La dernière Morosini, ou, Le poignard de cristal
Le docteur ïiibingen était, vers le commencement de ce siècle, un des médecins les plus renommés d'Inspruck, ou ïnèsbruck, suivant qu'on voudra franciser lo^ufom de celle capi-
taie du Tyi'ol autrichien, ou lui consener sa physionomie germanique.
Ce docteur était un actif petit vieillard, duquel il eût été difficile de préciser l'âge. Son tempérament sec, nerveux, bilieux, pour nous servir de sa phraséologie, lui avait de bonne heure imprimé une de ces figures osseuses et jaunâtres, qui semblent devoir rester toujours jeunes, ou avoir toujours été vieilles, suivant la manière dont on en est frappé. Le fait est, que nul dans le pays n'eût pu dire de quelle époque datait sa première perruque, car si loin qu'on regardât dans le passé, on se rappelait toujours le petit docteur tel qu'on le voyait encore chaque jour.
Été comme hiver, il se montrait uniformément vêtu de noir. Dix beaux esprits d'înspruck avaient chacun do leur côté inventé de dire, qu'il portait à perpétuité le deuil de ses clients. Habit trop large à vastes poches, eu-
lottes bouffantes, long gilet de drap de soie, dont la forme ne semblait divorcer qu'à regret avec celle des vestes du XYIlï™^ siècle, bas de laine ou de soie suivant la saison, le tout d'un noir systématique, tel était l'ensemble de la tenue quasi-traditionnelle du docteur Tûbingen; seulement, durant la mauvaise saison, il ajoutait au tout un petit manteau, également noir, et d'une coupe si particulière, qu'on eût pu croire que le malin vieillard profitait de la circonstance pour se donner tout l'air d'un pleureur officiel de funérailles... il n'y manquait même pas les bottes dessinées en cœur, danslesqu elles il plongeait ses petites jambes sèches et actives ; les mêmes beaux-esprits des bords de l'Inn comparaient bottes et tibias à la corde ballottant dans le puits du carrefour. Pour en finir avec ce signalement, nous ajouterons que le linge éclatant de blancheur, la large chaînette de montre ouvrasée d'acier et
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d or, la canne en jonc à pomme de platine russe et le lancetier à étui de galuchat vert étaient des accessoires d'un grand effet sur le vulgaire et qui achevaient, du reste, de donner au docteur Tùbingen la physionnomie t)q)ique des médecins d'il y a trente ans, lesquels se ressemblaient tous par l'extérieur, comme aussi par l'entêtement systématique, la haine du progrès, et conséquemment l'ignorance.
Mais c'est à ce dernier propos qu'il convient relativement à l'Esculape inspruckois, de formuler des réserves. Chirurgien ordinaire d'un des deux hôpitaux de la ville, médecin en chef du couvent des Ursulines, fondé par Marie- Thérèse, Tùbingen avait fait ses preuves dans les différentes branches de l'art ou de la science, comme on voudra dire. Ses ennemis, nous parlons nécessairement de ses rivaux, avaient été forcés au silence par l'éclat de plusieurs cures désespérées, et s'étaient vus réduits à la pué-
— LE DOCTEUR TUBINGEW. — i I
rîlc épigrammc de la corde h puits. C'est que loin de s'entêter dans de vieilles doctrines scientifiques, ou dans les usages et coutumes de la routine et de la tradition, ainsi qu'on le pouvait reprocher aux vieux praticiens de son temps, Tùbingen eût, à la rigueur, pu être soup- ^ çonné d'étudier en secret certaines doctrines révolutionnaires, qui commençaient alors à se faire jour dans le monde médical allemand. En parlant de lui et de ses confrères , il lui était plusieurs fois échappé de dire: ï> nous autrès aHopathes...» Le mot avait été recueilli avec empressement, comme preuve évidente des idées nouvelles dont devait être secrètement préoccupé le médecin en chef du couvent des Ursulines. Bientôt un fait étrange, inexplicable et irritant, vint offrir une plus sérieuse matière aux attaques dont les prétextes étaient si avidement cherchés par lajcflousie, autour de cette modeste célébrité locale. Mais pour
mieux faire comprendre l'importance du fait dont il s'agit, il est nécessaire que nous disions aussi rapidement que cela nous sera possible, quelques mots sur la physionomie morale du digne docteur, dont cette historiographie rapide sera aussi, nous regrettons de devoir le
dire, l'oraison funèbre
Malgré la bonne position que vingt-cinq ou trente années de carrière à Inspruck lui avaient fait acquérir, Tùbingen était resté pauvre. Toute la faute, du reste, en était à lui ; et comme sa pauvreté était une conséquence du genre de conduite qu'il avait choisi, il n'avait aucun droit de se plaindre. Chirurgien d'un hôpital, fonction généralement considérée par ses collègues comme plus honorifique que productive, notre docteur consacrait consciencieusement aux devoirs de cette charge un temps que les soins donnés à de riches malades, eussent rendu plus fructueux au point de vue de
sa fortune, sinon de ses études. D'un autre côté, lorsqu'il visitait l'ouvrier, ou la femme du peuple, il laissait bien souvent sur le coin de la cheminée, afin de pourvoir à l'achat des médicaments qu'il ordonnait, la pièce d'argent reçue un moment auparavant dans sa visite au malade opulent. Donner d'une main ce qu'on reçoit de l'autre, n'est pas le moyen de thésauriser ; aussi, n'était le legs que lui fit en mourant une vieille fille jouant la détresse, et que Tûbingen avait pendant de longues années cru soigner gratis, il n'eût jamais possédé de toit. Une clause testamentaire bien imprévue, légua au médecin la maisonnette où sa cliente était morte, située en face du HofFkirche, ou église des Franciscains, cette demeure, plus que modeste, valait bien douze mille zwanzigers; la bibliothèque du docteur lui en coûtait deux ou trois mille, et somme toute, il lui eût été fort difficile, croyons-nous, de pouvoir
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ajoiUorà cette bien petite fortune autre chose que des créances de son métier, dont la réalisation se serait trouvée tout à fait voisine de l'impossible, même pour un homme plus soigneux de ses intérêts que ne l'était notre petit docteur. Aussi, disons-le pour finir, il lui arriva plus d'une fois de dîner fort mal ou fort peu, sous ce toit oii son sommeil, souvent troublé par les appels de la souffrance, le faisait ressembler en plus d'un px)int à l'Archélaùs de l'antiquité.
Une sœur du bon docteur Inspruckois, morte jeune et déjà veuve, lui avait cependant laissé une charge à soutenir, son jeune fils dont Tùbingen avait dirigé les études, de façon à pouvoir espérer de lui laisser un jour sa clientelle, pour fortune. Otbert, c'était le nom du jeune homme suivait ses cours à l'Université de Francfort; nous ne saurions dire encore s'il promettait d'être digne des destinées promises.
Le fait annoncé plus haut comme ayant causé une vive sensation dans le monde intéressé à nuire au médecin en chef du couvent des Ursulines, fut celui-ci : une jeune fille employée dans cet établissement, se trouvait depuis quelques années en proie à un mal étrange, innommé jusque-là dans la science pratique, et dont les crises avaient fait l'objet de la curiosité, sinon de la méditation, des divers gens de l'art. L'état intermittent de la malade, inaccessible à la compréhension des médecins ordinaires, était devenu le texte des très-profondes études du docteur Tûbingen qui s'était, à ce propos, étourdiment avancé dans de ruineuses dépenses de livres singuliers, dont les titres seuls, lus à la dérobée par quelques lynxs du métier, avaient suffi pour leur faire propager les plus ridicules commentaires. Le fait est que le médecin des Ursulines avait rencontré une vïsionnatre, et que les livres mysté-
rieux qu'il s'était procurés pour l'étudier, n'étaient autres que les œuvres théosophiques de Swedenborg, de Jacob Boëhm et le recueil des dissertations aux titres bizarres qu'ont laissés Saint-Martin et Novalis, sur les étranges et irritants phénomènes de la seconde vue, du mysticisme et des incantations.
Nous n'avons nul dessein d'entreprendre une dissertation, que du reste nous ne saurions probablement pas mener à bien, sur les sciences occultes au XIX"*^ siècle. Il ne s'agit ici, disons-le vite, que de formuler en passant ce qui est indispensable à la meilleure interprétation possible de l'histoire que nous avons résolu de raconter. Sans insister donc sur l'exposé de pseudo-sciences, d'arts chimériques, ou d'affinités mystérieuses, qu'il faudrait bien se mettre à étudier avec le lecteur, si la visionnaire était l'héroïne de ce livre, nous nous bornerons à dire de ces matières ce qui en est in-
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dispensable par rapport au docteur Tûbingen, lequel en fut fort préoccupé. Notre bon do.cteur, tout sectaire qu'il fût visiblement de la médecine courante, n'était pas si indifférent au travail des idées et à la louable poursuite des perfectibilités scientifiques, qu'il n'eût un peu prêté l'oreille au murmure de certaines innovations allemandes. Mesmer et Spurzheim avaient déjà dans ce temps une foule d'adeptes qui travaillaient ardemment à préciser ce qu'un premier étonnement du public avait fait traiter d'utopie. Sans enthousiasme aveugle comme sans incrédulité dénigrante, Tûbingen avait suivi avec une sympathique curiosité les développements de ces lumières qui tentaient de répandre un nouveau jour sur la science contemporaine. Pour n'être pas dupe de luimême dans la propension qu'il ressentait à observer les progrès de ces attrayantes découvertes, Tiibingen s'était mis à étudier avec zèle
les sciences en apparence initiatrices, dont les mœurs du moyen-âge'onî laissé tant de traces et de monuments. Il consacra à ce travail, pour lui plein d'attraits, plusieurs années que les novateurs employèrent à la vulgarisation de leurs idées révolutionnaires. Ce sont ces études que le laborieux docteur s'était pourtant efforcé de tenir secrètes, que parvinrent à flairer ses rivaux, et auxquelles l'histoire de la visionnaire des Ursulines vint, grâce à leurs perfides menées, donner un vrai retentissement parla ville.
ï^ Cette jeune fille était une de ces malheureuses et exceptionnelles créatures, chez lesquelles un concours de maladies innées et de dispositions héréditaires, a, en quelque façon, tué le corps. L'équilibre rompu, il en résulte nécessairement qu'à mesure que l'élément charnel s'atrophie, l'élément spirituel grandit. Bientôt les nerfs finissent par devenir le prin-
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cipe unique de l'existence, et c'est alors que flamboie dans ces corps, comme dans le globe d'une lampe, la mystique clarté de Bœhm, de Swedenborg et de Van-Helmont.
Nous n'entreprendrons pas de suivre notre docteur inspruckois, même dans l'analyse sommaire des déductions subtiles à l'aide desquelles il rattacha la science nouvelle de Mesmer aux sciences curieuses du moyen-âge, alors que les cataleptiques étaient brûlés comme sorciers. Si à l'époque où le docteur faisait ses fouilles mystiques, le magnétisme animal ne possédait pas déjà ses praticiens, sa littérature et ses journaux, il ne laissait pas cependant que d'avoir assez activement tracassé les esprits, depuis l'année 1778, époque où son restaurateur, peut-on dire, avait fait revivre du fond de son baquet ses dogmes fondamentaux *.
* Le magnétisme, on le sait, fut coimu aux X\T"'« et XV!!"» siècles, comme le prouvent plusieurs ouvrages, entre autres ceux de Tenlzel, et celui par exemple, qui a.pour titre ; Demcdicinadiasiaiica s, magnctica.
Donc, si dès lors la science, ou l'industrie, comme on voudra, n'avaient pas encore donné naissance à ces deux nouvelles professions du magnétiseur et du somnmabule, les questions soulevées par ces spécialités scientifiques ne laissaient pas que d'agiter déjà bon nombre d'esprits, tout d'abord divisés en deux classes opposées: les curieux ou adeptes forcés de tous progrès, et les incrédules systématiques refusant même examen, c'est-à-dire les routiniers, les paresseux, les intelligences bornées, contentes de leur petit lot acquis, et ayant horreur de toute étude nouvelle. De ces derniers étaient nécessairement les rivaux de notre docteur, ceux qui jalousaient sa double position officielle à l'hôpital et au couvent, et qui, faute d'autre aliment à leurs mauvaises passions, s'étaient long-temps efforcés de représenter comme un ridicule absurde son désintéressement envers ses clients, et comme uneten-
dance dangereuse pour le bien de ceux-ci , les études novatrices ou rétrospectives de cet homme supérieur.
A charge au couvent qui l'avait recueillie, et dont son excentricité troublait l'ordre, la cat aleptique allait être transférée dans un hôpital de fous, lorsque Tùbingen qui en était alors arrivé à un degré d'études spéciales du plus haut intérêt, se décida à la prendre chez lui, afin de l'entourer d'un examen et d'une sollicitude de presque tous les instants.
Ce fut là le texte de l'antienne récriminatrice qu'entonnèrent tous les oisons déjà désignés. Ils mirent dans ce tutti un accord et une ardeur qui ne manquèrent que de mesure. Heureux encore fut le bon petit docteur, que ses charitables confrères ne l'accusassent pas d'immoralité, car la visionnaire était jolie malgré son étrange maigreur. A cela près que Tùbingen avait quelque chose comme cin-
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quante ans plus qu'elle, c'eût été, faute d'autres griefs une calomnie à tenter de produire auprès de la supérieure desUrsulines. Mais il sembla suffisant 4'éclairer le public sur le danger qu'allait désormais couÈÎr la clienffelle de ce médecin révolutionnaire, qui jetait enfin le masque, et s'élançait audacieusement dans les spéculations hasardeuses, immorales et impies du magnétisme animal. Dans peu il serait homœopathe ; ces tendances encore cachées, mais pourtant révélées un jour par l'imprudente qualification à'allopathes qui lui était échappée en parlant de ses confrères, éclateraient tout-àcoup en ordonnances de médicaments microscopiques; on fit ainsi enfin entrer dans la coalition les apothicaires, désespérés à la pensée qu'ils pourraient un jour cesser de gagner mille pour cent sur les drogues vendues aux pauvres. Quelque philosophe que fùtle bon Tùbingen, s'il ne s'inquiéta ni de ces calomnies ni de ces
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insinuations, en ce qu'elles pouvaient avoir de compromettant pour sa position personnelle, il ne put toutefois s'empêcher de songer à leur portée par rapport à son fils adoptif, son successeur déjà en quelque façon accepté d'avance par quelques familles. Sans pour cela se refroidir en rien dans les intéressantes études que facilitait pour lui la présence en son logis de la cataleptique, il évita pourtant d'en parler au dehors, se refusant désormais aux expériences auxquelles il avait souvent, dans son zèle, imprudemment admis des curieux malveillants, et il écrivit à Otbert pour lui recommander de nouveau de bien s'abstenir de phrénologie, d'homœopathie et de magnétisme, s'il voulait réussir àînspruck, où pareilles études étaient imputées à crimes irrémissibles. Otbert était à la fois le neveu, le fdleul et le fds adoptif du docteur Tùbingen. En déshéritant la petite université d'ïnspruck de cet é-
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lève naturel, le vieillard avait eu un double but: faire accomplir au jeune homme de meilleures études dans la savante cité de Francfort, et opérer à l'aide de son retour, le moment venu, un petit coup de théâtre qui, aidé de l'attrait de l'inconnu, lui permît de faire tout d'abord une position à celui qu'il se destinait comme successeur.
Un an après le jour où le digne médecin avait recueilli sous son toit la visionnaire du couvent des Ursulines, celle-ci commença à languir et à lui inspirer de sérieuses inquiétudes. Depuis qu'il avait pu l'observer à son aise, Tùbingen s'était mis à écrire ses observations, notant avec soin tout ce qui échappait aux divagations de cette nature de sensitive. Tandis que toute la ville, excitée par les confrères du docteur, espionnait lâchement tout ce qui se passait sous son toit, le digne vieillard absorbait ses nuits et tous ses loisirs du jour à es-
sayer de retenir dans la vie la malheureuse cataleptique qui se mourait. Plus ardemment que jamais, il fouillait ses livres étranges, pour y découvrir quelque précédent identique, qui lui enseignât ce qu'il pouvait faire. Mais rien n'était perdu au dehors de toutes ces préoccupations du docteur : sa servante était gagnée, et chaque fois qu'elle mettait le pied dehors, elle révélait aux espions placés en embuscade, ce qui se passait au logis. On sut donc à quelles lectures cabalistiques, à quelles rédactions folles et impies s'occupait le médecin en chef des candides Ursulines ; on glosa d'une étrange façon sur ses veilles contemplatives devant l'illuminée, sur ses mystiques conversations avec elle, sur ses extases et ses attouchements magnétiques.... et alors on hasarda les premières insinuations sur l'immoralité présumable du vieillard sux prises avec la science et l'humanité. Et l'état de la malade cm}>irait et s'cxal-
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taittoujours ! Elle était devenue d'une maigreur littéralement effroyable ; toute sa vie semblait réfugiée dans son regard. Elle ne parlait plus que comme illuminée et son état maladif était désormais sans entr'acte dans ses crises. C'était comme l'instant final devenu permanent et presque normal : un être suspendu par une fixation mystérieuse entre la vie et la mort, plongeant déjà plus dans le monde inconnu qu'ouvre le trépas,que dans la réalité humaine. Elle racontait des apparitions surnaturelles, comme la poésie en a fait rêver à Milton. C'était enfin l'inexplicable et effrayante prolongation de ce moment suprême des mourants qui n'est qu'un éclair.
Une nuit, nuit d'orage et de frissons d'automne, la pauvre visionnaire s'éteignit, en mur murant un chant que n'aurait pu noter nulle musique humaine!
Le matin venu, les curieux introduits par
la vieille servante, relevèrent le pauvre Tùbingen, tombé évanoui auprès du corps expiré de la cataleptique.
vAlors commença pour ce vieillard une série de taquineries, de déboires et d'amers chagrins qui signalèrent la force qu'avaient acquise ses ennemis, en trouvant un prétexte fécond dans leurs attaques. Ce devint une persécution or* ganisée; il fut fait scandale de la mort de la somnambule, et on intrigua auprès de l'autorité pour faire provoquer une enquête. On tira enfin un tel parti de tous les événemens, qu'on réussit à faire remercier le docteur de ses fonctions de médecin en chef du couvent et quelques mois après il ne lui restait guère de ses malades habituels que les* plus pauvres....
Profondément blessé au cœur dans un âge où toute crise morale entrauie d'inquiétantes conséquences physiques, le pauvre Tûbin-
gen sentit qu'il lui resterait désormais peu de temps à faire de nouveaux ingrats. La misère de cet homme généreux ne fut pas une des circonstances les moins touchantes de sa maladie. La pension d'Otbert à l'Université de Francfort avait toujours absorbé le plusproduc^ tif de ses deux traitements officiels. L'augmentation de sa curieuse bibliothèque, son modeste entretien personnel et ses charités irréfléchies engloutissaient tout ce qui pouvait lui revenir en dehors de sa clientelle. Le jour où il tomba terrassé par le double mal moral et physique, le bonhomme eût pu mettre en regard de sa pauvreté nécessiteuse, plus de dix mille francs de légitimes créances, sur les diverses classes de cette ville qui brisait ainsi un homme de bien. Quoiqu'il en fût, il ne se plaignit de rien ni de personne ; il écrivit seulement à son fds adoptif qu'il eût à se presser d'arriver, s'il voulait lui fermer les yeux....
Otbert quitta Francfort en toute hâte, et fit, par une sombre soirée d'hiver, sa rentrée à Inspruck. En pénétrant dans la petite maison de son oncle, il se trouva au milieu des gens de loi, qui procédaient à un misérable inventaire
Le pauvre docteur Tûbingen était mort l'avant-veille, et avait été enterré le matin même par ses collègues, qui avaient tous voulu prononcer d'élogieux discours sur sa fosse.
En apprenant qu'il était arrivé trop tard et qu'il se trouvait désormais seul au monde, Otbert se jeta à genoux auprès de la couche mortuaire :
— Mon pauvre oncle ! — s'écria-t-il , les yeux pleins de larmes.
Ce fut la seule sincère parmi les oraisons funèbres prononcées sur la tombe du vieux médecin.
Otbert.
— Ou'importe la perte de la raison chez
l'homme seul et sans responsabilité,
j-ourvu que sa folie soit douce ? Cet
état raélancoliquo ne vaut-il pas mieux
que la lucidité du désespoir ? —
La douleur d'Otbert fut sincère et profonde. Un yieil ami du docteur, nomm^ Bruscball, ancien em})loyc en retraite d'une administra-
52 OTBERT.
tion locale, un des cœurs rares qui avaient essayé de s'opposer à l'ignoble persécution dont le bon Tiibingen s'était trouvé la victime, vint trouver le jeune homme et lui raconta tout. Otbert comprit donc sur le champ qu'il n'y avait rien à faire pour lui à Inspruck ; car tout ce qu'on avait entrepris pour ruiner la position loyalement acquise de l'oncle, on le ferait assurément pour empêcher le neveu de s'établir. D'ailleurs les emplois n'étaient point restés vacants à l'hôpital ni aux llrsulines ; d'anciens praticiens, les plus actifs éclaireurs dans l'affaire de la cataleptique, les avaient nécessairement obtenus. C'étaient, du reste, ceux qui avaient prononcé les plus attendrissants discours sur la fosse du mort. Quand au reste de la clientelle du docteur, chacun se l'était arraché comme font du gibier abattu, les chiens à la curée. Si quelques familles, par afTection et par -respect pour la mémoire
OTRERT. — Tï5
(lu vieillard qui leur avait pendant vingt ans . consacré son expérience active, parlèrent d'appeler près d'elles l'héritier du défunt, on les en détourna à grands cris, comme vous le pensez bien. On travailla sur l'imagination et sur les scrupules des grands parents, en représentant le jeune docteur comme nn sectaire frénétique des nouvelles utopies médicales; on lut à cet égard des lettres qu'on n'avait pas reçues de Francfort, et l'on répéta, en les lui attribuant, des opinions que le jeune homme n'avait jamais exprimées. Enfin, les gens les mieux disposés à protéger les débuts d'Otbert dans le monde malade d'Inspruck, ne purent rien contre des considérations pareilles, et de toute cette clientelle, qui eût fait la fortune d'un homme un peu moins insouciant pour ses intérêts que ne l'avait été le bon Tûbingen, il ne resta à son héritier que les pauvres.... c'est-à-dire ceux auxquels le vieillard fournis-
54 OTBEllt. —
sait la consultation et l'aruent des médicaments.
Otbert comprit donc qu'il lui faudrait aviser à se créer une autre position. Hormis la maisonnette et les livres, l'oncle ne lui laissait rien que des souvenirs d'honneur, d'humanité et d'abnégation, propres à faire mieux ressortir l'ignominie de ceux qui avaient si étrangement couronné cette noble vie. Le jeune homme prit sur le champ cette ville en dégoût et ce monde en horreur, et, faute de pouvoir s'éloigoner pour accomplir quelque projet bien nourri, au moins, résolut-il de s'enfermer dans sa demeure, et d'y passer l'hiver à méditer sur son avenir.
Otbert, il est peut-être temps de le dire , était un beau jeune homme allemand. Allemand, honnête et blond sont trois mots qui vont presque forcément ensemble, soudés qu'ils sont par la double loi d'un type moral et phy-
OTBERT. .^r»
sique; Otbert n'y manquait donc pas, son visage offrait une singulière expression de candeur et de fermeté, quelque chose à la fois de doux et de fort, d'ardent et de paresseux. Il avait un de ces beaux fronts schilleriens , sur lesquels Gall eût constaté comme exceptionnelle la saillie des organes de V Idéalité et de la Merveillo&ili', dirons-nous , pour parler un langage qui , tout technique qu'il est , nous semble ici très facile à comprendre. L'œil du jeune homme était profond comme la mer dont il avait l'azur verdàtre. Comme la mer aussi, lorsque le ciel qui la colore se voile de nuages, cet œil s'assombrissait par fois au reflet des pensées sérieuses ou tristes qui traversaient son front, ce ciel de l'homme. L'époque où nous vivons le. veut ainsi : la jeunesse y est inquiète, soucieuse, etla réflexion précoce lui escompte les rides à l'âge des sourires, les feuilles jaunies et les frimats dans la saison des fleurs î
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Otbert n'eût jamais fait un bon médecin comme l'entend le père de famille-négociant, qui fait soigner son monde en comptant les visites, et cherche un gendre. Peut-être eûtil pu, comme son pauvre oncle, faire de cette belle profession, une sorte d'apostolat pour la souffrance et la misère, un sacerdoce d'humanité, mais un élément de fortune difficilement, jamais devons-nous plutôt dire. Et avouons-le franchement : ses études scientifiques dans la ville impériale et élective, avaient été peu sérieuses. Surveillé de près par un vieux professeur auquel son oncle l'avait recommandé, Otbert, s'il n'avait pu appliquer son esprit rêveur et inquiet à l'étude de ces sciences nouvelles si irritantes pour l'imagination, n'avait pas non plus trouvé dans la pratique sérieuse de l'anatomie, de la physiologie, de la pathologie, de tout ce qui constitue l'allopathie enfin, une matière sur la-
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quelle pût se complaire son organisation enthousiaste et poétique. Donc, le jeune homme n'était qu'un théoricien médiocre , un praticien pire encore , et un diplôme n'eût guère plus valu pour lui que ces parchemins d'avocat que recherchent de nos jours les fils de famille, lesquels tout en ne voulant rien faire, désirent un titre et font mine d'étudier pour l'obtenir.
Notre jeune homme, et aussi bien pouvonsnous dès à présent dire, notre héros , décidé à fuir le monde en partie si méprisable dont il se voyait entouré, se concentra presque systématiquement en lui-même. Il emprunta quelqu'argent sur sa maisonnette, et rassura ainsi par son genre de vie, les médecins du pays qui avaient un moment redouté l'effet que pourrait produire un nouveau venu, protégé parle prestige de la mémoire respectable d'un homme dont bien des gens s'étaient plutôt retirés par
JOIR, I,
38 OïBERT. —
entraînement que par conviction. Dès qu'on sut qu'Otbert avait cherché à se procurer quelques sac5 d'argent, on parla de lui comme d'un dissipateur, qui devait en peu de mois croquer l'héritage de son oncle ; puis lorsqu'on eût bien reconnu que le jeune homme fuyait tout contact, bien loin de rechercher le monde pour s'y établir, on ne s'occupa plus de lui, pour reporter toute la sollicitude hospitalière sur un ancien professeur de l'université de Dresde, qui arrivait alors à Inspruck, avec la prétention de guérir toutes les maladies avec le seul concours de Teau fraîche , système qui s'appelle hydropathie, si nous ne nous trompons pas.
Et tandis que toute la gent médicale et chirurgicale s'efforçait de faire abandonner le pays à ce triton de la science, Otbert passait de longs jours de profonde solitude dans sa maisonnette, voyant à peine de loin en loin
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le vieil ex-employé, celui qui avait recueilli le dernier soupir de son oncle, et le seul pourtant qui n'eût rien dit sur sa tombe.
Les habitants d'Inspruck étaient , comme on sait, devenus odieux au jeune homme; aussi fuyait-il les lieux publics, et entreprenait-il de longues et solitaires excursions vers les monts Alpestres, qui enserrent la vallée au fond de laquelle coule l'înn et s'élève la ville. Au logis, lejeune homme avait trouvé dans la bibliothèque de son digne oncle une ressource plus que suffisante contre l'ennui, et si bien même, qu'il arriva un jour où l'on cessa totalement de l'apercevoir dehors. C'est qu'Otbert, qui s'était formellement décidé à quitter Inspruck au printemps, sans pour cela avoir de parti pris encore sur son avenir, avait fait une découverte qui l'avait singulièrement captivé. En fouillant dans le cabinet où le vieux T^iibingen entassait sa bibliothèque en
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désordre, Otbert avait trouvé une cassette dont son titre d'héritier universel lui permettait de faire sauter le couvercle, et qu'il avait trouvée remplie de manuscrits tracés par son oncle. C'était le journal des observations du vieillard relativement à la visionnaire des Ursulines, ses traductions des livres mystiques, ses notes, ses commentaires, et enfin la transcription fidèle de tout ce qu'avait prononcé d'étrange , d'halluciné, de révélateur , cette créature exceptionnelle, durant la dernière année de sa vie.
Otbert ne connaissait de la cataleptique que ce qui lui en avait été dit par le vieux Bruschall. Il n'avait donc aucune idée arrêtée sur ce genre de phénomènes. Poète, rêveur, impressionnable comme il l'était, Otbert se voua avec avidité à l'examen de ces matériaux révélateurs. Mille difficultés de compréhension entravèrent d'abord le travail de son esprit,
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et le forcèrent souvent à méditer tout un jour sur une proposition d'un accès presque impossible à celui qui n'avait pas étudié les théorèmes mystiques. Mais ces mêmes difficultés avaient aussi d'abord repoussé Tiibingen hors de ces horizons nouveaux, et il était pourtant parvenu à les franchir à l'aide des livres, des traités qu'il avait médités, ces mêmes volumes dont la réception surprise par l'espionnage, avait déchaîné contre le studieux vieillard les premières insinuations de la haine jalouse. Otbert fit comme son oncle; il enfouit son esprit dans la méditation absorbante de ces singuliers écrits. Ces matières, en irritant son intelligence, l'entraînèrent bientôt dans des rêveries dont les limites reculaient toujours ; ainsi audacieusement embarqué sur ces mers morales, le jeune homme y poursuivit ardçmment Swedenborg, ce génie mystique
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qni faillit être le Christophe Colomh des mondes fatidiques et transhumains !
Que le lecteur qui a ouvert c^ livre à titre de roman, ne s'effarouche point à la vue de ce que nous sommes entraînés à dire, et qu'il ne redoute pas d'être tombé dans le piège d'une œuvre aride, protégée par une étiquette menteuse. Tous ces préliminaires, inévitables pour la claire interprétation de l'histoire que nous avons entrepris de raconter, touchent à leur fin, et la matière en sera abandonnée aussitôt que nous croirons avoir exposé relativement au caractère, aux penchants et à l'organisation de notre héros, ce qui est indispensable pour la juste appréciation des événements qui vont suivre. Nous avons annoncé un conte, et ce n'est pas un livre mystique que nous essaierons d'écrire. Il s'agira donc ]»ientôt de passions, d'événements et de catastrophes littéralement //^ ce mande, et la
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matière ici abordée n'est destinée à rien de plus qu'à répandre sur les faits dans lesquels le lecteur va entrer, un souvenir, lin reflet indispensable pour le coloris de ces faits euxmêmes. L'organisation d'Otbert doit être particulièrement présentée à l'aide de ces influences du monde idéal et irréalisé ; c'est par cela que se dessinera sa silhouette, son individualité, au milieu des gens et des choses dont l'amalgame constitue la trame de ce livre. Pourrait-on donc nous en vouloir de consacrer" encore quelques pages à essayer de présenter notre héros suivant ce qu'il faudrait qu'il fût pour réussir à intéresser le lecteur, que l'hameçon du titre a fait mordre à cette ligne jetée par nous dans l'Océan de la publicité? Nous espérons que non, et sans douter plus longtemps de notre lecteur ou de notre belle lectrice (toutes les lectrices sont belles, comme tous les lecteurs sont judicieux....) nous eu