T. II
iyi — LHiSUah LLEIC. —
but, comme autrefois le poète d'Amalfi aveC celte belle Castillane nommée Irène et siunommée Syrène. Otbert, rêveur et sensible, impressionabîe et enthousiaste, avait dans le cœur et dans l'esprit l'ardeur qu'Adriana sentait ruisseler dans ses veines, avec ses vingt ans et ses longues aspirations réfrénées. L'imagination, et il faut le dire aussi, l'amour-propre de notre héros, deux excitants auxquels manquait le correctif de l'expérience, faisaient écfater en lui un vif enthousiasme dans toutes les situations qui offraient pour premier et irrésistible attrait, l'incompris et le merveilleux. De même qu'il se fût volontiers jeté tête baissée dans les profondeurs du Yorarlberg, pour en surprendre les épouvantables mystères, le jour où Bruschall et le guide le retinrent si à l)ropos, on s'en souvient, de même, il s'était témérairement aventuré par delà les Alpes , jiour poursuivre l'improbable et imposant amour d'une illustre patricienne, et, nouvel Astolfe, il avait réussi. Olbert goûtait donc ce bonheur inespéré à sa manière, comme son amante à la sienne. Pour lui c'était comme un
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de ces rêves extravagants du sommeil, qu'un réveil eût re'alisé. Poète enthousiaste, il jouissait avec son imagination, en même tems (Qu'avec son cœur, de cet amour pour ainsi dire encadré dans le prestige le plus séduisant et le plus poétique. Ardemment épris de la belle et irritante jeune fdle qu'un étrange concours de circonstances lui avait permis d'approcher et de conquérir, il sentait son bonheur s'augmenter des conditions matérielles au sein desquelles il lui était donné d'en jouir.Nuits bleues, calme lagune, molle clarté des astres, mystérieuses gondoles, prestige délicieux, enfin, répandu sur la nature vénitienne, tout contribuait à décupler polir lui l'inefTable volupté qu'il y a à presser une main chérie, et à entendre une voix qu'on idolâtre, prononcer des mots d'amour. Les mêmes causes tout en produisant chez ces deux êtres des résultats différents, se résumaient cependant en une môme ivresse, seulement chacun la goûtait comme son organisation le voulait. Adriana; cette Vénitienne du moyen-âge, dans d'effervescentes ardeurs ; Oibert, ce Germàiri éifi
•^^> — l'hsïre blcî;e, —
nosjours, dans des langueurs énervantes où son àme de poète déployait ses aîles !
Peut-être réussira-t-on mieux à faire comprendre à certains esprits, la différence qui pouvait exister dans les deux manières de sentir et de s'aimer de nos amants, en disant: — qu'Otbert eût volontiers consenti à expirer ivre d'amour, dans les bras de son amante, — tandis que celle-ci n'eût pu confesser ses plus secrets désirs sans recourirau m^rum rus dont a parlé Scaîiger.... c'est-à-dire qu'elle ne quittât Otbert qu'en aspirant à de nouveiies rencontres ; — tandis que celui-ci, au contraire, trouvait une sorte de douceur à se séparer d'Adriana pour aller penser à elle !
11 y avait une phase du tems qu'Otbert avait appelée \'n,-ure bleue. C'était cette transition assez longue , dans la nature Italienne, où le soir touche à la nuit, au milieu des crépuscules qui se succèdent. L'air déjà teint par les G r.bres nées du creux des vallons, conserve jîourlaiit fort tard une raréfaction kju il doit aux dernières splendeurs du soleil disparu. A Venise, celte ville née des eaux, on croirait
— l. "il SA HE liLiilE. ^7
que tout ce bleu du soir monte de l'Adrioiique condensée en vapeurs transparentes. Il semble ainsi que durant la nuit, ce soit la mer qui rende au ciel, en teintes plus sombres, tout l'azur qu'elle en reçoit avec éclat durant le jour. A cette heure chérie des deux amants, ( c'est celle où ils se retrouvaient chaque soir) tout dans la nature vénitienne était donc revêtu de ces charmantes teintes bleuâtres ; ciel, terre et eau. Le ciel et la lagune échangeaient ces teintes, et tous les monuments de la ville s'en enveloppaient, comme les montagnes Alpestres du continent en étaient estompées au loin. On eût dit ^[ue toute chose n'apparaissait à l'œil qu'à travers un verre bleu. Il n'y avait rien dans cette nature particulière qui, q îclle que fût la vivacité de son coloris propre , ne se revêtit à celte heure charinante, de celte gaze azurée, dont de rouges lumières apparaissant ça et là, soit à vina iénêtre, soit au fanai (j'une gondole, ou sur le mur coloré des réverbérations du loyer, ne taisaient que mieux ressortir les pénombres douces au regai'd. Les entrevues, les proinenades poétiques des deux
$8 — l'heuisf: clfu::. —
amants duraient tout le tems que cette heure bleue régnait sur celte nature originale, dont la contemplation était si délicieuse pour le rêveur Otbert. Mais dès que l'heure bleue des transitions crépusculaires touchait aux heures noires de la nuit, ils se séparaient çoninrie Uoœéo et Juliette aux premières lueurs du jour, et Adriana répétait à son amant les paroles que la jeune fille de Véronne disait au sien : Je serai à toi, ou à la tombe.
Tout ce bonheur dura environ un mois, pendant lequel l'enthousiaste jeune homme fut heureux comme le héros d'un rêve magique. Il se voyait si ardemment aimé , qu'il croyait à la durée de son bonheur, comme les hyperboréens de la fable croyait à leur printems éternel. Chassant avec soin tout remords, toute inquiétude du passé, comme toute fâcheuse préoccupatiuh d'avenir, il n'avait de présent que les moments écoulés près d'Adriana; le reste était voué à l'espérance et au souvenir de tout ce qui se rattachait à elle. Son âme, comme cet arbuste surprenant de l'Inde, l'odorant volkam.élia , était
— l'hevoe BLEUL. t>9
toujours en lîeurs. Chaque corolle épanouie et encore pleine de parfum, c'était le souveiii* (le la veille ; chaque bouton qui en promettait de plus énivrans encore, c'était l'espérance, que le soir ferait éclore sous le souffle do de l'amour !
Un jour, Timoteo , qui avait fini par comprendre pourquoi Otbert s'était fait gondolier, prévint Morosine que le marquis Durazzo lui avait fait des offres brillantes pour entrer à son' service, ce que le digne gondolier avait nécessairement refusé, sa jeune maîtresse ayant pris les meilleurs moyens qui fussent pour s'assurer à jamais sa discrétion et sa fidélité.
Comme l'incorruptible Cagtelîano avait majestueusementréfusélesoffresdutentateur Dalmate (de même sans doutequ'autrefois le pilote athénien dédaigna les présents de Cycnus, cet amant repoussé par Hélène) , le miarquis , en se récriant sur ce désintéressement imprévu, avait ajouté d'un air que Timoteo dépeignit comme fatal et mystérieux :
— Dans trois mois, je te chasserai du pa-
GO — l'helre blele. —
lais, corne un cane et cette fois tu pourras
être bien sûr que tu n'y rentreras plus !
De plus , le marquis avait appelé le digne fcarcarolo Teo, prétendant qu'il était un vieil asthmatique, qui à chaque coup d'aviron rendait l'ame !
Le bonhomme était furieux !
Adriana comprit bien à quoi Durazzo avait prétendu faire allusion dans ses m.enaces. Elle consola le vieux Triton, et lui rappela qu'il était question pour lui d'une pension de cent florins, si elle continuait à être satisfaite de son zêle et de sa discrétion. Timoteo, de son côté, rappela à sa maîtresse que le gondolier vénitien était le tombeau des secrets (on se souvient que c'était le m.ot du bonhomme) , et Vheure bleus étant venue, la jeune fdle s'en fut vers Murano, où pour ce soir-là avait lieu sa rencontre avec le bien -aimé. Mais elle trouva Otbert si heureux, si confiant, si enthousiaste, si transfiguré enfin, qu'elle ne voulut pas jeter cette ombre dans tout le soleil qui embrasait son ame enivrée.
— Pourquoi l'alarmer? — se dit-elle — ne
l'hEI.'IE BI.KIE. ci
suis-je pas décidée à lutter contre tous c; contre tout ?
Mais le lendemain Otbert, comme presque toutes les natures impressionnables, subit la réaction ou le contre-coup de son exaIt)»*ion de la veille. Venise, par un caprice atmosphéri(|ue hors de saison , se montra sous un jour Sombre et triste.... il ventait, et il semblait qu'il dût pleuvoir. Otbert fut assailli d'un de ces malaises particuliers aux gens nerveux. Il vit chacun de se% rêves perdre sa belle couleur rose de la veille et des jours précédents. On eût dit que les nuages de l'aîmosphère infiltraient leurs brumes dans son cerveau. Otbert, qui subissait parfois ces crises sans nom, sans lieu précis de douleur, avait trouvé pour les préciser ce mot singulier: aroir mal aux idéL'u. C'est qu'en effet il souffrait partout et nulle part, comme dit l'auteur d'ipi^iboë, et il lui eût été aussi dilïicile d'indiquer le point d'une douleur physique, que de préciser quelle pensée alarmait le plus particulièrement son cœur, ou inquiétait son esprit. Le poète subissait là un des
1J2 L'ilSinE ilLElK. — •
phénomènes do celte organisation de sensitive, qu'il avait reçue de sa mère. L'avenir lui envoyait un de ses pressentiments
I! essaya de lutter contre ces influences fatales. Il se mit au balcon et voulut admirer tout ce que, du point qu'il habitait, Venise offrait de spîendi(|es perspectives. Mais Venise lui sembla triste et désolée comme cette cité qu'Eménide entrevit de son lit de fer. Les vignes d'ordinaire si riantes, du traguet voisin, lui parurent funèbres comme des cyprès. L'air était plein de frissons; le soleil ne laissait arriver à travers les nuages que do mornes rayons sur l'eau grise du canal. C'était un mélancolique jour d'automne au milieu du printemps, — une fleur flétrie dans un bosquet.
— Que va-t-il arriver à Adriana? — se demanda-t-il avec terreur.
Le soir venu, à l'heure bleue, mais d'un bleu plus sombre que de coutume , il prit s.i gondole, et se rendit dans les parrages de San Servolo, où le rendez-vous, dont la destination était prudemment changée chaque
— i/iip;liic ijlele. — 6S
jour, avait été fixée la veille. La mer, le ciei^ tout, ce soir là, offrait aux yeux d'Otbert un aspect étrange. L'eau rousse avait des teintes sanglantes ; le ciel était glauque et cuivré. Il ne put détacher ses yeux d\m nuage, qui sem-, blait avoir recueilli les derniers et rares rayons du soleil disparu , et dont la masse disgra-? cieuse surplombait le palais Bastiglia, comme cette nuée couleur de sang qui enveloppait la retraite du roi Conor, dans le rêve d'Ossian. Les voix des gondoliers , les bruits expirants de la ville avaient à son oreille quelque chose de lugubre, comme le murmure du vent parmi les tombes.
Otbert, bien qu'il eût manœuvré son aviron avec une ardeur presque désespéré, se sentit froid
— Que se passe-t-il donc , mon Dieu ! — se dit-il , les yeux ardemment fixés sur la partie do la lagune par laquelle devait venir Morosine.
Et l'heure bleue s'envolait, et labien-aiméc n'arrivait pas !
Il attendit encore, puis reconnut enfin la
G4 — lV-mhi; TA.ziT.. —
silhouette du vieux Timoteo, debout sur la gondole désirée. Mais cette fois le jeune homme ne s'élança point à sa rencontre ; il resta les bras croisés sur sa rame.
— Elle n'y est pas ! — pensa-t-il.
Comment pouvait-i! le savoir? Quelle intuition le lui avait appris? La gondole n'étaitelle pas garnie de son felze mystérieux?
— La padroncina m'envoie vous dire qu'elle n'a pu ce soir quitter le palais ' — cria le bonhomme, du plus loin qu'il lui fut possible.
— Je le savais bien ! — se dit tristement Otbert. — Qu'est-il donc arrivé ? — demanda-t-il.
Timoteo ne savait rien.Yers le soir, la contessina l'avait fait appeler, et lui avait simplement dit d'aller prévenir Otbert qu'elle ne pouvait sortir. Elle lui donnait, pour le lendemain , rendez-vous à San Michèle.
— L'île du cimetière quelle idée! —
pensa Otbert.
Le bonhomme renvoyé, l'amant déçu se mit à ramer contre le vent avec une véritable frénésie. 11 lui semblait que le scirocco qui
L*5r.feT.f, BLEUE. Ch'}
passait dans ses ses cheveux, dût enlever de son cerveau toutes les pensées fatales. Mais le scirocco est un vent qui irrite et ne rafraîchit pas. C'est lui qui, sous le nom de Simounn, transporte de brûlantes montagnes de sable d'un point à l'autre du désert — C'est le Favoniu!^ d'Horace et de Virgile ; le même '^nfia qui sous le nom de fohn , fait sur le lac de Constance de si terribles ravages. Aux rives Adriatique il porterait au suicide, s'il laisait Téneruie physique pour réjjondre aux idées de langueur et de désespoir qu'il inspire.
Après un quart d'heure d'efforts insensés, Otbert, les nerfs détendus, les menbres frappés de prostration, tomba accablé dans sa gondole; heureusement la marée montante, contre laquelle il avait un moment lutté, le rapporta d'elle-même vers le grand canal ; il put donc rentrer chez lui. Il se coucha avec la fièvre.
Durant la nuit il eût une sorte de délire. Ou il frisonnait, et s'approchait machinalement du foyer éteint, ou il brûlait, et songeait à se plonger dans le canal sur lequel planaient ses
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fenêtres. Il eut d'étranges préoccupations fiévreuses. 11 vit Adriana malade, cataleptique, et lui demandant de la guérir, de la sauver. Il se figurait fouiik'r dans ses dangereux livres d'autrefois, méditant sur les manuscrits de ïùtingen, et s'appliquant à de& méditations obstinées pour trouver quelque secret terrible, propre à retenir dans la vie celle qui l'implorait. Et tout cela n'était pas
un rêve Otbert était éveillé, assis devant
sa table, la tête, le front appuyé sur ses mains crispées, et lisant, méditant sur les pages fantastiques du livre imaginaire, étendu sous ses
yeux puis bientôt il se levait, et marchant
à grands pas dans sa chambre, il tenait de longs discours, se posant à lui-même des objections singulières aux désolantes aberrations, dans la région desquelles était emporté son esprit délirant.
Le matin le trouva endormi dans un fauteuil près de la fenêtre ouverte. Lorsqu'il se réveilla, il fut tout étonné de se voir dans un autre monde, et dans une autre situation que tout ce que lui avaient créé ses divigations
'-^ i/hCKRE fLEÏC. — 07
cérébrales. On ne saurait expliquer quel retour ou quel enchaînement d'idées le porta à réfléchir alors sur sa situation, et à lui en montrer quelques-uns des côtés les plus équivoques. Il se sentit com me alarmé de son bonheur, et de même que l'audacieux Titan du mont Lybicn, il lui sembla que le vertige allait amener sa chute. Il se demanda si une impérieuse loi venant à lui en imposer l'irrésistible nécessité, quitter son amante lui serait possible, et à cette question de sa raison en alarmes ,1e cœur répondit qu'il vaudrait mieux mourir! Pourtant, le pauvre poète sentait qu'une crise menaçait son bonheur. D'où lui venait, non pas cette crainte, mais bien cette incertitude? on ne saurait le dire, il la respirait dans l'air !
Il voulut juger jusqu'à quel point il serait fort pour résister au coup qui pouvait le frapper. De même que le guerrier décidé à vaincre ou à mourir, visite une dernière fois ses armes, de même Otbert essaya de constater le degré de force d<3 sa raison. Il se souvint delà lettre deBruschall que dans la confiante ivres-
f>S — l'rEVRE rVLEb'E. —
se de son bonheur il avait refusé d'ouvrir et songea à l'affronter. Pourtant il voulait et ne voulait pas, il avait peur des vérités qu'il pouvait y lire. Mais au milieu des influences diverses dont sa volonté subissait le choc, une pensée vint faire pencher la balance du côté de la raison, cette rivale presqu'éternelle et souvent vaincue du cœur. Cette pensée, ce fut tout ce que méritait d'égards et de respect l'excellent homme qui avait tracé les lignes dont il avait dédaigné la lecture. Il sembla tout à coup au jeune homme, que par cette conduite, il avait insulté son pieux ami, et que, se refuser de lire ce qui avait été écrit dans le but loyal et sincère de lui être bon et utile, c'était presque comme si, Bruschall se présentant chez lui , Oîbert lui eût dédaigneusement fermé sa porte. Ce beau mouvement le fit se précipiter vers le tiroir où, dans un jour d'ivresse, il avait enfoui la lettre, et l'ayant prise et courageusement ouverte, il y lut ce qui suit :
« Je vous attends chaque jour, à chaque > heure, mon cher Otbert, et ne puis com-
» prendre comment vous mettez à de pa- » reilles épreuves d'inquiétudes et de transes, » mon intérêt, mon amitié pour vous. Je ne » suis ni fataliste ni impressionnable, ni en-
> clin à rien de tous ces sentiments de décou-
> verte nouvelle, qui font qu'on se gratifie de » ces jolis mots que vous connaissez mieux » que moi, mon jeune ami, et pourtant ce » voyage m'avait , vous le savez , contrarié » et déplu. Si je croyais aux augures plus » qu'à Vefp'ù des nerfs, je vous dirais que » j'avais vu de noirs corbeaux voler sur votre » tête, quand vous me quittâtes pour franchir » les Alpes, et que, sans pour cela tremper » dans la seconde vue ni dans les ïneantalions » (est-ce comme cela qu'on dit? ), j'en avais » rêvé. Je vous rapporte cette affaire de cor- > beaux, parce que je sais que vous vous y » connaissez mieux que moi , et qu'avec » l'aide d'un petit retour (pas trop long, pre- » nezrarde!) vers les zones mystiques et » Jacob Bœhm , vous verrez ce que cela veut » dire. J'ajouterai maintenant, que ?i je fus » mécontent de vous voir partir, je n'ai pa;^, eu
/S 1. ISâlî^TiR RLKÏE.
» lieu de me remettre en belle humeur depuis
> votre départ, car vous êtes d'un silence si » voisin du mutisme complet, que si je me » souviens bien de ma réihorique, c'est à i Harpocrate (ne pas confondre avec Hippo- » crate ! ) que j'ai toute raison de vous com- 3» parer. Excepté ce billet dans lequel, dé- » cidé déjà sans doute à ne pas venir, vous » m'annonciez que vous alliez arriver, je n'ai
> plus entendu parler de vous. Tenez , Ot- » bert ! ne plaisantons pas , j'aimerais cent
> fois mieux que vous me disiez franchement : « Toute morale et toute raison sont inutiles...
> je reste et veux rester ; jour par jour vous
> saurez ce que j'espère ou obtiens , ce que
* je redoute ou souffre, bien et mai, heur
* et malheur, vous connaîtrez tout » La
> question ainsi posée, je vous considérerais » sous ce nouveau point de vue d'un nau-
> frasé, d'un condamné, d'un homnie en î> péril pour lequel la moindre é|iave, le ï moindre sursis, sent ôes chances inespés> rées dont il faut remercier Dieu !
> Enfin comme, aprè^ tout, et que cela
— l'heure bleue. — 71
s vous plaise ou non, j'ai des devoirs à rem- » plir devant ma conscience, et que je me » trouve engagé devant la mémoire de moii î pauvre ami Tiibingen , je vais compter les » jours nécessaires pour recevoir votre réi> ponse à cette lettre. Le tems expiré, si » vous persistez à ne me rien apprendre , si » je ne vous vois point reparaître plus tôt, 5> car c'est là ce que j'exige de vous, il me 2) restera à prendre un parti contre lequel je » sais bien que réclameront mes rliuma- » tlîismes ...-mais vous l'aurez voulu, et les 2> corbeaux auront eu raison. — A revoir!»
BUUSCHALL.
Otbert fut plus touché de la forme indulgente et amicale de cette bonne lettre du vieil employé, qu'il ne l'eût été des reproches les plus fondés. Il regarda sur le champ la daté, et calcula que si Bruschall mettait à exécution le projet que sa dernière phrase laissait deviner, comme nulle réponse n'avait été laite à cet appel, le digne Insprukois pouvait arriver à chaque moment. Cette découverte l'attrista.
Il se vit soudain entraîné hors de Venise, et il comprit par un brusque retour vers les choses (le sa passion, combien fuireAdriana lui serait non-seulement moralement, mais aussi même matériellement impossible, pourrail-on dire. Puis , un moment après il sentit comme un petit choc électrique frémâr en lui
— Adriana î — s'écria-t-ii.
La porte s'ouvrit; on lui remit un billet. — Cotait d'elle!
» Ne souffres pas trop, aie confiance
» en moi, car je l'aime ! — lui disait la jeune patricienne. -- « Je vais avoir tous ces jours- » ci bien des ennuis; mais notre amour me » soutient. Ne sois pas inquiet, je t'aime, je » te le dis encore, non pour le l'apprendre, » mais pour avoir le plaisir de te le répéter. • Ce soir encore je ne pourrai sortir, ni de- » main peut-ôtie; mais je passerai une heure » bleue sur mon balcon à te regarder, à me » montrer à toi, et à te crier dans mon âme » que je t'aime, et pour toujours ! je ne rêve > et sens eue cela. A tout ce (ju'on médit.
— i/heure ele»e. — ië
» une voix répond en moi : J'aime Otbert ! » Je ne sais pas comment cette voix n'arrive » pas au dehors, et pourquoi ils ne l'enten- » dent pas!
ï Je t'apprendrai ce qu'il faudra faire. Ne » bouge pas rt espère. Aimes-moi pour que » je sois forte, car tu es le dieu sur lequel » dardent mes regards, au milieu du martyre » que je subis. Adieu, adieu! je goûte sur » mes lèvres la saveur de ton dernier bai- » ser! »
XVfl!
Prc»w<*E5tfit2ei&t».
« CelleriBolle"gcnsibilité|dc la oaturo que nonsJavoDS tous puisée à la manaell» d'une mère, il l'éprouve maintenant — Elle emplit ses yeux de larmes, il pleure comme ferait un enfant : la faiblesse du cerveaii se trahit sans que sa douleur en (oit cependant soulagée, » bYROX.
Le lendemain, vers le milieu du jour, le vieux Teo (s'il nous entendait l'appeler ainsi !) arriva chez Otbert d'un air passablement effaré. La veille, au soir, après av©îr ^p\\\.i
76 PRESSENTIM-KNTS.
liolre héros auprès duquel ii était allé , comme on sait, remplir la commission de sa padroncina, à San Servolo, il avait, par mégai-de, donné de l'éperon de sa gondole contre le travers d'une autre barque, et la gîacj du felze avait été brisée, à la grande frayeur d'une vieille marquise de terre ferme, venant nous ne savons d'où, pour se rendre où nous ne saurions dire. Le gondolier aborbé ayant reconnu le vieux maladroit, l'avait dénoncé, et celui-ci venait d'être appelé devant la police qui s'était montrée d'une sévérité que ne semblait pas suffisamment motiver le délit de la veille.
— Ah ! signor mio ! — s'écria le bonhomme encore fort ému — ils m'ont reçu comme un chien qui sort de l'eau du canal.... Madonna! Madonna ! qu'est-ce que cela veut dire !
— Qu'y a t-il donc ? — demanda Otbert, lequel, eu égard à la disposition d'esprit du jour, était, croyons-nous, plus importuné que satisfait de cette visite, dès qu'il ne s'agissait pas d'Adiiana.
— Ce qu'il y a, padrone mio! iî y a que
— PnESSEiNTlME?ir5. -^ 77
tous les Nicolotti vont le savoi;- 1 Ah ! quelio honte, che vergogna, pour le corps des Oàs^ tellani !
— Honte et vergogne de quoi ?
— Ne l 'ai-je ja i dit? Ah ! San Nicole m'en veut, c'est sûr !
Otbert prit le parti de laisser le bonhomme s'expliquer sans l'interroger davantage, sachant par expérience que c'était le meilleur moyen pour lui laisser dire tout ce qu'il avait sur le cœur.
— C'est vrai qu'il y a autant de la faute de l'autre que de la mienne, car je lui avais crié ; sa, eh .'... sa, eh .'... et comme il n'avait pas de fanal, et qu'il faisait assez noir, je ne me croyais pas si près,... Mais San Nicolo m'en veut, depuis que le petit Girolamo, mon neveu, un Castellano qui promet, a gagné la bannière bleue à la dernière regata, avec une rame de famille que je lui ai prêtée....
Otbert pensait à autre chose.
— Comment oser passer devant le traguet San-Yital à présent!.... ils vont me dire tant de sottises, tant d'horreurs, que je ne saurai
7<^ — ^n^*•s^■'..^'>;îMr^■i'?^. — •
oà^ les iiu'ttio !.... Aborder un Nicolotto ! et en plein par le travers eneore!... La glace en écla^ !... Vlan !... I/éperon dans lefelze, eomnie une galère de Saint-Marc à une tartane turque! 11 faut avouer aussi que j'avais la berlue , et que pour de ma faute il y en a un peu ! La vieille criait comme un lapin qui a perdu sa lame.... mais tout s'explique : è^iint Nicole me déteste !
— Que dit ta maîtresse ? — hasarda 0|bert , cédant à ses préoccupations.
•^ — Ce qu'elle dit? Ah signer mio.... qu'estce qu'elle dirait si elle savait qu'un gondolier du palais Bastiglia a accroché un Nicolotto, et a été appelé à la police et traité du haut en bas comme un sbire des Dix, qui aurait mal noyé son homime ! — Le signer Commissaire protège les bonnets noirs, les mangeurs de sepias ! — poursuivit le bonhomme , en faisant allusion à certain poisson des lagunes, qui répand autour de lui cette couleur noire qui est l'attribut Nicolotto. — Et puis, ne m'at-il pas demandé pourquoi le signor apprenait à ramer? Nous retombons en plein tems
des Dix, c'est sûr ! — Il n'apprend pas, illus*» trissimo si^nor Commissario ! — ai -je dit adroitement ; — il se remet la main, et voilà tout ; il y a long-temps que le signer Oibert manie l'aviron anssi bien que vous la parole, pour faire trembler un pauvre bomme comme moi.... — Come! cet étranger sait ramer? où donc a-t-il appris cet art si difficile, si noble, si majeur.... reprit le commissaire, en parlant comme il faut de notre belle profession. — Où il a appris? — ai-je répliqué — sur les lacs de son pays , bsnedelto sior commissario , sur les lacs de son pays , dans les gondoles d'Inspruck , et dès sa plus tendre enfance ! — Il paraît que j'ai mal prononcé le nom du pays , car on a ri.... — Le signer Commissario sait aussi bien que moi qu'on ne devient pas gondolier comme cela en quinze jours , et que le fds de Gianjacopo , qui est aujourd'hui un des meilleurs avocats de la ville, et dont la république eût sûrement fait un fameux avo' gador, a été obligé d'y renoncer, vu qu'il tombait à l'eau régulièrement vingt-cinq fois p ar vingt-quatre heures, et que son aviron lui
80 PRHSSE^'TIMK:1TS. —
tournait dans les mains comme une anguille de Malamecco.... Madonna ! Madonna! ramer comme rame le signor Otbert en quinze jours de leçons! — ai-je cru devoir ajouter adroitement, pour donner une bonne note au signor devant la police, — autant vaudrait dire qu'il manie le pinceau comme le fameux Titien, sans avoir jamais appris! Je sais d'ailleurs à qui je parle, et le signor, qui est certainement un excellent commissario, ne se dissimulera pas que peut-être, s'il avait cherché à être gondolier.... — Dasta! — me cria alors le commissaire, comme s'il avait senti qu'en effet il n'aurait pas si aisément pris ma place derrière ma barque , tout cavalière qu'il est. — Où va le signor Otbert tous les soirs déguisé en gondolier? — me reprit-il d'un air piqué. Je compris bien qu'il était intérieurement vexé d'être obligé de s'avouer qu'on pouvait au besoin faire un commissario avec un
castellano ou même, à la rigueur, avec un
Kicolotto, tandis que jamais..,.
— Enfin que répondis-tu? — interrompit Olhert , qui désirait savoir quelle part son
nom avait eu dans cet interrogatoire suspect du gondolier de la contessina.
— Ne Tai-je pas dit ? Eh bien , padron mio, je n'ai rien répondu du toul: le gondolier vénitien est le tombeau des secrets, on sait cela dans tous les pays possibles. J'ai répondu que vous preniez l'air di qna e di là, et que vous ne heurtiez jamais de barque* Alors le commissaire m'a ajouté : Tu es bien heureux d'être en maison, car si tu étais un gondolier de traguet, je te planterais pour un mois à spasso, c'est-à-dire à terre, comme un facchino de terre ferme. — J'ai demandé si c'était tout? — Non! a dit un petit commis maigre, dont je ne voudrais pas, à sa mine, pour éponger ma gondole, — il fout payer le dégât.
— Combien ça fait-il votre dégât? — Quatre florins! — Combien de teras pour puyer? — Rien du tout de tems — cria le petit commis
— ça se paie comptant — Pour pouvoir
compter, il faut les florins, et je n'ai pas un quatrino dans ma poche, à côté de ma pipe.
— Alors autant de jours de prison que de zwanziger.... ainsi donc quatre florins, c'est
8^. Ff,iL5Si.'?TiM^.^iS. —
douze jours/ — que dit ce petit maigre, qui sans doute n'eût jamais été bon à faire un simple rameur d'avant. Voyant ça , j'ai demandé deux heures pour trouver les fonds , et je me suis dit : allons raconter la chose à mon ancien Padron, ça l'amusera.... et il verra que pour ce qui est de la discrétion, le gondolier vénitien , le Castellano surtout est
— Je te comprends, vieux sournois ! — dit Otbert, en jetant un louis dans le chapeau à la livrée Bastiglia, que le bonhomme Timoteo tenait et retournait dans ses mains, tout en achevant son récit. — Va payer tes vitres brisées, ensuite tâche de te trouver le plus que possible sur le chemin de ta maîtresse, pour voir si elle ne dira pas quelque chose
— Perubbtdiria, carissimomio bonParonzinl
ma corne far? ]q suis du vestibule, moi, et
non pas des antichambres..... je ne peux voir
la signorina, que si elle me fait appeler
et pour ce qui est de rôder dans les étages sous quelque prétexte, je ne m'y fie pas
trop .je pourrais rencontrer la mère au
lieu de la fdle, et je sens bien qu'elle n'est pas
folie de me voir l'affaire de la baignade
n*est pas encore bien sècbe dans son souvenir njais si la padronina me veut, elle n'est
pas génce pour me faire appeler], ainsi le signer peut rester tranquille
Otbert ne semblait pas des mieux disposés à suivre ce dernier conseil. Tourmenté par ses pressentiments, il rêvait vaguem»ent à entreprendre quelque folle aventure pour arri» ver jusqu'à Morosine. Le gondolier parti, il eut besoin de relire plusieurs fois le billet de son amante pour reprendre la confiance que l'impatience lui faisait perdre. Dans l'après midi , un agent de police vint demander à lui parler. Otbert était prié de passer au bureau des étrangers , pour affaire qui ne souffrait aucun retard; le jeune homme s'habilla et se rendit sur le champ à la police. Il eut à répondre'sur le caprice de son déguisement de gondolier, sur lelbut^de son séjour à Yenise, et sur le tems qu'il y comptait passer encore. Toute convenable et polie que fût la forme de cet interrogation, Otbert comprit bien qu'il y avait contre lui quoique mauvais vouloir se-
R3 ?RtSSKNT:MENTS.
cret, résultat d'une influence inconnue. On lui déclara que s'il désirait prolonger son séjour à Venise, il fallait qu'il se soumît à la loi, qui obligeait à fournir un répondant.
Otbert songea à qui s'adresser. Il ne connaissait personne. Il ne fallait pas penser au comte Bastiglia, et pour rien au monde il n'eût voulu s'adresser au marquis Durazzo. Il était encore !e soir préoccupé de cet incident, en attendant Vheure bleue à sa fenêtre , lorsqu'il vit Timoteo descendre dans sa gondole, quitter le perron du palais Bastiglia, et se diriger vers le pallazzino. C'était évidemment quelque message d'Adriana. Dans son impatience, le jeune homme descendit une partie de l'étage, au-devant du commissionnaire, et lui arracha presque des mains ce dont il était porteur. Ce message consistait tout simplement en une vieille carte de visite, au dos de laquelle Adriana avait tracé à la hâte ce peu de mots, à peine lisible pour tout autre qu'un amant :
« Olbertf il faut partir cette nuit même î
» Rends'toi à Fcrrare ^ellà attends me^ nouvelles.
PhESSE?<TlMEWT$. — o.)
» Emporte cette cassette dont lu feras ce que ;« » te dirai. — Tamo più che moi ! »
Timoteo avait déposé sur la table un coffret en vieux laque de chêne rouge, garni en bronze doré , et d'un aspect riche et solide.
— Madonna! Madonna ! qu'est-ce qui se passe pour la padroncina ? — dit le bonhomme, après avoir respectueusement posé la cassette devant Otbert. — Sa femme de chambre m'a dit en me reconduisant, que la vieille comtesse restait des trois à quatre heures chez sa fille.... Ça n'est pas naturel. Le comte lui-même a des airs.... il a été hier trois fois chez le gouverneur, et s'est enfermé ce matin, je ne sais combien de temps avec son avocat et le marquis Durazzo.... On a tous ces jours- ci envoyé à laposte, par Beppino, des lettres grandes comme ça, — ajouta le gondolier, en figurant entre ses mains la' distance d'un pied. — Tout ça pour Vienne! avec des cachets aussi larges qu'une écuelle per i risi et rouges
comme un bonnet de Castellano De plus ,
Térésina, la fille do chambre, m'a assuré que
8G — l'J'.ESSENTIMEKTS. —
notre jeune maîtresse avait eu une scène épouvantable avec sa mère, parce qu'elle s'était refusée à signer un papier que lui présentait la vieille.... Ah ! si je voulais parler !
— Parle donc, parle, vieux misérable ! — s'écria Otbert, en saisissant brusquement le bonhomme par le collet de sa livrée. — Si tu ne me dis pas tout ce que tu sais, je te jette par cette fenêtre dans le canal !
— Madonna ! ne vous l'ai-je pas dit? Ah padron m.io , làchez-moi , vous saurez tout !
Mais ne me trahissez pas au moins ? Aïe!
vous m'étranglez !
— Eh bien, parle vite ! — dit Otbert, revenu de ce rapide transport.
— Per ubbidorla! voilà que je dis tout.... c'est encore Beppo... on l'appelle aussi Bep- }>ino...quia entendu le vieux qui disait à la vieille : « Madame la comtesse, votre fille vous brouillera avec l'Kmpereur d'Autriche! Durazzo avait bien raison lorsqu'il me répétait que son calme et son apparence de résignation n'étaient qu'un masque ! » — Voilà ce que je sais, Padroncino! Pour en pouvoir dire
davantage, je jure par le sacra bamhîno qu'il faudrait l'inventer !
— Mais que t*a dit la contessina en te remettant cette carte et cette boîte?...
— Ne vous l'ai-je pas répété? Eh bien, elle m'a fait venir dans la petite chambre deTérésina, $a soubrette^ comme elle l'appelle.... je ne sais pourquoi.... ça voudra dire Térésina en français.... alors j'ai pris la cassette et je suis venu....
— Mais, canaille ! qu'a dit la comtesse? — s'écria Otbert impatienté en secouant de nouveau le bonhomme.
— Là ! là ! je croyais l'avoir dit ! — ^^repritil en se dégageant de l'étreinte d'Otbert. — Elle m'a dit: Vieux Teo.... (dans sa bouche ça ne me fait rien !...) vieux Teo , prends cette cassette et cette carte, et va-t-en sur-le-champ les porter à M. Erichsen.... Tu lui diras....
Le bonhomnje s'arrêta comme indécis...
— Mais quoi ? — reprit Otbert, vraiment furieux, et faisant vers la fenêtre ouverte un geste alarmant, qui acheva de délier la langue du trop prudent Castellano.
— Vous ne me trahirez pas , padron mio.'... un gondolier vénitien....
Otbert sai-it cette fois si vigoureusement le bonhomme par le collet et la cravate, que celui-ci se vit déjà soulevé pour faire le plongeon dans le canal.... Apparemment que le jeune homme n'avait en ce moment nulle foi <!ans Vei^prit de<i nerfs , et poussé à bout par l'inquiétude et l'impatience, il eût pu faire un mauvais parti au trop discret Timoteo , si , pour éviter un plus grand mal , celui-ci ne s etait décidé de commettre ce que dans son comique raisonnement, il semblait croire une trahison.
— Là, là, là.... je dirai tout, ohi mè ! je ne m'étonne pas que ce poignet-là manie si bien l'aviron... Madonna... où en étais-je donc? n'ai-je pas dit les paroles de la contessina? Eh bien , voilà la vérité ; mon saint patron Timotno me demanderait quoi, je ne pourrais pas dire autre chose.... « Va porter cela à monj> sieur Robert — me dit la Padroncina, en regardant autour d'elle s'il n'y avait pas quelqu'cspion. — Tu lui diras qu'il doit m'obéir
> comme à Dieu!... comme à Dieu!... * a-telle répété.... Yoilà tout ! Le Signore ne me trahira pas... je ne sais plus rien. J'ai pris la boîte, le petit billet, et je suis passé par un escalier de service, sur l'ordre de ma maîtresse.... Maintenant je dois m'en retourner vite
— C'est bien tout? — - demanda Otbert —
tu ne sais rien autre? et les domestiques
ne disent rien de plus ^sur ce qu'ils ont pu surprendre ?
— Oh pour cela je vous le dirais tout du long, padron mio, car dès qu'on ne me le confie pas la discrétion ne m'étrangle plus.
Enfin voilà mon ambassade faite je m'en
vais !
— Et si je te donne à mon tour une commission pour ta maîtresse, si je te charge de lui dire quelque chose, le lui répéteras-tu bien ?
— Si le Signore me le commande, il peut être sûr que ma maîtresse saura tout ce qu'il me dira
~ Si je l'enjoins de le lui dire, c'est bien
^0 fr.ESSKNMAIENTS.
pour que tu le répètes à la conlessina, vieux fou ! retourne donc au palais, et dis à la Signorina ou plutôt attends un moment...
Et , bien qu'Adriana lui eût plusieurs fois conseillé d'éviter de lui écrire, attendu qu'il lui était beaucoup plus difficile de recevoir une lettre que d'en expédier, Otbert crut pouvoir, vu la gravité de la circonstance, faire une exception aux lois de sa prudence habituelle. Il traça le billet suivant :
« Tu me dirais, Adriana , de m'aîler jeter
> dans les profondeurs du canal Orfano, que » j'irais sans hésiter. — Tu me commandes de » partir.... je pars, sans demander pourquoi » tu me donnes cet ordre terrible. Je ne pour- » rais l'expliquer tout ce que j'ai ressenti hier
> et aujourd'hui, de terreurs et de pressen- » time'nts que ton billet vient de justifier; mais » il y a un plaisir amer à sentir qu'on va souf- » frir par le cœur, et je suis prêt.... Je chéris » tout ce qui me vient de toi, et j'aime mieux
> la douleur en t'aimant, que toute féliché pos-
> sible ou tu ne serais pas. Je pars cette nuit: * j'attendrai à Ferrare ce qu'il te plaira de
?:>.KSSEEllMErîTS. 91
> m'annoncer; songes seulement qu'en te quiij> tant, ma vie entre dans une longue nuit dont
> toi seuie es l'aurore. Tu souffres bien, je le y> devine. Si ton amour pour moi en est cause,
* pardonnes-le-moi ! pardonne -moi de tant
* m'aimer ! Moi aussi je vais souffrir ; mais
> ma souffrance n'est rien, c'est la tienne qui
> m'épouvante! Adieu donc, Adriana, adieu, » puisque tu le veux. Je te verrai encore à
> Vheure bleue , n'est-ce pas? Je ne dis pas î> que je t'aime , tu comprends que t'obëir j) ainsi, c'est prouver le plus suprême amour.
» P. S. J'emporte donc celte cassette. Tu
2> sais que j'attends mais attendre de toi,
» c'est espérer. »
Ces lignes tracées à la hâte, Otbert congédia le gondolier qui en était porteur. Le soir venu, il attendit qu'Adriana parût sur son balcon. Mais son espérance ne fut point réalisée. Vainement le ciel limpide et charmant ce jour là, teignit-il l'eau et l'air transprarent de ses vapeurs azurées; vainement les douces pénombres enveloppèrenî-elles les palais, les lointains, et toutes choses, comme une ":aze
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diaphane.... Morosine ne parut pas au balcon (le la demeure patricienne sur laquelle Otbert fixait ardemment les yeux. Vheure bleue s'écoula tout entière sans qu'une lumière même, passât derrière quelque fenêtre du palais, lequel semblait ce soir-là, abandonné comme celui des Foscari. Alors les yeux du pauvre poète, toujours fixés vers cette demeure, désormais confondue dans l'ombre de la nuit, se noyèrent de larmes involontaires. 11 sentit des sanglots soulever sa poitrine, et il fmit par pleurer comme un petit enfant abandonné, qui cherche vainement autour de lui un visage ami. L'horrible serpent du doute le mordit au cœur. Sa pensée sonda impitoyablement la profondeur de l'abîme où il s'était aventuré, et qu'il s'exagéra en ce moment autant qu'il se l'était précédemment dissimulé. Il osa demander si ce n'en était pas fait de cet amour, trop ardent, trop follement heureux pendant ces jours si rapidement envolés, pour être autre chose qu'un météore, un rêve insensé, au réveil duquel il touchait La nuit était sombre, l'air silencieux. 11 douta s'il était ou nou