque je vous le dirai, vous fermerez les yeux; car vous risqueriez de perdre la vue, si dans certains momens la lumière vous frappait...
Abel promit ce que la fée lui demandait par un simple signe de tète ; car il était plongé dans une ineffable admiration en contemplant la rare beauté de la fée des Perles. Elle était -vétue avec une somptuosité élégante qui Tembellissait encore , sans que tout cet éclat nuisît
à la douceur qui était peinte sur sa figure avec Tamour et la bonté.
Sa tétc était couronnée de fleurs et de fruits artistement posés , les boucles noires de ses cheveux encadraient son front et venaient se. jouer auprès de ses yeux , de manière à ajouter encore à la finesse de son regard et à doubler Péclat de sa peau satinée et doucement
colorée Elle se taisait; mais les regards
qu'elle levait sur Abel et qu'elle abaissait aussitôt semblaient dire au jeune homme de parler a son tour, et que chaque mot qui sw'tirait de sa bouche serait accueilli avec ravissement. Leurs pensées pendant ce cliarmant silence voyagèrent sans doute dans la même région , car leurs mains se joignirent , se pressèrent in volontairement, et Abel s'écria avec sa naïveté gracieuse :
— Je souffre ! mon cœur est comme
ffonflé !
— Auriez - vous quelque peine l' . . . dit la fëe.
— Non, dit-il, je crois que c''est, au contraire, trop de bonheur...
La fée rougit et de'tourna les yeux sans répondre , et ce moment ne sortit jamais de la mémoire d''Abel. Il se sentit alors assez de hardiesse pour parler de son amour; mais une invincible, crainte , une pudeur insurmontable lui glaça les sens et retint sa langue captive.
Tout le temps que dura ce voyage , leurs yeux seuls parlèrent , et souvent un sourire charmant vint errer sur leurs lèvres , et leur fit comprendre qu'ils s''entendai€nt. Connaît-on rien de plus délicieux que ce langage de Tàme ? cette puissance sympathique qui , sans le secours incomplet de la parole humaine, nous fait deviner ce que pense, ce que souhaite , ce que désire Pobjet que nous ai-
mons ? Dans cette région pure de la pensée , dégagée des grossières sensations du corps , règne un charme subtil que nulle parole humaine ne peut rendre , puisque nulle parole humaine ne peut donner Fidée d'un mystère qui ne peut être que senti. Il semble qu'en ces momens trop rares , une flamme légère aille d'un cœur à l'autre y porter successivement le jour de la pensée et une fraîcheur, un délice indicibles.
Abel et la fée des Perles goûtèrent donc cette volupté sur-humaine , et ces deux merveilles de nature ayant des âmes dignes de la perfection de leurs corps, s'entendirent parfaitement et si bien , qu'à la fin du voyage les yeux d'Abel devenant de plus en plus expressifs , la charmante fée fit avec son éventail un petit geste plein de délicatesse et de grâce , pour l'engagpr a baisser ses belles paupières
aux longs cils , et elle lui dit : — Silence , Abel!...
A cette phrase , , la seule qui eut été prononcée depuis une heure , ils se regardèrent et se mirent à rire.
— Ah! dit Abel, je ne connais rien de plus délicieux qu''un amour qui naît et grandit au milieu de la recherche , du luxe et de Pélégance! Vous voir toujoui-s parée, respirant les plus doux parfi.ims , entourée du prestige de votre puissance! ah! c''en est trop!... si je ne suis cjue votre protégé, je veux mourir!
— Vous, mourir?... ah! vivez, Abel! vivez
jiour moi !.....
A ce moment, elle posa sa main sur les yeux d''Abel, et Abel entendit un bruit confus, une multitude de cris et de voix; mais au bout d''un (juart-dlieure , ils s''arrétèrent : la fée lui recommanda de bien fermer les yeux ;
et, le prenant par 1î\ main, elle le guida à travers des galeries et des escaliers. Enfin , ils parvinrent a un lieu oii la petite fëe fit asseoir Abel, et lui permit d'^ouvrir les yeux en ne regardant qu''elle. •
— Et quand les cieux seraient ouverts, dit-il , je ne pouri'ais voir que vous ! ...
Comme il achevait, une musique enivrante commença , et la fée , abaissant de sa jolie main un parlneau qui se trouvait devant eux, Abel resta muet de surprise devant le magique tableau qui s''offrait a ses regards.
Un vaste cirque décoré de colonnes d''or et de guirlandes, de rosaces, de filets, de plinthes, d"'ornemens en or, contenait une foule innombrable de génies et d''enchanteurs ; le cirque en était noir : d''élage en étage, Abel aperçut une foule de fées plus jolies les unes que les autres; elles lui apparurent environnées d^m nuage de lumière; car, entre chaque rangée
de fées , brillait un lustre de diamans chargé de bougies qui répandaient un éclat merveilleux. Leurs toilettes rivalisaient de richesse et d''élégance ; elles riaient , causaient et badinaient avec des enchanteurs et des génies qui se trouvaient placés derrière elles. Un immense soleil brillant et orné de cristaux répandait dans ce palais superbe un fleuve de lumière.
Le plus profond silence régnait et tous écoutaient avec attention une musique ravissante : Abel se crut dans les cieux, il crut entendre les magiques accords des anges; il était profondément ému et ne pouvait que serrer la main de sa petite fée, qui jouissait de son étonnement avec un plaisir indicible.
— Cachez- vous bien dans cet angle, lui dit-elle, car si les fées mes compagnes s''aperçoivciit de la présence d''un mortel à mes
côtés, je suis perdue! j''ai dëja eu de la
peine à vous faire passer, quoique vous soyez vêtu comme un génie...
En effet, Abel portait un costume absolument semblable aux plus beaux vétemens qu'il voyait aux génies. Il se retourna, se regarda dans une glace, admira cet enchantement en se voyant lui-même; peut-être même éprouva-t-il un mouvement de coquetterie, en s''apercevant qu''il était plus beau que la plupart des génies qu''il voyait.
Tout à coup la musique cessa, et un coup de baguette du génie qui présidait a la musique , fit enlever subitement une décoration magique qui attirait Pattention d'^Abel, et un spectacle encore bien plus surprenant vint le plonger dans un océan de jouissances nouvelles.
Un palais orné d*'une profusion de colonnes de marbre et de porphyre, avec des galeries à perte de vue et des ornemens d''une somp-
tuositë met-veilleuse, vint s''ôffrir a ses regards comme par enchantement : une foule brillahle de fées et de génies habillés magnifiquement et dont quelques-uns lui retraçaient le génie de la lampe, entonnèrent un chant de joie, qui lui étourdit un peu les oreilles ; mais la jolie fée des Perles lui dit qu''il fallait être un génie pour sentir toute Fharmonie de ces accords, et que ce ehant ne convenait qu''a la troupe immortelle des enchanteurs, que les hommes n'y comprenaient rien.
— Attendez un peu, continua-t-èlle, et vous allez voir les génies en proie a une espèce de frénésie qui leur fera élever leurs mains et les frapper avec rage les unes contre les autres ; car ici , il se passe des choses qui vont bien vous surprendre.
En effet, au bout d''un quart-d''heure, il y eut un fracas tel qu''Abel fut obligé de se boucher les Oreilles ; cependant nombre de mer-
veilles se succédaient pour* rëtonner ; un palais fut remplace par une foret, des champs et des chaumières; la chaumière par un jardin, le jardin par un cachot; le cachot par des lieux qui le ravirent d'admiration.
Il n'avait pas assez d'yeux ni d'oreilles pour entendre les chants et la musique , et pour voir les danses des plus jolies fèes.Ges tableaux magiques étaient entremêles des remarques piquantes et spirituelles de la fée des Perles qui par intervalles lui expliquait les usages de Tempire des fées.
— Les génies que vous voyez ici rassemblés, lui disait-elle, ont de singulières manies : on peut leur toucher la main, les doigts, le bras , Tépaule, tout le corps enfin, excepté la joue... aussitôt que la joue d'un génie est seulement effleurée par un autre génie, on ne peut la laver qu'avec du sang; c'est là une des bizarreries auxquellesse sont soumis les enchanteurs. Ensuite
ils ont ce qu''ils nomment leur patriotisme , qui consiste a se louanger eux-mêmes sur leur courage et sur leur gloire ; ce serait un attentat , que de reconnaître le courage des autres nations de génies. Ce n*'est pas tout ; voyez-vous certains enchanteurs qui portent un ruban rouge à leur vêtement? eh bien, ce ruban-là est une de leurs passions j Suspendez une friandise dans une salle, et amenez des dogues , ils se fatigueront à sauter pour en avoir quelques morceaux; il en est ainsi des génies pour le ruban : ils se fatiguent et se consument en efforts pour en avoir quelque morceau, et une fois qu'ails Pont, ce n''est plus rien pour eux. Enfin vous voyez des génies en linge bien blanc, avec des habits propres et des bijoux recherchés, hélas ! voila ce qui leur plait le plus ! . .. . Vous, Abel, avec votre âme sensible, noble et fière, malgré le cortège de vertus et de grâces qui vous accompagne, avec votre belle figiure,
si vous n'héliez pas mis avec recherche comme vous l'êtes en ce moment, le dernier des enchanteurs aurait sur vous la préférence. Entre autres usages, ils ont des génies qui leur apprennent l'art de se]tuer les uns les autres élégamment et conformément à cer- .taines règles. Ensuite, si parmi les génies il y en a de vraiment supérieurs, tant qu'ils vivent on n'y prend pas garde; aussitôt qu'ils ne sont plus, on les célèbre. En général, les génies ici mettent de la grandeur dans les petites choses et de la petitesse dans les grandes : il faut dépenser dix fois plus pour se promener que pourmanger; il y ades animaux même qui coûtent à entretenir plus que les hommes. Enfin la religion des génies consiste a *se mettre a genoux, lire dans un livre, écouter les hymnes; mais faire du bien, sauver les malheureux, dépouiller le moi et s'oublier un peu, ahî il n'y a que de bons génies bien rares qui allient
Pun et l'autre, c'est-à-dire, le culte extérieur avec ce culte inte'rieur qui git dans la conscience: pour la plupart, le culte extérieur est tout, et ils croient gagner le ciel comme on gagne une tour aux échecs, à force de manoeuvres d'adresse et de calcul.
— Ce que vous me dites la, répondit Abel, m'étonne encore plus que tout ce que je vois.
— Ah! répondit-elle, vous apprendrez bien encore des choses plus étonnantes.
— Continuez, dit Abel, je préfère vous entendre ; car pour l'harmonie de vos accens je donnera is^toul l'orchestre de vos génies.
— Nous n'avons plus le temps de causer, répliqua la fée des Perles, car la fête sera bientôt finie ; tenez , dit-elle en lui montrant une enchanteresse qui arrivait , regardez attentivement. ^
Abel fut émerveillé du spectacle que lui
donna celle qu''il n''hésita point à nommer la fée de la Danse, En effet, en voyant ses pieds efflem^er à peine la terre, Abel se demandait si cette jeune fée n''était pas une ombre fugitive dégagée du poids du corps. Mais cette danse de volupté n''était rien en comparaison du jeu muet de la physionomie de la fée et des affections qu''elle exprimait par ses mouvemens et les moindres attitudes de son corps souple et léger.
Elle regrettait un amant chéri, que le sort des combats avait fait succomber sous Tefforl des ennemis : chaque mouvement de cette admirable fée peignait si bien la douleur, qu''elle faisait passer toute sa peine dans l'âme de ceux qui la regardaient. Enfin elle devint folle , et Abel, frémissant de terreur, serrait avec force la main de la fée des Perles; le sentiment ingénu qu'il manifestait ainsi causait un plaisir inoui à la fée des Perles, car elle avait en quel-
que sorte les prémices des ërnotions de ce jeune cœur. Elle jouissait des larmes qu'il donnait à de feintes infortunes, parce que ces pleurs lui faisaient voir dans toute son étendue la bonté de Pâme d'Abel.
Lorsque la jeune fille folle rencontra dans les champs unç noce de village qui lui rappela son mariage et qu''elle aperçut les vétemens d''innocence de la fiancée, elle exprima qu'elle aussi elle avait été conduite à Téglise parée d'un costume semblable ; se reportant alors a ce temps de bonheur, elle commença une danse vive et gracieuse qu'une terreur sourde lui faisait suspendre par instant ; ce mélange de la folie et de la gaîté, ces réminiscences du malheur et du bonheur exprimées par ce pas saccadé , tantôt vif , tantôt lent , arrachèrent à Abel un cri de douleur et d'admiration.
Enfin, au milieu du plus grand paroxisme de la folie de la jeune fille, son époux qu'elle
croyait mort arrive, il arrive a ses côtés : elle le prend pour la vision d''un songe cl''amour, elle n'*ose Papprocher, elle ne s*'y décide que par degrés , elle avance timidement la main , eUe le touche, elle appuie fortement, sent le coeur battre, elle le regarde, voit trop d''amour dans ses yeux pour douter de son existence, et sa raison se réveillant dans toute sa plénitude, des larmes de bonheur coulent de ses yeux , elle s''évanouit et meurt de plaisir.
A ce moment la fée fut obligée d'emmener Abel, qui pleurait tant que toute rassemblée commençait a jeter les yeux sur la loge.
— Fermez les yeux!... lui criait la fée qui Fentraînait.
Bientôt Abel , ayant repris tout a fait ses sens, se retrouva dans le char de la fée.
-^Où allons-nous encore? demanda-t-il.
— A mon palais, répondit-elle, et pendant
quelque temps vous vivrez de la vie des
fées.
En effet, le char entra sous une voûte, Abel et la fée descendirent , et la gentille enchanteresse guida son protégé a travers un magnifique escalier a colonnes de marbre.
xni.
IBEL CUEZ Ll lis DES PERLE».
A l'approche de la fée, des esclaves magnifiquement vêtus ouvrirent respectueusement les portes des appartemens dont Télëgance fut un nouveau sujet d'étonnement pour Abel qui s'arrêtait dans toutes les pièces pour con-
templer les curiosités merveilleuses qui les embellissaient.
Arrive's dans la grande salle de réception , la tëe prit Abel par la main, et lui montrant sur la cheminée un admirable groupe en bronze, elle lui fit voir comment on marquait les heures dans Fcmpire des fées, et elle lui dit : — Il est tard, Abel, suivez cette jeune esclave! Ici, continua-t-elle, je vous laisse maître d'aller et de venir comme bon vous semblera, pourvu que vous ne sortiez pas de mon palais ; adieu. Elle disparut.
Abel fut transporté dans un réduit divin, presqu''aussi magnifique que le boudoir des Perles, mais plus simple. A peine était-il couché dans un lit éblouissant de blancheur et composé d'étoffes douces comme de la soie, qu'il entendit de magiques accords : une lente et douce harmonie Tinvita au sommeil, et il
s''endormit bercé par cette musique enchanteresse.
La rapidité des sensations de cette nuit de féerie ne lui avait pas laissé Tusage de la pensée , et il s''endormit sans avoir eu le temps de réfléchir à tout ce qu'il avait vu : il ne pouvait que jouir, et soit par suite de cette multiplicité de sensations, soit par Feffet d''une veille à laquelle il n"'était pas accoutumé , une grande fatigue rendit son sommeil très profond, de façon qu'ail trouva que Ton dormait bien mieux chez les fées qu*'ici-bas.
Il est un phénomène du sommeil que tout le monde doit avoir observé : souvent, malgré Tétat d''impassibilité et d''àtonie momentanée dans lequel se trouve notre àme, on éprouve une espèce de pressentiment qui semble procéder d''un instinct qui ne sommeillerait jamais en nous. Ce pressentiment nous avertit de nous réveiller, soit parce qu''il est telle ou
telle heure, soit parce qu'un bruit léger que nos sens ont perçu sans que nous en ayons eu une révélation bien claire, a retenti dans notre appartement : ce fut par une prévision de ce genre qu''au matin Abel se réveilla.
Il croyait sentir que sa chère fée des Perles était la.... Il ouvrit les yeux, et a travers le voile de ce demi-sommeil du matin, il aperçut le charmant visage de sa protectrice. Elle était penchée sur une harpe, et ses jolies mains en errant sur les cordes harmonieuses leur faisaient rendre des sons qui remplirent Tâme d'Abel d''une joie indicible : une volupté pure semblait Tenvironner, l'enlacer de toutes parts.
La fée des Perles jouissait du réveil de son cher Abel , comme la nature du retour du soleil. La fée était mise avec ime simplicité qui contrastait avec la recherche et la richesse
de son vêtement de la veille : une robe de
mousseline blanche semblait un léger voile
jeté sur ses formes ravissantes.
. — Eh bien! comment vous trouvez-vous,
dit-elle, dans le palais d''une fée?... Et elle
s'assit sur le bord de la couche du jeune
homme avec une liberté moins amoureuse que maternelle.
La fée, sans attendre la réponse d'*Abel, se mit a jouer et à folâtrer avec lui. La vivacité de ses questions, de ses réparties, la manière dont sa conversation toujours gaie effleurait mille sujets en un instant, enfin Tensemble de ses manières aurait indiqué atout autre qu''a Abel une âme aimante, il est vrai, mais trop vive pour être constante. Elle semblait faire d'Abel un jouet, un amusement : la naïveté de cet enfant de la nature, la candeur de son âme Fétonnait, et elle était comme une déesse qui se joue d'un mortel et qui tout en Taimant ne
voudrait sacrifier aucun des plaisirs ou des devoirs de sa divinité.
Abel avait trop d'amour et trop peu d'*expérience pour la juger ainsi ; il ne voyait que les mille gentillesses et les rares perfections de cet être charmant.
Elle le laissa bientôt, pour lui préparer de ses mains un repas qu''elle vint Pengager a prendre. Elle Tentraina vers une salle a colonnes demaibre, et le fit asseoir sur un divan , devant une table chargée d'une foule de rhets et de choses qui excitèrent Tétonnement d'Abel.
Il n'osait toucher les cristaux précieux dont il était entouré, il avait peur d'effleurer un linge d'une blancheur éblouissante, et il admirait l'argenterie travaillée et sculptée qui contenait des mets inconnus pour lui
Sa chère fée était à ses côtés , ils n'étaient séparés que par un coussin de pour-
pre, et souvent il pouvait toucher sa main, son bras et la gaze qui la couvrait ; c''était elle qui le servait, et Tusage de Tempire des fées qui l'enchanta le plus, c''est que la fée partagea chaque chose avec lui, et qu''ils se servirent du même verre.
— C'est , lui dit-elle , un usage bien ancien ; nous Tavons aboli , mais je trouve que nous avons eu tort *.
C'était ainsi que la fée cherchait a faire tomber la barrière de respect qui la séparait d'Abel. Pour ce dernier, il n'osait se livrer a une liberté qu'il commençait a désirer et à comprendre ; il voyait toujours la fée imposante et majestueuse, quoique l'amour répandît sur cette scène une magie indéfinissable :
* Dans les siècles de chevalerie , lorsqu'une dame voulait favoriser un chevalier , elle le faisait asseoir dans un repas auprès d'elle , et ils mangeaient ensemble.
(LaCUKNE SAINTEmPAlAIE.")
tout ce qu^il se permettait, c"'était d'oser bien timidement saisir et caresser les doigts de la fée en prenant son verre , et de rougir quand elle feignait d'en être courroucée. Il achevait un mets avec avidité quand elle l'avait commencé , il imprimait ses lèvres enflammées sur le cristal au même endroit que la fée avait effleuré , et il dévorait un regard , une parole avec encore plus d'ardeur ; bien que mille pensées se pressassent dans son esprit , il n'osait prononcer un seul mot ; il semblait que toute sa vie fût derrière le cristal limpide des yeux de sa divinité.
La pauvre Catherine , cette fille si simple et si modeste , pouvait-elle être quelque chose pour Abel et entrer en comparaison avec la fée des Perles ! . . .
Quoique Catherine aimât avec ardeur, elle n'eut même pas un souvenir. S'il n'y a dans le monde qu'une certaine somme de chaque sen-
liment dont chaque être prenne sa part, Catherine avait dans le coeur tout Tamour de la nature , et elle y avait de plus toute la simplicité , toute la candeur désirables ; mais pouvait-elle posséder, comme la fée , ce cortège de perfections , cette majesté , cette grandeur, et les séduisans enchantemens de la richesse et du pouvoir ? d''un côté vivait Pamour avec tous ses sacrifices , de Tautre tout autant d''amour pour le moment , une manière moins naïve de le témoigner, mais assurément plus de grâces : de plus, la fée était aimée : que dis-je aimée? adorée ! . . . Mors Tamour d'Abel joint a celui de la fée embellissait chaque sourire, chaque mouvement, d''un charme que Catherine trouvait bien a Abel, mais qu''Abel ne trouvait pas a Catherine.
A la fin du repas , Abel avait déjà gagné un peu d''aisance , et il commençait à sourire à sa fée et a oser lui prendre la main , la serrer et y
déposer un baiser, mais furtivement et lorsqu'elle avait Pair de n''y pas prendre garde , quoiqu'^elle savourât la douceur de cette caresse divine.
Tout le temps s''ëcoula en folâtreries d'amour : la fe'e avait un talent admirable pour toujours divertir A.bel , soit par des discours pétillans d'esprit , soit en chantant auprès de lui , soit en faisant sortir du sein de sa harpe de magiques concerts. Pour Abel, il e'tait en proie à Tune des plus grandes souÉFrances qu'un homme puisse ressentir.
En effet , a chaque moment , l'amour croissait en son âme comme les eaux dans une inondation lorsque les digues sont rompues ; depuis son entrée dans le palais de la fée , il voulait se mettre à ses genoux et lui déclarer son amour. A. chaque instant il se disait : — Je vais parler!... mais une invincible crainte, une pudeur secrète l'arrêtait , soit qu'il re-
doutât le courroux de sa fëe, soit qu'il eut peur de ne jamais exprimer tout ce qu^il sentait. Les tortures de cette indécision étaient terribles pour Abel, car il était a chaque instant devant sa fée comme un joueur qui risque sa fortune, et qui, dans un instant, sera au comble du bonheur ou dans la tombe. Souvent il prononçait imîtginairement les phrases de son amoureux discours, et lorsqu'il était sur le point de les répéter à sa fée , un regard , un geste , une parole Parrétaient. La fée elle-même semblait savoir ce qui se passait dans Tàme d'Abel et se faire un jeu de le tourmenter.
Enfin , le soir, à la lueur mystérieuse des bougies et après avoir contemplé la fée brillant de tout Téclat de sa beauté et de son esprit doucement ingénieux, Abel, sans tomber à ses genoux , lui prit la main , et surmontant son invincible terreur, il lui dit :
— Belle fée !.. . Quand il prononça ce mot
avec ridée de le faire suivre de toute la peinture de ce qu^il ressentait, son cœur reçut une plus forte portion de sang, et un mouvement d''une force incroyable fit tressaillir tout son être. — Belle fée , dit-il , depuis long-temps je veux vous parler et je n'ose ; j''ignore ce que mon cœur ressent pour vous, mais ce que je sa^ i; c'est que je ne puis en donner idée qu'en vous disant : Je vous aime ! . . . J'ai presque honte de vous avouer que je vous aime tout a la fois moins et plus que ma mère : je vous aime moins , car j'éprouve en moi quelque chose de tumultueux quand vous me regardez, tandis que l'aspect de ma mère ne me troublait pas. Mais vous, quand je vous vois, je tremble , je suis bouleversé ; j'aurais donné ma vie pour ma mère. Je voudrais pouvoir en sacrifier mille pour vous : j'embrassais mille fois ma mère, et un seul baiser me semble un crime commis envers vous ; j'en éprouve le désir et
je n'ose le satisfaire. En un mot , je souffre auprès de vous ; j**étais calme et heureux auprès de ma mère , et cependant j'aime à être a vos côtés ; j'accourais à la voix de ma mère , la vôtre me fait tressaillir : enfin , que vous diraije? N'ayant que l'amour d'un père ou d'une mère pour pouvoir me rendre compte de ce que j'éprouve ^ il me semble que vous êtes pour moi une mère que j'aime d'amour..... vous qui êtes toute-puissante , vous pourriez peut-être m'ôter de l'âme ce monde dépensées que j'ai de trop, et donner a ma tendresse une expression plus douce , plus pure , moins fougueuse , car souvent je me sens transporté ( le dirais- je! ) par une fureur que j'ai peine a contenir... j'ai besoin d'une de vos paroles... vos lèvres sont trop vermeilles, elles me tentent , et je me reproche chaque pensée... quand votre sourire semble m'inviter...
k ce mot , la fée se leva ; Ahel eut une ter-
rible crainte de Tavoir offensée , il tomba a ses genoux, et la retenant par sa robe :
— Ah ! belle fe'e, continua-t-il, que je meure si je vous ai déplu ! mon langage , je le sens , n''est pas digne de vous ; mais n''ayant jamais aimé et n'^aimant que vous, j''ignore comment, dans votre empire , on parle d'^amour ; je ne , suis qu''un simple mortel , mais tout mortel que je suis je me sens tant d''amour dans le cœur que je ne désespère pas de me rapprocher de vous...
Des larmes sortaient de ses yeux , il était charmant dans sa posture d''humihté; ses yeux suppiians, qui brillaient a travers ses pleurs, lui valurent de la part de la fée le sourire le plus divin qui jamais ait erré sur des lèvres humaines, c''est-a-dire de forme humaine.
Elle le releva sans mot dire, et le conduisit elle-même vers le réduit qu'acné kii avait des-
tiné daiis son palais. Lorsqu'il y entra, elle lui présenta sa main et s^esquiva comme pour lui cacher son émotion .
Le lendemain , Abel se réveilla : le sourire par lequel la fée avait accueilli son discours était comme gravé dans son cœur ; il croyait la voir essuyer furtivement une larme d^imour. Il fut surpris, après ce doux accueil , de ne pas entendre cette musique enchanteresse dont les accords présidaient à son réveil ; il ouvre les yeux pour admirer la somptuosité du lieu oii il dormait... il voit le laboratoire , les cornues , les fourneaux , la cheminée , la poussière. Le chant des oiseaux de son jardm fut la seule musique qui accueillit son réveil : le désespoir s''empara de son ame , il vit qu'ail venait de passer une nuit en proie aux illusions trop charmantes d''un rêve d'^amour , et que tout son bonheur était Fouvrage de son imagination. Il se rappela combien il avait vu.
la fée séduisante et belle , et il repassa tristement en son âme les événemens de la nuit.
GE qu'est IA fée des PERLES.
Abel s''habilla , et en voyant les vétemens dé son rêve il commença a croire que les sensations multipliées qu'il avait éprouvées pourraient bien être réelles , quoique le souvenir qu-il en gardait fût couvert de ces vapeurs qui environnent les illusions de la nuil< 11 aperçut
Galiban , qui vint à lui ; ce bon et vieux serviteur se réjouit de revoir son jeune maître, et bientôt , Pentraînant hors de la chaumière, il lui montra la pauvre Catherine assise sur la pierre; Ja joHe paysanne était posée avec grâce, et la douleur la plus vive se peignait dans son attitude.
Abel s'approcha ; Catherine leva la télé ,. jeta un cri , et se précipita en pleurant dans les bras du jeune homme.
— Pendant trois jours, dit-elle, je suis venue chaque matin , attendant Inon soleil , ma vie..... mais rien ne dissipait la nuit de mon âme. Je me disais chaque fois , en gravissant la colline : — Aujourd''hui il y sera! ... Je me le disais en descendant ; j'hélais triste parce
que tu n''étais pas arrivé Ah ! si j''avais un
ennemi et que je lui voulusse du mal , je lui souhaiterais d''atlendre trois jours. . . celui qu'ail aimerait.
— Catherine !..... ma chère Catherine!...
— Ah ! cher Abel , que vous êtes beau ! . . . ah! laissez-moi vous regarder!..
— C'est la fée qui a tissu ce linge , c''est elle qui a brodé les fleurs de cette étoffe précieuse.
— La fée, toujours la fée!..
— Ah ! Catherine , elle m'aime... j'en suis certain... j'ai vu sonpalais, l'empire des fées..., j'en suis étourdi... Et Abel raconta à Catherine les merveilles dont il avait été témoin et les attentions délicates de la fée , comment elle lui versait le lait pour tempérer une liqueur divine qui augmentait dans le cerveau l'activité de la pensée et animait l'amour , etc. , etc.
— Je le ferais bien comme elle , dit Catherine d'un air boudeur ; mais , Abel , ye t'en conjure, rends-moi témoin d'une apparition de la fée.
— Viens ce soir, lui répondit Abel ; elle
doit me reprendre la lampe dont elle a prétendu que je n''avais plus besoin : car, 6 Catherine ! je n'ose te dire mon espoir.
— Elle t'épousera , la fée?.... dit Catherine.
— Je le crois , répondit-il , mais j'ignore comment un homme peut devenir le mari d'une fée...
— Est-on heureux, répUqua Catherine, en se mariant avec une femme qui a plus de pouvoir que nous ? Si elle te trompait?
— Impossible !... s'écria Abel... impossible ! . . . Pour dire cela, il faut n'avoir pas vu son sourire.
Catherine regarda Abel , et , ne pouvant retenir ses larmes , elle s'enfuit après avoir promis de revenir le soir.
Elle vint, en effet, a la nuit tombante : elle avait assisté au coucher de son bon vieux père,
qui Tavait grondée doucement , parce que , disait-il , à rapproche de son mariage, elle courait beaucoup trop , seule et dans les champs : Jacques Bontemps s''en était plaint.
Elle avait calmé son père à force de caresses et de baisers... puis , mettant Françoise dans sa confidence , elle avait quitté son lit virginal et était accourue à la chaumière pour voir la fée et surtout pour revoir son bien-aimé.
Abel était assis sur ce même fauteuil vermoulu qui avait fait les délices de son enfance, il avait les coudes sur la table o\î jadis Caliban nettoyait ses graines, et il pensait à sa fée : la lampe éclairait le laboratoire. Catherine, faisant signe à Caliban , se glissa légèrement en passant par la porte à demi-entr'ouverte , et «""approchant bien doucement d''Abel, elle le salua par un baiser.
— Ah ! c''est toi , Catherine ! . . .
— Oui , dit-elle , je viens voir la fée. .. Mais
son divin sourire disait qu''A}3cl occupait toute ses pensées.
— Ou te cacherons-nous? répondit celui-ci en regardant de tous côtés. L''avis de Caliban prévalut^ et il fut décidé que le grand fauteuil vermoulu serait placé entre les fourneaux et la cheminée , et que , dans le petit espace qui se trouverait ainsi ménagé , Catherine se tiendrait accroupie en silence , et qu''aussitôt que la fée tournerait la tête de ce côté , elle se blottirait de son mieux.
Catherine s''efForça de cacher son chagrin , elle folâtra avec Abel toute la soirée : les manières caressantes de son ami lui donnaient de Pespoir chaque fois qu''elle causait et jouait avec lui.
Enfin , Abel se jeta sur son lit , Caliban se retira, et à Theure de minuit la fée des Perles parut dans son brillant costume , plus belle , plus mignonne , plus vive que jamais : elle
parcourut le laboratoire, toucha de ses mains tout ce qui servait a Abel ; elle lui parlait , elle Pécoutait. Ils s''assirent sur le lit , et là , la jolie fée déployant ses grâces et le prestige de sa coquetterie, apparut à Catherine comme la reine de la nature. La pauvre enfant, cachée dans un coin , mettait son mouchoir sur sa bouche pour étouffer ses sanglots , car elle désespéra de jamais remporter sur une créature aussi ravissante que la fée des Perles.
— Hélas! se disait-elle, pourquoi le soleil a-t-il, malgré toutes mes précautions, altéré la blancheur de mes mains ? pourquoi ne suis-je pas fée?. . . Oh! oui, c''estune fée! . . . car il nV a pas de femme sur la terre qui puisse avoir cet esprit, cette grâce ! Grand Dieu! Tamour est loge dans ses yeiix!... quel regard!...
— Abel , disait la fée , dans peu vous saurez à quoi je me soumets pour faire votre bonheur..... vous ne me verrez plus que
comme une mortelle , j''abdique pour vous Pempire des fe'ee et tous les honneurs attachés àmon rang.
— Quelle preuve d''amour plus belle que celle-làpuis- je donner? se disait Catherine en baignant son mouchoir de ses larmes.
Abel , au comble de la joie , embrassait avec ardeur les mains de la fe'e, il la couvrait de ses baisers et elle souriait ; enfin elle-même (ce qui brisa le cœur de Catherine) , ellemême déposa sur les lèvres d''Abel un baiser d'adieu que le fils du chimiste parut savourer avec délices. La fée, qui ne paraissait pas moins émue, s''échappa tout-à-coup en emportant la lampe merveilleuse.
Abel fut rappelé a la vie par la douce Catherine : elle pleurait à chaudes larmes , et son chagrin était si violent , qu'Abel au désespoir ne savait que faire pour apaiser la douleur de Catherine.
— Elle est trop belle!... oh oui, tu dois Taimer, tu ne peux faire autrement! et moi... je n'ai plus qu'à, mourir! toi qui connais les secrets de ton père , fais-moi mourir... Abel , je sens que Je ne puis vivre sans toi... tu es pour moi plus qu'un frère... ah! que vais-je devenir?
Abel passa le reste de la nuit à apaiser Ca-* therine; il ne put calmer son désespoir qu'en l'abusant et en lui jurant qu'il l'aimait tendrement et qu'ils seraient toujours ensemble. Catherine répondait qu'elle savait bien qu'il la trompait, mais qu'elle aimait à l'entendre parler ainsi, et, bercée par un espoir dont elle connaissait le peu de réalité , elle sécha ses larmes et parut avoir recouvré un peu de calme. Au matin , elle commença à raisonner, elle reprit courage, embrassa Abel , et quitta sa demeure, résolue a n'y plus revenir. O sermens d'amour!
En sortant de la chaumière, elle était tellement troublée par son désespoir et par Tidée qu''il lui fallait épouser Jacques Bontemps, qa''elle prit le chemin de la forêt . elle regardait à terre, et s''en allait essuyant de temps en temps ses larmes ; tout-a-coup elle remarqua , sur le chemin, des perles qui annonçaient que la fée avait passé par là. En regardant tout autour, elle vit sur le sable la trace des roues dV^e voiture : le peu de largeur des ornières indiquait une voiture élégante : elle s''avisa de suivre la route que Téquipage de la fée avait prise , et en suivant ce chemin chaque pas qu''elle fit lui glissa dans Tâme un rayon d'espoir.
Elle marcha long-temps , et lorsqu''elle fut aux trois quarts de la fbrét elle se disait : — Si la fée n'^était par hasard cju''une femme comme moi , je pourrais lutter d*'amour avec elle, et j'aime tant que je remporterais peut-
être... Ensuite, si elle n'est pas fée, elle aura trompé Abel en faisant valoir les sacrifices qu''elle lui fait, et moi je n'ai jamais trompé Abel.
En passant ainsi des conjectures aux projets, Catherine ne s'aperçut pas de la longueur du chemin : elle traversa toute la forêt, elles traces des roues la conduisirent à un magnifique château entouré d'un parc célèbre par sa magnificence, les aspects pittoresques, les eaux et les arbres rates qui^n faisaient l'ornement : elle reconnut sur-le-champ le château" qu'habitait la duchesse de Sommerset : alors une idée vague que la fée pouvait n'être pas autre quecettejeune veuve célèbre par son esprit, sa beauté , et plus encore par sa richesse et par sa bienfaisance , vint s'offrir a l'esprit de Catherine.
La duchesse de Sommerset recevait tout le monde avec affabilité : Catherine demanda a
LA. FÉE.n. 10
lavoir, etPcnne fit aucune difficulté de Tintroduire. Catherine trembla de tous ses membres en traversant les cours, les escaliers, les appartemens. Enfin, arrivée au salon principal, une jeune femme de chambre qu''elle reconnut pour être le génie de la lampe, lui ouvrit la porte du boudoir dont Abel lui avait fait la description; elle jeta les yeux sur la duchesse, reconnut la fée et s''évanouit.
Sur-le-champ la duchesse lui prodigua ellemême les secours d'usage , et quand la jolie paysanne fut revenue , elle lui fit plusieurs questions avec un accent de bonté qui allait droit au cœur.
— Ah ! madame ! s''écria Catherine avec la voix du désespoir, vos richesses, votre pouvoir, rien , rien au monde , non rien ne peut me soulager!...
— Mais qu''avez- vous, mon enfant?
— Ah! madame, je vous ai vue! cela me
suffit : sur le reste je dois garder le plus profond silence... On dit, continua Catherine, on dit que vous êtes bonne et bienfaisante : eh bien! ce que je vous dirais empoisonnerait votre bonheur dans sa source... Allez ; adieu, madame; soyez heureuse ! . . . Cependant ce fut moi qui le vis la première ! il m''appartenait... Oh ! dit-elle en mettant la main sur sa bouche, gardons , gardons mon secret, et mourons avec lui...
La duchesse étonnée contemplait avec attendrissement la jeune paysanne, et la plaignait déjà , tout en ignorant la cause des pleurs qu'elle versait. Enfin , la seule grâce que demanda Catherine, ce fut que madame la duchesse la fît reconduire en voiture jusqu'au village de V...
La duchesse ordonna de satisfaire le désir de Catherine, et en même temps elle donna des ordres secrets a ses gens pour que Ton
s'*inforrr)àt de Tavenlure qui amenait cette jeune fille au château.
Lorsque Ton vit le brillant équipage parcourir le village et s''arrêter devant la maison de Grandvani , la pojiulation presque tout entière accourut et vit descendre Catherine mourante : elle avait les yeux rouges , le visage pâle, et Ton fut forcé de Taider à descendre de la voiture, si faible et si douloureusement affectée , qu''elle né ressemblait plus à cette jeune fille riante, pleine de vigueur et de santé, qu''un jour auparavant on nommait la reine du village .
Sur le seuil de la porte de la maison du maire était Jacques Bontemps, les bras croisés, le regard presque farouche et la douleur peinte sur le front. En effet, Grandvani s''était ' aperçu de Tabsence de sa fille, et des le matin il avait envoyé chercher le nouveau percepteur pour lui conter la douleur que lui eau-
sait cet évcnement. Le vieux soldat , qui aimait la jolie paysanne plutôt en père qukn amant , avait mêlé ses pleurs a ceux de Grandvani ; mais en voyant descendre Catherine en cet état d'un brillant équipage , une idée importune qu'il lui était impossible de chasser lui percale cœur, et il maudissait déjà le grand seigneur qui, sous le costume et a Taide de la fausse naïveté à^Abel, était venu séduire la rose du village, la perle du vallon , la jolie Catherine; et déjà il méditait delà venger.
Catherine, avec cette ingénuité charmante, la moindre grâce de son caractère, se précipita dans les bras de Jacques Bontemps^ et y versa un torrent de larmes; alors le soldat percepteur, a cet aspect, sentit sa sévérité s'évanouir ; il emporta Catherine, la déposa auprès de son vieux père étonné , et Françoise vint se joindre au groupe attentif , qui épia la, première parole de la jeune paysanne.
Elle se jeta dans les bras de son père pour Tembrasser; mais le vieillard, avec cette puissance paternelle et cette conscience d''honneur dont Texpression est si imposante, la repoussa d'un geste si dédaigneux que Jacques lui-même en frémit.
Un torrent de larmes s'échappa de nouveau des yeux de Catherine , qui , rassemblant ses forces , se leva et voulut sortir : elle jeta à: Bontemps un regard d'indignation et d'innocence, et a son père un sourire qui lui valut son pardon, car ce sourire était de ceux que lancent les innocens pour toute réponse à d'injustes accusations.
Cette scène eut lieu dans le plus profond silence, chacun s'était compris.
— Je viens , dit Catherine en se rasseyant , je viens du château de la duchesse de Sommerset : j'y ai été conduite par des circonstances sur lesquelles je dois garder le silence, et je
prie ceux qui m"'aiment de ne jamais me rappeler cette époque de douleur.
Cette phrase, dite avec une simplicité naïve et une candeur inimaginable par la rusée Catherine, qui ne faisait pas mention de son séjour à la chaumière d'Abel , satisfit au-delà de leurs vœux et le cuirassier et le père Grandvani.
La jeune fille ne dit plus rien, et la douleur qu'elle avait dans Tâme Pempécha même de remarquer les attentions de soi) fiancé, attentions que Grandvani voyait avec plaisir. Jusqu'ici Catherine avait eu de Fespoir, mais cette matinée donna le coup de la mort à ses amours; et l'espérance, cette belle plante que l'on cultive avec tant de bonheur au matin de la vie, était pour elle séchée dans sa racine.