‹ La Dernière maladie de Frédéric le Noble, par le dr. Morell-MackenzieChapitre 29 sur 45 · SECTION I · texte numérisé non relu

SECTION I

Je vais maintenant prouver ma première proposition.

■(a) Que l’Opération de la thyrotomie (Laryngofissur), que Von avait proposé de faire au Prince héritier en mai 1887, n’est pas sans danger comme Va prétendu Von Bergmann, mais est au contraire un procédé dangereux causant souvent la mort.

Le danger de l’opération. — Le professeur Y on Bergmann maintient que l’opération qu’il

1. Il ne faut pas oublier que, même en novembre, on n’avait pas encore l’évidence microscopique, et que la présence du cancer ne fut prouvée d’une façon concluante qu’au mois de février 1888.

était sur le point défaire est sans aucun danger, et il prétend l’avoir faite avec succès sept fois. Mais il ne donne aucun détail sur ses opérations, et ne dit même pas si elles ont été faites dans des cas de cancer. Des assertions aussi vagues n’ont pas la moindre valeur, et ne sont pas acceptées par les compilateurs de statistiques médicales.

Le professeur Von Bergmann déclare en outre que le Centralbatt für Lûryngologie, depuis son apparition il y a quatre ans, a publié les observations de quinze cas de thyrotomie [Laryngofissur), dont un seul avait été fatal, et que, même dans ce cas, la mort avait été causée par la diphthérie. Une pareille assertion est trompeuse au plus haut degré. Quiconque n’est pas déjà au courant de la méthode audacieuse suivie par le professeur Von Bergmann dans la constatation de faits sans fondement sérieux, supposerait, en lisant la phrase qui précède, que tous les quinze malades ont été guéris du cancer grâce à l’opération, excepté un seul. On. voudra à peine croire que la vérité est presque exactement le contraire. Il y a dans les assertions de Von Bergmann tant d’inexactitudes qu’il est nécessaire de les relever en détail. D’abord le Centralblatt a réellement publié trente observations

de l’opération! Mais dans dix cas seulement la maladie était un cancer. Sur ces dix cas, cinq malades seulement ont survécu aux effets immédiats de l’opération, et un seul opéré (celui dp Billroth) est resté au delà de deux années sans réapparition. Sur les vingt autres cas dans lesquels l’opération a été faite pour des affections non malignes, treize étaient des cas de papillome, la grande majorité des malades étant des enfants de deux à huit ans. Il y avait un cas de polype, un d’œdème du larynx, un d’occlusion membraneuse, deux de rétrécissement cicatriciel, un de rhinosclérome, et un de tuberculose.

En ce qui concerne les cas non cancéreux, deux seulement moururent après l’opération ; mais je n’ai aucun doute que des recherches prouveraient que de nouvelles opérations ont dû être faites sur un grand nombre de malades, et que ceux qui ont été guéris d’une façon complète et permanente ne forment qu’une très minime proportion. 11 ne faut pas oublier non plus que dans les cas d’enfants au-dessus de 3 ans souffrant de tumeurs bénignes, les pauvres petits avaient supporté une opération dangereuse lorsqu’ils auraient pu être guéris par une opération qui n’offrait aucun risque.

Mais, pour en revenir au sujet des dix cas

malins qui peuvent seuls servir comme comparaison équitable, je dois remarquer qu’ils sont tous consignés dans mes Tables! Leslecteurs sont donc en position d’apprécier la valeur des assertionsde Yon Bergmann et deses cas heureux cueillis par lui dans les pages du Centralblatt!

Dans la Table n° 1, on trouvera une collection de vingt-deux cas de thyrotomie, dont six se terminèrent par la mort causée directement par l’opération dans les onze jours. Des autres dix-sept malades, dix étaient morts 1 lorsque le rapport fut publié, trois eurent la réapparition de l’affection cancéreuse et doivent par conséquent être considérés comme étant morts (quoiqu’ils ne le fussent pas encore à l’époque du rapport), deux cas furent publiés trop tôt après l’opération pour avoir une valeur statistique et deux furent guéris. C’est-à-dire que, sur vingt-deux cas, il y a eu deux guérisons, ou en d’autres termes la proportion des guérisons était de 9,09, ce qui signifie, que sur cent cas l’opération a été fatale dans près de quatre-vingt-

1. Six malades moururent clans les 11 jours, ou le 13 e jour, et deux au bout de 7 mois. Deux malades ont vécu une année, un 13 mois, un 19 mois, et un 22 mois. Dans le cas d’un malade qui se suicida de désespoir à la réapparition de sa maladie, là date du décès n’est pas donnée.

onze! Je n’ai moi-même jamais fait cette opération pour le cancer, mais deux de mes malades qui souffraient de cette maladie (Table 1, cas n os 5 et 7) furent opérés par d’autres chirurgiens et moururent au bout de 7 mois.

Il y a quelques années, je pratiquai la thyrotomie dans un cas non malin. Le malade avait souffert pendant quelque temps d’une grande difficulté de respiration, causée par les cordes vocales qui étaient jointes l’une à l’autre par un tissu dur sur une longueur des trois quarts de la glotte. J’avais fait à ce malade à deux reprises une opération endolaryngée ; mais quoique ayant réussi dans chaque opération à diviser le tissu, les deux bords étaient redevenus adhérents. Je me décidai donc à fendre le tissu après avoir divisé le cartilage thyroïde; et je pratiquai l’opération à l’Hôpital pour les maladies de la gorge en présence de mes collègues. Dans ce cas le malade serait certainement mort de suffocation sans l’opération, mais je regrette d’avoir à ajouter que le malade fut emporté le onzième jour, par une pleuro-pneumonie.

Tout le monde sait que les opérations dans les voies aériennes sont très souvent suivies d’inflammation des poumons ou de leurs membranes séreuses et muqueuses, et chez les adultes

ces complications résultent bien plus fréquemment de la thyrotomie (division du cartilage thyroïde) que de la trachéotomie (ouverture de la trachée). Il est donc absurde de prétendre que l’opération n’offre aucun danger. La mortalité actuelle montrée dans la Table 1*, ne donne pas une idée juste des risques de l’opération, car, dans bien des cas, il n’y a que l’épaisseur d’un cheveu entre la réussite et un résultat fatal. Ainsi, dans le cas n° 1, pour me servir des mots du docteur Cutter, « le retour à la sensibilité complète fut retardé par l’accumulation dans la bouche de sang et de mucosités, qui se précipitèrent dans la trachée et en dehors de l’ouverture artificielle. Il y avait aussi une transpiration abondante et de la faiblesse dans le pouls. » Lorsque le malade fut mis au lit « les vomissements survinrent, et une quantité considérable de sang mélangé de mucosité fut évacuée ».

Dans l’un des cas du professeur Navratil 1 , l’hémorragie était alarmante, et le malade fut sur le point de mourir sous le scalpel par suite de la quantité de sang qui descendait dans la trachée. Dans un autre cas de Navratil, le ma-

1. Berlin. Klin. Wochenschrift, décember, 7 th , 1868, p. 502.

lade eut une fièvre violente après l’opération et expectora beaucoup de sang et de pus ; les parties autour de la plaie devinrent œdémateuses, et le malade fut dans un état très critique.

Dans le cas du professeur Von Schrôtter 1 , l’opérateur observa qo'après avoir divisé le cartilage thyroïde, en maintenant ouverts les bords de la plaie avec des crochets émoussés, « on causait de tels paroxysmes de toux et une hémorragie si considérable qu’il n’était possible de continuer l’examen que fort peu de temps » ; et plus loin, « que l’expectoration de sang pur dura fort avant dans la nuit, et le jour suivant l’expectoration était encore colorée ».

M. Timothy Holmes remarque au sujet de son cas 2 « que les parties au-dessus du larynx étaient particulièrement vasculaires ». Après avoir arrêté l’hémorragie causée par l’incision préliminaire, le cartilage thyroïde fut divisé. « Le saignement qui suivit fut très considérable. »

Dans le rapport sur la troisième opération de M. Davies-Colley 3 , il est dit que « l’enfant, à un

1. Médecin. Jahrbuch, Wien, 1869, vol. XVII, Zweites Heft p. 81.

2. Surgical treatment of children’s Diseases, 2 e édit., p. 311.

Page 1