CHAPITRE XV
Les deux Noces.
A. Paris;, dans le mai^'iufiquc hùtcl de M.'"' la duchesse de Sommerset , j une tbide joyeuse inondait tous les salons : les toilettes les plus somp- j tueuses, les plus jolies femmes , les i;iauds el une multitude d'etranf,'crs brillaient d'un éclat splendide. Chaqutî.pièce de l'hôtel, dans les appartcmens de réception, était décorée de plusieurs lustres ornés d'une multitude de bougies que reflétaient mille "laces. Les meubles les plus précieux.
les plus elc'gans , la soie aux cent cou- Jeurs, le salin brillant, les porcelaines de prixj les doi'ures, les bronzes ciselés, les cristaux reni])lis de Heurs artificielles , les partums , enlin tout ce (jue le luxe le plus ellVene d«^ la inodernilë a pu inventer de recherches , de voluptés, de délicatesses, était réuni dans ce palais, ot s'offrait comme un trophée pour parer le temple de l'hymen le plus heureux qui jamais ait été contracté.
Accourus, sur la foi de la Renommée, pour contempler le fils du chimiste aux millions, le charmant, le noble, le riche héros de cette aventure singulière, les nombreux amis de la duchesse et beaucoup d incon-
aâo LA DERNIERE EEE.
nus alïluaicnt à son holel : la place Vendôme était enconiLre'e d'une foule d'e'quipagcs plus hrillans les uns que les autres, et une immense assemblée de domestiques se trouvait sous le pe'ristyle et dans la cour.
Dans une des galeries de l'hôtel , on préparait un festin somptueux : les murs de la galerie e'taient ornes des tableaux des plus fameux maîtres, et les curieux ne pouvaient s'arracher à la contemplation de cette galerie magnifique, digne d'un souverain; et plusieurs, gastronomes sans doute, reposaient leur admiration en s'arrétant sur l'ordonnance d'une longue table où brillaient l'argenterie, les llambeaux, les plais, les décorations
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mai,aqucs^ les mets les plus recherclies , les dernières productions du luxe, les ciselures, les vases, tous chefs-d'œuvre d'art ; c'était un véritable enchantement.
Dans le salon principal, entre mille beautés, Jenny de Sommerset, portant le riche costume de la JFée des Perles , e'clipsait tout le monde : elle attirait tous les rei;arcls : sa vive beauté, sa grâce, son attrait, la rendaient l'objet de tous les désirs; et, de même que tout se rapporte au soleil dans la nature, tout, dans les canirs et sur les visages des assistans ne vivait que par elle , et se réunissait à elle : elle était le centre d'une laultitude de rayons.
Pour le comte Oster\vald,il ré-
giiaiteii souverain sur la fée, comme sa tée rejouait sur tout le reste. On ne doit pas appeler vivre ce qui se passait en ce moment dans son être :
toutes les femmes l'admiraient, et il n'est personne qui ne convint qu'il y avait de quoi, car Abel, au milieu des plus beaux hommes qui l'entouraient , se faisait remarquer et l'emportait par l'expression du bonheur qui sortait par chaque pore de son visa^'e céleste. Une candeur d'ange , une douce fierté^ un regard humide et magique , une chevelure flottant en boucles arrondies et noires comme du jais, des formes élégantes et pures, ce maintien naïf et ce laisser-aller de la nature le rendaient une image vi-
vanlc de celte fameuse statue de la Grèce , sur laquelle on a rassemble' toutes les perfections humaines.
Abel se trouvait transplante du sein de la vie ignorante de la nature, au faîte de la civilisation, au milieu de tout ce que la socie'té offre de plus séducteur- il y était accompagné de celle qu'il aimait et jouissait de la volupté surhumaine delà voir la reine de ce cercle : il sentait que tout le monde lui enviait son bonheur, et ses idées avaient pris assez d'extension pour qu'il s'aperçût , qu'en ce moment, il était le seul être, par cinquante millions d'honmies , qui eût une telle sensation à laquelle toutes les forces de la création semblaient concourir.
En elî'et, la musique la plus harmonieuse donna le signal de celte tète, et Abcl y resta plongé dans un nuage de voluptés tellement renaissantes, que son ame n'avait plus de tbrces que pour sentir j il ne pouvait plus penser : il regardait sans cesse cette profusion de richesse, et venait toujours confondre sa vue dans l'aspect enchanteur de sa chère petite lée qui l'enivrait des regards les plus fins, les plus amoureux, les plus doux. Tout leur souriait, l'univers entier se courbait sous leur amour. Jamais conte de fée ne lui avait donné l'image \ d'une semblable fête: enfin, il était toute jouissance , n'avait pas assez d'yeux pour voir, d'ame pour sentir.
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Comment aurait-il donc pensé à Catherine!....
Catherine, la pau\re enfant! son nom nous rappelle au villai^e. On connaît le modeste asih^ du pcre Grandvani : celte cuisine si propre est encombrée, et Françoise sullit à peine à diriger les Iburneaux. La chand)re cki maire a été dél:)arrassée des meubles qui la garnissaient: sur la table ou était autrefois l'ouvrai^e de Catherine, on voit la modeste vaisselle de faïence blanche du maire. Quelques tasses de porcelaine blanche , des fruits mal servis, une argenterie peu nombreuse, mais une gaité franche sur tous les visages, voilà ce ([ue l'on aperçoit.
Le maréchal- des-logis des cuirassiers de la i;arde est là : son habit d'uniforme brille de sa grosse croix , ; lari(c ctomme un petit écu: il relève ' sa moustache et pense profondément ' en voyant Catherine. La pauvre fille j est devant celte modeste cheminée : ; Juliette achève sa toilette, en lui attachant le bouquet virginal. Callierinc est pâlcj elle voit sans voir j ses lèvres sont sans couleur ; elles sont entr'ouvcrles, et un souffle pénible s'échappe d'entre ses dents blanches.
IjA parure qu'elle a revêtue est celle ([u'/Z lui a donnée. Catherine veut mettre un de ses gants, elle ne peut j parvenir; trois fois sa main a passé à côté de l'ouverture du i(ant blanc : i
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elle regarde lamentablement Juliette, qui verse une larme j car, pour Catherine , elle a rœil sec comme Brut us «juand il \it mourir ses lils.
Le père Grandvani contemple .sa fille : il l'examine et une peur involontaire s'empare de ses sens ^ il n'ose parler, il ne peut ([ue regarder sa chère lille. Bontems lui-même se tait^ comptant peut-être que les te'moignages de son amour feront disparaître cet accès de pudeur , ce dernier regret d'une fille, qui dit un adieu virginal à la nature de son enfance.
11 console ainsi le père Grandvani j et, comme l'espérance est le dieu le plus persuasif, le pauvre maire s'abusa.
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Avant de quitter la chambre pour aller à r(%lise, Catherine fut à son père, passa ses bras autour de lui, et déposa sur son front un baiser fdial empreint de tout l'amour qu'elle avait pour lui. Le pauvre père la bénit par un sourire.
On va en silence à l'éijlise. Tout est un songe pour Catherine : elle s'aj,'enouille machinalement et donne sa main au prêtre, comme par instinct.
Le curé la trouva froide, il regarda Catherine, et trembla involontairement. La noce revint chez le père Grandvani , accompagnée de deux violons et d'une troupe joyeuse. Chaque paysan avait à sa boutonnière un nœud de rubans, car tout le village adorait Catherine.
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Une vieille femme, assise sous un orme touffu, vit passer ce cortei,^e :
elle jeta un regard d'iiorreur sur la fiancée et dit tout bas à une autre vieille qui était à coté d'elle : u La marie'e mourra vierge!.... »
La chambre de Grandvani recul les convie's. Juliette et Catherine montèrent ensemble par l'escalier antique et entrèrent dans la clîam]3rc virginale de Catherine. Cette pièce était tenue avec une propreté extrême : en y entrant, on devinait, par le soin qui y régnait, que l'être charmant qui habitait celieu simple décoré de blanche percale et de meubles modestes, était un être composé d'amour et de tendresse : pas un grain de poussière; un
esprit d'ordre et de sagesse vous murmurait que la jeune vierge reposait pure, et que ses pense'es, naïves comme (.'lie, n'avaient jamais eu qu'un seul objet.
— Juliette, dit-elle,' j'aime Dieu , niaisye l'aime presque autant... 11 ne l'aut tromper personne ici-bas : je ne puis vivre avec Jacques, et la vie nVst rien sans les dons d'un amour partagé.... Je préfère un coup de poignard à mille coups d'épingle pendant ma vie.... Je n'ai que lui dans le cœur^ tu le sais.... Ce n'est pas parce que sa figure est belle, car il eût été laid que j'aurais été encore plus contente d'un regard!.... Il est heureux maintenant lui!.... Eh bien, je serai en-
haut!.... pour veiller à ce que rien ne niauque à son bonheur.
Juliette pleurait.
— Tu pleures , ma sœur chérie ?
cesse, ne me plains pas? //me disait qu'il y a des esprits divins qui deviennent la rose'e, qui sont le coloris dos fleurs, la brise du matin, l'étoile du soir, et qui se glissent dans l'air en re'pandant des sons. Je serai l'une de ces choses-là, et je me tiendrai toujours près de lui. Adieu, Juliette.
— Ah! laisse-moi espérer, dit l'cpouse d'Antoine.
— Oui, reprit Catherine, espères!
car j'espère moi-même: tout n'esl j)as terminé, peut-être....
Elles se séparèrent en pleurant^ et,
sur les lèvres de son amie, Catherine déposa un tendre baiser d'espoir ou d'adieu.
Juliette descendit ; elle trouva les convives autour de la table j elle prit sa place: on était joyeux,- on commençait le festin , la danse devait suivre , mais Jacques Bontems et Grandvani remarquèrent que Catherine manquait j les convies se regardèrent en silence, et Juliette se dit : « Plus de joie ! »
Cependant, pendant encore quelque temps, on continua de rire et de mani^er, mais l'intrépide cuirassier sentait son cœur défaillir,- et le père, en versant du vin, tremblait si fort qu'il en répandait sur la table : à la
lin , il ilcmaiida sa fille j on la chercha partout; on ne put la trouver!....
L'horreur et le silence régnèrent dans cette maison naguère joyeuse , et on n'entendit plus que le balancier de l'horloge qui leur mesurait des instaus d'angoisse et de terreur. Juliette, qui avait promis le secret, tûcliait de paraître inquiète comme les autres....
On déserta la maison. Grandvani , Bontems et Juliette restèrent seuls , entourés du cortège de la douleur :
le silence et la crainte. Grandvani regardait toujours la porte, et quand Françoise l'ouvrait , il tressaillait , mais il n'en ressentait qu'une douleur encore plus profonde, car ce n'était pas sa fille. Le village était dans la stupeur.
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Cependant, au milieu de la nuit , lorsque les danses les plus voluptueuses accompagnées d'une musique enchanteresse, eurent donné lieu à l'épouse d' Abel et à ses rivales de déplo} cr tout ce que le corps a de plus souple et de plus enchanteur; lorsque cette fête brillante fatigua par l'abondance même de la richesse et de la splendeur, on annonça que le somptueux repas attendait les mille convives.
La chaleur excessive avait fait ouvrir quelques fenêtres de l'hôtel. Au moment où l'on vint avertir M"*^ la duchesse que l'on avait servi, Abel respirait l'air frais de la nuit.
— Viens donc, cher ami? lui dit sa fiancée, qui, voyant qu'il ne quit-
lait pas le balcon, s'appuya légèrement sur son épaule en le tirant doucement.
— Ne vois-tu rien là en bas ? lui répondit Abel.
Elle avança la tête , et ils aperçurent ensemble une masse blanchâtre, que l'obscurité, peu tempérée par les lanternes, ne laissait voir que d'une manière indistincte. A force de reijarder, ils virent cette masse se mouvoir, se dessiner dans l'ombre et laisser paraître des formes; c'était une femme. Elle errait, elle se haussait sur la pointe du pied, elle suppliait, qu'on la laissât entrer... ïout-à-coup^ elle examina la croisée, elle s'anéantit dans la contemplation des deux char- ToM. II. 2 1
i4^ LA DERNIÈRE FÉE.
mans êtres dont la lumière du salon semblait caresser les contours en les rendant saisissables à la vue. A bel rassembla ses souvenirs ; il crut... ne fut pas sûr que ce fût Catherine....
cependant c'était bien quelque chose qui lui ressemblât : il pensa reconnaître la toilette de la noce de Juliette.... 11 hésitait.... Sa charmante fiancée, sous prétexte qu'on attendait, l'entraîna. Alors quand il quitta la fenêtre, des accens de douleur, des débris d'une voix charmante arrivèrent à son oreille : « c'étaient des vœuK pour son bonheur., une joie de l'avoir aperçu !... quoique de loin et d'une manièrefugitivc.etpuis des regrets...
l'amour , enfin un adieu dit avec la
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VOIX de la mort. » La femme a^ita longtemps ses bras vers lui , et jeta an cri quand il disparut.
L'entraînement de la fête, la joie du repas nuptial, les enchantemens de cette galerie miraculeuse, la présence d'une foule en proie au bonheur, firent, de cet instant de peine , un moment de songe presque oublié pour Â.bel.
Les derniers éclats de la joie retentissaient dans les salons , qu'Abel et
la fée des Perles s'étaient retirés
A.bel nageait dans un torrent de délices sans s'inquiéter si ailleurs on mourait, on vivait, on était lieureux ou malheureux; si la peine, le chagrin ne dévoraient pas des êtres sen-
sibles : on venait de prodiguer une somme immense ; elle venait de s'ëvanouir en jouissances d'orgueil, fumées légères!., en vins , en mets, en bons mots, sujet d'indigestions et d'indiscrétions.... Mais, si l'on pensait à cela, on ne prendrait aucun plaisir dans le monde , on pleurerait toujours!... Vive la joie! nargue le chagrin !
A sa noce, Jacques Bontems passa la nuit à courir le village : il avait la mort dans l'ame et offrait de donner sa perception pour une seule nouvelle de Catherine. Personne ne l'avait vue.
Grandvani aurait donné ses richesses pour une seule boucle des cheveux
LA DERNIÈRE FÉr:. -xl^g
de sa clière Catherine, son seul enfant, sa joie et son bonheur. Il voyait sa maison vide: pins cette jolie Catherine , si gentille , si aimable , si bonne !.... la douleur remplit cette nuit-là tout entière.
Deux jours après son mariage , Abel, ivre de joie et de bonheur, au comble des jouissances humaines, était emporté par un char élégant sur la route de Versailles, que la duchesse avait dessein de lui faire voir, car cette charmante fée entourait Abel de toutes les séductions. Elle lui dévoilait toutes les richesses de la capitale en répandant les grâces de son esprit dans tous ses discours, et en cher-
aSo 1.A DERNIÈRE FEE.
chant à couvrir de fleurs les cliciiuns que parcourait Al)ei. lueurs iiiaiiis étaient confbndiKîS ; ils se pressaient avec aniour^ et une caiéclie attelée de si\ chevaux roulaitavec uiieettrayaiite rapidité sur les bords de la Seine.
\Jn j^roupe de trois personnes , un militaire, une paysanne, un ^i(!illard, étaient contemplés par une foule attristée, parce que la douleur de ces personnages était si vraie et si profonde, qu'elle avait gagné de proche en proche : leurs mouveniens ét.ai(;nt empreints de cette lenteur que l'on jnet à acconq)lir un devoir pénible:
il semblait ([u'à chaque instant leurs bras fatigués retombassent.... On venait de retirer de l'eau une jeune
fille. ... Ses vétemens étaient tellement cousus autour de son corps, que l'on ne pouvait faire autrement que de la prendre telle que le iatal fdet l'avait arrêtée au sein des ondes. Seulement^ sa clievelure flottait.... et elle serrait entre ses dents, avec la force que donne la mort, un collier noir avec lequel sans doute elle avait voulu périr et être ensevelie.
La calèche passa bien rapidement j mais le fugitif coup-d'œil que le tendre Abel jeta sur le groupe le fit frissonner, car cette chevelure, cette taille, et surtout ce collier si connu , lui dirent : i< C'est ta sœur d'amour , c'est Catherine!.... » Mais la calèche l'emporta si vite, qu'il était déjà loin,
.-îSa LA DERNIÈRE FEE.
bien loin, quand revenu de sa surprise douloureuse, il cria : (( Arrêtez;! je veux la revoir!... » La calèche allait toujours, car sa tendre fée, craignant pour lui les châtains, devinaut qu'il allait chercher une douleur, était trop soi^'neuse de lui arracher les épines de la vie, pour souffrir qu'il se brisât le cœur, et un nioiivcment de sa main délicate ordonna au cocher d'aller encore plus vite. Pauvre Catherine!....
Lorsqu'après une année de mariage, le comte Oslcrwald alla revoir sa chaumière et Caliljan, il aperçut devant la porte une tonil)e couverte de gazon, et du milieu de laquelle,
sans inscription, sans f'asto, s'élevait avec orgueil un jeune lis....
Abel, regardant la comtesse, s'écria : « Pauvre Catherine!.... » Caliban parut, tenant un arrosoir j il marchait péniblement, avait l'air d'une ombre j c'était lui qui arrosait le lis et qui disait souvent : « Elle aimait, elle!.... » Il n'ajoutait rien^ car le vieux serviteur avait perdu la raison , et il ne reconnut que son jeune maître;.... Ce réveil de l'ame dans ce corps voisin de la tombe , eut quelque chose d'attendrissant j il s'écria : « Je l'ai revu^ je puis mourir!.... » Comme il achevait cette parole, l'arrosoir tomba, il se pencha sur la tombe, et son souffle regagna les cieux. En exhalant
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ce dernier soupir, sa main froide et i;lacéc fit quelques mouvemens pour serrer celle du jeune comte.
Jusqu'à présent le bonheur le plus pur couronne chaque jour l'existence d'Abcl, et ce bonheur sans nuajjes durera sans doute.