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La dernière Morosini, ou, Le poignard de cristal

— « L'orgueil do casie prend aoarent rang parmi les passions les plas efî'réoées ; il en s tout l'aTeaglemeat, la dureté et l'égoïsEna. » P. L. COCRIEI^.

L'une des deux lettres étalit d^ Bruschall. Otbert la posa respectueusfenYent dans un tiroir, sans l'ouvrir, et ferma le tiroir.

— A quoi bon? — se uMl, — je sais ce qu'il me dit... il a raiioA,/moi j'ai tort, «t

G — LA COMTESSE BASTIGLIA. —

pourtant je suis bien décidé à ce que, pour le moment, nous restions chacun dans notre rôle.

Etrange rapprochement I la seconde lettre était d'Adriana !

Il existe , au dire des naturalistes, certains aloës qui, long-temps comprimés et étiolés, conquièrent, à un instant donné, à un mom^ent venu , tout l'arriéré de leur [missance végétative ; en un jour ils croissent de plusieurs pieds, et des Heurs éclatent où la veille on n'apercevait que des corymbes. — La fille des Morosini était comme cet aloës. Long-temps refoulées en elle , sa volonté et sa résolution éclataient enfin, au premier jour de soleil que l'amour avait fait lever sur sa vie.

En effet, le moment était venu où Adriana allait prouver qu'elle aussi , malgré le calme apparent de sa nature , était une Morosini , une VénitienL^- de race. Avant donc de livrer au lecteur la lettre qu'Otbert trouva d'elle chez lui , en même temps que celle du digne Bruschâîl, racontons ce qui s'était passé la

— LA COMTESSE BASTICLIA, — /

veille à la villa voisine de Trévise, où le comte Bastiglia avait emmené sa belle-fille.

La comtesse était arrivée de Vienne. Là elle avait vu plusieurs fois les ministres et obtenu une audience de l'empereur. Celui-ci s'était montré fort gracieux pour la noble Vénitienne, et lui avait formellement promis do faire entériner les lettres-patentes qui feraient sa fille comtesse de son chef, à la condition seulement que le choix de l'époux qui serait appelé à prendre de la jeune patricienne le nom illustre des Morosini , serait soumis à son approbation.... Sa Majesté daignant signer au contrat de mariage. Il est probable que, par cette légère condition , l'empereur se réservait de faire entrer dans quelque famille autrichienne , le nom fameux tombé en quenouille...

La comtesse se croyait donc maîtresse de la victoire , car l'homme dont elle comptait présenter le nom à la sanction impériale, était le marquis Durazzo. La noble dame en était là de sa négociation , lorsque le Dalmate tomba inopinément un malin à son hôtel ,

8 — LA COMTESSE BASTiGLlA. —

arrivant expressément pour lui raconter les plus étranges histoires...

La comtesse Bastigiia, on l'a déjà fait connaître, ne s'était jamais montrée pour sa fille, ni une Niobé, ni une Antigène, ni une Cordélia. Pourtant son orgueil de mère et de Morosini était si giand , que tout en ayant déshérité celle-ci de toute tendresse, et presque de tous soins d'enfance , elle comptait alors aussi fermement sur son obéissance que sur celle d'un esclave dont la chair eut été sa propriété. A grande 'peine eût-elle supposé que sa fille ne l'aimait pas à la folie , et à coup sûr comptait-elle sur son très profond respect et sa soumission aveugle. Autrefois, placée entre son fils et cette fille dédaignée; comme la fable nous représente Jupiter entre Hercule etïîélène,la vieille comtesse , de mémo que ce père Olympien qui reporta toute sa tendresse sur le fils d'Alcmène, eût volontiers privé l'Hélène vénitienne de son avenir de déesse, pour mieux assurer Timmortaiité de son fils. Mais les Morosini n'étaient immortels que de nom, et le comte Âlvise mort, la

— LA COVrESSS RASTIGLIA. — 9

vieille comtesse Fauslina dut bien, dans son orgueil toujours vivant , chercher à utiliser le mieux possible la fille qui seule lui restait. On connaît le projet hardi qu'elle conçut dans ce but, et nous venons de dire quel accueil la cour de Vienne , qui peut-être avait ses motifs pour cela , avait fait à ce projet. La mère d'Adriana revenait donc à Venise , avec le dessein de hâter le plus que possible la conclusion de cette grave affaire, ne prêtant pas aux alarmes du Dajniate une attention aussi grande que peut-être le méritait la chose. Celte femme pouvait-elle admettre que sa fille, l'esclave de ses volontés, une Morosini, d'ailleurs, pût s'intéresser à un jeune aventurier bon à renvoyer avec quelques sacs d'écus en plus que ce qui lui avait été envoyé d'abord? Elle dit au marquis qu'il était fou de s'effrayer de pareille chose, et ne voulut prendre nul souci de c'e qui s'était passé au bal.

— Ce jeune homme est Allemand , je croi' , et il vaise bien , sans doute, — dit-elle; — ma fille aime la valse, et elle se sera servie de cet étranger comme d'une maehiHe à vals-er.

iO — LA COMTESSE R\STIGLI\. —

et rien autre ! Vous n'avez pas le sens commun , marquis, de vous alarmer de pareilles vétilles.... Une Morosini! y pensez-vous? Et d'ailleurs, n'est-ce pas ma fdle?

Le Durazzo n'en persistait pas moins à voir les choses bien plus sérieusement.

— En supposant que l'Allemand ne fût qu'une machine à vaher au bal , — se dit-il, — n'était-ce aussi qu'une machine à eotiversation dans dix autres circonstances, et surtout le soir de la scène du balcon, alors que je les surveillais avec ma lorgnette, de dedans ma gondole?

Le marquis avait grandement raison de s'épouvanter, lui qui, depuis long-temps, devinait que cette apparence de calme et de résignation, n'était chez la jeune patricienne qu'un inquiétant sommeil de son ardente nature. Mais la comtesse, l'altière fille des princes de Venise, qui n'avait même jamais songé que sa fille pût prétendre à concevoir l'ombre d'une volonté, pouvait-elle accepter ainsi les alarîni\s de son protégé, elle dont l'orgueil et

— LA COMTESSE BASTIGLIA. i 1

h présomption eussent fourni des arguments à Tertullicn lui-même?

Le soir de son arrivée à la villa Gamporcale, la comtesse fit appeler sa fille dans son appartement. Voici en résumé ce qui fut dit entre ces deux femmes, qui, de leur vie, n'avaient eu conversation ni si longue n^ si sérieuse.

— Ma fille, vous avez vingt ans. Excepté, bien entendu, une de vos aïeules, la sainte abbesse de Santo-Zaccaria, Augustine Morosini, qui fut amie du pape Benoît 111, au neuvième siècle, toutes les filles de votre nom étaient mariées à votre âge. Celle que la république daigna accorder en mariage à un roi de Hongrie, fut fiancée à douze ans. Une Constance Morosini portait à quatorze, la couronne de Servie; moi, j'en avais quinze à peine lorsque j'épousai votre père.... il est donc temps , puisque vous avez vingt ans passés, que je songe à vous établir.

Pendant que sa mère, assise dans un large fauteuil rococo, lui ex})osait cette préface d'un thêm« dont le dénouement était préru,

i2 LA «OMTESSE BASTIGLIA. —

Adriana se tenait debout, le dos appuyé contre un balcon ouvert sur le jardin ; elle jouait avec une fleur que, tantôt elle respirait, tantôt elle effeuillait, tout cela de l'air le plus paisible et le plus résigné du monde.

La comtesse ne voyait dans tout ceci que la fille debout devant la mère assise ; elle continua :

— L'immense malheur qui a frappé notre maison , en lui enlevant son chef futur, semblait condamner à s'éteindre le nom à jamais illustre des Morosini ; vous seule restiez, ma fille.... et Dieu n'avait pas permis que je pusse vous donner à un des nôtres, comme on le fit pour moi , à la plus grande gloire de la pureté du sang dogal qui coule dans vos veines. Pourtant , notre nom , ce nom que répètent encore les échoâ de la Morée, et qui est écrit en lettres d'or sur un arc de li'iomphe au palais ducal, ne devait pas s'éteindre ainsi dans les funérailles de votre malheureux frère.... nos ancêtres ont nommé les premiers consuls de Kialte-, en l'an 400 de l'ère chrétienne.... il ne faut jam.ais fou-

Lk COMTESSE BASTIGlfA. 13

blier ! Dominique Morosini , le premier doge de notre famille , date de 1148... Depuis, nous eûmes Marino en 1249, Michel en i582, et enfin Timmortel Francesco, sm-nommé le Péloponésiaque, en 1G88.... ^ous savez tout cela comme moi , ma fille ; vous savez aussi que si nos aïeux ont porté le eorno des princes de Venise, nos aïeules aussi ont eu leur part dans les suprêmes honneurs. En outre de l'amie du pape Benoît III, laquelle broda de ses saintes mains cette coiffure enrichie de pierreries , qui devait bientôt servir de couronne aux descendans de sa noble race, trois des nôtres ont porté des diadèmes étrangers, et deux ont eu leur corno de Doguaresse et

leur Bucentaure Nos tableaux de famille

vous ont appris tout cela , et vous savez aussi que notre ccusson a brillé au front de plus de vingt palais à Venise !

La comtesse Faustina fut obligée de s'arrêter un moment. Son émotion de patricienne était si grande à évoquer tous ces magnifiques souvenirs d'orgueil, que de même qu'en circonstance à peu près pareille, s'évanouit

i4 — LA COMIESSE BASTIGLU. —

la landgrave du drame de Schiller, Adriana crut que sa mère allait étouffer. Elle passait à tout moment la main sur son front, comme pour en soulever le poids écrasant de toutes ces couronnes et de tous ces bonnets ducaux. On fût venu en ce moment lui annoncer un descendant authentique de l'empereur César- Auguste, ou, mieux encore, de quelqn'Archonte de la première Olympiade grecque, qu'elle eût fait faire antichambre!

La vieille comtesse se remit pourtant ; elle but, comme une simple mortelle, une eau de limon glacée, que lui apporta un valet, et reprit :

— Dieu, en m'inspirant, n'a pas voulu qu'un aussi beau nom périt. Il m'a éclairée, il m'a démontré ce qui me restait à faire , pour relever notre écu qui semblait réduit à ne plus figurer que sur des tombeaux. J'ai été trouver l'empereur.... en voyant une Morosini l'implorer, il a été plein de bonté , et m'a beaucoup promis. C'est donc désormais sur vous , ma fille , que vont reposer les destinées de notre nom.... Vous allez être romles'9

— l.k COMTESSE HASTIGLIA. — Î5

Murosini , non pas simplement comme l'entendent l'usage et la galanterie italienne, qui accordent aux jeunes } ersonnes, qui ne sont rien, le titre de la famille.... mais bien forniellentent et authenliifueinent. ^ ous allez être comtesse de votre chei", c'est-a dire qu'en ce moment les i^ens de loi s'occupent déjà de dresser l'acte de notre grande terre de Camporcalc, laquelle, érigée en comté, tous sera donnée en dot avec investiture personnelle du fief, ainsi que le nom maternel transmissible par vous, avec vos armes et vos honneurs. L'empereur signera au contrat. Sa Majesté devant approuver le choix de celui que j'ai choisi pour entrer dans notre famille et pour porter notre nom.... J'ai, en outre, tout lieu d'espérer que notre gracieux souverain vous fera, comme je le suis, moi, dame de la Croix étoilée,

La comtesse en ce moment regarda sa fdle, pensant quel'énumération de tout ce bonheur aristocratique allait la faire tomber à ses genoux, pour les embrasser avec respect et reconnaissance, mais elle vit avec étonnement

IC L\ COMTESSE BASTIGLU.

M( rosine qui respirait tranquillement sa fleur.. , comme si on ne lui eût parlé que d'un accroc de dentelJe ! Celte fleur, dans sa couleur de pourpre sombre (nuance de Vobutinaiton, suivant le langage symbolique des fleurs) semblait le parti pris, la résolution ainsi matérialisée de la jeune fiîle, qu'elle respirait à pleines narines, pour s'en enivrer et s'affermir dans l'orage qu'elle prévoyait devoir éclater bientôt....

— Eh bien, Adriana.... n'êtes-vous pas flattée du rôle que vous êtes appelée à jouer dans le monde? — dit la comtesse qui comm.ençait à s'étonner de cette flegmatique attitude.

— J'attends qu'il vous plaise de conclure, ma mère... répondit la jeune fille sans lever les yeux.

— Ma fille est une niaise, pensa la comtesse aveuglée. Elle reprit :

— La conclusion est celle-ci, mademoiselle ... i^jus a /ans.... ou plutôt j'ai foit un choix pour vous. Celui que je vous destine est jeune et beau.... c'est assez pour qu'il vous plaise : à mes yeux, il a les autres titres né-

— LA COMTESSE BASTIfiLU. - — 17

cessaires à l'honneur qui l'attend. Il va surle-champ s'occuper de ses papiers de famille, et nous les enverrons à la sanction impériale ; vous avez deviné sûrement quel est l'homme..,

— Si votre choix est fait, ma mère.... le mien l'est aussi! — interrompit la jeune fille, qui voulait éviter de s'entendre nommer Durazzo. — Depuis longtemps déjà j'avais pénétré vos intentions, et de mon côté j'avais en secret conçu mes plans de bonheur. J'aime, et....

-- C'est bien, ma fille, ma très chère fille, ' — exclama la vieille patricienne, qui se méprenait sur le sens des paroles de la contessina, et qui trouvait tout naturel que le beau marquis, le seul homme qui fût assidu au palais Bastiglia , eût plu à une jeune fille chez laquelle rien n'avait pu faire supposer que résidassent ni caractère, ni supériorité d'esprit.

— Mais, ma mère.... — reprit Adriana qui vit Terreur dans laquelle tombait la comtesse, — je ne puis croire que celui que j'aime....

— îl sera votre époux! — interrompit, en se levant du fauteuil où elle avait trôné, la

iê LA eOMTESSIt BASTICLIA.

^.ère descendante des Doges et des Dogaresses; — je vais de ce pas même tant activer pour la prociiaine vsolution de cette iiTave et heureuse ail'aire... — Qu'on aille prévenir le marquis Durazzo que j'ai à lui parler ! — ajouta-t-elle , en s'adressant à un valet qu'elle avait sonné en se levant. — Je suis contente de vous, Adriana !... Vous serez, comme moi, dams de la Croix éloilée.... Cette brillante décoration va bien dans une toilette de bal , sur une jeune poitrine... Allons, je vous laisse à vos ém.otions.... Demain nous recauserons.... Vous voyez que j'ai tout fait pour votre bonheur !

Et ce disant, la comtesse sortit du salon , sans qu'Adriana eût le courage d'essayer encore de la retenir....

Il faut bien le dire, la pauvre fille avait reculé ici devant la foudre qu'un mot qu'elle avait presque résolu de prononcer, devait faire crouler sur sa tête. Elle avait essayé de se faire comprendre, et la comtesse, dans son aveuglement de mère , dans sa présomption de patricienne, ii'avait pas voulu entendre

— LÀ COMTESSE BASTIGLU. — i9

Bien décidée à n'être ni fausse ni pusillanime dans cette crise, elle avait vu sa préméditation échouer dans un équivoque. Pourtant , avec ce qu'on sait ou ce qu'on apprend d'elle, Adriana n'aurait pas hésité à prononcer le mot qui annulait toute possibilité d'erreur, si la nature n'eût un moment parlé dans son sein de fille. Cette femme, qui ne peut nous paraître, à nous, qu'exagérée et presque ridicule, après tout, c'était sa mère î Sans doute Adriana ne professait pas un amour immense pour celle qui avait privé son enfance de caresses , et de bienveillance sa première jeunesse ; mais pourtant elle la respectait et l'honorait. La vieille patricienne avait mis tant d'enthousiasme et de bonne foi dans toute la première partie de son discours à sa fille, que celle-ci avait senti que des convictions pareilles, un si grand orgueil du nom, n'avaient pu se développer que par le concours des plus nobles instincts, qui, absorbant momentanément tous les autres sentiments, finiraient par rendre le cœur de la mère à la patricienne, le jour où ses inquiétudes de postérité cesseraient et que

!Ë0 LA GOMTESSE BASTIGI-IA.

la dernière Morosini serait mère à son toiH". Adriana crut donc que le sort conspirait volontairement contie son aveu, et elle avait laissé sortir sa mère aveo son erreur. Pourtant cette journée là avança plus les affaires d'Otbert que ne l'eussent fait trois mois d'amour contemplatif. Le péril de la situation sembla diminuer tout remords dans cette âme exaltée, et la conséquence de cette crise fut de décider Adriana à écrire à Otbert le billet suivant, c'est-à-dire celui qu'il trouva chez lui en même temps que la lettre non ouverte de Bruschall, le soir où notre rameur revenant de Murano, vit an palais Bastiglia des lumières qui lui révélèrent le retour de ses maîtres. La jeune patricienne s'exprimait ainsi: « Ma mère est arrivée de Tienne avec des j) projets qui me combleraient d'effroi si je » n'étais depuis long-tems formellement déj> cidée à résister à tout ce qui s'opposera à y> mon bonheur tel que je l'ai rêvé. Il serait )) difficile, pour ne pas dire impossible même, » que vous vous présentassiez au palais. Il *^a été fait sur votre compte des histoires

L\ COMTESaC r.ASTIGLlA. î". i

» absurdes, qu'il faut lai-sser passer. PourlnrU, » comme je désire vous voir, le moment est • venu d'utiliser le talent que vous avez dû acj> quérir. Trouvez-vous donc demain au coni- > mencement de la nuit, équipé en gondo- » lier, sur le canal de la Giudecca, au[)rès

» du palais Giustiniani en attendant, ren-

» voyez le vieux Timoteo au jsalais. — A î rivederci ! 7>

— Pourquoi hésiterais -je ? ■ — s'élait dit Morosine, en cachetant ce hiilet. — Est-ce que tout ce qui se passe en moi, ne me dit dit pas que c'est lui que j'aime?.... Qui s'(!ccupera de mon bonheur, si ce n'est moi. Tout autour de moi ne cons[)ire-t-il pas contre ce bonheur? Ceux que Dieu m'avait donnés pour m'aimcr et me protéger contre les chagrins, ne voient en moi qu'un instrument d'orgueil et de vanité D'autres n^e convoitent comme on fait d'une spéculation lucrative! J'ai été oiTerte à prix d'argent, comme une fille idiote ou infirme, à toute la jeunesse patricienne de mon pays, et personne n'a voulu, pour l'amour de moi, se

^2 — i.A e^M^ESSË lAtTlGLIA. »— ^

5oiiniot{i'e aux conditions rêvées par ma mè- }•(».... Ne suis--je pas assez humiliée ainsi, malgré tout l'orgueil de ce nom que je porte? Et que m'importent à moi, ce nom et ce rang, qui, après avoir répandu l'indifférence et le dédain sur mon enfance , viendraient aujourd'hui jeter le reste de ma vie aux mains d'un homme sans dignité, spéculant sur ma fortune et sur les avantages futurs de mon alliance?....

El Âdriana s'étant fait tous les raisonnements qui découlent de cet exposé rapide, elle avait envoyé Fa lettre à Othert sans hésilxilion.

On juge quelle joie ce fut pour celui-ci , d'apprendre que l'arrivée de l'altière et inflexible comtesse Bastiglia ne le priverait pas de revoir celle qu'il aimait plus qu'il ne se Tétait encore avoué à lui même. La vraie pierre de touche d'une passion, c'est l'absence et Tobstacle. Olbert ne se connaissait pas encore bien, faute d'avoir trouvé la lutte pour met;urer ses forces. Le billet de la jeune patrieknae le rendit fou de joie. 11 fit mille rnfnn-

— 14 COMTESSE g.4S4!«;L!A. — 5?>

tillages, sautant par sa chambre , s« tianl à lui-même, et parlant tout haut conuue oh pense tout bas. Puis, s étant mis au balcon, il aperçut de la lumière aux lonèlres d'Adriana, et il resta là long-temps , cherchant le passage de l'ombre bicn-aimée sur les rideaux. Alors l'exalté, l'enthousiaste d'un moment auparavant, tomba dans ses rêveries de poète. L'immense silence de la nuit n'était troublé que par le son creux des flaques d'eau battant les hautes murailles du canaletto voisin. Le ciel pur et bleu, scintillait, se regardant dans l'onde unie du canal avec les innombrables yeux de ses étoiles. Otbert, heureux dans sofi cœur, et les sens séduits par toutes ces char» mantes influences nocturnes, se mit à chanter, comme si la musique, la mélodie fussent le langage naturel du bien-être, du bonheur, il créa des vers amoureux dont il trouva les rimes dans le ciel. C'est une chose étrange, n'est-ce pas, que ce besoin de poésie ou de

musique qu'éprouve le cœur qui déborde

Comme si son bonheur ne pouvait pas s'exprimer par de simples mots ! L'homme le

24 I.A COMTESSS PiA'.TIGLlA.

niolr.s^c'uliivé môme, pourvu qu'il sente vivement, trouve alors des exclamations pleines de feu , et si peu harmonieuse que sa voix ])uisse cire, ii est emporté à tout verser au dehors des belles choses qui se passent en lui. Les rauques accents de son organe inculte lui paniissenti délicieux, tant son imagination lui crée l'idéal, et parce qu'ils lui semblent exprimer les divines musiques que l'amour heureux fr.it bruire dans son âme. C'est ainsi qu'en ce moment, Otbcrt avait une harpe en lui et qu'il en coniiait les accents passionnes au silence attentif de cette nuit maiiique. Un nuage flottant sur le palais Bastîglia, lui offrait dans ses découpures blanchâtres le profd de sa bien-aimée, et il en avait fait le texte de son improvisation

poétique et musicale

Mais toute lumière tinit [sar s'elîacer sur la demeure patricienne... — Elle dort! — s'écria le pocle — paix à la (leur qui a fermé son calice !

Le lendemain Otbert trouva mortellement longue la journée qui précéditit le rendez-vous

LA COâiTESSE lUSTICMA, 2^)

promis, il ne put tenir en place: il ne respirait pas, il haletait. Il était à la fois impatient, curieux et })lein d'angoises. Bien que flatté de tout ce qu'Adriana faisait pour lui, ces précautions l'inquiétaient.... Les amoureux sont toute conti'adiction: ils veulent et ne veulent pas, ils désirent et redoutent. Par instants Otbert s'imaginait qu'il allait résulter des explications que lui donnerait Adriana, que toute relation devait forcément finir entre eux. Mais presqu'ausitôt, et rien qu'en fermant les yeux, ou en les arrêtant avec fixité sur un objet, il relisait ce cher billet empreint dans sa mémoire, il se reprenait à espérer en celle qu'il aimait. Sans mesure dans ses exagérations sentimentales, il se laissait alors emporter par son imagination dans ces régions vertigineuses del'amour, où les obstacles humains n'atteignent pas plus que les hautes montagnes des Alpes n'arrivent au ciel.... Or, le ciel de la vie, c'est l'amour!

Enfin, le soir venu, Otbert vêtu «n gondolier, et ramant comme un Castelîano de naissance, se trouva sur le canal, où lu aon-

2fi — LA C(<>M1£S»C lîASfieLlA. —

(iole, conduite par le vieux Timoteo, ne tarda pas ari-iver aussi, portant Adriana enveloppée dans un' ample burnous. — En apercevant Otbert, la contessina s'exclama comme surprise: — Feianions une rencontre fortuite — dit la jeune tille en s'exprimant en français, langue que le vieux gondolier ne connaissait pas. — Ma mère, tout le monde au palais est hgb.itué à me voir ainsi jouir des belles soirées de printemps sur les lagunes ou sur le grand

canal Les leçons que vous avez prises de

i'G bonhomme justifieront à ses yeux vos propres promenades, et nos rencontres n'auront rien de fort extraordinaire pour lui. Quant aux espionnages, voire costume et votre occupation les rendront sans conséquences. Maintenant que vous m'avez entendue causons un peu de façon à être compris de mon gondolier, et de tems en tems repassant au français je trouverai moyen de vous dire ce que je désire <.yie vous sacjiiez...,.

Et revenant à ce doux parler vénitien qui, stn^blablc au langage créole , résonne comme liii^ HHi^ifjiu'' eniUntinr à Vnrcille charmée.

Adiiana st^ mita entamer mille discours, passant légèrement d'un sujet à un autre, comme la Camille de Virgile effleurant de son vol les épis et les fleurs....

— Et-tu content de ton élève, vieux Tlmoteo? — dit-elle, interpellant le bonhomme, afin de lui taire prendre en goût ces excursions du soir.

— Per ubbidirla, le signore ne va pas mal, Padroncina mia î En quelques années il pourrait sûrement réussir à devenir un bon gondolier !

— Quelques années, dit-tu? mais vois

. donc! — reprit Morosine, en examinant com-

plaisamm.ent Otbert — il me semble que tu es en arrière! — Et les yeux de la jeune fil!»^ restèrent attachés sur le nouveau b:>.! . .0:0 , que plus d'un vrai gondolier, en passant, regardait avec surprise.

C'est qu'il faut le dire, avec ce costume et dans cet exercice gracieux , Otbert était charmant. Nous croyons qu'à le voir ainsi, mainte Vénitienne eût volontiers joui? au rendes- YOiH avf»c h.ii^ comn^ h^ Fl^rrnfiaf* Ha He»-

28 LA. COMTCSSI BA$TÎ{;L!A.

eac'8 avec l'étudiant, pour savoir laquelle serait Liris

Soit que sa gondole vide fut plus légère, soit enfin qu'il eût déjà acquis une suffisante supériorité dans le maniement de la rame, toujours est-il que nôtre héros donnait, comme on dit, du fil à retordre au dic;ne Timoteo. Comme Otbert cherchait à maintenir la poupe de sa gondole voisine des coussins sur lesquels Adriana était assise, il lui fallait conserver sur son rival l'avance d'une demi-longueur de gondole, ce qui déplaisait extrêmement au bonhomme, lequel ne devinant rien, s'exténuait pour faire disparaître cet avantage humiliant pour son amour-propre. Or, comme Otbert tenait de son côté à le maintenir, il résulta de ces deux intentions contraires, que les gondoles vivement poussées iirent un rapide sillage.

— Faisons-nous donc une régata? — finit par demanderla jeune comtesse — il me semble en tout cas, pauvre vieux podagre, que ton élève ne te cède rien.

— Ah Padroncina mia! — s'écria lebordiom-

— L\ COMTESSE BASTIGLIA. — 29

me tout essouffle — n'allez pas croire qu'on devienne rameur consommé en si peu de temsî Le signore a long-tems étudié sur les lacs de son pays, et avant d'arriver à Venise, c'était

déjà^un fameux marinier sans cela, il ne se

tiendrait pas, comme vous le voyezlà! Le fils de Gianjacopo, qui aujourd'hui fait l'avocat....

— Est-ce vrai? — interrompit Adriana — que vous avez fait un apprentissage sur vos lacs ?

— Les lacs de Seefeld î — exclama ■ Olbert

— c'est comme si je disais que j'ai appris à chasser sur les montagnes du Lido !

— Laissez-le croire à vos lacs fantastiques,

— reprit en français la jeune fille — il ne faut jamais humilier un gondolier vénitien sur son métier, qu'il croit le premier du monde.... mais autre chose, maintenant que votre joute semble calmée: Ma mère est donc arrivée commeje vous l'ai appris; elle à presque touché à la réalisation des rêves que son amour de notre nom lui a fait concevoir , et

— Ohé! l'ami sans fanal! faut-il te faire sentir de quel bois est ma ranricponr t'ajjprendre

50 — LA t«)ilfiSSB BàSTIGLIA. —

à garder tes distances? — interrompit brusquement Timoteo, en s'adressant à une gondole qni s'approchait en ce moment si près do lui, que son aviron se trouva engagé sous lu carène inconnue.

Adriana se retourna, presqu'eîîrayée , du côte opposé à celui où se trouvait Otbert, et elle vit une gondole montée de deux rameurs, et garnie de son felze exactement clos, qui essayait de passer le plus près possible des deux barques flâneuses,

— Silence! — murmura la jeune fille , en faisant à Otbert un signe qu'il recueillit.... La gondole suspecte fut bientôt par le travers de celle que montait la jeune fdle. Alors on entendit grincer dans ses ramures la petite jalousie noire du felze ce fut tout!.... continuant à gagner, la gondole dépassa, dévia peu à peu de la ligne droite qni conduisait vers Fusine, et, obliquant bientôt davantage, elle ne tarda pas à s'effacer dans la partie delà lagune qui mène à l'extrémité du grand canal.

— On se croirait vraiment en plein régim©

— - LA COMJESSE h\%TîGLik. 5Î

des Dix et des Inquisiteurs! — dit Athiana avec une sorte d'éniotion — 11 n'y a que Venise qui autorise de semblables hardiesses!

— Soupçonnez-vous quelqu'un? — demanda Otbert, qui sentait dans son sein bouillonner la colère.

— Vous saurez tout.*.. — répondit la jeuiio fille — mais en prolongeant encore cette promenade, je pourrais conpromeltre celles que

j'espère encore je veux donc, par égoïsme

même, être prudente aujourd'hui, et rentrer....

mais demain demain à la même heure,

trouvez-vous où je vous ai rencontré ce soir

— Qu'avez-vous donc? — demanda Otbert inquiet en entendant l'organe altéré de la jeune fille — ne puis-je rien faire? que se passe-t-il donc? disposez de moi, ordonnez.... ma vie même.

— Plaignez-moi, Otbert, mais ne m'interrogez pas encore — interrompit la belle

jeune fille. Il y eût un moment de silence. Otbert cherchait dans l'ombre la gondole, mystérieuse dont le passage avait interrompu les c(wfidences (h$n bion-aiméc.

5Î L^ COMIlîSSB nASTIGLIA. —

— Mon Dieu/ que puise--je faire pour vous î — s'écria-t-il avec transport.

— Rien rien encore attendons.... à

demain/ — ajouta la jeune patricienne, en faisant de la main un signe familier et charmant.

Puis elle ordonna à son gondolier de la reporter au palais.

Saass iHfi'c*

« Ail I lumière Je mes yeui — dig.iil Goiiilouli — 81 jamais à loisir ja puis aspirer deni baisers sur ton sein, je l(s ménagerai tant et si bien qu'ils liui.-ront deux heures ! m

Le lendemain, le surlendemain, et pendant toute une semaine, Adriana et Otbert se rencontrèrent chaque soir sur quelque point des lagunes ou des canaux, et passèrent une heure de douce et intime causerie. Nul incident ne

54 — SANS TITRk. —

\int troubler ces rencontres, si ce n'est un soir, où dans les parages de l'île des Arméniens, une cfondole fermée passa près d'eux , ainsi que cela était arrivé à leur première rencontre. Mais sans doute l'espion ou le jaloux, que protégeait le mystérieux felze, ne soupçonnant guère quel était le gondolier flâneur qu'il voyait causant avec le vieux Timoteo, ne trouva rien d'équivoque dans ces excursions auxquelles tout l'entourage d'Adriana était depuis long-tems habitué.... On ne le revit plus. Otbert ne négligea point pour cela ses précautions habituelles, et sitôt qu'il voyait s'approcher une gondole, il entreprenait avec son digne maître de rame quelque discussion spéciale, qu'on ne faisait pas toujours finir aussitôt qu'on aurait voulu lorsque le danger était passé.

Ce fut durant ces causeries charmantes qu'Adriana et Otbert purent se révéler complètement l'un à l'autre. Dans le silence poétique de ces belles soirées printanières , leur ^me, comme dilatée, laissa échapper tous -sps secvets : chagrin», soiivenirs, déceptions.

létciies, espérances ! Otbert raconta com ment sa naère avait en quelque façon infillrt? sa propre vie dans son sein, puisqu'elle était morte en lui donnant le jour. Il raconta à la jeune fdlc con enfance auprès du ])on Tùbingen, sa jeunesse à Francfort, ses éttides, ses vers dans le Kundschafier^ avec leur dédicace et leur invocation à l'être chimérique qui recevait toutes les aspirations de sa muse. Puis ce fut la mort du bon docteur, les infamies dont ses derniers moments avaient été entourés , et aussi l'histoire de la pauvre cataleptique. A ce propos , Otbert avoua tout ce qui lui était arrivé , tant il voyait qu'Adriana mettait de plaisir, d'émotion même à l'entendre. Il raconta l'étrange travail de ses idées , le trouble qui s'y manifesta , et enfin les efforts heureux du flegmatique Bruschall, pour le ravir à une folie imminente , et déjà presque caractérisée. Puis survinrent d'autres récits, que la belle jeune fille interrompit souvent, avee cette grâce espiègle quij <lans ce caractère ferme et décidé, formait parfois d'irrésistibles contrastes. Qu'eût pu

Ztf) — sa:«s titre. — dire Otbert, sur l'impression profonde que fit sur lui la scène du Stelvio , que la jeune fille n'eût depuis long-temps deviné? Ce furent entre eux des combats charmants, où souvent le sous-entendu avait plusdevaleur,plus de force que n'en eût eu l'expression propre , ou bien des silences d'émotions achevant avec la plus suprême éloquence la phrase suspendue

A son tour, Adriana avait dit à Otbert tous les chagrins de son enfance de patricienne Sans se plaindre de sa mère, elle se montra victime des préjugés de race, qui reportaient sur la tète de son frère toutes les espérances, et toute la sollicitude.

Elle en arriva ensuite à peindre ce qu'elle avait éprouvé d'humiliation , à se savoir proposée de famille en famille, comme une esclave Géorgienne dans un bazar, et refusée par tous les patriciens, en raison de la dot obligatoire et singulière qui formait clause au contrat. Elle eut même un soir quelques accès d'indignation , qui révélèrent tout ce qu'elle pensait de l'homme placé près d'elle comme un pis-aller, dans cette grande affaiie d'orgueil;

■ — SAISS TITUE. — .H

Otberl en arriva ainsi à se faire jour dans les malheurs de cette existence incomprise. Il pénétra dans toutes ces luttes d amour-propre, dan ces calculs d'orgueil, qui, ayant pour enjeu une des plus belles et des plus séduisantes créatures qiii fussent, la condamnaient impitoyablement à la destinée la plus étrange. Il comprit, non pas seulement du cœur, mais bien avec sa raison, comment depuis son enfance, siacrifiée à ces idées et à ces préjugés, et à la veille de s'y voir vouée pour le reste de sa vie, Adrianà en fût arrivée^ non seulement à la rébellion, mais même à maudire parfois ce rang, cette illustration originelle qui tendaient à l'empêcher d'obtenir en ce monde la part de bonheur intime dont elle était si digne, et de laquelle son organisation impressionnable et passionnée lui faisait un irrésistible besoin.*...

Un soir, en se séparant, il fut décidé que le lendemain on irait au Lido voir lever la lune. C'était la première fois, depuis leurs entrevues nocturnes, qu'Adriana devait quitter la gondole où elle restait toujours assise, tan-

dis qu'Otbert, se laissant dériver dans la sien» ne, avec la descente ou le retour de la marée, se tenait bord à bord , dans ces douces et dangereuses causeries, au sein des poétiques nuits vénitiennes.

Tout le jour qui précéda cette soirée désirée, Otbert, Fenihousiaste Otbert fut, comme on le pense bien, en proie à de dévorantes impatiences. Il consulta cent fois le ciel, pour voir si le temps, si beau depuis de longues journées, n'allait pas conspirer ce soir là contre son bonheur. Chaque nuage lui semblait une menace d'orage, chaque souffle de la brise un avant-coureur de bourasque et d'ouragan.

Dans d'autres momens, il s'imagina qu'il allait arriver quelqu'événement imprévu, qui empêcherait Adriana de sortir. Il aurait voulu savoir si elle n'était pas malade : il s'en fut j)lusieurs fois sur la rive , regarder le Lido, comme s'il eût craint qu'à son retrait, le mer ne l'eût emporté. On ne saurait dire cent autres enfantillages auxquels ses désirs , ses impressions, ses appréhensions, toutes les agitations de son cœu* enfin, le firent s'abandon-

her. Le campanille de Saint-Marc semblait mettre un intervalle démesuré entre chaque coup de marteau qui marquait les heures conquises sur le néant..... pour Otbert enfin , le tems ne battait que d'une aîle î

S'il avait eu faim, il eût immanquablement dîné une heure plutôt , croyant gagner cette heure. Il erra par la ville demandant à chaque distraction de lui dévorer quelques intans. Inflexible dans sa marche qu'on nomme lenteur quand on espère, qu'on appelle rapidité quand on jouit, le tems épuisa ses heures comme la veille, comme le lendemain, comme toujours. Notre héros entra dans le jardin Napoléonien placé là, au sein de Venise, comme un bouquet à la ceinture d'une statue de marbre. Il s'appuya sur une des rampes que baigne la mer, et contempla la majestueuse lenteur du soleil descendant peu à peu vers les monts Yicentins, ceux là mêmes où la fable a placé la chute de Phaëton de présomptueuse mémoire. Dans cette saison, le soleil, en Italie> fait comme ce qu'a dit Byron de la gloire dé Venise: Il se couche en plein jour.n.i

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Mais il semble que ce soit à regret que la lumière abandonne ces poétiques contrées, où les chaînes Alpestres et Apennines lui offrent de si belles luttes d'ombre, de si magnifiques accidents de réfraction. Peu à peu cependant, cette poudre d'or que les rayons solaires répandait dans l'air, se noya dans l'azur plus sombre de l'atmosphère. Toute ombre devint plus vigoureuse. Cette fois le jour promettait ime belle soirée et une splendide nuit. Les nuacfes dont le co^té^•e multiforme avait entouré la disparition de l'astre derrière les montagnes, étaient encore doublés de la pourpre'de ses reflets. Ils resplendissaient comme des courtisans auxquels leur magnifique souverain jette pour adieux , en les quittant, de l'or et des pierreries éljlouissantes !

Otbert rentra chez lui prendre son déguisement de Castellano, puis il monta en gondole, et se foufilant par un canaletto, il gagna le large canal de la Giudecca, puis se dirigea vers San-Servolo, où était le point des rendezvous. Il faisait presque nuit. On entendait les dernières rumeurs s'éteindre parla ville; l'An-

SAXS TITIIE. — 41

gelus tintait faiblement aux petites cloches des campanilles, et quelques gondoliers, contents de leur pêche, venaient du large, en chantant des fragments, chaque jour de plus en plus oubliés, du Tasse et de l'Arioste. Des oiseaux étourdis, égarés loin des arbres] du continent, voletaient inquiets cherchant un asile pour la nuit. Otbert se laissait emporter par la marée descendante. Huit heures sonnaient h peine à San-Giorgio-Maggiore, lorsqu'il reconnut le profil du vieux Timoteo qui , planté sur l'arrière de sa gondole, se découpait en noir sur le fond encore lumineux du ciel, vers le couchant. Un moment il pensa que peut être on venait lui apprendre que celle qu'il attendait n'avait pu venir.... Et frappé de cette crainte, née on ne sait-d'où, Otbert crut long-tcms que la barque était vide. Mais une gamme, un trait de chant merveilleusement lancé dans ce calme de la lagune, dissipa toutes les alarmes de son cœur, et le fit battre sous des émotions

nouvelles. La bien-aimée était là écendue

sur les noirs coussins de la gondole, toute émue, toute subjuguée elle-même par les irri-

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tantes séductions de cette splendide soirée italienne. Lorsque leurs barques se touchèrent, la voûte céleste était revêtue des dégradations de teintes les plus charmantes. Le couchant, encore baigné des reflets rouges et ocreux que laisse le soleil, comme souvenir^ de son passage, variait splendidement les nuances du ciel, lilas au zénith , et d'un azur sombre au levant, comme pour donner plus d'éclat au doux astre qui allait surgir. 11 y avait dans l'air de vagues parfums de roses et de chèvres-feuilles, ravis par les folles brises au jardin des Pères -Arméniens ; nul bruit n'arrivait plus de la ville

D'abord ils se parlèrent peu. Leurs sensations étaient trop profondes pour se traduire en mots. Les deux gondoles s'en allaient côte à côte, bras dessus bras dessous, pour-^ rait on presque dire, vers le Lido, qui se dé-^ coupait en noir dans la partie la plus sombre de la nuit.

Arrivés au premier mur d'enceinte du fort Saint- Andréa, ils laissèrent les deux gondoles gous la garde de Timoteo. Pour la première

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fois depuis la nuit du bal , leurs mains se touchèrent , en franchissant le plat-bord des barques, et les degrés de l'escalier debois qui forme le débarcadère du lieu.

— Allons du côté de la mer — dit Otbert, en offrant son bras à Adriana, — car la lune n'attendra pa& que les spectateurs soient en place, pour faire son entrée sur la scène du monde, et nous manquerions de l'applaudir! — Je veux aussi entendre comment ma marraine prononce mon nom!.. — répondit la jeune fille, en se laissant conduire.

Ils traversèrent ainsi le Lido, si étroit dans cette partie, et, de la rive qui regarde la lagune et Venise, ils parvinrent à celle qui plane sur l'Adriatique, vers l'Orient,

Arrivés là, ils cherchèrent un bloc de pierre; Otbert qui portait le burnous d'Adriana, lui en fit un coussin : ils s'assirent les yeux à l'horizon , attendant, pour ainsi dire, le lever du rideau,

Il régnait un calme immense. Le ciel à l'oc-^ cident duquel avaient disparu les dernières teintes solaires, était alors, dans toute sa pic-

nitude, d'un azur assez foncé, se constellani peu à peu de vives ou de pales étoiles. Il se dégageait de la mer une odeur de goëmon , saline et acre, qui, nouvelle pour les deux amants, portait à leur cerveau une certaine excitation imprévue. Ils écoutaient le bruit de cette mer se brisant sur le sable, et ils cherchaient peut-être le sens de ces trois lames plus fortes que les autres, qui reviennnent toujours ensembleà desintervales égaux, comme un rhythme régulier dans l'harmonie éter-. nelle

— Quelle heure délicieuse! — s'écria Ot-bert — n'oublierait-on pas qu'elle se passe sur la terre^

Adriana s'était tue depuis Un moment déjà. 11 semblait que les étranges et poétiques influences de cette belle nuit, ce spectacle inconnu et cette situation toute novivelle pour elle, Timpressionâssent vivement,

— Marchons..... marchons encore ! — dit- ^Ue, en se levant brusquement, et saisissant \e bras d'Olbert.

\\s cheminèrent sur le sable où expiraient

SANS TITRE. 4a

les petites lames du fJux adriatique. Deux ou trois fois le jeune homme voulut parler, mais. Morosine lui imposa silence ;

— Taisez-vous..... taisez-voys ! — dit-ello — toute parole en ce moment semble une fausse note jetée dans la plus merveilleuse

symphonie tout ce que vous pourriez dire

sur ce spectacle sublime, je le sens.... jecom-. prends tout!

Alors on commençait à voir blanchir à l'horizon de vagues lueurs avant-courrières de l'astre nocturne, et l'air, long-tems endormi, tressaillit enfin, niêlant aux senteurs marines le parfum pénétrant des serpolets, des mousses humides, et des fumeterres, aux fleurs rouges et noires. Et blanchissant toujours j, l'horizon étendait sur la mer ses réverbérations lactées toutes semées d'étoiles, de même qu'on jette des tapis et des fleurs sur le chemin d'une reine cjni s'avance. Puis enfin l'on vit poindre le sommet de l'astre, qui, s'élançant peu à peu des ondes teintes de ses reflets, se montra tout entier, doux et charmant dans sp nuance rosée comme celle d'une onalc. Alors

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les étoiles pétillèrent comme des diamants dans le lapis du ciel...

La mer reçut sur sa surface onduleuse, un long sillon pailleté, qui se déroula de l'horizon jusqu'aux pieds des deux admirateurs de ce spectacle, comme un chemin offert pour aller à des régions mystérieuses et inconnues....

— Allons? — dit Adriana en montrant la voie lumineuse.

— Quel monde inconnu peut valoir celui que vous me faites aimer ! — répondit Otbert, qui savait bien que l'Adriatique n'est point comme ce lac Tybériade que Jésus traversa.

La brise s'était levée avec la lune. Le flux envahissait la plage sablonneuse.

— D'où vient que j'essaie souvent sans y réusir, de donner une forme, une expression âmes pensées? — dit Adriana, sur laquelle ce spectacle, ces senteurs, cet air marin, toute cette belle nuit enfin, agissait activement. — Pourquoi ne puis-je résumer tout ce que j'éprouve, désire, souffre, et espère...... toute la

vie de mon cœur et de mon esprit enfin, dans

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un mot unique, un cri, un chant qu'une seule oreille devrait recueillir!

— Mais un tel mot serait la fbm^re l — dit Otbert.

— Eh bien n'importe ! je le dirais, dussé-

je en mourir ! — s'écria la jeune exaltée.

— Chère, chère Adriana ! — murmura pour la première fois Otbert, qui respirait voluptieusement chaque parole de son amante, comme des fleurs enivrantes.

— Etes-vous donc heureux ? — reprit elle.

— C'est une heure du ciel sur la terre ! — répondit-il.

Ils marchaient toujours, mais lentement, s'arrêtant pour un mot, se regardant, cherchant le reffîet de leur âme dans leurs yeux, comme Calprunius dans son églogue, nous peint Lycidas et Phyllis, errants au bord de la mer Egée

— Partons ! — s'écria la jeune fille comme au brusque sortir d'un dangereux rêve — Otbert.... emmenez-moi ! je sens mon front brûler..... Partons, partons ?

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La brisc'augmentait ; Otbert essaya deJ la retenir encore.

— Non ! restons au moins jusqu'à ce que cette barque dont la voile blanohe resplendit là bas, soit arrivée sous cette vive étoile — dit-il en montrant la mer et le ciel.

Mais la voile était uq oiseau, qui passa sur l'étoile, et se perdit dans les ^irs ! Adriana s'enfuit vers la rive qui regarde Venise ; lorsqu'Otbert l'y rejoignit, ils chercbèrent Timoteo et ne le trouvèrent point. Les gondoles me-, mes avaient disparu.... Morosine se montra assez inquiète; les amants s'étaient oubliés long-tems au bord delà mer: on allait s'alarmer au palais....

Le jeune homme chercha le long de la rive ; il trouva un gondolier assis derrière le cimetière des Juifs,

— N'as-tu pas vu ici un vieux serviteur qui gardait deux gondoles — demanda-t-il.

— - Si fait ! — dit le marin — mais la brise et le flux en ont emporté une, et votre domestique s'en est allé dans la seconde, pour rattraper la }iremicrc....

—Y a-l^iriong-tems ?

'■ — Un quart d'heure à peine mais ce gondolier est vieux, je doute qu'il regagne aiséhienl le Lido, ayant à remorquer deux barques contre vent et marée....

— Que faire ? — s'écria Otbert.

Laconlessina se montra désolée de ce con-

tt'e-tems, quijpouvait avoir au palais de fâcheuses conséquences.

Otbert retourna vers le barcaroL

— Que fais-tu ici? — demanda-t-il.

— J'ai amené un officier au fort Saint-Andréa — répondit le marin ; — à onze heures je dois le reporter à Venise.

— Et quelle heure est-il à présent ?

— Dix heures sonnent à Saint-Marc

— Vingt francs pour toi si tu nous conduis au grand canal

— Vingt francs ! j'ai une heure devant moi embarquez jillustrissimo Signore!

— Il faut prendre un parti — dit Otbert en revenant vers Morosine. — Le vieux Timoteo peut mettre long-tems encore avant que de regagner l'île.... qui sait même s'il réussira à

OO SàKS TITRiE. —

remonter contre la brise qui augmente, et îâ marée qui grandit ! Cet homme va nous prendre dans une demi-heure vous serez au palais Bastiglia....

Adriana debout sur une petite éminence, où elle ëtait montée pour essayer d'apercevoir Timoteo, se trouvait alors éclairée en plein par l'astre nocturne, drapée dans son burnous et dans l'attitude vivante de l'inquiétude. Cette expression ajoutait une suprême beauté aux belles lignes de son visage, baigné d'une blancheur de lune, comme dit Chateaubriand, en parlant de la Diane de Rubens. Otbert la contempla comme un poète et un amant peuvent contempler une réalité qui tient de l'idéal. Les immenses cheveux noirs de la jeune patricienne, dans lesquels jouait la brise, semblaient supporter, au milieu d'une couronne d'algues adriatiques, le bonnet phrygien des Dogaresses

— C'est prêt, notre maître — cria lebarcarolo qui avait mis en ordre ses coussins, ses stores, et tout l'attirail du felze de sa gondole»

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— Que faire ? — se répétait Âdriana, répondant sans doute à quelque hésitation, à quelque combat intérieur.

MaisOtbert l'entraîna dans la gondole, dont le dôme sombre les protégea bientôt contre la brise, qui, f»'àî<ihissant toujours, emporta la barque à travers la lagune qui sépare le Lido de Venise.

Quelques jours après, il y avait une fête au palais Mocenigo. La contessina qui, on le sait, ne se montrait jamais dans le monde que vêtue avec une simplicité originale et toute à elle, parût cette nuit là toute ruisselante de diamants. La comtesse Bastiglia avait désiré que la jeune protégée de l'empereur, la future dame de la Croix éioilèe, se montrât une fois avec l'écrin de famille. Toutes les femmes la trouvèrent d'une désespérante beauté. Il est vrai que cette nuit-là, la jeune patricienne portait sur son visage le reflet d'un bonheur secret, que plus d'un observateur trompé, crut

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devoir attribuer à l'orgueil de la haute position que lui avait préparée sa mère. — La comtesse elle même s'y trompa

A la fin du bal , Adriana se trouva auprès d'Otbert dans la eonfusion de l'embarquement en gondole. Elle se pencha vers lui, et dit, en faisant allusion à quelques plaisanteries que celui-ci lui avait parfois faites, sur le danger de ses retours solitaires au palais, dans ce pays des Uscoques :

— Si tu veux m'enlever ce soir, Otbert, je te préviens que je vaux cinquante-mille écus !

Ces mots traduisaient quatre sortes de pensées......

i'Iii«Qcr« bl«ue*

« lo mi son on che qiiaii(iit

» annrs «pîra , noto, p, a qacl modo i> ctie detta deatro , yo' signiQcando. » (Danti. Purgatorio rarUo IXIV )

Il s'écoula pour Otbert et Adriana quelques semaines d'un inénarrable bonheur. Différents d'organisation, puisant dans des ordres divers leurs sensations les plus profondes, ils s'étaient pourtant rencontrés, et s'entendaient dans leur

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