POU. I
24G — ADRIANl.
11 se fit un moment de silence. Le noble s'aperçut bientôt de sa distraction. II s'empressa de reprendre : ^
— Et vous restez quelque tems à Venise ?
— Je ne sais encore.... — murmura Otbert les yeux sur la portière de lampas.
Le comte ne savait plus que dire. Si Otbert eût essayé de partir alors, il ne l'eût plus retenu. 11 croyait, par la familiarité de sa nouvelle attitude, et l'apparent intérêt de ses questions, avoir assez l'ait pour satisfaire le jeune liomme... mais celui-ci, maîtrisé par une puissance dont il ne cherchait même pas à se rendre compte et qui voulait encore moins combattre , semblait décidé à ne pas bouger. Le comte savait trop son monde, tout médiocre qu'il fût, pour gâter tout l'efTet de sa seconde tactique, en prétextant quelqu'aflfaire pour donner congé.... il songea de nouveau à la contessina.
— ÂDRIANA. — 247
— Adriana! — cria-t-il une seconde fois. Puis ayant en même tems sonné :
— Prévenez donc Mademoiselle que voilà deux fois que je l'appelle ! — dit-il au valet, du ton d'un homme qui réclame du secours.
Le valet disparut derrière la portière : un moment s'écoula pendant lequel le vieux patricien décidé à être aimable jusqu'au bout, fit ohsevYerqii il faisait beau tems , ce qu'Otbert reconnut sans difficulté, puis le valet reparut!
La signorina viene subito î — dit-il.
Un instant de silence s'écoula, solennel pour Otbert comme ces entrées de reines dans les tragédies lyriques. Puis enfin la portière de; soie de nouveau soulevée, laissa paraître la dernière Morosini......
C'était, il est tems de le dire, une jeune fille qui résumait dans la littéralité la plus complète ce qu'on entend, dans les idées du nord, par une beauté italienne. Cheveux noirs , yeux
248 ADRUNA. —
noirs, peau brune, lèvres d'un rose ardent: une de ces femmes peut-être destinées à faire peu
d'impressions sur certains hommes mais
aussi, qui rendent la majorité passionnée jusqu'au fétichisme. Elle était de taille plus que moyenne, et d'un embonpoint qui Conciliait la gracieuse volupté des formes avec l'élégance et la pureté des lignes. Ses traits rappelaient cette Jéphora à' Overbeck rencontrée par Moïse. C'était enfin, pour ne parler ici que de l'ensemble, une physionomie pleine de caractère et d'expression , à côté de laquelle ressortait plus vivement l'insignifiante banalité des traits du comte. En songeant à son origine guerrière, on se représentait volontiers cette tète casquée comme une amazone, ou portant sur son front brun, comme l'avait fait une de ses aïeules, le corno de drap d'or et de pourpre des dogaresses. Le nom singulier que cette fille de l'Adriatique en avait reçu, la couronnait à
ADRIASA. — 249
merveille, et l'on n'eût su quel autre nom lui donner....
La jeune comtesse était vêtue d'une ample robe de moiré noir, dont les plis bruissaient autour d'elle, comme le frôlement que font entendre les flots de sa marraine azurée. Ses cheveux roulés autour de sa tête, avaient cette ondulation de racine qu'on trouve dans beaucoup de statues antiques, et particulièrement dans la NIobé. Avec tous ces dehors imposans et sérieux, elle était, en résumé , au plus suprême degré, ce que les Italiens appellent smipaiica, qualité charmante qu'on ne saurait traduire précisément par sympathique.
Elle s'avança vers son beau-père, lui disant de cette voix dont Otbertse souvenait comme autrefois, dans une circonstance analogue, Lusignan,de celle de Catherine Cornaio, la reine de Chypre :
— Me voici, monisieur le Comte!
— Vous avez désiré voir le sauveur de votre mèic, Adriana je vous le présente
— En nous séparant dans les Alpes, ma reconnaissance vous avait crié : Au revoir ! Monsieur, — dit la jeune fille; — je suis heureuse que ce que ma mère n'a pu faire, ait été accomjtli par nous....
Otbert, que cette affabilité aida à remettre de son premier trouble, s'était levé pour saluer ; il répondit en balbutiant un peu :
— Je suis trop payé aujourd'hui du service que tout autre à ma place eût comme moi ,
rendu à votre maison. Mademoiselle car au
prix de vôtre souvenir on exposerait bien plus sérieusement sa vie
La contessinaavaitfaitsigneaujeune homme de se rasseoir. Quant à elle, appuyée sur le dos d'un fauteuil , elle y avait familièrement pris la pose un peu coquette de la Polymnie du Louvre.
ADRIAÂA. 251
— Il est orphelin — dit le comte, en jouant avec un journal.
— Sans lui, peut-être le eerais-je aussi, — dit la jeune fille, en jetant à Otbert un de ces regards qu'on sent arriver à leur but comme im projectile.
Le comte déploya son journal :
— Ah ! des nouvelles d'Espagne ! — dit-il en se renversant dans son fauteuil, et croisant les jambes , comme pour prendre l'attitudo d'un grand politique.
Adriana tourna le siège sur le dos duqnel elle s'appuyait, et s'assit.
— Vous restez quelque tems à Venise? — demanda-t-eîle, en jouant avec la grosse torsade qui lui servait de ceinture.
— Plusieurs raisons m'en éloignent... — répondit Otbert en essayant de se mettre à son aise danscettfi conversation inespérée ; ^«- mais d'autres aussi m'y retiennent
— Aimez Venise, — dit -elle, — j'aurai lionne opinion de vous.
— Mais, ne l'avez-vous pas déjà ? — reprit le jeune homme, en cherchant à oublier tout le sérieux de la situation par des demi-plaisanteries, de ces presque banalités qui conduisent parfois à autre chose.
— Si fait! si fait! — dit-elle; — mais je l'aurai meilleure encore. Je sais que vous êtes
brave, que vous êtes loyal et délicat Je
voudrais vous voir sensible, amoureux des arts.... A propos ! reprit-elle d'un ton plus léi^er, et comme pour annuler en partie ce qu'il y avait eu de profondément senti dans certaines inflextions de voix données à ses premières paroles, — savez-vous que c'était fort mal à vous de partir sans faire une nouvelle tentative pour nous voir ?
— Mademoiselle je n'osais.... Un faible
service ne suffît pas pour rapprocher les dis-
— ADRUNA. — 255
tances qui séparent des patriciennes illustres
d'un pauvre jeune homme comme moi
deux fois votre porte m'avait été fermée; n'ayant nul droit à me la faire ouvrir, j'avais dû....
— Partir en me croyant ingrate ! allons , c'est mal. Pour humilier votre fierté, monsieur l'étudiant ou monsieur le docteur
(Otbert pensa aux oscillations de la portière de soie) , vous reviendrez nous voir, car vous ne quittez pas si vite ma chère Venise. Si vous ne l'appréciez pas comme elle doit l'être, je vous en indiquerai les beautés....
— Mademoiselle... je sais votre nom....
— Flattez Venise, si vous pouvez, monsieur le poète, — répondit malignement la jeune
mie.
11 y avait si loin de cette familiarité simple et obligeante d'Adriana, à celle qu'un moment auparavant, avait voulu affecter le
254 — ADIXIANA. —
comte, qu'Otbert se sentait subjugué et fier » la fois. Il osait à peine la regarder, car paurlui c'était déjà trop de l'entendre....
Le vieux comte lisait son journal, Adriana reprit, mais cette fois, avec mélancolie :
— Vous êtes seul.... vous n'avez pas même une sœur pour vous sourire ?
— Personne ! — dit Otbert ; — à ce qui me manque, je devine ce que c'est qu'une mère, une sœur, une amie....
— Plus tard vous me direz vos chagrins, — reprit-elle. — Mais déjà je vous connais mieux
que vous ne pouvez penser Ne soyez pas
étonné ! si je m'expliquais , vous verriez que la chose est toute simple... Plus tard ! plus tard ! — ajouta la jeune fille d'un ton am.ical et mystérieux, en faisant un petit geste familier.
— Décidément, ces Barcelonnais ont le diable au cor})s ! — s'écria le vieux comte, en.
— ADftïANA. — 2o5
jetant son journal comme un homme qui a une opinion.
En ce moment le domestique ouvrit la porte du salon d'entrée.
— Le marquis Durazzo! — annonça-t-îl.
Otbert avait en ce moment les yeux fixés
sur le beau visage de la jeune patricienne. Il y vit se refléter clairement un vif sentiment de contrariété; — il saisit même comme l'élan d'un mouvement de fuite, que comprima l'entrée du Dalmate dans le cabinet du comte.
— Eh ! bonjour donc, cher Marquis ! depuis le départ de madame la comtesse, on ne vous voit plus !
— C'est que j'ai perdu en elle ma protectrice! — répondit le marquis en jetant sur la contessina un regard singulier. Puis, s'étant retourné vers la jeune fille pour la saluer, il aperçut Otbert, lequel à cette entrée inattendue avait reculé son fauteuil.
— Ah ! monsieur Erichsen ! — dit le Dalmate, en voulant sourire , — je ne m'attendais pas au plaisir de vous rencontrer ici ! Que devenez-vous donc?
— Vous voyez , monsieur, que je deviens parfaitement , — répondit Otbert, pour rendre au marquis sa familiarité.
— Ces messieurs se connaissent donc ! — demanda la contessina étonnée.
— J'ai eu l'honneur d'apporter une lettre de recommandation à monsieur le marquis, — reprit Otbert.
— C'est vrai ! c'est parbleu vrai ! Je me le rappelle à présent, — dit le comte; — c'est vous qui aviez parlé de monsieur à la comtesse....
— Permettez, messieurs, — dit la jeune j)atricieime. Elle se leva, salua et sortit, glissant son regard sur le poète surpris de ce dénouement.
— ADRÎA^A. — 257
Otbcrt n'ayant nulle envie de taire la conversation du marquis Durazzo, se leva presqu'aussitôt aussi pour prendre congé.
— Nous aurons l'honneur de vous revoir. Monsieur ? — dit cérémonieusement le comte, à son cher de quelques instants auparavant....
Otbert répondit par quelques banalités de circonstances et partit.
Comme il traversait le vestibule, la femme de chambre qui lui avait demandé son nom sur le Stelvio, quelques mois auparavant, courut après lui et lui dit :
— On reçoit les jeudis et les dimanches au palais, Monsieur.... ma maîtresse vous le fait dire..,.
Ail.
Mje marciuiai Diipaxxo.
n — Foarbe et traUra comme c« roi «l'Uliter qai assassina les trois Gli d'Uroa, dans l'histoire d'Irlande. »
Nous entrerons dans le détail de quelques faits qui expliqueront au lecteur les motifs et la portée de certains petits incidents du passé, en même temps qu'ils éclaireront l'avenir de
!2(lO LE MARQUIS DURAZZO.
notre récit, au moment où les divers personnages qui le composent vont se trouver activement aux prises.
Le jour où Otbert déclara au vieux Bruschall qu'il était formellement décidé à effectuer le voyage de Venise , celui-ci , qui comme tous les amis sérieux, pensait bien plus au bonheur à venir de son protégé qu'à ses jouissances présentes, crut, dans ce but, devoir écrire au marquis Durazzo la lettre suivante :
« Monsieur le Marquis ,
» L'honorable souvenir que vous avez bien > voulu conserver de moi, et dont j'ai eu plu- » sieurs preuves depuis l'époque où nous nous » sommes quittés à votre rentrée en Italie , » me donne la confiance de vous adresser cette » lettre, dans des circonstances dont , sans * autre préambule , j e vous offre l'explication .
» Un respectacle ami, en mourant, m'a
— LE MARQLIb DLIUZZO. — ^0 i
» confié le soin de veiller sur son fils adoptif , » un jeune homme de vingt-cinq ans. Doué » d'une imagination ardente, d'un vif besoin » d'émotion, et fait en tout pour ressentir ar- » demment l'amour et le faire éprouver, il se » trouve momentanément dans une crise qui » m'inspire les plus vives inquiétudes pour ï> son bonheur, sa tranquillité, son avenir.^ » Voici l'histoire en deux mots, il y a peu de > tems , revenant ensemble d'une excursion » alpestre, il nous arriva une de ces aventures » romanesques que les dangers de route dans » ces montagnes représentent trop souvent. » Chevaux déviés du chemin , voiture prête à » rouler dans l'abîme , dévouement de mon » jeune ami, une belle jeune fille qui s'éva-
» nouit presque dans ses bras vous voyez
» de quoi il s'agit! Otbert a, je crois, gardé y> dans son cœur le trait lancé par deux beaux » yeux de Vénitienne, et malgré toutes mes
POIG. I. 17
262 — LE MA nous duhazzo. — » exhortations, il part C'est, je l'ai ajipris, » une fille de très haute famille; lui n'est * qu'un honnête et enthousiaste jeune homme, » un poète; sa folie est sans avenir possible. » Puisque je n'ai pu l'empêcher de se rendre y> sur le lieu du péril , je dois au moins tenter y> de diminuer là bas pour lui toute chance » fatale. A cet effet, je vous le confie. Il vous j> porte une lettre de recommandation ofiîy> cielle, et ignore celle-ci. J'ose compter sur » vous , monsieur le Marquis , pour faire dans » cette périlleuse circonstance, ce que la pru- » dence et aussi l'intérêt que provoque ce bon B jeune homme chez ceux qui l'apprécient , » vous inspireront. On pourrait, je crois, D éviter qu'il rencontrât cette syrène adria- » tique, gagner du tems , lasser son attente... D et une bonne lettre de moi ferait le reste. » Aurais-je trop compté sur la continuation i de votre bienveillance pour votre ancien
LE MARQLIS DUIlAZZO. 265
» professeur, monsieur le Marquis, en récla- » mant de vous ce service? J'ose espérer le » contraire, et je me dis, etc. »
Or, persévérons dans nos explications, en indiquant le motif du voyage à Vienne, de la comtesse Bastiglia, lequel voyage, non moins que la lettre de Bruscliall , devra jeter le jour nécessaire sur la position du marquis Dalmate entre notre héros et la famille patricienne, en même tems que donner l'interprétation de son caractère par des faits, ce qui contribue à l'action d'un récit, tandis que des explications psycologiques le retardent.
Après la mort de son fils unique, du dernier des Morosini , et lorsqu'elle eut vu s'évanouir tout espoir de fécondité dans son second mariage, la fière patricienne conçut un autre rêve. C'était d'essayer de rétablir sa race par un de ces subterfuges héraldiques dont le souvenir s'efface à la troisième ou à la quatrième
2Gi — LK MARQUIS bUIlAZZO. —
liV'iiéralion , et qui, conséqiiomment, reconstituent une maison sans sol%|ion de continuité, apparente. Plus d'un précédent, dans les cours du Nord, s'offre pour démontrer qu'il n'est pas impossible dannuler les conséquences détournées de la loi salique, si l'on peut rappeler le principe de cette loi dans la nontransmission des titres par les femmes. L'Allemagne, cette nation, si profondément féodale, présente dans quelques cas l'investiture du titre inné, à l'individualité féminine : des jeunes personnes, des femmes célibataires y sont comtesses, baronnes de hur chef; leur couronne nobiliaire est à elles, comme leurs cbeveux, et n'est point un don, comme l'anneau nuptial, une valeur de reflet protégée par les lois. Epouses , elles peuvent donner un nom, au lieu de le recevoir. Un prince Eickevald qui gouverna une des provinces Illyriennes, au w* siècle, était né ainsi d'une
mère non mariée, princesse de son chef, et qui, l'ayant reconnu , légitimé comme eût pu le faire un prince, lui donna un titre et un rang incontestés.
La comtesse Bastiglia voulait essayer de faire créer un privilège de cette sorte en faveur de sa tille , née d'un père et d'une mèic Morosini.
Depuis deux ans environ , la vieille patricienne caressailicette idée, nourrissait cet espoir. Déjà elle avait envoyé le comte à Vienne, pour juger des chances que trouveraient la réalisation de ce projet , qui pouvait fairejailîir une branche florissante du tronc renversé de son arbre généalogique. Mais le comte, revenu seulement avec de vagues ]>romesses , fi'avait évidemment point été homme à résoudre les diverses objections soulevées. La démarche personnelle coûtait à cette fille des dogaresses ; mais convaincue qu'elle seule
260 — LE MAROLIS DIRAZZO. —
était l'homme, allions-nous dire ! à enlever
les lettres d'entérinement, elle s'était enfin décidée à entreprendre le voyage de cour. Un orgueil avait terrassé l'autre.La vénitienne rancuneuse, avait cédée à la Morosini sans postérité mâle î
La chose n'avait pas précisément été tenue secrète dans Venise. Les propagateurs du projet furent quelques chefs de familles auxquels il avait bien fallu s'en ouvrir, avant que de commencer les démarches auprès de l'empereur. La vieille comtesse avait du songera s'assurer d'un époux qui consentît à se laisser ainsi, contre tout orgueil patricien et presque contre toute dignité d'homme,absorber par sa femme, qui voulût bien prendre son nom et son titre au lieu de lui donner les siens. La comtesse désirait, dans cette délicate situation, agir comme le fait la famille quia un fds d'un beau nom à marier, et qui cherche parmi ses pairs;
— l'ordonnance impériale devant donner à la jeune comtesse l'équivalent de cette position supérieure. Donc c'était parmi les illustrations du patriciat , parmi les seuls écussons couronnés du bonnet ducal, que la comtesse avait d'abord tenté de trouver celui qui, dans la littéralité complète du motet de l'image, devait s'appeler le mari de la comtesse Morosini. Mais ayant frappé aux portes surmontées des plus belles armes, l'active mère échoua dans toutes ses propositions. Ni les Contât ini qui ont eu huit doges, ni les Dandolo qui en ont eu quatre, ni les Michieli qui en ont eu trois, ni les Tiepoloqui en ont eu deux, ni bien d'autres familles enfin, appartenantà cette antique classification qu'on appelle électorale , ne voulurent consentir à voir un de leurs fils abdiquer son nom en faveur d'un autre, ne l'emportant en gloire que sur quelques familles qui ne l'avouaient guère, et en ancienneté sur aucun.
2(>8 — LE lilAr.Ql'IS DIT.AZZO. —
En effet, la comtesse, qui pesait tout, avait d'abord porté ses prétentions parmi ce petit nom])re de familles qui passent pour remonter aux douze tribuns qui élurent le premier doge de la république , en l'an 697 de l'ère
chrétienne c'est-à-dire 755 ans avant la
date de la monarchie française ! On voit qu'en fait de prétentions aristocratiques, la comtesse soutenait son caractère. Si elle avait cru à la validité des affirmations de certaines maisons, qui ne tendaient à rien moins qu'à lier l'histoire de leurs maisons avec celle de l'ancienne Rome, fondée il y a 2592 ans, c'est-à dire onze siècle et demi avant que sortissent des eaux Venise et sa noblesse, sans nul doute, elle eût commencé par s'adresser à celles-là. Mais débuter ainsi, c'eut été tacitement reconnaître que ces familles l'emportaient en antiquité sur la sienne , qui , de même que celles déjà nommées, était de l'an 697, et de plus.
comptait quatre doges et une - dogaresse couronnée en 1595 comme épouse de Marin Grimani. Faute donc de pouvoir se décider à reconnaître ces origines presque fabuleuses des Justiniani qui prétendaient descendre de Justinien, des Querini qui parlaient de Galba et enfin des Gornaro, qui voulaient fixer aux Gornéliens la date de leur race (1), la comtesse Bastiglia, ayant confondu ces familles parmi celles déjà nommées, c'est-à-dire d'une antiquité égale à celle des Morosini , s'était rabattue, dans son insuccès, sur une seconde classe nobiliaire, qui ne datait que des tribuns Padouans, sans avoir pris part à leur élection. Déjà la comtesse croyait daigner, bien que ce fût là une antiquité raisonnable : une douzaine de siècles et plus. Mais, ni les
(1) Il faut convenir qu'en face de généalogies part-illi'S, l'arbre Léraloiquc de nos premiers barons cbrétiens , jette de bien mesquines ouibres sui- II' soi de la Terrc-Sainle ou de la Palestine.
270 — LE MIRQLIS DURAZZO. —
Bembo,ni les Sagredo, ni les Dolfino, ni bien d'autres encore, ne voulurent, par une acceptation , avouer que le nom de Morosini valût mieux que le leur. C'est qu'en effet, au point de vue rigoureux de la noblesse, le tcms écoulé depuis que se transmet un nom , fait plus pour son illustration, que la gloire personnelle de quelques hommes qui l'ont porté. Déboutée dans la plus vieille aristocratie, la comtesse infatigable, essaya de nouvelles négociations auprès de ces familles que l'histoire classe au second rang, comme ne remontant que juste à la fondation du Patriciat, ou à l'établissement du Grand -Conseil. 11 s'agissait encore de plus de mille ans, c'était raisonnable. Mais il suffisait qu'on sût l'échec de la comtesse dans ses premières tentatives, pour que le même accueil lui fût réservé dans ces rangs nouveaux. Quanta l'autre classe de noblesse , qui dut son aggrégation
au pati'iciat pour services rendus à l'Etat pendant les guerres de Chioggia , bien que plusieurs de ses membres eussent eu leur doge , la comtesse ne songea point à s'adresser à cette catégorie.
Elle était désespérée au double point de vue du résultat manqué , et de son échec personnel, comme Morosini, lorsqu'un vieil ami de la maison lui parla d'un faux-fuyant qui concilierait à la fois l'arrivée au but cherché , et la petite vengeance à tirer de plus d'une famille vénitienne, qui, tout en se refusant d'échanger son nom contre celui de la jeune comtesse, ne désirait pas moins très vivement son alliance, dans les termes ordinaires. Les Bastiglia avaient plus de cinquante mille écus de rente en propriétés connues dans la Marche- Trévisane, et des capitaux immenses placés dans l'Etat et dans les banques. La beauté d'Adriana n'ajoutait pas peu à l'ambition dont
272 — LE MAIIQUIS DURAZZO. —
elle était le texte aux yeux de la jeunesse vénitienne, et sans les grands parents, intraitables en pareille affaire, plus d'un beau jeune homme, s'il n'eût consulté que son cœur, — sans parler de sa pauvreté, — eût peut-être consenti à devenir le mari de la comtesse , le Cobourg de cette Yittoria.
Cet état de chose, que la comtesse Bastiglia connaissait ou devinait, lui fit, par dépit, prêter l'oreille aux insinuations de son vieil ami. Il s'agissait d'un candidat qui, pour être pris hors Venise, n'en portait pas moins un nom connu dans l'histoire vénitienne. Les ancêtres de celui-ci avaient rendu de grands services à la république au xv^ siècle, particulièrement lors des guerres contre la Hongrie l»our l'occupation du Scutari et d'autres places importantes des rives adriatiques. Des généraux de son nom s'étaient battus à la tête des armées vénitiennes dans les luttes contre
— LE MARQUIS Dî^r.AZZO. — 275
Louis Xlî et le pape Jules II, et la plupart de ses aïeux avaient gouverné pour Venise en Dalmalie et en Grèee. Il avait un beau nom , celui d'une ville delà côte d'Albanie, qu'un des premiers de sa race avait sauvée d'un siège terrible entrepris par un prince de la maison d'Anjou. Il s'agissait, en un mot, du marquis Durazzo, que le lecteur a entrevu déjà dans .deux ou trois circonstances.
L'idée plut à la comtesse. Elle pensa qu'il serait d'un grand effet de donner ce nom de ville à engloutir au lion d'or qui brochait sur le champ de cynople de l'écu des Morosini , et que l'aristocratie vénitienne en serait dépitée. A peine s'informa-t-elle des qualités du prétendant, ainsi que de sa fortune. S'il était pauvre comme tous les Dalmates, à de rares exceptions près, on le prenait au palais Bastiglia sans être obligé de lui fournir un grand état de maison , et on réservait tout pour le premier né de la
comtesse, pour le premier fruit de cette greffe : c'était la pensée de la vieille patricienne.
On fit venir le marquis à Venise. Cela se trouva être un homme d'environ trente ans , d'une beauté orientale, dont l'immobilité des traits eût dérouté Lavater lui-même. Mais ce calme n'était vraiment que le résultat d'une impassible dissimulation , ainsi qu'on le verra plus tard. Son œil noir avait la plupart du temps une fixité qui inquiétait, comme l'immobilité du tigre. Si, dans de rares circonstances, il s'oubliait ; presqu'aussitôt maître de lui, ou du moins des formules visibles de ses passions, le Dalmate reprenait son impassibilité apparente, et il ressemblait alors à ce Romain dont le renard dévorait le ventre sous sa tunique , sans que son visage trahit la douleur. — Trop petit pour avoir une véritable noblesse dans la tournure, le marquis était peut-être en outre un peu gros pour consti-
— LE MARQUIS DUUAZZO. — :275
tuer un élégant cavalier. Faute d'un revenu suffisant pour figurer, il s'était mis, depuis quelques années qu'il voyageait à la recherche d'une chanice d'avenir, à manger son capital.
Tel était l'homme que la comtesse Bastiglia se fit présenter par son vieil ami, et qu'elle lança elle-même dans la plus haute société vénitienne , l'ayant fait précéder de la préface indispensable pour le poser suivant le relief nécessaire aux vues qu'elle avait sur lui. L'ami de la comtesse, qui probablement connaissait son candidat, avait répondu de lui.... le moment venu, il accepterait tout.
Disons pour finir que dès qu'il la vit, Durazzo devint passionnément épris de la contessina , bien qu'alors il ne sût encore rien de précis sur la cause des bontés incessantes dont le comblait la vieille patricienne.
Il y avait un an environ que le marquis habitait Venise et se trouvait le familier pri-
vilégié (lu palais Bastiglia, lorsqu'arriva l'incident du Stelvio. Il avait vaguement su que la comtesse avait été sauvée d'un très grand péril par un montagnard ; mais comme au fond l'égoïsme et son peu d'affection réelle pour celle qui le protégeait, ne le rendait sensible qu'à l'heureuse issue que l'accident avait eu dans son intérêt, il n'avait guère demandé d'explication. Depuis sa fréquentation au palais, jamais il ne lui était arrivé de se trouver seul avec la contessina , et si celle-ci savait quelque chose des sentiments du marquis, c'est seulement qu'elle l'avait deviné.
Les choses étaient en cet état , lorsque le Dalmate reçut la première lettre de son ancien précepteur, l'ex- employé -rentier d'Inspruck. Cette lettre le fit rêver. Il lui sembla reconnaître que les façons de la jeune fille avec lui, avaient été plus réservés, plus contraintes encore, depuis le voyage d'Allemagne,
— LE M.VROUIS DURAZZO. — 277
qu'auparavant. C'était elle qui avait toujours pris soin de détourner la conversation , lorsqu'il s'agissait de l'incident des Alpes, et lorsqu'il avait été question d'envoyer une récompense au libérateur insprukois, elle avait fait tous ses efforts pour décider sa mère à remplacer la somme d'argent par un bijou, et la simple ligne par une lettre dont elle avait même dressé le brouillon. Ces petits détails d'intérieur avaient été niaisement racontés au marquis par le comte, un des soirs que celuici ne savait que dire, ayant épuisé ses mûi'iers, et le Dalmate les avait reçus la veille même du jour où lui arriva la lettre de son ancien précepteur.
Durazzo savait trop bien à '^^ï s'en tenir sur l'impassibilité apparente des visages, pour s'y fier aisément. Il savait que les surfaces calmes des lacs ont leurs courants souterrains, La froide expression des yeux d'Adriana dans .
POIG, T. 18
278 — l.E MàR^^LIS di:ra27.o. —
tousses rapports avec lui , pouvait eacliei' un {Vhi intérieur; sa conduite dans l'affaire de la récompense à envoyer au prétendu montagnard , plus tard avoué un étudiant , pouvait trahir un secret. Cette beauté vénitienne, d'un type si caractérisé et si voluptueux, ne devait pas servir d'enveloppe à une langoureuse et insouciante fdle du Nord ; — sous cette poitrine brune ne pouvait battre une âme blonde L. Le romanesque de la scène que Bruschall ne décrivit pas plus dans sa lettre, que celles qui en avaient été les actrices ne l'avaient racontée, pouvait aussi avoir produit son impression secrète sur cette organisation évidemment ardente, dont le sommeil seul expliquait l'inaction. Le marquis le savait: lacontessina était loin d'être heureuse avec sa mère. La jeune fdle portait toujours l'injuste peine de n'être point un jeune homme, et elle ne devait ])eut-être retrouver une mère dans l'or-
LE MARC>i;iS DURAZZO. — 279
gueilleuse patricienne, que le jour où la race des Morosini serait renouvelée par elle. Sans confiance dans sa mère, sans sympathie pour l'homme insignifiant et terne qu'un calcul malheureux lui avait donné pour beau-père, Adriana vivait en elle-même , le marquis l'avait compris. Cette vie là n'est supportable qu'avec un secret, une espérance, un souvenir au cœur. Une aussi forte nature, un type de ce caractère n'applique pas la masse de ses facultés au seul agencement des couleurs du tapis que la main brode : l'imagination brode aussi ses projets dans la solitude, recolore les souvenirs sur le canevas secret de l'âme comprimée, jusqu'à ce qu'arrive le jour infaillible de quelqu'imminente explosion....
La contessina lisait beaucoup. Elle suivait avec zèle ce qu'on appelait alors la la littérature des lacs: lord Byron, Scott, Goethe et leurs adeptes de l'école française. Durazzo
avait souvent été désespéré de voir cette jeune fille, qu'il eût semble plus logique de trouver folâtre, expansive, presque inconséquente même, aussi calme en apparence, aussi recueillie qu'elle l'était. C'était la morne attitude de l'esclave antique, qui amasse feuille à feuille le poison qui le délivrera un jour. La jicrspicacité inquiète, et la finesse orientale du Dalmate, lui révélaient que cette jeune fille se reposait dans un parti-pris de patience, dans la résolution d'un caractère ferme qui attend l'heure où il pourra éclater et se révéler, avec d'autant plus de succès qu'il aura réussi à inspirer plus de confiance en sa longanimité. Or, comme le marquis n'avait pas le mot de cette belle énigme à la peau dorée, aux cheveux noirs et aux yeux profonds, il s'en désespérait souvent, parce qu'il comprenait qu'avec une pareille femme, la partie .tait d'un gain fort problématique pour lui.
Durazzo ne se trompait point; fille d'une mère ardente et opiniâtre, Adriana s'était aussi préparée des volontés qu'elle saurait produire, l'instant venu. Son profil, malgré la noble et sévère, pureté de ses lignes, ne laissait pas que de rappeler vaguement ce trait distinctif de sa race, dont le rançuneux Timoteo prétendait que son père lui a\*ait toujours recommandé de se défier. Chez la jeune comtesse pourtant, ce n'était que cette courbe judaïque de la Rebecca, tandis que chez la vieille Vénitienne, qui n'avait jamais été jolie, cette courbe s'exagérait jusqu'à rappeler plus nettement que ne l'eût peut-être voulu la majesté patricienne, les traits de ces sorcières qui, de leurs longs bras maigres, accommodent de si étrange ragoûts dans la chaudière de Macbeth. Un poète byronien eût fait de la Morosine, Titania, la fée charmante, et de .sa mère , la vieille fée de la Wispor !
2Si LE MARQUIS DWAZZO.
Mais Adiiana nous a entraînés dans un petit sentier qui nous écarte trop du but actuel; — revenons au grand chemin de ces explications, où nous trouverons le marquis.
Le jour où il reçut la lettre de Bruschall, il s'en fut voir la comtesse, et lui annonça qu'il se trouvait par hasard informé de l'arrivée prochaine de l'homme qui l'avait assistée dans le danger, lors du passage des Alpes. Ne voulant pas, sans nécessité, produire des insinuations qui, si elles étaient un jour connues de la jeune fille, la lui aliéneraient d'une façon inquiétante, il jugea plus prudent de ne j)arler que des prétentions probables de l'étranger à une plus forte récompense que celle qu'il avait reçue, et des réclamations que sans nul doute il se disposait à faire.
— Je le consignerai à ma porle ! — dit la comtesse. — Il a reçu mille florins pour son ( ouj) (\o j»istolot , la chasse a été bonne!....
— LE MARQUIS DLRAZZO. — 2^7>
Je n'aime pas qu'on me taxe, et dans ce cas c'est en rappeler de ce que j'ai t'ait,.... ce qui impliquerait que j'ai mal fait. Si l'idée m'en était venue, j'aurais envoyé dix mille francs à
ce jeune homme J'ai dit trois, je ne sais
pourquoi; mais c'est fait, et bien fait.... S'il se présente, je donnerai des ordres....
Durazzo fut rassuré. Le surlendemain, Otl»ert vint chez lui. On sait avec quelle perfidie il l'accueillit, et lui conseilla une démarche dont le mauvais effet sur l'esprit de la comtesse prévenue, devait surtout s'augmenter de son inopportunité, c'est-à-diic le moment des funérailles du comte Alvise. Le marquis s'était fait le raisonnement suivant ; — Ce jeune homme est fier, sa démarche le prouve, et ce bon homme d'Inspruck me le dit. Deux ou trois tentatives infructueuses au palais Bastiglia le blesseront, il en reviendra à mon intermédiaire qu'il a d'abord refusé. Alors je
2<Si — LE MAKQL18 DLl\AZZO. —
lui otïVirai de faire pour lui la restitution, et j'aviserai à donner aux yeux de la comtesse à cette démarche siyjnificativc, l'interprétation du dépit d'un exigeant ou d'un ambitieux déçu. Le mieux serait de faire garder la somme à <e blondin... — j'essaierai ; — enfin je verrai à la lui faire donner aux pauvres, en promettant de le dire à la comtesse, ce dont je n'accomplirai que ce qu'il faudra. Puis d'ailleurs elle part pour Vienne sous peu de jours, je renvoie l'étudiant à son protecteur, et notre l>eile sournoise, guérie des aventuriers, cherche un autre idéal dans Biirger ou dansUliland, en attendant que l'inflexible volonté de sa mère lui apprenne ce qui est décidé d'elle. Si je deviens jamais comte Morosini... je saurai quoi faire des poêles et des lunatiques qui viendront soupirer trop près de la comtesse!
Ces charmantes dispositions avoi-tèrenl , comme on sait, par suite de la détermination
LE MARQLIS DURAZZO. — 285
un moment énergique que voulut prendre Otberl, au reçu de la lettre de Bruschall , détermination qui, on Ta dit, consistait à renoncer d'user de l'offre que lui avait faite le marquis, de l'introduii'e au palais après les fêtes , c'està-dire lorsque celui-ci savait que la comtesse quittait Venise. Cette crise décourage eut pour résultat la lettre de renvoi direct de la somme, lettre à laquelle, dané ses préoccupations domestiques, la comtesse ne prit pas garde, ou qu'elle ne vit pas, et qui, tombée dans les mains d'Adriana, qui la prévoyait sans doute, amena de la part du comte, l'invitation éyidemment dictée à cet homme sans volonté, par celle qui, ne comprenant rien aux préventions de sa mère, avait eu à cœur de les réparer, ayant entre les mains la preuve éclatante de leur injustice. Elle ne laissa pas son beau-père tranquille qu'il n'eut fait appeler l'étranger, et 1)icn que le comte n'éprouvât point un très
280 — LE MARQUIS DLKAZZO.
grand élan à s'aventurer dans une démarche qui était en opposition formelle avec ce qu'avait fait la comtesse, la lettre d'Olbert, lettre qui le montrait noble et désintéressé, fut l'arme à l'aide de laquelle la jeune fille triompha des pusillanimités du vieillard. On sait le reste, et l'on apprécie à présent dans toute son étendue, le dépit que dut éprouver le marquis Durazzo , lorsqu'il trouva Otbert et Adriana en présence, dans le cabinet du comte. Sa rage secrète fût d'autant plus grande, quel'étonnement manifesté par la jeune fille, en voyant qu'Otbert et le marquis se connaissaient, faisait craindre qu'elle ne se fît jour désormais dans le mystère des mauvais vouloirs que la vieille comtesse avait montres à l'égard de celui qui les méritait si peu.
Ces diverses explications présentent, ou sous un nouveau jour, ou sous une lumière plus }?rccise, nos divers personnages. Nous serons
désormais plus à l'aise pour les faire agir, chacune de leurs actions étant plus facile à interprêter dans son but, ou dans ses conséquences, et la phase où nous en sommes du récit, étant plus nettement établie , puisqu'elle présente notre héroïne dans l'exacte position de cette jeune fille poursuivie par les deux bergers Idas et Arcon , dans l'églogue de Calpurnius imitant Théocritc !
It'aube de l'amour.
— C'était bien la Vénus Jes premiers veri de Lucrèce ; h voir sa danse libre ut sani ceinture, on n'eût guère songé à appliquer h cette musc , ou plutôt à cette Uénadc entrâtnante , le vers d'Horace :
« Junctague yymphii gratta decentet.»
Eh bien donc... avouons-le de b(>nne grâce, oui, Adriana... mais plutôt demandons à notre lectrice ce que la femme qui va a «"//ier éprouve
200 — l'aube de l'amour. —
déjà ? Et que son souvenir supplée à ce que
nous voudrions dire !
L'amour, suivant nous, est pour le cœur ce que le soleil est pour la nature. — L'amour et le soleil ont leur aube: l'indifférence, c'est la nuit du cœur.
Il est dans la marche du temps une heure indécise, où les épaisses ombres qu'on prétend être l'état normal du ciel (1), se teignent à l'Orient de vagues reflets, si pâles encore, qu'on ne sait, comme Roméo devant quitter Juliette, comme Léandre aux bras de la tendre Héro , si c'est un météore qui passe , ou bien les lueurs avant-courricres du jour.
De même il est dans la vie du cœur un moment où la longue paix de ses années pre-
(1) « Ce qui fait, a dit un poète, que nous ne jouissons des bienfaits de la lumière, qu'en raison de ce que la terre se trouve opérer ses évolutions à portée du soleil.... » (V. H.)
— LAIBE DR l'amour. — 201
rnières, est troublée par une vngiic inquiétude qu'on ne saurait définir.....
Là toute la nuit n'est plus ombre ;
Là tout le cœur n'est plus silence
Des projections lumineuses teignent l'om'bre de la première ;
Un nom vibre et retentit dans les échos du second
Peu à peu l'aurore se développe et ses teintes charmantes s'enflamment, en chassant devant elles la nuit, qui semble résister.... mais en vain !
De même l'aube amoureuse qui se lève sur le cœur, en chasse le repos
Et grandissant toujours, la lumière envahit le ciel, met l'azur où régnait l'ombre, comme pour préparer un champ digne de sa course, à l'astre qui va surgir ;
Ainsi l'âme s'inonde d'une sensibilité inconnue; des harpes long-tems muettes y frémis-
!29^ — l'aubc de l'amour. —
sent.... On voit déjà sur le monde se dérouler
de splendides perspectives naguère cachées ;
De même le cœur entrevoit mille délices qu'il n'avait point soupçonnés....
D'un côté le soleil se lève ;
De l'autre enfin apparaît l'amour !
Adriana en était donc alors à l'aube de cette délicieuse transformation de son être. — Inquiète et charmée à la fois , elle interrogeait son cœur. Repoussé des tendresses maternelles, inactif jusque-là, c« cœur avait amassé des forces ardentes qui n'attendaient que l'élu pour l'en envelopper
Le marquis avait donc deviné juste! A l'égoïsme patricien de sa mère, la jeune fille s'était promis d'opposer l'inflexibilité de son partipris. L'altière comtesse avait inoculé à sa fille une fermeté qui, dans cette circonstance, devait lutter contre la sienne propre. Après une enfance écoulée sans caresses maternelles
— l'aube de l'amour. — 295
au sein d'une famille uniquement occupée de celui qui devait transmettre à l'avenir l'orgueil du nom , après une adolescence et une première jeunesse sans joie, sans sollicitude , et abreuvée de lai'mes secrètes , Adriana , lorsqu'elle fut en âge de comprendre la raison de cet abandon injuste, jura d'obtenir un jour du sort un dédomagement à toutes les souffrances et les dédains dont on avait meurtri son jeune cœur. Cédant aux élans de cette nature ardente qui couvait mystérieusement dans son sein , elle s'était dit : celui que j'aimerai me vengera de «eux qui ne m'ont point aimée !
Fermement décidée à choisir elle-même son bonheur, elle put désormais souffrir sans se plaindre. Comme autrefois Hélène méditant son voyage avec le royal berger de l'Ida, elle avait conçu une charmante Odyssée d'amour avec le bien-aimé de son cœur, sans égard pour les combinaisons ambitieuses de sa mère.
POIG. I. 19
294 — l'aube de l'amour. —
Celle qui avait laissé son enfance sans caresses et sans sourires, ne disposerait point de son avenir de femme, au profit des spéculalions de son orgueil . Ni exhortations, ni prières, ni larmes même, ne devaient ébranler la résolution de cette Médée. Si l'époux que des calculs aristocratiques désignaient, lui plaisait par hasard , — tant mieux pour sa mère ! Mais si son amour choisissait en dehors de ces calculs , Adriana avait irrévocablement arrête d'opposer son égoïsme de cœur à l'égoïsme du patriciat. Cela juré, elle attendait î
C'est parce que pareille détermination avait été de bonne heure arrêtée dans cette charmante tête, rendue précoce par la souffrance et le travail d'idées de l'isolement, qu'Adriana put offrir au monde cet impassible visage que Durazzo, dans les alarmes et les inquiétudes de sa passion , avait deviné n'être qu'un masque.
— l'aube de l'amouii. — 205
Si , pour compléter ce petit examen d'ensemble , nous passons de l'ëtat moral à l'état physique de la contessina Adriana, nous croirons avoir offert au lecteur les explications suffisantes pour lui faire mieux apprécier la conduite de celle que nous pouvons presque appeler notre héroïne, qualification à laquelle ses droits vont augmenter de page en page.
Notre héroïne donc (les Italiens ont en place de ce mot classique et usé, celui de prolagomsta , c'est-à-dire personnage principal), notre protagomsta^ dirons-nous en parlant d'une Italienne, avait alors vingt ans. Elle était dans tout l'harmonieux développement de sa riche nature et de sa beauté. La vie bouillonnait en elle comme dans une nouvelle Eve , — comme la sève printanière dans le sein du bouton, qu'un nouveau jour de soleil suffira pour rendre fleur.... car l'imprudente mère ignorait le secret de nuits passées
29G — l'aube de l'amour. —
sur un balcon, pour fuir la dévorante solitude de sa couche. L'innocence d'Adriana n'était pas l'innocence de Marguerite de Faust.... son imagination et sa forte nature ne lui avaient guère laissé que celle des nymphes de l'églogue latine, avant leur entrée dans les bois virgiliens. Ce qu'elle n'avait pu apprendre, elle l'avait deviné; ce qu'elle n'avait point éprouvé, elle l'avait compris. C'était l'Italienne de race, comme au temps passionné des Catarina Cornaro et des Bianca Capello, et non la Vénitienne actuelle du beau monde , que rien ne distingue dans son type, des femmes du Nord que l'Angleterre, la France, la Pologne et la Russie envoient par delà les monts. Adriana , vraie fdle de l'Adriatique , portait dans ses veines l'inoculation des ardeurs solaires de sa patrie, comme la créole, cette voluptueuse image de la précocité physique. Ceux des lecteurs qui tiennent formelle-
— l'aube de l'amour. — 297
ment à savoir de quelle nuance les gens dont on les entretient ont les yeux et les cheveux , ne dédaignent ordinairement pas non plus d'apprendre la couleur favorite des vêtements portés par la femme à laquelle on tente de les intéresser. Or donc , pour en finir avec ces renseignements , plus ou moins importans dans l'espèce, nous dirons aussi comment Adriana s'habillait.
Chose singulière, et qui n'est pas sans exemple parmi quelques esprits de femmes à part, la jeune patricienne, depuis l'âge où elle avait pu elle-même disposer du choix de ses toilettes, s'était formellement vouée au noir, comme règle générale, et au blanc pour les exceptions, c'est-à-dire les bals, les réceptions , les circonstances d'étiquettes enfin. L'hiver, du velours; l'été, des soieries, tout cela au plus noir : c'était un parti pris , si rigoureusement suivi , que les Vénitiens l'avaient
298 — l'atjre de l'amour. — surnommée la Dame noire.... Qui sait ! peutêtre un peu aussi par allusion au ton brun doré (les épaules sur lesquelles tombaient de si beaux cheveux non moins noirs que les vêtemens !
Notre brune Morosine avait horreur des bijoux, ne tolérait guère les dentelles, et ne connaissant pas de fleur noire, souffrait à peine quelques bouts de rubans dans sa toilette. Elle savait que les chevaux de corbillard font un grand cas des plumes d'autruche, et pensait qu'on fabriquait d'excellens édredons avec les marabouts. Hors son linge et sa robe de velours ou de soie , suivant la saison , elle ne portait donc jamais rien de ces atours dont raffolent les femmes et dont se dépitent les maris aux jours d'échéance. Une chose qu'il nous faut dire, bien qu'elle entre dans des détails très intimes et qu'on pourra se demander comment nous ne le savons, c'est
— l'albe de l'amour. — 299
que.. . (plus d'une lectrice en séchera de dépit, excepté vous, madame....) c'est, disonsnous, que la belle Adriana ne portait point de corset : une agraffe à la robe et tout était à sa place, fièrement, inflexiblement; et les grâces de sa taille n'y gagnaient pas peu en souplesse, en lascive morbidezza, comme on dit dans sa langue qu'ici l'on ne saurait traduire. Donc, c'est entendu , chaque fois qu'elle est nommée , qui lit désormais , voit la jeune patricienne chaussée d'un bas de soie noire et d'un petit soulier dont nous ne chercherons pas à préciser l'étoffe , — vêtue de son ample robe, toujours noire, dont le velours durant l'hiver monte jusqu'au cou et descend jusqu'aux poignets , — tandis que l'étoffe, plus légère dès que vient la belle saison, remonte aussi haut que possible au-dessus du coude, et descend si bas , au corsage , qu'en nous abstenant de dire précisément jusqu'où, nous
500 — l'aude de l'amour. —
l'avons déterminé. Pourtant, empressons-nous d'ajouter que rarement, dans ce dernier cas, elle se trouvait hors de sa chambre sans une espèce de petit brouillard de point de Malines, noir nécessairement, et qui, dilaté, replié, roulé, suivant Foccurrence, flottait toujours sur son cou, ondulait d'une épaule à l'autre, sans cesse tracassé , tiraillé, tourmenté par des mains soigneuses à remédier aux indiscrétions de la robe.
Durazzo avait fort à se plaindre de ces pointes de fichu, si impitoyablement ramenées en croix, dès qu'on l'annonçait de l'antichambre, et ne laissant à son imagination dépitée que la ressource de juger des idéalités du ciel à travers les gazes nuageuses. Finissons ce métier de dessinateur du Petit Courrier des Dames, en rappelant que de corset, il n'y avait pas l'ombre, — que ni mains, ni poignets, ni oreilles, ni cou ne connaissaient les bagues.
— l'aube de l'amour. — 501
les anneaux, les bracelets, ni les colliers, ces charmants gri-gri des Hottentotes et des petites-maîtresses de la Cafrerie , — et que sa coiffure n'était jamais que tresses, bandeaux ou enroulements, soit comme la reine Berthe, selon Mœris , soit enfin comme les statues du bas-empire. Les ondulations naturelles de la chevelure d'Adriana suffisaient pour donner toute la grâce imaginable à ces sévères dispositions, desquelles eût raffolé Yan-Dyck, et tortillaient dans sa nuque mille petits cheveux indisciplinés, dont les derniers, si fins et si clair-semés qu'ils fussent, descendaient peut - être un peu bas , entre les régions où les aîles croissent aux anges , pour conserver leur nom.... Aussi bien la lèvre supérieure d'Adriana, interrogée à cet égard, n'eût-elle pas été de son côté sans avoir quelque petite chose à répondre.... mais si peu que c'était charmant !.. Finissons-en, et pour
502 — l'aube de l'amour. —
dernier trait, disonsque jamais le fer de ^/<tlim , le coiffeur vénitien à la mode , n'avait', de son étreinte chaleureuse , pressé boucle de la jeune fille, bien différente en cela de quelques beautés qui passent la moitié de leur vie à s'ingénier dans leur tète pour se parer de CD qu'elles ont dessus, et qui, si elles le pouvaient , mettraient volontiers leurs cils en papillotes !
Tout cela dit, maintenant aux faits.
Otbert s'était décidé à attendre une seconde visite au palais Bastiglia, avant que de... partir? dira-t-on.... non!... devons-nous avouer: — avant que de répondre au digne Bruschall , qui , connaissant l'amour, pour en avoir entendu parler et avoir lu Théocrite et Ovide , n'était pas sans inquiétudes sur les conséquences du fatal passage des monts. Bruschall savait toutes les folies, les extravagances et les hardiesses auxquelles se laissent emporter
— l'aube de l'amour. — 505
les amoureux, non pas, nous le répétons, que le digne bureaucrate eût jamais été en but à des élans pareils ! mais bien parce que son expérience s'était formée à voir tout ce qui fut entrepris et accompli par trois ou quatre Inspruckois , l'un après l'autre démesurément épris de sa femme, trente ans auparavant, et qui avaient plus d'une fois escaladé son balcon durant des nuits sans lune.
Qu'eût-il donc pensé , craint, et redouté , le prudent Germain, si le jour oîi d'après son calcul, il devait voir arriver Otbert à Inspruck, il eût pu, muni pour un moment du miraculeux anneau de Gygès,'se trouver transporté à Venise, et reconnaître son protégé, appuyé sur le balcon de marbre du palais Bastiglia , au milieu des douces pénombres d'une soirée italienne, au sein d'une atmosphère chargée d'enivrantes émanations floréales, causant avec une belle jeune fdle, qu'à son profd de camée an-
ÔOi — l'aube de fcAMOUR. —
tique découpé en noir sur le cadre éclairé de la fenêtre, il n'eût pas manqué de reconnaître sur le champ pour la demoiselle aux syncopes
du Stelvio
Les choses en étaient pourtant à ce point ! Notre héros n'ayant pu résister au désir de donner suite à l'avis qui lui avait été communiqué delà part d'Adriana, au sujet des réceptions du palais, s'y était rendu le jeudi suivant. Il y avait au salon quelques hommes, et Otbert avait été présenté comme un docteur allemand. A vrai dire, celui-ci crut remarquer un peu de gêne dans les manières du comte , qui ne l'appela plus son cher et qui, revenant au contraire à son ancienne tactique, se confondit en politesses fort cérémonieuses, lui parlant de l'honneur quOtbert lui faisait en lui rendant visite de nouveau. Otbert prit de ces façons ce qu'il en devait prendre, et songea pour la première fois que cet homme si honoré
— l'aube de l'amour. — 505 ne lui avait ni apporté ni même envoyé sa carte, après leur première entrevue. Cette pensëe répandit un peu de gêne dans l'attitude du jeune homme, car dans ce monde de formes et d'étiquette, il est tacitement convenu que celui qui , présenté ou recommandé , fait une première visite, ne peut rigoureusement se considérer comme autorisé à en foire de nouvelles, qu'autant que la première lui aura été rendue, c'est-à-dire que la personne visitée tient compte de la recommandation, fait cas de la présentation et est diposée à donner suite à l'une ou à l'autre. Or, le comte Bastiglia n'ayant pas fait de démarche en ce sens auprès d'Otbert, durant les trois jours qui s'étaient écoulés depuis la première entrevue, celui-ci s'il eût été plus formaliste que désireux de revoir Adriana, ne se fût pas ainsi présenté de nouveau. Ces choses auxquelles notre héros n'avait point pensé jusque-Là, faute
50G — l'aube db l'amour. —
d'une pratique suflisante du grand monde, lui apparurent clairement dès qu'il vit l'attitude compasée du vieux patricien. Otbert auquel celui-ci était venu offrir une place dans un wisht qui se formait, l'entendit dire à la jeune comtesse, un moment après ;
— Est-ce qu'il part bientôt monsieur
comment donc ? ah ! monsieur Erichsen ?
— Je suppose bien, monsieur le Comte, que si vous me faites cette question, c'est par crainte, et non par désir.... — répondit froidement Adriana , qui avait l'habitude d'user de son franc parler avec son beau-père.
— Oh sans doute! sans doute !.... — fit le comte, en rompant là.
La jeune fille vint sur le champ droit à leur hôte, dont l'avait tenue écartée jusque-là ses petits devoirs de maîtresse de salon par intérim. Le wisht se trouvait formé entre le comte et trois autres amateurs. Un groupe
— l'aube de l'amour. — 507
rassemblé sur un divan, était en pleine discussion sur les mérites d'une chanteuse de la Fenice, Otbert, un peu par contenance sans doute, feuilletait un album, lorsqu'Adriana lui dit:
— Venez voir, monsieur Erichsen, les reflets de la lune sur les coupoles de l'église de la Sainte !
Otbert suivit la jeune fdle sur le balcon du salon. Nous croyons qu'il n'y avait pas de
lune Mais c'était une de ces nuits printa-
nièrcs qu'on pourrait appeler un clair d'étoiles. En effet, l'air offrait une transparence presqu'égale à celle que donne la lune, moins les rayons. Cette belle nuit bleue avait un mystère qui faisait rêver. De moment en moment, on voyait glisser sur le canal une sombre gondole avec son petit fanal où scintillait une lumière rouge. Tout était silence : on eût entendu au loin le bruit d'un baiser !
o08 — l'aube db l'amol'R. —
En arrivant sur le balcon, Otbert et Adriana ressentirent, presqu'instantanément dans leur âme les influences de cette belle nuit, comme leur corps en reçut l'ombre. Ils restèrent d'abord long-tems sans parler. Ce fut une volupté douce, une rêverie pleine de cbarme, qui noyait leur cœur et confondait leur pensée. C'était bien là ce dolce sentire du poète d'Arqua, situation si délicieuse qu'on tremble qu'un mot ne vienne tout gâter, comme le fait la pierre qui tombe sur la surface du lac, miroir du ciel. Leur âme aussi reflétait le ciel , et pas un nuage alors ne se mêlait à l'azur de leurs sensations. C'était la première fois que la jeune fille se sentait sous la puissance d'une aussi douce rêverie, et Otbert n'avait jamais subi de si enivrante extase, si ce n'est dans quelques rares contemplations de poète inspiré. Ils ne se regardaient pas, mais ils se savaientlà, et c'était assez Pourtant la jeune fille s'arracba la
— l'aube de l'amour. — 509 première à ce dangereux silence, plus dangereux cent fois que les discours les plus insinuants de lèvres qui retiennent le mot amour et le laissent respirer. Des sensations pareilles disent tout au cœur
— Que regardez-vous donc ainsi dans le ciel ? — murmura Morosine, pour ne pas détruire complètementpar ses premières parol(3S, l'harmonitî de leurs pensées.
— J'y lisais votre nom , Mademoiselle, — répondit tout simplement et tout hardiment Otbert.
— Je croyais que c'était notre mer Adriatique qui murmurait mon nom, — dit-elle,— mais le lire au ciel!....
— La mer en se moment vous nomme, c'est vrai ! ses petites lames m'ont appris ce nom un soir qu'au Lido, je cherchais à me le créer.... Mais le voici également écrit la haut.... voyez !
Et disant cela, Otbert montrait à la jeune
POIG. I. 20
510 — l'aube de l'amour. -— fille certaines combinaisons d'étoiles, à l'aide desquelles il avait en effet pu construire les premières lettres de ce nom dilaté dans son cœur.
— Vous le voyez! — dit-il , — le voici tracé
en clous d'or sur cette voûte céleste en ce
moment, non-seulement les flots de l'Adriatique murmurent votre nom à la plage, mais aussi la surface unie de l'eau le reflète.... on peut donc l'y lire et l'y entendre
— Le ciel est comme nos vieux palimpsestes du palais ducal, — dit Adriana en souriant, — on y trouve tout ce qu'on veut.... les étoiles se prêtent à toute fantaisie alphabétique !
Otbert pensa nécessairement qu'elle en avait deux dans les prunelles, mais ne le dit pas, de peur de paraître exagéré ; il donna une autre forme à son idée et reprit :
— Si les étoiles sont les yeux par lesquels le jour regarde dans notre nuit, vos yeux sont
— l'aube de l'amour. — 5H le reflet de ces regards du ciel.... — ( hum ! quel style ! — pensa le rédacteur du Kundxchafter),
— Dites tout hardiment que j'ai deux étoiles en place d'yeux ! répondit Adriana en riant; — alors mes paupières seront nuages qui de temps en temps les voilent ; — quand je pleure, il pleuvra... et mon sourire sera le soleil I
— Je savais que l'esprit sacrifiait tout.... — répondit Otbert; — mais au moins je croyais qu'il restait égoïste !
Il y eut un silence. Cette fois le jeune homme regardait sur l'eau. Une gondole passait sous le balcon. Adriana cassa une branche d'un chèvre-feuille qui courait dans les colonnettes, et la jeta adroitement à la tête du gondolier :
— Chante ! lui eria-t-elle.
Le gondolier regarda en haut, vit le couple encadré dans la croisée lumineuse du salon, et
5i2 — l'aube de l'amour. — prenant bion la chose , il entonna le cliant populaire si connu :
« Ah! ti voglio hena assai »
Mais il fut brusquement interrompu par la personne qu'il portait, et bien que la gondole eût alors dépassé le palais, on sembla se raviser, la barque aborda au perron et y déposa quelqu'un — Un importun! — ne put s'empêcher de dire Adriana, qui songea qu'il lui faudrait aller servir le thé, faire les honneurs enfin
— Que de fois, en voyant ces mystérieuses gondoles closes et silencieuses , glisser ainsi sur la lagune, ou disparaître dans les petits canaux, j'aurais voulu savoir qui elles contenaient !
— Un jour, j'ai vu ainsi passer la vôtre, — dit la jeune fille. — N'avez-vous pas à votre service le \ieux Timoteo?
— En effet... je passe quelquefois ici. Le vieux
— l'aube dl l'amour. — 515 triton regrette le palais, et aime à le revoir
— J'avais pensé à le faire reprendre , car maintenant ma mère a oublié sa colère contre lui.... mais puisque vous l'avez
— Il n'en est pas moins à votre disposition.... dit Otbert ; — j'en trouverai un autre. 11 vous est fort attaché et fort reconnaissant, je ne dois pas vous priver de ses services
— Nous en reparlerons !.. Voyons, maintenant que nous no«s connaissons, dites-moi ce qu'il vous semble de la conduite de ma mère à votre égard.. ..
Otbert, mis à son aise, raconta tout ce qu'il put dire de ses pensées, et aussi un peu de ses sensations aux premiers jours de son arrivée à Venise. Il put dans ses explications, souvent excitées par la contessina , laisser percer dés pensées d'un ordre qu'il lui eût' été difficile de produire en dehors de l'explication demandée. Cette matière fit en outre naître entr'uux une
514 — t/aibe de l'amour. —
foule d'incidens de conversation, qui laissèrent éclater des mots ardemment recueillis, si timidement prononcés qu'ils fussent, ou si adroitement mêlés qu'ils passassent dans le coul'ant des explications ou des objections. Adriana en était à demander à Otbert s'il avait pensé la voir, lorsque le comte le fit prier de
passer au palais pour la première fois mais
le jeune homme, qui allait tout franchement parler des soupçons que lui avaient inspirés les agitations de la portière de soie, en fut empêché par l'apparition d'un domestique dans l'embrasure de la fenêtre.
— Monsieur le Comte prie Mademoiselle de vouloir bien offrir du thé — dit celui-ci.
Âdriana se retourna avec dépit et jeta un flamboyant regard dans le salon:
— Ah ! cette gondole! —dit-elle. — Puis elle rentra.
Otbert, resté seul, chercha à son tour
— l'aube de l'amour. — 515 quel était le fatal personnage qui était venu lui ravir la phase la plus significative peutêtre de cette soirée inespérée : c'était le marquis Durazzo.
— Ah ! cet homme ! encore cet homme ! — se dit Otbert qui, par délicatesse, avait évite de parler du marquis dans les explications qu'il venait de donner à la jeune iille.
Il resta sur le balcon à essayer de récapituler tout ce qui venait d'être dit, dans cette soirée printanière. Il redemanda à chaque feuille des chèvre-feuilles, les phrases dont voulait s'assurer sa mémoire , et à chaque fleur souvent balancée jusqu'aux lèvres de la belle jeune fille, tandis qu'elle parlait, les mots les plus doux dont son cœur respù'ait le souve nir comme un parfum. Puis enfin , il pensa qu'il fallait partir, et s'il avait pu , transporté par des aîles d'aigle, ou l'es/jrîf dea nerfs.... s'envoler de ce balcon, sans franchir le salon où
510 — l'aube de l'amour. —
l'attendaiçiit les froides formules de l'étiquette,
il eût été le plus heureux des hommes ou
des oiseaux comme on voudra dire. Mais, faute d'être ainsi transfiguré, Otbert, réduit à la misérable condition de devoir franchir à son départ des escaliers mondains (chose bien décevante, en vérité, pour un homme qui vient d'escalader le ciel et de lire dans les étoiles ! ) notre héros donc, se décida, comprenant qu'Adriana ne reparaîtrait plus sur le balcon, à rentrer au salon , d'où par bonheur il put s'esquivera la françam, comme on dit en Italie, c'est-à-dire, sans prendre congé. Pourtant, en partant il essuya deux regards : l'un fut comme une flèche amoureuse décochée par le bel aie
noir des sourcils de la jeune patricienne
l'autre, la projection sanglante d'un œil enflammé de rage, dardée sur lui par le marquis. A l'un , Otbert ouvrit son cœur ; — à l'autre il opposa le bouclier de son dédain.
— L AUBE DE l'amour. — 517
Quelques jours après on annonça un bal chez une grande dame russe, qui passait l'hiver à Venise. On parlait beaucoup de ce bal qui devait être fort brillant, et pour lequel il avait été fait des invitations nombreuses. La veille, Otbert se promenant sur la Piazzetta vers le couclier du soleil, aperçut la jeune comtesse Morosini, accompagnée d'une vieille soubrette. 11 brûlait du désir de rapprocher, mais n'osait. Celle-ci le sauva de ses hésitations par un aimable petit signe. Il l'accosta. Au reste , c'est une mode vénitienne ; les dames sont ainsi escortées de leurs connaissances lorsqu'elles font leurs rares apparitions sur la place Saint- Marc, ou sur lu Riva.
— Il faut que vous veniez à ce bal de demain , — dit Morosine.
— Cela pourra pourtant souffrir quelque difficulté, — répondit en riant le jeune homme, — car je ne suis pas invité , et je ne connais
318 — l'aube de l amour. —
même ni la comtesse Antolka, ni personne
qui rapproche.
— Vous vous trompez.... je dirai au comte Bastiglia que vous désirez voir une réunion de la société vénitienne, et il vous fera envoyer une invitation.... d'ailleurs, il faut bien que vous y veniez, puisque vous m'invitez pour deux valses....
— Et aussi pour le cotillon , — ajouta plaisamment Otbert.
— C'est vrai.... pour le cotillon aussi! — reprit en souriant la belle fille des doges.
Le lendemain Otbert reçut pour le bal une invitation à laquelle était jointe la carte de visite du vieux comte. Tout était donc au mieux à ses yeux ! Mais le jeune homme ignorait que /«cette invitation et l'envoi de cette carte, avait été la cause d'un débat assez soutenu entre la contcssina et son beau-père. 11 v avait là dedans du Durazzo, lequel, le len-
— l'aube de l'amour. — 519
demain de la scène du balcon, avait passe une grande heure tête à tête avec le conïte dans son cabinet. Le vieux patricien objectait à sa belle-fille la crainte de déplaire à la comtesse sa femme, en faisant ces prévenances et cet accueil, en son absence, à un étranger sans nom , et qu'on ne pouvait aussi légèrement, en échange du prix qu'il avait refusé pour le service rendu, admettre ainsi dans l'intérieur de la famille. Il était évident que ces exagérations étaient venues au vieux comte par les soins du marquis , armé des terreurs que la comtesse absente inspirait encore à son insignifiant époux. Quoiqu'il en fût, celui-ci demanda l'invitation de bal, et envoya sa carte. C'était le titre nécessaire à Otbertpour se représenter au palais aux réceptions suivantes : il fut heureux de voir ainsi toute chose régularisée. Le soir, il se rendit au bal. Suivant son habitude, la comtesse Âdriana
530 — l'aube de l'amour. —
y parut entièrement vêtue de blanc. Elle portait sur du satin une robe de point d'Angleterre d'un prix fou : une simple épingle de Murann ressortait dans ses tresses noires, qui soyeuses et pesantes, s'enroulaient autour de sa tête comme celle de cette vierge un .peu mondaine qu'on voit dans VAnnoncialton de Paul Ycronese, au musée vénitien. Cette parure, à la simplicité de laquelle suppléait l'éclatante beauté de la jeune patricienne, était complétée par un bouquet venu de Florence. C'était pour Venise, la ville sans fleurs, un luxe égal à celui des diamants et des perles dont étaient parées bien des épaules maigres. Otbert eut ses deux valses. Beaucoup de personnes se demandèrent quel était ce beau jeune bomme qui Valsait si bien. Chacun inventa sa réponse. La grande dame qui donnait le bal, répondit aux questions qu'on lui fit, que le comte Basliglia le lui avait présenté.
~ l'aube dk l'amour. — 521
Dans le monde, Adriana remplaçait le petit brouillard de tulle noir, qui, au palais, manœuvrait d'habitude si coquettement sur ses épaules, par une écharpe qu'elle laissa glisser sur le siège où Otbert vint chercher sa danseuse, pour s'élancer avec elle dans le tourbillon qu'entraînaient les plus électrisantes valses de Strauss. Comment notre amoureux ne devint-il pas fou ? On ne sait! Vesprït des nerfs le soutint sans doute, et l'empêcha, ivre qu'il était à tenir dans ses bras une pareille femme , de tomber avec elle et de l'entraîner dans les abîmes fantastiques où s'était engouffrée sa raison. De loin en loin , le marquis DurazzD lui apparaissait comme une ombre, comme un génie fatal traversant son ivresse , — comme un corbeau sinistre, ou un nuage mal fait souillant son ciel. Vint l'heure du cotillon, ce dernier soupir des bals! Valsant, dansant, causant, se reposant côte à côte.
522 — l'aube de l'amour. — usant enfin de tous les privilèges de ce genre de plaisir, dans ses figures si capricieuses et si variées , les deux partenaires se livrèrent si naturellement au bonheur de la fête, que l'attention se concentra plus d'une fois sur eux.
Le lendemain , tout Venise parlait d'un étranger qui avait dansé quatre fois, — d'autres dirent six, — d'autres dix — avec la
jeune comtesse Morosini, et auquel on supposait qu'elle avait donné son bouquet en montant dans sa gondole....
Dans la nuit même , le marquis Durazzo partait pour Vienne, après avoir passé deux heures dans le cabinet du comte Bastiglia.
OmlNre et soleil*
— Dans toute crise d'amour, dans tout grand chagrin , la moindro résolution prise donne du calme.
Otbert quitta son Albergo pour prendre un petit appartement qui se trouvait vacant dans un palazzino presqu'en face de la demeure d'Adriana. Le soir de son installation sur le
Ô24 — 0:Hr,RE ET SOLEIL.
grand cnrial , il chercha un autre gondolier, le discret Timoteo étant rentré au service de la casa Bastiglia. La jeune comtesse le nommait son rameur particulier, en remplacement du précédent qui s'était enivré de vin de Chypre un soir que sa maîtresse était en visite au palais Vendramini, et qui avait égaré la gondole à travers une foule de canaux intérieurs.
Le dimanche suivant (c'était, croyons-nous le surlendemain du bal ) , Otbert se présenta au palais Bastiglia; mais il lui fut répondu qu'on ne recevait point. Etonné de cet incident, le jeune homme interrogea Timoteo qu'il trouva au péristyle , en se rembarquant , et il apprit que le conite emmenait sa bellefille à Trévise, pour passer quelques jours dans leurs terres. En effet , le lendemain matin, il vit arriver la gondole, et peu après le vieux comte et la jeune fille s'embarquèrent
avec leurs gens. Le soir du bal, il n'était nullement question de celte villegaiaturo, et la chose se décidant depuis, Otbert se flattait qu'Adriana aurait trouvé quelque moyen de le faire prévenir, en lui expliquant les incidents survenus. Elle partit pourtant sans qu'il apprit rien d'elle , et à peine si , en passant , un regard s'élança furtivement sur ses fenêtres. Otbert n'y comprenait rien. ïl passa une journée d'un véritable martyr. Ce fut comme une épreuve pour lui faire apprécier jusqu'à quel point il aimait déjà cette femme. ïl ne cessa de tout le jour de contempler le balcon du salon, où tous deux ils avaient passé cette heure délicieuse et rapide qui amena tout son bonheur du bal. Une femme de chambre qui, vers le soir, apparut un instant parmi les feuilles des arbustes, le fit tressaillir. La nuit venue, il erra sur la lagune, et se fit montrer le point du continent où était Trévise.
POIG. I. 21
520 — OMBKE ET SOLEIL. —
A minuit seulement , il rentra et se remit à sa fenêtre , regardant le ciel tout constellé d'étoiles, cherchant celles qu'Adriana avait regardées avec lui , le soir oii il avait voulu y épeler son nom. Ensuite, de même qu'on épanche goutte à goutte d'un flacon d'or quelque parfum précieux , il évoqua un à un de son cœur tous les mots obligeans, familiers, tendres même, croyons-nous , que la jeune fille lui avaient dits ou murmurés, durant ce bal enivrant. Il chercha à peser, à analyser ces mots pour s'assurer s'il ne s'en était pas exagéré la valeur, la portée; s'il n'en avait pas aveuglément forcé l'interprétation au gré de ses désirs. Alors la lettre de Bruschall lu*, revint en mémoire, et il voulut la revoir. 11 la tenait depuis assez long-tems déployée, sans pouvoir trouver le courage nécessaire pour la relire, dans le combat que se livraient
ses idées, lorsqu'on frappa vigoureusement à la porte-d'eau du palazzino.
— Padron mio ! — cria une voix bien connue qui s'élevait du canal, sous la fenêtre restée ouverte , — Padrone , son qiià !
— Ccst toi , Timoteo ? — dit Otbert en s'élançant à la fenêtre....
— Per ubbidirla l j'apporte quelque chose pour votre seigneurie... et j'espère qu'elle me fera donner un bon verre de vin !
Un moment après, Otbert tenait entre ses mains un petit pli qu'il n'eût pas échangé contre un brevet de demi-dieu !
— Va-t-en dormir, Timoteo!... demain tu viendras.... va-t-en ! va-t-en !
— Ah ! signer mio ! — fit le bonhomme, — j'ai ramé depuis Mestre sans m 'arrêter ! La signera contessina m'avait dit... mais je ne dois pas parler...
— Tu médiras cela demain... oui, demain...
n;ais, pour î)ieu , va-t-en!... j'ai besoin d'être seul. •
— Per ubbidirla 'je vais au palais d'abord n)e refaire un peu à l'office, et puis ensuite...
Et comme le vieux bavard n'en finissait pas assez vite au gré de l'impatience de son ancien maître , celui-ci le prit par les épaules et le poussa assez rudement hors de la chambre. Après quoi , il se jeta dans un fauteuil, portant ses deux mains sur sa poitrine, qui semblait devoir s'ouvrir aux battements précipités de son cœur.
— Elle m'écrit.... c'est d'elle! s'écria-t-il eniin , après s'être un peu remis de l'extrême agitation qu'avait jeté dans tout son être l'arrivée inattendue du messager nocturne.
Et il prit la petite lettre, qu'il palpa en tremblant comme s'il eût craint que ce ne fût une chose chimérique, un fantôme de lettre prêt à disparaître, à s'a»^anîir enfin au premier
— OMUKE ET SOLEIL. — 529
examen sérieux.... C'était pourtant le pii le plus gracieux qui pût venir, à minuit, trouver un beau jeune homme, amoureux... et désespéré, ce qui va presque toujours ensemble. Olbert n'osait ouvrir.... ses doigts, comme s'ils eussent été doués en ce moment du sens le plus subtil que le toucher puisse acquérir, se jouaient presque voluptueusement sur la surface satinée de cette feuille pliéepar la belle jeune fdle ! Les yeux demi-clos, Otbert croyait presque presser la main qui avait tracé les lignes encore inconnues, et défendues par le petit cachet de cire blanche portant une devise en caractères orientaux. En ce moment une bouffée de parfum lui monta au visage... c'était le parfum préféré delà jeune comtesse... un mélange de verveine et de myrrhe qui allait aux idées.... Otbert se crut encore au bal, tenant sa belle valseuse par la main, el la respirant à plein cœur....
Pourtant, les bougies s'étaient trouvées éteintes par une brise entrée du dehors. L'amoureux, rappelé à lui-même, se dressa comme en sursaut du fauteuil où il était tombé.
— Était- ce un rêve ?... — s'écria-t-il , — ah ! pourquoi le réveil alors ?....
Mais aux vagues clartés du ciel qui pénétraient dans sa chambre, il distingua la lettre blanchâtre glissé sur le parquet...
— Non / non ! ce n'est point un rêve !....
Elle m'a écrit cette lettre vient d'elle
d'Adriana.... C'est donc vrai mon bonheur?
Et il la ramassa palpitant , doutant presque encore.... comme Darnley, cette nuit oii Marie Stuart laissa glisser dans l'ombre son premier billet....
Otbert ralluma les bougies, et plein d'espoir et de crainte à la fois, il déchira le vélin
— OMBKE ET SOLEIL. — 531
autour du mystérieux cachet, et voici ce qu'il lut:
« Deux lignes à la hâte pour qu'elles parlent » ce soir même : Je vous renvoie Timoteo... — » Faites -vous vite enseigner à ramer.... — Je » pense à vous...-^ A revoir , car je le veux. »
Il y avait littéralement deux lignes. Mais chacune d'elles était une énigme, et tout amoureux qu'il fût, Otbert n'était pas Œdipe. Il resta à la fois charmé de tout ce que sousentendait ce billet, et désolé, et peut-être même un peu humilié de ne rien comprendre à ce qui y était dit....
— Que j'apprenne à ramer ! — se répétat-il.
Puis, lorsqu'il fut las de retourner en tout sens ce peu de mots, sans en pouvoir découvrir la pensée, il passa à l'expression dernière du laconique billet , et ici son cœur fut plus heureux que là son intelligence. Il rêva
552 — OMDRE ET SOLEIL.
long-tems tout éveillé sur ce que promettait d'inespéré, bien que d'incompris, cette àémarcLe de la belle jeune fille, et il s'écria avec une sorte d'enthousiasme qui n'eût pas laissé^que d'avoir son côté comique, par l'expression vulgaire qui découlait de tous ces hauts et poétiques sentiments :
— Eh bien , j'apprendrai à ramer ; je me ferai Castellano... Nicolotto si elle le dit. , et sans demander pourquoi !... Je crois même que je me ferais triton pour obéir à cette syrène !
En j)oursuivant dans Tordre d'enchaînement les images qui découlaient de son zèle obéissant et de son amour, Otbert eût pu ajouter aussi qu'il se fût volontiers fait fleuve pour mêler ses eaux à celles de cette rivière ! car il était prêt à tout. Ne vous semble-t-il pas le voir taillé dans la pierre, et couché sur le liane, le coude appuyé sur une urne, repré-
— OMBRK ET SOLEIL. 555
sentant le Pô ou le Tessin , en face de la belle patricienne épanchant une eau de marbre sous l'allégorique figure de la Brenta, la rivière Vénète !
Le lendemain de grand matin , noire héros envoya chercher le discret Timoteo.
— Ah ! padron mio ! — s'écria le digne Castellano, — cette nuit vous me chassiez, mais il paraît que le soleil vous rend moins forouclie... son quà per uhhidirla !
— Que t'a dit la contessina en te remettant ce billet, vieux congre ?
— Ce qu'elle m'a dit?... Ah! il faut être discret, quand on a le bonheur de servir une aussi bonne maîtresse! une Morosini ! de ces fameux Morosini qui....
— Laisse là ses ancêtres, et parle -moi d'elle ! — interrompit Otbert; — que t'a-t-elle dit?
— Ma.... h.ncdeHo da Dio e dalla Maduna
santissimaî dois-je ainsi révéler ce que me confie ma maîtresse ? — reprit le bonhomme d'un ton presqu'attendri ; — elle m'a dit de vous apporter ce papier.... voilà ce qu'elle m'a dit....
— La belle chose que tu m'apprends là , vieux sournois... la contessina m'écrit que tu me diras le reste....
— Dit-elle cela?... Mais d'ailleurs je vou^ ai tout raconté hier au soir, cette nuit... je ne sais plus quand!.. C'est vous, padron mio, qui ne voulez rien entendre... Ma commission est faite.... vous avez la lettre.... il faut être discret !
— Mais , puisque ta maîtresse m'écrit que tu dois tout m'apprendre !
— Moi, je ne sais |qu'une chose , — reprit le bonhomme d'un air obstiné et malin : — c'est que l'on ne doit rien répéter de ce que disent les maîtres.
Otbert pensa que le prudent gondolier, enchanté d'être rentré au palais, tiendrait désormais à la lettre ses protestations de discrétion si équivoques du tems de son dépit, et que poussant la prudence jusqu'à la bêtise, il ne desserrerait plus les dents, même sur des banalités.
— Je suis d'avis avec toi qu'il est mal de répéter ce que disent les bons maîtres... — reprit Otbert; — mais répéter, entends-tu bien ?
— Per ubbidirla... j'entends bien, il ne faut pas répéter...
— D'accord! mais dire ce n'est pas répéter... or, la contessina m'écrit que tu me diras... tu comprends la différence : si tu me le disais une seconde fois, ce serait répéter.... alors, ce serait en effet très mal !
Timoteo réfléchit profondément, pour saisir ces distinctions un peu subtiles. — Au fait î — pensat-il , — ma maîtresse s'est ex-
pliquée ainsi : Tu diras à M. Olbert ceci et cela... or, il me semble que ce n'est pas manquer à la discrétion ni à mes devoirs que de... Je ne répéterai rien , voilà tout ! la place est bonne : le vin vicentin à discrétion à l'ofiice; attention , vieux Timoleo ! ne va pas te compromettre!... Hum ! c'est rude le traguet l'hiver! le goudron pour la gondole enlève tout le profit ! — marmota-t-il.
— 11 paraît décidénient que tu ne veux pas obéir à ta maîtresse? — reprit Otbert, impatienté de l'hésitation du circonspect Castellano. — En ce cas je vais te donner sur le champ ma réponse, dans laquelle je la prierai de te renvoyer immédiatement de son service.... tu seras libre ensuite de faire le discret tout à Ion aise , et même de ne pas te répéter à toi-même que tu n'es plus au service du palais Bastigiia... Allons ! je vais faire ma lettre... apprcte-toi à partir!
— OMBRE ET SOLEÏL. — 357
— Per il sacro diviiio bamhino ! mon bon maître, n'allez pas faire une chose comme cela ! — s'écria Timoteo tout alarmé, et croisant les mains en s'agenouillant presque. — Puisque vous me dites (^ue je dois tout vous raconter, je suis bien sûr qu'îm galantiwmo corne voi si'ete n'ira pas me trahir !
— Trêve de nouvelles phrases.... ou j'écris!
— reprit Otbert, qui s'était approché de sa table aux papiers.
— Non, non ! n'écrivez pas, padron mio, je raconte tout !... Alors donc, la signera me dit : Mon brave Timoteo ! tu vas me prouver que tu m'es reconnaissant de t'avoir fait rentrer au palais, et tu vas t'en retourner à Venise...
— Pour vous prouver ça , signera contessina, lui dis-je , je m'en ir^is à Candie, où vos aïeux sont devenus si fameux! — ça flatta la padronina, et elle me sourit à me faire tomber à
enoux comme devant la Madona! — C'est
558 ~ OMBIIE ET SOLEIL. —
bien ! — dit-elle alors ; — va-t-cn à Venise , porter cette lettre à M. Otbert, et tu resteras à ses ordres.... il aura besoin de toi... tu manies toujours bien la rame, n'est-ce pas?'^ me dit-elle, -r- Comme vous la parole, padronina ! — C'est bien ! — reprit-elle; — tu diras en outre à ton ancien maître, que je n'ai su qu'au moment même notre départ pour Trévise, et que je n'ai pas cru prudent de chercber à m'y opposer... Rappelle-toi bien cela , mon brave Timoteo ! — ajouta-t-elle. ^ — Dislui bien que je n'ai pas cru prudent de m'y opposer.... — Après ça, elle m'a fait donner une bouteille de vin pour ma route, et je suis parti!... Voilà tout, padron mio ! ma per la santissimaVergine.... ne me trahissez pas! Je connais mes devoirs... je sais toute la discrétion qu'on doit à ses maîtres... Faites comme si je ne vous avais rien dit.... Notez bien que je n'ai pas répété.
— OMBIIE ET SOLEIL. — 559
— Ta peux rester tranquille... Mais, à pré-, sent, que sais-tu de ce brusque voyage? Combien durera-t-il ?
— Oh! pour cela, je peux librement dire tout ce que je sais; car, comme ce n'est plus la padronina qui me l'a dit... je n'ai plus peur d'être indiscret.... Ce sont des choses qu'on racontait à l'office, pour lors je peux parler !
— Eh bien i que disait-on ?
— On disait que le lendemain du bal chez cette comtesse russe, le marquis Durazzo était venu au palais , et qu'il était resté deux bonnes heures avec le comte, et Giovanni, qui se trouvait à épousseter les meubles dans une des salles, a entendu le vieux, quand il reconduisait l'autre , lui dire : « Je vous ap-
» prouve, mon cher Marquis partez!
» partez ce soir même pour tout apprendre » à la comtesse.... mais sans trop accuser ma
540 — OMBUE ET SOLEIL.
» belle-fille cependant ! dites bien à la corn- » tesse que je n'ai aucun crédit sur l'esprit » de sa fille , seulement , je suis très décidé, » quoiqu'elle dise, à Temmener à la cam-
» pagne Je vous promets, mon cher Mar-
» quis , que demain nous ne coucherons pas j> à Venise.... Allons, adieu! adieu! Ramenez » vite la comtesse, nous avons besoin d'elle D ici ! » — Vous comprenez , padron mio, que tout cela je puis le dire et le répéter même tant que je veux, car ce n'est point ma maîtresse qui me l'a confié... donc...
— J'apprécie ta délicatesse, Timoteo ! Tù es un serviteur sûr et fidèle.... Continue sans remords, mon ami!
— Alors, il paraît que jusqu'au lendemain le vieux fourbe de comte n'a rien dit. Mais pourtant on faisait des préparatifs; la contessina qui avait l'air très préoccupé, très distrait, à ce que disait sa femme de chambre.
ne voyait rien. Hier seulement , de bon matin, le comte fit prier sa Lelle-fille de se tenir prête à l'accompagner pour une excursion à Camporeale. La femme de chambre nous a rapporté qu'elle se mit dans une colère épouvantable, en disant que, sa mère absente, personne n'avait de droit sur elle pour la faire partir. Mais le comte vint lui assurer que c'était pour deux jours, alors elle n'a plus rien dit : Nous sommes partis. Ce n'a été qu'en arrivant à Trévise que la contessina a su que l'intention de son beau-père était de rester hors de Venise jusqu'au retour de la comtesse... Aussitôt elle m'a fait appeler, m'a dit ce que
je vous ai rapporté Vous ne me trahirez
pas, padron mio, et voilà toute l'histoire.
Ce récit suffit pour éclairer notre héros sur la vraie situation des choses. Il ét^it évident que le bal avait causé tous ces incidents. Le monde avait parlé, amplifié, exagéré comme
poie. I. 22
54!î OWRRE ET SOLEIL.
de raison , et le marquis Durazzo en particulier, s'était TU vivement compromis, soit dans son amour-propre, soit dans l'objet mal défini encore de ses prétentions ou de ses es- ' pérances. Connaissant le peu de crédit du comte Bastiglia sur l'esprit et sur la résoluti 3n de sa belle-fdle , le Dalmate avait sur-lechamp jugé qu'il n'y avait que la prompte présence de la comtesse qui pût avoir Une influence efficace sur la marche alarmante des choses, et au lieu de s'en rapporter à la lettre, d'un effet incertain, qu'aurait écrit le comte, il était parti lui-même, afin de mieux influencer la vieille patricienne dans le sens nécessaire pour que son retour fût le signal de quelque mesure éclatante et décisive.
Tout cela compris, Otbert n'eût pas manqué de se laisser aller à de grandes et douloureuses inquiétudes sur l'avenir de son amour, si le laconique billet d'Adriana n'avait
OMBRE El SOLEIL. 545
coiïiirmc en son cœur les espérances léecniment conçues. — Je pense à vous. — A revoir, car je le veux ! — écrivait-elle. Ce qu'Otbeit avait déjà pu juger du caractère de h jeune patricienne, ce qu'avait dit le comte à Durazzo en l'approuvant dans son départ, tout contribuait à persuader le jeune homme que ce « je le veux » avait une force suflîsante pour lutter contre tout obstacle de son entourage. L'imagination ardente d'Olbert ne put que contribuer à augmenter sa confiance dans un avenir amoureux, contre lequel se dressaient déjà pourtant tous les obstacles que peut rassembler le monde. Mais il n'avait pas assez vécu au sein de la société, de ses préjugés, des fausses convenances, et des règles mondaines, pour pouvoir apprécier vers quel étrange abîme il s'avançait, et pour lui tout se résumait en celle dont il faisait le texte ch^'mant de ses espérances et de ses désirs.
5i4 — OMBRE ET SOLEIL. —
Aimé d'Adi'iana, il ne songeait guère à toutes ces entraves, qui sont comme les broussailles qui entourent la fleur, et il lui semblait que l'amour échangé avec cette femme les emportait tous deux si haut dans une vie à part et sublime, que nul souffle empesté de la lerre ne pourrait arriver jusqu'à eux ! L€ soir il appela Timoteo.
— Tu vas m'apprendre à conduire une gondole, mon brave, — lui dit-il.
— C'est donc ce que la padronina voulait dire? — répondit le digne Castellano.— Hum !
signor mio.... ce n'est pas si facile Le fils
de Gianjacopo, mon camarade au traguet de la Piazzetta, est devenu, à ce qu'on dit, un bon avocat.... et pourtant jamais il n'avait pu se trnir en équilibre derrière son felze.... et il a été obligé de choisir un autre état!
— Nous essaierons toujours , honnête Tds des Lagunes.... N'es-tu pas un des plus re-
OMBRE ET SOLEIL. ,)ii)
doutables adversaires des Nicolotti? ÎN as-tu pas deux fois, dans ta jeunesse, gagné, à la regata, la bannière jaune et le petit porc en bas-âge ?
— Per uhhidirla l mon père était un Bucentaurùn! — reprit Timoteo avec un certain air d'orgueil, — j'ai de la race !
— Alors tu m'inoculeras ton art.... et je tâcherai de te faire honneur !
— Je ferai aussi de mon mieux, padron mio... mais, la dical est-ce parmi les Nicolotti ou les Castellani que vous porterez la
Tame ? J'ose espérer que le béret rouge seul vous flalte, et que saint Nicolo s'arrangera comme il pourra , en cas que je réussisse à faire un bon élève?... Avec quatre ou cinq ans de patience , je puis croire....
— Je te promets de rie pas aller grossir de mon talent les rangs ennemis, ou rivaux plutôt, dois-jedire; et pour reconnaître l'état de
mes dispositions , nous commencerons ce soir sur le canal de la Giudecca...
— Per ubbidtrla l je vous prépare les deux
gondoles L'eau est encore un peu fraîche
pour les plongeons.... mais Monsieur pensera à Mademoiselle, et ça le séchera.... car je savais bien, moi, pourquoi je venais ici!... Mais je ne devrais rien dire, car le gondolier vénitien est le tombeau des secrets !
Otbert passa huit jours absolument livré à son apprentissage nautique. Il maintint beaucoup mieux son équilibre sur le banc élevé de la fragile embarcation , que ne l'avait prédit, ou cru, son important professeur. Le vieux Timoteo ne laissait pas que d'être secrètement un peu contrarié de voir un profane s'initier si facilement aux mystères de son art. Pour le consoler, Otbert lui confia qu'il avait souvent fait le batelier sur un lac imaginaire qu'il plaça porte à porle de sa mai-
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son natale. Aussi, le gondolier émérile, à chaque beau coup d'aviron de son élève, s'ccriait-il pour se consoler :
— On voit bien, padron niio, que vous avez long-temps manié la rame! Croyez bien que sans cela il vous eût fallu des années avant que d'en arriver à faire ainsi tourner la pelle dans l'entaille du minot, afin que le vent n'y ait pas de prise.... Néanmoins, c'est toujours très extraordinaire ! Vous devriez tomber à l'eau au moins toutes les deux minutes, et il a fallu que vous fussiez né avec
de fameuses dispositions Le fils de mon
camarade du traghetto de la Piazzetta, Gianjacopo, qui à présent fait l'avocat, a vainement voulu , etc.
Au bout de quinze jours , l'élève ramait pendant près d'un quart-d'heure sans désemparer, et ne tombait pas du tout. Timoteo, toujours choqué dans son amour-propre de
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métier, ressassait toujours ses phrases : « On, voit bien que sur ce lac, etc., » et aussi : « Le fils de Gianjacopo, etc.» — Bientôt notre héros lut de force, lorsque le tems était calme, à aller jusqu'au Lido, ramant côte à côte avec son professeur, sans trop de désavantaaô.
Les choses en étaient à ce point, et, on le pense bien , Otbert ne laissait pas faire moins de chemin à son imagination qu'à sa gondole, lorsqu'un soir, en rentrant -d'une excursion à Murano, excursion pendant le retour de laquelle il avait gagné de trois longeurs de barque Timoteo furieux, Otbert, en passant devant le palais Bastiglia, vit tout le premier étage éclairé.
En entrant chez lui, il trouva deux lettres.
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