‹ La dernière Morosini, ou, Le poignard de cristal (volume 2)Chapitre 6 sur 18 · I.E POIGNARD DE CRISTAL · texte numérisé non relu

I.E POIGNARD DE CRISTAL

» nos entrevues fixées, et rien ne manqua plus , » à ce bonhenr inespéré. Pourtant, c'est ;ui » sein même de cette félicité inouïe, que je » sentis parfois poindre, murmurer en moi, » une vague souffrance, qui naissait évidem- » ment de l'infériorité de ma position. Avouer » que j'étais humilié de tout devoir à mon

» amante, ce serait trop dire et pourtant ,

» il m'arrivait parfois d'éprouver une sorte » de frissonnement à penser à sa position si » haute de patricienne, à songer qu'elle ne » pourrait me déclarer pour son amant de- » vaut cette mère qui rêvait pour elle un ave- » nir, pour la réalisation duquel on était allé » recourir jusqu'à l'Empereur. Toutes ces » précautions de notre amour me semblaient

» donc humiliantes non pas lorsque j'y

» réfléchissais sérieusement, mais plutôt par » les murmures d'instincts vaiïues et in- » déterminés, se soulevant souvent en moi, » sans être toujours refoulés par ma raison. » Le nom illustre qu'elle porte , une cérémoi) nie imposante à laquelle je vis tout Venise D i>rcndre part, riiitcrvontion delà personne

i56 Li; POÎG^A!\D DR CBI8TAI..

» Impériale dans Tavenir de ce nom, ({u'elle

» seule résumais désormais tout enfin m'é-

» crasait, m'humiliait presque l'étais , ou

» peu s'en faut, à mes propres yeux, ce ver » de terre amoureuoc d'une étoile , dont a pai'îé » le poète !

» Je le répète , mon digne ami , de pareilles s idées n'étaient point le fruit de ma réflexion, » ou de l'examen froid et sérieux de ma situa- » tion , mais plutôt une sorte de mouvement 0 aussi involontaire qu'immaîtrisabledemon » for-intérieur. C'était, à mon insu et malgré B moi, que ces murmures, ces hourdonne- » ments, dirais-je, venaient, comme des iu- » sectes importuns, bruire au milieu des fleurs » de mon amour. Et cette déplorable dispo- » si tion de mon esprit injuste , me faisait par- » fois donner une importance pénible h des » choses qui n'en méritaient aucune. Ainsi , » je vous citerai quelques faits. Dans l'intérêt » de nos futures entrevues (auxquelles mon » amie s'était décidée à l'avance) , elle m'écri- » vit dans un billet, qui ne portait littérale- » ment '{Ue deux lignes , iXapV'^emhe à ramer...

» et cela , sans autre explication. Mon cœur ï me disait que sans doute mon amie avait

» ses raisons pour me donner cet ordre

» mais , que voulez-vous, mon bon Bruschaîl? » ce laconisme aux allures despotiques mo » blessa, quelques efforts que je iisse pour » refouler cette absurde rébellion de mon stu- » pide amour-pro})re. Et pourtant , c'était » pour me préparer la plus douce et la plus » précieuse des surprises , qu'elle m'avait » écrit ainsi.... car il s'agissait alors de nos » premières entrevues hors du palais. En » cherchant à me rendre compte de cet or- )) gueilleux mouvement de mon instinct, peut- » être eussé-je découvert que si Adriana s'é- » tait trouvé une femme de mon rang, je » n'eusse pensé à rien autre qu'à obéir. Ijn P dernier exemple encore, avant d'arriver à » la conclusion douloureuse que je dois tirer » de cet enchaîncnient de faits. Lorsque les » événements, survenus dans sa famille, lui » eurent fait prendre la plus grave des réso- )> lutions, Adriana, que je n'avais point vue )j depuis quelques jours, sans qu'elle m'eût

K>0 LE POKi^^AUI) i>i: (TISTAL.

» instruit des cjuisos de cet inteiruption à » nos rendez-vous du soir , m'écrivit encore » d'une façon dos |)lns laconiques, et cette » fois, sur le dos d'une simple carte de visite,

» de partir durant la nuit même Que vous

» dirai'je, mon bon ami ? Chacune de ces ma- » nifestations, au fond desquelles il y avait » cependant tant d'amour, était pour moi » comme cette fleur des contes arabes , qui » enivre d'une senteur voluptueuse , mais qui

» renferme un dard il me semblait enfin,

» que chacune de ces actions de mon amie, » portait cet exergue: La comtesse Adriana » AJoroaini , fille des dogc?> , à Olbert , étudiant !

j> Je partis trois jours après elle arrive

j> me rejoindre à Ferrare, où j'attendais tout » au plus une lettre d'explication sur tous les » mystères de ses ordres et de sa conduite. ^ Je ne vous parle plus de ce qui put encore » me froisser au milieu de mon bonheur , » dans cette brusque arrivée , sans un mot » d'avertissement [U'éalable. Je devins l'époux ï> d'Adriana. Pour cet acte immense et solen- » nel do notre vie, elle agit comme toujours:

— LK POU'.NA.HD \)\i CKSSIAL. 1*1 1

» je ne sus rien qu'au niomontcle prendre relie

» heureuse, mais bien grave responsabilit(;.

» Tout mon enivrement, ear, je ne saurais trop

» ledire, Adriana est divine pour moi dans mil-

» le autres aeles desa eonduite, toute ma joie,

D dis-je, ne put m'empèeher de sentir passer

» dans mon esprit, le souvenir de cette reine

B d'Ethiopie dont parle Tite-Live, qui épousa

» un soldat étonné de cette fortune inouïe ,

» afin d'éviter une alliance illustre , qui l'eût

» forcée à cesser la iiuerre. C'est ainsi que les

» immenses sacrifices que m'a fait cette femme

» adorable, jettent sur ma reconnaissance

» l'ombre de mon amour-propre blessé, et qui

» l'est peut-être im peu, je veux tout dire, par

i> la l'orme que ma bien-aimée, dans l'excel-

» lence de ses intentions, a donnéàquelques-

)) uns de ces actes. Vous ai-je dit qu'en me f'ai-

y> sant, partir de Venise, elle me donna à em-

» porter ses diamants ? Je n'ai appris la na-

D lure de cette scabreuse commission qu'hier

» même, lorsqu'elle me présenta ce trésor

a comme une des ressources de notre avenir,

» Comprenez-vous, mon vieil ami, que je to-

ir)2 LE POIflNARD m: CiUSTAL.

» Icre une situation seniblabie? passer aux » yeux do sa famille et de Venise entière pour » avoir enlevé une femrne ( car on doit dire j> que je l'ai enlevée) avec ses diamants ! Et re- » cevoir ainsi d'elle tout mon avenir matériel » en même tems que mon avenir moral ! Allons » donc ! les mânes de mon digne oncle, l'om- » bre veillative de ma tendre mère, en frémi- 2' raient ! C'a été hier entre nous , et ce matin » encore, des discussions amicales, mais injp lerminables. Néanmoins, bien qu'Âdriana » ne soit point persuadée, je renvoie ce soir » l'écrin à sa famille. J'ai trouvé une occasion » sûre par le moyen de l'Administration. Une » nuit de plus sous notre toit, et ces diamants » se changeaient en autant de rochers amon- » celés sur ma poitrine, et donnaient le plus

B odieux cauchemar à mon sommeil

» Mais, de grâce, mon digne et respectable » ami, n'allez pas dans ce que je vous ai jus- » qu'à présent tracé de ma position , prendre » d'Âdriana une opinion injuste ! Dominé par » le besoin de vous bien exposer les initiations 5 qui m'ont amené à l'état où en est aujour-

LE POKi^ASI) nsi cniSTAL. — 105

» d'hui mon esprit, peut-être u'ai-je dit de » cette adorable femme, que ce qui pouvait » justifier en quelque façon des souffrances » que mon organisation impressionnable , et T> fière sans raison , ont mêlé à tant do félicité » pjir ailleurs reçue d'elle. Je l'adore, et elle s le mérite comme une divinité. Ce qu'elle a » fait, et que votre âge doit condamner se- » vèrement, je le comprends, s'escorte des » plus grands palliatifs, de mille circonstances » atténuantes enfin. Vous voyez , mon vieil D ami, que ma vanité, ou mon aveuglement, » ne m'entraîne pas à tout justifier par le fait i> seul que je suis en cause. Tout ce qu'enjant » et jeune fille elle a souffert de l'orgueil et de » l'abandon maternel, est inénarrable! On lui b a fait détester ce rang, cette naissance, qui » menaçaient de résumer sa vie en un long sai) crince à l'orgueil, à l'ambiiion du nom. » Douée d'une de ces riches natures , dont » l'étude fait comprendre les mœurs passion- ^ nées et héroïques du moyen âge de sa nation, D elle semble avoir dans les veines une infil- ; nation de ce soleil d'Oriynt, sous lequel s'est

ici Le POK.NARn DE CRiSTAÎj. —^

» illustrée sa race. De bonne heure elle eut » raiiiour en elle , et n'attendait que l'élu » pour l'en investir. Il suffisait qu'on lui ap- » parût sous un aspect décidé, chevaleresque, » prestigieux enlîn, pour avoir de grandes » chances de l'occuper. Le hasard me servit s> en ce sens. Depuis, l'espèce d'opposition » que de mauvais vouloirs, et je puis aussi dire i) l'injustice, tentèrent autour d'elle contre y moi, lui fit éprouver le besoin d'un protesta- » tion contre ceux desquels, par son organisa- » tion ardente , elle s'était depuis long-tems >■> déjà séparée. Le marquis Durazzo, fou d'a- 9 mour pour elle , et protégé par la vieille » comtesse dans des projets de mariage sin- 0 guiiers, m'a peut-être plus aidé auprès d'A- » driana, par ses jalousies et ses perfidies, que » s'il m'eût été activement dévoué. Ce qu'on » faisait par amour en ma faveur, avait pour » double attrait, de s'accomplir aussi en haine i contre lui. Je ne parle pas de la rébellion » de la victime de l'orgueil , car il s'agit ici » de fille et de mère , et après tout , je sais * qu'Adriana respecte la sienne. Enfin, que

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