‹ La Dernière maladie de Frédéric le Noble, par le dr. Morell-MackenzieChapitre 26 sur 45 · DERNIER SÉJOUR DE SA MAJESTÉ A POTS DAM · texte numérisé non relu

DERNIER SÉJOUR DE SA MAJESTÉ A POTS DAM

Il avait été arrangé que le 1 er juin l’Empereur irait àPotsdam, qu’il considérait comme sa résidence régulière. Mais avant le départ il y eut quelque difficulté avec la canule, et comme l’incident est une répétition presque exacte de l’épisode si triste du 12 avril, mais sans la présence de Bergmann, il ne sera pas hors de propos de le raconter. J’avais changé le tube dans la matinée pour un autre plus court en présence de mes collègues. Une demi-heure après leur départ, la respiration de Sa Majesté devint légèrement trachéale. Je changeai immédiatement le tube intérieur, mais au bout de cinq minutes Sa Majesté m’envoya chercher de nouveau, et j’observai un léger bruit dans l’inspiration. Nous devions partir pour Potsdam quelques minutes

plus tard ; le temps manquait pour envoyer chercher Bardeleben, et ne pensant pas qu’il fût prudent de laisser l’illustre malade voyager avec le nouveau tube dans la gorge, je replaçai seul celui qui était employé avant le changement.

Je pourrais facilement exagérer ce petit incident et me représenter comme ayant arraché l’Empereur à une suffocation imminente. Les circonstances étaient presque exactement les mêmes que dans la journée fatale où Bergmann avait causé tant de mal. Dans aucun de.s deux cas il n’y avait le moindre symptôme d’urgence, il n’y avait qu’un peu de dyspnée, et la respiration était accompagnée d’un léger bruit.

Le dernier voyage de Sa Majesté. — L’Empereur fut conduit à travers les jardins du palais jusqu’aux bords de la Sprée, qui d’un côté forme la limite du parc de Charlottenbourg, et s’embarqua sur le yacht Alexandra qui devait le conduire à Potsdam. Des milliers de personnes étaient sur la rive opposée de la rivière, et lorsque Sa Majesté parut, leur enthousiasme ne connut plus de bornes; une nombreuse escouade de la police à cheval avait été disposée de manière à empêcher la foule d’approcher trop près de la rivière, mais dans l’excitation du moment, le peuple se pressa en avant jusqu’au

bord même de l’eau, et ce fut un grand bonheur si quelques personnes ne furent pas précipitées dans la rivière. Lorsque le petit yacht se mit en mouvement, une'grande partie de la foule courut le long de la rivière jusqu’à notre arrivée à Spandau, qui était gaîment décoré. On avait réuni sur la rive des milliers d’enfants des écoles publiques pour acclamer le souverain, et comme nous passions sous le pont, il y eut un tel déluge de fleurs, qu’il fallut une demi-heure à deux des marins pour les ramasser. Nous arrivâmes à Gleinicke vers 1 heure, et nous y trouvâmes des voitures pour nous transporter à Friedrichskron. L’Empereur n’était que très peu fatigué, prit un bon lunch, dormit quelques heures et se promena en voiture dans le parc.

Nouvelles complications. — Aucun changement dans l’état de l’Empereur pendant les trois ou quatre jours suivants. Il dormit assez bien, et sortit beaucoup, lorsque le temps le permettait. Mais il se fatiguait plus facilement, et il n’était que trop évident que sa vie s’en allait sensim sine sensu. Le 6 juin, la température, qui depuis quelque temps avait été en moyenne de 99° à 100° Fahr., monta à 102°,4 Fahr., et la toux était fréquente par suite de la quantité de matière qui pénétrait dans la trachée. Cette

nuit-là il dormit à peine, et le lendemain matin il était très faible. Il insista cependant pour se lever vers 11 heures et demie, afin de donner audience au général Albedyl.

Dans la soirée du même jour, 7 juin, on remarqua que pendant que l’Empereur buvait du lait, une petite partie du liquide sortait par la canule. Durant la nuit, le professeur Krause observa la même chose ; c’était lui qui avait pris le service de nuit depuis le 4 du mois, M. Hovell ayant été rappelé en Angleterre par la mort soudaine de son père. A 6 heures et demie du matin, le 8, Krause vint dans ma chambre et me dit : « Ce que vous avez craint si souvent est arrivé; une fistule s’est formée entre le larynx et l’œsophage. »

Il me dit alors ce qu’il avait vu pendant la nuit, ajoutant qu’une fois ou deux presque tout le lait que l’Empereur avait pris s’était échappé par le tube. A la consultation du matin, à laquelle prenaient part, outre le professeur Krause, le docteur Wegner et moi, les professeurs Leyden, Senator et Bardeleben, je remarquai que, bien que les symptômes semblassent démontrer l’existence d’une fistule dans le.

larynx, il n’était pourtant pas certain que le passage des liquides dans le larynx était autre

chose que le résultat de l’action imparfaite de l’épiglotte.

J’exprimai cette même opinion à mes collègues dans différentes occasions. L’argument en faveur de cette théorie était basé sur la rapidité avec laquelle le liquide passait du pharynx dans le larynx, et de là à travers l’ouverture de la trachée; tandis que d’un autre côté l’idée de l’existence d’une fistule laryngienne était indiquée par le fait que Sa Majesté pouvait parfois avaler un liquide sans qu’il passât par le larynx, circonstance qui semblait prouver que le passage fistuleux se fermait quelquefois.

En tout cas cette complication était des plus sérieuses, car dans l’état de faiblesse de l’Empereur tout ce qui s’opposait à ce qu’il prît une quantité suffisante de nourriture devait certainement causer rapidement la mort. Il pouvait encore à ce moment en prendre une quantité convenable, comme on le voit par le menu du 8 juin : à 10 heures du matin, une petite assiettée de bouillie d’avoine très épaisse; à 1 heure de l’après-midi, quatre œufs battus dans du vin; au dîner, purée de volaille et un peu de purée de pommes de terre; dans l’après-midi, une bonne portion de crème glacée et trois œufs; et enfin à 11 heures du soir, une grande assiettée de ri/.

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bouilli. Pendant la nuit, du riz, du cacao et des œufs.

Dans le but d’empêcher les liquides de descendre dans la trachée, on se décida à employer une canule-tampon que je plaçai le 9, en présence de mes collègues. L’Empereur dormit mieux la nuit suivante qu’il ne l’avait fait depuis quelque temps ; il put prendre huit cpufs pendant la nuit et se trouva beaucoup mieux le matin.

Aucun progrès. — L’auguste malade s’affaiblissait de jour en jour et je crus de mon devoir, le 10, de le prévenir que sa situation était critique. Je lui dis : « Je regrette d’avoir à constater, Sire, que vous ne faites pas de progrès. » Sa Majesté répondit : « Je me sens assez bien aujourd’hui. » C’est tout ce qui fut dit, mais quelques heures plus tard l’Empereur me passa un morceau de papier sur lequel il avait écrit :

ffîot Je"

« Je suis très fâché de n’avoir pas fait de progrès. »

Ces mots si pathétiques me prouvaient que le monarque mourant avait parfaitement compris la portée de ce que je lui avais dit.

Dans la matinée du 11 juin, la respiration était devenue trachéale et j’introduisis une canule-tampon plus longue. Mais l’air ne venait pas librement à travers le tube; jé le retirai et le replaçai de nouyeau avec les plus grandes précautions. En faisant cette opération je sentis, à environ deux pouces ou deux pouces et demi au-dessous de l’ouverture de la trachée, une petite projection en avant de la paroi postérieure; j’évitai cette légère obstruction en dirigeant l’extrémité inférieure de la canule en avant et en fixant l’instrument dans cette position ; la respiration redevint calme. L’expectoration purulente était moins considérable, mais le tube demandait encore à être nettoyé assez fréquemment. Pendant la journée une grande quantité de liquide s’échappait par le côté de la canule ; la région sous-glottique fut en conséquence tamponnée fortement avec cinq petits morceaùx d’épônge, ce qui arrêta en partie l’écoulement à travers la plaie.

Mourant à son poste. — L’Empereur luttait

encore contre la prostration qui commençait enfin à paralyser son indomptable énergie. Ce même jour, 11 juin, il écrivit presque toute la matinée, et la quantité de travail qu’il termina était prodigieuse, vu les circonstances. J’avais toujours remarqué que moins il se sentait à son aise, plus il travaillait; il avait le sentiment des devoirs de sa position poussé au plus haut degré, et paraissait avoir pris la résolution de mourir à son poste. Jamais je ne le détournais de ses travaux, car je savais que l’ennui d’être inactif lui faisait plus de mal que le repos n’aurait pu lui faire de bien. Le travail semblait vraiment le soutenir, et il avait en plus l’avantage de le sortir de ses tristes pensées.

Nutrition artificielle. — Le 12 juin, M. Hovell, qui était revenu d’Angleterre la veille, m’annonça que l’Empereur n’avait pu prendre que fort peu de nourriture pendant la nuit et qu’une grande partie de ce qu’il avait pris s’élait échappé par le côté de la canule. A la consultation nous décidâmes à l’unanimité que la nutrition artificielle était devenue nécessaire, et j’en fus chargé. Je fis remarquer à mes collègues que, par suite de la condition relâchée de la paroi postérieure de la trachée, causée par l’exfoliation des cartilages dans la partie supérieure

de la trachée, et aussi par suite du ramollissement probable des parois de l’œsophage, le tube œsophagien offrait un danger considérable; mais il fut décidé que l’opération était impérative quel que pût être le risque à courir. En conséquence, vers 11 heures du matin, je passai un tube œsophagien et j’introduisis environ un litre de lait. A 2 heures, un demi-litre de lait condensé avec de la crème et du cognac fut administré de la même façon. Dans le courant de la journée je me décidai à dire à l’Empereur que sa nourriture dépendait maintenant presque entièrement du tube œsophagien, et que si le passage de ce tube venait à présenter quelque difficulté, il serait dans un état de danger imminent.

Il se contenta de baisser la tête d’une façon affirmative, et ne fit aucune question. Dans la soirée il demanda à faire une promenade en voiture, mais je le priai d'y renoncer et de rester sur le balcon. A 11 heures, on introduisit de nouveau quelque nourriture. Dans le courant de la journée, la respiration était devenue trachéale et l’air ne venait plus en quantité suffisante. Cette difficulté augmenta graduellement vers le soir, et la respiration devint si mauvaise que je n’hésitai pas à essayer de changer la position du tube, malgré l’absence du professeur

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Bardeleben qui était attendu. Après avoir introduit le conducteur, je balançai sa pointe en avant et je réussis à désengager l’extrémité inférieure du tube d’un pli de la membrane muqueuse couvrant la paroi postérieure de la trachée et bouchant en partie l’orifice inférieur. La respiration devint immédiatement plus facile. Je me retirai à 3 heures du matin, laissant M. Hovell de service. Il y avait eu à peine d’expectoration purulente ; mais le 12, il y eut un écoulement de très mauvaise matière. A partir de ce moment la sécrétion de pus cessa presque entièrement, mais une grande quantité de mucosités continua à sortir par la canule.

Pendant la j o urnée du 12, l’Empereur fut nourri par la sonde trois ou quatre fois. Dans le courant de la matinée, je remarquai que les domestiques faisaient des préparatifs extraordinaires sur le balcon, et j’appris qu’on attendait la visite du Roi de Suède. J’avais cru que cette visite avait été remise à cause de l’état de l’Empereur, mais il était maintenant trop tard pour l’empêcher. En outre, je savais que maintenant rien ne pouvait influencer sérieusement l’état de l’auguste malade. Sa Majesté était presque sans souffle, mais put recevoir le Roi; l’entrevue ne dura que quelques minutes. J’eus l’honneur d’être

présenté au Roi Oscar avant son départ de Friedrichskron ; il me demanda ce que je pensais de l’Empereur. Je répondis : « Il est à peine nécessaire que je vous dise, Sire, que l’Empereur est dans une situation très critique ; je ne crois pas qu’elle puisse s’améliorer; si Sa Majesté se relevait de cette attaque, sa vie serait peut-être prolongée de quelques semaines. »

Le commencement de la fin. —■ A 3 heures du matin, aujourd’hui 13 juin, je remarquai dans l’état de l’Empereur un changement annonçant que la fin était proche. L’inflammation avait envahi les poumons, et je savais que les souffrances de Sa Majesté allaient bientôt cesser. J’avais promis à l’Impératrice de la prévenir aussitôt qu’il y aurait un changement, et, à 4 heures, je frappai doucement à la porte de sa chambre. Elle ne dormait pas et me répondit tout de suite. En peu d’instants, elle était au chevet de son époux mourant; elle ne le quitta plus. L’Empereur, pendant toute cette journée, fut entouré de tous les membres de sa famille. Comme il était très agité et n’avait pas dormi pendant la nuit, je lui donnai une potion sédative. Peu après, il s’endormit et sommeilla jusqu’à 6 heures et demie ; en s’éveillant il avait faim et j’administrai un litre de lait avec un peu de cognac. Il fut deux

fois encore, dans la journée, nourri de cette façon. Il s’intéressait peu à ce qui se passait autour de lui, mais il insistait tout particulièrement pour que le tube fût changé aussitôt qu’il y avait le plus petit bruit dans la respiration.

.L’Empereur préoccupé des autres jusqu’à la fin. — J’ai dit plus d’une fois que l’Empereur était le plus attentionné des hommes, et je ne puis m’empêcher de relater ici une preuve frappante de cette qualité, qu’il me donna peu d’heures avant sa mort. Mon salon était près de la chambre de Sa Majesté ; mais pour arriver dans cette chambre, j’avais à traverser trois salles. Afin d’arriver plus vite à son chevet, jê longeais un balcon extérieur et je n’avais plus qu’à traverser l’antichambre. Un peu avant le point du jour, dans la matinée du 15 juin, le temps était triste et froid, et ayant été soudainement exposé à cette température en passant plusieurs fois par le balcon, j’éprouvai un peu d’oppression.

Tandis que je changeais la canule pendant la nuit, l’Empereur passa sa main légèrement sur ma poitrine et me regarda avec un air de vive sympathie, m’exprimant ainsi d’une façon muette ses regrets en me voyant souffrir. Ceux qui ont eu beaucoup affaire aux malades savent combien une longue maladie change les dispo-

sitions naturelles du caractère et donne souvent aux êtres les meilleurs un égoïsme cruel pour tout ce qui n’a pas trait à leurs souffrances.

Frédéric le Noble, en cela comme en toutes autres choses, s’élevait au-dessus du niveau ordinaire de l’humanité ; dans l’agonie même, il resta fidèle à sa généreuse nature.

La dernière scène. — A4 heures j’appelai M. Hovell, et à 5 heures j’essayai de prendre quelques minutes de repos dans un fauteuil.

Mais une heure plus tard, l’auguste malade se plaignit d’une grande faiblesse et me pria par signes de lui donner quelque nourriture. Après l’avoir prise, il parut un peu mieux pendant une heure ou deux, puis il s’endormit d’un sommeil qui était néanmoins interrompu de temps en temps par l’irritation de la gorge.

Pour ne pas troubler la douleur de la famille, à 10 heures j’allai prendre mon poste dans, la salle à côté de la chambre de l’Empereur que je venais voir à chaque instant. A 11 heures les yeux du pauvre malade, qui suivaient chaque mouvement de l’Impératrice, devinrent fixes, l’intervalle entre chaque respiration fut de plus en plus long, et, peu après 11 heures du matin, j’eus la douleur d’annoncer à l’Impératrice que tout était fini. Entouré de sa famille éplorée

et de plusieurs de ses dévoués serviteurs à genoux près de son lit, Frédéric le Noble avait rendu le dernier soupir.

Ainsi s’en alla cette âme d’élite, une des plus nobles qu’il m’ait été donné de connaître. Je n’ai pas la prétention de parler ici de sa gloire militaire et de sa sagesse politique. Pendant sa vie, la réserve qui lui était naturelle et les c ir- constances dans lesquelles il était placé l’amenèrent à s’effacer quand il s’agissait des affaires publiques. Mais il ne pouvait pas dissimuler la bonté de son cœur qui est restée dans l’opinion publique le trait principal et caractéristique de sa nature. Ceux qui par leur position officielle ont été en contact personnel avec lui, et les quelques élus auxquels il a accordé sa confiance, étaient les seuls à savoir que Frédéric III avait une intelligence hors ligne.

Son courage sur les champs de bataille est connu du monde entier; sa compassion pour la souffrance et pour l’infortune et son indulgence chevaleresque pour la faiblesse sont reconnues franchement par tous ceux qu’il a vaincus. Il m’a été donné de le connaître dans des circonstances bien différentes, de le voir regarder en face la maladie et la souffrance, sans ostentation, avec le même héroïsme qu’il mon-

trait en présence de l’ennemi pendant la guerre, de le voir au bord même de la tombe préoccupé de faire ce qu’il pouvait en faveur de son peuple. Ceux-là seuls qui ont eu le privilège de le connaître intimement peuvent comprendre la perte que le monde a faite par le décès de l’Empereur Frédéric. Personne ne pouvait le connaître sans l’aimer, sans le révérer comme le plus libéral et le plus noble des hommes. Quoique assez réservé par nature, il se plaisait à causer librement avec les hommes de toute condition. Sa droiture absolue, son honnêteté transparente m’avaient particulièrement frappé. Il ne se vantait jamais de savoir ce qu’il ignorait, et il était d’une modestie pleine de déférence envers ceux qu’il croyait plus instruits que lui. Quoique très actif lorsque l’occasion le demandait, sa nature était contemplative et son esprit essentiellement sagace : le plus mâle'des hommes, il avait la douceur et la pureté d’âme d’une femme. Il est descendu dans la tombe en nous laissant la mémoire et l’exemple d’une vie sans tache et d’une belle mort.

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