CHAPITRE VIII
Essai de la Lampe.
— C4ALIBAN, n'est-ce pas un songe?
n'es -tu pas venu avec moi dans le gouffre, hier soir?...
— Hier soir? dit le vieux serviteur; avant-hier, Abel!... car voici un jour et une nuit que je suis dans les transes sur ton sort :
Aussitôt, continua-t-il, que je suis tombe' dans ce vilain trou , deux in-
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connus m'ont saisi et m'ont gardé pendant quelque temps ; après quoi ^ ils ont r'ouvert le gouffre, et m'ont rejeté sur la terre comme si elle eût accouché de moi. J'ai couru te chercher partout, mais tout le monde a fui devant moi : enfin je suis revenu ce soir, et je t'ai trouvé dormant. »
Abel se leva , et lorsqu'il aperçut sa lampe , il ne put douter de la vérité de son aventure.
— (( Caliban, s'écria-t-il, nous sommes les rois de la terre! tiens, vois cette lampe V c'est un talisman que m'a donné la fée. » Et là-dessus , il lui raconta tout ce qui lui était arrivé : Caliban émerveillé , dit à Abel qu'il i alliât faire sur le champ l'essai de la
lampe. Alors ils sortirent aussitôt et coururent à la grande pierre avec un empressement que l'on doit concevoir.
Abel se plaça sur la grande pierre.
Trotta sa lampe, et , de son pied gauche y trappa trois coups ; puis avec la naïveté de l'enfance, Galiban et lui se retirèrent et s'accroupirent en essayant de regarder par dessous la pierre s'il était possible. Elle se leva brusquement : un joli génie, portant une couronne de fleurs sur la tête , ayant une robe blanche garnie de perles et s'appuyant avec grâce sur un nègre effroyable et presque nu, qui avait un cimeterre étincelant , fit entendre une voix harmonieuse,douce, prosqu'aussi tendre que celle de la fée.
(f Salut, mon maître adoré, salut!
je suis là, pour écouter tes ordres , servir tes plaisirs , épouser tes haines et t'obéir quelque chose que tu ordonnes : soit qu'il faille s'envoler et courir avant les nua^^es, en buvant les espaces j soit que, flamme sonore , je dévore une maison; ou que je doive courir comme une onde légère; m' élever en colonne; me changer en diamans, ou devenir le brillant tapis que tu foulerais : je suis ce que tu voudras. Que désirez-vous, mon maître ?... Parlez , parlez ! »
Lorsqu'il eut terminé son chant pur , Abel et Caliban, saisis de surprise , contemplèrent la beauté de ce groupe, car le génie ressemblait à une
jeune fille assise auprès d'une statue (le bronze. Abel et Caliban,se re^'ardant l'un l'autre, ne surent plus que demander. A la fin, Je vieux serviteur leur dit : « Je veux que notre jardin soit soigné et que vous le fassiez bêcher , de manière que je n'aie plus qu'à semer et recueillir: je veux de la farine toute broyée, et blanche comme du lait.
— Oui, dit Abel. « Le génie et le nègre disparurent aussitôt, etla pierre qui semblait vivre , se referma brusquement, en laissant Abel et Cahban dans l'étonnement; ils regardèrent encore la dalle et crurent rêver. Le vieux serviteur essaya de la soulever par l'anneau de fer, mais ce lui fut impos-
sible ; alors ils restèrent convaincus que la pierre était enchantée. Enfin , ils se mirent à examiner la lampe avec la même curiosité' que l'enfant qui cherche à casser son joujou pour découvrir ce qu'il renferme.
Abel plongé dans l'embarras, par la multiplicité de ses désirs, ne trouva d'autre moyen pour mettre un terme à sa rêverie , que de penser aux perfections de la fée , et au charme céleste des derniers momens qu'il avait passés à ses côtés.
L'amour le brûla tout entier, et désormais il lui fut impossible de ne pas mêler le souvenir de la fée à toutes ses actions, de la voir sans cesse, et de lui rapporter tous ses désirs.
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Lorsque Galiban rentra au logis, il faisait presque nuit : illieurta un objet très lourd qu'il trouva sur spn passage, et lorsqu'il y porta les mains , elles s'enfoncèrent. Il les retira pleines de la plus belle farine de froment que jamais la meule d'un moulin ait broyée, et il se hâta de transporter le sac dans la chaumière. A travers les vitres de son réduit, il aperçut trois esclaves, habillés tout en blanc, qui défrichaient très lestement un grand carré de terre , à la lueur de la lune. Il sortit et les regarda faire en se croisant les bras , et prenant un plaisir divin à voir son ouvrage s'achever comme par enchantement : il s'approcha, et leur parla j mais ils ne
se dérangèrent pas , ne firent aucun mouvement , et ne parurent pas avoir entendu. Galiban émerveillé , bénit la lampe, la fée, le ciel , et rendit grâces à Dieu de ce qu'enfin Abel avait un talisman qui ne les laisserait manquer de rien.
— Parbleu , dit-il tout haut , il y a quarante ans que je n'ai mangé de viande et fait de repas , il faudra que j'en demande un splendide demain matin. »
Abel était dehors, la lune jetait sur le vallon un écharpe de lumière qui invitait à la méditation ; il entendit au bas delà colline, une voix de tristesse et de mélancolie qui modulait les plaintes les plus attendrissantes ,
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C(.'tte hymne de la souffrance, qui retentissait au milieu du silence le plus solennel, le frappa fortement.
— Il y a des êtres malheureux dans ce vallon , se dit-il, et je puis les secourir! » Il s'avança et tâcha de
voir celle qui chantait si tristement.
Il aperçut une figure se mouvoir lentement parmi les peupliers sonores qui bordaient les rives du ruisseau.
Elle e'tait comme l'ombre errante d'un mortel qui n'a pas obtenu de terre (i) sur ses restes abandonnés. Ses mou-
(i) Les anciens croyaient, et beaucoup de peuples croient encore ., que les morts que l'on n'enterre pas , se plaignent longtemps , parce qu'ils ne peuvent eiitrer au ciel. ( Note de l'Auteur. )
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vcmens avaient cette indécision , ce laisser iJler d'un être à qui tout est indiffe'rent , parce que son cœur est plein d'une seule idée, d'un seul désir. Elle semblait parcourir la vallée pour lui dire adieu.
En ce moment , une respiration mélodieuse annonça Catherine : Abel courut à sa rencontre et , lui montrant sa lampe , il lui dit avec joie : « Catherine , demande-moi tout ce que tu voudras , ce tahsman précieux que je possède , comblera tes vœux.
— Ah î dit-elle , ce que je désire ne viendra jamais de cette lampe de fer.
— Si, ma petite Catherine; » alors il lui raconta sa dernière aventure, et
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Ja pauvre paysanne eut le cœur rempli de fiel en écoulant les expressions d'amour dont se servit Abel.
— Ah! Catherine, dit-il en terminant, ce malheur dont tu me parles d'aimer sans l'être , j'en ressentirai la cruelle souffrance. Gomment dire à une fée : « je vous aime ! » comment oser la regarder avec cette pensée qui doit se lire alors sur le front...
— Pourquoi n'aimeriez-vous pas plutôt, dit vivement Catherine, une jeune fille qui vous porterait dans son cœur, et pour qui vous seriez ce que la fée est pour vous?... »
Elle s'arrêta, et le silence régna dans toute la nature. Au bout de «quelques instans , la jeune fille qui
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errait dans le vallon, lit entendre son chant de désespoir : il disait qu'elle aimait en vain. Ces accens parurent prophétiques à Catherine, elle pleura.
— Catherine, s'écria Abel , oh! tu me caches quelque chagrin! c'est mal, car maintenant je puis tout pour ton bonheur.
— Je songeais , dit-elle , en faisant un effort sur elle-même j je songeais à cette pauvre Juliette que je viens d'entendre.
— Hé quoi? c'est elle , répondit Abel, ah ! dis-lui de venir , Catherine, et ma lampe lèvera tous les obstacles qui la séparent d'Antoine. »
Catherine se précipita à travers les buissons, en admirant le bon cœur
de son bien-aimé et sans comprendre comment il rendrait Juliette heureuse. Mais elle allait , elle courait , elle volait j car elle et Juliette e'taient plongées dans le même malheur , et l'on parlait de secourir sa sœur de misère amoureuse.
Juliette arriva: elle était belle,mais pâle , et sur sa figure qui respirait la tombe, on remarquait des traces qui disaient qu'elle fut toute gentillesse , toute gaîté , avant que l'amour n'eût allumé le feu brillant de ses yeux enfoncés. Elle s'assit de manière à faire voir sur le champ que tout lieu lui était égal , et son regard annonçait une inquiétude vague pour un trésor qui ne lui appartenait pas. Juliette
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n'était plus elle-même, vivait ailleurs ; et là, où elle se posait avec grâce, on n'avait que ses formes éle'gantes et pures , car soname voyageaittoujours.
Gatlierineen la contemplant lisait son propre avenir : quand elle dit à Juliette que le jeune homme avait le pouvoir de la rendre épouse d'Antoine , une lueur d'espoir erra sur son visage, et le modifia comme ces feux errans qui courent dans la cendre d'un papier qui se consume. Elle tourna ses yeux remplis de mort sur Abel , et n'aperçut pas sa rare beauté parce qu'un autre lui avait donné un autre type de l'idéal, et elle répondit lentement en regardant la terre : « La tombe sera mon lit nuptial , et les
cljants de l'église en deuil seront ma chanson d'hyménée.... Antoine 1 Antoine... » Puis elle contempla la voûte des cieux et les étoiles, le manteau d'azur et la vallée, « adieu, adieu. » Ses cheveux se dénouèrent et elle ressembla à Ariadne abandonnée, mais à Ariadne prête à périr.
— Catherine, dit Abel , que fautil pour lui faire épouser celui qu'elle aime.
— J'imagine, répondit-elle , que trente mille francs lèveraient tous les obstacles. »
Abel frappa les trois coups, frotta la lampe, et lorsque le génie eût chanté son hjmne d'obéissance , et plongé dans l'étonnement Catherine
et Juliette,Abel demanda trente mille francs : « Avant que vos artères aient battu dix fois, répondit le génie, vous allez avoir ce que vous désirez. » Il disparut et reparut aussitôt: il mit un genou en terre et montra un gros sac d'or que le nègre laissa tomber par terre : ils attendirent qu'Abel leur donnât l'ordre de se retirer, et ils partirent bientôt en chantant.
Une émanation d'une suavité extraordinaire remplissait l'air de son parfum : Catherine et Juliette ébahies , restèrent stupéfaites , regardant tour à tour Abel et sa lampe et la pierre , mais Abel plus longtemps que le reste; car il leur sembla, par son attitude , un ange descendu des cieux. Juliette ,
l'heureuse Juliette le contempla avec une effusion de cœur qui fit briller son visage de cette joie enivrante que doiuie l'amour heureux , et sur le champ, sa ^gentillesse et ses ^^râces premières reparurent dans son attitude et ses mouvemens.
— Si vous êtes un homme , dit-elle avec un fin sourire , vous serez dans mon ame presqu'un rival d'Antoine !
votre place sera toujours marquée au coin de notre feu dans notre chaumière, et personne ne s'y mettra.
— Te voilà heureuse, toi !... lui dit Catherine en soupirant.
— Oh oui, bienheureuse ! »... re'pliqua Juliette, en tournant ses regards sur la ferme où reposait celui