‹ La dernière fée ou, La nouvelle lampe merveilleuseChapitre 12 sur 27 · CHAPITRE VIL La Lampe Merveilleuse · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL La Lampe Merveilleuse

Pendant plusieurs jours, l'ame d'Abel vécut, en quelque sorte^du souvenir de l'apparition de la fe'e des Perles; mais après , il sentit un besoin de la voir, qui ressemblait à de la faim :

il s'étudiait à ne pas dormir la nuit , pour ne rien perdre des momens pendant lesquels la jolie fée viendrait.

11 séparait avec recherche, baignait ses cheveux dans l'eau claire de la fontaine, lâchait avec Galiban de rendre blanc comme la neige des mon-

i^o lA DERNIÈRE FÉE.

tai^iies, le col qu'avait brodé sa iiiert', il tressait les nattes par lesquelles il rattacliait les sandales de bois , faites par Calibaii , pendant les nuits d'hiver, et sur les(|uelles son pied ressenil)lait au pied tle marbre d'une statue.

In soir, il cueillit avec Galiban un bouquet de roses , et il les effeuilla dans le laboratoire qu'il orna de teuiilaj;cs. Il nettoya la cheminée par la- (|uelle descendait la petite fée, et il V attacha des rameaux de lilas , afin cpi'i lie trouvât un chemin parfumé.

Le lendemain soir, à l'heure de minuit, heure que les iées, que toutes les iVcs (hérissent , parce qu'à ce moment les étoiles amoureuses jettent un éclat plus vif et que le silence plaît à leurs

amcs aimantes , une iiiusifjue truuc douceur divine , et le cliaiit pur et tendre de \a.fêe des Perles alJièr(>nt leur mélodie qui semblait partir des nuaf^es, tant cette liarmonic caressait l'oreille avec précaution et mollesse. Abel se rc'veilla soudain et vit la fee au milieu de son cortèi^e de lumière, (|ui s'c'tendait sur t(uitle laboratoire , comme le voile d'air (jue Ton remarque (|uel(pie("ois sur la terre , par un beau jour de printemps, lorsqu'on monte sur une montagne et qu'on rci,'ardc une valle'e.

La lee charmante était assise sur le Cauteuil vermoulu, et regardait dormir son protei;é : aussitôt qu'Abel ouvrit les jeux, elle cessa son cliant

céleste, et son visage prit une autre expression. A bel qui , depuis la première apparition, se couchait habillé, se leva, et fut se mettre à genoux à quelques pas de la fée. Un moment de silence régna entr'eux, car elle paraissait prendre plaisir à l'admiration du jeune homme, dont les regards la parcouraient avidement,comme s'il eût revu après longues années un ami tendrement aimé. Enfin il lui dit avec une naïveté charmante :

— « Vous avez sans doute cassé la grande bouteille où mon père vous avait renfermée V »

— Oui, dit-elle en souriant, et c'est parce qu'il m'a tirée des mains

LA DERNIÈRE FÉE. lyS

d'un enchanteur , mon ennemi , que j'ai juré de vous prote'ger ?

— De me prote'ger?... répéta-l-il lentement avec l'accent du regret et le regard du reproclie.

— Que voulez-vous de plus V.. dit la fe'e , qui le comprit parfaitement bien.

— Je ne sais, » répondit- il j mais après un moment de silence et d'hésitation , il ajouta avec cet air de supplication et de tendre désir qui donne tant de charme. « Je voudrais ne vous

jamais quitter! ne m'avez-vous

pas rendu la vie insupportable? car si je ne pensais pas à vous et si votre image ne remplissait pas tous mes momens.... que deviendrais-je V.... Une

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chose maintenant ne me plaît qu'autant qu'il peut y avoir du rapport ontr'elle et vous. J'avais du bonheur plein mon ame, en cueillant ces roses ^ parce que vous deviez en fouler les feuilles que j'ai répandues. Autrefois, j'aimaislcs Heurs^le murnmre de notre fontaine, l'aspect du vallon et celui du ciel; aujourd'hui, tout cela n'a du charme, que parce que je crois entendre unevoix qui me réponde,* c'est un artifice de moname qui me fait croire que vous m'écoutez... Allez, belle fée, vous pouvez être aux lieux où vous restez.... mais, je suis certain que vous êtes là aussi.. ))et il montrait son cœur. La fée, ( car enfin les fées sont des femmes), la fée l'écoutait avec plaisir

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Elle lui montra^du bout de sa haguetle de nacre , l'cscabelle, comme pour lui dire de s'y asseoir j Abel s'y posa avec timidilé et en regardant toujours la fe'e. En s'asseyant , il aperçut la belle lampe qui brillait dans la cbemiuee ; et, pendant un instant^ il la considéra avec surprise et en silence. La fée le regarda et parut deviner sa pensée ; elle sourit !

— Belle fée , dit Abel , pourriezvousprolonger l'existence de Caliban.»

Elle remua la tête en signe de refus , et répondit de sa douce voix : « Nous ne pouvons que donner ou ôt er la vie , mais pour la faire durer plus qu'elle ne le doit, Dieu nous l'a défendu. »

in6 LA DERNIÈRE FÉE-

— Vous reconnaissez donc le Dieu de Catherine ?

— Qu'est-ce que Catherine , s'écria la fée, en sortant de l'espèce d'impassibilité dans laquelle elle s'efforçait de rester j n'est-ce pas une jeune et jolie iille que vous aimez ?...

— Oh non, je ne l'aime pas !... repartit vivement Abel; car nous rions ensemble et je lui prends la main ; à ses côtés je sens que je suis tout moimême. Enfin je la chéris comme une sœur..., elle avait du chagrin Tautre jour, et j'ai pleuré avec elle !....

— Abel, écoutez? si vous avez quelque demande à me faire , parlez ? je puis vous accorder tout ce que vous voudrez !

— Je ne veux rien pour moi ^ s'écriat-il avec douceur, car en ce moment je suis heureux : mais je sens que j'aurais du plaisir à revoir encore mon père et ma tendre mère layè'e Bonne:

vous devez les connaître, faites que je jouisse une fois de leur doux aspect.

— Il faudra, répondit la fée, que je consulte mes livres; et, si cela se peut, je vous les montrerai.

— Ah ! douce fée , s'écria Ahel , je voudrais voir aussi votre palais, le lieu de votre séjour habituel !

— Et pourquoi ? demanda-t-elle.

— Parce qu'alors, dit Abel, je vous verrais toujours là, et vous ne seriez presque jamais absente pour moi. »

Elle parut vivement touchée de cette réponse, et elle promit à Abel de satisfaire ses désirs. Elle jeta sur lui un regard de complaisance; ou brillait même un sentiment encore plus délicat, et elle fit un mouvement comme pour se retirer: m Ah! restez? » dit Abel, en saisissant sa jolie main qu'elle retira soudain. Le pauvre ^eunc homme , lisant le dédain sur le visage de la fée des Perles , crut l'avoir offensée j il se retira tout honteux, la regarda avec un air de criminel qui demande sa grâce, et une larme même roula dans ses yeux de feu : « Terrible!... dit-il tout bas. »

La fée, toute émue, fit un pas pour le rejoindre, et lui présenta sa main

presque auprès de ses lèvres , et lorsqu'Abel y déposa un baiser tendre et respectueux, il sentit cette douce main trembler en efîleurant son visage.

En cette apparition , la fée était déjà comme gênée : elle n'avait plus sur sa figure , cet air riant qu'Abel remarqua la première fois ; mais l'éclat de sa parure , empêcha le fils du chimiste de s'apercevoir de ce changement. Elle regarda avec attention le laboratoire et surtout les habits du chimiste et de sa femme ; puis elle se tourna \ ers Abel, et lui dit: « La rosée va se distiller sur les fleurs, l'aurore se lèvej voici l'heure où nous disparaissons! adieu.... « Puis légère comme la nuée , gracieuse comme la

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pensée d'une vierge amoureuse, elle saisit sa lampe bnUante, et s'élança dans la cheminée par laquelle elle s'en fut j comme un jeune écureuil qui gravit une branche en se balançant mollement et jouant avec les feuilles.

Abel resta tout interdit : cette apparition de la fée , laissa dans son ame quelque chose d'indistinct et de vague , comme le premier point du jour qui se lève à l'horizon d'une mer bleuâtre. Ce sentiment n'était pas l'amour : car Abel , sans s'en apercevoir encore , en avait l'ame pleine , et la fée devait être l'objet de son premier et de son dernier amour : mais ce mouvement de son ame rêveuse ressemblait à de l'espoir, sans être 1 espoir

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lui-même. Quand la fée fut partie , il se souvint alors de l'expression singulière de son visage , et de l'incertitude, de la gène même, de ses gestes, et de sa contenance. Il fut, jusqu'au jour, plongé dans cette méditation, et Caliban le trouva dans la même posture où il était quand la fée avait disparu.

— Caliban , elle m'a dit qu'elle ne pouvait pas retarder l'instant de ta mort, lorsqu'il serait arrivé. » Caliban regarda la terre avec tristesse j et,lorsqu'il releva la tête , Abel aperçut une grosse larme qui roulait dans les rides du vieillard.

— Abel , comment pourrais-je te quitter?.... mais tu me mettras avec

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ton père, n'est-ce pas?.... » Abel le lui promrt?

Quelques jours après, la fée lui appainit encore , et vint Taverlir qu'il fallait se résoudre à courir les plus grands dangers pour arriver jusqu'au palais qn'eUe habitait. Abel lui répondit, que c'était combler ses désii*s que de lui présenter une telle perspective. Alors la fée lui donna sa baguette de nacre , qui , pour cette fois seulement, obéirait aux ordres qu'il lui intimerait; et elle lui dit d'une voix pleine de charme: « Abel, demain , lorsque le char de la nuit aura parcouru les airs, et que tu entendras Hieure de minuit sonner à la cloche du village voisin, frappe

de cette baguette la pierre qui se trouve à cent pas de ta chaumière; elle se lèvera et t'ouvrira un gouffi-e dans lequel il faudra te précipiter; enfin lorsque tu seras descendu , tu marcheras jusqu'à ce que tu voies la lumière de mon château; elle ne sera visible que pour toi. (( La fée disparut comme de coutume , en lui laissant la baguette : il ne cessa de la baiser en pensant que les mains de la fée Tavaicnt touchée, et il ne sut qu'en : faire à chaque instant il la plaçait dans un endroit, puis dans un autre, s'éloignait et revenait la voir comme si c'était la fée elle-même.

Au temps où Napoléon gouvernait l'Europe d'une main hardie , et pa-

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raissait aux hommes environné d'un éclat majestueux, il confia son portefeuille à un jeune auditeur qui devait le suivre à l'armée.

L'auditeur, une fois qu'il tint le portefeuille, ne sut où le mettre: il consultait tout le monde, et demandait comment se portait le portefeuille d'un Empereur, et dans quelle substance précieuse on l'enfermait. Il ne le quittait pas des yeux , comme si Napoléon et son génie y étaient contenus. Si quelqu'un passait à côté, il le regardait avec inquiétude : quelqu'un venait-il? il lui faisait voir le portefeuille : il disait à tout le monde, qu'il avait chez lui un portefeuille de S. M., enfin, il était fou... Ainsi en

fut-il d'Abel et de la fe'e , si ce n'est que l'on pardonne à l'amour sa folie, et que les singeries de l'auditeur annoncent une ame étroite. Abel attendit avec une rare impatience , que l'heure indiquée arrivât.

Caliban voulut absolument l'accompagner, et ils furent tous les deux à minuit à la pierre en question. Lorsque le dernier coup de l'horloge retentit dans les airs , Abel frappa bien doucement la dalle, et elle se leva brusquement : alors l'ouverture vomit sur-le-champ une grande quantité de flammes, et Caliban regarda Abel avec effroi j mais l'intrépide jeune homme, fermant les jeux, s'élança dans le cratère de ce petit vol-

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can , et Caliban l'y suivit. Ils tombèrent sur une matière molle et flexible, qui les reçut avec complaisance; ils entendirent la pierre, retomber avec fracas, et se trouvèrent dans la plus affreuse obscurité. Abel se releva , et , mettant sa main en avant , il marcha courageusement , en appelant Caliban ; mais il n'entendit plus ce fidèle serviteur : il tâtonna partout pour le retrouver , ce fut en vain : alors il se décida à marcher en avant. Il erra long-temps sans rencontrer aucun obstacle : le plus profond silence régnait, ainsi que la plus grande obscurité : il cheraina si long-temps, toujours entouré de ce cortège de teneur, qu'il crut

que la nuit devait s'être écoulée.

Tout à coup un bruit horrible dont il n'avait jamais eu l'idée, retentit comme un coup de tonnerre, et la voûte sous laquelle il marchait, parut en être ébranlée , et prête à s'écrouler. Après ce premier frisson de crainte involontaire que ce bruit avait excité dans son corps, il se remit à marcher ; mais ^ à chaque instant , le bruit se renouvelait et semblait se rapprocher. Abel s'arréla, et s'assit sur une pierre froide : là, le plus terrible spectacle vint l'épouvanter. En effet, ses yeux se portaient toujours en avant par un mouvement naturel , et il cherchait à voir: cette tension de la vue le fatiguait , et ce fut lors-

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qu'il arriva à cette fatigue^ que le bruit cessa, et que dans le lointain , un point lumineux et blanchâtre commença à paraître. Insensiblement , cette lueur devint effrayante et grossit, prit un corps, et ce corps était celui d'un géant qui, avec une massue , s'approcha brusquement , et leva sur la tête d'Abel le tronc d'arbre qu'il faisait mouvoir : Abel se leva et courut au géant; mais il entendit un rire effroyable, et le géant se mit à danser et à reculer en sautillant , et tenant toujours sa massue levée. Alors Abel courut avec rapidité sur cette épouvantable vision; lorsqu'il fut sur le point de l'atteindre , le géant se résolut en une hgne d'une finesse ex-

tréme , et se changea en un serpent qui siffla de toutes ses forces, et s'élança à chaque instant sur Abel qui, dans cette perplexité, cherchait à l'atteindre avec la baguette de nacre. Au moment ouille toucha de sa baguette, il se recula jusqu'au lointain le plus obscur jet, là, il revint avec une furie horrible ; pendant la route, il se leva sur sa queue, sa tête prit une tête humaine, une tête de mort avec ce rire arrêté et terrible, son corps se balança sur deux os desséchés , et Abel vit le jour à travers ses côtes vides: il entendit crier les os , enfin un rire de l'enfer éclata et le glaça de terreur. En cet instant, la fée et tous ses rians prestiges se présentant à son ToM. I. 16

iQo LA DERNIÈRE FÉE.

ima^jinalioii , il ferma les yeux et courut avec une force, une énergie terribles , et lorsqu'il fut las il s'assit, ouvrit les yeux et ne vit plus rien. Il se releva et continua sa roule : bientôt il aperçut une lueur douce au bout du souterrain qu'il venait de parcourir^ et lorsqu'il l'atteignit , il vit que c'était le reflet des eaux d'un lac qui réfléchissait une multitude de lumières.

En effet, il se trouva dans une grotte toute en coquillages, plus rares les uns que les autres : cette grotte où la nacre de perle dominait, était à l'extrémité d'un lac limpide que des arbres lumineux entouraient de tous côtés. Une barque dorée flottait

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devant le liardi jeune homme qui s'elança sur-le-champ dans la nacelle , en essayant de la guider vers un magnifique pavdlon chinois, qu'il voyait pour la première fois en i éalilé. Aussitôt qu'il fut dans la l3arque, des deux côtés de la rive, une douce musique répandit dans les airs, les sons les plus divins , et une voix ar^^entine chanta, lorsque la musique se tul , un hymne en Thonncur d'Abel.

Pour lui, il jouissait du plus magnifiques pectacle qui pût flatter son amc amie du merveilleux : il naviguait sur un lac au milieu d'un océan de lumière, qui efliaçait l'éclat des éloih's d'un cielj, pur comme l'onde qui caressait sa barque par des Ilots lumi-

lieux. Il voyait un pavillon chinois s'elevcr du sein des eaux, et chaque angle , chaque pointe était garnie d'une perle grosse comme un (cuf, et contenait une lumière qui, à travers cette enveloppe orientale , jetait une lueur mystérieuse comme la lée de ce lieu. Les eaux paraissaient se perdre sous le pavillon divin , à travers les vitraux duquel il apercevait des figures se mouvoir et danser comme des sylphes.

Lorsque sa barque aborda contre h' pavillon , il entendit une musique délicieuse et les cris de joie de la troupe de fées qui dansaient. Il sortit^ et tout à coup , deux grands et forts mconnus s'emparèrent de lui, le je-

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tèrent dans une espèce de boîte et l'emportèrent avec une extrême rapidité : il voulut Ijriscr la caisse dans laquelle il était , mais les e'clats de rire qui suivirent ses vains efforts, le firent ressouvenir que les forces humaines e'taient inutiles contre les onchantemens des fées.

Enfin, le même bruit qu'il av;nt entendu pendant sa course pénible, se fit entendre , sa prison parut se briser, et il se trouva seul, au milieu d'un nuage blanchâtre et d'une odeur agréable, dans un lieu qui ressemblait, à ce qu'il se figurait, du palais d'une fée.

C'était un salon circulaire : la cou- [tole était soutenue par trente colon-

nés de marbre blanc , et l'intervalle entre chaque colonne était garni d'une étoffe rou{^e très précieuse^quise rattachait par des griffes de lion en or à la frise. Le parquet,composé de bois précieux^formait les dessins les plusingénieux.-un lustre qu'il crut de diamans, pendait du milieu de la voûte qui lui semblait un ciel, tant elle était peinte avec habileté , et ce lustre jetait des feux dontilneput soutenir l'éclat. Du sein de quatre trépieds d'or, s'exhalaient les plus doux parfums : tout autour de ce salon merveilleux régnait un divan , où se trouvaient des coussins de pourpre en profusion , et la richesse du bois était encore augmentée par des dorures et des pierre-

LA DERNIÈRE FÉE. lyS

ries. Entre chaque colonne , s'élevait un pie'destal en bronze, sur lequel il vit les plus belles statues en l'honneur des fées les plus célèbres ; il y lut les noms de : La fée Urgcllejla fée Gentille ^ la fée des Eaux , etc.

Dans sa surprise, il n'aperçut pas d'abord une porle ouverte, et il fallut,que de la pièce voisine, il entendît une voix chérie qui lui était bien connue pour qu'il se précipitât sur le champ... Autre étonncment !....

Il entra dans le lieu que la fée habitait toujours. La lumière venait d'en-haut , mais elle était voilée par un immense plafond composé d'une étoffe blanche comme la neige , et plissée à mille plis , de manière que le

igô LA DERNIÈRE FÉE.

jour avait une blancheur douce comme la fée elle-même.

, Ce re'duit divin était de forme carrée. Aux quatre coins , des piédestaux de cristal au milieu duquel la fée avait glissé de l'argent, ce qui leur donnait un doux éclatjsupportaient des cassolettes d'où s'exhalaient les parfums les plus suaves. Une fois qu'Abel fut entré , il n'aperçut plus la porte , parce que les murs (si c'étaient des murs , ) étaient garnis d'une substance précieuse d'un blanc mat, qui laissait briller de grandes coquilles de nacre de perle artistcment posées , et dont les brillantes cannelures à couleurs changeantes et admirablement bien imitées , décoraient ce boudoir de la

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fëe. Le bas do chaque coquille contenait un {,'land de perle , et la plinthe du haut et du bas de l'appartement était figurée par une ceinture de perles, lar^e d'un demi-pied : les coquilles tranchaient , par le blanc vif" de leur nacre, sur le fond qui était d'unblanc mat presque bleuâtre. Tous les meubles, au lieu de bois, étaient en nacre et enricliis de sujets en ari^^ent mat , leur étoffe était le satin le plus brillant, broché de perles figurées par le dessin. Partout des fleurs, d'un blanc délicat, répandaient leur odeur de jasmin, d'oranger, de m^rthes. Au milieu de la pièce , un vaste bassin d'albâtre sculpté contenait un amour soufflant dans une conque, une eau TOM. I. ly

igS LA DERNIÈRE FÉE.

limpide qui jaillissait à moitié de la hauteur de l'appartement , et s'échappait ensuite par la colonne de marbre, sur laquelle le bassin était posé : cette eau murmurante rafraîchissait l'air et disposait à la rêverie. Enfin, au fond de cette espèce de nuage de blancheur, Abel, stupéfait d'une telle recherche, aperçut, sur une estrade d'argent, la fée couchée majestueusement au milieu d'un lit de rosée , tant étaient blancs les tissus qu'elle foulait. Une profusion de perles, semées sur tout ce qui lui servait, indiquait sa profession de fée des Perles , et sa beauté était si vraie , si brillante, qu'aussitôt qu'on la regardait, ia ma{,'iiificenco du lieu disparais-

■sait el l'on ne voyait plus qu'elle.

Sur un somno crar<^ent mat, la belle lampe de bronze jetait un éclat d'une douceur mystérieuse en ne laissant de jour que ce qu'il en fallait pour apercevoir la beauté de ce lieu divin ^ qu'une lumière trop vive aurait rendu fatiguant pour l'œil.

Laperleetle blanc ont un ensemble de candeur et de mystère qui plaît à l'amour comme le feu des étoiles, il y a, dans cette couleur, une recherche, une pureté qui la rend favorite de toutes les âmes aimantes et f^racieuses. Vénus sortit du sein de l'océan, mais avant, elle était sortie d'une perle j car une perle dût être son berceau,comme l'ame d'une jeune vierge doit être celui

aoo LA DERNIÈRE FÉE.

de l'amour. L'amour même est ne sur Ja rosée dans le calice d'un lis viri^inal. Enfin, le blanc sans éclat est l'ami des malheureux : souvent la nK'laucolie au sourire moitié tendre, moitié amer , ne regarde-t-elle pas la masse de lueur que forment les ra;yons blanchâtres que la chaste déesse des nuits envoie sur la terre? Aussi, dans ce réduit de douceur , Abel sentit l'amour s'emparer de toutes ses facultés.

La jolie (ee se leva , courut vers Abel : il n'entendit pas le son de ses pas, car elle marchait sur un tapis blanc comme la neigej enfin il était plongé dans un tel ravissement , qu'il ne pouvait pas prononcer un seul mot.

Il contempla la fée, tomba à genoux, posa sa tête amoureuse sur les pieds de la de'esse, et les couvrit de baisers : les boucles de sa belle chevelure caressèrent les pieds de la le'e qui jouissait de son ëtonnenienl avec un plaisir indicible.

— Allons , relevez-vous , dit -elle d'un son de voix charmant, et ne faites pas de folies!... En vérité, toute fée que je suis , j'en rougis pour vous....

Si Abel avait pu voir le coloris qui couvrit le visage de la fée , il aurait été au comble de la joie. Elle entraîna le jeune homme sur un sopha de satin blanc: ils s'y assirent ensemble, et la fée, lui reprenant sa

baguette, Irappa trois coups sur le Homjio.

Soudain une musique aérienne emplit l'air de sons divins : Abel , dans son extase, saisit la main de la tée ; ils restèrent à côté l'un de l'autre pendant tout le temps que dura la musique, et le pauvre Abel, ivre d'amour , confondit son ame daHs celle de la déesse. Ses yeux venaient mourir à chaque instant dans les yeux de sa compagne, qui ne se fâcha point de ce muet hommage, et parut mémo y prendre plaisir. Enfin, au moment où trois voix divines chantèrent, dans une langue inconnue, un morceau dont les notes semblaient infuser l'amour , Abel et la fèe se

LA DEKNIÈIŒ FÉE. -ioS

serrèrent mLituellement Icîs mains , rougirent ensemble, et leurs cœurs battirent à l'unisson j alors , insensl- J)lcnient , la t'ée retira sa main , et Al)el crut avoir tout perdu quand il ne sentit plus les doigts délicats de cet ange d'amour et de beauté.

— Pourquoi, dit-il, pourquoi vous ai-je demande' à venir en ces lieux ?

je ne puis plus vivre sur la terre , mais bien dans ce nuage que vous liabitez : ma chaumière, mon jardin, mes fleurs, vous m'avez tout enlevé; car tout va me déplaire , et vous ne m'aurez rien donné !..

— Ingrat 1... dit la fée d'un ton plein de reproche, pourquoi comptez-vous le souvenir de ce uniment

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qui, même pour moi, ne sera pas sans

charme ? oui , mon palais est

plein]... splendide, ajouta-t-elle, magnifique, mais songez, Abel, que la plus belle habitation d'une fée est un cœur pur , un cœur tout à elle , un cœur grand, généreux, sensible.»

Abel la regarda d'un air qui signifiait qu'il offrait le sien.

— Je vous entends, dit-elle, avec le fin sourire d'un ange qui ouvre la porte du ciel à un juste, en voulant dire: « c'estlà!.. » Je vous entends, Abel... mais pour communiquer avec les fées et les génies, il faut de vastes connaissances que vous n'avez pas.

— Et puis-je les acquérir? demanda-t-il vivement.

LA DERNIÈRE FÉE. io5

— Oui, répondit-elle j et si vous y parvenez, j'aurai une grande preuve de votre..,., de votre a... aptitude aux sciences.

— Belle fée, dit Abel, vous m'avez promis de m'évoquer l'ombre de mon père.... Ah si vous en avez le pouvoir ! )).... Il se mit à genoux.

La fée se leva, le prit par la main ; et,pendant qu'il regardait cette voûte blanche qui brillait d'un doux éclat, elle déposa sur cette main chérie un baiser, en rassemblant son ame sous le léger espace que ses lèvres embrassèrent : Abel se retourna , mais la fée majestueuse prit un air de dignité froide, et refoula son plaisir

2o6 LA DERTSIÈRE FÉE.

dans le plus profond de son cœur :

Abel interdit^ baissa les yeux. Alors la fëe toucha, de sa baguette, une coquille qui disparut soudain : un lé- ^er bruit fit rei,^arder Abel qui vit son père soufflant ses fourneaux ; et sa mère brodant son col : il porta la main sur son cou , pour s'assurer que ce gage d'amour maternel y e'tait encore, et il resta muet de stupeur , et en proie à l'effroi. Il jeta un cri^ s'avança, porta ses mains en avant , mais il fut arrêté par une substance froide comme la glace, dure comme du diamant, et il s'évanouit.

A son réveil, il se trouva dans les bras de la fée qui était plus pâle que lui : elle tenait un mouchoir dont elle

cflleurait son visage, et les plus doux parfums l'avaient fait revenir : ce moment fut un des plus beaux instans de sa vie j ses yeux rencontrèrent les yeux inquiets delà fe'e qui le regardait avec amour : contempler ce doux visage, fut une sensation délicieuse: il ne se sentait pas encore : il naissait à la vie, avec cette différence qu'il savait naître , et qu'il semblait tirer son existence des yeux de la fée. Il n'avait plus aucun souvenir , aucune perception delui'-même. Plongé dans un calme ravissant , tranquille , heureux , n'appartenant plus à la terre , il ne savait plus qui il était , où il se trouvait.... non, il aimait, et voyait l'objet de son amour lui sourire au

2o8 LA DERNIÈRE FÉE.

sein d'un nuage de volupté, de grâce

et de richesse.

La fée des Perles était coëfîée de manière à réaliser l'idée d'un ange :

ses boucles en monceau sur son front, ses yeux compatissans.... Abel se crut au ciel...: mais quand elle le vit ouvrir les yeux, elle le quitta et sortit. Abel se trouva donc seul dans ce lieu de délices avec son extase et ses souvenirs. Après une rêverie d'amour,suave comme l'air de la patrie^ il aperçut la lampe: alors se souvenant de l'histoire d'Aladin, il conçut l'idée de s'approprier celle de la fée, à laquelle au surplus il ne faisait aucun tort :« parce que , se dit-il , si c'est un talisman , elle n'en manque pas , si ce n'est

qu'une lampe, je ne la priverai pas d'un meuble bien précieux. »

Ce qui le confirma dans la pensée que cette lampe était un talisman , ce fut son peu de richesse , car elle n'était que de bronze ; ensuite, une fée ne doit rien avoir qui ne soit enchanté. Bref, il souffla la lampe , et la gHssa dans son sein , se promettant de l'essayer à la première occasion.

La fée revint bientôt, apportant dans un vase,précieux et blanc comme du lait , un breuvage qu'elle exii^ea qu'Abel prit aussitôt. Pendant qu'il buvait, elle s'aperçut bien facilement du larcin qu'Abel venait de commettre , et se souvenant de la manière

aïo LA DERNIÈRE FÉE.

dont il avait regardé celte lampe ,ellc devina dans quelle intention le vol était fait.

— Ingrat , s'écria - t - elle d'une voix harmonieuse qu^elle voulait vainement rendre sévère, je vous comble de bienfaits, je satisfais vos désirs, je fais pour vous ce que jamais fée n'a fait pour personne, puisque je vous introduis dans ma demeure, au risque d'être réprimandée par toutes les fées qui l'apprendront !... et vous vous emparez d'un de mes talismans les plus précieux , celui qu'un enchanteur du f^rand bazar a vendu si cher ?....

Abel était à ses genoux : — « Petite fée, dit-il, ne vous mettez pas en

LA DERNIERE FÉE 2 i i

courroux , car vous me feriez périr de douleur. »

— « Allez, coutinua-t-elle, ma seule vengeance est de vous la donner en vous disant ce qu'il faut faire pour s'en servir. Frottez-la auprès de la grande pierre cabalistique qui se trouve contre votre chaumière! frappez trois fois, du pied gauche, sur la dalle qui doit s'y trouver, (dalle précieuse que votre père avait ensevelie , et que j'ai eu tant de peine à reconnaître! )alorsvous obtiendrez du i;énie de la lampe tout ce que vous voudrez. Adieu, méritez ma présence. »

Elle le prit par la main, et,sortant de son mystérieux asile , elle le i^'nida dans l'obscurité à travers une longue

galerie : la fee prononça quelques mots dans une langue étrangère: alors trois hommes se saisirent de lui^ le mirent sur un coussin moelleux , en lui couvrant les yeux d'un bandeau , puis il se sentit emporter avec rapidité, s'endormit, et après un sommeil très long et très profond , il se réveilla j se trouva sur son lit dans le laboratoire. Galiban était à ses cotés , et paraissait inquiet..-- A bel crut avoir songé, il se trotta les yeux, et regarda son vieux serviteur qui le contemplait avec une vive inquiétude.

Fl> DU TOME PREMIER.

LA

ou

Par m. Horace de SAINT-AUBIN.

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