V. prétexte pour le faire disparaître
LK VOÎG.IARD 1)2 CRISTAL. il]
» Liilin, iiiou vieil ami, avec la coniiais- » sance que vous avez de mon caractère, voiis » devez com])rendre où j'en suis. J'aime éper- » dûment, j'inspire un amour qui n'en est
» plus à des protestations, et je suis pres-
» quemalheuveux! J'ai aussi une peur horri- » Lie que mes préoccupations ne me donnent V une apparence telle , que mon Adtiaria » puisse concevoir l'ombre de l'idée que ma » passion pour elle n'est pas ce qu'elle a droit
» d'attendre Bruschall , secourez - moi î
» Conseillez-moi ; il faut que j'avise à ce dou- » ble avenir, que je me prépare à de sérieuses » luttes contre la fortune. Je sais bien qu'au » fond de sa pensée, mon amie compte sur le » pardon de sa mère (son beau-père est un être » terne, qui ne compte pas dans la famille). » Adriana se figure que , la preniière crise » passée , on la rappellera , ou l'un viendra à » elle, et que celui qu'elle îi choisi ponr » époux, seia accepté de cette femmeailièi-e; )) mais , outre queje n'y croîs pas , je vous dc- » mande quelle équivoque positujn devien- » drait la mienne, lorsque plus que jamais je
iT2 LE POIGNARD DK CfUSTAL. --
» pourrai être soupçonné , accusé d'avoir spé- » culé dans mon amour, d'avoir fait marcher » de front mon ambition et ma passion pour » elle, et d'avoir vu, dans la femme séduite, » celle qui pouvait un jour , d'un homme obs-
» cur, faire un Morosiai Ah! mon vieil
» ami, c'est la roue d'Ixion, que ce cercle fa- » tal que parcourt irrésistiblement ma pensée, » de quel côté que je me retourne !
» Il faut finir ce long récit de mon bonheur » et de mes douleurs. Vous ne me refuserez » pas vos conseils , et j'ose y compter. Il faut » que je me jette dans quelqu'étude qui as- » sure notre avenir. Il vous reste quelqu'ar-
» gent de la vente de ma maisonnette En-
» voyez-le moi , c'est ma seule richesse. Main- » tenant que vous connaissez les événements » nouveaux de ma vie, maintenant que vous » savez ce qui se passe en moi, vous serez » indulgent pour mon silence passé, car vous » ne pourriez sans injustice me taxer d'ingra- » titude. Ecrivez-moi donc bien vite une bonne V longue lettre, mon digne ami, mon bon ^1 Bruschall, car j'en ai besoin. Vous savez.
^— LE POïr.r<Al\D DE CUISTAL. 175
» qu'avec i'ainour d'Adriana, je n'ai que vous » seul au monde, et vous ne m'abandonnerez M pas pour céder à la susceptibilité qu'aura
» pu irriter mon silence de Venise Adieu !
» Je vais compter les jours qui s'écouleront » jusqu'à celui où je pourrai recevoir votre » réponse, impatiemment attendue. — Adieu >> encore! Votre affectionné,
» Otbert. »
Au jour fixé par son calcul, notre héros reçut en eiFet la réponse de Bruschall. Pour compléter la connaissance du passé et achever d'éclairer le présent , nous n'avons , croyonsnous, rien de mieux à faire que de la reproduire à la suite de la lettre qui l'a provoquée:
Inspruck ,.
« Monsieur, » Suivant votre demande, je vous adresse » inclus un mandat à vue , de la somme de... » formant le complément du dépôt que vous » m'aviez laissé en partant pour Venise.
» Je désire que vos affaires tournent bien , » et me dis Votre serviteur ,
» Bruschall. »
iV-i L£ POIGNARD I>S CRÎMAI .
Voilà ce que contenait, au milieu d'une belle page blanche , ce qu'on appelle rigoureusement la lettre. Mais, suivait un post-tcriptum, commençant au haut de la seconde page, lequel était ainsi conçu :
P. S. « Je rouvre ma lettre pour vous mat nifesler mon profond mécontentement de » tout ce qui est arrivé, et dont je savais déjà » une partie avant la réception de votre lettre, x^ datée de Parme. Car, moi aussi. Monsieur » Olbert, j'ai été à Venise, et je m'y trouvais )» lorsque l'héritière des Morosini a fait sa » fusue.......
» il paraîtrait même que je suis arrivé dans » cette ville le jour précis où vous l'aviez quit- » tée...,; donc, vous voyez que j'en savais » loni<, malgré votre silence.
Le P. S. ou paragraphe était clos et signé de l'initiale du vieil Allemand, qui, d'abord, n'en avait probablement pas voulu écrire davantage ; mais, sans doute, ses bons sentiments remportèrent peu à peu sur la résolution qu'il yvait d'abord eue, de bouder son jeune ami ,
LF. POIG>'VUI) DE CRIS I AL. iTT)
et tout en essayant toujours de se montrer courroucé et sévère, il avait, pour la troisième fois, repris la plume, bien que sa lettre ait dû , tout d'abord, être pliée et fermée, ce qui se comprenait à la difficulté éprouvée pour tracer certaines lignes dans les plis du papier. Yoici donc ce qu'on lisaitdans le second P.5;: « Du reste, je vous croyais en Sardaigne, » en Sicile, à Malte, dans quelquile hors de » portée enlin. A vous savoir si près , je trem- » ble Dour vous. Malheureux Oîbert î dans » quel abîme vous ont entraîné votre aveu- » glement et votre inexpérience! Avez-vous u songé aux terribles conséquences de votre » conduite, si l'Empereur daigne s'en mêler? » A la prière de la famille Morosini, il obtien- » dra aisément votre extradition des Etats » italiens, votre mariage sera cassé, et vous M irez rêver, sur la félicité conjugale de con- » trebande, dans quelque boudoir du Spiel- » berg ou de Leybach, tandis que votre ex- » femme fera des petits Morosini , pour le
» compte d'un nouvel époux Ah ! Otbert ,
» malheureux Otb^rl î qn'avez-vous fait?
M 6 Ï.E POIGNAlll) DE CUISTAL.
» Inquiet de votre inexplicable, silence , » j'arrive donc à Venise au jour fixé, aintii » que vous l'avait annoncé une lettre, que » vous aurez :sûrem en 1; reçue. Je tombe, par » hasard, dans rhôtel où vous aviez logé; on » m'indique votre nouvelle adiesse, je m'eni- » presse de m'y rendre, et un gondolier, qui » vous avait servi, m'apprend que, le matin » même, vous étiez parti pour Fusine, tandis » que, moi , j'arrivais par Mestre.
» j'étais furieux. Quoi ! pas une lettre, pas ^ un mot ! Etait-ce le fils adoptif de mon vieux » Tùbingen, qui se conduisait ainsi? Avec » cela , que pour me remettre en belle hu- ') meur, il commença à pleuvoir; je vous de- » mande un peu à quoi sert de franchir les » Alpes ! Jolie ville, ma foi, que votre Venise, » par la pluie! Des rues plus étroites que le
» pgi-apluie et, quant à vos fiondoles, '^,ra-
» zie! comme ils disent hEnfin, ce n'était rien » encore: j'étais loin dem'attendreau second » acte (le l'affaire.
» Bref, ne sachant que penser , je crus n'a- » voir rien de mieux à faire que d'aller tr.Duver
— LF POIGNAKi) DE CiUSTAL. j^t
'■> io marquis Durazzo, auquel je vous avais » recommandé, et qui devait sûrement pou- » voir me donner de vos nouvelles. Le mar- » quis me parut excessivement peu encbanid » devons, ce que je compris parfaitement » lorsqu'il me confia que vous vous étiez monté » la tète pour sa prétendue , et que vous Vu- )> viez compromise par mille folies. Le mar- » quis me raconta une foule de choses que » vous saurez mieu?v que moi, et qu'il est inu- » lile que je mentionne ici. Il me sem.blaun » peu rassuré, en apprenant votre brusque » départ, qui, cependant, à ia réflexion, lui » parut encore une chose équivoque. Je le » revis le lendemain, il semblait remonté, » ses affaires allaient bien au palais Bas! iglia; » il paraît que la jeune personne avait consenti » à un voyage de Vienne, en famille , pour » conclure les affaires projetées par sa mère. » Un jour se passa encore . et voilà que, le » matin suivant , le marquis tomba dans ma » chambre comme un obus, et m'apprend, » ton t. effaré et hors de lui, que, durant la » nuit, la charmante enfant s'est enfuie du
I"3 I.E PlMG.N\a» UE Cr.sSTAL.
» î'-alais lîialernel, laissant une lettre fort » flaire et fort nette', qui déclare qu'elle n'ira
» pas à Vienne, attendu qu'elle va où?
» quelque part, ou ailleurs? ou n'en sait » tien /
» — Je voyais bien, moi, que ce départ de » votre Otbert n'était pas naturel — dit enfin » le marquis.
» — Où croyez-vous que soit allée la don- » zelîe? demandai-je (c'était mon style).
» — Le rejoindre, parbleu! — s'écria-t-il ^ furieux.
» — Ah ça....", mais elle l'aime donc? — de- » mandai-je.
» — Eh oui! oui! elle l'aime! Ah!
» quelle affaire!
» Je compris que dès l'abord le marquis » ne m'avait pas tout dit , et j'entrevis qu'il » jouait dans tout ceci un rôle assez singulier. » Ce qui est certain toutefois, c'est qu'à part » les arrières-pensées que j'ignorais , il était » fou de la jeune comtesse; il me donna le » spectacle du plus violent désespoir. Dans la h journée, je le revis, il m'apprit que la mère
LE rOlGîfARB DE CIMSTAL. iT9
» av.iit eu une attaque de nerfs, à la suite do » lacfueîle elle avait donné un soufflet à son » mari , qui essayait de la soigner. Il avait été » décidé que l'on partirait le soir même pour » une terre voisine de Trévise, afin de cacher » autant que possible au public, l'événement » delà nuit, en faisant supposer que toute la j) famille était réunie à la campagne. Là, on » attendrait, on aviserait. Le soir donc, le » marquis me quitta; moi je passai encore » deuxjoursà Venise, afin déjuger delà tour- » nure que prenaient lescboses, et voyant que, » par un hasard providentiel, rien n'avait » transpiré , je suis revenu à inspruck , atten- » dre qu'il vous phit de m apprendre ce que » vous faisiez, et à quoi vous en étiez de votre » escapade.
» Aujourd'hui , je suis au courant des cho- » ses ; vous voilà marié, c'est fort bien. Qu'al- » lez-vous faire? Vous n'en savez rien, ni moi » non plus. Je crois qu'il est un peu tard » maintenant pour vous faire les récrimina- » lions et la morale voulues par les circons- » lances. J'en aurais lona à dire! mais ie ne
\^0 — rP. POTCNVPvD I>E CriSTAL. ~
» (lis rien. A quoi bon à présent ? Je ressem- » bleraistrop à ce pédant de Lafontaine, qui, » au lieu de tendre la main à l'écolier tombé » dans leau, lui fait un sermon. Qu'il vous » suffise de savoir que je pourrais, à propos » de récriminations bien méritées, parler pen- » dant quatre heures^ et écrire pendant douze. » Ce qu'il vous faut à présent, ce sont des » conseils, n'est ce pas? Eh bien: je vous le » déclare net , je ne sais guère que vous dire. » l.e mieux, sans contredit, serait que ma- » dame Morosina s'en retournât chez sa mère, » en jurant que cela ne lui arrivera plus. » Peut-être alors, avec du temps et de l'a- » dresse surtout (elle doit en avoir) , fînirait- » elle par faire comprendre à sa mère , la » comtesse , que, tant qu'à prendre un mari, » elle en a un, qu'il y a déjà bien des choses » de ftiites, et qu'autant vous Morosiaer qu'un » autre. Le mieux de tout serait, assurément, » que la signora se présentât à sa mère avec » un gros garçon sur les bras. Tout cela vous » regarde; si mon conseir vous semble bon, M lorsque sera venu le moment de le metîre
— L5 POLGr<AIU) DE CRISTAL. — 181
î) à exécution, prévenez-moi, je me rends à » Venise, muni, s'il le faut, d'une lettre, » qu'il faudra parbleu bien que vous écriviez » à cette fière patricienne, et d'elle à moi, » laissez faire! je n'ai pas peur des pbrases! » Quand elle aura fini de m'éblouiravectou- » tes ses cornes de doges et de dogaresses , il » faudra parbleu bien qu'elle m'en tende à mon » tour, et je saurai lui prouver que mon jeune » ami Otbert Erichsen vivant, vaut mieux, » pour l'avenir de sa race, que toutes ces » momies d'aïeux, claquemurés dans leurs » tombeaux.
» Si mon idée vous sourit , j'en serai char- M mé ; quant à autre chose, je ne saurais que » vous conseiller, mon pauvre Otbert. Vous » avez fait de détestables études à Francfort , » mon cher ami. Vous ne seriez pas bon à « tuer proprement votre monde, et d'ailleurs » il fout de temps en temps sauver quelqu'un.
» La poésie, le Kundschafter hum! c'est
» peu nourrissant. Auriez-vous , par hasard, » quelque moyen de vous faire médecin ho- » mœopathe? il vous suffirait, pour cela, de
ISi — LE 1>0;(Î?«ARD DE CRISTAL.
» savoir reconnaître les symptômes patholo-
» giques et en avant los globules lillipu-
» tiens mais non, vous compromettriez
» iianemann et ses dogmes ! Quant à Vesprit » des nerfs, et aux incantations, il n'y a rien » non plus à en tirer. Ma foi, je ne sais que » vous dire ! Je vous envoie de l'argent pour » vivre un an et plus, si Madame ne se mon* » tre pas trop patricienne. D'ici là , vous réflc- » cliirez, et moi aussi. Ah! mon pauvre Ot- » bertî où vous êtes-vous fourré, mon jeune M ami! Qu'est-ce donc que ce diable ou de » dieu, qu'on appelle amour , et qui fait faire » tant de sottises? J'en ai beaucoup entendu M parler; mais. Dieu merci, je n'ai jamais eu » l'occasion de faire sa connaissance, malgré » l'épigramme de l'Àntologie grecque, tra- » duite dans toutes les langues :
» Qui que tu sois, voici ton maître : » Il l'est, le fui, ou le doit être !
» Quant à moi, il ne m'a jamais rien été du » tout, et je suis porté à croire fermement » que désormais mon âge parviendra à lui » échapper. Aussi bien, je ne le regrette guère.
LE ^OI€^ARD DE CHiSTAL. 185
» car j'en ai entendu dire Lien de mal. Je me » souviens de toutes les folies que eel amour » fit faire, il y a vingt-cinq ans, à deux ou » trois étourneaux , qui trouvaient des char- » mes à madame Bruschall , laquelle n'était » effectivement pas mal, du reste, si j'en » crois le dessus de ma tabatière.
» }.!ais, tout ceci ne fait rien à l'affaire, et » pour me résumer, je dirai que, quant à » vous conseiller autrement que je l'ai fait, » je ne saurais
» Si vous ne vous décidez pas pour le parti » du retour vers la superbe mère, votre femw me armée d'un gros garçon, je crois peu » prudent de songer à un établissement en » Italie. Allez en France, où l'hosiiitalité est » généreuse et nullement tracassière. Dites à » l'Italie , comme Horace à sa maîtresse, dans » certaine ode: Inlentata nilcA etc.
» Et com.ptez toujours sur moi. Par mal- » heur, je ne puis vous offrir les trésors qui » compléteraient votre bonheur; car, vous » savez que, pour leconquérir plus vite ma » liberté entière , aussitôt veuf, j'ai renoncé à