‹ La Dernière maladie de Frédéric le Noble, par le dr. Morell-MackenzieChapitre 36 sur 45 · I. La Maladie de l’Empereur Frédéric III, p · texte numérisé non relu

I. La Maladie de l’Empereur Frédéric III, p

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périal. Il paraît avoir l’impression que Me de Wight est, comme Ems ou Hombourg, un endroit où l’on envoie les malades pour faire une cure. J’ai déjà expliqué comment l’île de Wight avait été choisie pour la résidence du Prince et je ne pouvais m’imaginer qu’on pût être assez simple pour croire ou pour avoir l’air de croire que j’avais recommandé ce climat comme favorable dans un cas de cancer.

Le rapport du professeur Von Bergmann. — Le professeur se présente dans son pamphlet dans deux rôles différents : d’abord comme l’auteur d’un rapport séparé, ensuite comme l’éditeur général de toute la publication. Il m’est impossible de dire dans quelle proportion, dans le second rôle, il agit indépendamment des autres et à quel degré il est le porte-voix des autres médecins, dont les rapports sont réunis sous la même couverture. Mais je m’imagine que plusieurs de ses collègues seraient peu disposés à endosser la responsabilité des assertions consignées dans la partie de l’ouvrage qui paraît être sous la direction de Bergmann. Son propre rapport peut être considéré sous trois aspects différents.

D’abord la narration de « faits » qui font plus d’honneur à son imagination qu’à sa mémoire.

Ensuite, ses plaintes de la scandaleuse injustice des journaux soi-disant inspirés par moi, et ses refus d’accepter la responsabilité d’articles encore plus infâmes de journaux que l’on disait inspirés par lui; enfin, une polémique sur des topiques plus ou moins en dehors de la question.

Je me suis déjà occupé dans les premiers chapitres de cet ouvrage de diverses portions de la narration de Bergmann. Je me bornerai donc à appeler L’attention sur quelques-unes de ses assertions les plus grossièrement fausses. En parlant de la période qui a suivi immédiatement l’opération de la trachéotomie il dit « que j’ai reconnu que le premier tube fait à San £emo d’après mes ordres avait une ouverture trop étroite pour être d’aucun service ». Ceci est absolument faux ; on m’a empêché d’introduire mon instrument parce qu’il était un peu plus petit que celui déjà employé. Je fis observer qu’il serait bien préférable d’employer un tube qui arrêterait la toux et l’hémorragie, plutôt que d’attendre jusqu’à ce qu’une autre canule ait été faite. Mais là où Bergmann se montre passé maîtrë dans « l’emploi scientifique de l’imagination », c’est dans son compte rendu des événements de la journée fatale (12 août) qui peut être sans exagération considérée comme la con-

damnation à mort de l’Empereur. J’ai déjà raconté cette terrible histoire et il est inutile de la répéter. Mais il est nécessaire de constater' les erreurs du chirurgien allemand dans'la version qu’il en donne dans son rapport.

Il déclare qu’au moment même de son arrivée au palais, en voyant dans quel état se trouvait l’illustre malade, il a pensé « qu’il n’y avait pas de temps à perdre, et qu’avec l’assentiment de Mackenzie un domestique était allé chercher Bramann » qui était en dehors dans sa voiture.

« Comme je l’ai déjà établi, bien loin d’être sur le point de suffoquer, l’Empereur avait été trouvé par nous écrivant tranquillement dans sa chambre. Pourtant Von Bergmann continue : « Moi et mon assistant, nous ne fûmes pas les seuls à trouver l’Empereur dans un état de suffocation. » En effet, quoique le professeur n’ait certainement pas trouvé Sa Majesté dans une pareille condition, il est très vrai que son assistant l’a vu dans cet état, car certaine chose s’était passée, avant son arrivée sur la scène, qui avait terriblement changé la situation. Le professeur Von Bergmann n’a envoyé chercher Bramann qu’après avoir'plongé trois fois sa canule à bord coupant dans les tissus du cou sur le devant de la trachée. Le docteur

Bramann no fut donc pas témoin des malheureuses manœuvres de son chef, bien qu’il ait dû être assez étonné de voir le professeur incapable de faire ce qu’il pouvait lui-même accomplir sans la plus légère difficulté. Je vois que Bergmann cherche à corroborer son assertion quant au manque de respiration de FEmpereur par le témoignage du général Bronsart Yon Schellendorff, et du général Yon Winterfeldt, qui, d’après lui, avaient remarqué les symptômes de suffocation durant la journée. Ces messieurs sont, sans nul doute, des officiers très distingués, mais toute cette affaire n’est guère une question militaire, et je ne puis réellement pas accepter leur opinion en pareille matière, de préférence à l’évidence de mes propres yeux. Je suis heureux de trouver une phrase dans le rapport de Bergmann que je puisse confirmer; il est complètement vrai qu’il a maintenu séparés les bords de la plaie pendant que son assistant introduisait le tube.

Il paraît désirer vivement qu’on mette ce fait à son crédit; seulement je ne vois pas bien sur quoi il se base pour faire cette réclamation, car les bords de la plaie n’avaient rien à faire avec la difficulté au sujet de la canule, et le professeur aurait pu se dispenser de donner

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une assistance bien superflue. A propos de cet incident, la Gazette de Cologne a publié une assertion fausse et calomnieuse émanant de la plume de son correspondant de Berlin, un docteur Fisher qui, depuis plusieurs mois, avait pris le parti de Bergmann dans ce journal, d’une manière très violente et très agressive. Toute l’histoire était représentée sous les plus fausses couleurs. M. Hovell y était accusé d’avoir refusé de se rendre chez l’Empereur lorsqu’il avait été appelé dans la nuit du 11 au 12, et on affirmait qu’en essayant d’introduire la canule, il avait forcé de la matière morbide dans la trachée et dans les poumons. On disait encore que l’Empereur avait été laissé entièrement entre les mains des médecins anglais depuis le mercredi 11 à 10 heures du matin, jusqu’à 5 heures le jeudi soir 12, lorsque par bonheur Yon Bergmann était arrivé à temps pour sauver la vie de Sa Majesté !

M. Hovell se trouva dans l’obligation de rectifier une assertion si préjudiciable à son caractère professionnel, et donna naturellement un compte rendu complet des faits, y compris le rôle que Bergmann avait joué. La lettre de M. Hovell ayant été commentée dans le British medical Journal, le professeur Yon Berg-

mann envoya à la Société médicale de Berlin une communication dont voici la copie :

« Le British medical Journal dans son numéro du 28 avril, a fait les remarques suivantes : « Comme le professeur Yon Bergmann n’a pas « con tredit cette assertion qu’il avait fait un faux « passage, elle peut être acceptée comme vraie », ce qui veut dire que parce que je garde le silence en présence de l’assertion de certains faits et de certaines attaques personnelles, ce silence prouve que les assertions sont bien fondées.

Si le British medical Journal n’était pas un journal dont j’apprécie hautement la valeur scientifique, je pourrais encore me taire en présence d’une pareille accusation; mais dans les circonstances actuelles je dois me défendre. Je ne garde pas le silence parce que j’ai tort, mais parce que, comme tout médecin honorable, anglais ou allemand, je n’aimé pas à donner de la publicité à ce qui se passe au chevet de mes malades. »

On devait naturellement supposer qu’en adoptant une façon aussi inusitée de m’attaquer devant la Société médicale de Berlin, il saisirait la première occasion pour donner quelque explication satisfaisante. Or, deux mois après, il publie un rapport dans lequel, au lieu de

donner une explication, il supprime les faits véritables et fait une assertion absolument fausse.

S’il s’agissait simplement de choisir entre l’honorabilité du professeur Yon Bergmann et la mienne, s’il n’y avait dans cette affaire que ma parole contre la sienne, il pourrait être difficile pour le public de décider laquelle des deux assertions doit être acceptée. Par bonheur il y a dans le cas certains faits qui ne peuvent être détruits par aucun sophisme. On peut prouver qu’il n’y avait pas la plus légère hémorragie avant l’arrivée de Bergmann. On peut également prouver que ses tentatives violentes pour introduire le tube ont été suivies d’une copieuse hémorragie, le sang coulant de la plaie dans le cou et dans la trachée, et causant une toux sérieuse.

Trois jours après, l’Empereur eut une attaque de frissons, et un ou deux jours plus tard on observait un abcès dans les tissus, là où Yon Bergmann avait forcé sa canule. L’abcès s’étend vers le bas, des onces de pus en sortent chaque jour, le malade est harassé par une toux constante causée par le pus qui entre dans la trachée, et ses forces sont diminuées par une copieuse et continuelle issue de matière. Il finit par succomber, et après la mort on trouve une immense

cavité d’abcès juste à l’endroit où Bergmann avait fait le faux passage ! La logique de ces faits est irrésistible. En ce qui concerne la question de la presse, la honteuse attaque contre M. Hovell à laquelle j’ai fait allusion, quelque fausse qu’elle fût dans presque tous les détails, était néanmoins, selon toute évidence, fondée sur des informations fournies par quelqu’un bien au courant de ce qui se passait. C’était une violation complète de la trêve arrangée à San Remo au commencement du mois de mai pour arrêter la guerre acharnée que les journaux faisaient à propos de la maladie du Prince, mais dans laquelle n’avait pas pris part, je dois le reconnaître, une certaine partie de la presse allemande. Cette manœuvre, quelque honteuse qu’elle fût en elle-même, était fort adroite au point de vue stratégique. Un dommage sérieux avait été infligé à l’Empereur et il serait impossible de le cacher longtemps. Il était par conséquent très important de jeter le blâme sur les docteurs étrangers, et comme les faits s’étaient passés en plein jour et ne pouvaient être dénaturés, on choisissait comme victime M. Hovell qui étant de service la nuit ne pouvait produire de témoins. Mais l’Empereur savait bien à qui il devait le dommage sérieux qui lui avait été in-

fligé, et ni la calomnie ouverte ni les insinuations méchantes ne peuvent détourner cette terrible condamnation de l’homme qu’elle a frappé.

Il y a une preuve si évidente de l’absence complète de véracité qui caractérisait l’article tout entier, qu’il faut la signaler. On prétend que M. Hovell, lorsqu’il fut appelé, répondit à l’infirmier qu’il ne voyait pas la nécessité de se lever, et on cite une conversation qui aurait eu lieu entre eux deux : comme M. Hovell ne parle pas un mot d’allemand et comme l’infirmier ne savait pas un mot d’anglais, il serait intéressant de savoir comment iis ont pu avoir une conversation.

Quoique ce compte rendu impudemment mensonger de la catastrophe ait paru à un moment aussi opportun pour la réputation du professeur Yon Bergmann, je ne veux pas affirmer qu’il l’avait inspiré.

Il est possible que l’infirmier de service, qui était chargé de me contrôler ait été la « source officielle » du mensonge. Un jour ou deux plus tard, la Kreiiz-Zeitung disait que dans cette nuit fatale du 12, j’étais tout à fait rathlos , c’est-à-dire que j’avais perdu la tête, que je ne savais plus que faire, et Bergmann arrivait encore dans son rôle de sauveur de l’Empereur.

Ces attaques trouvèrent leur écho dans les journaux de province dans des termes encore plus grossiers. Comprenant que des imputations d’une nature aussi brutale ne devaient pas être passées sous silence à moins de paraître en admettre la véracité, j’insistai pour publier un démenti dans la Kreuz-Zeitung. Voici la lettre que j’écrivis; on verra qu’elle est très modérée et ne fait aucune allusion à la blessure que Bergmann avait infligée à l’Empereur :

« L’assertion que j’avais «perdu la tête » et que j’envoyai chercher le professeur Von Bergmann le jeudi 12 courant est absolument fausse. La vérité est que comme le professeur Von Bergmann est chargé conjointement avec moi du traitement chirurgical de Sa Majesté l’Empereur, j’ai, par courtoisie, invité l’éminent chirurgienà venir m’assister à introduire un tube meilleur en remplacement de celui qui ne remplissait plus le but. Le professeur Bergmann paraissant désirer introduire le tube lui-même, je ne fis aucune objection. Mais il ne put réussir, et finalement le tube fut introduit par le docteur Bramann. Comme ma courtoisie a causé des assertions erronées de votre part et de la part d’autres personnes, j’ai depuis ce jour changé moi-même le tube toutes les fois que cela a été nécessaire

sans appeler le professeur Von Bergmann. »

Ce serait chose fatigante et très peu instructive de suivre le professeur Von Bergmann à travers les différents paragraphes de journaux dont il a fait collection. Il parait être très ennuyé par une assertion faite dans la Pall-Mall Gazette, qu’il n’a jamais réussi un seul cas d’ablation complète ou partielle du larynx. Il répond à cela qu’il a eu sept cas de thyrotomie (. Laryngofissur). J’ai déjà remarqué que ces opérations n’ont pas été faites dans des cas de cancer, et de plus, il n’est pas superflu d’insister sur le fait que la thyrotomie n’est pas la même opération que l’ablation partielle du larynx. Il paraîtrait cependant que Bergmann aurait réussi une fois celte dernière opération sur un malade attaqué de cancer. Il prétend que pendant mon séjour à Berlin il a offert de me faire voir ce malade, mais cela n’a pas de fondement plus solide qu’un grand nombre des faits qu’il met en avant. Je n’avais jamais entendu parler de ce cas avant d’avoir lu le pamphlet allemand. Si j’avais eu la bonne fortune de voir un malade guéri par le professeur, je l’aurais examiné avec le plus grand intérêt et avec une réelle curiosité.

Bergmann semble vouloir me rendre personnellement responsable de chaque paragraphe

publié dans les journaux anglais sur la maladie du Prince Impérial. 11 va même jusqu’à m’accuser d’avoir inspiré des assertions que je savais être fausses, à propos du sujets sans aucune importance- L’idée du professeur, en tant que je puisse la comprendre, serait que j’ai fait cela simplement par amour du mensonge, car les assertions auxquelles il fait allusion ne pouvaient m’être d’aucune utilité. Il ajoute qu’il est prouvé par des « sources officielles » que j’avais l’habitude de recevoir quatorze correspondants de journaux ; c’est absolument faux. J’ai certainement donné quelques informations aux représentants de trois journaux allemands, mais elles étaient sans grande importance, comme par exemple que Sa Majesté avait bien dormi ou qu’elle avait bon appétit. J’étais si peu généreux en fait de nouvelles que les correspondants ne s’adressaient généralement pas à moi pour les bulletins qui étaient publiés. Bien loin d’encourager les représentants de la presse, je me suis exposé, et le fait est bien connu, aux attaques systématiques du correspondant d’une grande feuille anglaise, parce que j’avais refusé de le recevoir lorsqu’il avait « mis ses services à ma disposition ».

Pourquoi Von Bergmann ne complète-t-il pas

l’histoire? Il pourrait facilement prouver, et j'ajouterai pardes « sources officielles», que cette misérable accusation contre moi avait été soumise à l'Empereur , et les mêmes sources officielles ajoutent que Sa Majesté avait traité l’accusation avec un silencieux mépris. Je dirai encore que si j’avais pu, pour neutraliser lès rapports absolument faux donnés par la presse venimeuse, sur l’état de l’Empereur, dire la vér rité non pas aux représentants de quatorze journaux, mais de quatorze cents et même de quatorze mille journaux, j’aurais été parfaitement justifié à le faire. La fatigue physique causée par mes devoirs professionnels m’a forcé malheureusement à limiter strictement mes entrevues avec les représentants de la presse. Pour conclure, je remarquerai que le monarque libéral que j’avais l’honneur de servir, non seulement connaissait mes rapports avec quelques membres de la presse, mais encore qu’il voulut bien m’aider dé ses conseils dans le plus important épisode journalistique dans lequel j’ai été impliqué.

La vertueuse indignation du professeur Yon Bergmann au sujet d’avances faites à la presse est édifiante, si elle n’est pas tout à fait convaincante. Il me paraît que le professeur proteste

trop lorsqu’il n’est pas accusé, et pas assez lorsqu’il l’est. En tout cas, il n’a jamais répondu au défi que je lui ai porté dans le British medical Journal du 12 mai 1888, p. 1032, en l’accusant ouvertement d’avoir été en communications fréquentes avec des journalistes, et mentionnant les circonstances spéciales dans lesquelles ces communications avaient eu lieu. Le professeur, qui était si anxieux de répondre à une remarque faite il n’y a pas longtemps, n’a jamais essayé de repousser les assertions que j’ai faites dans cette lettre.

S’il a pour principe de se tenir éloigné des journaux aussi scrupuleusement qu’il voudrait me le faire croire, il faut admettre que la faculté de « lire dans la pensée » des autres a dû soudainement se développer chez plusieurs éminents journalistes. En effet, ils ont non seulement su par intuition ce que Bergmann avait dit dans ses consultations avec ses collègues, mais ils ont encore pu signaler comme ayant été d’ores etdéjà adoptées certaines mesures proposées par lui, mais qui n’avaient pas été suivies d’effet.

Ainsi, dans la matinée du 19 avril, le docteur Von Bergmann apporta un morceau de tube élastique qu’il avait l’intention de passer à travers la canule. Son but était de retirer la

canule en laissant le tube élastique dans la gorge, ensuite de passer une autre canule par-dessus et d’en passer une seconde dans la trachée. Mais il n’y eut aucune raison d’employer cet appareil, M. Hovell ayant changé le tube sans aucune difficulté la nuit précédente. Néanmoins, l’ingénieuse invention du professeur fut décrite tout au long le lendemain dans la National Zeitung comme ayant été employée avec le meilleur résultat. A San Remo le docteur Von Bergmann a déployé un talent histrionique presque aussi remarquable que celui de son collègue le professeur Gerhardt. Il jeta publiquement hors de sa chambre le docteur Goldberg, représentant de la National Zeitung , avec une pantomime appropriée à la circonstance, ce qui n’empêcha pas les vues exprimées chaque jour par l’illustre chirurgien dans nos consultations d’être reproduites dans les colonnes de ce journal. On apprit plus tard que ce même docteur Goldberg faisait régulièrement les comptes rendus des conférences de Bergmann à Berlin.

Lorsque l’Empereur était à Charlottenbourg, la National Zeitung publia les plus minutieux, détails concernant Sa Majesté. Elle donnait non seulement les menus exacts de ses repas, mais encore le nombre de pulsations du pouls et

même le nombre de respirations par minute.

Par une curieuse coïncidence, ces détails cessèrent d’être donnés dans le journal à partir du jour où Bergmann cessa d’être de service au palais. Les bulletins continuèrent bien, mais ils étaient inventés par l’ingénieux reporter et n’avaient plus aucun caractère d’authenticité. Mais le don de divination que possédait ce journal entreprenant, avec lequel Yon Bergmann « n’avait positivement aucun rapport », fut encore bien plus remarquable au mois de novem-. bre 1887. A cette époque, la National Zeitung publia les détails d’une conférence entre le professeur Yon Bergmann et le processeur Gerhardt, qui avait eu lieu à Berlin au Haus-Ministerium , et ces détails étaient donnés d’une façon si précise que le rapport officiel de cette conférence, qui est maintenant publié dans le pamphlet allemand, est mot pour mot le même que dans fa National Zeitung.

Tous ces faits sont suffisants, je pense, pour montrer quelle valeur il faut attacher, non seulement aux protestations de Yon Bergmann. mais encore à celles des divers éditeurs qui, « de leur propre mouvement, ont déclaré de la façon la plus solennelle qu’il (Bergmann) n’avait jamais eu aucune relation directe ou indirecte

avec eux ». Il y a une charmante simplicité dans le dilemme proposé par Yon Bergmann : à savoir que, ou bien ces honorables personnages ont « menti de propos délibéré », ou bien « leur solennelle assertion doit être reçue comme parole d’Evangile », Je n’ai pas la moindre difficulté à choisir entre ces deux alternatives.

Je n’ai pas le loisir de suivre le professeur Yon Bergmann dans ses remarques assez diffuses de omnibus rebus et quibusdam aliis. J’ai déjà répondu à son accusation de n’avoir pas adhéré à l’arrangement fait avec mes collègues allemands.

Le mystère qu’il croit devoir exister à propos du non départ de Gerhardt pour l’Angleterre à la suite du Prince peut lui paraître, tout aussi bien qu’à Gerhardt, impossible à expliquer. Je n’ai pas la prétention de dissiper les ténèbres profondes qui enveloppent cette importante question ; mais il me semble qu’on ne sort pas des bornes de la possibilité en supposant que le Prince Impérial ne se souciait pas d’être accompagné par un homme qui s’était montré inhabile, indiscret et?désagréable.

Le professeur Yon Bergmann a, aù sujet de l’emploi du microscope en médecine, des idées qui ne peuvent avoir grand intérêt pour per-

sonne, excepté pour lui-même. Mais je ne puis admettre avec lui que son opinion ou la mienne puisse, dans une question d’anatomie-pathologique avoir la même valeur que celle d’un spécialiste . Je déclare cependant que Yon Bergmann a représenté d’une façon complètement erronée la position que j’avais prise à San Remo et qui était la même que j’avais maintenue dès le commencement : à savoir, que dans un cas aussi important l’examen microscopique devait être fait par le plus éminent anatomo-pathologiste allemand. Il dit : « Nous n’avons jamais pu comprendre la position d’un médecin dont le traitement était basé seulement sur l’opinion d’un anatomiste (microscopiste), position qui, si elle était portée à ses conséquences extrêmes, placerait le médecin derrière une table de dissection! » En d’autresmots, VonBergmann insinue que, parce que je demande un fragment d’une tumeur douteuse pour la faire examiner au microscope durant la vie, je me place derrière la table de dissection, ce qui veut dire, si toutefois cela a une signification quelconque, que j’attends le décès du malade pour*découvrir la nature de sa maladie! La logique de Bergmann me paraît aussi excentrique que sa méthode pour manier les tubes de la trachéotomie.

Le rapport du docteur Landgraf. — Il est

inutile que je perde mon temps à analyser ce rapport. Les remarques, que je me suis cru dans l’obligation de faire dans la première partie de ce livre sür sa façon de faire les examens laryngoscopiques, sont suffisantes pour montrer la valeur que j’attache à ses « observation» ». L’aplomb imperturbable avec lequel il fait ses étonnantes assertions, serait sublime s’il n’était ridicule. Le docteur Landgraf peut être aujourd’hui un excellent laryngoscopiste, mais il est certain qu’à l’époque où il me « contrôlait », dans l’été de 1887, il n’avait pas encore appris les rudiments de sa profession. Aussi suis-je surpris de voir qu’après l’ablation de la tumeur faite par moi le 26 juin, le jeune Stabsarzt découvrit que la tumeur n’était plus là. S’il avait dit qu’elle était deux fois plus grosse qu’auparavant, ou qu’elle s’était transportée de l’autre côté du larynx, ou qu’elle s’était perchée en haut de l’épiglotte, la découverte eût été plus dans ses moyens.

L’extrait suivant est un excellent spécimen du journal du docteur Landgraf : « J’ai proposé au docteur Wegner d’engager Son Altesse Impériale à donner l’ordre que, lorsque le docteur Mackenzie fera un changement dans le traite-

ment, il ait à communiquer au docteur Weguer les détails et la raison spéciale de ce changement. J’ai offert d’écrire ces détails chaque fois sous la forme d’un protocole. Cette offre a été refusée par la personne qu’elle concei’nait. » Comme je n’ai jamais été consulté à cet égard, je suppose que « la personne qu’elle concernait » était le Prince Impérial. Je cueille l’intéressant passage suivant à la date du 25 juin : « J’ai parlé de l’importance d’examens souvent répétés au sujet du gonflement des glandes lymphatiques, et j’ai discuté les chances de thyrotomie ( Larynçjofissiir ) avec un des personnages les plus élevés de l’auguste entourage. » Je ne veux pas fatiguer mes lecteurs par d’autres extraits de ce document remarquable,

Le petit incident suivant, qui est raconté par le docteur Landgraf avec la plus étonnante gravité, peint l’homme d’une façon bien caractéristique. Il venait d’examiner la gorge de l’illustre malade à Braemar, et M. Hovell lui demanda ce qu’il avait vu. J’ignore si M. Hovell lui fit cette question simplement par politesse, ou s’il désirait s’assurer des découvertes extraordinaires que le jeune docteur avait faites. M. Hovell a pratiqué la laryngoscopie pendant dix ou douze ans, et je n’ai jamais rencontré un observateur

plus prudent ou plus exact. Mais le jeune Stabsarzt se croyait un laryngoscopiste bien autrement habile que M. Hovell, et exprima sa surprise de voir un homme qui avait eu l’occasion d’examiner si souvent là gorge du malade venir lui demander de le mettre au courant! Effectivement il y aurait de quoi s’étonner si Hovell avait eu l’idée de demander un renseignement au docteur Landgraf après l’avoir vu se servir du laryngoscope !

Le rapport du professeur Von Schrôtter.

Il n’y a rien dans ce rapport qui demande une notice particulière. Il donne son témoignage avec assez de candeur, mais il a oublié d’expliquer son changement d’opinion au sujet de l’ablation totale du larynx. En outre il écrit avec un sentiment un peu trop élevé de sa propre importance. La condescendance tout olympienne avec laquelle il parle de Krause, un laryngologiste qui est son égal en tout excepté en âge, et le traite de « mon industrieux jeune collègue », prépare les voies pour la colère presque céleste avec laquelle il traite Hovell qui avait osé exprimer une opinion. Il ne trouve pas que ce soit une excuse pour le chirurgien anglais d’avoir exprimé cette opinion en réponse à une question directe du Prince Impérial. Il se

trouvait que cette opinion différait de celle émise par le professeur Von Schrôtter, et bien que cet oracle ait lui-même changé d’avis à San Remo, il n’a évidemment pas pardonné à Hovell sa présomption inouïe en exprimant une opinion à laquelle Von Schrdtter lui-même finit par se ranger.

' Si je puis me permettre de critiquer une des expressions dogmatiques du professeur viennois, je remarquerai que si je n’ai pas essayé d’enlever un fragment de la nouvelle tumeur pour le soumettre à l’analyse microscopique, ce n’est en aucune façon parce qu’il s’était « catégoriquement prononcé contre ». J’avais décidé de ne pas opérer avant l’arrivée du professeur Von Schrôtter, et cette détermination était basée sur l’apparence mauvaise du larynx qui s’opposait à toute manipulation avec la pince.

Les airs assez offensants de patronage que se permet le professeur Von Schrôtter vis-à-vis du professeur Krause pourraient induire en erreur quant au mérite relatif des deux hommes; je crois donc bon d’observer que, quoique le professeur Krause ait été réellement l’élève de Von Schrôtter, l’élève s’est montré capable d’enseigner à son ancien maître. La valeur des travaux pratiques de Krause a été reconnue publique-

ment par le professeur Yon Schrôtter lui-même à la réunion des naturalistes et médecins allemands en 1887, lorsqu’il déclara qu’il n’avait pas ' cru autrefois à la possibilité de guérir la consomption de la gorge, mais qu’il avait obtenu des résultats surprenants depuis qu’il avait adopté la méthode de traitement du professeur Krause.

Depuis l’année 1881, le professeur Krause a probablement fait plus pour la spécialité de la gorge que n’importe quel laryngoscopiste existant, et l’étendue de ses investigations est loin d’être limitée. Ses articles sur l’ozène [Archives de Virchow, p. 81); ses recherches sur le rapport de la substance corticale de la cervelle avec le larynx et le pharynx [Archiv fur Physiologie, 1883); ses investigations expérimentales sur la contraction des muscles agissant sur les cordes vocales [Archives de Virchow, 1884); son ouvrage sur l’emploi de l’acide lactique dans la phthisie laryngée [Berlin. Klin. Wochenschrift , 1883); ses intéressantes remarques sur les désordres fonctionnels du larynx dans les maladies du système nerveux central [Archiv für Psychiatrie , 1886); ses essais sur les premiers symptômes de lupus et de tuberculose du pharynx [Berlin. Klin. Wochenschrift et ses investigations expérimentales sur le j umeau [Deutsche

med. Wochenschrift ), ont attiré l’attention non seulement des laryngoscopistes, mais encore de tous ceux qui s’occupent de science médicale.

La preuve qu’en appelant le docteur Ivrause j’avais choisi le plus capable représentant de la spécialité laryngologique à Berlin, c’est que les conseillers médicaux de l’Empereur Guillaume, lorsqu’ils envoyèrent un autre' laryngoscopiste à San Remo, ne le choisirent pas à Berlin, mais firent venir un médecin de Francfort.

Je puis parler du professeur Krause dans lès termes les plus élevés comme médecin praticien, car j’ai eu l’avantage de lui être associé pendant bien des mois. Ses observations cliniques toujours sensées, sou désir consciencieux de faire pour le mieux vis-à-vis du malade, sa douceur au chevet de ceux qu’il soigne, forment un contraste remarquable avec quelques-uns de ses collègues allemands, et je lui serai toujours reconnaissant de son excellente coopération dans les circonstances les plus difficiles. Je suis heureux de pouvoir dire que l’Empereur m’a remercié plus d’une fois de lui avoir recommandé le professeur Krause.

Rapport du docteur Moritz Schmidt. — Ce document n’a aucune valeur scientifique, car il est basé sur les observations mystiques de Land-

graf, et n’a même pas le mérite d’être une narration vraie de ce qui s’est passé à San Remo pendant que l’auteur y était présent. Sur le désir urgent du docteur Schmidt, nous avons consenti, Yon Schrôtter et moi, à administrer de fortes doses d’iodure de potassium, la théorie du docteur Schmidt étant que le Prince Impérial souffrait d’une affection contagieuse chronique. Maintenant pourtant, après sa visite à Berlin et sa conférence avec Von Bergmann,le docteur Moritz Schmidt dit : « considérant le développement graduel de la maladie depuis le 18 mars, l’âge du malade, et les apparences laryngoscopiques, j’étais obligé de considérer le mal comme une périchondrite déterminée par un carcinome» 1 . Ainsi l’homme qui soutenait que la maladie pouvait avoir un caractère spécifique, trouve après son voyage à Berlin que l’affection est d’une nature tout à fait différente! Comme pour prouver qu’il n’a aucune connaissance du cancer du larynx, le docteur Schmidt nous dit aussi que i< le cours de la maladie, depuis le commencement jusqu’à la fin, semble avoir été normal 2 ». Tout le monde sait pourtant que la maladie a suivi un cours tout exception-

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