‹ La dernière féeChapitre 12 sur 12 · CCLIV · texte numérisé non relu

CCLIV

chaleur de cerveau qui ne laisse, en s éteignant, que des cendres amères. Il n'y a que l'âme delà femme où l'héroïsme brûle éternellement, comme autrefois le feu sacré dans le temple de la chaste Vesta. Au bout de quelques mois , Horace fut pris d'un ennui rongeur, ennui qui ne se manifesta jamais par des reproches, mais qui sembla d'autant plus cruel à Denise qu'il se montra plus comprimé. Horace partait chaque matin du village et n'y revenait que le soir; morne et mélanco lique , il restait silencieux aux repas , et maître Bideau pouvait à peine lui arracher quelques paroles. Il portait sa croix avec résignation, mais avec cette résigna-

tion qui ressemble à la lâcheté. Le dévoûment qui s'offre avec mauvaise grâce est le pire de tous leségoismes. Horace aurait dû savoir que la victime qui ne se couronne pas de fleurs perd tous les honneurs du sacrifice.

Aux souffrances d'amour-propre et de vanité qui torturaient ce cœur, la calomnie ajouta des maux plus cuisans.

Toutes les langues du pays accusèrent ce jeune homme d'avoir refusé d'épouser Denise tant qu'il avait pu se passer de la fortune de maître Bideau, et de ne l'avoir prise que comme un pis-aller, comme une dernière ressource, comme quelque chose de préférable à l'hôpital ou à la Morgue.

Les personnes qui avaient le plus exalté son génie et qui enviaient à Denise l'honneur d'une aussi belle alliance, ne furent pas les moins empressées à jeter la défaveur et la déconsidération sur Horace.

On prétendit qu'il n'avait pas prêté, mais vendu, les eaux lustrales de son nom au déshonneur de mademoiselle Bideau.

Que ne prétendit-on pas? Il nous est plus facile de croire à la lâcheté qu'à la vertu , tant nous nous connaissons bien nousmêmes.

Par une pâle journée d'octobre, entraîné par ses souvenirs et par cet instinct inné dans Thomme, qui le pousse invinciblement vers la douleur, Horace arrêta

son cheval au pied de la colline, qui mène au château de Parthenay.

Il était là, triste, rêveur ^ immobile, écoutant les feuilles jaunies que le vent chassait dans la plaine, cherchant à saisir dans les murmures confus de l'automne un écho mélancolique de son printemps évanoui; il était là depuis une heure lorsqu'il aperçut tout-à-coup, au détour du sentier, la comtesse de Bauvernay et Roger, qu'emportaient deux chevaux fougueux. Flavia était jeune et belle, et Roger jeune et beau. Ils s'éloignèrent sans avoir reconnu le sombre et maigre jeune homme.

— Voilà, dit-il en les suivant de

son triste regard , voilà l'ombre de mes jeunes années qui passe!

Ses jours se traînaient lents et solitaires. Il se consola en pensant que le chagrin abrégerait le temps de son expiation. Prétention vulgaire ! Tous les malheureux ont espéré mourir de douleur; mais la douleur ne tue pas : elle est si bien faite, au contraire', pour le cœur de l'homme, qu'elle semble le ranimer et lui prêter une vie nouvelle.

Par je ne sais quelle amère plaisanterie de la destinée, Horace engraissa, prit du ventre et devint père de deux filles. Il fleurissait dans la douleur, comme les primevères sous la neige.

Denise perdit , dans ses couches , ses cheveux et le reste de ses dents.

Pour maître Bideau, frappé d'un rhumatisme qui prenait sa source dans les coteaux de Saumur, il se montrait de jour en jour plus insupportable.

Las d'attendre la mort qui ne venait pas, Horace se tourna de nouveau vers le suicide comme vers une maîtresse délaissée qu'on rappelle aux heures de solitude et de désespoir. Nous touchions alors à l'été del'année 1 832, année de deuil qu'ont baignée tant de larmes ! Horace , résolu à en finir avec la vie , prit ses dispositions avec calme. La veille du jour où il devait mettre son funeste projet à exécution, il

prétexta je ne sais quelle nécessité d'aller à la ville voisine. Il sella lui-même son cheval et mit dans les arçons deux pistolets vaillamment chargés. Il embrassa tendrement sa femme et son beau- père, et partit au galop. Il brûla la route et arriva à Niort , couvert de sueur et n'en pouvant plus. Il laissa son cheval au Raisin-de-Bourgog7ie , et alla se recueillir à Belle-Isle , sur le bord de l'eau. C'était le soir; il soufflait du nord-ouest un petit vent frais qui glaça la sueur dont Horace était encore inondé. Rentré à l'auberge , il s'agenouilla, pria Dieu de lui pardonner les mauvaises actions et les mauvais livres qu'il avait commis, plaça sous son

chevet deux pistolets, voulut voir encore une fois le soleil avant de mourir , et se jeta au lit , en attendant son dernier jour. Il mourut, durant la nuit, du choléra.

C'est ainsi que tout manqua à cet infortuné jeune homme, l'amour, la gloire, et le suicide : punition sévère, mais juste, que Dieu a sans doute infligée à l'un de ses enfans, pour décourager les ambitions outrecuidantes et leur enseigner le bonheur obscur et modeste : éclatante leçon qui ne corrigera personne!

Telle est, mon ami, l'histoire de feu Horace de Saint-Aubin. Veuillez ne pas donnera ce récit plus d'importance que je n'y en attache moi-même ; rejetez sur la

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négligence des typographes un tiers des incorrections qui ont blessé votre atticisme ; pardonnez le reste à votre ami , et puissiez-vous saisir sous ces iignes un sens caché qui vous soit profitable! Pour moi , la seule moralité que j'y trouve, c'est que je n'aurais pas du les écrire.

Jules Sandeau.

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