L’ÉPILOGUE
On me tend un piège. — Après la mort de l’Empereur, comme je n’avais eu aucun repos depuis près de soixante heures, je me jetai sur mon lit vers 2 heures de l’après-midi; mais je fus bientôt réveillé par un des adjudants qui venait me prévenir que l’Empereur et le Prince de Bismarck désiraient me voir. Je me rendis immédiatement auprès du jeune monarque que je trouvai avec le Chancelier. Sa Majesté 1 me reçut avec cordialité et me dit que le Prince de Bismarck désirait avoir avec moi une entrevue de quelques minutes. Là-dessus le Chancelier
1. Parmi les mille et uae assertions incorrectes qui ont paru dans les journaux, il y en avait une disant que j’avais demandé une audience au nouvel Empereur, et qu’elle m’avait été refusée. Je constate ici que je n’avais jamais sollicité aucune entrevue de Sa Majesté.
m’invita à le suivre dans une autre pièce, et me pria de préparer un court rapport sur la maladie de l’Empereur Frédéric. Je répondis que j’étais tout prêt à le faire. Le chancelier me dit alors : «Le ferez-vous avant votre départ? » Je lui répondis : « Certainement, Prince. Je partirai lundi et je préparerai auparavant le document que vous demandez. » Après cette conversation, je fus bien surpris lorsque le lendemain un employé du Haus-Ministerium vint me trouver et me demander ce rapport. Je lui fis observer que je n’avais pas eu le temps de le préparer. Il offrit alors de l’écrire sous ma dictée, mais je répondis qu’un document aussi important ne pouvait se faire sans quelque réflexion. L’employé m’ayant déclaré que les ministres étaient réunis et attendaient mon rapport, je me décidai à l’écrire séance tenante pendant qu’il attendrait dans le palais. Une demi-heure après, je lui remis le rapport dont voici la copie :
« Schloss. Friedrichskron, 16 juin 1888.
« Mon opinion est que la maladie dont est mort l’Empereur Frédéric III était un cancer. L’affection morbide s’est probablement déclarée dans les tissus profonds, et la structure cardia-
gineuse du larynx a été affectée de très bonne heure. Une petite tumeur, qui existait à l’époque où j’examinai pour la première fois le défunt Empereur, fut excisée par moi au moyen de plusieurs opérations endolaryngiennes; toutes les parties ainsi enlevées furent soumises au professeur Virchow, qui ne put y découvrir aucune évidence de l’existence d’un cancer. Mais le professeur Waldeyer qui, au commencement de mars, fit des analyses de l'expectoration admit ensuite l’existence du cancer. Il est impossible d’établir si la maladie fut cancéreuse dès le début, ou si elle a pris un caractère malin quelques mois plus tard. Le fait que la périchondrite et la carie des cartilages ont joué un rôle actif dans le développement de la maladie, a certainement largement contribué à rendre impossible, jusqu’à une époque toute récente, une opinion décisive sur la nature de l’affection.
Signé : « Morell Mackenzie.
« Entant que mes observations, depuis le mois d’août dernier, me permettent de formuler une opinion, je me range entièrement aux vues exposées par sir Morell Mackenzie.
Signé : « T. Mark Hovell. »
Lorsque j’allai rejoindre l’employé, je fus surpris de le trouver en grande conférence avec le professeur Yon Bergmann. Je lui remis mon rapport et me retirai. Une demi-heure plus tard, le docteur Wegner vint chez moi et me dit :
— On va faire l’autopsie, voulez-vous y assister ?
— Si je veux y assister ! Gomment pouvezvous me faire une telle question?
J’appelai immédiatement M. Hovell et nous nous rendîmes ensemble à la salle où devait avoir lieu l’autopsie.
Le complot ne réussit pas. — Je comprenais maintenant pourquoi on m’avait tellement pressé pour avoir mon rapport. On espérait que, comme j’avais la conviction la plus absolue qu’il n’y aurait pas d’autopsie, je me laisserais entraîner à faire quelque déclaration équivoque sur la nature de la maladie. Une fois avancé dans cette voie, l’autopsie serait faite et l’existence d’un cancer clairement prouvée, à mon éternelle confusion. C’était dans son genre un assez joli complot, mais les auteurs avaient laissé de côté deux choses importantes qui empêchèrent la réussite de leurs aimables attentions. En premier lieu, depuis que Waldeyer m’avait communiqué le résultat de son
examen microscopique, j’avais franchement accepté le diagnostic du cancer comme définitivement établi. Il n’était donc nullement probable que j’allais maintenant me rendre ridicule en discutant sur ce sujet. En second lieu, on paraît avoir accepté comme chose certaine, mais sans aucune raison, que je ne voulais pas l’autopsie ; or, c’est moi qui en réalité l’avais proposée. Quelques heures avant la mort de l’Empereur, je m’étais risqué à dire à l’Impératrice qu’une autopsie était à désirer afin de connaître la situation et l’étendue exactes de la maladie. Sa Majesté ne pouvait se décider à y consentir, mais elle finit par promettre de laisser faire ce qu’on jugerait nécessaire. Après que l’Empereur eut rendu le dernier soupir, l’Impératrice, dans la première explosion de sa douleur qu’elle avait jusqu’à ce moment héroïquement cachée, de-' manda au docteur Wegner de lui promettre qu’on ne toucherait pas au corps de son époux bienaimé. L’Empereur Guillaume II, partageant les désirs de sa mère, donna l’ordre de les respecter.
Mais le lendemain matin le général Von Winterfeld et d’autres personnages, à l’instigation du professeur,Von Bergmann, représentèrent à l’Empereur que, d’après la loi prussienne, la cause du décès devait être certifiée ( constatirt)
et qu’il était par conséquent nécessaire défaire l’autopsie. Ce n’était en réalité qu’un sophisme, car j’avais déjà certifié la cause du décès, et si un autre certificat était nécessaire il pouvait être donné par Von Bergmann ou par l’un des autres médecins. Mais l’Empereur Guillaume II, qui ne pouvait comprendre le véritable motif pour lequel on désirait si vivement l’autopsie, céda à ces instances par déférence pour la loi. Je n’ai nul doute que le professeur Von Bergmann a dû être bien chagriné par la non-réussite de son complot.
Rapport sur l’autopsie. — L’autopsie fut faite par le professeur Virchow, en présence du professeur Waldeyer qui pendant l’investigation faite par Virchow examinait quelques-unes des parties retirées du corps. Étaient également présents les docteurs Wegner, Bardeleben, Leuthold, Von Bergmann, Bramann, M. Hovell et moi. Les professeurs Leyden, Senator et Krause, qui avaient soigné l’Empereur jusqu’au jour de sa mort, ne furent pas invités, et, en ce qui me concerne, j’ai déjà dit qu’on ne m’avait parlé de l’autopsie qu’au dernier moment.
La plaie de la trachéotomie et une incision au-devant de l’artère carotide droite qui avait été pratiquée pour les injections avaient été
cousues, la cavité sur le devant du cou ayant été auparavant remplie d’ouate et de bismuth. Après avoir enlevé les points de couture « de la plaie linéaire d’une longueur de 6 centimètres et demi qui avait été cousue », et avoir retiré la grande quantité d’ouate et de bismuth, le rapport constate : « Se trouve une cavité mesurant 8 centimètres enprofondeur et presque autant en longueur, dont V ouverture, après avoir enlevé les points de couturé, bâille de 2 centimètres et demi. » Une incision a été faite dans un noyau situé dans la peau, et en partie dans le tissu sous-cutané du côté droit, un peu au-dessous et à l’extérieur de la plaie de la trachéotomie. On ligatura et on enleva le larynx, aussi bien que la partie supérieure de la trachée et de l’œsophage. On trouva que tout le larynx était détruit, sa place étant occupée par un large ulcère gangreneux plat ; il ne restait que l’épiglotte et les plis ary-épiglottiques. A la base de l’épiglotte, du côté gauche, se trouvait un noyau de la grosseur d’une cerise, et près de lui on voyait plusieurs noyaux semblables, de différentes grandeurs, mais tous plus petits que le premier. La membrane muqueuse de la trachée immédiatement au-dessous de la plaie n’avait ni ulcérations ni cicatrices.
La partie inférieure de la trachée et sa bifurcation ne furent pas examinées. Les poumons paraissaient tout à fait sains à l’extérieur « et étaient partout remplis d’air, jusqu’aux points les plus déclives du lobe inférieur », mais il y avait un peu de congestion hypostatique et un certain nombre de noyaux de collapsus à*leur base, comprimant les bronches dilatées, autour desquelles se trouvaient des couches de sang extravasé.
A la dissection, on a trouvé un grand nombre de foyers à l’intérieur des lobes inférieurs, dont quelques-uns contenaient une matière ressemblant à du pus pendant que dans les autres la masse tout entière était encore solide. Éparpillés dans les lobes supérieurs des deux poumons on trouva ,des foyers semblables, très pâles, dans lesquels un grand nombre de noyaux jaunâtres étaient réunis en paquets serrés. En ouvrant l’œsophage derrière le cartilage cricoïde, on a trouvé une quantité de sécrétion gris brun, et quand elle fut enlevée on ne rencontra nulle trace de perforation. Du côté gauche du cou, près de la veine jugulaire, se trouvait un ganglion lymphatique gros à peu près comme un œuf de pigeon, qui à l’intérieur montrait un point jaune d’apparence médullaire. Les tubes bronchiques une fois ouverts se montrèrent dilatés
dans toute leur longueur avec des parois épaissies; la membrane muqueuse se présentait en plis épais et était couverte de débris décolorés.
En raison du fait que la cavité avait été remplie d’ouate et de bismuth et aussi en raison du fait que la sécrétion purulente avait cessé pendant les trois ou quatre derniers jours de la vie de l’Empereur, il n’y avait rien qui pût spécialement appeler l’attention sur l’abcès, mais M. Hovell put facilement retrouver l’endroit où il était placé.
Comme la partie inférieure de la trachée n’avait pas été examinée, on ne put malheureusement pas décider comment le pus pénétrait dans l’intérieur de la trachée pendant la vie, c’est-à-dire, s’il pénétrait simplement en jaillissant et trouvant une entrée par la plaie de la trachéotomie ou bien en passant à travers un ou plusieurs des trajets fistuleux entre les anneaux de la trachée.
Les professeurs Virchow et Waldeyer firent ensuite une analyse microscopique de certaines sections retirées du corps, et ce qui suit est un résumé de leur rapport.
Les noyaux à la base de l’épiglotte contiennent une structure alvéolaire avec des matières épidermoïdales parmi lesquelles se trouvent des
cellules-nids. Le noyau cutané enlevé du cou contenait également des cellules-nids. C’était le ganglion lymphatique qui montrait l’altération la plus sérieuse, sa structure normale étant « remplacée par un tissu alvéolaire lâche, dont les intervalles sont entièrement remplis de cellules épidermoïdales ayant de larges noyaux » . Dans les foyers des poumons on a trouvé un amas épais de cellules de pus, mais aucune cellule de cancer.
Réfutation d’une autre calomnie. — Il est un autre point que je dois toucher avant de terminer cette narration. Parmi les nombreuses fausses accusations qui ont été lancées contre moi à propos de la maladie, il y en a une que pour des raisons évidentes je ne pouvais réfuter lorsque l’Empereur vivait encore. On a dit que je l’avais délibérément trompé sur son état, que je lui avais donné de fausses espérances et lui avais laissé croire à la possibilité d’une guérison. En ce qui concerne le premier point, je reconnais franchement que je n’ai jamais dit brutalement à l’Empereur : « Sire, vous avez un cancer et vous êtes un homme perdu. » Je ne l’ai pas fait dans les premiers temps de sa maladie parce que la nature de l’affection me paraissait douteuse, et parce que c’est une règle
cardinale de la profession médicale de ne jamais faire au malade de semblables communications, même lorsqu’elles paraissent bien fondées. Plus tard, lorsque le cas eut pris un aspect plus sérieux, mes lecteurs se rappelleront que j’avais été parfaitement franc avec l’illustre malade, qui m’avait du reste remercié de ma franchise ainsi qu’on a pu le voir plus haut. En outre, le professeur Yon Schrotter exprima formellement au Prince Impérial (il l’était encore à cette époque), au nom de tous ses médecins, ce qu’il fallait penser de la nature de sa maladie.
Quelles ont été les propres pensées de l’Empereur au sujet de son état et des suites possibles, je ne saurais le dire. Il ne faisait d’autres questions que celles que je pourrais appeler non essentielles , telles que relativement à son pouls, à sa température, etc. Il aimait beaucoup à causer et était un charmant compagnon, mais il était toujours très réservé pour tout ce qui se rapportait à lui-même. Quoique j’aie été très longtemps en contact intime avec lui, ma connaissance de l’étàt réel de son esprit au sujet de sa maladie est pour ainsi dire nulle.
Il se peut qu’il ait espéré contre tout espoir, mais il ne m’exprimait jamais ni ses espérances ni ses craintes.
On doit se rappeler aussi que l’Empereur eut, mieux que les malades ordinaires, l’occasion d’apprendre la vérité, ou ce qu’on supposait être la vérité sur son état. Peu après le début de sa maladie, l’opinion de Gerhardt sur la nature de cette maladie était arrivée à ses oreilles. L’Empereur était un homme héroïque et peu enclin à broyer du noir, mais il était évident qu’une communication de ce genre avait dû laisser dans son esprit une sérieuse impression ; il n’est pas possible de rejeter une pareille idée par aucun effort de la volonté : hæret laVeri fatalis hirudo. La question même que me fit le Prince, lorsque je lui annonçai le changement défavorable qui avait eu lieu montre que l’idée du cancer était toujours présente à son esprit. Il ne fut en au cune façon trompé par moi sur la nature de sa maladie.
Je lui disais honnêtement tout ce que je pensais, et j’ai agi vis-à-vis de lui exactement comme j’aurais voulu qu’on se conduisît vis-à-vis de moi en pareille circonstance.
Réflexions consolantes. — H y a dans l’histoire de ce cas si triste une chose ou deux qui seront toujours pour moi une source de profonde satisfaction : c’est d’abord, que, grâce aux opérations légères et sans douleur que je fis moi-
même, les méthodes dangereuses recommandées par Gerhardt etVonBergmann nefurent pas appliquées et que par là j’ai non seulement prolongé la vie de l’Empereur, mais lui ai également évité beaucoup de souffrances. C’est en effet pour moi une consolation d’avoir épargné à Sa Majesté toute souffrance réelle pendant le long cours de sa pénible maladie. Même au mois de février, lorsqu’il eut à supporter tant de fatigue et d’ennui, lorsqu’il passa tant de tristes journées, tant de nuits sans sommeil, à l’époque où Von Bergmann et Bramann avaient charge de sa personne après l’opération de la trachéotomie, l’Empereur n’eut pas à supporter de souffrance réelle. Si ce n’est au moment où Von Bergmann fit le « faux passage » et força son doigt dans la plaie, je ne crois pas qu’il ait eu jamais un seul instant de douleur aiguë. Ses souffrances les plus grandes ont été parfois une légère névralgie dans la tête et un rhumatisme musculaire bénin.