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tout usé: il ne disait niot,et sa femme, assise dans le laboratoire, ne se plaignait ni de la famée, ni du charbon, ni de l'odeur; clic ne parlait pas plus que son mari , car son seul langage était l'aimable sourire qu'elle faisait errer sur ses lèvres naives, lorsque , fatigué de ses travaux , il s'avisait de jeter un regard sur sa femme chérie.
Elle était belle femme ^ et lui bel homme ; mais comme ils restaient toute la journée dans leur laboratoire, qu'ils ne se regardaient pas souvent et qu'ils s'adoraient, ils ne pensaient guères à leur toilette, et Ton ne se serait pas aperçu de leur beauté , au premier abord.
Le laboratoire où ils demeuraient
ressemblait assez à une cave : les parois des murs auraient pu rendre trente quintaux de noir de fume'c , si l'on avait voulu les nettoyer. Les vitres des fenêtres , presqu'ogives et à petits carreaux retenus par des plombs, avaient conquis un veto sur le jour qu'elles ne laissaient presque plus passer, tant elles étaient empreintes de poussière; mais au-debors une vigne joyeuse badinait éle'gamment. Le carreau bumide et toujours sale offrait de singuliers aspects : çà et là l'on apercevait un rond ou un carré net comme une pièce qui sort de la Monnaie, parce qu'un objet de pbysique y était resté pendant quelque temps ; on lisait enfin par les sillons de pous-
sière que le balai avait imprimés, combien de fois une main généreuse eut envie de ranger le chaos. On prétend que les araignées vécurent si longtemps en paix , qu'elles se rassemblèrent un jour pour faire une constitution , mais qu'elles s'arrêtèrent à l'article qui devait consacrer la liberté individuelle des mouches: souvent on entendait la voix d'un cricri qui se réjouissait de n'être pas troublé dans son asile par quelque mandat d'amener ; et plus d'une souris trottait tranquillement dans ce séjour de l'innocence, de la paix et de la chimie,sans craindre les coups de sabre ou les trébuchets provocateurs.
Au milieu de cet amas de tables,
de bouteilles et d'instruniens,Ie chimiste, les cheveux couverts des débris blanchâtres de son charbon, penchait son visage sur une cornue, et le feu jetait son reflet rougeâtre sur tout ce quiTentourait en venant mourir sur la femme du chimiste, qui , tour à tour, travaillait et regardait cet intérieur d'un air satisfait.... La voûte noire , l'absence du soleil qui ne se montrait que par l'espace que la porte laissait entr'elle et le carreau, l'attirail chimique, un mari chimiste, tout ceci ne plairait pas à tout le monde ; mais puisque le chimiste et sa femme se trouvaient heureux , personne ne doit les censurer , car on donnerait à penser que le bonheur tient à un coup de
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balai^à la mort d'un cricri ^à une toile (l'araignée, ou à la queue d'une pauvre souris : le bonheur tient à bien autre chose.
Un matin de printemps, on avait ouvert une fenêtre: l'air pur circulait, et le soleil, envoyant dans le laboratoire un de ses plus beaux raypns, traçait une ligne brillante où volaient une multitude de petits atomes de poussière qui semblaient courir les uns après les autres comme les essaims de mouches au-dessus des ruisseaux , le soir d'un bel été. Le cricri qui avait crié comme un chantre à l'enterrement d'un seigneur de village, rencontra une cricrite et se tut : la souris s'en alla dans son trou avec un rat, et
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la douce influence de l'air pénétrant le cliimiste, il rei,'arda sa femme. Elle e'tait assise sur un fauteuil vermoulu, et s'amusait à contempler pour la millième fois les estampes du Cabinet des fées : son inge'nuite' était peinte sur sa figure, ses cheveux d'or pale arrangés à la vierge, ajoutaient un rayon d'innocence à ses yeux Llcus sans malice.
Elle devina que son mari la regardait, quitta son livre pour voir son époux, et le cliimistc réfléchit, au milieu de ce silence, que la jeune fdle qu'il avait prise seulement pour récréer ses yeux pendant ses longs travaux,pouvait devenir tout autre chose qu'un point de vue.Illui en coûta bien des fioles pour le savoir, il cassa plus
d'une bouteille et la paix du laboratoire lut troublée une seule fois depuis cinq ans : le cliimiste re'pandit je ne sais combien d'ingrédiens, et son feu s'e'teignit. La femme du chimiste , semblable à Psyché qui reçoit le premier baiser de l'amour, ne dit rien j mais quelques mois après elle cria si fort , qu'on l'entendit d'un quart de lieue, et que la terreur régna dans le village voisin ( on saura pourquoi ) ; enfin tranchons le mot, ces cris étaient motivés par la venue au monde d'un enfant beau comme le jour.
Alors le laboratoire fut désormais témoin de scènes plus charmantes : la voûte noire retentit des cris enfantins, et le chimiste n'y trouva point à re-
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dire. Caliban , quittant la bêche , accourait regarder par la fenêtre, tâchait de faire sourire sa grosse figure horrible et de prendre une jolie voix pour parler à l'enfant. Enfin la femme du chimiste, toujours assise sur son fauteuil vermoulu^faisait sauter sur ses genoux maternels le marmot qu'elle couvrait de baisers aussitôt qu'il souriait. Elle excitait son rire et s'il cassait une fiole , le chimiste riait en se disant qu'il avait déjà été cause de la perte de plus d'une fiole. La chimiste, cette femme que le chimiste avait épousée pour sa naïveté et le peu d'étendue de ses connaissances , déployait toute son ame sur son enfant , devenait spirituelle pour tout ce qui le
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concernait: elle vivait du souffle de ce petit être qui jouait sur son sein, après en avoir extrait un lait pur comme l'ame de sa mère , et le bienheureux chimiste s'apercevait que la nature avait desr creusets plus beaux que les siens^et une méthode de combiner les mixtes bien supe'rieure à la sienne.
Ce chimiste était un des esprits les plus e'tonnans et les plus originaux que le feu du soleil ait jamais e'chauffés. Si les idées de'pendcnt de la forme intérieure du cerveau , le sien devait avoir l'aspect bizarre de ces produits chimiques que les apothicaires exposent à la curiosité des passans , et qui présentent de si brillantes cristallisa-
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lions. Depuis son jeune âge , il n'avait vécu que pour les arts et rien fait que d'étudier les sciences naturelles avec ardeur: aussi il avait un savoir si profond et si solide sur la nature humaine que, d'abord, il oui, comme on vient de le voir, un enfant; mais qu'ensuite, il pai^vint à connaître si bien tous les ressorts physiques de notre machine, que, par la seule inspection de l'œil , il découvrait les symptômes, la marche et les causes d'une maladie,et guérissait subito et sans douleur. Cette perfection de science ne regardait pas que le corps; elle s'appliquait à l'ame, et il connaissait la cause de nos peines et de nos plaisirs, de nos passions et de nos vertus , avec une telle supé-
riorité que, d'abord , il avait atteint lui et sa femme la perfection du bonheur et que leur hymen e'tait pur comme le ciel de l'Afrique j mais qu^ensuite il savait tout d'un coup ce qui manquait à tel ou tel homme pour être heureux,ct cela^après l'avoir examiné pendant un instant: et pour peu qu'il tatât le crâne , le pied, et palpât l'épine du dos, il disait ce que , dans telle situation sociale donnée , il devait faire et même dire.
Ce qui prouve son extrême sagesse et la sublimité de son- esprit , c'est qu'ayant atteint le faîte de la science humaine, il vivait dans son laboratoire, entre un cricri^ une souris, Caliban , quelques araignées, sa femme
rt son enfant. Certes , le chimiste aurait pu aller à Paris où il aurait amassé un faisceau de gloire aussi gros qu'il y en aurait eu pour cent mille hommes; mais il avait réfléchi et vu :
Que , s'il guérissait tout le monde, tout le monde viendrait à lui , qu'il n'y aurait plus eu de malades, partant plus de médecins, et qu'alors les médecins l'auraient invité à passer dans le troisième hémisphère ',
Que devinant tous les intérêts, il aurait accommodé tous les procès et que les avoués imitant les médecins , sa science lui ferait encore courir le danger de tomber dans les mains des procureurs ( car il tranchait la question) plus cruels que les médecins^
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Que si le gouvernement apprenait qu'il pouvait faire du diamant,on l'aurait enferme comme l'âne de Peaud'âne pour lui faire toujours faire du diamant, ou qu'on lui crèverait peut-être les jeux ou quclqu'autre chose pour qu'il n'en fit pas, et dans ce cas il trouvait les gouvernemens plus cruels que les médecins et les procureurs;
Qu'enfin la perfectibilité de la raison humaine devenait la ruine delà société qui ne subsiste que parles folies, les maladies , les niaiseries , les passions, les démangeaisons et les contributions de chacun. Alors il avait eu , l'incroyable raison de comparer la gloire qu'il aurait acquise, à la fumée
de son fourneau jles riclicsscs,au charbon qui noircit les mains et dont la vapeur finit par tuer ; et saisissant le dieu du bonheur par les oreilles, il tâebait de ne jamais le lâcher, en ne sortant jamais de sa chaumière.
Ce fut ainsi qu'il simplifia son existence : pour se donner une occupalion, il chercha à découvrir de nouveaux secrets, prit une femme jolie qui ne faisait rien, ne savait rien^ et ne parlait presque pas, un domestique idiot, et il décréta que pour eux lous,la nature commencerait à la porte de la cabane et (luirait au mur du jardin j le soir, ils sortaient se promener sous une allée couverte, admiraient l'air pur du ciel: le chi-
miste complimentait Caliban sur la tenue du jardin, et il comparait la lueur mystérieuse des étoiles à la lueur amoureuse des yeux de sa femme. Elle souriait en pensant qu'elle était belle comme une étoile, et elle adorait son mari : Caliban admirait qu'on eût tant d'esprit, et ils rentraient dans leur cliaumière, heureux, contens , riant des liommes,que le chimiste leur montrait se démenant pour attraper des bulles de savon qui leur crevaient dans les mains j et ces trois êtres chemmaient dans la vie, se portant aussi bien que des chênes qui croissent , \oyant une rose dans chacun de leurs sourires , un bouquet dans chaque pensée j une perle dans chaque pa-
rôle, n'ayant pas le temps de désirer parce qu'ils travaillaient tout le jour, et dormaient toute la nuit. Heureux , mille fois heureux!...
Là - dessus , le chimiste frappant dans ses mains^ et déposant un baiser sur les lèvres de sa femme^qui croyait que tous les hommes étaient chimistes, s'applaudissait de son parti et disait qu'il avait résolu le plus grand problème, celui d'une vie heureuse.
Partant de là, il remuait de plus en plus ses creusets , cherchait avec une ardeur sans pareille à dérober un secret de plus à la nature, et tâchait d'expliquer à sa femme ce qu'il faisait: elle n'y comprenait rien, mais elle écoutait avec attention comme si
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elle eût compris quelque chose, car elle donnait toutes les sciences pour un sourire de son petit Abel, et une parole de son mari pour toutes les couronnes ducales de l'Europe.
Ces trois êtres n'avaient plus aucune communication avec le reste de la création, et il s'agit de le prouver: pour cela, il faut remonter dans leur vie passée, et expliquer par quels moyens ils vivaient dans une retraite aussi profonde.
Au bout de leur cliaumière^fleurissait un jardin qui semblait être fJûl exprès pour eux : les le'gumes prenaient plaisir à y venir, la treille pliait sous le raisin , et une source pure et limpide arrosait ce petit coin
de terre prnmise. Le cliimiste et sa femme, à laquelle il avait prouve' (car elle croyait tout ce que disait son marij s'il avait prétendu qu'il faisait jour au milieu d'une nuit d'hiver , elle aurait re'pondu qu'elle voyait le soleil): il lui avait donc prouvé qu'en ne mangeant que des légumes, les passions étaient moins ardentes, l'esprit plus vif,alors ils vivaient du produit de ce terrain, où deux poules trouvaient leur nourriture , et une vache son herbe fraîche. Caliban,le domestique de ce fortuné ménage, faisait la vendange et la moisson, mondait le blé au moyen d'une machine inventée par le chimiste, et il ne connaissait d'autre existence que de se lever au jour,cul-
tiver le jardin, manger sobrement , apprêter le repas du chimiste, filer en hiver, faire de la toile et se recoucher : du reste , il avait supprimé l'usage de la pensée comme une chose trop fatiguante, et le nec plus ultra de son emploi e'tait d'aller payer chez le percepteur de la commune les dixsept francs d'impositions que devait le chimiste pour ses deuxarpens, sa femme, ses poules, son cricri, sa souris, ses araignées, Caliban, la vache, le marmot, le rat, et un pauvre caniche noir qui était l'ami de toute la maison. Ainsi le gouvernement français assemblait les deux chambres, avait des armées de conscrits avec leurs fusils et leurs habits, capitaine ,
colonel, chef d'etat-major, aumônier surtout, le tout pour donner l'assistance et la protection de ses sept immenses ministères et de sa colossale administration à quatorze choses , pour une modique somme de dix-sept francs! en vérité, comment peut-on se plaindre de la pesanteur des impôts !...
La chaumière dans laquelle vivaient... Que vois-jeV vingt-cinq pages, grand Dieu! les temps sont si durs que jamais on ne pourrait lire un chapitre plus long.