‹ La dernière Morosini, ou, Le poignard de cristalChapitre 2 sur 9 · OTBERT · texte numérisé non relu

OTBERT

reviendrons à ce que nous voulions dire avant d'avoir ouvert cette parenthèse.

Otbert passa donc tout le reste de l'hiver enfoui dans la méditation et l'étude, soit des livres amassés par son oncle, soit des manus^ crits tracés par celui-ci du moment où la ca^ taleptique était devenue l'objet de ses obser^ vations. Rien de plus possible que tombés entre les mains d'un héritier autrement organisé que ae l'était notre héros, livres et manuscrits eussent été abandonnés dans quelque grenier ou vendus en bloc à l'épicier du coin. Mais Otbert avait trouvé là un irritant aliment aux besoins de son esprit inquiet et avide d'aspirations nouvelles. Cet étudiant qui avait rimé plus de sonnets et de ballades durant ses cours, qu'il n'y avait étudié de dogmes scientifiques, devint l'être le plus studieux du monde, du jour où il eut entrevu ces abîmes intellectuels, qui, de même que le vide attire

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les corps, absorbèrent son esprit qui s'y engouffra jusqu'à l'oubli fréquent du monde physique. Ce qui avait souvent empêché Otbert d'essayer de se rendre compte de ces sciences nouvelles, durant son séjour à l'Université, c'était l'apparence de charlatanisme dont les escortait l'absence de faits d'une éclatante évidence. Les spécieuses objections à grand soin entretenues par les professeurs ennemis des innovations rêveuses, avaient donc pu suffire pour maintenir le jeune homme éloigné du désir d'examiner sérieusement ces pseudosciences entachées de ridicule et de fausseté par ses maîtres de chaque jour. Mais du moment où Otbert reconruit que son oncle, un esprit judicieux et supérieur, entraîné par l'éclatant témoignage d'un phénomène vivant, s'était obstinément livré à de pareilles études, en leur sacrifiant sa position et jusqu'à sa considération sociale, le jeune homme sentit

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à son tour naître et se dresser en lui ces instincts du poète avide d'incompris, ces désirs de course aventureuse de l'esprit, ces élans d'une imagination enthousiaste vers l'idéal et le merveilleux. Le fait matériel et patent de l'existence de la visionnaire soignée par le vieillard, faisait disparaître les objections de charlatanisme et de ridicule qui empêchent de s'abandonner aux idées nouvelles tout esprit un peu dominé par 1 amour-propre, et comme c'était le cas qui avait d'abord retenu Otbert, une fois l'évidence acquise il se jeta dans cette étude avec passion, et s'élança intrépidement dans les zones où s'agitent VAgaChodémon et le KaJîo démon.... Quand le jeune homme se vit face à face avec toutes ces révélations inattendues et presque surnaturelles, il sentit s'opérer dans son esprit un travail effrayant. Comme ces êtres phénoménaux dont l'incroyable destinée lui était présentée dans le

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prestigieux langage de la parabole mystique, il se détacha lui-même des obsessions matérielles, et fut des jours entiers sans éprouvei" le besoin de nourriture, de même qu'il resta des nuits complètes sans ressentir celui du sommeil. Lorsqu'il finissait, cédant à la raison plus qu'à l'entraînement, par s'y abandonner, il avait des songes étranges; puis le réveil venu, et avec lui la pensée immédiate de ses études, Otbert ne savait plus s'il ne rêvait pas encore. Le poète ajoutait sans le vouloir à tous les surprenants tableaux que lui présentaient les livres, et en face de ces récits, son âme était comme un lieu sonore, plein d'échos, où la merveille éclatait dans des proportions éblouissantes et colossales !

Plusieurs fois Otbert sentit qu'il était prudent d'interrompre ces dangereuses lectures. Parfois il lui semblait sentir son cerveau se dilater, et tourner en chaos aux infiltrations

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de toutes ces matières effrayantes. Alors il fermait le livre, et allait dans la montagne respirer l'air vif des neiges et livrer aux brises sdh front brûlant. Ces travaux excessifs de la pensée y avaient déjà peut-être creusé plus d'une ride; aussi, en s'examinant attentivement, le jeune homme fut-il effrayé du changement que trois mois d'absorption mentale et de vie presque ascétique, avaient apporté dans son extérieur. Il eût voulu trouver la force de renoncer pour toujours à ces études, mais une. pente irrésistible, l'aimant de la curiosité et la soif de l'inconnu, l'y attiraient encore ! Otbert voulait en arriver à la compréhension des œuvres théosophiques de Jacob Bœhm, ce grand-prêtre de l'incantation. A peine eut-il donc pris quelques jours d'un simulacre de repos qu'il "se rejeta avec plus d'ardeur que jamais dans ses folles et dangereuses études. Une nuit qu'Otbort avait deviné instantané-

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ment le sens d'une parabole mystique, sa lampe s'éteignit épuisée avant le jour. Ayant un moment fermé les yeux, il trouva, en les rouvrant, une petite lumière violacée, qui éclairait la page de son livre, en laissant le reste de la chambre dans l'obscurité. Ce phénomène n'étonna que médiocrement le jeune homme, qui en profita pour reprendre sur le champ sa lecture interrompue. Ayant alors trouvé l'explication claire et frappante des causes qui déterminent le don de seconde vue, Otbert pour qui rien n'était plus mystère désormais, changea de livre, et la lumière surnaturelle s'étendit complaisamment sur les nouveaux feuillets qu'il ouvrit. Quant au volume que le jeune homme venait d'abandonner, bien qu'il échappât de sa main, il ne tomba pas à terre pour cela.... Il resta Sur le point d'équilibre aérien où les doigts l'avaient lâché! Le jour vint peu à peu, et fit inseriisi-

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blement pâlir la petite projection lumineuse qui éclairait l'étude mystique. Quant au livre resté suspendu, Otbert, pour ne point s'étonner de ce phénomène, s'était dit qu'à la chute d'un corps, la puissance organique supérieure ou essentielle, s'unissant nécessairement dans l'air à un principe spirituel émané de ce corps, elle parvient de la sorte à agir sur le monde sensible, et par conséquent à arrêter la chute de toute chose dans quoi est tracée la pensée. On l'a compris déjà : Otbert avait perdu la raison !

Bruscliall.

— Quand SM amis étaient borgnci, il let regardait de proCl. —

En sortant d'ïnsprwck et en remontant la vallée de Tlnn, on trouve un lieu appelé la Martinswand ou rocher de l'Empereur. C'est un roc escarpé de quelques centaines de pieds

^)2 lillUSCIIALL. —

de hauteur. Vers la sommité on voit une niche qui fut creusée pour y placer un crucifix entre deux statues de saints. On raconte que l'archiduc d'Autriche qui fut depuis Maximilien P"", poursuivant un chevreuil, osa descendre par le haut jusqu'au point où l'image religieuse a été placée depuis, et que n'ayant pu, en raison de l'escarpement rocheux, regagner le sommet d'où il était imprudemment descendu, il fallut qu'on vînt à son secours à l'aide de machines, pour qu'il en sortît sain et sauf. Maximilien a écrit lui-même cette aventure dans un petit poème intitulé Zewerdanck, et là tradition aidée de la poésie impériale, ont rendu ce lieu célèbre dans le pays.

A dater d'un certain jour, Otbert s'en fut exactement chaque matin sur la Martinswand, pour voir le soleil paraître derrière les Alpes Rhétiennes. Il passait ses nuits en contemplation, dirons-nous, plutôt qu'en méditation.

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devant ses livres mystiques, et dès que le jour paraissait, il s'élançait hors de la ville afin de gagner sa station favorite, pour laquelle il avait pris un goût singulier depuis le jour où il avait trouvé parmi les livres de son oncle le poème de l'empereur Maximilien. Tous ceux qui rencontraient le jeune homme par le chemin ou par les rues, l'entendaient murmurer des choses étranges, le plus souvent d'une manièrepresque incompréhensible,etle regard brillant comme celui d'un fiévreux. Le vieil employé dont il a été parlé, et qui depuis assez longtemps n'avait vu Otbert, le rencontra un jour dans cet état.

— Venez avec moi sur la Martinswand ! — lui dit le jeune homme en Taccostant. — C'est très facile, je vous assure; j'y grimpe comme je veux à la grande humiliation des mânes de cet Empereur, qui n'en put sortir qu'à l'aide d'un panier et de cordes....

POIG. I.

,}% BRUSGÏIALL.

— Comment, donc faites-vous? — demanda Bruschall, ëtonné de l'exaltation de ce pai^ sible jeune homme.

— Comment je fais?.... ne savez-vous donc pas que la force de résistance que nous développons en nous élevant, vient de V esprit des nerfs qui imprime aux fibres sa volonté ? Venez ! Nous essaierons si en nous laissant Volontairement retomber, nous ne serons pas soutenus par le principe spirituel et éïyséen...

Le vieil Allemand comprit ce qui était arrivé au malheureux jeune homme. Après l'avoir interrogé, afin de constater le degré où pouvait en être arrivé ce dérangement des idées, il le laissa se rendre à son rocher et s'en fut à la maison du pauvre Tiibingen. Le spectacle que lui offrit le cabinet aux livres acheva de l'éclairer. Les œuvres les plus sinaulières de sciences extravagantes, étaient éparpillées sur le plancher, oii elles étaient

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sans doute tombées, malgré les lois de Tespril supérieur qui aurait dû se dégager d'elles pour les soutenir en Vair. Les manuscrits fatals du mort étaient surchargés de notes qu'Otbert y avait ajoutées. De tous les autres ouvrages salutaires et sérieux dont se complétait la bibliothèque du vieux docteur, pas un n'avait été dérangé.... il n'y avait en jeu que ceux dont s'émanait la folie. Le digne Bruschall fit faire un ballot de toutes ces œuvres cabalistiques et les emporta chez lui, renvoyant à leur place tout ce qu'il put rassembler de bons livres traitant de sciences positives.

En rentrant au logis, le soir, Otbert, lorsqu'il voulut étudier, se plaignit que la petite lumière violette, à l'aide de laquelle il lisait depuis quelque temps déjà dans des ouvrages surnaturellement ouverts sous ses yeux, lui manquait pour commencer sa veillée. On lui

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apporta une lampe vulgaire dont il se contenta, faute de mieux :

— Les œuvres que j'ai lues dans ces temps derniers m'ont abandonné, — dit-il au vieux bureaucrate, venu pour observer le malade. — Elles n'appartiennent ni à moi ni à personne... ce sont les écrits immatériels de l'esprit supérieur, qui m'apparaissent ainsi sous la projection d'une lumière céleste : faute de cette lumière les pages sublimes n'existent pas....

Et il resta longtemps immobile, sans s'apercevoir de la disparition très matérielle d'une partie de sa bibliothèque.

— Mais j'ai les livres en moi ! — reprit-iî ensuite. — Nulle lumière terrestre ne pourrait les éclairer.... nulle ombre non plus ne peut les obscurcir !

Le vieux Bruschall emmena le jeune homme qui ne fit "aucune résistance. — J'ai les livres en moi ! — répétait-il sans cesse. Le bon-

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homme le fit coucher chez lui. Tous les jours suivants, Otbert parut lire dans l'œuvre imaginaire que lui présentait probablement le dérangement cérébral, car il avait les yeux fixes, et faisait de temps à autre des signes de tête, comme un lecteur qui approuve ce qu'il voit tracé. Au reste, du moment où quelqu'un fut près de lui, le pauvre poète n'eut rien d'un fou, à part son texte mystique; il se revêtit sans difficultés des habits qu'on prit chez lui , pour réparer sa tenue un peu négligée des derniers temps ; il mangea plus que ne le doit faire un être éthéré, et entendant les sons d'un piano qui partaient d'une chambre voisine, il $e mit à parler musique fort raisonnablement ; car durant son long séjour à Francfort, Otbert ' s'était occupé de cet art qu'il pratiquait avec une certaine distinction. En somme, le dérangement de ses idées n'avait rien de général, et ne se manifestait très particulièrement, que ,

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lorsqu'il s'agissait de matières auxquelles se rattachait la cause de sa déplorable exaltation.

Au bout de quelques jours, le vieil Allemand offrit à Otbert de le conduire à la campagne, oc que celui-ci accepta avec empressement. La villégiature était dans la montagne qui domine la vallée de i'Inn. Peut-être Otbert pensait-il qu'il lui serait possible d'essayer là jusqu'à quel point V esprit des nerfs et le principe intense, ces substances qui, suivant certains livres, relient l'homme au cieJ, suffiraient pour le soutenir dans l'espace, s'il tentait de s'élancer de quelque point jélevé.... Le lendemain matin on partit pour la petite propriété du vieillard.

Mais qu'il pensât ou non à ces expériences extravagantes, Otbert n'eut point la liberté suffisante pour les entreprendre, car il ne put faire un pas hors de la maison, sans être accompagne de celui qui lui faisait cette salu-

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taire hospitalité. On se trouvait alors au mois de mars; la maison de campagne du vieil employé était située sur le versant d'une des convulsions les plus riantes de cette partie des monts Rhétiens. Toute la vallée del'Inn^la ville d'Inspruck et une foule de petits pays, se déroulaient au regard, dans une perspective encadrée par les Alpes au front neigeux. Ces beaux aspects de la nature avaient une ampleur et un calme majestueux, très-propres à rasséréner 1 ame, à calmer le trouble des pensées, à ramener enfin l'esprit égaré d'Otbert à l'appréciation continue des choses delà terre, sans nouveaux voyages de sa fantaisie exaltée vers les régions fantastiques. Le bon Bruschali avait espéré de tuer l'exaltation fébrileà l'aide de moyens naturels et physiques. Il fit donc faire au jeune homme^ après l'avoir fatigué dans de longues i)romenades, d'amples repas, l'excitant par tout ce qui semblait le plus

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propre à provoquer sa sensualité. Ayant aisément reconnu que l'absence de nourriture avait puissamment contribué à développer la crise cérébrale que subissait Otbert, il espérait ramener celui-ci à bien par les abus matériels. Puis ce furent des courses prolongées dans les montagnes, durant lesquelles, sous prétexte qu'il se faisait vieux, le bonhomme montait une mule au pied prudent, tandis qu Otbert cheminait à pied, et rentrait conséquemment au logis rendu, harassé et ne soupirant qu'après son lit. Ils entreprirent aussi de rudes parties de chasse dans les escarpements des montagnes, ou sur les collines neigeuses, qu'Otbert, peu habitué à ce genre de vie, parcourait traînant le pied à la remorque do son vieux compagnon. Dans d'autres cas, enfin, ce furent des parties de pêche durant lesquelles le jeune homme était obligé de ramer avec les paysans contre le cours de l'Inn : bref, son

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hôte lit si bien, qu'au bout d'une semaine, Otbert était bien plus avide de boire, manger et dormir, que de faire de 1 ether et de l'incantation !

Une fois encore il arriva que l'adepte de Van-Helmont et de Jacob Bœhm laissa déborder dans la conversation la maladie mentale si rigoureusement combattue par la chair. C'était dans une longue halte que les Argonautes montagnards firent au Finstermuntz, dont les gorges sauvages ont la plus grande analogie avec certaines parties du Simplon. Après avoir fait un bon repas, les deux chasseurs harassés de fatigue, s'étaient endormis auprès d'un grand feu qu'avait allumé le paysan qui les accompagnait. Otbert se réveilla le premier, et transporté par la sauvage poésie du lieu, il s'en fut à quelques centaines de pas de là, contempler du haut d'un escarpement, la gorge profonde du Vorarlberg, une des merveilles

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sauvages de cctto partie de la chaîne alpestre. Ayant saisi la branche tordue d'un pin penché sur l'ahîme, Olbert s'était suspendu dans la dangereuse contemplation des profondeurs ignorées, d'où le bruit d'une, pierre énorme, lancée du haut cie l'orifice rocheux, ne remontait pas....

C'étak en eftet un lieu terrible et étrange] Une des parois de l'ouverture- béunte, était droite, à pic comme le mur d'une forteresse. Des terres rougeatres, délayées par les pluies, avant c;îissé dans toutes les fissures et les aiifrac tu osi tés des rochers, semblaient un tissu de veines sanglantes sur ce corps granitique. De loin en loin jaillissait des crevasses du talus, quelque sombre sapin aux branchages éplorés, aux feuilles larmoyantes. C'était à un de ces arbres qu'Otbert était cramponné. En face de lui, le versant était taillé en immenses assises concentriques, scmbhd)les à des degrés

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cyciopcens pour descendre à quelque épouvantable lieu de mystère, creusé aux entraijles mêmes du monde.... Pour enjamber de tels degrés, il eût fallu les pas d'un Polyphême!

Partout dans cette gorge monstrueuse, et autour de son orifice, la verdure avait pris des teintes rousç,es ou noires; les .rochers, les terrains eux-mèmea, étaient baignés de tons fauves, comme si des flammes souterraines s'élançant de l'ombre profonde, avaient roussi, corrodé, calciné le sol et sa végétation. Un ciel bleu n'était point propre à recouvrir ce recoin isolé de la nature alpestre : il semblait plus naturel qu'il y plût toujours, comme dans ce triste pays des Cimmériens dont parle Hom^rç et qui ne connut jamais le soleil. La foudre, dont le.granit entamé et lézardé, offrait les attaques non équivoques, semblait avoir dû s'élancer du fond de cet abîme, plutôt que de tonner des cicux! Les profondeurs vcrli-

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gincuses de cette gorge immense, impénétra" bleS à l'œil d'Otbert, laissaient parfois échapper des bouffées de vapeur grise, semblables à l'haleine d'un torrent dont la voix n'arrivait pas en haut. Il régnait là partout un silence effrayant.... les branches des arbres semblaient elles-mêmes, dans leur immobilité silencieuse, frappées d'une profonde terreur. Pas un cri d'oiseau dans l'air, pas un frôlement de feuilles, ni un soupir de, la brise ! A demi enfoncé dans l'impossible, Otbert contemplait tout cela avec des yeux effarés, et la déraison raccourue se traduisit par les étranges épiphonêmes qui échappèrent à ses lèvres, dans son délire admiratif...

Que se passait-il dans les entrailles de cette terre? Quelle œuvre inconnue s'accomplissait dans ces cavités infernales que Milton eût dépeint comme les soupiraux d'un monde préadamitc? Le vertige et l'exaltation semblaient

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devoir l'apprendre au pauvre poète. Ses regards épouvantés étaient fixés dans les profondeurs vaporeuses de l'abîme, sans pouvoir s'en détacher, ainsi qu'il arrive lorsqu'on a par hasard porté les yeux sur la rutilation éblouissante d'une roue qui tourne. C'était bien le cas alors ou jamais, d'éprouver si, comme le prétendaient ses auteurs mystiques, lorsqu'un corps se précipite, la puissance organique supérieure, l'esprit des nerfs enfin, s'unit dans l'air avec le principe surnaturel qui émane de l'ordre éthéré, pour le soutenir comme une chose immatérielle ! Sans doute Otbert perdait en ce moment le fruit de tous les efforts accomplis par son vieil ami pour le ramener à la vie positive, car déjà il avait fait plus d'un geste qui témoignait que l'esprit du mal, cet Arimane de l'antiquité fabuleuse, soufflait en lui.... Mais par bonheur, au moment où le malheureux jeune homme escaladait sa bran-

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elle, pour essayer de trouver son chiniéritfUC point d'appui dans le vide sur lequel s'olrvraît l'effrayant abîme, Oromaze, l'esprit du bien, le saisit par ses vêtements, dans la personne d'un vigoureux montagnard assisté^ du vieux bureaucrate, réveillé juste à temps pour empêcher Otbert d'aller reconnaître, volcan ou torrent, quel était l'hôte souterrain du Vorarl-

''La secousse cérébrale que cet incident détermina dans l'organisation du rêveur mVstiqiie, lui fut sans doute favorable. Les jbiirs suivants, on l'accabla si bien de fatigues' physiques, qu'il n'eut pas le temps de penser; dix jours après avoir quitté Irispruck Otbert com-, hieilça à pouvoir tenter de se rendre' 'e^pte de l'étrange crise qui s'était opérée en fui.... Bientôt il put en causer avec son hôte comme d'un rêve perturbateur qui avait passé sur ses sens intellectuels, et après' quelqties'Jburs en-

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core, durant lesquels l'ordre fît de nouveaux progrès dans ce cerveau un moment livré au chaos, Otbert en arriva à pouvoir essayer de raconter à son ami BruschaU ce qu'il croyait comprendre du phénomène qui s'était accompli en lui.

— Souvent, — dit-il, — ces irritantes matières avaient attiré mon esprit pendant mes études à Francfort; mais le soin avec lequel mes professeurs les flétrissaient d'extravagance, de ridicule et de charlatanisme, avait tenu mon amour-propre en garde contre la curiosité de ma pensée. Mais du jour où seul, abandonné, souffrant de l'âme, je trouvai autour de moi des éléments d'investigation basés sur le fait incontestable d'un phénomène réalisé, du jour où je reconnus que mon vieil oncle lui-môme, cet esprit supérieur et consciencieux, pistant foi à ces mystères, avait voilé' à leur étude sur la nature iiiême, les

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dernières années de sa vie, toute hésitation cessa en moi, et je me livrai avec passion à l'éclaircissement de ces attrayants mystères. Mon esprit, ma conception s'élevèrent ainsi de zone en zone, et atteignant bientôt sans doute la limite jusqu'où il était donné à mon esprit de pénétrer, fasciné par la présomption et entraîné par l'orgueil, je prétendis déchiffrer le mot terrible que Dieu a écrit au delà des portes de la vie, et que ces étranges créatures que nous appelons visionnaires, ont entrevu au seuil de leur existence terrestre ! Plus d'une fois, je relevai avec effroi mon front brûlant penché sur la redoutable pénétration de ces mystères.... souvent je crus sentir le vertige mêler ses brouillards aux divinations encore presque lucides de mon cerveau, et une tenaille ardente presser mes tempes et comprimer mon crâne, en faisant pétiller à mes yeux une pyrotechnie fiévreuse.... mais aussitôt, je

— BRLSCIIALL. — Ctî)

m'arrachais h ce danger, à ces appels de la folie.. ..je sortais, j'allais respirer l'air vif de ia campagne neigeuse, et je rentrais décidé à modérer l'élan qui m'emportait dans cette roue d'Ixion.... Mais bientôt la tentation, l'irréfrénable curiosité était plus forte c{ue toute résistance de ma raison affaiblie,.... et me plongeant plus inconsidérément que jamais dans ces méditations fatales, voijlant aller plus loin que ceux mêmes qui m'avaient égaré, je finis par ne plus pouvoir reconnaître l'horizon du vrai et du possible, confondu dans les profondeurs téméraires de l'incompréhensible.... Je vis se dérouler sous mes yeux les pages imaginaires d'œuvres complémentaires aux rêveries théosophiques des auteurs à la poursuite desquels je m'étais perdu; une flamme divine m'éclaira les passages encore inédits, que mon œil enflammé de désir, dévorait comme des révélations célestes; enfin, mon

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ambition effrénée ne connut plus ni limites ni obstacles, je me crus transfiguré !... je me vis le confident du mot terrible et sacré qui régit le monde, et dès lors à mon gré devenu immatériel....

— Etconséquemment soutenu dans les airs, en planant des hauteurs de la Marlinswandou du Vorarlberg ? — interrompit le vieux Bruschall. — Savez-vous que vous avez voulu me faire aussi entreprendre le premier de ces deux voyages aériens ? Avec ce ventre ! — ajouta le bonhomme en frappant sur son abdomen de Falstaff.

ti' Amour à l'horizon.

« — Ceux qui sentent avpc le plus d'intensité, esprimeut souvent mal ces vague» douleurs d'un cœor souffrant, où mille pensées aboutissent à une soûle, et qui demande vainement à chacune d'elles un refuge que toutes lui dénient. — »

Btron.

Otbert semblait guéri. Son hôte n'en persista point moins dans le régime violent au quel il l'avait soumis, et pendant plusieurs jours encore, ils continuèrent leurs excursions

72 l'amour a l'horizon.

déjà protégées parle retour duprintemps. Ces courses harassaient le délicat jeune homme, et à le voir attablé en face de son compagnon dans chaque gasthof qui se trouvait au bout de leurs excursions, nul n'eût été tenté de le prendre pour un pèlerin des mondes apocalyptiques de Swedenborg. Il est vrai que le disciple était revenu de ses voyages fantastiques, depuis que pour offrande aux dieux de l'incompris, il avait failli leur laisser à jamais sa raison. Pour mieux empêcher tout retour imprudent vers les idées dangereuses qui l'avaient un moment égaré, le vieil ami du jeune homme essaya de diriger sa méditation vers l'avenir.

— Qu'allez-vou^ faire désormais ? — demandai t-il.

— Je ne sais vraiment! — répondait Otbert, dont l'esprit flottaitencore parfois comme nové dans mille idées confuses.

— l'amour a l'horizon. — 75

— Et la médecine? — reprenait le bureaucrate.

— J'avoue mon incapacité....

— • Que faisiez-vous donc à Francfort?

— Hélas! des poésies... des odes.... des rêves sur l'avenir des sociétés, sur la grande fusion de la famille humaine....

— Il n'est pas encore bien rétabli ! — pensait le vieil Allemand. — 11 nous faudra encore cinq ou six parties de chasse dans les neiges.... Mon dévoûment me vaudra quelque bonne fluxion de poitrine, mais c'est égal!

Fidèle à son premier plan, Bruschall emmena un jour son client chasser des aigles (ou du moins c'était le prétexte) dans le Stelvio, montagne située sur la droite de VOrtler-Spitz^ dont les glaciers s'élèvent à près de quinze cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Après deux grands jours de marche, les deux titans alpestres et leur guide, se trouvèrent sur

74 — l'amour a l'horizon. —

un certain endroit du Stelvio que l'on désigne communément comme le point le plus élevé qui soit en Europe, pour le passage des voitures : là se touchent les frontières du Tyrol, de la Suisse et de la Lombardie.

Si les voyageurs n'y trouvèrent point d'aigles, au moins découvrirent-ils de ses hauteurs des points de vue et des perspectives sublimes. Le vieil employé, esprit positif qui poursuivait bien moins dans ces ascensions aériennes les beaux aspects de la nature, que des fatigues salutaires à son ami, tolérait fort peu les exaltations admiratives de celui-ci. Otbert n'en faisait pas moins tous ses efforts pour entraîner son prosaïque compagnon dans des contemplations qui ennuyaient le bonhomme ; le froid de ces monts couverts de neige le trouvait infiniment plus sensible que tous les prétextes d'enthousiasme que lui énumérait Otbert. Bruschall reconnut alors que la

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poésie est sœur intime du mysticisme et par conséquent un (langer presque aussi réel : la Charybde de celte autre Scylla. Il s'efforça donc de ravir son imprudent compagnon à l'éther de ses pensées, en lui proposant une ascension jusqu'à une maisonnette, perchée comme une aire, sur un des pics du Stelvio, et sous le toit protecteur de laquelle il serait plus aisé qu'en plein vent, de préparer les aliments dont était chargé le guide. Le jeune homme et le vieillard attaquèrent donc résolument la montée.

De cette éminence on découvrait une foule de monticules secondaires, d'où jaillissaient, comme de l'Ida d'Homère, de petits torrents, mais dont pas un n'eût motivé la description floréale que le poète fait du Pélion. Tous étaient, au contraire, coiffés de couches de neige ça et là percées par les lignes sombres des sa- pins, ou les épais fourrés de stériles bruyères

70 . — l'amour a l'horizon. 7— et de câpriers épineux. Plus })as, la vue s'étendait jusqu'aux tristes vallées de la Neve et du DiVoccam<?)i;o, la première ainsi nommée parcequ'elle est enveloppée de neiges éternelles, la seeonde tirant son nom d'une foule do rochers détachés par les éhoulements, qui iont de ses cavités une sorte d'archipel de glace 'et de blocs granitiques. En tournant le dos à la Sponda-Lunga, qui s'engage dans les Alpes Suisses, on apercevait, grimpant aux flancs du Stelvio, la route postale qui amenait de la vallée de l'Inn les voyageurs se dirigeant vers a. ïjombardie.

Am'cs s'être bien réchauffés et réconfortés

dans la masure qui servait d'abri à quelques douaniers en vigie sur cette triple frontière, lîruschall et son compagnon se décidèrent à descendre dans la vallée, pour éviter d'être sur- ])ris par le mauvais temps qui menaçait de l'Ouest, en roulant des (url)ans de nuages

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