‹ La dernière Morosini, ou, Le poignard de cristalChapitre 8 sur 9 · LE DEI\:X1ER M0R0SL1I · texte numérisé non relu

LE DEI\:X1ER M0R0SL1I

des austères arpèges de l'orgue et de la sombre harmonie des instruments de cuivre, fut d'un effet grandiose et saisissant , augmenté encore par l'absence presque complète du jour naturel, sous ces voûtes ordinairement obscures, et encore assombries ce jour-là par l'état du ciel. Le catafalque seul rayonnait de ses mille cierges, au milieu du temple, dont les voûtes chargées de mosaïques à fond d'or, rendaient seules quelques éclairs aux projections vaccillantes des torches. funéraires.

L'office terminé, le convoi se remit en marche pour la piazzetta, où de nouvelles barques attendaient , afin de recevoir le complément du cortège, qui devait accompagner le corps jusqu'à sa dernière demeure. Augmenté des membres de l'ordre de Malte, de la députation de Padoue, et des p,atriciens amis de la famille, il reprit la route déjà parcourue, cl aux sons de la musique de cuivre dans le

— LE DERMEH MOÎ\OSiM. 207

iiode expliqué. Les cloches de Saint -Marc

s'étaient lues c'étaient désormais celles de

Santo-Stefano qui annonçaient l'approche de l'hôte nouveau de leurs caveaux. Partout la même foule, dans les gondoles et sur les balcons des palais, assista au défdé du somptueux convoi. Il fut dit dans cette foule que sûrement la vieille comtesse, protégée par quelque interstice de l'immense suaire qui recouvrait la façade de son palais, assistait incognito sous ce domino de deuil, au passage de ces funérailles, que son orgueil de patricienne , plus probablement que sa tendresse de mère, avait ambitieusement conçues et si fastueusement exécutées....

Enfin le cortège arriva au Campo-San-Vidal, petite place voisine du palais Basliglia, et qui m^onduit îi l'église où était attendu le corps. Là , les différents éléments de cette fêle mortuaire commenccrent à se rompre, le cercueil

208 — LE DER?<1E1\ MOnoSlî^I. —

ne devant être accompagné que des patriciens et amis de la famille qui avaient été choisis pour ce dernier acte de la cérémonie. Tandis que les diverses bissones d'étudiants, d'Arsenalotti, de pauvres, etc. , se dispersaient par les différents canaux aboutissants, les valets du palais portèrent le cercueil à l'église voisine. C'était le marquis Durazzo qui , au grand étonnement de plusieurs personnes , dirigeait avec une certaine aff'ectation d'importance, cette nouvelle et dernière partie de la cérémonie. A SanloStefano , le caveau que recouvre la grande pierre portant le nom de Francesco Morosini ( *) , au milieu du temple, avait été ouvert, et des gens de loi attendaient pour dresser l'acte légal de l'inhumation. Un

(*) On lit sur crtlc piciTC, qu'ornent quelques sculpturcsde trophéts avec le boinirl ducal, J'inscriplion suivante : Froniisi Mmiroceni Pelopcjsiaci Vcnefiaruin Principis Ossa i6y!^.

— LE DERNIER MOUOSINI. — 209

prêtre s'apprêtait à bénir une dernière fois le corps.

Otbert avait voulu voir le dernier acte du drame funèbre. Il obéissait aussi presqu'à son insu , au désir de comprendre quel rôle le Dalmate jouait dans cette cérémonie. Durazzo ordonnait et dirigeait comme eût fait un proche parent du défunt. Lorsque chaque .assistant, ayant jeté l'eau sainte sur le bois du cercueil , eût ainsi terminé cette longue succession de cérémonial que ne devait plus suivre que des détails purement matériels et particuliers, ce fut lui, le marquis, qu'on vit commander aux ouvriers, descendre même dans le caveau illustre , et désigner la place qui attendait la dépouille patricienne....

Resté presque seul dans l'église , Otbert se pencha sur le caveau ouvert, et, à la lueur des torches que portaient les ouvriers, il put (yi examiner la disposition intérieure.

210 — LE DERNIER xMOROSINI. —

Le tombeau de l'astre de la famille , Francesco Morosini le Péloponésiaque, occupait le centre. Ce tombeau était de marbre, orné de bas-reliefs, et surmonté d'une statue couchée, coifFée du bonnet ducal , et tenant dans ses mains jointes l'épée du général dix fois vainqueur en Orient. Cinq ou six autres tombeaux, aussi de marbre, se prolongeaient sur la droite du monument principal, et semblaient tous contenir leur hôte, descendants du conquérant de la Morée. L'avant dernier recouvrait sans doute le père du comte Alvise, car ce fut dans le dernier emplacement libre, et que garnissait intérieurement un cercueil de plomb, que le marquis fit déposer le jeune mort, sur lequel les ouvriers déposèrent la pierre finale.... cette dernière page du livre de sa vie, oùdéjcà par avance était inscritson nom...

Ce travail achevé, et il ne traîna guère, car tout avait été disposé à l'avance, le Dal-

— LE DEIINIER MOROSÎNI. — 211

mate, les ouvriers et leurs torches passèrent de l'autre côté du caveau. Otbert comprit que la gauche du héros était réservée aux femmes de sa race , comme la droite l'était aux hommes. Chacune de ces tombes portaient aussi sa longue figure funèbre, couchée sur le couvercle retombé sur la mort. Majs comme les ouvriers s'étaient avancés jusqu'au fond du caveau , pour reprendre leurs outils et leurs échelles, Otbert finit par distinguer que les deux derniers tombeaux de ce rang étaient vides, comme la veille l'étaient encore celui qu'occupait en ce moment le comte Alvise.... un frisson passa dans les chairs du poète : un ouvrier s'était baissé avec sa torche, Otbert put lire sur l'avant dernier marbre, une étiquette provisoire portant ce nom :

Faustina Morostm , nata Morosini.

Et enfin sur le dernier sépulcre :

ADRU!«fA MOROSini....

âl2 — LE DERNIEft MOROSINl. —

Le poète crut qu'il était redevenu fou ! 11

sentit le vertige l'éblouir il essaya de lire

encore de s'assurer si cette inscription

étrange n'était pas un jeu de son imagination

délirante mais déjà les ouvriers avaient

quitté l'angle du caveau, et le marquis touchait l'échelle pour remonter. Otbert s'éloigna en se traînant comme un homme ivre, jusqu'à un confessionnal voisin, où il s'assit, en proie au plus effrayant désordre d'idées....

L'Adriatique avait bien inspiré le poète : la dernière des Morosini s'appelait Adrïana.

Deux Iiettrc!«,

— Au lieu de nous plaindre de ce que les roses ont des épines, félicitons-nous de c« que le buisson d'épines a des roses.

« — L*dipériénce n'est qu'une suite de sottises,» B. S.

Otbert sentit qu'il se perdait follement par toute prolongation de séjour à Venise. Les pensées qui s'étaient agitées en lui, le soir du Lido, ce qu'il avait éprouvé de fortes sen-

poio. I. 14

salions en apercevant dans le caveau des Morosini un tombeau qui attendait la contessina, tout lui révéla qu'en secret son cœur avait bien plus sérieusement gardé l'image de la jeune patricienne, que ne voulait le reconnaître ou l'avouer sa raison. Otbert, le lendemain des funérailles du comte Alvise, se sentant dans une crise de courage, résolut d'en profiter pour brûler ses vaisseaux, comme on dit. Il prépara donc une lettre pour la comtesse Bastiglia , renonçant ainsi à profiter des offres du marquis Durazzo pour arriver jusqu'à elle, et revoir sa fille. Voici ce que le jeune homme écrivait :

Madame la Comtesse,

J'ai eu Vhonneur de me présenter deux fois à

loîre palais , sans obtenir cdui d'être reçu. Mon

seul but était de faire entre vos mains la restitua

tion d'une son^me qui ne pouvait rester entre les

— LES DEUX LETTRES. — "Ht'i

miennes. Si la hasard m'a rendu assez heureux pour vous servir en quelque chose , j'aime mieux penser que je puis avoir la j)lus légère part quece soit à votre reconnaissance , que d'abdiquer mes droits àpareii honneur, en gardant votre or. Ci joint renvoi que vous avez bien voulu me faire.

Je reste à jamais ,

Madame la Comtesse ,

de votre Excellence,

le très humble serviteur, Otberï Erichsen,

Il laissa s'écouler encore un jour, afin que sa lettre ne tombât point au milieu des dernières préoccupations qu'avait dû laisser, au palais Bastiglia, la cérémonie funèbre, puis il envoya Timoteo remettre ce pli au valet particulier de la comtesse.

Lorsqu'il pensa que la somme et la missive

devaient être entre les mains de la vieille patricienne, il se sentit plus à l'aise. Sa raison conj^olait son cœur. 11 résolut d'en finir le plus promptement possible avec la visite des monuments d'une ville où il pouvait ne pas revenir, et de partir immédiatement après.

Partir pour où ?

Otbert ne savait.,., il partirait, il y semblait décidé : c'est tout ce que nous pouvons dire. Le cœur désespéré donnait bien le conseil imprudent d'attendre à Venise la réponse d'une lettre écrite au vieux Bruschall, pour avoir son avis. — Mais la raison, qui n'était pas dupe de ce faux -fuyant sentimental, objecta logiquement qu'on pouvait se faire adresser cette réponse dans une autre ville d'Italie.... Otbert ne savait auquel entendre ; un fait imprévu vint redoubler ses perplexités.

Il apprit par son gondolier que la comtesse Dastiglia parlait pour Vienne.

— C'est Beppo , son valet de chambre particulier, qui m'a appris cela tout à l'heure, — dit le vieux Timoteo. — Ah ! si je voulais parler !

— Que dirais-tu? — demanda Otbert troublé par cette nouvelle. — Sais-tu le motif de ce voyage, et avec qui le fait la comtesse?

— Non.... non, à la vérité, Padron mio, je l'ignore.... mais il ne tiendrait qu'à moi de le savoir !

— Et comment ferais-tu ?

— Parbleu î... et Beppo donc?

— Et que t'importe ce voyage ? dit la raison à Otbert. — Songes au tien.... ne m'as-tu pas promis de partir? — Et le cœur, sans rien objecter à cette désespérante rigueur de son adversaire , nmrmurait : — Part-e//e aussi ?

Le lendemain, le discret Timoteo cherchait son camarade Beppo , afin de l'interroger ;

mais lorsqu'il vint quérir son maître pour la promenade du soir:

— Eh bien , signor mio ! la vieille comtesse est partie ! s'écria-t-il.

— Partie.... partie pour Vienne?

— Per ubbidirla ! et afin que Beppo ne me dise pas ce qu'elle va y faire, elle l'a emmené avec elle !

— Et son mari... et sa fille?

— Il paraît qu'ils sont allés jusqu'à Trieste la conduire.... sans doute ils s'arrêteront ensuite dans leurs terres de Camporeale, du côté de Trévise. C'est leur habitude tous les printemps...

Otbert pensa sur le champ qu'il n'avait pas vu Trévise en venant d'Inspruck ; et que, puisque la raison lui commandait la veille d'aller ntiendre la réponse du vieux Bruschall hors de Venise , il pourrait aller de ce côté.

— Grossier subterfuge, — dit la raison.

— LES DRUX LETTRES. — 210

— Mais rien ne [prouve qu*e//e aille là, — objecta le cœur.

— Elle n'est pas à Venise... restes-y donc maintenant!

Otbert obéit à la sagesse, et se mit à courir les musées, les églises, les palais, toutes les curiosités enfin de l'art et de l'histoire vénitienne. Il avait écrira son vieux ami pour obtenir de lui un conseil sur l'emploi de son temps , et sur la détermination à prendre pour son avenir. // résista ( la raison ) aux vives tentations qu'iY (le cœur) éprouvait de retourner une fois encore au Lido , voir l'Adriatique sur laquelle ses pensées flottaient et s'envolaient si dangereusement pour lui. Otbert, il faut le dire, était quelque peu blessé de l'ensemble de conduite de la comtesse Bastiglia à son égard. Après avoir refusé de le recevoir à son arrivée , elle n'avait pas même daigné se faire excuser, lui faire dire quelque cht)se.

après avoir reçu la lettre par laquelle il lui avait exprimé de si nobles sentiments. Depuis le jour des funémilles , il avait négligé ou évité, — on ne saurait lequel dire , — de revoir le marquis Durazzo... En cela il obéissait au peu de sympathie que, sans savoir pourquoi , cet homme lui inspirait. C'était peutêtre là une chose déraisonnable et sans motif, mais il soupçonnait vaguement que ce personnage pouvait n'être pas étranger aux dédains de la comtesse à son égard. — Pourquoi ce soupçon ? — Otbert ne savait. Il subissait l'impression , et il ne la raisonnait pas. On n'est point un disciple du mysticisme pour raisonner mathématiquement ses instincts et ses élans, car la prescience et la seconde vue sont des phénomènes de ce monde moral supérieur, qui laisse le plus souvent à l'horizon terrestre les efforts impuissants de la pénétration huiiiaine....

LES DEUX LLTTRE^. — 221

Otbert avait calculé que la réponse de Bruschall devait arriver le lendemain. Il était décidé à quitter Venise le soir même. La lettre arriva en effet, invitant le jeune homme à revenir à Inspruck, pour causer d'un projet conçu par le vieux bureaucrate. Pourtant notre héros ne partit pas le soir comme il l'avait dit.... car dans la journée un domestique du palais Bastiglia vint de la part du comte, son maître, prier Otbert de vouloir bien passer au palais le lendemain....

Ce fut alors entre les deux vouloirs contraires que subissait le pauvre jeune homme, une nouvelle lutte si douloureuse, sa position devint si perplexe, qu'il semble qu'au lieu d'Olbert, on pourrait un moment voir en lui Robert, le héros normand, aux prises entre les deux génies du bien et du mal : le bien rappelant à Inspruck, le mal retenant à Venise. Comme le lecteur devine à peu près le pré-

texte qu'allégua le cœur pour que notre héros se rendît à l'invitation du palais Bastiglia, il est bon d'exposer aussi sur quoi se fondait la raison dans sa résistance. De cette façon on aura toutes les pièces du procès : Voici donc, à ce propos, la lettre qu'Otbert avait reçue de Bruschall quelques instants avant l'arrivée de l'appel contradictoire du comte Bastiglia :

<r Monjeune ami, je réponds, courrier par » courrier, à votre lettre qui , à titre de vos » nouvelles, et en raison des excellentes dis- » positions qu'elle révèle, ne pouvait me cau- » ser plus de plaisir.

» Ne laissez donc pas refroidir en vous une T> si bonne résolution ! Si c'est une crise de D dépit, la conséquence de quelque décep- » tion subie, utilisez cet éclair de raison pour » rciïarder votre avenir, et venez vite me rc-

» joindre, en vous félicitant de vous être ré- » solument arraché vous-même à cette nou- » velle folie ; car je vous dirai , comme la Yé- » nitienne que vous savez , à J.-J. Rousseau : » Studia la matemalicat Zanello^ e lascia le » donne l

» Votre estimable oncle, celui que je puis » presque appeler votre père, et dont seul » j'ai reçu le dernier soupir, vous a, en mou- » rant , recommandé à moi comme à un ami » sérieux que le malheur lui avait permis » d'apprécier. Cent autres ont entouré sa vie » de protestations d'amitié et d'estime, en

» même temps que d'actes infâmes Moi

» seul je l'ai défendu et aimé véritablement, » sans comédie, ni effusions pourtant, et » comme mon caractère me le dictait. Moi , » je ne parle pas , j'agis. Les autres l'ont tué... )> Je n'ai pu rien faire pour lui de plus que » ce que j'ai fait. Sans moi , ils l'eussent traîné

T» devant les tribunaux pour la mort de celte .

» malheureuse créature qu'il avait recueillie

» chez lui, l'arrachant à l'ignare traitement

> d'un hôpital, et dont, je le sais, il avait, I» avec sa science et son cœur, prolongé l'exis-

> tence mystérieuse. Que pouvait faire ce

> digne vieillard , si aimable, si supérieur, si » enthousiaste encore, et par malheur si in- » souciant des petites-grandes-choses de ce » monde, contre la haine, la jalousie, l'envie, » passions sourdes mais non moins actives, » d'ennemis long-temps masqués du caractère » sacré d'amis? Une seule fois ils lui ont una-

» niment rendu justice pleine et entière

» mais ce fut dans des oraisons funèbres !

» Et moi qui , par relation de famille et de

3) monde , vivais au milieu de toutes ces là-

» chetés , je savais quel nouveau débordement

s de mauvaises passions n'ont pas manqué

s de faire naître toute tentative de votre part.

LES DEUX LETRRtS. - - 2^3

» pour succéder à celui qui vous avait nommé

> son légataire universel. Absent d'Inspruck, » par malheur, à l'époque où vous commen-

> çâtes vos dangereuses études je ne pus

» venir à vous que lorsqu'il était déjà trop » tard.... j'ai pourtant réussi à vous arracher » au désordre que ces fatales matières avaient

> jeté dans vos idées. Ma conscience satis- » faite me disait que j'avais déjà, en quelque » chose , accompli le mandat que m'avait lé-

» gué mon ami mort Mais, deviez-vous,

» Otbert , ne guérir d'un mal que pour tomber

» dans un second ne faire enfin, je le ré-

» pète, que changer de folié?

» Ce n'est point au hasard et en aveugle » que je me suis occupé de vous. Votre digne » oncle m'avait, à l'avance, appris tout ce » qu'il savait lui-même de votre caractère, de » vos penchants, et depuis, j'avais eu soin » d'écrire au vieux professeur de Francfort ,

» auquel la proclamation de vos quatre élêmens » fît! autrefois tant de peine , afin d'obtenir » encore de cette nouvelle source, ce qui dey> vait, avec ce que j'avais moi-même observé, » compléter votre guérison au moyen de l'ex- » périence que je voulais faire sur vous. Jugez j> si j ai tremblé pour votre avenir, pour votre » bonheur, lorsque j'ai vu toutes mes obser- » vations, mes exhortations même, se briser » contre votre entêtement à vouloir entre- » prendre ce malheureux voyage! Je vous » parle ici de ces choses, mon jeune ami, » quoique je n'aime pas à m'en entretenir de » vive voix. Entre hommes, tout ce qui est » protestation , tout ce qui peut ressembler » à des sentimentaleries me déplaît. J'agis sui- » vaut ce que me dicte ma conscience ; j'obéis » à mes penchans, et j'aime mieux cela que » de faire des phrases. Donc, c'est convenu : » je vous dis ici ma pensée sur tout ceci.

)) et nous n'y reviendrons pas lorsque nous » nous reveiTons !

» Otbert, je le répète, je vous connais bien, » et c'est ce qui m'a désespéré, lorsque je » vous ai vu partir. Il y a en vous de grandes » contradictions l Vos plirénologues de Franc- » fort , vos collaborateurs du journal, ne vous » l'ont-ils pas dit? Les bases de votre carac- » tère sont une fierté souvent irréfléchie , et » que le bon Tiibingen disait que vous teniez » de votre mère ; une assez grande confiance » ou estime en vous-même, un actif penchant » pour l'inconnu , l'incompris , le merveilleux, » et enfin, une forte propension au sentiment, » toutes choses qui vous ont fait poète,

> sans vous donner la raison. Pardonnez » cette franchise qui me semble nécessaire

> pour vous ouvrir les yeux sur vous-même. » Vous devez comprendre, mon jeune ami, » qu'avec des facultés pareilles, vous étS^

» instinctivement attiré vers les hasards d'une

» vie aventureuse, sans cesse tourmentée de

» besoins d'émotions , que vous éprouvez la

» soif de vous distinguer hors des voies

» communes, de faire parler de vous enfin,

» et que votre présomption , passez-moi le

ï> mot , diminue à vos yeux les obstacles qui

» défendent les choses souvent fantasques,

» déraisonnables , absurdes , auxquelles vous

» osez aspirer. Le poète qui touche tout avec

» sa pensée et pour lequel le monde est sou-

» vent dans des mots sonores et harmonieux,

» ne songe pas toujours suffisamment au côté

ï sérieux de la vie ; lorsqu'il se trouve face

ï à face avec les obstacles matériels, il cherche

» à établir entre les choses et les idées une lutte

j> dont il sort infailliblement tout meurtri; et

» ne comprenant souvent rien à sa défaite , il

» se prend à douter, désespérer, maudire!....

» Aussi, je le dis à regret, avec une organi-

ï> sation comme la vôtre, on est rarement heiiï» reux dans l'ensemble de la vie ; on peut * avoir quelques éclairas d'un bonheur fugitif, » quelques moments d'une inénarrable vo- » lupté.... mais on paie ces lueurs rapides » d'une félicité dont la durée est impossible, » par de longues et cruelles souffrances, par D mille déceptions, d'autant plus pénibles, » que l'amour-propre qui a tant aidé notre » imagination dans la fausse voie suivie, nous » fait supposer sans cesse que nous sommes » la victime des conjurations humaines, de » la fatalité, tandis que nous ne le sommes » que de nous-mêmes. Ce qu'il fallait pour » être heureux, c'étaient des désirs modérés » en rapport avec la sphère sociale où nous » sommes venus, et alors tout triomphe, toute j> joie dépassant la limite raisonnable du désir » eût été pour nous comme une petite part du » ciel sur la terre. Mais pour avoir follemcnr

y> aspire aux cieux, cette terre qui ne peut réa- » liser nos tilaniqucs prétentions, nous dc- » vient un enfer. Nous nous brisons en retom- » bant dans ces cbutes extravagantes, et il » est quelquefois bien tard, lorsque les leçons » répétées de l'expéi-ience ( « cette suite de » sottise, » a dit un homme d'esprit) nous » apprennent enfin coml)ien nos aspirations » ambitieuses et nos désirs irréalisables nous » ont fait perdre de paisible et vrai bonheur. » Est-ce là l'avenir qui vous attend, Ot- » bert ? Non, j'espère, car vous vous défierez » un peu de vous-même, dans cet âge où tout » est nouveau pour vous: la société, les pas- » sions, la vie:.... Vous vous garderez bien » surtout de vous abandonner à la pente qui T> vous entraînerait inévitablement dans ie » plus dangereux des abîmes; c'est-à-dire: » l'amour ! Défiez-vous à jamais de votre ima- * uination et de votre cœur , car votre inex-

— LES DEUX LETTP.es. — 251

» péricnce et l'estime de vous-même vous de'- » guiseront les dangers que vous serez en- » traîné à affronter, et vos belles qualités » d'âme et d'esprit finiront ainsi par causer » votre perte irrémédiable.

» Revenez, mon jeune ami; je m'efforce- » rai de compléter votre organisation si noble, » qui peut vous faire accomplir de si belles » choses par les infiltrations de ma raison ! » Je mêlerai en secret quelqu'une de mes » touffes grises à vos charmantes boucles » blondes!... Venez! s'il faut absolument que » vous aimiez, nous verrons à vous trouver » ici quelque cœur qui sache vous compren- » dre. J'ai conçu un projet qui peut réaliser » pour vous un honorable et calme avenir. Je » promets de vous rendre quelqu'un de vos » livres chéris sur Ve^prit des nerfs..,. Venez ! » nous allons avoir, dit-on , une troupe d'opéra » à Inspruck, le mois prochain. Qui donc rai-

252 — LES DEUX LETTllLS.

» sonnerait bémols et bécars ôanshi Gazette de » {Inn, si ce n'était vous? On parle de VEu- » riantlie.... venez faire votre paix avec Weber. » Je vous attends et vous aime.

» Votre vieil ami, — Bkuschall. »

Nous devons dire que la lecture de cette lettre de l'honnête et franc vieillard , lequel sous ses manières un peu brusques et primimitives cachait un cœur excellent, fit sur Olbert une impression assez vive. Il fut d'abord résolu à partir, et le soir même il commença

ses préparatifs et pourtant, chose étrange!

il sentait tout en s'en occupant, qu'ils ne lui serviraient à rien. En effet, il était entraîné (Dieu sait par quoi !) à penser que c'était faire au comte Bastiglia une impolitesse presque injurieuse, que de ne pas se rendre à son invitation. Peut-être la préoccupation delà triste cérémonie de famille, les apprêts du voyage à Vienne, et mille autres fort bonnes raisons

domestiques qu'il n'avait pas appréciées , avaient-elles empêché la comtesse de le recevoir, et elle avait chargé son mari de suppléer à cette impossibilité.... Quel danger pouvait-il y avoir pour lui , à différer son départ d'un jour ? (et ici Otbert commença à modérer l'ardeur qu'il avait d abord mise à faire les préparatifs de son départ.) Que pouvait avoir de commun le tableau effrayant que le vieil employé lui faisait, delà fausse direction de ses facultés, avec une entrevue de politesse dans le cabinet du comte ? (Otbert d'une main faisait la malle, et en retirait queîqu'objct de l'autre). Pourtant comme d'abord il avait décidé de partir, s'il écrivait une lettre d'excuse au comte, prétextant que le jour même, il quittait Venise? Il se souciait peu, après tout, d'une entrevue avec ce vieux Bastiglia, dont on ne lui avait rien dit de bon, et qui croirait sans doute lui avoir fait un grand honneur, en échangeant avec lui

234 — LES DEL'X LETTUES.

quelques lieux-communs sur Venise, quelques paroles de banale politesse ( et ce disant, Otbertdépliait son meilleur habit, pour examiner dans quel état il était...) — Bah! si je partais? — (et il cherchait des gants...) — Si je rendais leur dédain à ces aristocrates ? — (et il retirait du fond de la malle les rasoirs déjà emballés....) — Allons, c'est décidé !

— Vous partirez? — disait une des dernières phrases de la lettre de Bruschall , restée ouverte sur la table, et sur laquelle passèrent les yeux d'Otbert.

— Oui.... mais demain! — pensa-t-il.

— Ne serait-ce pas alarmer votre discrétion, messer Timoteo , que de vous demander à quelle heure on peut se présenter chez le comte? — demanda l'imprudent jeune homme au gondolier , qui continuait d'emballer les livres, faute de contr'ordre.

Cette question explique tout.

Atlriaua.

— Belle comme la première femmu qui ail failli.... Séduite une foiâ pour aéduirc toujours ! —

Le Iciidcmaiii vers deux heures, Otbert abordait avec la gondole du vieux Timoteo , au perron de marbre du palais Bastiglia. Celte l'ois le concierge le conduisit chapeau bas à

555 AD21IAMA.

l'escalioi', et lira avec fracas le cordon de la sonnette. En haut les valets se montrèrent d'une obséquiosité parfaite, et l'étranger fut immédiatement introduit dans un premier salon d'attente. Peu d'instants après, un valet de chambre vint le prier de le suivre, et après lui avoir fait traverser deux ou trois autres salles somptueusement meublées, il l'introduisit dans une dernière pièce qui servait de cabinet au coni te.

Au moment où le domestique annonça , Otberl crut distinguer dans le cabinet le son d'une voix qui ne pouvait être celle du maître du logis. Mais presque immédiatement introduit, il trouva le comte Bastiglia seul... pourtant il crut voir que retombait à peine une lourde portière de lampas rouge qui voilait sans doute une issue : les plis de l'étoffe oscillaient encore.... Otbert semblait chercher à saisir dans l'air encore ébranlé, les dernières

vibrations de la voix qu'il avait cru entendre... lorsque le comte se soulevant de son fauteuil, lui montra le siège que le domestique lui avançait.

Le comte Uberto Bastiglia, nobile veneto, chevalier de Malte et de l'ordre civil de Satnts- Maurtee-et-Lazare du Piémont , membre des académies scientifiques et littéraires d'une foule de villes, et l'un des introducteurs et propagateurs les plus actifs de la culture du mûrier en Italie, était un homme d'environ cinquante-cinq ans. Il avait un de ces visages sans caractère , sans expression , une de ces figures qui en toutes circonstances vous offrent un banal sourire. Ses cheveux, presque blancs, allaient d'une oreille à l'autre sur le derrière de la tête, comme sont taillés ceux des moines de la Vallomhreuse , près Florence. Le crâne qu'ils laissaient à nu eût pu occuper Call ou Spùrzlieim. Ses yeux bleuâtres étaient

258 — ADIUASA. —

de ceux qu'on appelle communément yeux de faïence; son sourire continuel avait creusé deux fortes rides sur chaque joue , et montraient d'étranges dents. Peu ou point de barbe, des oreilles plates et non roulées, le teint échauffé , voilà pour la tête. Assez grand, assez maigre, voilà en deux mots pour le corps. La toilette du comte était un choix de couleurs et de formes trop jeunes pour son âge. Il portait à la boutonnière une boucle d'or dans laquelle serpentaient des rubans vert et noir, sur lesquels se détachaient deux croix d'émail blanc, trop grandes pour être portées sur ce qu'on appelle l'habit-bourgeois. Ses mains étaient chargées de bagues , plus . que ne le comporte la mode italienne chez les hommes.

Au moral , le comte Bastiglia se fera connaître. 11 peut suiïire pour le moment de dire que c'était un de ces hommes absorbés par

leur femme , et qu'on désigne si singulièrement, en disant : le mari de madame une telle. Bien des Vénitiens se surprirent même l'appelant : il marilo délia contessa Baslïglia. On disait mieux et plus souvent : le mari de la Morosini. — C'était peindre deux personnes d'un seul trait!

— Ah ! — fit le grand seigneur , en traînant long-temps sur cette exclamation. — C'est monsieur Erichsen !.... c'est très bien, monsieur Erichsen !... je suis charmé de vous voir !

— Et moi, monsieur le Comte, je suis honoré... — dit Othert, qui savait un peu et qui voyait déjà à qui il avait à faire.

— Madame la Comtesse n'a pas pu vous

voir elle en était désolée! Mille devoirs,

mille occupations ! Cette douloureuse cérémonie.... vous comprenez ! puis les préparatifs de ce voyage, un voyage qui l'occupait

240 — ADUIANA. —

beaucoup.... vraiment elle pensait souvent à vous ! A chaque instant elle m'en parlait....

elle était désolée.... désolée — répétait le

comte en s'abandonnant à cette exagération des formules presque moqueuses , dont certains grands seigneurs, d'un esprit médiocre, usent envers leurs inférieurs, pour se montrer bons princes, comme on dit.

Ce ton déplut sur-le-champ au poète.

— Monsieur le Comte me comble!.... — dit-il avec dignité. — Je n'avais aucun droit à préoccuper autant madame la Comtesse! 11 me suffit qu'elle ait pu exprimer une seule fois son regret, pour qu'avec l'honneur que je re- (;ois aujourd'hui je sois consolé de n'avoir pu remettre entre ses mains....

— Ah ! cet argent, n'est-ce pas? — intcrlompit le patricien. — Mais elle connaîtra la lettre que vous lui avez l'ait l'honneur de lui

— ADUUNA. — 2ii

écrire! — ajoula-t-il maladroitement; — ce sont de nobles sentiments.,..

— Est-ce que madame la Comtesse n'a pas su?....

— Je ne pourrais le dire, vraiment.... — reprit le comte embarrassé, — ces préparatifs Si, pourtant, je crois me souvenir

si fait, si fait ! Elle a même beaucoup admiré le désintéressement de votre conduite, et c'est sa fille qui hier a pensé, à notre retour de Trieste, à vous faire prier de vouloir bien venir recevoir de vive voix tous nos remercj-

ments ceux surtout de la Comtesse, qui,

je le répète, était désolée Voyons, jeune

homme, ne puis-je rien faire pour vous ?

— Monsieur le Comte , — répondit Otbert, — rien autre chose que de vouloir bien recevoir Texpression....

Et le jeune homme se levait pour prendre congé, lorsque le comte passant brusquement

^42 — ADRUNA.

et sans mesure , de ses formules exagérées de langage à une familiarité aussi intempestive, repoussa assez brusquement Otbert dans son fauteuil l

— Un moment donc ! — dit-il , — que diable, mon cher, vous n'êtes pas si pressé, je pense !... Puis se tournant vers la portière placée presqu'en face d'Otbert:

— Adriana ! — cria-t-il d'une petite voix de fausset.

— Ma fille, j'en suis sûr ne sera pas fâchée de vous connaître!... Voyons! maintenant que vous restez , causons un peu 1

11 ne fallut qu'un rapide instant pour changer toutes les dispositions d'Otbert. Jusque-là soutenu par le sentiment de sa dignité et le tact inné qu'il apportait dans ses rapports avec le monde, il n'avait considéré cette entrevue que comme une sorte de formalité accomplie par le comte pour payer une dette

— ADRUNA. — 24

(le convenance. Le ton, les façons de celui-ci, faisaient désirer à Otbert d'abréger le plus que possible une visite qu'il regrettait déjà d'avoir faite. Mais un mot.... un mot inespéré, imprévu, on dirait presque redouté, venait de cbanger toutes les déterminations du faible jeune homme.... En vain le souvenir de Bruschall lui passa-t-il rapidement dans les idées , comme un reproche.... il chercha à s'étourdir. Déjà deux fois il avait cru voir s'agiter légèrement les plis du rideau de soie qui voilait la porte vers laquelle le comte s'était tourné pour appeler sa fdle.... Otbert se grisa de la situation, refoula toute objection de sa raison alarmée, et s'étant réinstallé dans le fauteuil :

— Causons donc , — dit-il , — puisque vous le voulez, monsieur le Comte!

— A la bonne heure ! — reprit le patricien avec son éternel sourire ; — voyons ! de quel pays êtes-vous ?

244 — ADRIAWA. —

— De Seefeld, monsieur le Comte un

village situe entre Munich etïnspruck, non loin des Alpes, que ma pensée, avant ce voyage, avait franchies bien souvent....

— Vous avez là votre famille?

— Hélas ! non.... je n'ai pas.... je n'ai plus de famille ! Ma mère est morte en me mettant au monde; mon père l'avait précédée au tombeau; j'ai été recueilli par un oncle qui m'a adopté, m'a fait instruire, et que j'ai perdu il y a peu de mois....

— Et.... que faisaient vos parents? que faisait votre oncle ? — reprit le comte, en déguisant un bâillement qui témoignait de la parfaite indifférence qu'il apportait à cette conversation qu'il n'avait fait naître que parce qu'il avait vaguement compris que ses premières façons n'avaient pas réussi sur celui qu'en définitive, il était de son devoir de bien accueillir.

— adj\ia:<a. — iio

Otbert ne fut point dupe de cette comédie... mais comme il pensait que peut-être ses réponses étaient entendues d'une autre personne moins gâtée par l'égoïsme du monde , et qui prouvait qu'elle y prenait intérêt, si elle cherchait à les entendre, il répondit comme il eût fait à cette personne elle-même :

— Mon père était militaire mon oncle

médecin.

— Et vous, mon cher, que faites-vous?

— J'ai étudié pour prendre le diplôme de docteur, — répondit Otbert. — Mais je n'ai nul goût pour cette profession. Je suis jeune! j'ai le tems de mieux choisir.

— Très bien , très bien, jeune homme î — dit machinalement le comte, qui pensait probablement à autre chose, à ses mûriers, peutêtre, dont la culture était la seule chose à laquelle il eût montré quelqu'aptitudc.

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