‹ La dernière Morosini, ou, Le poignard de cristal (volume 2)Chapitre 18 sur 18 · LA DEhr^IÈUE NOROSIXÏ · texte numérisé non relu

LA DEhr^IÈUE NOROSIXÏ

tranquilles que ses sens, et lorsqu'elle réussissait à rester un moment en place, elle se trompait de point, comptait mal ses fils , faisait et défaisait son ouvrage. Elle pensait à l'entrevue de la veille avec l'homme de la science , qui lui avait donné un espoir qu'elle ne savait encore sur quoi appuyer, pour en tirer quelque grand-e épreuve, et c'était précisément là sa préoccupation. Le peu de mots qu'elle avait dits à Otbert, relativement à ce danger imaginaire couru sur le chemin, lui avaient suffisamment prouvé l'effet profond que causait sur Timagination du malade la pensée même de la voi^r

victime de quelqu'accident tu me rendrais

fou l avait dit Otbert le malheureux, dans

son état, croyait-il que la raison, c'est la folie ? On sonna àla barrière du jardin. Bien qu'Adriana eut pour règle invariable de ne jamais ouvrir en l'absence deTimotco, elle pensa que ce pouvait être l'ouvrier promis par le propriétaire et elle alla, sans se montrer, regarder sur le chemin, par une petite fenêtre du premier étage. La jeune femme reconnut le boulanger de Fiesole, auquel il était dû quelqu'ar--

— LA DERME RE MOROSIM. 5Go

gent. Adî'iana était sans un sou à la maison ; le peu qu'elle avait obtenu de ses dernières broderies, avait en grande partie été absorbé par l'achat de quelques objets qui lui avaienit semblés nécessaires à son mari, pour les sorties qu'il faisait par ces grands froids. Dans Timpossibilité de payer le créancier, elle se dispensa d'ouvrir. Uedescendue dans la chambre basse, elle recommença pour la dixième fois, peut'ètre, un examen tendant à s'assurer s'il ne lui restait pas quelque chose à vendre. Elle s'était obstinée à ne toucher à rien de ce qui appartenait personnellement à Olbert, de sorte que l'inventaire et le sacrifice portaient toujours sur elle. En fait de vêtements, on l'a dit, elle ne possédait plus rien , ayant disposé déjà du peu qu'elle avait pu acheter à Parme, en quittant ses vêtements d'homme. La robequ^ette svail sur elle, son grand châle déteint, un misérable petit chapeau noir et un peu de linge, c'était tout ! elle portait des souliers de paysanne. Adriana ouvrit le coffret de laque, et en étala sur la petite table à ou- \rage, le contenu déjà souvent inventorié.

566 — LA DERNIÈRE MOROSINT.

Mais elle reconnut encore une fois qu'il n^ avait là rien dont on pût, dans cette détresse extrême, tirer une somme , même la plus légère. Ces futilités d art qui peuvent représenter un grand prix lorsqu'elles sortent de chez le marchand, n'en ont plus aucun, lorsqu'elles essayent d'y rentrer. Et puis, il y a de ces objets sacrés par le souvenir, à côté desquels on doit mourir de faim

Au moment où Adriana remettait un à un dans la cassette toutes ces précieuses reliques de famille, la porte qui donnait dans le jardin s'ouvrit brusquement.... et le marquis Durazzo parut

Adriana resta pétrifiée d'étonnement.

— Vous êtes seule : je le sais ainsi asseyez-vous, et causons une dernière fois ! — dit avec le plus grand sang-froid le Dalmate,. en essayant de conduire Adriana vers le canapé placé au fond de la chambre.

— Comment avez-vous osez — dit enfin la jeune femme, à laquelle la stupeur avait d'abord et pour un moment enlevé Tusage de la parole»

— LA DER?îi?:n,E Moiiosisr. — 567

— Madame ne récriminez pas.... nous

n'en avons pas le temps. Je pars demain pour Venise, il fallait absolument que je vous

revisse Je dois porter à votre mère une

solution définitive. Nous avions tous espéré que profitant du moyen qui vous était offert, de reconquérir

— Monsieur.... toute nouvelle tentative de votre part, ou de celle des personnes qui vous envoient, serait inutile — interrompit la jeune femme, en se tenant debout à dislaneedu marquis. — J'ai quitté ma mère pour suivre un homme que j'aimais, et comme je l'aime aujourd'hui plus encore qu'autrefois, je ne l'abandonnerai certainement pas pour vous î Dites à ma mère que je la vénère, que je n'ai jamais cessé de la respecter, mais que je sais aussi subir les conséquences de la position que je me suis faite. J'espère en Dieu , qui finira par me pardonner mes fautes, et récompenser tant d'amour. Je ne demande rien à personne , et moins à ma mère qu'à toute autre encore, bien qu'elle ait ma fortune, et cela, précisément parce que je l'ai

568 — LA DEUMÈIUÎ MOnOSIJfl. —

oJfFensc'e.... Vous voyez, monsieur le marquis,

que nous serions loin de nous entendre

Ainsi veuillez sur-le-champ vous retirer, car votre présence ici, qui est déjà une violation de domicile, serait une offense grave, que votre mission n'excuserait pas, si cette présence se prolongeait après ma prière d'y mettre fin

— Non!.... quelques instants encore! — reprit le marquis en faisant un pas vers la jeune patricienne. — Je ne puis croire que vous vous obstiniez d'une façon si fatale dans votre aveuglement; Adriana ! celui qui vous aime avec passion vous supplie encore....,

— Je suis Madame Erichsen , et je vous ordonne de sortir!

Surprise ainsi le matin chez elle, Adriana

était à peine agraffce et coiffée elle fit,

pour montrer la porte au Dalniate, un geste l)rusque, qui détacha une partie de sa chevelure, laquelle tomba sur ses épaules mal abritées. L'indignation animait son teint des plus vives coulcuis, et ses yeux, fatigués par les veilles, briHaientcn ce moment d'un éclat sin-

gulicr. On eût dit la superbe Diane amoureuse d'Endymion , et furieuse de se voir surprise par Actéon. Mais la pauvre Adriana n'avait pas les dons magiques de la fille de Lalone» et plus elle s'était animée et plus elle avait parue irrésistiblement belle à celui qui brûlait pour elle d'une longue passion, d'autant plus violente, comme certains acides dangereux, qu'elle était comprimée. Les regards étincelans que la jeune femme indignée jetait sur lui , enflammèrent le sang oriental du Dalmate , et emporté par sa passion , loin d'obéir à l'ordre qu'accompagnait le geste expressif de la belle vénitienne, il saisit ce bras tremblant, et s'en servit pour retenir celle qui , dans sa colère , eût trouvé des forces suffisantes pour lui écbapper. Adriana à ce contact détesté , fit un effort violent pour s'arracher de cette pression et s'enfuir ses lèvres convulsives n'avaient déjà

plus de mots. Depuis long-temps dolente, affaiblie, elle ne put que jeter autour d'elle

des regards éperdus son premier effort

l'avait presqu'épuisée. Déjà le marquis la

tenait enlacée entre ses bras.... elle sentit bien* tôt des lèvres abhorrées passer dans ses cheveux arriver jusqu'à son visage, et des

mains plus hardies encore au milieu d'une

lutte désespéi-ee, elle s'évanouit

Lorsqu'elle reprit ses sens, elle était seule.

Elle s'interrogea et poussa un cri auquel

elle crut entendre un écho. Des pas craquaient sur la neig-e du jardin . elle bondit du canapé vers la porte, sans prendre souci de sa toileite qui était dans un étrange désordre :

— Otbert ! — cria-t-elle.

C'était en eifet son mari qui rentrait accompagné du vieux Timoteo.

— Viens ! viens ! Otbert — dit-elle avec une sorte d'égarement auquel l'insensé lui-» même fut sensible.

— Qu'as-lu? — répondit-il, subissant mal* gré lui l'effroi que répandait le regard de la jeune femme.

— Viens — reprit-elle après avoir saisi

sur la table quelque chose qu'elle cacha derrière elle. — Je t'adore, Otbert.. . . et toi tu m'ai*

— I.A DEhMÈUE JiOUOSlM. — %^i {

ïnes, n'est-ce pas ? — balbutia-t-elle, en attirant son mari vers le meuble où elle s'était trouvée au sortir de son fatal évanouissement. —

Embrasse-moi Là.... sur les lèvres, mon

ame chérie!... Mais non ! non/ tu te souillerais!

non reste-là là devant moi Ah Ot-

bert! monOlbei't, comme je t'aime! comme... je t'aimais'!

Et par un mouvement brusque et impossible à prévenir, elle entrouvrit sa robe restée en désordre sur sa poitrine , et se plongea résolument dans le sein le poignard de cristal, qui s'y brisa et épancha dans l'affreuse blessure tout le poison qu'y avait fait couler deux siècles auparavant un Morosini

Le sang jaillit sur Olbert, qui, à cette vue épouvantable, jeta un cri dont rien ne saurait donner l'idée

— Otbert! mon adoré ! — murmura la pauvre Adriana tombée à la renverse sur le canapé déyd baigné de son noble et généreux sang — tu vas guérir.... reçois

la raison de.... ce sacrifice de.... mon amour.... K^ais venge-toi du misérable qui ici

572 — LA. DEK?^lèRE M0P.ÔS15I. — *

même où je meurs ma déshonorc'eî

Timoteo éperdu soulevait la mourante et essayait d'étancher le sang qui sortait à bouillons de la blessure, à l'aide des longs cheveux de cette sublime victime du plus ardent amour. — Otbert était resté comme pétrifié en face de cet affreux spectacle. Il pressa bientôt à plusieurs reprises sa tête entre ses mains; Hti long vertige passa sur ses yeux.....

— Est-ce un rêve?.... Horreur!... ô grand Dieu, réveillez-moi!

— Cher toi! Adieu prends mon

âme..... dans ce dernier baiser mes lèvres.... sont purifiées à présent!.... Je t'aime....

et je meurs ad....ieu!

Et Morosine rendit le dernier soupir dans les bras éperdus de celui qu'elle avait tant aimé.

CoMcluscoii»

« Je tuls — (lit-H — ia ^^■•pu^(■r• ie laoa. âme i?teirile.i>

« — DoBx et croels «ourcnirf ! terriùleî rtTeaaJis de la pensée! — »

Quel ques jours après ce fatal éve'nement , et malgré l'extrême sévérité des lois toscanes contre le duel , deux hommes se trouvaient face à face dans la sombre allée du parc d'une \illa voisine de Florence. Chacun deux appuyait le canon d'un pistolet sur la poitrine nue de son adversaire.

— Feu ! — cria Timotéo , d'une voix altérée par l'effroi

Un des deux combattants tomba : c'était le marquis Durazzo.

itic. M, 24

374 — coNCLisioK. —

11 y a quelques mois , un voyageur français, séduit par les belles perspectives que développe le Yal-d'Arno, du haut des collines qui entourent Florence , s'établit pour quelques semaines à Fiesole. Il vécut là solitaire et rêveur, fatigué d'un hiver mondain passé à Venise. Ce voyageur était un homme de lettres qui préparait un nouveau roman.

Le soir, il avait coutume de monter jus-^ qu'à la petite terrasse du cûavcnt des Franciscains, pour jouir du splendide spectacle de la nuit tombante sur les derniers souvenirs laissés au eicl par un radieux soleil de printemps. Plusieurs fois il avait remarqué un jeune moine, lequel, attiré en ce lieu parle même attrait sans doute, semblait éviter soigneusement d'être abordé. Au reste, malgré tout ce qu'une remarquable distinction et l'empreinte touchante d'une profonde mélancolie, pouvaient faire naître de sympathie à la vue de ce jeune moine, il eût été difficile à l'étranger de surmonter l'évidente indiscrélion qu'il y aurait eu à Taboi-der, tant scm-

— corscLUSiOM. — 575

blait recueillie et extatique sa méditation, k certaine heure du crépuscule.

Ce moine c'était OtLert , qui chaque soir Tenait pleurer là pendant V heure bleue.

Dans la petite éj^lise de Saint- Alessandro, qui fut, dit-on, fondée au VP sciècle , et qui fait aujourd'hui partie des dépendances du couvent des Franciscains, est une dalle sur laquelle s'agenouille souvent le^moine; on lit, gravé en lettres noires sur la simple pierre :

(Dîbi:rtiiic-€nfl)6en-ilîoro6îni.

Quant au corps de la pauvre mère, il repose aujourd'hui dans le temple de SarUo- Stefano, à Venise , au caveau de la famille, là même où Othert, le jour où Tony descendit le cercueil du comte Alvise, lut pour la première fois, et avec une si vive émotion , le nom d'Adriana, sur le sépulcre vide qui attendait

37 1» — - coNCî.rsjcr». —

La Comtesse Bastislia a fait à sa fille à<i magnifiques funérailles, digne et fastueux pendants de celles du dernier Morosini. Depuis , la vieille patricienne semble s'être retirée pour toujours, dans sa terre de Camporeale.

La maisonnette de la montagne de Fiesole, où se sont accomplies les scènes les plus poignantes de ce drame d'amour, est aujourd'hui habitée par le vieux Bruschall , qui a pour serviteur le digne Timoteo.

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