‹ La dernière soeur griseChapitre 12 sur 12 · DIX-SEPI ANS APRES · texte numérisé non relu

DIX-SEPI ANS APRES

Un jour de Tannée 1810, au mois d'août, une calèche de voyage s'arrêtait devant la grille d'une maison de campagne de Saint-Mandé, et sur le sentier de gazon et de sable qui se dessine entre le bourg et le bois de Yincennes. C'étaient de nouveaux propriétaires, venant prendre possession et s'installer chez eux; on ne pouvait en douter à la politesse du jardinier placé à l'entrée, son bonnet blanc à la main. Trois personnes descendirent de la calèche ; deux femmes encore fort jeunes, mises avec une simplicité élégante, et un homme de trente-six à trente-huit ans environ. A peine la grille fut-elle ouverte, qu'ils s'élancèrent à pas précipités dans la sinueuse allée de mélèzes plantée de l'entrée à la maison même. Tout en conduisant lentement derrière eux le cheval et la calèche, le jardinier paraissait émerveillé de l'empressement de ses nouveaux maîtres. Ce désir d'arriver finit par être si impérieux chez eux, qu'ils se mirent à courir comme des écoliers se défiant de vitesse.

• Les forces leur manquèrent à tous les trois , et ce fut moins de fatigue que d'émotion, lorsqu'ils se trou-

vèrent dans la cour de la maison. L'homme s'assit épuisé, le visage baigné de sueur, sur un banc de pierre, à l'ombre d'un grand mur couvert de lierre ; l'une des femmes allait, comme une folle, embrassant chaque objet qui se trouvait devant elle, le tronc d'un vieux tilleul tortu, à demi-mort, un anneau de fer rouillé scellé dans le mur, tout près de récurie, des pots de fleurs, en faïence verte, rangés sur les bords de la croisée.

Aucun d'eux n'entendit d'abord les gémissements d'un chien enchaîné dans sa loge.

Constance la première les remarqua , et le regard distrait comme lorsqu'on se souvient après un long oubli, elle écouta mieux, et elle alla ensuite vers le chien, qu'elle tira doucement par sa chaîne, hors de sa loge.

Le chien se coucha aussitôt à plat-ventre aux pieds de Constance, remuant sa longue queue pelée, tremblant comme s'il avait eu bien froid, promenant en l'air son museau inquiet et heureux, montrant à celle dont il appelait les caresses, sa pauvre tête décrépite, osseuse et dégarnie, ses yeux d'un gris nébuleux et terne.

Fiy était aveugle.

Autour de cette affectueuse créature, qui avait alors vingt-deux ans, Francis, Louisiane et Constance pleurèrent comme des enfants, sans avoir honte de leur

sensibilité. De leurs mains émues, Constance et Francis caressaient le dos frémissant, la tête agitée de Fly. Ils lui disaient :

— Mon vieux Fly, mon bon Fly, mon ami Fly, tu t'es donc souvenu de nous? tu nous as donc reconnus ?

La joie prêtait une âme intelligente au pauvre cliien. Une espèce de roucoulement tendre , étouffé, continu, exprimait son bonheur. Constance ayant pris la tête du chien et l'ayant placée sur ses épaules, Fly faillit mourir de cet excès de tendresse pour lui. Il ne gémissait plus ; il n'aboyait plus ; il soufflait , et ses côtes battaient fort. Francis le prit alors dans ses bras et le porta au soleil. Peu à peu la chaleur le ranima. Fly se sentit si bien et si rajeuni apparemment après cette secousse, qu'il se leva, se mit à aboyer et à courir à travers le potager, comme lorsqu'il avait trois ans. Il avait oublié qu'il était aveugle'.

La journée entière fut consacrée par madame de Cramayenne et son mari, qu'accompagnait Louisiane, à revoir les endroits où s'étaient écoulées si contraintes, et toutefois si regrettées, les premières années de leur jeunesse. Acquéreur des deux propriétés, de celle de son père, M. de Cramayenne, et de celle de M. de Rétal, l'une et l'autre confisquées par la République, en 93, pour être vendues plus tard, à vil prix, à un tanneur du faubourg Saint-Antoine, Francis, qui les

-IC4 LA DEBNIÈRE SŒl'B GBISE.

avait rachetées à ce dernier, les visita en détail, s'arrêtant et se souvenant à chaque pas. Là son père, mort depuis dans l'exil aux États-Unis, avait l'habitude de s'asseoir. Il écrivait sur cette table ; il déjeunait sur celle-ci. Tous les meubles étaient encore à leur place, vieux sans doute, très- vieux, mais c'étaient bien les mêmes. Quelles douces relatons, impossibles à confier à l'insuffisance de la plume , s'établirent entre l'âme de ces vieilles boiseries, de ces vieilles étoffes vertes et jaunes flétries comme des fleurs cueillies depuis longtemps, et l'âme de Francis de Cramayenne ! C'est lui qui avait fait cette tache au tapis, donné ce coup de canif aux rideaux, il y avait plus de vingt ans. La même adoration du passé s'exhala du cœur de Constance, en parcourant sa propre maison, celle où sa mère ne l'avait pas aimée, mais où elle, excellente fille, avait tant aimé ses chères petites sœurs, ses chers petits frères, passés en Russie avec leur oncle, après la mort si tragique de M. de Rétal.

Rien qu'eux maintenant, après dix ans de séjour en Allemagne, rien qu'eux de ces deux nombreuses familles, rien que lui, rien qu'elle, rien que Francis et Constance, eux qui pendant quinze jours ne trouvèrent pas dix minutes autrefois pour se dire adieu. La journée fut bien pleine. Le soir ils eurent besoin du spirituel enjouement de Louisiane; ils étaient acca-

blés. Elle ne les laissa pas un seul instant à leurs pensées. Elle avait reçu une lettre de son père , capitaine de port en Hollande, où Napoléon l'avait placé comme un des hommes sur lesquels il comptait le plus, pour faire respecter le blocus continental ; elle leur en donna connaissance. A cette occasion, elle parla de ses voyages sur mer, et de tous les voyages et de tous les voyageurs, et de toutes les mers. Il était déjà minuit ; Louisiane s'arrôla tout à coup pour demander d'où venait le bruit d'un cor de chasse qu'elle avait entendu.

— Ce sont les sentinelles du château de Vincennes qui se répondent lui dit Constance. M. de Cramayenne et moi connaissons cela.

— Mais on doit voir le château comme en plein jour, par ce beau clair de lune , ajouta Louisiane ; si nous montions quelque part pour le voir.

— Tien n'est plus facile, dit M. de Cramayenne, d'une des chambres de la maison, de celle que vous occupiez, je crois, ajouta-t-il en s'adressant à Constance, on découvre d'un côté jusqu'à Charenton; de l'autre, jusqu'à Nogent. N'ai-je pas bonne mémoire ? Venez, dit-il à Louisiane, nous allons vous contenter.

Ils montèrent au second étage, à l'ancienne chambre de Constance, et de la croisée, ils eurent un des plus beaux spectacles dont on puisse jouir l'été aux environs de Paris. Les masses solides, déliées, du châ-

teau de Vincennes , montaient dans l'air avec une grâce que la nuit seule donne aux monuments. Aux pieds de cette formidable masse qui briserait, si une étincelle s'y introduisait, ce vaste paysage, se distinguaient un à un, groupe par groupe, les milliers d'arbres de la forêt de Vincennes.

— Celte ligne blanche, disait Francis à Louisiane placée près de lui, est la grande route ; cet obélisque est un rendez-vous de chasse ; cet espace est le cimetière de Charenton ; cette montagne est la butte qui sert aux exercices des artilleurs ; en passant par-dessus ce carré d'arbres au feuillage blanchâtre... — Francis, qui avait tendu la main pour le désigner aux deux amies, ne la retira pas. Son explication resta suspendue comme sa main...

— C'est... Constance va vous le dire, dit-il enfin, en se tournant vers Constance, qu'il croyait debout derrière lui.

Constance n'était plus là.

L'arrivée des nouveaux propriétaires des deux maisons de campagne longtemps inhabitées, avait rallumé les méchants propos de Saint-Mandé , dont la population, en se renouvelant tout entière dans la révolution, s'était décuplée.

— Quels sont ces gens-là ? se demandaient les voisins. Ces deux femmes sont-elles sœurs , et ce monsieur est-il leur frère ou bien est-il le mari de l'une

des deux? Mais s'il est marié avec l'une, pourquoi l'autre n'est-elle pas mariée ? De laquelle des deux est-il d'ailleurs le mari ? Peut-être , ajoutaient-ils encore, car on ajoute toujours à Saint-Mandé , elles ne sont pas sœurs, et lui n'est pas marié. Mais alors à quel titre demeurent-ils ensemble ? Il est bien trop jeune pour être leur père. S'il n'est ni père , ni mari, ni frère, qu'est-il donc ?

On voit que les suppositions marchaient d'un bon pas à Saint-Mandé.

Les bons voisins dirent encore, au bout d'un mois : — D'où viennent ces gens-là ? que font-ils ? qui voientils? Ils ne visitent personne, personne ne les fréquente. Il faudrait pourtant le savoir.

Enfin ils en débitèrent tant, que les nouveaux venus passèrent sinon pour de mauvaises gens, du moins pour des gens fort suspects.

A cette époque si glorieuse pour la France, Napoléon se livrait quelquefois au plaisir de la chasse dans le bois de Vincennes, et l'on sait qu'aux alentours des domaines de la couronne destinés à cette distraction impériale, la police exerçait une surveillance dont les traditions ne sont pas perdues. Les maisons de campagne rapprochées de la limite des endroits de chasse étaient de sa part l'objet d'une vigilance perpétuelle. Elle connaissait le passé, les mœurs, les opi. nions des propriétaires circonvoisins. Les bons nabi-

tants de Saint-Mandé eurent l'habileté de faire partager à la police impériale leur mauvaise opinion sur les étrangers qui occupaient depuis six mois les deux maisons si rapprochées du bois de Vincennes. L'éveil fut donné. Il y eut des soupçons, des espionnages ; des rapports furent dressés. Cela vint jusqu'aux oreilles du ministre de la police. On n'y allait pas de main morte en ce temps-là.

Le ministre de la police se rend à Saint-Mandé, sonne à la grille et se fait aussitôt introduire, quoiqu'il fût à peine trois heures du matin, dans l'une des deux maisons, qu'occupait jadis la famille du marquis de Rétal. Devant lui est un colonel de gendarmerie ; les portes de tous les appartements s'ouvrent. Ils ne voient rien qu'un ordre parfait dans chaque pièce. Ils entrent dans la chambre à coucher de Constance ; le lit n'était pas défait. — On s'est donc enfui, se dirent le ministre de la police et le colonnel de gendarmerie, qu'il n'y a personne ici? Les domestiques ne répondent pas. Ils montent aux greniers ; une lumière dont les rayons traversent les fentes d'une vieille porte les frappe; ils poussent du pied cette porte, et que voient-ils ?

Deux femmes à genoux, en costume de sœur grise, priant devant un petit autel sur lequel veillait la lampe dont la lueur avait été aperçue.

Surprises, Constance et Louisiane se lèvent avec effroi et suspendent leurs prières.

— Que faites-vous là ? leur demande le ministre de la police.

— Vous le voyez, nous prions.

— A cette heure ?

— Nous prions toute la nuit, monsieur, mon amie , pour suivre l'exemple que je lui donne ;moi, monsieur, parce que j'ai fait vœu, en 1788, de pauvreté, de chasteté et d'obéissance. J'accomplis ce vœu sur la terre.

— Mais vous êtes ici avec une autre personne, un étranger, un homme ? dit enfin le ministre de la police.

— Oui, monsieur, avec mon mari, M. Francis de Cramaycnne , qui habite cette maison en face de la nôtre.

— De Cramayenne ! s'écria le colonel de gendarmerie, le brave Maubei t, n'est-ce pas ?

— Vous le connaissez donc, colonel? demanda le mioistre de la police.

— Si je le connais!... un des plus braves soldats de la République.

— Un prêtre, monsieur, murmura tout bas Constance.

— Je le sais, madame, je le sais.

— Venez, monsieur le ministre, je vous raconterai

toute cette histoire, dit le colonel de gendarmerie. Et, se retournant vers Constance :

— Dites au brave Maubert, madame , que le camarade de Bapaume vit encore î

¥W DE LA DERNÏERE SŒUR GRISB,

Des guirlandes de chêne, des couronnes de feuillage, des lances dorées soutenaient un ample développement de draperies blanches et bleues, dont les écharpes flottaient au vent frais du matin. Élevées dans la nuit, ces tentures solennelles paraient les deux corps de logis d'un grand bâtiment et remplissaient l'intervalle laissé entre l'un et l'autre. Elles allaient frapper la vue des habitants de la vallée dès qu'ils se mettraient en marche pour se placer sur le revers de la montagne, pour en occuper le plateau où avait été construit cet arc-detriomphe, temple de verdure commémoratif d'une grande journée. On l'apercevait de toutes parts et à plusieurs lieues de di-tance , car Apreval domine la campagne, la rivière et les nombreuses crêtes du vallon. Il est la plate-forme à laquelle on parvient après avoir gravi d'immenses escaliers agrestes, taillés d'abord par les convulsions volcaniques dont l'Auvergne a été le théâtre, recouverts ensuite, par l'effet d'une nature vigoureuse et féconde, de chênes, de hêtres et de sa-

pins, semés plus tard par l'agriculture de vignes et de blés, suspendus comme par prodige sur ces champs de pierres, laves figées en route, creusés eniin par le marteau de l'industrie en forges, en usines, en houillères. Chaos de silence et d'activité, mélange de verdure et de fumée, concert d'oiseaux, murmure de la forge, la vallée d'Apreval réunit les majestés de la solitude aux confusions bruyantes de l'industrie.

Du milieu des bois, des fentes de rochers verdies de mousse, du creux de la plaine sortent de longues pyramides de moellons par où s'échappent jour et nuit des bouffées noires de fumée ; et l'eau de la rivière réfléchit dans ses profondeurs limpides un ciel vif, des nuées soufrées, un aigle, des ailes de moulin, les barrages d'une usine, le soleil, un bateau chargé de houille, des allées de châtaigniers, des choses grandes, des accidents delà vie active : tout semble mis en jeu, remué, jeté à la surface, ce qui va au cœur, ce qui va au bras, le charme de la pensée et la tâche du corps. Ainsi est fait Apreval, colonie de travailleurs sur une terre sauvage et belle, fermée par deux cercles de montagnes, et arrêtée par le niveau de l'Allier, ce fleuve de l'industrie, cet éternel ling,)t d'argent fondu.

Tout travaille dans ce vaste bassin, l'homme et la terre ; c'est un défi perpétuel, un combat où jamais aucun des combattants n'est épuisé. Quand la forêt a ployé sous la cognée, quand les arbres sont à terre et

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mis en quartiers par la hache, des cordes les lient et les lancent sur le fleuve qui se charge de les porter jusqu'à la mer, après en avoir déposé sur les rives de huit ou dix départements.

Un homme d'environ quarante ans contemplait du sommet pavoisé de la montagne ce vaste amphithéâtre qui allait hientôt s'animer d'un aspect inaccoutumé. Ses bras étaient croisés sur sa poitrine, et le vent des hauteurs soufflait légèrement dans ses cheveux et les bouts de sa cravate. Sa joie était grave ; parfois une ombre d'inquiétude la couvrait, mais cette tristesse était plutôt celle du doute que de la douleur. A quelques pas de lui une femme, d'un âge avancé, regardait avec beaucoup de soin si les draperies avaient été posées ainsi qu'elle avait ordonné, si les sièges avaient été rangés le plus convenablement possible et afin que chaque spectateur jouît sans obstacle de la facilité de voir le grand spectacle auquel il avait été convié.

Un ouvrier troubla les réflexions de l'homme attentif au bord de la terrasse, et fit diversion à l'examen méthodique de celle qui paraissait être là pour partager l'autorité du maître.

— Monsieur a sonné ? s'informa l'ouvrier.

— Ah ! c'est vous, Ginesty. J'allais vous appeler. J'ai à vous recommander de nouveau et plus sérieusement que jamais, quoique votre prudence me soit connue, de faire visiter encore une fois les travaux dans toute

leur étendue, sans omettre aucun point, depuis l'endroit du départ jusqu'à celui de l'arrivée.

— Soyez tranquille, monsieur Weber, j'ai placé de distance en distance des hommes chargés de me communiquer par des signaux convenus ce qui pourrait survenir de grave avant et pendant l'opération. Ils éclairent la route sur un parcours de deux lieues, etce sont des hommes sûrs, les meilleurs ouvriers de nos mines. Je vous le répète, monsieur Weber, soyez tranquille.

— L'essai d'hier a-t-il réussi, Ginesty ?

— Sur presque tous les points.

— Il a donc manqué sur quelques autres ? Ne me cachez rien.

— Je ne vous cacherai pas, monsieur Weber, que nous avons éprouvé quelques soubresauts un peu durs sous la voûte de la Roche-Noire ; mais depuis hier les nivellements sont rétablis. Je crois que tout ira bien.

Weber ressentit une soudaine contrariété ; il mesura d'un œil inquiet la profondeur de la vallée, et reporta ensuite son regard sur Ginesty, dont il chercha à pénétrer la conviction.

— Mais il ne suffit pas de croire, mon cher Ginesty, il faut être sûr que l'expérience se passera sans accident. Je frémis à ce mot. Il y va de mon honneur, il y va du vôtre, Ginesty.

En souriant d'un air d'assurance, Ginesty répondit à M. Weber :

— Monsieur n'a plus rien à me dire ?

— Vous viendrez de temps en temps me mettre au courant des préparatifs. Mais, au nom du ciel, de la prudence, Ginesty, de la prudence !

Après avoir adressé en passant un salut à la dame qui avait écouté avec sollicitude la courte conversation qui venait d'avoir lieu, Ginesty disparut derrière les draperies.

Tandis que M. Weber avait encore sur les lèvres les dernières recommandations faites au chef des ouvriers de son usine, cette dame vint à lui, et, lui prenant les mains, elle lui dit:

— Mon fils, je ne vous admirerai jamais assez ; quelle tenue ! quelle élégance ! quel luxe ! On vous prendrait pour le procureur du roi de Vermoutier, si, sans vous flatter, vous n'étiez infiniment mieux que lui. Vous êtes superbe, mon fils.

— Permettez-moi, ma mère, répondit Weber, de vous adresser le même compliment. Mon suffrage en fait de mode n'a pas un grand prix, mais en vérité cette robe vous rajeunit de dix ans. Il va m'ètre impossible aujourd'hui de me dire votre fils. Paris est toujours la ville des métamorphoses. Sur chacun de vos rubans comme à chaque bouton de mon habit on lit que votre toilette et la mienne viennent de Paris.

— Laissez-le penser, Weber, mais ne le dites pas trop haut, car vous savez combien M. Boissy, votre

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adjoint, et mademoiselle Boissy, sa digne sœur, aiment peu tout ce que Paris nous envoie. A les entendre, hors d'Apreval il n'y a rien de bon. Dieu fît Apre val et se reposa. Du matin au soir, ils répètent av^ un admirable accord qu'il faut secouer, écraser, anéantir le joug odieux de la métropole.

Sans se laisser distraire de sa première pensée, constamment fixée sur Fobjet dont il avait entretenu Ginesty, Weber répondit à sa mère :

— Ce qui n'empêche pas cet excellent M. Boissy de ne priser que du tabac de la civette du Palais-Royal. Mais j'y pense, il devrait être de retour. Sur mon invitation, il est parti ce matin dès cinq heures pour maintenir l'ordre à la tête du pont, où j'ai supposé qu'il y aurait peut-être encombrement. Il y a loin, c'est vrai, d'Apreval à la Baigneraie, mais il est dix heures et demie ! Et pourtant combien lui ai-je recommandé, au nom de l'adjoint, de surveiller en lui l'antiquaire, et de ne se laisser détourner de ses fonctions municipales par aucune espèce de ruines. Malheureusement il en aperçoit partout. Le moindre tronçon de colonne l'arrête des heures entières en contemplation. Sa joie est si vive! J'ai peur de l'altérer par des reproches. Il est heureux. Pourquoi troubler bu homme heureux, c'est si rare !

— N'ètes-vous pas heureux aussi, taon fils? Jetez les

yeux autour de vous, vous ne rencontrerez que le spec-

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tacle du bien que vous avez produit par vos travaux, par vos conseils et des sacrifices dont vous ne devez pas vous refuser la récompense ; soyez heureux, soyez fier.

— Ma mère, répondit Weber, j'ai oublié ces peines dont vous me parlez ; ce qui réussit n'en a pas coûté. Mais, au fond, de quoi serais-je fier? Quelle part de gloire ai-je à réclamer? Je n'ai été que l'instrument de la nécessité.

— Pourquoi, Weber, être si injuste envers vousmême, quand le pays vous est reconnaissant de son bien-être, de sa considération, de son existence?

— Ce que j'ai fait, ma mère, tout autre l'eût fait à ma place et n'aurait pas eu plus de mérite. Franchement, le hasard est pour beaucoup dans le peu de bien dont vous me louez. Consultez votre mémoire. Appelé par vous, je revins habiter ce canton où des souvenirs d'enfance m'attachaient, et que d'autres souvenirs plus sérieux me faisaient craindre de revoir. Voilà de cela seize ans. J'attendais alors plus de consolations de mon pauvre pays que je ne lui en apportais. Les vôtres ne me manquèrent pas. Vous me conseillâtes le travail, et j'y répugnais singulièrement, il vous en souvient. Mes journées se passaient dans le regret et dans une oisive contemplation; ce n'était pas montrer jusque-là un zèle très-vif pour mon pays, dur rocher qui veut être arrosé par la sueur de ses enfans. Mes goûts de

minéralogiste me conduisent un jour au pied de la rivière de la Baigneraie, ici où nous sommes, au sommet d'Apreval, et je découvre, en remuant avec ma pioche, quelques cailloux curieux, une mine de charbon à mes pieds. Instruits de ma découverte, dont il sentent l'importance, de riches propriétaires avec lesquels vous me mettez en rapport, car je n'étais connu de personne, conçoivent le projet d'une exploitation. La houillère est ouverte, et tout à coup le pays a une industrie ; deux mille familles trouvent de l'occupation; Apreval, qui n'était auparavant qu'un tas de chaumières sur un rocher stérile, devient une petite ville fortunée.

Et posant sa main sur l'épaule de son fils, madame Weber reprit :

— Et voilà votre gloire, mon ami : qui oserait vous la contester? Ne voulez- vous pas non plus que vos concitoyens vous soient à jamais reconnaissants de ce beau chemin de fer de six lieues d'étendue dont l'essai va se faire aujourd'hui même en leur présence? Sans vous y auraient-ils songé? Quel est celui d'entre eux qui en aurait fait son unique pensée, jour et nuit, pendant trois ans, comme vous?

— Ce chemin de fer, qui achèvera de consolider la prospérité du canton, répondit Weber en se tournant vers sa mère, c'est Apreval qui se l'achète avec l'argent qu'il gagné. Il le doit à ses économies. Dailleurs,

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il en avait un besoin extrême. Par sa situation favorable au bord de la Baigneraie, l'usine de Courcy, rivale de la nôtre, opère ses envois pour l'intérieur sans frais de transport, tandis que notre houillère d'Apreval est à six lieues de cette rivière. Malgré notre plus grande activité dans l'exploitation, nous touchions au moment où nos produits, à cause des frais dont la mine de Courcy est exempte, n'auraient pu soutenir sans perte mie rivalité formidable. Le chemin de fer égalise tout. Autrefois, si lentes, si difficiles et si coûteuses, nos expéditions s'effectueront maintenant en une heure delà mine à la rivière. Apreval n'a plus de concurrence à craindre. Vous voyez, ma mère, que ce chemin de fer était une conséquence de nos besoins industriels. Ainsi que Weber l'avait si vivement recommandé, Ginesty revint dire que tout se présentait bien.

— Dans ce moment, ajouta-t-il, on chauffe la machine destinée à fonctionner aujourd'hui.

— Avez- vous examiné chaque pièce ? s'informa Weber.

— Et en détail, répliqua Ginesty.

— Vous ètes-vous assuré de leur élasticité , de leur force, de leur résistance ?

— Oui, monsieur Weber.

— Avez-vous éprouvé par des essais successifs la solidité des chaînes ? La semaine dernière la chaîne numéro quatre fut cassée en deux endroits.

— Rassurez- vous , monsieur Weber, nous n'avons pas à prévoir de pareil accident. Dans une demi-heure je reviendrai vous dire le degré de chaleur que nous aurons obtenu.

— Je me repose sur vous, Ginesty. Allez !

Pour arracher son fils à ses préoccupations soucieuses, madame Weber lui dit, reprenant le fil du propos interrompu par l'entrée de Ginesty, que toutes ses belles raisons de modestie ne persuaderaient jamais aux habitants que ce ne fût à lui, à lui seul, qu'ils seraient redevables du chemin de fer destiné à unir si étroitement leurs intérêts. Depuis trois ans ils en rêvaient ; c'était le thème éternel de leurs conversations à la veillée.

« — Pauvres et riches accourront ici dans une heure, dit-elle encore. Ces drapeaux, ces couronnes de lierre, ces guirlandes attachées pendant votre sommeil , ce fauteuil ombragé de verdure comme pour vous élever un trône, vous disent assez que c'est une journée mémorable pour eux, celle d'aujourd'hui, où va avoir lieu l'essai de ce merveilleux chemin de fer qui semblait "ne chimère aux yeux mêmes des plus confiants, et qui vous a coûté tant de voyages au chef-lieu, tant de sollicitations, tant de nuits sans sommeil. Votre mère le sait, Weber, pardonnez-lui d'avoir de la vanité pour vous et pour elle. Hugues, notre jardinier, m'a dit, et mon vieux cœur battait de joie en l'écoutant, que tous les paysans, tous les fermiers, tous les bourgeois même,

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depuis Seignelay jusqu'à Auberive, s'apprêtaient dès le point du jour pour le voyage d'Apreval. Les affaires sont suspendues à douze lieues à la ronde. J'attends tous nos amis de Vermoutier. On m'a déjà prévenue. Nous aurons la famille Rouhaux ; les Grand val, tous les Grandval,et même leurs parents de la Ferme-Rouge. Nous aurons la famille Frestol ; M. Jules aussi sera de la partie. On vous a sans doute dit que M. Jules Frestol est de retour d'Alger, cette mauvaise tète de Jules.

— Oui, ma mère, répondit Weber, je le sais à Vermoutier qui ne s'en félicite guère, si j'en crois' le gardechasse. C'est du garde-chasse que je tiens la nouvelle de ce retour si peu désiré.

— Aurait-il recommencé , se demanda tristement madame Weber, ses conquêtes amoureuses ? Il y aura donc toujours des folles pour l'écouter ? Cela devient vraiment alarmant. Il n'y a pas trois ans, n'est-ce pas? qu'il tua en duel le frère de cette malheureuse demoi selle de Ginevray. Déshonorer ainsi le plus beau nom du pays ! Il y a deux ans qu'il rompit tout à coup avec mademoiselle de Chenevial, et jamais personne n'a su la cause de cette étrange conduite, pas même mademoiselle de Chenevial, qui languit encore de chagrin au milieu du désespoir de sa famille. L'an passé, un peu avant Pâques, j'étais alors à Vermoutier, j'avais ramené notre chère Céleste à sa mère, il était encore question de M. Jules Frestol. On racontait qu'il avait

enlevé mademoiselle Launay à son pensionnat, et qu'il l'avait reconduite en plein jour chez elle, comme pour dire : Jules Frestol laisse aux autres celles dont il ne veut pas.

— Au moins, reprit Weber, s'il y avait en lui, non pour le justifier, mais pour l'expliquer, l'étoffe d'un séducteur. Mais quel triste lovelace que Jules Frestol! Il est plus nul que son père, le maître de postes, brave homme qui ne lui a laissé en mourant que la rudesse de sa profession. Je préférerais une franchise grossière comme celle qu'il avait à l'éducation bâtarde de son fils, plus dépravé par ton que par caractère. Cette mauvaise éducation l'a achevé. Étudiant en médecine, puis en droit, il n'est resté au bout du compte ni avocat ni médecin ; le peu qu'il a appris ne lui a servi qu'à aiguiser un esprit plus propre à nuire qu'à recevoir une direction utile. C'est bien le parvenu provincial dans tout son lustre. Engoué de sa beauté comme une femme, souriant à tout ce qu'il dit, il n'est guère qu'un être incomplet, entre le bourgeois et le fermier. Les complaisances exgérées de sa famille l'ont perdu. Le laisser disposer, si jeune et si extravagant, d'une si grande fortune !

— Sa fortune ! et voilà, s'écria madame Weber, le côté par lequel il se recommande au beau sexe de Vermoutier et des environs. J'ai été jeune et suis d'une petite ville aussi : franchement, je ne valais guère

mieux que toutes ces petites filles-là. J'ai été en idée et en espérance la fiancée de tous les jeunes gens à marier qui ont passé plus de huit jours dans le canton. Jules Frestol est riche : il n'est pas mal; et s'il se promène par la ville, c'est toujours à cheval ou en calèche découverte, comme un prince ou un marchand d'eau de Cologne ; il est en outre à marier.

—Oui, ma mère, et la dernière qu'il poursuit, croyant toujours valoir mieux que celles qui l'ont précédée, met de la gloire à affronter le piège. Si le dommage n'était que pour celles-là , leur vanité aurait sa juste punition ; mais le mal, le très-grand mal, est que Jules Frestol, garçon commun, mais, ainsi que je l'ai déjà dit, peu méchant au fond , perd de réputation les jeunes personnes dans la famille desquelles le hasard l'introduit ; c'est pourquoi, lorsque le garde-chasse m'a dit qu'il avait vu Jules Frestol chez madame Tenière, j'en ai été fâché pour sa fille, pour Céleste...

— Pour Céleste ! redit madame Weher en exigeant de son fils qu'il répétât ce nom ; pour Céleste ! Et madameWeber leva les yeux au ciel comme pour l'implorer contre un danger dont elle était loin de prévoir la menace. M. Jules Frestol, s'écria-t-elle de nouveau, a été vu chez madame Tenière ; il poursuivrait Céleste, il la menacerait de sa mauvaise renommée; ma chère Céleste ! Le garde-chasse s'est évidemment trompé ; ne le pensez- vous pas ? La famille Frestol et la famille

Tenière ne sont-ettes pas brouillées depuis huit ans, et brouillées à ce point, vous ne l'ignorez pas, que leurs intérêts communs en ont considérablement souffert ? Le père Frestoï n'est-il pas mort de chagrin à la suite de cette lutte née de misérables motifs de rivalité?

Weber se sentait pénétré des mêmes craintes que sa mère, et ce n'était pas indifféremment qu'il lui avait rapporté le propos du garde-chasse ; mais, plein de la prudence calme de l'homme éprouvé, il n'aimait pas à perdre ses forces en argumentant longtemps à l'avance contre les éventualités du malheur. 11 n'éclatait, il ne se répandait au dehors qu'au moment décisif. Jusque-là ce n'était qu'un roc. Touché à la veine, ce roc s'ouvrait, et le fleuve débordait au loin.

— Peut-être, répondit-il à sa mère, les deux familles se sont-elle raccommodées depuis huit ou dix mois que nous ne sommes descendus à Vermoutier. 11 m'a été dit ensuite que le frère de Céleste, Anatole, qui est aujourd'hui en Orient, et Jules Frestol n'étaient pas aussi ennemis que leurs deux familles. 11 ne serait pas impossible que les deux maisons, lésées Tune et l'autre par une rupture irréfléchie, tendissent à se réunir de nouveau par cette intimité de collège.

— Raccommodées ! oh ! non, ditmadame Weber; c'était si envenimé : madame Frestol était trop blessée pour revenir, et madame Tenière a trop de fierté pour avoir fait le premier pas. Jules Frestol chez madame

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Tenière ! Décidément, je n'y crois pas. Quoiqu'il en soit, je verrai madame Tenière aujourd'hui, je lui parlerai ici même, je lui dirai que les visite de Jules Frestol chez elle doivent cesser.

— N'allez pas trop l'effrayer, ma mère. Madame Weber avait pris la main de son fils :

— Rassurez-vous; ma sévérité prend sa source dans un intérêt trop pur pour que l'expression en soit mal accueillie. Je n'affligerai point madame Tenière, quoiqu'elle n'ait pas toujours eu pour sa fille, notre chère Céleste, permettez-moi de le dire, l'actif dévouement d'une mère.

Ce léger blâme, si habilement ménagé, ne blessa pas moins Weber.

— Madame Tenière, reprit-il, a dû souvent s'absenter et porter une attention plus particulière sur sa fille aînée, qui a été si dangereusement malade. Elle se reposait sur vous, ma mère, du soin d'élever Céleste. Elle savait que vous êtes pour elle une autre mère ; ne lui en veuillez pas d'avoir si bien placé sa confiance.

— C'est que Céleste, ajouta madame Weber, grandit chaque jour; qu'elle est belle! qu'elle est charmante ! Voilà bientôt un an que nous ne l'avons vue à Apreval. L'été a été si chaud, l'hiver si rude ! On ne se hasarde pas tous les jours à gravir notre rocher. Comme elle doit être encore embellie ! comme nous allons la trouver raisonnable! C'est qu'elle sort du grand pensionnat des

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dames Lauriol de Vermoutïer. Céleste nous vieillit, mon fils, vous souvenez- vous?

— Si je me souviens? dit Weber en serrant la main que sa mère avait laissée dans sa main. C'est tout le portrait de sa mère à vingt ans; c'est sa grâce, c'est...

Weber fut interrompu par sa mère :

— Ce n'est pas ce que je veux dire. Vous rappelezvous ses lectures sentimentales avec Denise et Lucien, qui leur fournissait tant de livres, tant de romans, que sais-je, moi? Les espiègles! ils se cachaient de moi pour lire, comme autrefois, étant plus petits, lorsqu'ils avaient dérobé des fruits. Il m'est arrivé de les surprendre à la ferme de M. Locart, sous le massif de la fontaine, assis tous trois sur le gazon. Lucien, entre Céleste et Denise. Céleste écoutant, les yeux baissés, la lecture de Lucien, et Denise, la bouche béante, comme si elle n'avait pas eu assez de ses deux oreilles pour écouter. J'ignore ce que Lucien leur lisait, mais c'était toujours admirable. Le dernier livre qu'il leur apportait du cabinet de lecture de madame Janet était unanimementle plus beau. Lucien, il est vrai, lit fort bien. Mais vous ne me parlez pas de lui ; où est-il depuis deux ans qu'il nous a quittés ?

— Croyez-vous, ma mère, que j'aie pu l'oublier ?

— Vous l'aimez trop pour cela.

— Je le crois maintenant, reprit Weber, dans notre département. Sa dernière lettre était datée de l'antique

château de Clisson, qu'il a visité, j'en suis sûr, moins en ingénieur qu'en poëte. Avec quelle mélancolie il me parle des pensées qu'il a eues au milieu des ruines de cette demeure féodale ! pensées de tristesse, de doute et d'abattement. Je n'aime pas à le voir ainsi ; il se livre trop à l'activité de l'esprit, pas assez à celle du corps. Le mal du siècle le gagne, l'envahit peu à peu; son tort est de se complaire dans cet état de découragement si dangereux pour son avenir. Ses dernières lettres surtout sont empreintes d'une amertume pénible.

— Que ne l'avez-vous engagé, dit madame Weber, à venir près de nous? L'occasion était belle. L'essai que vous allez faire aujourd'hui ressort tout à fait de ses études. Nous l'aurions retenu ici quelques mois.

— Ainsi ai- je fait, ma mère. Dès que j'ai su qu'il était dans le département, je l'ai aussitôt invité à se rendre à Apreval ; j'ai même écrit à Lucien que sa présence m'était indispensable.

— Vous a-t-il répondu qu'il viendrait?

— Il ne m'a pas répondu; c'est un bon signe, s'il a reçu ma lettre.

Weber et sa mère cessèrent de parler; ils avaient vu s'élever, du milieu de la montagne au sommet de laquelle ils étaient, ils avaient tantôt vu passer et tantôt disparaître dans les vertes fentes des rocs, une tache bigarrée comme une tulipe. Quelqu'un accourait vers eux. Bientôt la nuance diaprée, la couleur flottante se

détacha plus fermement du fond de Fair et prit un corps, mais un corps souple, léger, bondissant de pointe en pointe, et paraissant monter à la surface avec la rapidité du plongeur repoussé par l'élasticité du sable où ses pieds ont heurté. C'était une jeune fille ; on ne tarda pas à la distinguer qui gravissait les flancs de la montagne d'Apre val, et qui, quoique rapide comme une chèvre sauvage dans sa pénible ascension, arrachait d'entre les nœuds de pierre des touffes d'herbes, du thym parfumé, et les rejetait derrière elle, afin de recommencer toujours.

Il fut bientôt possible à madame Weber et à son fils de reconnaître la fille de M. Locart. Arrivée au bord du plateau, Denise s'arrêta tout essoufflée ; elle fut sur le point de fléchir, après avoir mesuré d'un regard curieux la longue pente qu'elle avait franchie sans prendre haleine. D'épuisement et de joie elle tomba dans les bras de madame Weber.

— Monsieur Weber, dit Denise sans se donner le temps d'apaiser son agitation, madame Weber ! vous n'entendez donc pas? vous ne voyez donc rien?

De ses doigts émus d'impatience, Denise écartait les cheveux égarés sur ses lèvres.

— Quel bruit ! reprit-elle ; que de gens viennent ici! Jamais Apreval n'en aura tant vu. Tout Angely nous arrive; tout Milleraie et ses vignerons en blouses bleues, tout Bourg-la-Grange avec les ouvriers des carrières, bannières de la corporation en tête; tout Saint-Jean-de-la-Plaine, tout le département! notre montagne est assiégée. Ah! c'est vraiment beau!

Madame Weber passa son mouchoir sur le front ardent de Denise.

— Bonne Denise, calme- toi!

— Et tout Vermoutier, reprit Denise : il n'est pas resté deux habitants. Papa, qui est allé à leur rencontre, voulait m'emmener avec lui. Je l'aurais accompagné si je n'avais craint de rentrer trop tard pour m'habiller. Du haut de la terrasse du jardin, je les ai tous vus passer sur le pont de la Baigneraie. La garde nationale de Vermoutier vient aussi, accompagnée de la musique. C'est superbe! Vous êtes donc sourds !

— Folle ! lui dit madame Weber, laisse-les donc arriver, Apreval ne s'en va pas.

— Mais ils arrivent; on peut les voir d'ici. Oh! oui, ils doivent être maintenant à la Butte-au-Renard, à michemin d'Apreval. Qu'ai-je dit? Venez, madame Weber; tenez, regardez si je vous ai menti. Ah ! êtes-vous convaincus à présent? Les sentiers de la montagne sont entièrement couverts; ils sont au moins dix mille.

Denise avait couru jusqu'au bord de la montagne.

— En effet, dit Weber, qui avait suivi Denise, ils sont tous venus. Braves gens !.Tu avais raison, Denise. Mais voyez, ma mère, voyez ! je ne me trompe pas, ils m'ont aperçu. J'entends leurs voix; leurs cbapeaux sont levés; ils me saluent.

Weber se découvrit.

— Je crois que vous m'avez rendu fier, ma mère.

Il y a des minutes d'empereur dans la vie de chaque homme. Ce simple industriel de l'Auvergne, ce fils d'un ouvrier de l'Alsace, se sentit à son insu, par surprise, couvert du manteau royal que Dieu jette sur toutes les grandes idées accomplies. Bonne nature d'homme ! il retomba aussitôt sur sa simplicité : Weber regarda en riant ses ongles, mais comme dut rire un jour Davis en regardant son immortelle lampe, ses ongles émoussés et assombris par le travail des mines. Sa pensée fut : Tout est sorti de là.

— Est-ce que tu n'es pas heureuse, toi aussi, Denise?

— Je le suis de vous voir content, monsieur Weber.

— Je te remercie, Denise; mais tu as d'autres motifs pour être au moins aussi joyeuse que tout le monde ici ?

— Moi?

— Sans doute, mon enfant. N'est-ce pas ton fiancé, . Ginesty, qui a construit le chemin de fer que toutes

ces populations viennent voir?

— Ne seras-tu pas sa femme dans un mois?

— Vous n'êtes pas juste, madame Weber; vous oubliez que M. Lucien avait dirigé la moitié des travaux avant que M. Ginesty, qui n'était alors qu'ouvrier, en fût chargé. J'ai vu ce que je vous dis. M. Lucien travaillait au soleil ou à la neige, au vent ou à la pluie, et cela dès cinq heures du matin. Son compas à la main, il sautait comme un chamois de rochers en rochers ! Allez, Céleste et moi le savons bien, nous qui chaque jour lui apportions des fraises à déjeuner.

— Tête légère ! lui dit madame Weber, qui donc voudrait ravir à notre cher Lucien, que personne n'aime plus que nous, sa part de gloire dans l'exécution du chemin de fer ?

— Et qui oserait contester, continua son fils, qu'il lit avec un charme incomparable les vers de nos poètes, à la ferme -modèle de ton père, près de la fontaine, quand de petites paresseuses l'écoutent bouche béante?

— Bien ! ceci est pour moi, n'est-ce pas? Croyezvous que je n'aime pas mieux lire, et je ne m'en cache pas, que d'aller voir à la ferme de mon père si les ananas ont besoin d'eau? Allez-vous dire comme lui du mal, beaucoup de mal de ces livres si agréables à connaître? Quel tort cela fait-il à personne? mais j'entends le char-à-banc démon père qui s'arrête à la porte. Chut!

Denise se tut. Elle prit un air fort grave quand elle

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ne douta plus que la voiture de son père s'arrêtait à la grille de la maison de M. Weber. Quoiqu'elle fût trèsbrune et très-forte pour son âge, Denise avait des éclairs de distinction et de finesse dans le regard et dans le langage, qui auraient surpris ceux qui auraient eu l'intention de l'étudier à ce premier âge de la jeunesse. Elle s'était développée à la grâce de Dieu; et la grâce de Dieu l'avait déjà faite jolie, robuste, saine et savoureuse. Un jour, on laisse tomber un noyau de pêche dans les champs, quinze ans après, on passe au même endroit, et l'on trouve un arbre, des pêches rondes et dorées de l'ombre et beaucoup d'oiseaux qui chantent autour des pêches. Denise avait été ce noyau. La bonne terre et la liberté en avaient fait une enfant qui plaisait à tout le monde par sa naïveté et sabelle venue. Sa mère ne lui avait jamais dit : Tiens -toi droite, Denise; son père ne lui avait jamais recommandé de ne pas aller au soleil ou sur les pierres, stupides obligations qui donnent des enfants, fruits toujours verts, à des pères, troncs d'arbres toujours moisis. Sortir quand elle voulait, dire ce qui lui passait par la tète, lui était permis, comme d'être à son gré, et quand le eaprice le voulait, demoiselle de ville, portant assez fièrement le châle sur les épaules, ou iille de fermier, jetant avec une grâce infinie, mais avec une expérience consommée aussi, le grain à ses poules. Ce qui la relevait sans cesse et la replaçait à un niveau régu-

lier, ce qui la caractérisait enfin, c'était la conscience de l'antique aisance de ses parents.

Un éléphant sait, dit le poëte arabe, quand il porte sur sa croupe de la poudre d'or ou du vil sahle de mer. Nous sommes tous un peu éléphants en cela; nous connaissons, nous devinons en naissant la valeur de notre charge. Denise, comme toutes les filles de riches fermiers, décelait l'opulence sans en être plus orgueilleuse. Élevée à Vermoutier avec Céleste, elle portait une montre à répétition à huit ans; on n'était pas pressé de la marier; signes divers, qui sont tous intelligibles, se traduisent vite et prouvent.

Sa figure était ronde mais sillonnée d'accidents spirituels ; les deux dents incisives qui lui manquaient, l'une à droite, l'autre à gauche, prolongeaient son sourire et le faisaient aimer, parce qu'il ne reculait pas devant le témoignage d'une défectuosité d'ailleurs assez commune dans les pays de montagnes. A bien les définir, ses yeux châtains tournaient un peu au vert, non pas à ce vert transparent et faux des Irlandaises, mais au vert tigré des fruits près de mûrir. Son nez était droit et bien ouvert à la base, ainsi que la nature des pays hauts les forme pour respirer avec force l'air subtil. Un tranchant de pierre calcaire lui ayant profondément déchiré le visage quand «die était enfant, un jour qu'elle était tombée d'un pommier sur un mur, et du mur daus un ravin, la cicatrice lui était

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restée à la joue gauche au-dessus de l'un des coins de la bouche.

Ce petit croissant dessiné dans des conditions de bizarrerie qu'aucun artiste n'imaginerait, singularisait son visage d'une façon ravissante. On l'eût aimée sans ce défaut; il fallait l'adorer avec ce défaut, si l'on venait à l'aimer. Jusqu'à douze ans, Denise, dans ses goûts, penchait plus quand elle était chez elle, c'està-dire en vacances, vers la vie et la simplicité rurales que vers la vie infiniment plus épinglée de ses compagnes de pensionnat; mais dès qu'elle eut passé cet âge, le partage commença à être inégal en sens opposé; Céleste influença beaucoup sur la partie aimante et arrêtée de son caractère, tout en ne ralentissant pas cependant la mobilité de l'autre partie. Rêveuse, Céleste attira peu à peu sous les ombrages de sa solitude la vive Denise ; elle la fit asseoir près d'elle , et , de journée en journée, d'ombre en ombre, de lecture en lecture, elle en fit la complice de ses sympathies romanesques. Elle prit Denise par la curiosité, comme on prend un oiseau au miroir.

— Monsieur le maire, criait M. Locart en se rapprochant de Weber, car Weber était le maire d'Apreval, je vous ramène votre adjoint, et ce n'est pas sans peine. Je pourrais tout aussi bien dire que je vous le rapporte : sans moi, on lui aurait fait un mauvais parti.

— Je le dirai toujours, je le répéterai sans cesse, je le crierai sur les toits, comme homme, si ce n'est comme adjoint, qu'on ruine le pays, qu'on le dégrade, qu'on déshonore Àpreval ! pauvre Apreval!

— Figurez-vous, monsieur Weber, essaya de dire M. Locart, figurez-vous...

— Allez-vous présenter l'événement sous des couleurs partiales ? interrompit M. Boissy. Laissez-moi parler: n'abusez pas de mon trouble.

— Parlez : je me tais.

— Chacun le sait, poursuivit donc M. Boissy, j'ai le courage de mon opinion. Elle n'a jamais été favorable à votre chemin de fer, qui altère profondément la physionomie historique du pays, j'ose le dire non comme adjoint, mais comme homme.

— Encore une invention de Paris, ajouta mademoiselle Boissy, la sœur de l'adjoint.

— Paris, répondit M. Locart, n'a pas de chemin de fer, mademoiselle Boissy.

— En ce cas, monsieur Locart, que ne lui envoiet-on le nôtre ?

— Je poursuis, dit M. Boissy, Apreval est ou plutôt était un trésor d'antiquités pour les amateurs. Si nous n'avons pas encore déterré, comme Arles, une Vénus, nous ne pouvons manquer d'en trouver une quelque jour. Au reste, j'avais donné à mon pays le droit d'attendre une Vénus, j'avais découvert...

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— Quoi! une seconde mine de charbon! continua M. Weber.

— Vandale! s'écria M. Boissy, je ne m'exprime pas comme adjoint, J'avais découvert une voie romaine parfaitement conservée, voilà que le premier embranchement de cet exécrable... M. Boissy se reprit aussitôt : de cet utile chemin de fer anéantit, déshonore ma voie romaine.

Madame Weber sourit, et, s'adressant à l'excellent adjoint indigné :

— Avouez, monsieur Boissy, qu'on ne se serait guère servi de votre voie romaine pour aller d'Apreval à Vermoutier.

— Mais, madame, les antiquités ne doivent servir à rien du tout.

— Je n'aurais pas osé le dire, murmura M. Locart.

— J'ai| réclamé, poursuivit M. Boissy; mais que peut l'organe méconnu d'un seul ! La voie romaine était à jamais perdue.

— Puisque c'est un malheur irréparable, dit Weber, n'y pensons plus. Tâchons plutôt à notre tour de léguer de bonnes routes à nos petits-neveux.

Boissy continua :

— Ce malheur n'est pas le seul ; il n'est que le commencement d'un plus grand. A force de prières adressées au conseil municipal, j'avais enfin obtenu qu'un

camp de César, parfaitement indiqué au bout de la voie romaine, ne serait point entamé par le parcours du chemin de fer. Le pays, après tout, y était aussi intéressé que moi. Qu'ai -je vu aujourd'hui, il y a à peine une heure, en allant remplir mes fonctions d'adjoint à la tète du pont? Vous riez, monsieur Locart, vous riez ! je ne ris pas pourtant, moi, des prétendues merveilles agronomiques de votre ferme-modèle, de vos choux de Zélande, par exemple, qui, à vous entendre, ne tiendraient pas dans mon camp de César.

— Je vous en ferai manger, répliqua M. Locart.

— Je vous remercie. Je poursuis : qu'ai-je vu? Mon camp de César transformé en un carrefour au milieu duquel on lit sur un poteau : Ici les wagons peuvent s'arrêter et tourner. Appelez- vous César, après cela ! Comment comprimer ma colère? j'ai dit mon opinion là-dessus, hautement, énergiquement et à tous, toujours comme homme et non comme adjoint. J'ai failli être assommé.

— Comme homme et comme adjoint, remarqua M. Locart.

— Sans M. Locart, continua M. Boissy qui ne s'arrêta pas à l'interruption peu obligeante; sans M. Locart, qui a sottement pris ma défense, je périssais victime de mon amour pour les antiquités de mon pays.

— Sottement ?

— Oui, très-sottement.

— Mon bon monsieur Boissy, dit Weber, pousser la vénération envers des pierres jusqu'à vouloir détourner de sa ligne un chemin de fer, ou plutôt exiger qu'il ne soit pas, parce qu'il rencontre un camp de César dans son développement, c'est, convenez-en, de l'exagération .

— Oui, c'est de l'exagération, appuya M. Locart. Le siècle, la marche de l'industrie, vous n'entendez rien à cela.

Locart prit Weber à part :

— Est-il vra^ entre nous, que la partie du chemin de fer qui traverse la Plaine-Verte vous donne quelques inquiétudes sur sa solidité ?

— Aucune, répondit Weber. On Ta refaite, c'est vrai, mais c'est une raison de plus pour que je réponde de tout accident. N'écoutez pas ainsi les alarmistes.

— Ils ont encore répandu le bruit que la machine ne tournerait jamais les Trois- Buttes. Je n'en crois rien au fond, mais je vous rapporte ce qu'on dit.

Ainsi que toutes les personnes qui ne croient rien au fond, M. Locart ne doutait pas de ce qu'on lui avait dit.

— Sans doute, fut obligé de répliquer Weber, il y avait là une énorme difficulté à vaincre. Je ne comprends pas ces terreurs sans fondement.

— Ni moi non plus, dit M. Locart qui les admet-

tait et les comprenait fort bien; et je me suis récrié avec indignation, et cela, pas plus tard que ce matin, contre ceux qui ont parié que si la machine ne se brisait pas au carrefour de laCroix, elle ne franchirait jamais le tunnel de laRoc/ie-Noire.

Une profonde affliction se lut sur les traits de Weber, découragé de ces bruits pleins d'une malveillante vraisemblance. ■

— Voilà, s'écria-t-il, comme on arrête les efforts des gens de bien. La Roche-Noire sera franchie, c'est moi qui vous le dis. Mais, je vous le conseille, ne vous faites pas l'écho de tous ces préjugés, monsieur Locart.

— Moi! répliqua M. Locart avec emphase, je suis le plus sincère partisan des chemins de fer. Oui, je vous le répète, monsieur Boissy, votre passion pour les pierres est du fanatisme. On sait à Apreval que vous laisseriez plutôt tomber le clocher de Saint-Saturin sur nos têtes, que de le réparer. Cela, pour avoir une ruine romaine de plus.

Il n'y eut que du dédain dans le regard de M. Boissy.

— Je ne réponds qu'à monsieur Weber, dit-il. H peut y avoir de l'exagération dans mon affection pour les ruines; mais quel besoin avait M. Locart de dire, je ne sais trop dans dans quel but, au moment de ma crise avec la populace, qu'il engagerait la commune à acheter l'autre moitié du camp de César pour y fonder un institut agricole à l'instar du sien?

— Dans le goût de celui de Grignon ! ajouta M. Locart.

— Et vous appelez cela, s'écria M. Boissy, prendre ma défense !

Ce fut au tour de M. Locart d'être blessé. En se mettant en face de l'adjoint il lui dit :

— Savez-vous ce que c'est qu'un institut agricole, pour en parler ? Que diriez-vous si dans trois mois je vous faisais manger des ananas mûris à Apreval, des dattes aussi savoureuses que celles d'Alger? Si je vous montrais du coton plus beau que celui de la Nouvelle- Orléans? Vous goûterez de mon café, du café planté, récolté dans mon institut agricole.

— Dieu m'en garde ! dit M. Boissy en se reculant.

— Mais vous n'êtes donc pas abonné, revint M. Locart, à Y Abeille de Virgile, aux Annales de Cérès, à la Flore française ou Manuel de V Agronome, au Recueil de Triptolème, au . . .

— Je ne suis abonné à rien du tout, Dieu merci !

— Vous avez tort. Moi, je suis membre du conseil du journal des Agriculteurs français, et j'y ai puisé tous les procédés d'horticulture, d'agriculture, dont j'enrichis mon institut agricole. Après-demain il s'y tiendra une réunion d'agronomes sous la présidence de M. Weber. Je vous y invite, monsieur Boissy, je vous y invite; d'ailleurs votre présence est un devoir, vous

CÉLESTE. \l\

êtes membre de notre accadémie, section des inscriptions et belles-lettres.

La dispute élevée entre M. Boissy et M. Locart cessa ; une rumeur extraordinaire appela tout le monde au bord de la montagne qui s'était d'heure en heure garnie de paysans. Quelle était la cause de ce bruit formidable, universel, menaçant?

On ne distinguait encore que de grosses bouffées de poussière arrêtées et divisées par l'interposition des quartiers de roche, mais qui se formaient plus épaisses, plus compactes, à mesure qu'elles montaient vers le plateau. Chaque ravin s'emplit, chaque sinuosité se dessina, comblée à l'instant par l'irruption de cette cendre ardente, et les hurlements s'épanouirent sur une étendue illimitée.

On eût dit un assaut exécuté par une troupe de sauvages furieux. Weber et les personnes dont il était entouré distinguèrent bientôt derrière ce rideau circulaire des poings fermés, dressés avec menaces, des milliers de bâtons en mouvement, des visages empreints de cette férocité de paysan, si brute, si aveugle, si sourde à toute pitié.

Un groupe de ces hommes en colère arrive enfin au sommet, traînant sous des ongles de fer un jeune homme tout pâle, tout indigné; il était froissé, mis en lambeaux, in suite, à demi assassiné. Tandis que deux d'entre eux le tiraient par la cravate, d'autres, pour le faire arri-

ver plus vite aux pieds de Weber, le poussaient par les épaules.

— A la fin. ! je vous trouve, s'écria Lucien en tombant tout meurtri dans les bras de Weber.

Toutes les personnes réunies auprès de Weber au

moment de l'émeute des paysans, avaient reconnu Lucien.

— Vous vous êtes grossièrement trompés, mes amis, dit Weber aux paysans; M. Lucien n'est pas un malveillant, il n'est pas un étranger. Vos craintes étaient très-mal fondées. Comment, lui qui a tracé et fait exécuter en grande partie notre chemin de fer, aurait-il eu l'intention de nuire à l'essai auquel il vient assister comme un ami du pays, comme un ami de ma famille? Je lui ferai pour vous des excuses.

Les paysans étaient consternés. Weber reprit: —Vous pouvez maintenant retourner à votre poste. Que chacun soit rigoureusement au sien.

Les paysans et les ouvriers se retirèrent.

— Je ne m'étonne pas qu'on ne vous ait pas reconnu, dit Denise dès que Lucien fut un peu remis. Gomme vous êtes changé !

— Précisément, notre cher Lucien, nous parlions de vous il y a qu'un instant avec Weber; je me plaignais de votre long silence, et je disais que cette fête était trop de votre goût pour que vous n'y vinssiez pas si vous vous trouviez dans le département.

— Merci de votre bon souvenir, répondit Lucien. Vous aviez raison de compter sur ma promptitude à profiter de cette occasion pour venir vous embrasser; je serais venu sans cela.

— Comme il s'est développé ! remarquez-vous , ma mère?

— Il a un peu maigri , mais notre air d'Apreval lui rendra ses belles couleurs.

— Il a pâli en effet, ajouta Denise après madame Weber , et en terminant tout bas par cette réflexion : mais il est bien mieux.

— Et d'où viens-tu, Lucien?

— De bien loin, Weber.

— Avez-vous vu Paris ? s'informa Denise.

— Oui, Denise.

— Est-ce que cela se demande? dit mademoiselle Boissy. 11 n'y a qu'à voir son teint.

M. Locart, qui était là, riposta obliquement :

— Votre frère, mademoiselle Boissy, n'est pas déjà si rose, quoiqu'il ne soit jamais sorti du département.

— Et je m'en félicite. Ne vous occupez pas du teint de mon frère , monsieur Locart.

— J'oublie, interrompit Weber, peu jaloux de voir recommencer la dispute entre Locart et les Boissy, que je ne suis pas dans le costume de mes fonctions. Vous m'excuserez de vous quitter un instant pour aller le revêtir.

— C'est nous qui vous laissons, dit M. Locart, pour revenir bientôt. Denise, donne-moi ton bras. Monsieur Boissy , soyez des nôtres. Allons examiner dans quel état on a mis votre camp de César.

— Quand je ne vous parle pas de vos cannes à sucre, ne me dites rien , au nom du ciel , de mon camp de César.

— Je ne suis pas fâché, Lucien, d'être seul un instant avec toi. Je leur ai fait un petit mensonge pour t'entretenir librement pendant le peu de minutes qu'ils vont nous laisser. Mon costume est complet; je n'ai que mon écharpe à mettre. Tu sais que ma mère est presque la tienne ?

— J'en ai mille preuves , Weber.

— Sais-tu, Lucien, que si les voyages forment l'esprit, ils ne contribuent pas toujours à égayer le caractère. As-tu été malade? as-tu échoué dans quelque entreprise? Tu viens de Paris : aurais-tu sollicité sans succès quelque emploi ?

— Je ne suis pas malade , et je n'ai pas été rebuté. Je souffre.

— Inquiétude de jeunesse, Lucien; ton printemps te tourmente.

— Je pense comme mon iils.

— Triste printemps, madame Weber: ses fleurs n'ont pas un éclat bien vif.

— - Tu m'affliges, Lucien. Tes lettres m'annonçaient

cette langueur dont tu es atteint; mais j'espérais que tes paroles démentiraient l'exagération d'une douleur passagère inspirée par l'aspect des ruines de tant de vieux manoirs de notre Touraine.

— J'ai vu des ruines plus désolantes encore.

— Et où donc, Lucien ?

— Partout.

— Rêverie de poëte.

— Nous oublions peut-être, mon cher Lucien, que votre peine est un secret : alors vous êtes doublement à plaindre.

— Ma douleur n'est pas un secret, car je la partage avec des milliers d'autres qui languissent depuis plus longtemps que moi. Si peu s'en plaignent, c'est que peu jusqu'ici ont su la guérir. J'en éprouvais comme un pressentiment avant même de quitter Apreval ; j'en recevais des atteintes sourdes par le contact de tout ce qui m'arrivait du dehors, livres, idées, opinions, récits d'événements ; l'air même que je respirais sur nos dures montagnes, où il s'épure comme l'eau dans le fer, en était imprégné. Mon corps et mon âme souffraient; je crus au besoin du changement, je partis. Deux ans se sont écoulés depuis. J'ai passé un an à Vermoutier, l'autre année en voyage. Oui, j'ai voyagé; j'ai vu beaucoup de villes, et à chacune d'elles j'ai laissé un peu de mon désir de connaître, et j'ai dérobé une portion d'ennui. Comme l'existence ressemble

partout à l'existence ! En tous lieux, tout le monde attend quelque chose qui n'arrive jamais. On regarde fixement le rivage , comme si un vaisseau chargé de bonheur, venu on ne sait d'où, était sur le point d'entrer au port. Fatigués d'attendre, quelques-uns vont au-devant de cette arche mystérieuse, et ne reviennent plus. Entre Tours et Blois , dans Fendroit le plus ravissant de la France, au milieu de la campagne, derrière un rideau de platanes, on m'a montré un presbytère abandonné. Savez-vous pourquoi il est abandonné ? Depuis deux ans , les trois jeunes prêtres qui l'ont habité se sont donné successivement la mort. J'ai voulu, par curiosité, passer une semaine dans ce presbytère.

— Heureusement, interrompit avec effroi madame Weber, vous n'étiez que de passage.

— C'étaient, continua tristement Lucien, trois jeunes gens pleins de sagesse. Je continuai mon voyage. Il m'avait été dit que je devais me créer une occupation dans le monde, me ménager une place, avant de songer à quelque établissement sérieux, à un mariage, par exemple. Docile à cette loi des nécessités j'ai voulu tout de suite connaître le monde à son foyer, à son centre principal. Je me suis rendu à Paris, d'où je viens.

Ce n'est pas le contraste brutal de la misère et de la surperfluité qui m'a choqué le plus à Paris ; la loi de

Dieu veut peut-être qu'il en soit ainsi ; le pauvre est peut-être le remords qui suit le riche ; ce qui m'a bouleversé, épouvanté, et vous m'en voyez encore tout défait, c'est l'indifférence de cette immense population, s'agitant sans but, se parlant sans s'écouter, ayant des croyances sans ferveur, des opinions sans dévouement, vivant sans qu'on le sache, mourant sans qu'on daigne s'en apercevoir.

C'est à faire pitié en tous sens. Ils ont des églises ruisselantes d'or, mais vides de chrétiens; quand ils ne les transforment pas en boudoirs , ils les changent en passages. De monuments ? Paris en fourmille ; jamais Rome n'en eut autant. Mais, comme Paris n'a ni dieux, ni héros, ni grands hommes, quand ces monuments sont finis, il les démolit, faute de locataires.

Déjà atteint de ce mal qu'on respire partout, je vous l'ai dit, un ennui plus profond m'a envahi en présence de celte surabpndance de choses entassées où aucun rayon pur de conviction ne pénètre. Par un retour sur moi-même, je me suis dit alors : Comment escalader tout cela pour arriver sans blessure au sommet ? Prendre une profession ? Mais les coureurs d'emplois sont les uns sur les autres; on voit vingt avocats ronger l'os d'une affaire.

Enfin je n'ai marché que sur des déceptions. Dans notre paisible solitude, nous nous peignons l'émulation

des letties, de la tribune et du théâtre comme un noble combat dont le prix est une palme toujours verte. Les iottres, savez-vous ce que c'est? Une arène bruyante, tumultueuse, au fond de laquelle cinq ou six hommes de mérite se dévorent pour le plus grand plaisir de deux ou trois mille autres, dogues émoussés qu'amusent des lions. Et la tribune ! Figurez- vous des gens mal vêtus qui parient mal devant des gens qui dorment. Le théâtre ? Une seule et même pièce qui se joue depuis quinze ans sur vingt théâtres, et sous des titres différents.

Quand j'ai vu, quand j'ai eu entendu tout cela , je me suis dit: Faire comme tout ce monde, être un grain de sable dans ce désert, une goutte d'eau dans cet océan, ce n'était pas la peine de naître; faire autrement, ce n'est pas même s'exposer à la lutte du martyre. Le martyre ! et pour convaincre, pour sauver qui? Dès ce moment j'ai perdu tout noble désir de gloire, toute ambition honnête de fortune; il s'est brisé une corde en moi , et ma vie a pâli comme mon visage.

Ma poignante amertume s'est accrue lorsqu'en tournant les yeux autour de moi, j'ai reconnu que je n'étais pas seul à souffrir. Mon découragement en a connu d'autres. J'ai compté une à une, sur mes doigts soucieux , les victimes du monde : chaque soleil en se reiirant emporte les siennes dans les replis de son

CÉLESTE. \fà

ombre ; chaque reflux de la rivière en dépose sur le sable , jeunes gens cassés sur leur tige , jeunes filles tuées dans leur bouton. On sort de la vie par des portes inconnues : il y a foule. La mort gagne la vie de vitesse : on l'aime par-dessus tout , plus que l'or, plus que la science, et dans la science, dans les fleurs, sa contagion s'insinue. Les rôles sont changés. On a peur de la vie. Et c'est un cortège magnifique à suivre, cette ronde funéraire qui va de la terre au ciel et où s'enlacent la main dans la main les plus beaux, les plus purs, les plus braves, les meilleurs; ceux-ci allant chercher là-haut la liberté de l'homme, celles-là la dignité de la femme opprimée.

Blessé de la flèche qu'on n'arrache pas, j'ai quitté Paris, je suis revenu demander en couraut à mon pauvre pays mes rêves, mes illusions d'enfance. Oh! ma joie a été grande quand j'ai vu croître à l'horizon Apreval, et poindre et monter dans le ciel sa tète brumeuse; quand j'ai distingué le toit de mes amis, votre maison, Weber, j'ai baisé la terre. Enfin je suis arrivé. Eh bien! je ne sais pourquoi, mais je regrette déjà d'avoir quitté Paris.

Quand Lucien eut fini, Weber s'approcha de lui, le regarda longtemps sans parler, puis il lui dit en lui posant la main sur l'épaule :

— Tu ne m'as pas tout dit.

— Savez-vous ce qui arrive , monsieur Weber ? s'écria Ginesty, le chef des ouvriers mineurs, en se jetant au milieu du silence qui régnait entre madame Weber, son fils et Lucien, depuis le récit de ce dernier.

— Quoi donc, Ginesty?

— Nos gens ont arrêté deux hommes occupés à fausser à coups de marteau un rail du chemin de fer.

— Les malheureux ! dit Weber, pour pousser les wagons hors la voie et causer quelque affreux accident !

— Nos ouvriers assurent que ce sont des hommes de la mine de Courcy qui, par jalousie, ont tenté ce coup.

— Qu'on les arrête, ordonna Weber; mais qu'il ne leur soit fait aucun mal ;je les interrogerai ce soir.

Cette diversion aux tristes paroles de Lucien fut continuée par l'arrivée en masse des personnes invitées à la cérémonie par madame Weber et son fils. C'étaient madame Frestol et son fils, Jules Frestol, dont la mauvaise réputation avait été rappelée il n'y avait pas une heure; madame Tenière et sa charmante fille Céleste, les familles Rouhaux, Grandval et tous les pa-

rents de la Ferrne-Rouge ; et à tout ce beau monde d'amis s'étaient joints, afin de prendre définitivement place sous Tare de triomphe et les tentures, Denise, son père M. Locart, sa mère madame Locart, M. Boissy l'adjoint, et sa sœur mademoiselle Boissy.

— Arrivons-nous à temps? s'informa madame Tenière, en embrassant madame Weber.

— On n'attendait plus que vous, chère madame Tenière, et sans vous cette journée de bonheur n'eût pas été complète pour vos meilleurs amis.

— Nous comptions sur votre bon accueil, car nous sommes toujours de votre pays par le cœur.

— Je présente mes amitiés à madame Frestol, dit madame Weber, à laquelle il fut répondu avec la même cordialité.

— Et monsieur Jules, le maître de postes, interrompit M. Locart, qui avait envie d'entamer la conversation avec le fils de madame Frestol, a donc été assez bienveillant, assez généreux, assez désintéressé pour venir voir comment nous allons apprendre à nous passer de ses chevaux ?

La main de Jules Frestol, fièrement gantée, tomba sur l'épaule de M. Locart; sa tête, toute bouclée et pommadée, s'inclina sous le poids de la haute opinion d'elle-même, et il répondit à M. Locart :

— Vous raillez, monsieur Locart ; eh bien , je ne suis ici que pour cela. Franchement, je ne croirai que

lorsque j'aurai vu. En théorie tout est beau, tout est possible, direction des ballons , télégraphes sous l'eau, mouvement perpétuel; en pratique c'est une autre affaire. Voyez un bel exemple entre mille :les journaux sont pleins des merveilles d'Alger, d'où j'arrive; bien ! Les journaux disent : Alger produit du sucre, du coton, du café, du tabac, de l'or; c'est l'Amérique, c'est l'Asie, c'est le paradis terrestre.

— Est-ce que cela n'est pas vrai?

— Vous voilà comme les autres, monsieur Locart. Dans les terrains qui m'ont été concédés par la colonie, j'avais planté du coton, toujours sur la foi des journaux ; devinez ce que j'ai trouvé au retour, quand je suis allé faire la récolte?

— Du coton, probablement.

— J'ai trouvé des Bédouins.

— Je vous crois, dit M. Locart qui ne savait pas au juste si Jules Frestol ne se moquait pas de lui ; mais il ne s'agit ici ni d'Alger ni de journaux, mais du chemin de fer que voilà. Il nous délivrera de vos chevaux, de vos conducteurs et de leurs pourboires.

— Ne chantez pas encore victoire, monsieur Locart. Je vous prépare encore une concurrence de ma façon. Au retour de mon prochain voyage je ramènerai une collection de petits chevaux roux... Je ne vous dis que cela : dix lieues à l'heure.

Le mouvement d'orgueil et de confiance que fit Jules

Frestol agita les anneaux de sa belle chevelure, hérissa son jabot et monta d'un cran son pantalon gris-clair.

— Ils courent dix lieues à l'heure ! répéta M. Locart. En ce cas, je vous conseille d'en atteler quelques-uns à vos diligences de Clermont. Ce sont bien les plus fières pataches que je connaisse.

— C'est que cela sert un peu plus que vos fermesmodèles et que votre institut agricole.

— Encore un ennemi de l'agronomie ! se contenta de penser M. Locart, entraîné, par le mouvement des autres groupes, à saluer d'un mot flatteur la présence de Céleste. La fille de madame Tenière était en ce moment la surprise et l'adoration de madame Weber, qui lui disait ;

— Que je vous embrasse encore une fois, ma chère enfant. Comme vous voilà toute belle et grandie ! Et vous ne lui dites rien, Weber ?

— Ma mère, laissez-moi revenir de ma surprise. J'ai peine à reconnaître dans mademoiselle la joyeuse enfant de l'an passé.

— Embrassez-moi donc, lui dit Céleste; vous vous étonnerez plus tard, mon ami.

Cet étonnement de Weber n'était point de la flatterie. En un an la fille de madame Tenière avait perdu le caractère primitif de l'enfance, sa naïveté ^ui se prolonge souvent trop loin dans les petites ville •»

L'extrême finesse de sa peau, dont rien n'égalait la

4 5/j. CÉLESTE.

blancheur, s'était raffermie, et on ne pouvait plus supposer, comme autrefois, que cette excessive délicatesse de teint était en elle la preuve d'une santé débile. Sous la nuance pâle, s'était étendue la couleur d'un sang pur, sain et frais ; ses cheveux blonds, à leur plus belle crue, doraient de mille reflets tendres l'ovale de sa figure, qu'éclairaient par moments et selon les ondulations de la pensée, des yeux couleur d'eau qui passe sur des joncs : déjà bleus quand on croyait les avoir définis autrement. La réflexion nageait au fond de cette belle eau changeante. Son nez, sa bouche, son front étaient d'une délicieuse finesse de lignes ; Céleste rappelait une de ces Vénitiennes d'origine patricienne, une de ces jeunes filles à la chevelure rouge, non de ce rouge odieux, abhorré avec tant de raison, mais de ce rouge qui ne mériterait pas ce nom, et dont on voit les ardentes analogies dans un coucher du soleil. Du reste, tout n'avait pas en elle subi d'aussi riches développements ; sa poitrine ne s'était pas encore dégagée de la maigreur de l'enfance; ses mains manquaient de l'embonpoint qui accompagne le second âge.

Quoique Céleste, par sa simplicité, ne pût jamais beaucoup tomber dans les travers ridicules des modes provinciales, elle avaitadopté pour venir à la fête une robe blanche d'une forme trop recherchée. Ses pieds se dérobaient sous une cascade de mousseline et de rubans d'un effet lourd et peu gracieux. Le blanc n'admet pas la super-

fluité d'ornement ; il est la couleur des anges, des enfants et des femmes pieuses. On devine l'inexprimable avantage que prêtait à son visage délicat cette robe dont la blancheur, quoique exposée à la netteté lumineuse de l'air des montagnes, s'effaçait devant le teint de Céleste.

En se retournant, elle poussa un cri.

— Lucien est ici, dit-elle, Lucien !

— Tu ne me parles donc pas, vint lui dire heureusement Denise; c'est moi qui aurais raison de te bouder, oublieuse. Mes dernières lettres restées sans réponse.

— Pardonne-moi, Denise, si je ne t'ai pas écrit : mais j'ai tant à te dire. Il est ici, murmura encore tout bas Céleste.

— Céleste, reprit madame Tenière, n'a pas été la moins heureuse de venir à la grande cérémonie d'Apreval. Cela a fait tout à coup diversion à je ne sais quelle tristesse romanesque dont je ne tiens pas à savoir la cause, car je ne la suppose pas fort sérieuse.

— Quelque petit chagrin, dit Weber, qu'elle racontera à ma mère, la meilleure des confidentes.

Céleste prit dans ses mains celles de madame Weber.

Si l'on avait été près de Lucien, on lui aurait entendu dire tout bas ces paroles : La présence de Jules Frestol ici me déplaît. N'est-ce que le hasard qui l'a conduit à Apreval en société de la famille Tenière?

Il se tut. Madame Weber continua de dire à madame Tenière :

— Vous devez vous féliciter d'avoir rencontré en route madame Frestol. Le voyage vous aura paru moins long.

— Mais, chère madame Weber, nous sommes parties ensemble de Vermoutier. Pouvais-je choisir une plus agréable compagnie que celle de madame Frestol et de son fils, monsieur Jules?

— Ce n'est pas le hasard ! dit Lucien dans une sombre concentration.

En allant de l'un à l'autre, en courant de place en place pour faire jouir chacun du spectacle de sa personne, Jules Frestol aperçut Lucien retiré dans un coin.

— Eh ! bonjour, Lucien. Ce cher Lucien, que je suis aise de te voir ! On ne m'avait pas dit que tu étais à Apre val.

— Je n'y suis que depuis ce matin.

Jules reprit, en serrant Lucien dans ses bras :

— Je me réjouis de te rencontrer ici. Me voilà dispensé de t'envoyer ma lettre de faire part. Je te présente donc sans plus de cérémonie ma femme, mademoiselle Céleste Tenière. On pourrait plus mal choisir dans le département, n'est-ce pas?

— Ta femme ! ta femme ! dois-je y croire?

— C'est-à-dire, Lucien, celle qui sera ma femme dans quatre jours.

— Es- tu Lion sûr de ce que tu dis, Jules?

— Comment si j'en suis sûr! Sûr comme il est vrai que je reviens d'Alger, et que ma femme et moi nous y retournerons après la noce. Et tu en seras, Lucien.

— Assurément.

Tandis que ce coup de poignard entrait dans le cœur de Lucien, qui ne pouvait en mourir devant tout ce monde, les deux amies Céleste et Denise causaient de leur afïectueux passé à quelques pas plus loin.

— Que pensez-vous, ma mère, reprit Jules Frestol, de la surprise de Lucien, qui ne veut pas croire à mon mariage avec mademoiselle Tenière ?

La réponse de madame Tenière se borna à ces mots assez froidement exprimés :

— Céleste pourrait aisément confirmer la surprenante nouvelle à monsieur Lucien.

De l'ironie sur le cœur saignant de Lucien ! Il répondit cependant :

— On exagère mon étonnement, madame, je suis loin de nier ce mariage; n'essayez pas, je vous en prie, de raffermir ma persuasion.

Lucien se pencha vers Weber.

— Mon ami , cherchez , trouvez dans votre tête un prétexte pour me renvoyer d'ici. J'y suis mal , trèsmal. Il y a un homme de trop parmi nous. Au nom du ciel! faites que je sorte.

— Voilà donc son secret ! murmura Weber. Ton

départ, mon ami, serait encore plus remarqué que le bouleversement de tes traits. Tu es compris; mais demeure, crois-moi. Dans quelques instants tout sera fini et la foule se sera écoulée. Tu me parleras alors, tu me parleras.

Weber s'adressa à madame Tenière i

— Jules plaisante toujours. Il a prêté un sens exagéré à l'expression naturelle d'un étonnement que nous partageons tous à quelque degré.

— Moi la première, dit mademoiselle Boissy, qui était aux écoutes . Nous n'étions pas préparés à voir s'établir si vite une si bonne intelligence entre les Frestol et les Tenière.

— Mademoiselle Boissy en serait-elle fâchée pour son compte ? s'informa assez justement piquée la mère de Jules Frestol.

— Pas plus que d'un miracle , répliqua la sœur de M. l'adjoint; mais ce n'en est pas moins un miracle, puisqu'on disait que lorsque les Frestol et les Tenière se rapprocheraient, le clocher d'Apreval et celui de Vermoutier se feraient la révérence.

— Ah ! l'on disait cela ! Eh bien , ils se sont fait la révérence.

— Ces dames, interrompit madame Weber, voudraient-elles prendre place sur les gradins, afin de voir plus à leur aise le départ de la machine ?

— Que ne suis-je le premier objet qu'elle broiera

sous sa roue ! C'était le souhait que se faisait Lucien.! La demi-confusion qui précède toujours un spectacle longtemps désiré régnait sur la vaste esplanade pavoisée, quand, pour l'augmenter, M. Boissy, l'adjoint de Weber, se précipita au milieu de la foule émue, en s 'écriant :

— Vous ne vouliez pas me croire ! Ne vous ai-je pas dit que la journée ne se passerait pas sans malheur?

— Qu'y a-t-il? de quel malheur parlez-vous? s'informa Weber.

M. Boissy bégaya :

— En cherchant à dégager une roue de la machine, M. Ginesty s'est fracturé le bras.

— Je cours m'assurer de la gravité de l'accident. Ah ! voilà Ginesty !

— Rassurez-vous, dit Ginesty dont le bras était en écharpe. Ma blessure n'est pas dangereuse. Mais tout est prêt ; les wagons sont attachés à la machine qu'on mettra en mouvement dès que vous l'aurez ordonné, monsieur Weber.

Il se fit un grand silence sur l'esplanade, et cette tranquillité se propagea de place en place , de colline en colline , jusqu'au point le plus reculé de la vallée, toute mouvante de têtes, toute bariolée de couleurs, toute frémissante d'impatience.

Weber , debout au milieu de la foule , se découvrit et prononça sans emphase ces paternelles paroles :

— Mes amis , je vous renouvelle ma prière. Qu'aucun de vous, il y va de la vie. ne se jette, par curiosité ou par un zèle inutile , sur le passage de la machine lorsqu'elle sera en marche. Ne changeons point en une scène de deuil la journée la plus mémorable pour notre pays, auquel j'adresse mes remercîments pour m'avoir secondé dans l'accomplissement du bienfait dont nous le dotons aujourd'hui. Dût ce chemin de fer n'abréger que d'une heure les travaux des braves ouvriers de nos mines, nous aurons fait une œuvre louable. Apreval en recueillera d'autres avantages. Ce chemin le liera à toutes les villes dont il était autrefois séparé par des barrières qu'on croyait insurmontables. Il s'unira à elles par des nœuds de voisinage, destinés à devenir plus tard des liens de famille. C'est là le caractère d'un progrès vraiment utile : étendre le bonheur de quelques-uns au bonheur de tous. Maintenant, que l'événement nous soit favorable ! Ginesty, donnez le signal du départ.

On entendit le bruit des cloches de toutes les églises paroissiales de la commune mêlé au bruit de quelques détonnations.

— Monsieur Weber, répondit Ginesty, je ne puis donner ce signal qu'après que vous aurez trouvé quelqu'un pour me remplacer. Blessé à la main droite, il me serait impossible de diriger la machine avec pré-

cision. J'aurais peur de mettre,, par mon imprudence, notre expédition en péril.

— Vos scrupules sont trop justes , Ginesty ; mais je suis péniblement affecté de la nécessité de confier à d'autres qu'à vous une pareille tâche. Dans cet embarras imprévu, je fais un appel aux plus dévoués d'entre vous qui se croiront le plus propres à remplacerai. Ginesty.

Après cet appel de Weber, les groupes se consultèrent ; mais chacun, avec raison, paraissait se récuser. Quelle responsabilité !

— Monsieur Boissy, dit à l'adjoint sa respectable sœur, faites-moi l'amitié de ne pas réfléchir un seul instant sur cette proposition. Gela ne vous regarde aucunement ; ce n'est point votre partie le courage.

— Ma sœur, je ne réfléchis pas.

— Si, vous réfléchissez. Ne quittez pas mon bras, entendez-vous ?

— Comme ces femmes ont peu de courage ! Sexe timide ! murmurait M. Boissy.

On entendait encore un mineur qui disait :

— J'aimerais mieux me charger de conduire un vaisseau à trois ponts aux Grandes-Indes, moi qui n'ai jamais vu un bâtiment, que de prendre sous mon bonnet de mener à bonnes fins cette voiture du diable. Elle beugle comme un taureau et fait feu des quatre pieds.

-102 CÉLESTB.

— Consultez -vous, disait Weber, profondément affecté du contre-temps; personne n'est forcé de se charger de cette responsabilité.

Vint le tour de Jules Frestol.

— Ce n'est pas moi, dit-il, qui m'offrirai ; que diraient mes confrères les maîtres de postes? D'ailleurs, je n'ai aucune confiance dans cette invention, qui ne multiplie la vitesse qu'en multipliant les accidents. On ne verse plus, c'est vrai, mais on saute à deux cents pieds d'élévation; c'est plus beau : on voit le paysage.

Ce fut à madame Locart à s'effrayer pour son mari, au fond tout aussi peu décidé que M. Boissy.

— Qu'avez-vous, monsieur Locart, que vous ne pouvez tenir en place? Vous êtes père de famille; je n'entends pas que vous alliez chercher le danger où vous n'avez que faire : il vient assez de lui-même.

— Ah! si je n'étais pas marié, répondit M. Locart, il y a longtemps que toute indécision serait levée. Vous faites bien de me retenir. Ah! si j'étais garçon.

— On ne doute pas de votre dévouement, monsieur Locart, mais dans votre position, la prudence est nécessaire.

— Vous entendez ce que je viens de dire à M. Weber?

— Oui, ma femme.

Weber reprit :

— Plutôt que d'engager inconsidérément la vie de

qui que ce soit, j'aimerais mieux remettre notre expérience à un autre jour.

Des paysans se présentèrent.

— Dame ! s'il ne faut que du cœur, nous sommes là, monsieur Weber. Choisissez le plus malin d'entre nous. Voilà gros Georges, un rude bûcheron ; voilà Simon le vacher, il est plus fin qu'il n'en a l'air; voilà moi, le vigneron de Mareuil. C'est-il plus difficile à gouverner qu'une charrue, cette machine du bon

Dieu?

— Merci, mes amis, mais le zèle ne suffit pas toujours, quoique ce soit une belle qualité. Avec le temps, cette machine sera, pour vos mains habituées, aussi aisée à diriger qu'une charrue, mais maintenant un apprentissage est indispensable.

— Alors, répondirent les paysans, nous n'avons rien dit.

— Eh bien, mes amis, s'écria Weber, puisque vous avez tous des motifs légitimes pour vous récuser, je m'offre à mon tour. Je dirigerai la machine. Souhaitez-moi un bon voyage .

Tous les spectateurs s'écrièrent : Non, non, non. Et au-dessus du tumulte on distinguait la voix de M. Boissy qui disait :

— Comme adjoint, je vous prie au nom de l'administration du pays, de ménager vos jours, monsieur Weber.

Un jeune homme écarta brusquement la foule, et s'approcha de Weber, prêt à exécuter sa détermination, malgré les prières des habitants. C'était Lucien.

— Restez, Weber. Monsieur Ginesty, ajouta-t-il, quelle est l'étendue du chemin à parcourir?

— Trois lieues : la distance d'Apreval à Moulin-Neuf.

— En combien de temps faut-il les faire ?

— En vingt-deux minutes au plus, et quinze au moins.

— Je serai rendu à Moulin-Neuf en quinze minutes.

— Lucien , intervint madame Weber , quelle idée avez -vous là ! ne vous exposez pas à mille dangers possibles. L'expérience sera renvoyée à un autre jour; on attendra que M. Ginesty soit guéri.

Denise dit à demi-voix :

— Insistez, madame Weber, pour qu'il ne parle pas.

— Tu es donc bien résolu ? demanda Weber à Lucien. •

— Je suis honteux en vérité , répondit Lucien , de soulever tant d'intérêt autour de moi pour si peu.

Céleste murmurait à l'oreille de Jules Frestol, en s'efforçant de réduire une prière à une simple sollicitation :

— Puisque vous êtes l'ami de M. Lucien, persuadezle, monsieur, de ne pas donner suite à sa détermination.

— Pourquoi cela? répondit Jules Frestol. Si j'avais *ci un de mes petits chevaux arabes, je parierais cent louis d'or contre un écu de six francs d'être plus tôt arrivé que lui à Moulin-Neuf.

Céleste ne se permit que ces paroles :

— Je vous demande pardon, monsieur, de vous avoir adressé une prière si déplacée.

Après avoir serré la main à Weber, Lucien monta sur la machine , et se plaça à l'endroit réservé au mécanicien.

Un drapeau agité du haut de la montagne par Ginesty annonça le départ.

— Bon voyage, monsieur Lucien !

— Bon retour !

— Sainte Vierge ! ne l'abandonnez pas ! Les cloches continuèrent à carillonner.

— Vive monsieur Lucien ! vive ! vive monsieur Lucien !

La machine part. Elle est partie.

— Il va le vent , dit Ginesty , placé sur la hauteur pour suivre les moindres mouvements de la machine.

Que Denise est pâle ! Elle dit :

— Mon Dieu ! qu'il ne lui arrive rien ! Céleste est encore plus pâle que Denise.

— Comme je soufire ! murmure-t-elle.

Ginesty tend sa lunette d'approche, regarde et dit:

— Il s'arrête.

Weber l'interroge.

— Et pourquoi ?

— Quelque misérable, suppose M. Locart, qui aura jeté des pierres sur le chemin.

On tremble.

— Que voyez-vous, Ginesty? s'informe Weber. Ginesty répond :

— Je me trompais. J'ai pris l'extrême vitesse pour le repos. Tout va bien !

Les visages s'épanouissent.

Ces mots échappent à Denise :

— Qu'il soit bientôt arrivé !

Et ceux ci à Céleste :

— Je tremble. J'ai besoin de m'asseoir. Ma vue se trouble.

Céleste s'assied.

Mille regards consultent Ginesty. 11 répond : ■ — C'est un éclair en ce moment; il parcourt la Plaine Verte.

— La Plaine Verte ! répète avec effroi M. Locart.

— Tl l'a déjà traversée.

— Il est donc au pied de la montagne ? s'informe Webcr.

— Il n'y est plus. Les Trois Buttes sont franchies. Le voilà au carrefour de la Croix.

— Qu'il le passe vite, dit M. Locart. Je suis en peine.

— Que dites-vous, mon père?

— Rien, Denise, rien.

— Passé, le carrefour de la Croix.

— Je respire ! s'écrie Denise.

Et Céleste se dit :

> — Comme c'est long, quinze minutes !

Weber interroge :

— Eh bien '.Ginesty?

La question meurt dans un long silence.

— Eh bien ! Ginesty ?

Ginesty étend le bras.

— Silence, le voici à l'entrée de la Roche-Noire: il y entre, il s 'enfonce sous le tunnel. Trois minutes... une demi-lieue sous terre.

Denise pousse un cri qu'elle élouffe aussitôt dans son mouchoir.

— Cher enfant ! peut dire tout haut madame Weber, que Dieu l'assiste ! Je ne l'ai jamais tant aimé.

Et dans son cœur , la fille de madame Tenière exprime ce vœu :

- Ma vie ! ma vie ! pour que ces trois minutes soient écoulées.

— Ginesty , quoi de nouveau ? demande encore M. Weber.

— Rien, répond Ginesty. Le passage est long.

— Et bien obscur, bien étroit, ajoute M. Locart.

— Ginesty?

Ginesty tire sa montre.

— Rien. Cela m'inquiète.

— Ginesty?

— Comme il tarde , dit-il à Weber , comme iï tarde à reparaître ! Le temps est écoulé : quatre minutes.

— Ginesty?

— On fait un signal !

— Quelque malheur ! s'écrie Weber.

— Un malheur ! répète-t-on de toutes parts. Céleste n'a que la force de dire : Je meurs.

— Sauvé, s'écrie Ginesty, sauvé! Il a reparu. Il court vers Moulin-Neuf.

— Vive, vive monsieur Lucien !

— Que dit-on ? qu'est-ce que j'entends ? demande Céleste.

— Brave enfant, brave enfant , ne cesse de redire Weber.

Et Ginesty d'achever :

— Il est arrivé ! il descend ! on le porte en triomphe !

Ces derniers cris d'enthousiasme arrivent à peine aux oreilles de Céleste ; elle s'est évanouie ; on s'empresse de la ranimer.

Une seule personne est restée à l'écart; c'est Denise.

Denise se dit tout bas:

— Elle l'aime donc, elle aussi !

M. Locart et sa fille Denise étaient assis auprès au feu dans la principale pièce de la ferme, vaste chambre de campagne, meublée avec une richesse mi-bourgeoise, mi-rustique. Au bord du manteau de la cheminée on apercevait des chandeliers d'argent ciselés, un peu d'église par certaine lourdeur, des carafes garnies de fleurs, des cornues de verre et quelques plumes de paon. Chaque objet offrant son côté utile : les tableaux de l'appartement renfermaient des plantes desséchées et des papillons. A la forte empreinte de la vie prise au sérieux dans ses moindres manifestations, on reconnaissait M. Locart; à une propreté hollandaise, attestée par l'éclat du parquet, les reflets vifs et sombres des meubles, tous en bois de chêne, on sentait la présence de sa femme; et à mille petits désordres, à un gant à terre, à un ruban avec lequel jouait le chat, à des livres marqués au coin de la négligence des cabinets de lecture, on devinait Denise.

— Je te répète, disait M. Locart à sa fille Denise, que ces coups de théâtre ne sont pas de mon goût ; chacun en pense ce qu'il lui plaît, et le mal est presque toujours ce qui plaitaux esprits étroits des petites villes. Conçoit-on une pareille scène devant tout le pays assemblé? Mais à quoi songeait donc mademoi-

selle Céleste? et toi, à quoi penses-tu avec ton air de vendredi-saint depuis quelque temps, et particulièrement depuis que je te parle?

— C'est que j 'ignore, mon père, si j'ai le droit d'expliquer mieux que vous l'évanouissement de Céleste, quoiqu'un sentiment d'intérêt, bien naturel pour M. Lucien, ait pu le produire.

— On ne te demande pas d'excuser mademoiselle Tenière.

— Je ne la justifie pas non plus; mais vous me questionnez d'un ton si pressant...

— D'un ton fort simple, d'un ton à te demander pourquoi le danger , que ne courait peut-être pas Lucien, a causé une défaillance à mademoiselle Tenière, et pourquoi le véritable mal qu'a eu Ginesty ne t'a pas fait éprouver une grande émotion ?

Denise fut un instant interdite.

— J'ai pris ma part de la peine que chacun a ressentie en apprenant la blessure, heureusement peu grave, de M. Ginesty, mais il n'a pas dépendu de moi d'être plus émue que les autres. Après avoir blâmé l'évanouissement de Céleste, me reprocheriez- vous, mon père, de ne m'être pas évanouie ?

— Ne confondons pas, s'il vous plait ; Ginesty va être ton mari, il est déjà ton fiancé. C'est un fait connu de tout Apreval; or, de ta part, un peu plus d'intérêt pour lui ne t'eût pas compromise. — Mais nous arri-

vons tout naturellement , reprit M. Locart , au grave sujet de conversation que je désirais amener entre toi et moi depuis plus de deux ans au moins.

— Vous m'effraieriez , mon père , si ma conscience n'était parfaitement tranquille.

— Ta conscience est tranquille, oui, mais ton esprit, ton imagination, non.

— Qui vous a donné lieu de croire cela , mon père ?

— Qui ? mon vieux bon sens ; toi-même la premières Ne cherchons pas à nous deviner.

— Allez-vous de nouveau me parler de Céleste ?

— Premier détour: tu prévois bien que non. Non; mais je te parlerai de toi à propos d'elle. Céleste et toi vous vous ressemblez par plus d'un côté, et je ne puis envisager cette conformité d'opinion et de goût avec indifférence.

— Nous nous ressemblons ! Céleste , la fille unique de la première famille du pays, de la plus riche après la famille Frestol, et moi la fille d'un fermier, d'un fermier à l'aise sans doute , mais enfin d'un fermier ! Céleste , née pour être une grande dame , ainsi qu'elle va l'être en se mariant avec monsieur Jules Frestol, et moi résignée à prendre pour mari monsieur Ginesty; nous nous ressemblons ! Céleste, enfin, élevée par les dames Lauriol, dont le pensionnat n'a rien à envier à ceux de Paris, dit-on, et moi, qui ai appris à lire chez

les sœurs, qui ne sais ni la musique, ni la danse, ni le dessin.

— Tu ne lui ressembles pas parce qu'elle chante et danse à ravir, ce que je ne savais pas le moins du monde; mais parce que tu aimes ce qu'elle aime, parce que tu te passionnes pour ce qui la passionne, parce que tu répètes ce qu'elle dit, parce que tu n'es jamais si heureuse, et ta mère elle-même m'en a fait faire la remarque , que lorsque tu es habillée comme elle.

Mon père n'a pas que cela à me dire, pensa Denise, qui répondit :

— Quand cela serait , mon père , quel mal trouvezvous à ce que je me plaise à imiter les bonnes qualités de Céleste, comme une sœur imite une sœur bienaimée? Si je suis son ombre, et je ne puis être que cela.

— Tu prends un vol de rossignol, mon enfant, où je ne te suivrai pas. Je te dirai simplement, et c'est le point essentiel , que tu viens d'avouer clair et net que tu lui ressembles beaucoup. Je ne chercherai point à présent si c'est elle qui t'a appris à voir ta condition avec de certaines idées de l'autre monde, ou si c'est toi, et cela me parait moins vrai, qui lui as mis dans la tète des pensées peu faites , il s'en faut du tout , pour aller au monde carré au milieu duquel nous vivons, et où, bon gré, mal gré, il nous faut vivre. Au fait, si ce

D'est toi ni elle , c'est toujours quelqu'un. C'est peutêtre , quand j'y pense, ce rêveur de M. Lucien. Je ne l'en remercierai pas. Quoi qu'il en soit de mademoiselle Tenière, je ne m'occuperai que de toi; que chacun veille à son troupeau. Toi, ma fille, tu n'es pas raisonnable.

— Mon père, vous ai-je donné occasion de vous plaindre de ma conduite envers vous ou ma mère ? de mon exactitude à tenir vos comptes de fermages en règle ? N'est-ce pas moi qui paie vos hommes de peine chaque samedi? qui repasse votre linge fin? qui...

— Je sais tout. Oui ! tu as des qualités ! Il faut bien que tu ressembles un peu à ta mère. Le jour des noces, son père me dit en me frappant sur l'épaule : Je vous donne un trésor, Locart; prenez sans compter. C'était la vérité.

Une fois maîtresse au logis , elle dit à mes paysans : Enfants! je suis sa femme. Elle le leur prouva bien. Dès le matin elle était au champ pour voir distribuer la soupe aux travailleurs ; à huit heures elle enfourchait Brillant, notre vieux Limou-in, qui n'était pas vieux alors, et elle allait vendre au marché. Du haut de la porte, je la voyais trotliller avec Brillant à travers les blés comme une hirondelle. Le soleil de nos montagnes est dur, il la brunissait un peu, c'est vrai, mais l'hiver lui rendait son teint de santé. Elle n'avait pas ton écriture; mais avec des croix et des barres la fine ména-

gère ne se trompait jamais. Et au bout de huit ans d'ordre, de travail et d'économie, notre vin, notre blé, nos foins, avaient triplé de valeur sur les marchés d'Apreval.

Je reviens à toi. Tu n'es pas heureuse, tu pâlis sans maladie, tu souffres sans douleurs. Je t'observe parfois : quand tu vas au bois , ce n'est pas pour compter les baliveaux, mais pour t'asseoir langoureusement au pied des arbres, et rêver je ne sais à quoi. Tu lis en allant à la garenne, tu lis en allant à la métairie, tu lis, mais que lis-tu? À coup sûr , ce n'est pas le Parfait Jardinier? Tu lis des livres; j'ai voulu une fois y mettre le nez ! grand Dieu ! des livres verts, jaunes, bleu tendre, où il y a des images de femmes qui pleurent, qui souffrent. Voilà de quoi je me plains : et ce n'est pas tout.

— Ah ! mon père, s'écria Denise, si vous parcouriez ces livres , vous y apprendriez combien la solitude apporte au cœur de douces pensées.

— Le cœur ! les pensées ! quel jargon ! Ta mère et moi avons des pensées aussi, mais nous ne perdons pas notre temps à lire. Le ménage irait bien, si elle cueillait des marguerites, et si j'en tressais des couronnes !

— Puisque vous m'avez assuré un avenir, puisque, grâce à vous , le besoin ne m'atteindra jamais , pourquoi recommencerais-je péniblement le chemin que vous avez parcouru pour moi ?

— C'est cela ! Tu laisseras tomber en ruine ce que

nous avons bâti avec tant de peine. Suis-moi bien : Tu vas te marier, tu auras des enfants; cela te fait faire la grimace, beaucoup d'enfants; réflécbis. Avec quoi soutiendras-tu tout cela ? avec les rentes de ton capital? mais ton capital, ce sont des moutons, des bœufs; situ les vends, adieu le capital, et si tu ne les fais pas travailler, ils te mangeront ta ferme.

Au comble du dépit, Denise répondit ;

— Eli bien, mon père, je travaillerai, je distribuerai la soupe aux ouvriers, j'irai au marcbé sur Brillant; j'irai au soleil. Est-ce tout?

— Je n'exige pas tant , mais tu te marieras bientôt , tu veilleras alors à la fortune de ton mari. Tu ne seras pas fermière, mais tu aideras ton mari, ce bon Ginesty, à être beureux.

— Monsieur Ginesty !

— Tes soupirs me révoltent. Est-ce que monsieur Ginesty, qui n'est déjà plus un ouvrier, qui est déjà contre-maître, qui travaillera dans peu pour son compte, qui aura une usine à lui dans un an, ne te convient pas pour mari ?

— Je ne dis pas le contraire, mon père.

— N'est-il pas fort bien comme bomme ? Deux pouces de plus que moi.

— Je n'ai pas remarqué sa taille.

— Tu as eu tort. N'a-t-il pas une figure agréable?

— Quand on peut la voir : elle est touiours cachée derrière une couche de fumée.

— C'est l'air du pays. Enfin, n'est-il pas probe, actif, honnête, aimé ?

— Quand je ne conviendrais pas, ce dont je suis loin , de toutes les bonnes qualités que vous lui reconnaissez, je ne me marierais pas moins avec lui. Vous devez être satisfait.

— Non, je ne le suis pas ! Je veux que le cœur parle, et non la bouche.

— Puisque vous comprenez, mon père, l'étendue de mon sacrifice, je ne vous laisserai pas supposer que je hais absolument monsieur Ginesty !

— Tu fais un sacrifice ! haïr Ginesty !

— Mais j'espérais mieux de ma destinée de jeune fille.

— Destinée de jeune fille, quel langage ?

— Je comptais sur une sympathie commune.

— Dans quelle langue me parles-tu ? Ah ! ce sont tes maudits livres qui t'ont perdue. Pourquoi en ai-je permis l'entrée dans ma maison ?

— Mon père, ne vous emportez pas!

— Ah ! reprit avec désespoir M. Locart, ah ! les livres, les romans, les poésies, les livres bleus, les livres roses, les cabinets de lecture que Dieu confonde ; malheureuse enfant !

— Où allez-vous, mon père? Calmez-vous, restez,

n'allez pas irriter ma mère contre moi, eh bien ! j'épouserai monsieur Ginesty.

— Non, laisse-moi. Je reviens, et tu vas voir. Demce, restée seule, éprouva une vive douleur.

— Je suis perdue, dit-elle. Il va retirer la parole donnée à monsierr Ginesty; il lui rapportera notre conversation, et Ginesty, qui est honnête, bon, consentira, j'en suis sûre, à rompre. Mais demain, tout le monde saura notre rupture. Je deviendrai la fable d'Àpreval.

Effectivement, M. Locart, ainsi que l'avait craint Denise, s'était rendu auprès de sa femme.

Ils rentrèrent dans la pièce où était Djmise en tenant chacun par une anse une grande corbeille pleine de livres.

— Pourquoi, mon ami, avoir déplacé ces livres de l'armoire où ils étaient si bien pour les porter ici ? Allez-vous lire tout ça ?

— L'événement vous donnera l'explication. Où vastu, Denise? Reste. Tu n'es pas inutile ici. Et maintenant, écoutez-moi. Quand, dans mon jardin, il pousse un arbre au milieu de mes vignes, et que cet nrbre, au lieu de fruits, ne me rapporte que des oiseaux criards, qu'est-ce que j'en fais ?

— Eh bien ! vous l'arrachez.

— Voici l'arbre malfaisant qui a porté malheur à ma vigne. Ma vigne, c'est notre fille.

— Je ne comprends encore rien à tout ceci.

— Il va faire clair clans mes discours. A l'œuvre ! d'abord ; passez-moi ce livre mignon qui vous tend les bras, madame Locart.

— Il est frais, remarqua madame Locart, comme une rose pompon ; qu'est-ce donc ? Mélodies étoilées.

— J'ai son affaire, ma femme.

— Par une âme ravie. Que c'est galant!

— Tout à fait galant. Passez-le-moi. Ainsi soit des autres comme de celui-ci. Ce n'est pas moi qui te regretterai.

— Que faites-vous ? s'écria madame Locart en voyant son mari jeter le livre au feu.

— Ma femme, ne nous laissons point attendrir. Donnez-moi le suivant.

— Comme il est joliment façonné î remarqua encore madame Locart. Des anges aux quatre coins ! Dans notre temps, on mettait des amours.

— C'est tout un, madame Locart. Il n'y a que l'enseigne de changée.

— Locart ! ah ! quel drôle de titre : Heures sereines, par l'auteur des Contemplations dans la solitude.

— Fainéant ! dit Locart. Au lieu de dormir après avoir bien travaillé. Au feu les Heures sereines.

— Mon père ! mon père ! j'ai laissé des larmes dans ce livre.

— Et je Fen punis pour les avoir fait couler. Voyons ! à un autre, tandis que le feu est bon.

— Je vous demande grâce pour celui-ci, Locart Adieu au monde, par un ange déchu, chez tous les marchands de nouveautés.

— Liriez -vous aussi ces affaires-la ! vous, madame Locart ?

— Non, mon ami. Mais on en tirerait de magnifiques patrons de bonnets.

— L'utilité ne compensant pas les désavantages, justice est faite 1

— Lucien , murmura Denise , y avait enfermé une feuille de laurier cueillie en Grèce, par l'un de ses amis, sur le tombeau de lord Byron.

— Oh ! les jolies images ! Locart, vous ne les brûlerez pas ; c'est moelleux comme du satin . Mais il y en a partout. C'est le ragoût du plat.

— J'amnistie les images, puisqu'elles sont de votre goût; arrachez-les, et livrez-moi le reste. Voilà que je ne comprends plus du tout; et vous, madame Locart? Pianto ; qu'est-ce que cela veut dire Pianto ?

— Tu sais donc le latin, Denise ?

— Ma mère, cela signifie gémissement. C'est un titre italien. L'auteur a traduit nos souffrances,

— Mon ami, dit la femme au mari, allez doucement; c'est peut-être un ouvrage de religion.

— Religion des poètes, madame Locart; quelle

bouffonnerie ! Ne perdons pas davantage de temps. Au feu! et à un autre: Couverture noire et larmes blanches, et pour titre : Désespoir et résignation, par une âme qui cherche une âme. Voilà donc celui qui. apprend aux jeunes filles à chercher une âme au lieu de chercher des maris. Je suis bien aise de le connaître et de le rencontrer. Ce monsieur cherche une âme.

— Auriez-vous eu quelques rapports personnels avec lui, monsieur Locart?

— Très-personnels; n'est-ce pas, Denise? Je reconnais ta phrase. Il n'est pas un de ces grimoires qui n'ait semé dans sa tête quelque sottise. Quelle heureuse idée j'ai eue !

— Cervantes l'avait eue avant vous, mon père, dans son Bon Quichotte.

— Tu te venges : c'est bien ! Qu'importe qu'il l'ait eue ? Si Cervantes ne l'avait pas eue avant moi, je la lui aurais conseillée.

— En voilà assez, mon ami ; finissez-en avec ces livres.

— Vous avez presque une idée, madame Locart; elle vient un peu tard seulement. A quoi bon, en effet, épiloguer sur chacun de ces livres ? Brûlons en masse nos ennemis ! Au feu ! au feu/* Aimer, avoir quinze ans et mourir, par Carolina, d Wre-et-Loire. Carolina ! elles ont des noms inouïs, faits exprès.

— Comme elle a fait parler les douleurs de la femme !

CÉLESTE. -iS\

roucoula tristement Denise. Tu es bienheureuse, Céleste, de n'être pas ici ?

— De quelle femme parles-tu, Demse?

— Rien, ma mère.

— Au feu ! poursuivit M. Locart, fa Nuit dans le cimetière, par les auteurs du Saule pleureur; au feu, Je veux mourir y par le comte deLemery; jusques aux comtes qui s'en mêlent ! au feu la Lampe du doute, par Elle et Lui.

— Modérez-vous, mon ami, s'écria madame Locart, modérez- vous ! C'est peut-être l'histoire de Pyrame et Thisbé; vous allez trop vite.

— Ne m'interrompez-pas, protesta M. Locart, la Dernière minute du suicide, et sous presse, Rêveries d'outre-tombe, parle même. Ah! celui-ci est trop fort; il se tue, et nous promet un livre après sa mort. C'est de la frénésie. Allons! allons! au feu tous les autres. C'est fini. Reqw'escant in pace.

Denise se jeta dans les bras de sa mère.

— Je suis bien malheureuse, ma mère, croyez-moi: ce que j'aimais le plus, après vous et mon père, vient d'être détruit. Tout mon passé était dans ces livres: mes souvenirs d'enfant et mes consolations de jeune fille. Vous m'avez séparée de mes meilleurs amis. J'ai besoin de pleurer, laissez-moi pleurer !

— Voyons, mon enfant, disait madame Locart, sois raisonnable, ton gros chagrin se passera; distrais-toi,

c'est le meilleur remède. Je t'emmènerai avec moi à îa foire aux bœufs, demain, veux-tu, ma mignonne? Locart, ce n'est pas bien : cette enfant était sage malgré ces livres: elle m 'obéit bien. Si elle manque toujours ses fromages à la crème, c'est un peu sa faute; mais il faut avoir de l'indulgence dans ce monde, et vous en avez manqué, monsieur Locart; vous en avez manqué ! Ma fille pleure, je ne connais plus rien.

— Allons ! donnerez-vous tort à son père, maintenant? Croyez-vous avoir pour Denise plus d'amour que moi? Rassurez-vous : j'ai de quoi la consoler, sans courir bien loin encore. Attendez-moi un instant, je reviens.

Moins préoccupée que sa fille, madame Locart distingua le pas de la personne qui entrait dans la ferme au moment où M. Locart partait pour exécuter sa promesse.

Gincsty parut.

— M'excuserez-vous, dit-il, de vous apporter moimême de mes nouvelles ? J'ai pensé que la meilleure manière de prouver à monsieur Locart que ma main allait mieux, c'était tout simplement de venir la lui tendre.

— Et vous avez bien fait, répondit madame Locart : mon mari sera, comme nous, très-heureux de vous voir. Denise, approche donc... Pour ma part, je vous remercie de ne pas nous avoir laissés plus longtemps en

peine sur votre état, qui nous a donné de sérieuses inquiétudes. Ma fille a éprouvé une douleur...

— Je ne pouvais douter que mademoiselle Denise eût pris quelque intérêt au danger que j'ai couru.

— En cela, je n'ai suivi, répliqua Denise encore tout émue, que l'exemple de tout Apreval.

— Cette attention m'est bien chère de votre part, mademoiselle Denise ; je regrette seulement d'être venu vous remercier dans un moment où quelques petites contrariétés semblent se lire sur votre visage,

— Ne remarquez pas cela, dit madame Locart: vous savez que les enfants ont des caprices. C'est comme le temps au mois d'avril. Asseyez-vous et causez, tandis que je vais chercher M. Locart.

Madame Locart se tourna vers sa fille :

— Denise, ma fille, tes yeux sont encore bien rouges.

Après avoir tourné autour de toutes les chaises, Ginesty se trouva tout près de sa fiancée.

— Dans deux mois, osa-t-iî dire, il ne me sera plus permis de vous voir si triste, sans vous deaiander la cause de votre peine, supposé que dans deux mois vous ayez- encore quelque peine.

— Je ne sais, monsieur Ginesty, si dans deux mois je serai plus heureuse qu'aujourd'hui, mais je ne le suis pas du tout depuis quelque temps. Il n'y a qu'un instant surtout...

— Voulez-vous, mademoiselle, que celui qui sera bientôt votre mari commence par être votrr^ami ? Vous avez pris quelque intérêt à ma blessure, n'est-il pas juste qu'en retour je prenne part à votre chagrin?

— Il estdes douleurs, dit Denise, d'affreuses douleurs, et vous semblez l'avoir deviné, monsieur, que tout le monde ne peut pas apaiser, parce que tout le monde n'a pas l'instinct de les comprendre, même avec les plus généreuses intentions.

Ginesty aurait pu sans crime sourire d'ironie à ces paroles de Denise.

— S'il fallait tant de science, répondit-il, pour soulager nos semblables, la compassion s'apprendrait, et les plus simples seraient les plus durs.

— Vous avez un cœur dévoué, monsieur Ginesty, je n'en doute pas ; mais vos goûts, votre manière de juger les choses, d'un point de vue positif, comme mon père, comme ma mère, en un mot, comme tout Apreval, vous empêcheraient de vous intéresser à mon mal.

— Ma manière de penser n'est pas au-dessus de celle d'un ouvrier; mais à cause de cela, suis-je moins porté à aimer le bien où je le rencontre, et à écouter la plainte, même lorsqu'elle a la fierté de me repousser ?

— Que vous m'avez mal comprise! monsieur Ginesty; je n'ai pas eu l'intention de vous blesser. Ne trouvez pas offensant que je me taise. Si l'on disait à un sourd que la flûte de l'artiste est tombée dans la rivière,

CÉLESTB. 485

quelle douleur voudrait-on, en conscience, que le sourd éprouvât !

— M. Locart refuserait-il de vous donner un professeur de piano? Est-ce là le motif de votre tristesse? Je serais content de l'avoir deviné, parce que je n'qurais bientôt laissé à votre père que le regret de ne vous avoir pns satisfaite le premier.

L/ctonnement de Denise fut grand.

— Quelle idée il a eue ! Vous aimez donc la musique?

— Cela parait vous étonner beaucoup.

— Je l'avoue. Dans votre état, on a si peu de loisir à donner aux arts.

— J'ai longtemps travaillé aux mines de l'Alsace. Longs et pénibles, les travaux ne permettaient aux pauvres ouvriers que de voir une fois par mois leur famille. Pour adoucir la rigueur de ces privations, les femmes et les enfants des mineurs se réunissaient chaque soir après nos travaux à l'entrée du puits d'excavation, et enfants et femmes chantaient; du fond de notre souterrain, les mineurs leur répondaient aussi en chantant, et c'était attendrissant de les entendre ainsi se parler et se répondre, les uns sur la terre, les autres dessous. C'est de cette manière que j'ai appris à aimer la musique. Mais parlons de vous. Aurais-je deviné la cause de votre petite douleur, mademoiselle Denise?

— Pas encore. Si vous savez la musique, moi je ne la connais pas ; mais j'ai des goûts aussi chers, aussi éle-

vés: j'adore la lecture. Et mon père, voyez, voyez, monsieur Ginesty, a brûlé tous mes livres, tous I

— C'est à ne pas y croire!

— Cela vo\>s fait donc de la peine? Vous lisez donc quelquefois aâ,ssi des poésies ?

La réponse de Ginesty fut :

— Je lis peu la poésie; mais quand j'ai secoué la poussière de mon charbon, quand je remonte sur la terre, je suis heureux de lire en plein air quelques passages d'un bon livre. Cela me fait du bien comme à vous, mademoiselle, ces livres que vous regrettez.

— Il sait un peu la musique et il aime la lecture: je ne l'aurais jamais cru, pensa Denise. On a souvent des opinions singulières, injustes.

— Oui, l'action de votre père est des plus irréfléchies ; vous me permettez de lui dire mon avis là-dessus, n'estce pas?

— Mais à quoi, monsieur Ginesty, servira votre généreuse intervention, maintenant que les livres sont brûlés ?

— On peut encore les remplacer. Qui oserait vous refuser ce dédommagement? Ne faut-il pas qu'une femme ait ses heures de repos après ses heures de travail ? Croyez-moi, mademoiselle Denise, on peut remplacer vos livres chéris, on les remplacera.

La conversation si bien établie entre Denise et Gi-

CÉLESTB. "1 87

nesty fut coupée par le brusque et bruyant retour de M. Locart. Il criait:

— Enfin je l'ai trouvé, je le tiens, le grand consolateur! Ali! vous voilà, Ginesty! Je me félicite doublement de votre bonne présence ; je vois que vous allez mieux, et vous allez être témoin d'un cadeau, d'un véritable cadeau que je fais à ma fille.

— J'ai brûlé tous tes livres, Denise; mais en voici un qui les vaut tous, parce qu'il les contient tous, qui les surpasse tous, qui les efface tous.

Collection du Journal des Agriculteurs français, indiquant à tous les bommes qui savent lire leurs devoirs, leurs droits, leurs intérêts ; leurs devoirs comme père de famille, garde national , militaire, juré ; leurs droits comme contribuable, électeur, conseiller municipal, maire ; leurs intérêts comme consommateur, producteur, propriétaire , fermier, fabricant, ouvrier. — Hein! en voilà, j'espère.

— Mais, monsieur Locart, en quoi cela peut-il être agréable à lire à une jeune personne comme mademoiselle Denise?

— Mais ce journal ne dit pas qu'il est agréable.

— Soit. Mais encore de quelle utilité sera-t-il à votre fille, qui n'est et ne sera ni maire ni conseiller municipal?

— Vraiment ! et son mari ? N'est-il pas de rigueur qu'elle partage la connaissance des cboses qui lui se-

ront indispensables. D'ailleurs, il y a dans cet admirable livre tout ce qu'on y cherche et même tout ce qu'on n'y cherche pas. Moyen de faire du pain avec des pommes de terre gelées. — Moyen de conserver l'appétit aux porcs. — Moyens simples et expérimentés pour arrêter le sang. — Page 303. — Voilà un fameux article : Pour arrêter le sang, on emploie de la charpie, de la toile d'araignée, de l'amadou ; à défaut on appellera le médecin.

— Le simple bon sens, monsieur Locart , indique à chacun ce qu'il faut faire en pareil cas.

— Le simple bon sens ! ah! Vous croyez au simple bon sens? Eh bien, vous allez voir. Soyez juge. Denise, par quel procédé empèche-ton l'huile de rancir? Tenez le livre, Ginesty, la réponse s'y trouve.

Le dépit dicta cette prompte réponse à Denise :

— Mon père, en la répandant.

— Bon ! qu'avais-je dit? vous l'avez entendue, Ginesty. Voilà une fameuse ménagère.

— Je crois, monsieur Locart, que ce journal, tout bon qu'il vous paraît, n'irait guère aux goûts de mademoiselle. Vous me permettrez de remplacer quelques-uns des ouvrages dont vous l'avez privée.

— C'est votre affaire , puisqu'elle doit être votre femme. J'ai besoin, je le vois, de vous convertir aussi au Recueil des Agriculteurs français. Soyez demain à la grande séance d'agronomie qui se tiendra à mon

institut agricole en présence des principaux horticulteurs du département. Je vous promets des miracles. Du dehors on entendit madame Locart qui disait :

— Mais non, vous ne nous dérangez pas, monsieur "Weber : n'ètes-vous pas toujours le bien venu chez nous?

— C'est que je viens toujours exprès pour vous déranger. J'ai besoin d'être seul avec un de vous.

— C'est-à-dire, reprit M. Locart, que vous donnez congé aux autres. Et à qui en voulez-vous ?

— A votre charmante enfant, à Denise, à ma filleule. La réponse de M. Locart fut :

— Je m'en vais, je pars ! Si c'est pour quelque affaire sérieuse, pensa-t-il, il est bien tombé. — La maison est à vous, monsieur Weber, disposez-en. Partons, ma femme; venez, Ginesty.

— Maintenant, Denise, écoute-moi.

— Je vous écoute, mon parrain.

— As-tulà, Denise, du papier, de l'encre, une plume?

— Voici l'encre, voici la plume et du papier.

— Très-bien, assieds -toi là à cette table.

— Oui, mon parrain. Est-ce une lettre ?

— C'est une lettre. Écris : Ma chère amie.

— Ah ! ce n'est pas à un monsieur ; mais ce n'est qu'à Céleste que j'ai l'habitude de donneT ce titre dans mes lettres.

— C'est aussi à Céleste que tu écris,

— A Céleste !

— Continue : Aussitôt que tu auras reçu ce billet, viens au plus vite chez nous. J'ai à te communiquer une nouvelle qui t'intéresse, et dont le bonheur de toute ta vie dépend.

~ Son bonheur!

— Écris toujours : Que le mauvais temps qu'il fait ne soit pas un obstacle, je t'en prie. Viens vite, viens seule; je t'attends. Signe maintenant. Bien ! donne.

Weber cacheta la lettre.

— Écris l'adresse ; fais parvenir ce billet à Céleste par un garçon de ferme. Va !

— La lettre est partie, se dit Weber. Dix minutes, Céleste l'aura reçue.

— Denise, reprit-il, tu n'es plus une enfant? Je lui fais beaucoup d'honneur, ajouta mentalement Weber.

— Non, mon parrain, vous voyez.

— Céleste est ton amie ?

— Je n'en ai pas de meilleure.

— Elle se marie dans quelques jours avec M. Jules Frestol.

— Je l'ai su l'autre jour, comme tout le monde, à la fête d'Apreval. Jamais Céleste ne m'en avait dit un mot dans notre correspondance; cela est même bien étonnant.

— Mais en revanche il était toujours question de Lucien dans cette correspondance, n'est-ce pas ?

— Lucien nous aimait également toutes deux.

— Sans doute, mais son amour était pour Céleste, et son amitié pour toi. Tu n'as pas l'intention, je pense, de me persuader du contraire.

— Moi, mais je ne veux rien vous obliger à croire, mon parrain, si ce n'est la vérité, et la vérité est que jamais Lucien n'a paru plus affectueux pour l'une de nous que pour l'autre dans notre intimité d'autrefois. Je n'ai rien oublié de ces jours heureux. Ainsi Lucien, au retour de ses voyages, ne rapportait jamais un petit présent à Céleste que je n'en reçusse un semblable. S'il avait une lecture à faire, il attendait que nous fussions réunies. Mais qui vous a dit que Lucien préférait Céleste ? En quelle occasion a-t-il montré cette préférence ? Il y a des gens qui savent tout, qui supposent tout. Cela n'est pas impossible, assurément, mais cela n'a pas été.

Une ironie douce courut sur le front pensif de Weber.

— Je ne m'attendais pas, réfléchit Weber, à trouver une rivale de Céleste dans Denise. Denise?

— Mon parrain.

— Je vois que je puis tout te dire : apprends d'abord que Céleste aime Lucien.

— Je n'aurais pas cru cela d'une amie ; pensa Denise. Elle répondit à son parrain :

■ — Eh bien ! c'est possible, je ne dis pas non. Mais Lucien n'aime pas Céleste.

— Tu te trompes encore, Denise : ils s'aiment autant l'un que l'autre.

— Gomment le savez-vous ?

— Par l'évanouissement de Céleste.

Au fond de son cœur, Denise se dit : C'est vrai; je n'osais pas me l'avouer.

«— Et par l'aveu de Lucien, de Lucien, qui est désolé du maiiage de Céleste avec Jules Frestol, qui ne veut plus vivre, qui ne s'est exposé à l'expérience de l'autre jour, quand chacun reculait, que dans l'espoir d'être broyé en route. Et n'as-tu pas vu dans ce moment la contenance de Céleste, sa pâleur? N'as-tu pas entendu ses cris ?

— Je n'ai remarqué, parrain, que la périlleuse résolution de Lucien.

— Lucien, continua Weber, m'a tout confié. Quand Céleste partit d'Apre val, elle était déjà dans la pensée de Lucien, qui, sous un prétexte qu'il me fit trouver plausible, nous quitta aussi pour la suivre

— Et pas un mot de cela dans les lettres que Céleste m'écrivait !

— Ensuite, des occupations réelles, je suppose, des affaires de famille, l'éloignèrent de Vermoutier. Il s'écoula un an pendant cette absence de Lucien, et pendant cette année, Céleste ayant achevé ses études, sortit du pensionnat, rentra chez sa mère, et son mariage avec Jules Frestol fut arrêté.

CÈLESTB. 4 93

— Ce cri échappa à Denise :

■ — Ali ! tant mieux !

— Sans doute, tant mieux; mais ce mariage n'est pas conclu.

— Il se conclura, n'est-ce pas, mon parrain ?

— Oui, pour l'honneur, pour le repos de Céleste et de sa famille, quoique pour l'éternel malheur de Lucien, car ils s'aiment plus que jamais.

— Comme ce que vous me dites m'étonne !

— Et depuis que Céleste a revu Lucien, elle ne veut plus, dit-on, se marier avec Jules Frestol; elle le fuit, elle pleure: elle atout avoué à ma mère, qu'elle aime mieux, tu lésais, que sa propre mère, et de son côté Lucien est venu tout triste et tout triomphant me dire : Weher, j'espère que ce mariage ne se fera pas.

— Il faut qu'il se fasse pourtant, reprit Denise. C'est douloureux, je le sais, de se marier avec un homme qu'on n'aime pas. Pauvre Céleste ! Cependant elle a tort, M. Jules n'est pas mal. Il ne vaut pas Lucien, sans doute, mais Lucien n'est pas riche, et madame Tenière veut un gendre riche. Céleste se consolera.

— Tu sais, Denise, que ce n'est pas parce que Lucien est peu riche qu'il ne se marie pas avec Céleste : tout ce que je possède n'est-il pas à la disposition de Lucien? Le hasard a tout fait en ceci. Or, ils vont venir tous les deux ici.

— Tous les deux, Céleste et Lucien!

— Oui, Denise, et toi et moi, leurs amis, leurs vrais, leurs seuls amis, nous allons, prenant sur eux l'autorité de l'amitié, leur faire comprendre le danger auquel ils s'exposent en ne cédant pas à la nécessité. Devant nous, ils se promettront de ne plus se voir, de s'oublier, ou du moins de ne plus chercher à se rencontrer dans le monde de peur de réveiller une affection qui, après avoir fait leur bonheur, ferait leur honte. Te sens-tu la vertueuse résolution de me seconder ?

— Oui, mon parrain, mais si vous êtes là.

— Eh bien, mon enfant, tu auras rempli une œuvre dont tu porteras la récompense toute ta vie. Une amie te devra le bonheur; une femme la pureté de son ménage ; et une mère, en te présentant son enfant, te dira un jour, lorsque tu auras aussi ton enfant dans les bras : Qu'ils s'aiment comme nous nous sommes aimées, et l'existence leur sera facile. Mais voici déjà

Les deux amies étaient dans les bras Tune de l'autre.

— Rassure-moi vite, dit Céleste en jetant sur un fauteuil son manteau et son chapeau parsemés de flocons de neige. Ton billet, bonne amie, m'a toute troublée.

— C'est moi qui ai prié Denise de vous écrire.

— C'est donc un secret à trois?

— Va, Céleste, il sera fidèlement gardé. Mais comme tu es bien, bonne amie ! Tu as grandi. Quel joli ceint, tes cheveux sont encore plus doux. Tu ne

CÉLESTB. H 95

m'avais pas dit cela dans tes lettres. Il est vrai que tu ne m'as pas tout dit.

— Toi, tu as bruni; tu es mieux cependant, Denise.

— Une paysanne agréable, n'est-ce pas?

— Une excellente amie toujours. Nous n'avons presque pas eu le temps de nous voir l'autre jour. Que je t'embrasse encore! J'avais à la pension une camarade qui était tout ton portrait, vive, bonne, causeuse, sentimentale aussi ; l'es-tu toujours un peu?

— Pourquoi pas ?

Weber était enchanté du gazouillement de ces deux oiseaux.

Une interruption brusque arrêta ces deux voix de jeunes filles : c'était madame Locart qui revenait.

— J'ai oublié, monsieur Weber, de vous demander si M. Lucien ne devait pas plus être admis que les autres.

— Lucien ! s'écria Céleste.

— Mais, au contraire, ma bonne dame Locart, puisque c'est lui précisément que nous attendons. Qu'il monte au plus vite.

— Denise, est-ce un plan arrangé? que va-t-il se passer?

— J'ai fait ce que M. Weber a exigé. Chez moi as-tu à craindre? Pourquoi trembler ainsi, bonne amie?

Afin de diminuer les embarras de la surprise, Weber

J[Çr$ CÉLESTE.

alla au-devant de Lucien, passa le bras autour de son cou et lui dit :

— Je te remercie, Lucien, de t'être si exactement rendu à mon invitation. Cependant tu as été devancé par mademoiselle.

— Vous ne me disiez pas dans votre lettre, Weber, que j'aurais le plaisir de rencontrer ici mademoiselle Tenière ; peut-être vous-même ne le prévoyiez-vous pas. Dois-je remercier le hasard avant tout? Il ne m'a pas toujours été aussi favorable. Oui, j'aurais pu venir encore plus promptement : mais il y a des matinées d'hiver si belles qu'il faut s'arrêter en chemin pour les admirer.

— Le spectacle de l'hiver sur nos montagnes ne devrait pas cependant Beaucoup t'étonner, toi qui as parcouru avec moi les mers du Nord, où nous avons été pendant neuf mois enfermés entre les glaces : tu étais bien jeune, il est vrai.

— Mon ami., sous ces glaces il n'y avait aucun souvenir pour moi ; c'étaient des magnificences muettes ; Dieu les poussait et je les regardais faire. Là où l'homme n'a pas vécu, là où il n'a pas souffert, il n'y a rien ; le spectacle ne vaut pas le regard ; mais sous cette neige d'Apreval, il y a des chemins par où j'ai passé, des buissons à l'ombre desquels j'ai écouté des heures entières le murmure de la Baigneraie. Sous cette neige, six ans de ma jeunesse sont ensevelis, six

ans de ma vie, triste déjà alors, mais calme cependant. Voilà pourquoi je me suis un peu attardé en route. Ces demoiselles me le pardonneront.

— Je te dois et je vais te donner dans un instant, Lucien, l'explication du billit que je t'ai envoyé pour que tu vinsses au plus vite.

— Vous eussiez tout aussi bien fait, interrompit Denise, de nous cueillir quelques pervenches au pied de la Roche-Perdue. Vous les aimiez beaucoup autrefois.

— En voilà plusieurs, Denise, que je suis allé chercher dans la neige bien au delà de mon chemin ; non pas au pied, mais au sommet de la Roche-Perdue ; elles seront plus fraîches ; je n'étais pas le seul à les aimer, puisque vous avez la mémoire si bonne.

— Et vous ne m'en offrez pas ? dit Denise à Lucien. — - Prenez-les toutes, Denise ! prenez !

— Toutes ! J'eusse préféré, murmura Denise, qu'il ne m'en eût offert qu'une seule.

Madame Locart reparut une seconde fois pour susprendre les doux propos de l'entrevue.

— C'est encore moi, dit-elle, je cours vous prévenir que madame Tenière est en bas, causant avec M. Locart, qui m'envoie vous demander ce qu'il faut faire. Elle arrive à l'instant même.

Weber fut contrarié.

— Quel contre-temps fâcheux ! dit-il. Voilà mon

plan renversé. Et madame Tenière a-t-elle dit le motif qui l'amenait ?

— Sa fille étant venue chez nous sans l'avertir, elle voulait savoir si nous avions quelqu'un de malade.

— Ma mère a su que j'étais ici !

— Pourquoi ,ne pas lui dire , maman , que nous n'avions pas Céleste chez nous ? C'était si simple.

— Que dis-tu là, Denise? Vous avez très-sensément agi, madame Locart, en ne cachant pas à madame Tenière que mademoiselle était dans votre maison. Descendons, madame Locart.

— Avez-vous remarqué comme moi Pair extraordinaire de ce bon "Weber? Mais pourquoi nous a-t-il réunis tous les trois ? Sa lettre est bien pressante ?

— J'ai un pressentiment pénible au fond du cœur, dit Céleste.

— Et moi aussi, reprit Lucien avec tristesse. Peutêtre est-ce le temps qui contribue à ce malaise dont je suis pénétré. A mesure qu'on avance dans la vie, on s'assimile plus étroitement aux souffrances de la nature.

— Vous parlez comme si nous étions vieux, reprit Denise fort embarrassée de l'absence de Weber. Il n'y a guï'.'re plus de deux ans et demi que nous allions tous trois voir la trace des loups sur la neige, là-bas, là-bas, dans le grand bois ; n'est-ce pas Céleste ?

— Comme tu n'oublies rien, Denise !

— Est-ce que tu ne te souviens pas non plus de cette matinée où la neige vint à tomber avec tant de violence que nous fûmes obligés de nous arrêter, la respiration nous manquant ?

Entraînée par ses souvenirs, Denise se mit sous le manteau de Lucien.

— Nous étions ainsi; Céleste, prends l'autre côte du manteau. Comme nous étions plus petites, noui. tenions mieux dessous ; et Lucien nous disait : N'ayez pas peur! n'ayez pas peur ! cela va passer. Tenez-vous bien à moi. Et de ce petit coin je regardais passer la tempête.

— Tu oublies, Denise, que, pendant l'avalanche, Lucien perdit son chapeau.

— C'est vrai, bonne amie ; mais tu paraissais d'abord ne te souvenir de rien.

— C'est que je crains tant de me rappeler ! C'est si doux, mais si triste !

— Vous avez raison, ajouta Lucien ; la mémoire, c'est l'immortalité de l'àme sur la terre ; elle fait qu'on souffre pour tout le temps qu'on a vécu.

La pauvre Denise se laissait de plus en plus aller au courant sans s'en apercevoir.

— Et moi, continua-t-elle, je serais fâchée d'oublier le passé. J'ai toujours une joie nouvelle à me rappeler la soirée où nous attendions que vous nous apportassiez ce nouveau volume de poésie que nous désirions

tant connaître. Madame Janet ne Pavait pas encore reçu de Paris.

— J'allai à Rochebrune pour Tacheter.

— Vous deviez être de retour à Apreval, continua Céleste, vers huit heures ; c'était un jeudi : il y avait soirée chez madame Weber, où nous vous attendions.

— J'arrive à Rochebrune ; l'ouvrage n'y était pas encore. Ne voulant pas retourner les mains vides, car vous m'auriez tué, je crois, je cours le chercher à Clermont.

— Je n'y tenais plus d'impatience, dit Denise. Que n'aurais-je pas donné pour que la soirée fût finie !

— M. Boissy, ajouta Céleste, avait une toux perpétuelle, et sa sœur achevait de tricoter une paire de bas près de la cheminée.

■ — Vous, Céleste, vous aviez ce jour-là une robe grise mouchetée ; et, comme vous craigniez l'air de la porte, votre mouchoir, passé autour de la tête, était noué à votre cou.

— Comme c'est exact ! s'écria Céleste.

— Et moi, Lucien, quelle robe avais-je ?

— Pardonnez-moi, Denise, je l'ai oublié.

— C'est bien extraordinaire, car elle était de la même couleur que celle de Céleste.

— Enfin, neuf heures sonnent !

— Comme tu te souviens, Céleste ! Oui ; et madame Weber se levait pour sortir.

— Et moi, je descendais en ce moment sur la place de l'église , ajouta Lucien. Sans même prendre le temps d'attacher mon cheval, je cours chez Weber.

Émue et sentant son cœur voler sur ses lèvres à ces heureux souvenirs, Céleste reprend rapidement :

— Je vous vois encore, Lucien : vous entrez 1 Son amie continue :

— Vous aviez le volume à la main.

Céleste ajoute :

— Que vous étiez fatigué !

— Enfin, dit Denise, votre voyage avait réussi. Et Céleste :

— En vous voyant si pâle, Lucien, je regrettai de toute mon âme que vous l'eussiez entrepris.

— Eh bien, n'est-ce pas là, Lucien, un souvenir des plus agréables à se rappeler ? Pourquoi vous plaigniezvous tantôt du malheur d'avoir de la mémoire ?

— Vous me demandez pourquoi, Denise? Vous avez raison, vous l'ignorez, car vous êtes paisible, vous ! vous gardez vos souvenirs dans un pieux reliquaire où aucune agitation ne les trouble. A vos heures de quiétude vous les en retirez un à un, et vous vous en composez une parure, une chaîne précieuse qui vous ramène doucement en arrière ; et cela vous plaît. Mais avoir vu ce qui s'est montré une fois pour ne plus revenir, mais avoir été deux à se dire qu'on est seul l'un pour l'autre, et puis tout perdre ! Oh ! se

rappeler alors c'est souffrir, c'est manquer d'air, c'est étouffer sous le ciel.

Cette interruption sortit de la poitrine fatiguée de Céleste :

— Ne vous plaignez pas ainsi, vous feriez croire que vous n'avez connu que des ingrats. Êtes-vous seul à souffrir ? Croyez-vous que pendant votre absence on ne vous ait pas regretté ? Accusez-vous un peu vousmême, Lucien. Pendant un an, vous ne nous donnez pas de vos nouvelles.

— Un an, il est vrai, c'est si long ! Quelle affection résisterait à une telle épreuve !

— Denise, il m'accuse maintenant ! Il faut donc que je parle ; car toi aussi, Denise, tu ne sais pas l'événement dont nous avons été frappés dans ma famille, il y a dix mois, un peu après votre départ, monsieur

— Je n'en ai pas entendu parler une seule fois, dit Denise. Il n'a été question que de la maladie de ta sœur Henriette.

— Cette maladie se rattache à cet événement , et Henriette est à peine sauvée. A ma sortie du pensionnat, je la trouvai mourante. On en désespérait. Comme chacun se taisait mystérieusement autour de moi quand je demandais la cause probable de son mal, je l'interrogeai elle-même. Quoique Henriette et moi nous soyons sœurs de deux lits différents , nous avons un

profond attachement l'une pour l'autre, peut-être est-ce à cause de notre ressemblance. Au milieu de ses larmes Henriette me dit :

— « Céleste, je suis déshonorée! Un jeune homme avait promis de me demander en mariage ; sans l'aimer beaucoup, plutôt pour m'assurer un avenir, j'avais espéré sa promesse. 11 ne m'aimait pas , lui, non plus ; mais devines-tu alors pourquoi il me poursuivait? Nous cro3-aiit sœurs du même lit, il supposait que j'aurais pour dot la moitié de la fortune qu'a laissée ton père, tandis que je n'ai que le peu eue m'a laissé le mien, presque rien. Je l'avertis de son erreur, il me quitta. »

— L'infâme ! s'écria Lucien.

— Ce jeune homme, reprit Céleste, c'est M.Jules Frestol.

— Celui qui sera ton mari?

— Lui-même, Denise.

— Est-ce un rêve affreux que tout ceci ? dit Lucien avec désespoir.

— Henriette ajouta en me pressant sur elle : « Je vais mourir, ma sœur, non de regret, mais de honte. À l'heure qu'il est, tout Vermoutier rit de mon abandon. — Comment Vermoutier peut-il en avoir connaissance ? dis-je en interrompant ma sœur. — Écoute, acheva-t-elle, j'eus le tort très-grave de me rencontrer deux fois à la sortie de l'église, la nuit, avec M. Jules

Frestol. Un soir qu'il me ramenait, le vent souleva mon voile, et des jeunes gens du pays, de ceux qui sont toujours assis sur l'esplanade, me reconnurent. Le lendemain je fus mise au rang des scandaleuses conquêtes de M. Frestol. — Quel voile avais-tu? demandai-je à Henriette. — Un voile long. — Comment était ta robe? — En soie. — Tu ne mourras pas, disje à ma sœur ; tu vivras, sèche tes larmes. »

— J'écrivis à M. Frestol le lendemain qu'une jeune demoiselle l'attendrait à huit heures du soir sur les glacis de l'esplanade, et qu'il se gardât d'y manquer. Il y vint. Là, je lui dis : « Je suis mademoiselle Tenière ; des deux sœurs de ce nom, je suis celle qui est riche. Me voulez-vous pour votre femme ? » Après avoir attendu sa réponse, je relevai mon voile et laissai voir mon visage à tous les jeunes gens de l'esplanade. Huit jours après, nos bancs se publiaient, et Ton croit aujourd'hui dans tout Vermoutier que M. Jules Frestol épouse celle qu'on supposait d'abord avoir été abusée par lui : Henriette vivra ?

— Et moi ! cria Lucien.

— Et moi ! répondit Céleste. Il est une seule personne qui eût ébranlé ma résolution.

— Si j'avais été là !

— Lucien, vous m'auriez ôté mon courage;

— Vous ne seriez pas la femme de Jules Frestol.

— Mais Henriette serait morte sous son affront.

— Non! car Jules Frestol l'eût réparé. Oli ! vous avez tendu la main à cet homme-là ?

— En lui disant : « La vie de ma sœur, s'il vous plaît; » mais cette vie, Lucien, Dieu me pardonne mon blasphème, je l'aurais sacrifiée pour vous; mais vous n'étiez pas là. où étiez-vous?

— Pardon, pardon ! c'est moi qui suis injuste. Oui, Céleste, tout le mal vient de moi, de moi seul. Cette année passée loin de vous m'a été bien fatale. Malgré moi je me sentais entraîné hors de votre vue par un irrésistible orgueil de me comparer aux autres hommes dont l'élévation me semblait cependant plus digne de curiosité que d'envie. J'avais besoin d'apprendre à être heureux. Je vous dirai plus : il y avait en moi un instinct de tristesse que je brûlais de justifier pour avoir le droit de me plaindre. J'ai été servi à souhait. J'étais allé à la découverte mystérieuse de ce monde dont j'avais le pressentiment; je croyais l'avoir manqué quand, en mettant le pied sur le seuil d'Apreval, j'ai appris que vous étiez à la veille de vous marier. Je sais maintenant qu'il ne faut jamais désespérer quand on attend le malheur.

Le visage de Lucien et celui de Céleste reflétaient leur pâleur.

— N'accusons donc pas que nous d'être les auteurs de l'événement qui nous frappe. Dieu voulait, Lucien,

que vous ne fussiez pas près de moi et que Henriette vécût.

— Céleste! Céleste! j'étais peut-être en route pour revenir

— Ah ! mon Dieu, pensa Denise, la conversation prend une tournure qui m'alarme.

— Et vous veniez, Lucien, reprit Céleste, me demander à ma mère !

— Voir sa vie changée, répondit Lucien, renversée par quelques lieues de poste qu'on aurait pu franchir un peu plus vite.

— Lucien, vous ne me reprocherez donc jamais rien ?

— J'étais sûre que la réconciliation arriverait : elle arrive !... mon Dieu ! mon Dieu ! Ah ! voici M. Weber, à la fin.

— Céleste, votre mère est partie. Parlons maintenant.

— Nous vous écoutons , notre ami , dit Lucien à "Weber.

— Vous me rassurez par ce titre qui me donne des droits à votre confiance. J'ai une pénible tâche à remplir auprès de vous, mais aucun autre que moi ne pouvait s'en charger. Ma sollicitude est un devoir. Lucien, Céleste, votre enfance s'est passée sous le même toit, et dans un pays où l'amitié s'accroît, se raffermit de toutes les privations de l'isolement. L'habitude de

vous voir constamment et de ne voir que vous, vous avait fait croire que vous ne se riez jamais séparés que par les accidents de la vie que nous dirigeons si peu à notre gré. Vous comptiez sur un avenir décevant.

— N'étiez-vous pas vous-même de moitié dans notre erreur, Weber ?

— Enfants, nous rêvions alors comme vous. Et quand donc la joie dupasse a-t-elle été un titre pour prétendre à une joie nouvelle? Combien vous avez besoin, au contraire, d'éviter, de fuir ces souvenirs dans ce moment d'impérieuse séparation !

— Nous séparer ! Ah ! vous l'avez dit, ce mot qu1 épouvante !

— Céleste, dans trois jours vous serez mariée. Ce mot comprend tous vos devoirs, et vos devoirs seront des sacrifices : Lucien ne doit plus être pour vous qu'un inconnu.

— Je m'efforcerai, répondit Céleste, de me rappeler vos paroles : elles sont bien amères ; mais je vous demande comme une grâce, comme une condition à un engagement si pénible, monsieur Weber, je vous demande, à vous, notre ami, à vous, le conseiller de ma mère, de lui dire combien j'ai besoin, pour ma santé, de m'éloigner de ce pays.

Ce cri échappa à Lucien :

— Quel que soit le lieu où vous alliez, j'y serai avant vous.

— Lucien, retire cette menace ; laisse vivre pour le repos celle que tu as trop aimée pour la vouloir malheureuse ; ne prends pas ton égo'ïsme pour un droit. Que le plus aimant soit le plus fort. Du bonheur de Céleste fais Fœuvre méritoire de ta vie. Il y a des récompenses tardives, mais qu'elles sont pures, Lucien ! J'ignore d'où elles viennent, moi dont la foi fut toujours chancelante, mais elles viennent, je le sais. Ainsi, souffre : lie tes pieds ici, tords ta douleur, bois tes larmes ! Donue-moi la main, je te retieudrai.

— Je n'ai point tant de force, Weber, je l'avoue; Je lendemain de son départ, je serais, sans le savoir, sur la route qu'elle aurait prise. Moi-même je ne croirais pas à la durée de ma détermination, et j'aurais pitié de m'infliger un supplice dont je prévois l'infaillible violation dans un temps donné, dans un temps prochain. Et quand je me condamnerais tout cet hiver à me tenir loin d'elle, au milieu de nos nuages où les heures semblent se condenser ; quand j'aurais fermé mes oreilles à son nom, ma porte au monde, mon cœur à son souvenir, comment, au premier rayon du printemps , aux premières senteurs des bois répandues dans l'air que je respirerais, aux clartés de ce ciel jeune comme moi, comment tiendrais-je en place ! Je sortirais, je courrais, j'irais devant moi, appelant Céleste ! Céleste ! Et si vous étiez encore sur la terre, vous me répondriez, n'est-ce pas ? n'est-ce pas ?

La douleur arracha ces paroles à Céleste :

— Lucien, je ne partirai pas, je resterai, je vivrai près de vous, afin que vous puissiez me voir parfois... quelquefois seulement... rarement... chez vous... monsieur Weber... chez toi, Denise.

Weber regarda Denise, et ce regard disait :

— Est-ce ainsi que tu m'aides ? Parle donc. .

— ■ Je préférerais, osa-t-elle exprimer enfin, que vous vous vissiez chez mon parrain, si cela vous était égal à tous deux.

— Imprudents ! dit Weber, pourquoi vous revoir ? vous ne vous reverriez d'ailleurs qu'avec défiance, qu'avec remords, qu'avec effroi, et sans jamais pouvoir vous parler. Qu'auriez-vous à vous dire ?

Ces paroles coulèrent avec les larmes de Lucien :

— Qu'importe ? nous nous verrons. Nos cœurs feront le reste.

— Denise, eut à peine la force d'exprimer la pauvre Céleste ; Denise, donne-moi ta main ; regardemoi, parle-moi.

— Comme elle souffre ! murmurait Denise, et Lucien, qu'il est pâle !

— Encore une fois, dit Weber, vous ne pourrez vous rencontrer dans le monde. En présence de Jules, ce serait une affreuse contrainte, loin de Jules, ce serait une faute.

— N'importe ! contrainte ou douleur, reprit Lucien,

nous nous verrons. Je prometterais, je jurerais le contraire, que je violerais mon serment avec joie. Vous voir ! vous voir ! J'ai besoin de cette idée pour vivre ; je veux la savoir là, près de moi ; pouvoir, quand le désespoir me montera au cœur et me conseillera le mal, me lever, sortir, courir à sa porte, la nuit, et à travers mes larmes, les pieds dans la bouc ou dans la neige, pâle d'insomnie, je veux regarder passer son ombre derrière les rideaux, et exprimer dans un désespoir muet ce que je lui disais autrefois dans un sourire heureux : Demain ! demain, ce sera là ma viec Et Céleste répétait tout bas, le front incliné, le regard anéanti, les mains suppliantes :

— N'aime jamais, Denise ; cela tue : tu le vois ! Sur la tète courbée de Lucien, la voix touchante et

forte de Weber dit encore ;

— Ami, aie pitié d'elle, et puisque vous consentez l'un et l'autre, au nom de la raison, à ne plus vous parler, vous me l'avez promis, et c'est pour moi, pour vous, pour la raison que vous le faites, il est juste, n'est-ce pas? il est naturel, il est de deux âmes honnêtes que vous ne gardiez pas avec vous des témoignages qui vous fourniraient malgré vous l'occasion de vous rapprocher. A quoi servent ces preuves et ces témoignages ? A rallumer les regrets. Ensuite, une mère peut les trouver sous la main, chose triste, source de honteuses remontrances ; un mari peut les rencontrer par

hasard : la tranquillité de toute la vie compromise par ce hasard ! Lucien, tu as le portrait de Céleste, tu vas le lui rendre, mon ami.

— Weber ! Weber ! vous n'avez donc jamais aimé ? Vous êtes cruel !

— Soit, Lucien. Regarde-moi comme un méchant, comme ton ennemi ; mais je t'en prie, ce portrait...

Toutes les souffrances de Famé se peignirent sur le visage bouleversé de Lucien quand il demanda à Céleste :

— Mademoiselle Tenière exige- t-elle ce portrait? Denise souffla à son amie :

— Dis oui, Céleste :

— Dis-le pour moi. Je n'en aurai jamais le courage.

— Le voilà ; mais c'est à Weber que je le rends, et je suis sûr qu'aucun regard ne le souillera de son admiration. Depuis deux ans, il ne m'a pas quitté; partout il a été ma joie et ma consolation. Tenez, Weber, je vous le donne. Vous êtes pieux envers de tels souvenirs, vous, Weber, je le sais. Sur l'Océan, pendant que nous naviguions ensemble, nous fûmes un jour sur le point de périr au milieu des glaces qui se resserraient autour de nous. Ace moment suprême, vous me prîtes dans vos bras, et vous teniez aussi un portrait ! Weber, vous aimez votre mère !

— Il ignore le mal quïl me fait, murmurait Weber.

Laissons ces souvenirs. Et vous, Céleste, n'avez-vous rien à restituer à Lucien ?

— Je n'ai de lui que cette bague faite de ses cheveux, et ces trois lettres. Que Denise les reçoive et les conserve !

— Je ne les veux pas ! je ne les veux pas ! Je les lirais, et cela me ferait du mal.

— Bien, Denise ! dit tout bas Weber, et tout haut : Lucien, elles sont à toi, reprends-les !

— Écrites lorsque je parcourais la Suisse , Weber. Lucien lut à demi-voix :

«Aujourd'hui il fait du vent; malgré les conseils <t de mon hôte, je veux voir les rochers de la Meille- « raie, où Saint-Preux écrivit à Julie cette lettre si « belle et si désespérée. Je me mets en marche ; la « neige me bat le visage, le vent m'agite les cheveux. « Me voilà à la place de Saint-Preux. Céleste! je pence se à vous, je suis triste et j'ai le pied sur le bord de <i l'abîme.

« J'aurais été plus résolu que Saint-Preux, moi ! »

— Lucien, s'écria Céleste, quelle funeste pensée vous aviez là!

— Un sombre pressentiment.

— Et maintenant, mes amis, acheva Weber, à qui cette scène déchirait le cœur, du courage, de la résolution, de la force : qui en veut en a, vous le saurez un jour. Mettez l'honneur de moitié dans votre déter-

mination. Jurez-vous que vous allez être inconnus l'un à l'autre, que par votre conduite vous vous rendrez dignes l'un de l'autre. ..Je ne sais plus ce que je dis: je me croyais plus fort... Vous vous le jurez, n'est-ce pas?

— Oui, Weber, exprima comme le souffle d'un mourant la voix de Lucien.

— Oui, Weber, dit Céleste en s'appuyant sur l'épaule de Denise.

— Qui a jamais tant souffert? répétait tout bas

— Moi, pensa Weber douloureusement.

— Céleste, adieu donc !

— Adieu donc, Lucien !

— Partons, dit Weber.

— Demain, à onze heures de la nuit, soyez à la ferme de M. Locart. Céleste, il y va de ma vie.

— Lucien, j'y serai.

La pièce généreusement cédée par M. Locart à l'Académie hortîculturale d'Apvreval, se trouvait dans sa ferme-modèle. Destinée à plus d'une fin, elle avait à la fois l'aspect d'un laboratoire de chimie et un peu celui d'une serre chaude. Au fond se voyait une cheminée dont le large manteau s'abbattait sur des fourneaux en maçonnerie recouverts d'un vernis verdàtre

agréable à Fœil. Sur ces fourneaux on apercevait des appareils distillatoires de toutes formes, et autour de la pièce, le long des étagères superposées en retraite, on remarquait des centaines de pots de fleurs étroitement placés l'un près l'autre. Quelques expériences devant être faites par les académiciens réunis d' Apreval et de Vermoutier, trois réchauds allumés étaient placés à différentes distances de la cheminée. La porte du fond était vitrée et a deux battans ; la pièce recevait du jour par trois fenêtres dont deux en ce moment étaient ouvertes à cause de la vapeur du charbon, malgré le froid d'un après-midi sombre d'hiver, et malgré la présence des principaux membres de l'Académie.

— Vous avez eu votre triomphe avant-hier, j'aurai le mien aujourd'hui, disait M. Locart à M. Weber.

— Vous savez, monsieur Locart, que personne n'apprécie plus que moi vos essais agronomiques et industriels, si je regrette parfois de ne pouvoir m'associer à leurs témérités.

— De mon côté je le proclame en présence de tous nos collègues de la société d'horticulture, vous êtes, reprit M. Locart, non-seulement le plus fidèle membre, mais vous êtes encore un des plus éclairés, Vous vous recommandez à l'agronomie par le modèle d'une nouvelle charrue dont l'invention vous vaudrait la croix d'honneur.

— S'il en restait encore , ajouta Jules Frestol, qui

n'avait pas voulu manquer d'assister à la réunion.

— 11 me semble, murmura M. Boissy, l'adjoint de Weber, que, d'après l'article 3 de nos statuts, la politique doit rester étrangère à nos débats.

— Je suis fâché, messieurs, continua M. Locart, de ne pouvoir vous communiquer dans cette séance les lettres que j'attendais des correspondants étrangers acsociés à notre institution agronomique. Elles sont en retard à cause sans doute du mauvaise temps. Ainsi nous serons privés du rapport qui m'avait été promis sur la colonisation d'Alger.

— Je demande la parole. Puisqu'on me l'accorde, dit avec une emphase bouffonne Jules Frestol, je dirai donc que je suis en mesure de tracer un tableau des plus vrais de la colonisation d'Alger. D'abord, dans nos possessions françaises en Afrique, quand on a le projet d'ensemencer un terrain, on commence par détacher cent tirailleurs en avant, afin d'empêcher les Arabes de troubler l'opération. On forme ensuite un carré de dragons tout autour du champ, et, à chaque angle, on place une pièce de canon chargée à mitraille. La charrue est suivie d'un groupe de carabiniers. Quand la semaine a eu lieu, on se retire en bon ordre, après avoir eu le soin de construire des blokhaus destinés à veiller A. la défense du champ. Comme il n'y a pas eu d'exemple de moisson, je ne vous en parlerai pas.

En vérité, M. Locart ne savait que répondre.

— Monsieur Frestol, osa-t-il dire, plaisante sur les matières lesplusgraves.il oublie le safran, le carthame aux belles fleurs rouges, le hennek dont les plaines d'Alger abondent, et l'aloès, le merveilleux aloès, qui supplée par l'utilité plus de douze arbustes d'Europe et d'Amérique.

— Probablement il s'est fait suppléer lui-même à Alger, car je ne l'y ai jamais aperçu.

— Pour nous prouver, intervint Weber, que vous n'avez pas exactement chercké, vous nous en rapporterez au retour de votre prochain voyage.

— Laissons cette question, interrompit M. Boissy. Je demanderai si monsieur Locart, ainsi qu'il s'en était flatté à notre dernière séance , a enfin trouvé la rose noire.

— Je l'ai trouvée.

— C'est ce que nous allons voir, dit un autre membre.

— Ou ne pas voir, grommela M. Boissy.

Après avoir pris sur une étagère un rosier dans son pot, M. Locart s'écria : — Voilà ma rose noire ! examinez, messieurs.

Un premier membre risqua cet avis : Elle n'est pas précisément noire, elle est presque ponceau.

L'avis du second membre fut : Elle n'est pas même ponceau.

Quant à Jules Frestol, il ajouta : Et moi j'affirme que ce n'est pas même une rose.

— Je ne conviens que d'une chose, répliqua à tous M. Locart, c'est qu'elle est verte: mais c'est la nuance forcée pour arriver au noir.

— Premières représailles ! rugit à part lui M. Boissy. Mon camp de César est vengé.

— Au reste, reprit M. Locart, nous avons à vous entretenir d'autres découvertes plus sérieuses. Regardez, messieurs, je vous prie, la fleur qui est dans ce pot.

— Elle ne me parait pas très-rare.

— Monsieur Boissy, qui opinez si vite, savez-vous ce que c'est ?

Jules Frestol répondit : C'est tout simplement une violette.

— Vous l'avez deviné, monsieur Frestol.

— C'est bien merveilleux alors.

— Ne m'interrompez pas, monsieur Jules.

— On peut discuter, dit M. Boissy, vos découvertes comme les miennes.

— Attendez du moins de les connaître, monsieur Boissv. J'ai constaté dans cette fleur si modeste une propriété dont le monde savant sera surpris au plus haut point.

— Vous ne voulez-pas parler, demanda Frestol, de la tisane de violettes?

Weber s'interposa aussitôt.

— Mon cher monsieur Frestol, vous n'êtes pas indulgent.

2\ 8 CÉLESTB.

M. Locart continua ainsi :

— Vous prenez la tige de cette fleur, vous prenez cent tiges, deux cents, autant qu'il en faut pour former un tout assez considérable, et vous les tordez ensuite les unes sur les autres, jusqu'à ce que vous ayez obtenu un câble de la plus grande solidité. Remplacer le chanvre par la violette, voilà ma découverte : le journal des Agronomes français en sera informé.

Le rire impertinent de M. Boissy et de Jules Frestol déconcerta un peu M. Locart, qui eut cependant l'énergie de leur demander :

— Cette découverte est-elle donc si risible ?

M. Boissy, qui n'avait cessé de calculer sur son calepin pendant que M. Locart parlait, répliqua :

— Elle est admirable, au contraire. Seulement, il faudra, d'après mes supputations, huit lieues de violettes pour fournir un cordon de sonnette. La corde d'un puits ne coûtera que quarante mille francs.

— Monsieur Locart, dit ironiquement Jules Frestol, je vous fais mon sincère compliment. Vos inventions sont sublimes. Et qu'est-ce encore que ce plateau?

— Encore une fois, monsieur Frestol, ne touchez pas si brutalement à ces objets-là !

— Vous le voyez, dit un des membres présents, c'est indiqué par l'étiquette : Forêt vierge, modèle de boisement pour toute la France.

Boissy lâcha cet impitoyable commentaire :

— On dirait une salade de cresson.

— Messieurs, vous remarquerez ma patience. M. Boissy me raille depuis que nous sommes ici.

— Ne faites pas attention, monsieur Locart ; vous ne recherchez pas son suffrage, lui dit Weber.

En se précipitant vers ses fourneaux, M. Locart, presque en colère, s'écria : Monsieur Boissy, ne touchez pas à ces préparations chimiques qui sont sur le feu. Je ne vous pardonnerais pas de me faire manquer mon expérience œnologique.

— Et que faites-vous donc bouillir de si précieux dans ces casseroles?

— Monsieur Frestol, vous allez boire du vin de Champagne obtenu par une décoction de racine de buis mêlée à des feuilles de chêne.

Lucien entrait dans la salle : sa figure marqua Fétonnement de voir tant de monde là où il avait espéré être seul. Il alla vers Weber, qui parut surpris de sa présence.

— Du vin de Champagne fait avec des feuilles de chêne! répétait M. Boissy; quel est ce nouveau poison-là ?

— Un poison, mesurez vos expressions, monsieur Boissy.

— Si les deux savants pouvaient se mordre, pensait Jules.

Il s'adressa à Boissy :

— Il le prend bien haut avec vous.

— Je ne goûterai pas à votre boisson pour tout un

royaume.

Et moi, je vous dis que vous en boirez. On n'insulte pas à la science chez moi.

— C'est un peu fort ! vous me forcerez, vous , à boire de votre vin de chêne! Suis-je pris dans un guet-apens?

Vous en boirez ! railler mes découvertes quand

j'ai pitié de ses antiquités !

— Allons, voilà qui promet, dit en lui-même Jules Frestol; l'agronome et l'antiquaire vont se prendre aux cheveux.

— Messieurs, dit Weber, pendant que vous discutez, le Champagne est tombé dans le feu. Ainsi l'expérience est à recommencer. En attendant qu'elle soit renouvelée avec plus de bonheur, je vous invite à boire à ma table, dimanche prochain, du véritable Champagne. Jusque-là je demande une trêve. M. Boissy et M. Locart voudront bien l'observer et me la garantir en se donnant la main. Votre président vous en prie.

— J'obéis au règlement, fit M. Locart.

— Et moi, dit M. Boissy, je me soumets à la hiérarchie.

En prononçant sa phrase conciliatrice, Weber avait placé l'une dans l'autre les mains des deux académiciens.

Frestol dit en soupirant :

— Il y a des gens pour tout gâter.

Après avoir écouté avec une pitié ironique la dis~ pute que Weber venait d'apaiser, Lucien lui parla ainsi :

— Dites-moi, Weber, comment vous pouvez vous plaire, vous homme d'une raison si difficile, à ces discussions oiseuses, à ces luttes des beaux esprits de province.

— Je conviens, lui répondit Weber, qu'elles n'ont pas un vif attrait pour ceux qui n'en ont pas l'habitude; mais cette habitude une fois prise, on les voit d'un autre œil. Comme toi, Lucien, j'ai repoussé autrefois les sentiers battus, les hommes simples, les pensées communes. M'en suis-je trouvé mieux? non. Je sais qu'on se résigne difficilement. Ce ne fut pas sans peine que je m'assouplis à ces vulgarités dont tu me demandes le mérite; mais dès que je sus m'en créer une nécessité, j'eus des heures légères, des nuits exemptes de mauvais rêves. On se fait son bonheur, et il entre tant de choses communes dans le bonheur, qu'il le faut prendre comme il est. 11 est un peu avec ces hommes que tu vois là. Sais-tu qu'ils arriveront presque tous à quatre-vingts ans?

— Oui, Weber, mais sans avoir vécu.

: — Tu te trompes, Lucien ; ils auront eu les joies de

222 CÉLESTK.

la famille, les avantages du bien-être et ils mourront sans douleur.

— Weber, quelle trace auront-ils laissée sur la

terre ?

— Celles de leurs vertus modestes, de leurs bienfaits autour d'eux, celle de leurs travaux, enfin la trace que laissent les honnêtes gens.

Lucien exhala cette réflexion : De pauvres esprits.

— Ce ne sont pas de grandes capacités, tu as raison, Lucien, mais faut-il tant de génie? Tiens, regarde celui qui est près de M. Boissy. Il a planté trois lieues d'ormeaux dans sa commune, et il est aussi fier que Guillaume Penn après avoir fertilisé l'Amérique. Puérile vanité, n'est-ce pas ? soit, mais aime-le ; sa plantation est la consolation du voyageur qui marche à l'ombre pendant trois lieues. Aimerais-tu mieux, voyons, que tous ces gens-là eussent eu le génie de la guerre? Ils auraient troublé le monde : ils ont enrichi leurs villages. Ne méprise pas la médiocrité utile; tends la main à ces braves gens. Veux-tu que je te fasse faire leur connaissance?

— Pour qu'ils me proposent d'être de leur Académie, n'est-ce pas ?

Désolé de ces réponses de Lucien , "Weber le quitta un instant pour se joindre au groupe où se trouvaient M. Locart et M. Boissy. Il se disait : Quelle désespérante ironie il y a dans son âme ce soir ! que

vient-il chercher ? ses regards sont distraits, il les dirige à chaque minute vers la porte, il a dix fois tiré sa montre en me parlant : qui attend-il ? il me désespère, il me décourage.

— Messieurs, s'écria M. Locart, il va être onze heures, il neige à flots; je suis d'avis de lever la séance. Nos femmes sont en peine.

— Je conseille, dit Frestol, de ne pas écrire ceci au procès-verbal de la séance.

— Mauvais esprit ! murmura M. Boissy.

— Il n'aura pas le temps, ajouta M. Locart, de faire beaucoup d'épi grammes contre le mariage.

— J'ai jusqu'à demain et j'en profite.

Lucien pensa : voilà l'homme que Céleste épousera demain !

— Nous ferons route ensemble, partons ; je m'appuierai sur vous, monsieur Weber.

— Volontiers, monsieur Locart, voilà mon bras. M. Locart prit le bras de Weber, et, se tournant

vers ses collègues, il dit : — Messieurs, notre prochaine séance aura lieu dans un mois : nous aurons un rapport sur le café de haricots, sur les moyens de faire pousser des ananas en pleine terre, et vous entendrez un morceau de notre collègue M. Boissy sur la dernière route romaine découverte à Apreval.

Pourquoi Lucien reste- t-il seul ici? se demanda Weber en quittant la salle. Pourquoi?

Enfin, ils sont partis ! dit Lucien. Onze heures et demie; c'est à onze heures que je l'attendais. Seraitelle venue? Mais, effrayée d'entendre le bruit de tant de personnes réunies dans un endroit où elle espérait me rencontrer seul, serait-elle retournée à Apreval? Ces coups du sort sont faits pour moi. Que venaient chercher ici ces braves gens? Ils vivent longtemps, dit Weber. Est-ce que les corbeaux ne vivent pas trois cents ans? Il faudrait donc envier les corbeaux? Ah! dans cette minute d'attente qui oseille dans ma tête, dans cette minute de doute et d'espoir qui va décider pour moi tant de choses, j'aurais plus réellement vécu que tous ces hommes ensemble. Mais Céleste ne vient pas, et demain ! demain ! tout sera fini! N'est-ce pas le bruit des pas sur la neige que j'entends? Des pas rapides, haletants, oui I

Lucien s'approcha d'une des fenêtres ouvertes. Oui!... une ombre se glisse le long du mur... Ah! mon Dieu ! faites que ce soit elle ! . . . C'est elle !

— Comme je suis émue, mon ami ! dit Céleste en entrant.

— Je ne vous attend lis plus ; peut-être eussiez-vous bien fait de ne pas venir. Vous m'aviez promis de vous rendre ici et je vous ai toujours trouvée exacte dans vos promesses. Mais il y a des résolutions inspirées qu'on fait bien de suivre aussi.

— Vous ne voulez pas m'adresser un reproche, mon

CÉLBSTE. 225

ami ; j'aurais été plus tôt rendue si je n'avais été obligée d'attendre que ma mère fût partie pour Vermoutier, où elle est allée faire quelques empiètes indispensables.

— Pour votre mariage, n'est-ce pas ?

— Lucien, je n'aurais pas osé vous le dire. Dès que je l'ai sue partie, je me suis hâtée de sortir; j'ai traversé le bourg où je n'aurais pas été reconnue, malgré la clarté éblouissante de la neige ; enfin j'ai atteint les bords du lac.

— Bonne amie ! comme vos mains sont froides !

— Que je vous dise encore. En route, j'ai éprouvé une grande frayeur.

— Qu'est-ce donc? quelque fantôme?

— J'ai vu passer derrière les arbres dont la route est bordée plusieurs personnes enveloppées dans leurs manteaux, parmi lesquelles j'ai cru reconnaître M. Locart.

— Vous ne vous êtes pas trompée. Il sort d'ici en compagnie de quelques savants qui sont venus tenir séance à sa ferme.

— Mon cœur bat encore: s'il m'eût vue!

— Rassurez-vous, Céleste : s'il vous eût aperçue, il aurait été assez indiscret pour vous parler.

— Et voilà, Lucien, toutes les aventures de mon voyage.

— Vous n'avez plus rien à craindre maintenant;

personne ne viendra vous troubler. La nuit est belle mais glaciale ; les bords du lac sont pris et nous sommes aune demi-lieue de la ville.

^ — Auprès de vous, Lucien, je n'éprouve jamais de crainte, vous le savez. Vous me communiquez votre force et votre volonté, et si vous m'avez trouvée parfois silencieuse et distraite en vous écoutant, c'est que je consentais à tout ce que vous disiez, croyant l'avoir dit.

— Heureux les cœurs qui s'entendent si bien ! la vie leur est légère, car ils sont deux à la porter, et quand l'un dit : Je désirerais voir d'autres cieux, l'autre plie déjà la tente et dit : Partons !

— Oui; c'est ainsi, Lucien, que je vous suis attachée depuis ce jour où je mis ma main dans votre main et vous dis : Oui, et pour toujours!

— Demain pourtant, à la même heure, un autre prendra cette main.

— Elle sera glacée !

— Demain un autre vous dira : Céleste, vous êtes à moi ! et vous répondrez: Oui, et pour toujours. A qui n'aurez-vous pas menti?

— A Dieu, qui sait combien tout ce que j'ai de sincérité en moi accompagna le serment que je vous fis, et qui saura demain avec quelle angoisse muette je me livrerai à un autre.

— Misérables que nous sommes! s'écria Lucien.

Nous nous moquons avec orgueil de ces siècles grossiers où la force était le droit, comme si le droit était quelque chose aujourd'hui. A quoi me sert donc d'être meilleur que cet homme à qui vous allez passer, d'être plus aimé, d'être plus digue de l'être? A rien. Si la force régnait, je me glisserais dans l'ombre de l'église; de colonne en colonne, j'irais jusqu'à lui et je l'insulterais, et je le poignarderais, et je ne mourrais pas seul du moins. De nos jours, si je poussais un cri seulement au moment de votre sacrifice, le commissaire du quartier me saisirait et m'enverrait sous bonne escorte au poste voisin.

— A quoi bon lui disputer un cadavre? Il n'aura de moi ni amour ni haine.

— Ah ! je sais combien nous sommes lâches quand le temps se mêle de notre vie! Il nous dompte, nous ploie et ne nous laisse que l'étonnement d'avoir douté de sa puissance. Dans six mois, vous verrez votre mari avec indifférence ; dans un an, avec quelque intérêt ; dans deux ans, vous aurez de la peine à me retrouver au fond de votre mémoire, et si l'on vous parle par hasard de moi, alors vous répondrez : Ah ! oui, je me souviens, je l'ai connu.

— Lucien! Lucien! vous ais-je donné le droit de méjuger si cruellement?

— Le monde est-il fait autrement? D'abord vivre, c'est sa loi; la belle enfance est-elle écoulée, on se dit:

Je vivrai pour la jeunesse; les fruits valent les fleurs ; la jeunesse a-t-elle fini son règne, on regarde en arrière, on soupire et Ton dit: Continuons à vivre; l'amitié remplacera l'amour, et dorant ainsi chacune de nos ruines d'un nom pompeux, nous allons, cauteleux que nous sommes envers nous-mêmes, de caducité en cadu cité jusqu'à la tombe. La vérité, le bonheur, c'est \d mort avant l'âge : le plus tôt arrivé est le plus sage. Mais qui ose se condamner à ce bonheur? Un petit nombre au-dessus des faiblesses du reste de l'humanité. Moi-même si j'avais le courage de ma résolution... mais votre main ne tremble pas...

— Je vous écoute, Lucien, et je n'ai plus froid.

— Moi même, Céleste, si j'avais le courage de ma résolution, je me déciderais avec hésitation, j'aurais le regret de quitter la vie...

— Tout seul, vous voulez dire, n'est-ce pas, Lucien?

— Céleste, vous n'avez pas dix-huit ans : votre pensée n'a pas tour à tour jeté la sonde dans les ennuis de la vie et les mystères de la mort pour avoir rapporté le désespoir du fond de celle-là et une conviction inébranlable de l'abîme de celle-ci. La beauté de la mort ne vous est pas encore connue comme à moi par une longue habitude. Je regretterais d'affaiblir à vos yeux les charmes de cette intimité en vous y invitant par des paroles impuissantes. Il ne faudrait pas vous tromper

CELESTB. 229

vous-même par un faux dévouement, séduite par mon exemple. Redoutez mon entraînement, ne cédez qu'au vôtre. La mort, cette mort des jeunes gens, qui ne se présente pas à eux comme à la caducité, une faux à la main et un linceul sur l'épaule, cette mort toujours fraîche et adolescente se fait peu à peu sœur et amante de qui la désire sincèrement. Elle se rend d'abord familière à notre être par le sommeil, cet anéantissement de tous les jours; par la rêverie le long des fleuves sous les saules quand ils secouent leur magnétique feuillage sur nos fronts ; par le vent continu dans la montagne ; par la solitude où l'on puise l'indifférence de toutes ces choses qu'on appelle gloire, fortune, ambition et qui ne sont que des chagrins déguisés. Voilà comment on s'y attache. Quand on l'a ainsi admise étroitement auprès de soi, quand on a grandi ensemble comme deux disciples, couru comme deux fleuves la même pente, on ne peut plus se passer l'un de l'autre, il faut qu'on s'unisse, qu'on se confonde, qu'on ne soit plus qu'un. On ne se cherche plus, on ne s'appelle plus. La mort vous sourit en songe et vous dit tout bas : A quand donc? Elle vous attire du pied des tours par des aspirations magiques et de ses yeux bleus du fond de chaque rivière où vous vous arrêtez pour la regarder. Touchez une arme, vous sentez la mort qui en relève le tube jusqu'à votre front; enfin, partout vous la voyez, vous l'entendez, vous la respi-

rez, et du haut des tours, du bord des fleuves, du haut des torrents, vous vous sentez tomber dans ses bras comme dans ceux d'une amante chérie après une longue séparation.

— Lucien, vos paroles sont pleines d'attraits pour mon oreille. Je n'en ai jamais entendu de semblables, de si persuasives. Est-ce parce que vous les dites? estce parce qu'elles répondent à une disposition de mon âme? je ne sais, mais je m'enivre à les écouter. Pourquoi avoir cru un instant qu'elles m'effraieraient par leur sévérité? Continuez, Lucien, et dites-moi, mon ami, croyez-vous que ceux qui s'en vont ensemble de ce monde avant le temps se retrouvent quelque part réunis comme nous le sommes ici tous les deux; la religion a des menaces effrayantes.

— Si je le crois ! j'en suis sûr comme de mon amour. Qu'importe à Dieu la porte par où l'on sort, pourvu qu'on arrive à lui sans tache ? Dieu retrancher a-t-il de son pardon les hommes que la guerre, que les naufrages, que les accidents dont la vie est semée emportent avant le temps? Il doit se réjouir au contaire, s'il partage à quelque degré nos satisfactions terrestres, de voir s'envoler de la boue ceux qui ne pourraient que s'y corrompre en y restant. Rappelez-vous nos traditions pieuses : tous les anges ne sont-ils pas des enfants ?

— C'est que je préférerais, Lucien, le malheur

d'être sur la terre, quoique séparée de vous au bonheur d'être au ciel sans nous voir. Sur la terre on espère, mon ami, au ciel on n'espère plus.

— Chassez ces craintes, mon amie. Voyez si chaque année les fleurs de nos prairies qui meurent avec l'ombre de l'hiver, ne reliassent pas avec le soleil du printemps? Cette fraternité ne s'égare jamais. Avec qui seriez-vous si vous n'étiez avec moi ? avec qui serais-je si je n'étais avec vous ?

— Être toujours ensemble, Lucien, comme nous sommes là î

— Et toujours jeunes! Vous toujours belle avec vos longs cheveux.

— Vous toujours m'entourant de vos deux bras comme dans ce moment, votre regard dans mon regard.

— Vois, ma Céleste, comme cette nuit est silencieuse. Nous participerions de cette immense sérénité où Dieu et son œuvre se confondent. — Comme ces étoiles sont brillantes, ma sœur !

— On dit, mon ami, que ceux qui meurent les traversent toutes, se reposant un peu dans chacune d'elles. — Lucien, pourquoi regardez-vous ainsi ce lac, quand je vous parle du ciel ! Est-ce le chemin qui y mène ?

— Mon amie, je sais une mort plus douce, paisible comme le sommeil, chaste dans ses atteintes, qui as-

pire rame sans déranger l'harmonie du corps, une mort inventée sans doute par une femme ; elle vous laisse où vous l'avez appelée, sans troubler autrement la beauté de la vie, qu'en y ajoutant la sienne, la beauté de la mort.

— Lucien, je la veux.

Et Lucien courut fermer la seule croisée restée ouverte.

— Céleste, tu l'as déjà; tu la respires; elle est en toi.

— Où donc se cache-t-elle ? où est-elle ?

Alors Lucien renversa un petit paravent qui cachait le réchaud dont s'était servi M. Locart pour ses expériences.

— Elle est là. Cette flamme dégage un air mortel qui n'a pas d'issue : je viens de fermer la dernière. Mais il est encore temps : Veux-tu vivre ou mourir ?

— Je t'aime, Lucien.

— Dans quelques minutes tu n'auras plus la force de te lever de ce siège où tu es assise.

— Tu seras près de moi, n'est-ce pas, Lucien?

— M'y voilà.

— Plus près.

— Dans un instant, mon amie, ton regard brumeux ne me verra plus qu'à travers un voile.

— Alors, un peu plus près encore, Lucien.

— Peuehe ta tête sur la mienne, mon amie.

CELESTE. 2o3

— Est-ce bien ainsi ? Restons comme cela.

En s'envolant déjà vers les divines régions du monde inconnu, Céleste perdait la voix de celui-ci. Sa langue balbutiait au hasard :

— Ce jour-là Denise me disait : Nous irons ensemble porter un panier de cerises à Lucien... Où est ta main, Lucien? Ce n'est pas ta main. Et Denise riait, riait... riait... Elle était sur l'arbre, moi dessous, mon tablier ouvert arrondi de cette manière.

Un geste analogue accompagna la pensée de Céleste.

— Sa raison s'en va... la mienne résiste encore. Si je mourais le dernier !... Cependant je suis bien à Apreval ; je reviens de mon voyage... Voici mon bâton poudreux, je vois les platanes de l'église, j'entends le bruit des cloches...

Lucien aussi était tombé dans le délire. Céleste reprit sa divigation.

— Et Denise riait parce qu'elle avait rempli un panier de pierres croyant avoir cueilli des cerises.

Dans son égarement Lucien ajoutait:

— Et moi je partirai ce soir, je quitterai le pays... il le faut... mais je veux voir Céleste avant mon départ... je ne puis pas partir sans la voir, sans lui dire adieu... et si elle voulait me suivre... que de pays nous visiterions... elle y consent... viens, oh! viens...

Tout à coup Céleste se mit à crier :

— Lucien ! Lucien ! Lucien !

— Je crois qu'on m'appelle.

— Lucien... j'ai froid, mon ami, j'ai bien froid... le lac est glacé !... Je ne te vois plus... Où es-tu, Lucien ?

Et, comme Françoise de Rimini et son amant, ils tombèrent l'un sur l'autre comme font les cadavres.

Au même instant, la porte de la salle fut secouée si rudement du dehors que la serrure tomba sur le parquet. Les deux battants ébranlés s'ouvrirent. Weber et sa mère entrèrent à pas précipités et comme conduits par l'instinct du sinistre spectacle qui les attendait.

— Ouvrez partout, ma mère ! ouvrez ; ils sont là : morts tous deux, regardez !

— Mon Dieu! dit madame Weber, votre assistance ! Morts tous deux !

— Ouvrez encore cette croisée ; elle donne sur le lac. De l'air, de l'air !

Tandis que Weber portait dans ses bras près de la croisée le corps de Lucien, madame Weber soulevait Céleste et essayait du même moyen pour la ranimer.

— Lucien respire encore, et Céleste, ma mère?

— Son cœur bat, mon fils ; mais son front est froid comme le marbre.

Des lèvres de Weber tombaient ces mots :

— Ils ont voulu mourir...

Exposez bien sa tête à l'air... Il me semble que Lucien rouvre les }reux...

Ma vie pour la leur!... Eh bien, ma mère?

«— Rien encore, mon fils ; je ne sens pas sa respiration... Ma fille, ma fille !

— La main de Lucien serre la mienne. Il y vient une espèce de chaleur... oui... peu à peu... Et vous ma mère, rien de nouveau?

— Le sein de Céleste se soulève et ses joues se colorent : ne me parlez pas, mon fils.

— Un de sauvé, ma mère. Les yeux de Lucien se sont rouverts. Lucien, c'est moi, c'est ton ami. Il ne me reconnaît pas encore. Céleste est sauvée, car vous pleurez, ma mère.

— Mon fils, oui, elle est sauvée ; elle m'a reconnue, elle m'a embrassée.

— Laissons-les un instant, ma mère, revenir d'euxmêmes à la vie. Le retour va s'opérer dans un instant.

— Dieu nous aime , mon fils ; sa main nous a conduits ici. Je le remercierai de cette grâce jusqu'à ma dernière heure.

— Maintenant, ma mère, à nous deux à sauver ces deux pauvres créatures que la mort nous a disputées. Il y a dix-huit ans que vous en arrachâtes une aussi au suicide. C'est à recommencer. Mais l'œuvre des forts est infatigable. Vous êtes plus âgée qu'alors, c'est vrai, mais je serai là. Regardez, ma mère, il semble s'éveiller. Allons à eux.

Weber prit le bras de Céleste et le mit sous le sien, pendant que madame Weber s'emparait de celui de Lucien.

La première phrase dite par Céleste, en regardant autour d'elle, fut :

— Que s'est-il passé?

Lucien balbutia:

— Où suis-je?

— Avec vos amis, leur répondit Weber.

Et dès que Céleste et Lucien s'aperçurent, ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre en poussant un cri.

— Toi et moi, Lucien! Suis-je vivante? suis-je morte ?

— Sommes -nous au ciel ou sur la terre, mon amie?

Madame Weber était à peine écoutée en disant :

— Reconnaissez-moi, Céleste; appelez-moi encore votre mère, comme autrefois. Ne suis-je pas celle pour qui vous n'aviez rien de caché; celle qui vous a

portée dans ses bras, qui vous a élevée comme une fille chérie? Me faire tant de mal pour tant de bien!

— Ah! pardon, madame Weberî pardon! La reconnaissance me vient avec la raison.

— Méchante enfant ! mauvais cœur ! Vous n'avez donc pas songé à la pauvre vieille femme avant d'exécuter votre cruelle résolution? Vous vouliez donc la tuer? Oui, regarde-moi bien! accepte mes reproches! baise mes mains ! pleure ! désespère-toi ! cela me fait du bien.

De son côté Weber disait à Lucien :

— Et toi, pauvre ami! que t'avais -je fait pour me préparer un si amer chagrin au moment où j'espérais tant te voir accepter courageusement la vie, où toutes les places sont à toi si tu veux les prendre ? Si les bons s'en vont, les mauvais auront donc définitivement raison !

— Quel funeste bienfait vous m'avez apporté, Weber ! quel triste service !

— Lucien, j'en aurai rendu un très-grand à la société. C'est à la société que j'en demanderai un jour la reconnaissance.

— Deux erreurs pour me consoler. Vos résurrections ne sont pas heureuses, mon ami. Moi utile à la société ! et une société reconnaissante !

— Je ne te fais pas juge de ce que tu vaux. Les hommes comme toi sont toujours récompensés.

Lucien répondit aussitôt à Weber :

— Si ce n'est par eux-mêmes, en vérité, je ne sais par qui ils le seront.

— Et lorsqu'ils le sont par eux-mêmes, Lucien, à quoi bon qu'ils le soient par d'autres ? Quant à toi, à quoi te sert de t'apprécicr ? Tu as trop généralisé tes sentiments et tes idées pour savoir ce que tu vaux isolément. Tu étais tout enfant que je t'avais deviné, et j'ai l'observation infaillible. Quel marin avait ton courage? Aucun. Dans les gros temps, au milieu des bancs de glace qui s'entrechoquaient avec des coups de tonnerre autour de notre navire, tu allais au bout du mât serrer la voile avec tes petits ongles de fer, et d'en haut tu nous criais, bercé sur la vergue : Amis ! une baleine ! au harpon ! au harpon ! Bravo ! criait le capitaine ; l'enfant aura un verre de rhum. Et il s'essuyait les lèvres pour t'embrasser.

— Temps de force et d'ignorance ! enfance, insoucieuse ! que c'était beau ! s'écria Lucien.

— C'est toi qui étais beau ! Et ce jour où nous fûmes arrêtés par ce pirate de la Californie, qui nous salua d'un pavillon noir et d'un coup de pierrier à mitraille par le flanc, quel est l'enfant qui se plaça à côté de moi sur la poupe, et me chargea dix fois mes pistolets?

— Weber! vous fûtes blessé à la main.

— Et toi à la joue, en voici la marque : montre-la

-ÊLKSTE. 239

avec orgueil. Ton sang a déjà couié sous le pavillon deton pays.

— Le pays, Wcber, ne sait jamais ces choses-là.

— C'est possible, mais vois-tu, nous ne lui tenons pas longtemps rancune. Si demain on te disait : les Autrichiens sont aux frontières; si on ne les bat pas» dans deux jours ils seront en France, tu sauterais sur ton fusil, tu prendrais mon cheval et tu m'écrirais de Metz. Te connais-je bien ?

— Vous me faites trop généreux, "Weber.

— Trop généreux, toi ! pour en convenir, il faudrait que le hameau de Saint-Andéol eût gardé le secret. J'ai su où passait ton argent à la fin. Monsieur faisait du bien sans me le dire, ma mère ; il réparait les maisons en ruine, envoyait du bois aux pauvres pendant les hivers rigoureux. C'est qu'ils ont la reconnaissance comme leur cognée, ces gens-là : où ils l'enfoncent, elle reste. N'est pas ingrat qui veut, monsieur.

— Diriez-vous cela pour moi, Weber?

— Peut-être.

— Qui a pu le penser ? demanda Céleste.

— Vous, mademoiselle Céleste, on pourrait aussi vous mettre à l'épreuve.

— Ma fille, reprit madame Weber, j'aurai bientôt besoin de vous pour me conduire : ma vue baisse, mes pas chancellent. Ne rendrez-vous pas à la vieille ce

qu'elle a donné à l'enfant? Je vous ai soutenue, soutenez-moi.

— Ma bonne madame Weber, je vous serai dévouée à toute beure de ma vie.

— Je m'ennuie parfois à la maison ; bon gré mal gré il faudra que vous me receviez chez vous, et je me mêlerai de votre ménage, je dirai mon avis sur tout : c'est que je suis causeuse ; quand je vous ennuierai vous me donnerez vos enfants à garder.

— Mes enfants !

— J'espère bien que vous en aurez : vous serez bonne mère, j'en suis sûre; l'aîné sera tout votre portrait; les beaux enfants ressemblent toujours à leur mère. Nous le mettrons dans un petit chariot traîné par deux chèvres que Denise nous donnera. Voyezvous votre enfant, entouré de branches fleuries, un beau fruit dans des feuilles, vous souriant tout endormi; et quand il vous appellera de loin : Maman Céleste ! maman Céleste ! Et quand il marchera seul !

Ce cri de naïveté échappa à Céleste : — Ah ! s'il allait tomber !

La réponse de madame Weber fut : — Eh bien, nous le laisserions à terre.

Ce propos bouleversa si fort et si promptement Lucien que la pâleur de son suicide lui remonta au visage ; Weber s'en étant aperçu, lui dit : — Causeries de femmes. Laissons cela, Lucien. J'allais te dire,

comme un correctif nécessaire à mes éloges, que tu n'aurais pc;iit-ètre pas pour moi le dévouement que tu as montré dans tant d'occasions pour les autres.

— Oui ! doutez de mon énergie, Weber. A qui serais-je utile sur la terre?

— A moi, d'abord. Mes travaux ont pris tant d'extension qu'ils échappent à ma surveillance : mon temps n'y suffit pas. Parfois mon zèle se décourage : mes contre-maitres sont trop durs ou trop faibles ; j'aurais besoin d'un second moi-même.

— Ah! ne pensez pas à moi, AVeber : plus je prendrais sur moi de vous aider, plus ma trahison serait grande. Il faut aimer la vie pour en tolérer les fatigues, pour en accepter les devoirs.

— Je suis convaincu, moi, Lucien, que si je te disais : Lucien ! demain il est nécessaire que tu sois à la mine avant le jour, sans cela notre expédition de charbons estmanquée ; oui, je suis sûr que tu y serais, et tu serais là, sous ta blouse, la lanterne, la pioche à la main, travaillant comme un ouvrier. On ne plaisante pas avec toi.

— Croyez-vous ?

— Si je le crois ! Et je te vois revenir le soir à travers Apreval, dans le dernier wagon, comme un roi dans son char. Tu auras ton peuple, de naïves familles d'ouvriers qui murmureront autour de toi : — Voilà le bon maître ! le premier au travail, le dernier au

repos. Et moi, je t'attendrai à table; de quel appétit tu mangeras ! Et nous nous dirons ensuite coude à coude le bénéfice de la journée. Vois-tu, il faut que nous tuions la concurrence de Courcy; et comment cela, en doublant le salaire des ouvriers, nous aurons les meilleurs, nous nous en créerons des amis ; c'est ton affaire. Quand tu veux, tu es si liant, si bon î

— Eh bien? quand vous serez plus riche, je Fadmets...

— Tu le seras aussi.

— Et ensuite?

— Ensuite, nous aurons vécu plus heureux.

— Nous aurons vécu ! voilà tout, toujours vivre!

— Toujours vivre! redit Céleste comme un écho imprévu,

— Ma mère, dit tout bas Weber, à votre ouvrage! — Il n'est pas fini.

— Et je veux, reprit madame Weder en arrêtant dans ses deux mains la tête si faible encore de Céleste, oui je veux que votre fils s'appelle Alfred ! — Pourquoi? parce que c'est mon goût: entendez-vous retentir son nom dans une distribution de prix : Premier prix de rhétorique, Alfred d'Apreval, couronné pour la huitième fois.

Lucien s'échappa une seconde fois du cercle attentif où AYeber s'efforçait de le retenir, et il laissa partir ce jet de douloureuses paroles :

— Ces propos me torturent! Oh! serais-je témoin de ce fatal bonheur promis à Céleste sans sentir mon cœur ulcéré me crier : — Tu n'en as pas ta part ! meurs. Est-ce pour voir cela qu'il faut que je vive? Des enfants qui porteront le nom de Jules Frestol ! des enfants dans les traits desquels je retrouverai, par une raillerie faite chair, la ressemblance odieuse de leur père et le regard chéri de leur mère, ce regard qui était à moi, la grâce de leur mère, cette grâce qui était à moi, et je verrai ces enfants courir sur le gazon sans me jeter sur eux pour les déchirer et dire : Cecj m'appartient.

— Non^ tu ne le diras pas, Lucien. Non. Écoute ! écoute-moi bien. Autrefois j'ai connn un jeune homme qui avait ton âge quand il aima. C'était ton caractère. Il avait même beaucoup plus de raison que toi, je pense, pour se plaindre des torts de la fortune. Malgré sa pauvreté cependant il fut aimé; une femme, elle était belle, elle était douce, réalisa pour lui tout ce que l'imagination crée d'achevé dans l'esprit exalté d'un jeune homme. Mais écoutez-moi : des heures d'enchantement, des années de promesses s'écoulèrent pour eux. Je franchis des détails trop longs. Au retour d'un voyage qu'il avait été obligé de faire, il apprit que celle qu'il avait laissée toute baignée des larmes de la séparation était partie pour les États-Unis avec son mari, Elle s'était mariée. — Écoutez-moi toujours! Ce jeune

homme chargea un pistolet et se le déchargea en pleine poitrine !

— Weber ! c'était un homme, celui-là !

— 11 ne mourut pas, reprit Weber. Il fut rappelé lentement à la vie.

— Le malheureux ! murmura Lucien.

Weber continua :

— Guéri de sa blessure, de celle du pistolet, il languit, il essaj^a de la consolation, de l'amitié, du travail, surtout du travail. Ses larmes furent graduellement moins amères.

— Weber, vous ne mentez pas *

— Je parle devant ma mère.

— Continuez, Weber.

— Oh ! mon Dieu ! dit Céleste dans un long soupir.

— Un jour, reprit Weber, au bout de plusieurs années, celle qui l'avait oublié revint en France, dans son pays, dans celui de ce jeune homme : et ce jeune homme la revit : ce fut un moment pénible. Un homme était à son bras.

— Il y a, s'écria Lucien, des courages surhumains ! Weber ajouta :

— Un enfant était aussi à la main de cette femme ; une fille. Eh bien!... ce jeune homme embrassa cette enfant; plus tard il l'appela sa fille, il éleva cette fille, dont le père mourut dans un état voisin de l'indigence ; il fut le protecteur de cette fille.

— Weber ! demanda Céleste avec un doute plein de tendresse et de larmes ; Weber ! il embrassa, ditesvous, cette enfant, l'enfant d'un autre ?

Les deux bras de Weber se fermèrent sur le corps tremblant de Céleste.

— Et je l'embrasse encore ! . .. Eh bien ! à votre tour, faites pour moi ce que je fis alors : aidez-moi, je suis ruiné !

— Qu'avez-vous dit, Weber?

— Vous, ruiné ! s'écria Céleste.

— Voilà le secret que vous me forcez à dire, vous qui n'avez pas su le lire dans les prières que je vous faisais tantôt de vivre. Et ma détresse, si elle n'est pas réparée, entraînera celle de toutes les familles d'Apreval. Ce chemin de fer a engagé tous mes capitaux ; si je ne double pas mon exploitation, je ne puis pas y suffire; et commeut la doubler sans une direction à laquelle je n'ai pas la force d'atteindre seul, déjà accablé de ma tache ?

— Weber !

— Mon ami !

— Je n'ai pas d'argent à vous offrir, mais que voulez-vous ?... Ce bras, cette tète?

— Tu me sauves, Lucien ! L'intelligence c'est de l'or. Tu es à moi.

— Et Céleste? demanda tristement madame Weber, ne fera-t-elle rien pour la pauvre vieille mère Weber ?

Weber reprit : Enfant, vous voulez donc nous sauver?

— A une condition, répondit Lucien.

— Laquelle ?

«— Cette condition, la voici, Weber. Le jour où vous aurez regagné votre fortune, le jour où vous serez rétabli dans vos affaires, ce jour-là, il me sera encore permis de disposer de ma vie.

— Lucien, dit Céleste, ce jour-là, vous ne m'oublierez pas.

Après une minute de réflexion, Weber serra contre son cœur Lucien et Céleste et il dit : J'y consens.

Assis devant la porte de son pavillon, Weber pensait avec une satisfaction secrète que Ginesty serait bien content en apprenant la nouvelle qu'il avait à lui communiquer. Il venait de lire dans un vieux numéro de journal que l'Institut avait décerné à son chef d'atelier une médaille d'or pour avoir perfectionné la belle découverte anglaise, cette lampe si utile aux ouvriers mineurs. Dans un instant il allait le voir arriver avec toute sa famille. Ginesty viendrait remercier son protecteur d'une faveur qu'il ne devait qu'à sa laborieuse persévérance.

Il était encore si ému de la joie de cet événement, qu'il avait oublié d'achever la lecture de son journal. Il traversa de part en part les nouvelles étrangères, YEspagne, le Portugal, Y Angleterre, pour arriver aux Colonies d'Afrique. Que se passe-t-il en Afrique ? se demanda Weber ; et il lut ceci : a Environs d' Alger. Nous avons encore à gémir sur les suites d'une imprudence commise par l'un de nos aventureux colons. Méprisant nos sages avis, M. Jules Frestol avait établi sa dernière station de poste aux chevaux au delà des limites gardées par le cordon de nos troupes. Étrange témérité ! La nuit passée, lorsqu'il croyait reposer en pleine sécurité, les Arabes de la plaine ont envahi sa ferme, enlevé ses chevaux et incendié ses granges. Tout a été détruit en quelques heures. Éveillé par la clarté des flammes, M. Jules Frestol a eu à peine le temps de se sauver par un sentier ignoré des Arabes et de gagner Alger, où sa femme et sa belle-mère étaient restées. Ce coup qui a frappé notre infortuné compatriote ne devait pas être le seul. En apprenant la ruine complète de son gendre, madame Tenière, déjà malade du climat, a succombé de douleur. »

Interrompant sa lecture, Weber s'écria : — Morte ! Oh! c'est trop en apprendre à la fois. Toutes les larmes de ma jeunesse me viennent aux yeux.

Le cœur brisé, il reprit son journal : a M. Frestol et sa femme se sont embarqués sur la frégate mouillée en

rade qui appareillera dans deux jours pour Toulon. Puisse cette effrayante leçon ne pas être perdue pour les colons ? »

Ainsi Jules Frestol était ruiné.... et l'avenir de Céleste ? Ce mariage s'était fait sous de tristes auspices. Weber apprendrait -il cette fâcheuse nouvelle à Lucien, qui allait se rendre auprès de lui, après lui avoir fait demander la veille une entrevue?

S'il allait retrouver sa passion ! murmura Weber au fond de sa pitié. Non ! il ne saura rien, rien, jusqu'à ce que Céleste soit de retour à Apreval. Mais je ne Favais pas remarqué... oui... j'y pense à présent. Ce journal a déjà vingt jours de date ; Jules et sa femme étaient sur le point de partir pour la France quand ce journal a fait connaître l'événement qui les y ramène. Qui m'assure qu'ils ne sont pas déjà arrivés ? On va vite d'Alger à Toulon, et, de Toulon à Apreval, on vient encore plus vite. Chaque instant peut nous les montrer. Que d'événements en quelques mois ! Combien ma mère sera affligée de tout ce que j'ai à lui apprendre ! Weber fut distrait de ses réflexions par la présence de son adjoint, M. Boissy.

— Vous m'avez fait demander, monsieur Weber ?

— Oui, j'ai besoin de vous pour une mission jusqu'au chef -lieu.

— Voilà dix ans que je n'y suis allé pourtant, la dernière fois, c'était, je m'en souviens, pour expliquer

une inscription latine en style lapidaire, gravée au pied d'une statue gauloise ; les plus fins archéologues de l'endroit y avaient renoncé. J'arrive, j'examine la statue et son inscription, et j'ai l'honneur de prouver que cette inscription était indéchiffrable.

— Cette fois vous irez au chef-lieu dans un but moins savant mais aussi utile. M. le préfet désire avoir des notes détaillées sur les nombreux travaux qui, depuis un an, ont été exécutés à Apreval.

Boissy balbutia avec dédain :

— C'est bien moderne tout cela.

— M. le préfet, continua Weber, vous demandera assurément le nom de l'architecte qui a dressé le plan de notre nouvelle église.

— Un beau morceau ! enfin ! oui, monsieur le maire. Je lui répondrai, en un mot, que celui qui a construit l'église , la fontaine, planté notre promenade , c'est vous, le maire d'Apreval.

— Monsieur Boissy, vous répondrez à M. le préfet que c'est un jeune homme de la plus rare capacité, du plus louable caractère, qui se nomme Lucien.

Allons, pensa tristement M. Boissy, il veut le faire nommer maire ! c'est son protégé ; et moi, qui espérais tant le devenir pour sauver nos pauvres restes d'antiquités î C'est cela , M. Lucien maire et/ M. Weber député, on me l'avait déjà dit. — Vous voulez donc que M. Lucien ait la gloire de toutes les améliorations ?

250 kTÉ leste.

— Je veux qu'il ait la gloire de son œuvre. Depuis un an, n'est-ce pas lui qui a dirigé sans relâche les travaux d'édification de cette église dont le pays avait le plus urgent besoin depuis son accroissement de population? N'est-ce pas lui qui a creusé un puits artésien au milieu d'un roc, au centre de notre bourg, donnant ainsi de l'eau aux habitants, à la ville de la fraîcheur et un gracieux monument? N'est-ce pas encore Lucien qui a dessiné, avec un goût dont notre chef-lieu serait fier, cette charmante promenade pour laquelle le pays, qui en manquait, ne saurait exprimer trop de remerciements ?

— Soit ! mais puisque vous renoncez à votre part de gloire dans ces embellissements, laissez-moi vous dire ce que je pense. Votre église n'a aucun caractère. Je préfère une pierre druidique. Votre fontaine n'est bonne qu'à désaltérer ; votre promenade a l'air d'un jardin de manufacture.

M. l'adjoint partit pour sa mission, et Weberseleva pour aller prévenir sa mère de l'arrivée prochaine de Céleste.

•— Si Lucien se rend ici, comme il me l'a promis, il ne m'attendra pas long-temps, pensa-t-il.

En effet, à peine Weber avait quitté sa place, que Lucien parut sur la terrasse du pavillon.

Il s'assit et respira avec la longueur d'un soupir. 11

crut être venu trop tôt ; ^'eber n'était peut-être pas encore levé. Il se disposa à l'attendre.

Quelle ravissante matinée promettait le lever du soleil sur les montagnes ! la belle saison revenait ; d'un arbre fleuri à un autre arbre étaient tendus ces fils diaphanes qui sont comme le duvet du printemps. Fidèle et féconde nature ! hier encore l'herbe des plaines était voilée par la brume de l'hiver, les eaux engourdies coulaient à peine, les feuilles étaient retenues dans leurs nœuds d'éeorcc, on n'entendait pas la voix d'un seul petit oiseau, eh bien, après une nuit, une seule nuit, l'herbe des champs a crû, l'eau murmure et l'oiseau chante. Il n'en est pas ainsi de nous, la belle jeunesse, ses vertes espérances, ses joies en fleur, ne renaissent plus. Comme nous vieillissons vite et pour toujours !

— On croirait que c'est la voix d'une jeune fille qui chante, se dit Lucien : oui, j'entends chanter ; et cette voix qui se rapproche m'est connue Denise !

— Monsieur Lucien !

— Et quelle si pressante affaire vous a fait sortir de si bonne heure ?

— Vous le voyez ; je viens chez M. Weber, que j'ai hâte de voir.

— Alors , madame Ginesty , nous l'attendrons ensemble. J'ai aussi à lui parler. Mais rassurez- vous, vous

le verrez la première, je vous céderai mon tour, charmante solliciteuse.

— Oh ! je n'ai rien à lui demander. Je viens le remercier d'un événement heureux.

— Et quel est cet événement heureux, Denise?

— Apprenez donc la grande nouvelle : Ginesty, mon mari, a été récompensé d'une médaille d'or que lui envoie l'Académie des Sciences. Nous avons appris cela ce matin par une lettre de M. Weber. Malgré moi je chantais en venant. Vous m'avez entendue, n'est-ce pas ? Vous qui ne croyez pas au bonheur, cela vous surprend.

— Je prends une part sincère à votre contentement, Denise. Ne pas croire au bonheur pour soi, ce n'est pas nier celui des autres. Le vôtre nepeutm'être indifférent.

Le son de cette voix, pensa Denise, ne me laissera jamais tranquille. Pourquoi Ginesty s'est-il arrêté en chemin? elle reprit pourtant :

— Il y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus, n'est-ce pas ? Mon mari parle souvent de vous. C'est qu'il vous aime, mon mari ; d'ailleurs, qui ne vous aime pas à Apreval? A nos dernières veillées d'hiver, il me disait encore :

— Ce bon M. Lucien est vraiment infatigable. Mon mari est un brave homme ; il rend justice à tout le monde. Il ajoutait : — Je gagerais que M. Lucien a au fond du cœur quelque chagrin qui le ronge. — Non, lui disais-je, c'est son caractère. — Ea ce cas, repli-

quait-il, il ne se distrait pas assez. Que ne vient-il nous voir? Invite-le. — Moi je n'osais pas. — Nous ferons la partie d'échecs ensemble. Crois-tu qu'il accepterait à dîner? Essaie,, Denise. — Moi je n'osais pas. Mais c'est toujours bien mal à vous de n'être jamais venu.

•— Vous vous trompez, Denise. Une fois je partis pour me rendre chez vous. C'était vers la fin de l'automne, à l'époque des vendanges. J'allais m'inviter au souper de famille. Ne me remerciez pas de ce bon mouvement : j'avais besoin de voir d'anciens amis, de leur serrer la main. Cette pensée me rafraîchissait l'ame, et pourtant à chaque pas qui me rapprochait de votre ferme, j'éprouvais un serrement dont je n'étais pas maître. Le vent m'apportait des senteurs connues. De chaque bouquet d'arbre, de chaque plante s'exhalait un souvenir qui m'enchaînait. Arrivé enfin sous les marronniers...

— Sous les marronniers où nous lisions autrefois, près de la fontaine, n'est-ce pas?

— Arrivé sous les marronniers, je fus obligé de m'asscoir pour ne pas tomber.

Denise regarda autour d'elle avec embarras, et elle murmura : — Ah ! pourquoi Ginesty n'arrive-t-il pas ?

— Je parvins cependant, continua Lucien, à me lever et à me diriger vers la grille de votre ferme, d'où partaient les cris joyeux des vendangeuses.

— Oui, je me souviens, j'avais invité quelques amies. Lucien reprit :

— A travers ia grille, j'aperçus les travailleurs, les jeunes filles en cheveux, toutes ruisselantes des feux du soleil, qui couraient entre les vignes, la serpe à la main, se montrant les plus belles grappes, se défiant de vitesse à remplir les corbeilles. J'allais entrer, quand je reconnus parmi les vendangeuses une d'elles qui s'était abritée du soleil sous un mûrier ; les rubans verts de son chapeau de paille flottaient ; elle était rieuse ; elle était pensive ; ses longues manches de toile rayée, qu'elle avait relevées jusqu'aux coudes, laissaient voir la blancheur de ses bras, et, dans cette simplicité charmante, elle ressemblait à une personne...

Ce cri sortit de la bouche de Denise :

— Ah ! elle ressemblait à Céleste, et c'était moi !

— Je rentrai en ville, désespéré. Mais vous ne direz plus, Denise, que j'ai oublié d'aller vous voir.

— Lucien, j'ai plus de raison que vous, quoique je sois plus jeune de trois grandes années. Il faut vivre un peu pour la vie, comme dit mon père. Dans les beaux livres que vous nous lisiez, il y a trois ans, les hommes ne sont jamais vieux, les femmes jamais grand' mères. On le devient pourtant, et je ne crois pas qu'au fond on en soit toujours fâché. J'avais beaucoup de préjugés contre le ménage ; me voilà cependant comme tout le monde ; si bien que je ne crois presque plus aux romans. Une fois marié, c'est fini.

— C'est fini pour vous, qui n'avez jamais aimé, De-

nise, cela est vrai. Ah ! si vous eussiez aimé et que vous retrouvassiez la place où une main serra votre main ; si celui que vous distinguâtes entre tous les hommes revenait un jour, toute mariée que vous êtes, et vous regardât comme je vous regarde, vous parlât comme je vous parle, vous montrât sa figure mourante et vous dît avec son souffle brisé : M'aimez-vcus encore ? Oh ! alors, Denise, vous ne diriez pas : C'est fini !

Denise était à bout de sa résistance ; l'émotion la suffoquait : pour ne pas la laisser paraître, elle fit semblant d'entendre la voix de son mari qui la cherchait ; elle quitta Lucien en courant et en disant :

— Ginesty ! Ginesty ! j'y vais. C'est mon mari qui m'appelle. Vous n'entendez donc pas? Me voilà. Adieu, monsieur Lucien. Mais, j'y vais !

Quelques minutes après la fuite de Denise, Weber reparut, en achevant mentalement cette phrase: Je suis plus tranquille. A tout hasard, ma mère est allée au-devant de Céleste. — Ah ! te voilà, Lucien ! Il n'y a pas longtemps que tu es ici, je présume. Nous avons à causer. Rentrons dans le pavillon.

— Que de combats avec moi-même, Weber, avant de vous demander cet entretien !

— Voyons, ami, qu'as-tu à me dire ?

— Il y a un an, Weber, qu'un dérangement dans le cours de votre industrie vous alarma subitement, moins

pour vos intérêts propres que pour ceux des nombreux ouvriers qui n'ont d'existence que par vous.

— ■ Je me souviens de cet échec, Lucien, et je n'ai pas oublié que sans ton aide, je ne l'aurais jamais réparé. Ma reconnaissance est là. En désires-tu d'autres preuves ?

— Oui! puisque vous êtes riche aujourd'hui, et plus riche que vous ne l'avez jamais été, puisqu'aucun événement ne peut désormais mettre en péril votre crédit, dégagez-moi, c'est là le but de notre entrevue, du contrat que j'ai passé avec vous sous la garantie de l'honneur.

— Pas encore, le bien qui m'est venu par toi, c'est avec toi qu'il faut que je le partage.

— Consentez-vous, Weber, à retirer votre proposition, et je consentirai de mon côté à ne pas l'avoir entendue?

— Ma franchise n'admet pas ces sortes de transactions ; ce que j'ai dit est juste, je ne rétracterai rien.

Un sourire d'incrédulité précéda ces paroles de Lucien :

— Alors je vous répondrai que votre franchise est un mensonge, mon ami. Vous n'avez jamais été ruiné, vous n'avez jamais ressenti la plus légère altération dans votre fortune. J'ai fait semblant de croire à votre mensonge, parce qu'il méritait le respect d'une bonne

action; mais en vivant avec vous, en pénétrant dans le cœur de vos affaires, j'ai acquis chaque jour des preuves de votre généreuse fausseté.

Weber fut confondu.

— Me hlàmes-tu, ami, de t' avoir trompé ? Cette année écoulée dans le travail, dans un travail utile à ta fortune et à ton pays, te la reproches- tu ? Je t'ai trompé, mais Apreval, grâce à toi, a une houillère de plus en exploitation. Je t'ai trompé ; mais l'habitant pieux qui prie à couvert, mais le passant qui se désaltère en traversant notre bourg, mais ceux à qui tu as donné de l'ombre pour les heures de repos, savent ton nom maintenant ; tu es à eux tous par le bienfait ; tu leur appartiens, qu'ils te délient!

— J'ai fait un peu de bien, il est vrai, mais c'est votre volonté qui l'a produit; je n'en ai été que l'instrument inerte. Soyons francs: vous avez pensé qu'en brisant mon corps à la peine, vous assoupiriez la douleur de mon àme. Je l'avoue : quelquefois vous avez réussi; j'ai goûté parfois des heures d'engourdissement qui ressemblaient au repos ; et, sur mon front en sueur, sur ma poitrine haletante, le sommeil des-

cendait alors. Etonné moi-même de cette trêve, je me suis surpris à croire qu'il n'y avait tant de guérisons impossibles, peut-être, que parce qu'on n'essayait pas d'y croire.

— Achève, ami, achève. Verse le fond de ton âme : n'y laisse rien.

— C'est tout. La douleur, qui avait sommeillé, s'éveillait bientôt menaçante et comme irritée d'avoir été apaisée pendant quelques heures. Alors tous mes efforts pour regagner mon calme évanoui ployaient et se Prisaient. J'avais beau jeter tout le poids de la volonté sur mon obsession ; j'avais beau tripler les liens de ma tâche, m'inonder de sueur, me mesurer avec les heures les plus mortelles du jour, marcher, courir, me meurtrir de lassitude, c'était en vain ; terrassé par mon ennemi, je tombais épuisé sur la terre, les mains ensanglantées, criant dans la poussière et dans les larmes, ce nom, ce nom, qui me brûle les lèvres et que j'ai juré de ne pas prononcer.

Cette réflexion se fit dans la tête pensive de Weber : La victoire n'est pas complète. Ne désespérons pas cependant. La défaite du moins a été retardée. 11 éleva la voix :

— Lucien, ta peine ne sera pas perdue. N'est-ce pas le sort de toutes les vertus de combattre ici-bas pour s'établir ? Les uns luttent avec la calomnie, les autres avec la pauvreté. Ces combats ennoblissent. Et comme on se sent digne quand, au bout de sa carrière, on compte une à une les fatigues de la route, et qu'on se dit : Je suis arrivé tout seul !

— Mais encore, répliqua Lucien douloureusement,

faut-il aimer la gloire pour se laisser vivre si longtemps.

— Nous l'aimons tous, Lucien. Si je te disais que le premier magistrat du pays m'a écrit hier pour connaître le nom de l'architecte qui a tant contribué cette année à l'embellissement de la ville.

— Et que lui avez-vous répondu ?

— Il saura aujourd'hui même que cet architecte, que cet homme d'action, de goût et de patriotisme, se nomme Lucien

— Vous avez eu tort, mon ami, de donner de l'importance à ces travaux.

— Tort ! c'est à cet homme de bien à apprécier tes services et à les porter à la connaissance du ministre.

Entre deux gestes, l'un d'indifférence et l'autre de résignation, Lucien répliqua : — Et le ministre, ce qui me console, laissera jaunir mes titres dans les cartons, si tant il y a que j'aie des titres, de même que ses prédécesseurs laissèrent périr dans l'oubli la lettre où l'immortel Papin apprenait à la France qu'il avait découvert les bateaux à vapeur.

— Admettons que le gouvernement te néglige, car je ne tiens pas à me rendre sa caution, le peuple du moins saura ton nom pour ne plus l'oublier. Le peuple n'a pas de commis paresseux : il traite ses affaires lui-même.

Toute la force d'attention de Lucien se concentrait

sur le front de Weber qui se disait : — Comme il m'écoute attentivement! Si la popularité le séduisait!

— Oui ! reprit-il, efforce-toi d'aimer le suffrage de la foule et il ne te manquera pas. Tu as en politique des convictions ardentes ; qui t'empêche de les répandre ? Si tu n'as pas l'âge pour être député, si tu n'as pas même celui qu'on exige pour être électeur, tu as déjà ,elui où l'on se fait écouter avec autorité, quand on a ta conscience et tes lumières. A ton âge, Pitt était ministre de la Grande-Bretagne depuis deux ans. A dixneuf ans il fut porté en triomphe dans Londres, au milieu de la population entière qui battait des mains au bel enfant, ministre du roi George. Aime la gloire, aime le peuple, Lucien ; il n'est pas d'injustices, pas de maux dont il ne console. Le peuple est la famille de ceux qui n'ont plus de famille ; le peuple c'est la vérité, c'est Dieu !

Un bruit lointain surprit soudainement Weber et

— D'où vient ce bruit, Lucien ?

Weber courut vers la croisée et l'ouvrit.

— N'aperçois-tu pas, Lucien, comme des tourbillons de poussière là-bas du côté de nos houillères? Regarde.

— Oui, et ces bruits et cette fumée se dirigent vers nous.

— Serait-il arrivé quelque malheur dans nos mines? se demanda Weber : une fuite d'eau, une explosion !

CKLESTB. 261

— Je cours m'assurer du caractère de l'événement- Ces gens qui passent tout près de votre maison et qui arrivent parle chemin des mines nous donneront peutêtre des détails.

— Va, Lucien. Cette agitation me trouble au dernier point. Reviens au plus vite.

Lucien descendit, et la confusion augmentait. Weber distinguait maintenant ses ouvriers. Leurs bras étaient levés. Leur attitude indiquait une résolution violente. On eût dit une armée. De la croisée, Weber vit que Lucien, après avoir interrogé les paysans, avait l'air de s'étonner ; il frappait du pied.

— On lui annonce à coup sûr quelque accident sinistre.

Ce terrible doute ne pesa pas longtemps sur la poitrine de Weber. Lucien rentra.

— Eli bien, mon ami ?

De quelle ironie la réponse de Lucien ne fut-elle pas empreinte !

— Eh bien ! Weber, ce peuple si généreux, si grand, ce peuple qui est la famille de ceux qui n'en ont plus, ce peuple accourt ici pour vous assassiner.

— M'assassiner ! moi, leur ami ?

— Vous, leur ami.

— Moi, leur père?

— Vous leur père !

— Pourquoi ce crime, que leur ai-je fait?,

— Dans une réunion où l'ivresse n'a pas été la plus faible conseillère, ils ont juré que leurs salaires seraient doublés ou qu'ils vous tueraient sur place . Ils viennent exécuter leur promesse. Vivez pour le peuple maintenant.

— Lucien, tes prophéties sont sinistres, l'esprit de découragement que tu as en toi gagne les autres. Moi le fort, moi le patient, serais-je ébranlé aussi! Ces hommes en veulent à ma vie, moi à qui ils doivent la leur ? Non, on t'a menti, on t'a trompé.

— Écoutez ! votre nom est prononcé au milieu des accents du plus farouche désespoir.

— C'est vrai! Auras-tu donc toujours fatalement raison contre le monde, contre la vie ?

— Eh bien, qu'y a-t-il de vrai au fond de cette exécrable vie ? Amour, mensonge ou déception ! Reconnaissance, mensonge! Voyez votre grand argument du peuple si généreux; le peuple, c'est la vérité ! c'est Dieu !

— Oh ! tais-toi ! tais-toi ! Mourons assassinés, mais ne faisons pas de notre malheur une funeste maxime. Laissons encore douter après nous.

L'ironie de Lucien était sombre et triomphante.

— Vous tiendrez donc à votre erreur jusqu'au dernier moment?

— Jusqu'au dernier !

— Eh bien, il est venu, Weber! Ils ne sont plus qu'à quelques pas de la porte. Écoutez leurs hurlements.

Les cris redoublaient en se rapprochant.

Au milieu d'une affreuse joie, Lucien cria à Weber:

— Leur donnerez-vous la joie de vous enlever lâchement la vie quand vous pouvez encore en disposer en maître?

— Quelle est ta pensée? que dis-tu?

D'un mouvement prompt et d'autorité, Lucien mit dans les mains de Weber un pistolet que celui-ci retint machinalement.

- Un pour vous, un pour moi de ces deux pistolets qui ne m'ont jamais quitté.

— Je ne te comprends pas, tu me fais frémir; ne me tente pas, Lucien.

Au même instant la horde des ouvriers mineurs entra et se précipita sur Weber et Lucien. Ils les entourèrent tous deux. Ginesty était dans les groupes tumultueux.

Un ouvrier s'écria :

— Non ! vous ne vous en irez pas, monsieur Weber ! Et les autres répondirent :

— Non ! il ne s'en ira pas !

— Il ne partira pas d'ici !

— Il restera ici !

Ajoutant :

— Pourquoi voulez-vous nous quitter ? N'êtes-vous pas content de nous ? Après nous avoir donné du pain,

de l'aisance, du travail, pourquoi nous laisser retomber dans la misère ?

— On vous a trompés, leur répondit Weber, qui n'était passé que par degrés de la terreur à l'étonnement, de Fétonnement à une joie sublime : on vous a trompés, je ne vous quitte pas, je n'ai jamais eu l'idée de m'en aller d'Apreval.

— C'est pourtant, dit un des ouvriers, ce qu'est venu nous dire votre adjoint de malheur M. Boissy.

Ginesty répondit pour Weber :

— M. Boissy s'est amusé de votre crédulité : je vous l'ai bien dit.

— 11 ajoutait que vous vous en alliez d'Apreval, que vous vendiez vos mines pour être député.

— Gela n'est pas, mes amis. Mon ambition n'a plus rien à désirer ; vous m'avez rendu plus riche que je ne l'espérais. Assez d'autres sans moi et mieux que moi défendent les intérêts du pays. D'ailleurs, je ne suis ju'un homme de travail comme vous; mes deux mains, voilà ma science. Rassurez-vous donc; nous ne nous quitterons jamais.

— En ce cas, dirent les ouvriers en pressant les mains de Weber, nous nous en irons plus contents que nous ne sommes venus. Adieu donc, monsieur Weber.

— Adieu, mes enfans.

Après cette scène, Lucien et Weber se regardèrent longtemps sans essayer de se communiquer leurs

pensées. Quelle éclatante objection elle opposait à la détermination sinistre de Lucien, offrant à son ami de sortir violement de la vie par le suicide ! Elle réduisait à un acte insensé sa proposition de désespoir. Dans le même silence, mais avec un mouvement de triomphe tranquille, Weber lui rendit le pistolet.

— C'est moi qui pars ! fut le premier cri qui sortit de la poitrine orageuse de Lucien»

— Toi?

— Ne me détournez pas de ma résolution ; elle m'est inspirée par la scène dont je viens d'être témoin. Il y

des exemples, Weber, plus forts que toutes les paroles; et je l'avoue enfin, il y a aussi des hommes condamnés à vivre pour faire le bien. Vivez donc, vous, car vous êtes de ce nombre.

Oui! le bien attache à la terre: quelques-uns, les aînés, doivent amour, pitié, protection aux plus faibles et ne pas les abandonner. Vous ne pouviez pas livrer à la faim, au désespoir, une population entière, la tuer. Meure celui qui est seul ! mais non celui qui est tous ! Un rayon a traversé les ténèbres de mon âme depuis quelques instans, et ma détermination est arrêtée. Vous me disiez un jour : Il y a dans le nord, Lucien, un peuple brave qu'on insulte, un peuple libre qu'on enchaîne, il se débat, et personne ne l'aide. Si je n'avais que vingt-cinq ans, ajoutiez-vous, j'irais défendre la Pologne. J'ai vingt-trois ans. Je vais en Pologne ! je suis

soldat, Weber; mais je prends devant Dieu et devant vous rengagement de choisir dans la bataille les points les plus meurtriers. A ce titre, me permettez-vous de mourir ?

— Oui! il ne veut déjà plus se tuer, pensa Weber; il veut mourir. Pars, Lucien, sois soldat ; couvre du noble prétexte de la gloire toutes tes mauvaises pensées. Sois tué ; tu seras pleuré par quelqu'un, car en mourant tu auras été utile à quelqu'un.

Denise entra au milieu de l'épanchement des deux amis.

Elle dit:

— Mais savez-vous, monsieur Weber, que le seuil de notre porte est encombré de malles et d'effets de voyage? Attendriez-vous quelque voyageur?

— Moi ? personne. Oh ! mon Dieu ! pensa Weber, c'est Céleste qui arrive; et Lucien est ici ! Il ne voudra plus partir s'il la voit.

— Il est étonnant, reprit Denise, que vous n'attendiez personne ! C'est donc une surprise que vous ménage quelque ami, ou plutôt quelque amie, car il ms semble que plusieurs de ces effets déposés là-bas ap-

CÉLESTB. 267

partiennent à une femme : il y a des cartons de chapeaux.

— Qui peut ainsi vous surprendre? demanda Lucien à son tour.

— Que cette Denise me met dans un singulier embarras !

— C'est peut-être, demanda de nouveau Lucien, quelqu'une de vos parentes d'Orléans ?

— Nous en avons tant ! répliqua Weber. Au surplus, puisque Denise est si curieuse, elle n'a qu'à s'asseoir et à attendre le retour de ma mère, qui est sortie pour aller probablement au-devant de la personne à qui ces malles appartiennent.

— Eh bien ! moi, je vous dirai, mon parrain, je vous dirai quelle est cette personne.

Weber frémit. — On ne te le demande pas. Pourquoi compromettre ainsi ta perspicacité ?

— Je le dirai. C'est votre nièce d'Aurillac, mademoiselle Ernestine.

Weber fut sauvé.

— Puisque tu as deviné si juste, ma filleule, tu ne ferais pas mal, je crois, d'aller rejoindre ma mère. Elle a attendu mademoiselle Ernestine un peu avant l'entrée du bourg, où elle a dû descendre pour venir à pied jusqu'ici, ce qui t'explique pourquoi les paquets ont devancé la voyageuse ; va, Denise ! va !

En s'en allant, Denise murmura : — Mon par-

rain est charmant, mais je crois qu'il me renvoie. Quand elle ne fut plus là, Lucien, animé d'une résolution terrible, cachée sous une dignité calme en apparence, dit à Weber : — Je n'ai plus rien à faire ici; je n'ai pas une minute à perdre, et d'ailleurs je tiens à ne pas voir votre mère ; les femmes gâtent les meilleures résolutions. Adieu, Weber!

— Dans mes bras, Lucien !

— Encore une fois, Weber !

— Dis-moi, enfant! que nous nous reverrons.

— Où donc ? demanda Lucien.

— Sur la terre où nous sommes.

— Où il plaira à Dieu, Weber !

Lucien revint pour dire à son ami :

— N'est-ce pas, j'ai été fidèle à mon serment? Depuis un an je n'ai pas prononcé une seule fois le nom de Céleste. Adieu !

Le cœur de Weber était déchiré ; c'était presque un fils qu'il perdait. Il lui semblait pourtant, malgré la profondeur de sa tristesse, qu'il ne pleurait plus en Lucien qu'un exilé. Sa vie, qu'il avait reprise et renouée fil à fil comme une trame brisée en mille endroits, sa vie, quoique irrésolue encore, n'avait plus contre elle que les chances de la guerre, et combien elles sont diverses! Ah! que je le voie encore une fois! s'écria Weber en courant à la croisée. Grand Dieu ! trois femmes se croisent avec lui sur son chemin : ma

mère! Denise et Céleste ! Ils passent sans se voir! Lucien poursuit scn chemin, la tête basse ; ils ne peuvent déjà plus se voir. A quoi tiennent les plus graves événements de la vie! Mais Céleste va paraître. Quel changement son voyage aura-t-il produit en elle? Ma mère aura-t-elle été plus heureuse que moi? J'entends des Voix.

Céleste était déjà dans les bras de Weber.

— Notre ami. disait-elle, qu'il me tardait d'être auprès de vous, et avec vous, mes amies madame Weber, Denise!

— Je sais déjà, lui dit Weber, ce qui vous ramène en France ; vos malheurs ont acquis une pénible publicité par les journaux.

— Ma mère est morte !

— Une fille vous reste ; elle sera votre consolation.

Avec un soupir, Denise ajouta après madame Weber : Elle n'est pas heureuse, cette chère Céleste ! et moi qui l'enviais tant le jour de son mariage ! Ton mariage te promettait pourtant un bel avenir ; c'était du moins ce que chacun disait. Mais M. Frestol relèvera sans doute sa fortune compromise, n'est-ce pas ?

— Compromise !

— Il est jeune, continua Weber, et les revers ne sont pas de longue durée pour ceux qui ont la volonté jointe à la jeunesse.

La réponse de Céleste fut triste : Avec vous je n'ai

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rien à cacher. Vous n'êtes point de ceux qui prodiguent leurs consolations à condition qu'on amusera leur curiosité. Les secrets de mon passé sont à vous, pourquoi vous ferais-je un mystère de mes craintes si raisonnables pour l'avenir ? Et cet avenir sera bien orageux s'il doit ressembler aux jours qui se sont écoulés depuis mon mariage.

La folle Denise s'écria :

— J'étais sûre qu'il en serait question. Céleste reprit son récit.

— M. Frestol ne mérite aucun reproche. Je n'attribue point nos malheurs à sa seule légèreté, ainsi que beaucoup de personnes ont osé le faire. N'ayant réussi dans aucune des entreprises commerciales qu'il avait tentées, il fut forcé de se rejeter sur une industrie qui lui permettait d'utiliser son expérience. Il obtint une ligne de poste aux chevaux depuis Alger jusqu'aux dernières limites militaires de l'occupation française. C'est dans cette entreprise qu'a été englouti ce que possédait encore ma mère. Je ne sais si cette tentative aurait eu des conséquences plus avantageuses que les autres : la catastrophe qui nous ramène en France ne nous a pas permis de le vérifier. En tout ceci, vous le voyez, mon mari n'a eu que le tort d'être malheureux, et je le partage sincèrement avec lui.

— Elle est bonne comme elle est belle, dit madame Weber, et toute sa raison lui vient du cœur.

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Weber eut cette pensée : Jules Frestol est un étourdi ; à travers l'indulgence de sa femme j'aperçois son incurable légèreté. Former un établissement aux limites d'un pays mal gardé !

Il se tourna ensuite vers Céleste.

— J'aurai à causer longuement avec votre mari. Il y a en France, nous avons ici de quoi exercer son activité, s'il y consent.

— J'y pensais en même temps que vous, mon fils.

— Il n'est pas de reconnaissance que je ne vous devrai.

Weber reprit : — Le pays n'a pas de fonderie ; cette industrie lui manque. Il en aura une cette année. Jules en sera le chef. Oui, j'attendais une occasion ; elle se présente. Mais où est-il donc, votre mari, que je ne le vois pas ici ?

— Il s'est arrêté sur la place pour causer avec M. Locart, qui lui a demandé avec ironie, aussitôt qu'il l'a aperçu, s'il avait ramené avec lui d'Alger ces fameux petits chevaux dont il parlait toujours. Jules n'a pas résisté à cette espèce de défi pour lequel il avait une réponse toute prête, car quelques-uns de ces petits chevaux qui n'ont rien de fort rare en vérité, sont arrivés en même temps que nous à Apreval. Ils étaient allés à petites journées de Toulon à Glermont.

— Il trouvera peut-être mauvais, réfléchit Weber, que je ne sois pas allé à sa rencontre. C'est bien le

moins que je fasse les honneurs de la maison. Je vais au-devant de lui, et vous le ramène.

— Je vous demande votre bras, mon parrain ; je sors avec vous. Céleste a besoin de repos.

— Mais je n'ai éprouvé aucune fatigue, objecta amicalement Céleste. Reste, Denise, je t'en prie.

— Je ne le puis. Le convoi va partir, et j'ai besoin de charger un voyageur d'une commission pour Moulin-Neuf. Je reviendrai dans la soirée. Adieu, amie.

— Au plus tôt, Denise.

Restée avec madame Weber , Céleste dit, après quelques minutes d'hésitation :

— Non, il n'est pas de maux que n'apaise la vue du pays natal. On ne sait combien on l'aime qu'après en avoir été éloigné.

— Voilà pourtant un an, chère Céleste, que vous êtes absente d'Apreval. Oui, un an.

Céleste passa par cette voie à un sujet de conversation que madame Weber voulait éviter. Elle lui répondit :

— Que d'événements se succèdent dans ce temps, si long pour celui qui souffre ! Effrayée des changements que j'ai éprouvés moi-même dans mon existence* je n'ose vous questionner sur mes amis. On est rarement récompensé pour ces sortes d'indiscrétion.

— En étant d'un avis contraire au vôtre, je crain-

drais d'être la première à vous annoncer quelque mauvaise nouvelle.

— Cependant, bonne madame Weber, tout le monde en un an n'est pas mort à Apreval.

— Grâce au ciel ! non.

Les craintes de madame Weber grossissaient.

— Ainsi, reprit Céleste, je vous demanderai avec confiance ce que sont devenues quelques-unes de mes camarades de pension, par exemple, Anastasie.

— Mauvais détour, pensa la plus âgée des deux interlocutrices. — Anastasie ? Elle s'est mariée avec son cousin, qui a acheté une charge de notaire à Blois.

— Ils s'aimaient depuis long-temps; celle-là est heureuse, du moins. Et Julie de la Haye, la plus rieuse des pensionnaires ?

Le danger approchait.

— Mariée également. Sa vieille tante, qui s'opposait à son union avec M. de Lafare, est morte il y a six mois. Libre et riche, elle a disposé de sa main en faveur de ce jeune homme, dont on dit beaucoup de bien.

— Jusqu'ici, ma curiosité, convenez-en, madame Weber, n'a pas à se repentir de vous avoir interrogée. Loin de là. Chacun de vos renseignements rn'a procuré une douce satisfaction, et me voilà presque enhardie à vous adresser d'autres questions semblables. Il y a tant de personnes que j'ai autrefois connues.

Le péril était maintenant inévitable.

— Elle croit que je ne comprends pas où tendent ses discours. Pauvre Céleste ! Parlez, je vous dirai tout ce que je sais. Qui peut encore vous intéresser? Est-ce M. Adolphe Lusigny ?

— Je le connais peu.

— Est ce M. de Bressac?

— M. de Bressac était, je crois, le pareDt de M.... La phrase de Céleste demeura en suspens.

— De M. Lucien, répondit madame Weber, et M. Lucien n'est pas marié.

— C'est vous, madame Weber, qui m'avez parlé de lui. Je ne vous demandais pas s'il était vivant, s'il était ici, s'il était marié, s'il s'était informé quelquefois auprès de vous de ma santé, si j'étais heureuse. J'étais heureuse, vous le lui avez assuré, n'est-ce pas ? Je ne vous ai rien demandé, moi !

— Rassurez-vous. Sa tête est plus tranquille.

— Ah ! tant mieux!

— Il a pris exemple sur votre résignation ; et il a obtenu du travail une consolation que personne ne pouvait lui donner.

— Je vous écoute, madame Weber, puisqu'il vous plaît de me parler de lui.

— C'est toujours vous qu'il a imitée pour arriver à cette tranquillité d'âme où vous êtes si complètement parvenue. On lui a dit que la sainte autorité des de-

CÉLESTB. 275

voirs âe la famille vous avait ramenée à l'amour de la vie, et comme vous il s'est rattaché peu à peu à la vie par le joug du devoir. Céleste fait ainsi, semblait-il dire, je ferai comme elle.

— Mon Dieu ! que je vous remercie ! si c'est par moi qu'il a vécu. J'ai bien souffert, mais je suis bien récompensée.

— Quelques compatriotes à qui vous aviez donné à Alger une hospitalité généreuse lui rapportèrent au retour que vous étiez d'une activité infatigable au milieu de votre maison ; que votre mélancolie, dont aucun d'eux n'avait pénétré la cause, disparaissait dans les mille occupations utiles dont vous vous entouriez. Vous parcouriez à cheval vos plantations, dis aient -ils, vous ordonniez, vous dirigiez la tâche des travailleurs mieux que personne. On avait plaisir à vous voir. Et Lucien, après avoir écouté ces voyageurs avec avidité, vint trouver Weber et lui dit : Je veux travailler aussi; donnez-moi de l'ouvrage. C'est encore vous, ma chère, qui lui inspiriez cette résolution.

— Si cela ne vous fatigue pas, achevez.

— Il s'est rendu si utile, si indispensable à mon fils, que Weber l'a associé à son commerce. Lucien est riche aujourd'hui.

— Oh ! ne lui dites pas que j'ai cessé de l'être !

— Dans ce moment Lucien n'est pas à Apreval., il voyage pour mon fils.

— Ah ! M. Lucien est parti?

— Depuis ce matin.

Il y eut bien de la contrainte dans ces paroles de Céleste : Eh bien ! je n'en suis pas fâchée ; ma vue eût peut-être retardé sa guérison, et vous me la dites si avancée que c'eût été un tort très-grave.

D'où vient, se demanda ensuite Céleste, que je doute de la sincérité de madame Weber?

S 'interrogeant aussi de son côté, madame Weber murmurait :

— Si je n'ai pas dit la vérité, est-ce que ma conscience ne me pardonnera pas ? Ainsi, ma chère Céleste, ne remerciez que vous seule de la paix inaltérable que, par vos combats, que, par vos vertus, vous avez fait descendre dans votre cœur et dans celui d'un jeune homme qui a puisé sa quiétude dans la vôtre.

Mécontente au fond d'elle-même, de son peu de sincérité dans sa manière de répondre à madame Weber, Céleste s'écria, en passant la main sur son front : — Pourquoi n'ai-je pas ici ma fille à embrasser !

Elle fut aise et fâchée, à la fois, de l'interruption qu'apporta à la conversation l'arrivée deGinesty et de Weber.

— Ce Jules est introuvable, dit Weber avec un ton de surprise. Ginesty que j'ai rencontré en reconduisant Denise, et moi, qui avais promis de vous le ramener, nous l'avons inutilement cherché partout : au mail,

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sur la place de l'église, aux deux cafés, à la promenade. Je serais tenté de croire qu'il est reparti pour Alger.

1 — Pourquoi ne pas venir directement ici? demanda Céleste.

— Je suppose, répliqua Weber, qu'il ne s'est pas rendu à l'auberge de peur de nous gêner.

Ginesty ajouta :

— Quelques personnes ont vu passer M. Frestol, causant vivement avec M. Locart; mais aucune d'elles n'a su nous dire où ils sout allés.

— Ne seraient-ils pas allés chez M. Boissy ? s'informa madame Weber, à qui son fils répondit :

— M. Boissy n'est pas àApreval.

— Le pays n'est pourtant pas si long à parcourir, fit observer Ginesty.

— Attendons, dit Céleste. Ne vous impatientez pas; il n'aura qu'un peu plus d'excuses à vous faire, pour avoir tardé si longtemps.

— Je suis sûre, s'écria Denise en rentrant, que vous ne savez pas où est M. Frestol.

Son mari lui répondit :

— Nous sommes au bout de toutes nos conjectures.

— Eh bien, il est avec mon père et avec beaucoup d'autres personnes qui ont voulu être témoins du pari.

— De quel pari ?

— Vous savez que M. Jules s'est toujours beaucoup moqué de votre chemin de fer. Il ne s'achèvera pas, disait il ; il n'ira pas, il n'ira jamais.

— Après, Denise?

— Il ajoutait, vous vous en souvenez tous : « Ils s'imaginent ruiner les diligences avec leur chemin de fer, je leur prouverai le contraire. Le meilleur chemin de fer, c'est un bon cheval de deux en deux lieues. »

— Il l'a assez dit, remarqua Weber, pour que nous ne l'ayons pas oublié.

— Alors, vous n'avez pas oublié non plus, continua Denise, qu'il promettait de ramener, à son premier retour d'Alger, quelques-uns de ces petits chevaux arabes qui courent si rapidement, disait il, qu'il ne craindrait pas, avec eux, de défier de vitesse les plus fiers chemins de fer du monde.

— Fanfaronnade de maître de postes ! murmura "Weber.

Denise continua :

— Sa fanfaronnade va se réaliser. Pour confondre l'incrédulité de mon père, qu'il a rencontré sur la place au moment où le convoi allait partir, il a parié cinquante louis avec lui d'être plus tôt arrivé à Moulin-Neuf, monté sur un de ses petits chevaux arabes, et en se plaçant devant la locomotive, que le convoi, la machine et les voyageurs.

— Et personne, demanda Ginesty avec une affreuse anxiété, ne s'est opposé à cette extravagance ?

— Personne. Au contraire, chacun se promet beaucoup de plaisir de ce spectacle.

— Et le convoi va partir? s'informa Weber.

— S'il n'est déjà lancé.

— Quelle imprudence ! quelle imprudence ! répéta Ginesty.

— Grand Dieu ! s'écria Céleste.

— Courons, dit Weber, empêcher cette folie.

— S'il en est encore temps, répondit Ginesty.

— Allez vite, mon fils, allez !

Pénétré de l'immense et de l'imminent danger que courait Jules Frestol, Ginesty s'écria :

— Sonnons la cloche d'alarme! Suivez-moi, monsieur Weber, par ici !

Les trois femmes, madame Weber, Denise et Céleste, étaient égarées par la frayeur. Denise courut à la porte du fond, dans son trouble agité, pour être la première à voir venir ceux qui arriveraient. Elle en revint bientôt en poussant un long cri de terreur.

— Un homme blessé qu'on apporte.

— Un homme mort, dit Ginesty en indiquant aux quatre hommes qui portaient le corps mutilé de Jules Frestol l'endroit où ils devaient le déposer.

— Mon mari! ma fille n'a plus de père !

— Vous vous trompez, dit Weber.

— Céleste est veuve, ajouta tout bas Denise. Weber en levant les yeux au ciel :

— Où est Lucien?

— Et il est de retour ! et il vous a écrit ! ne cessait de répéter Denise. .

— Voilà sa lettre, lui répondait madame Weber.

— C'est à ne pas y croire, disait Denise en déployant a lettre.

«Ma chère dame Weber... — Ah! c'est à vous qu'il écrit.

— Il m'a toujours aimée comme une mère.

— Mais je ne me trompe pas ! Est-il possible ! sa lettre est datée de Vermoutier !

— Oui, Denise, de Vermoutier même, d'où il m'a écrit hier au soir. Nous allons voir paraître Lucien d'un moment à l'autre. Mais lis !

— Je ne reviens pas de mon étonnement, lit Denise en reprenant sa lecture.

« Ma chère madame Weber, a Soyez la première à qui je témoignerai la joie, l'inexprimable joie d'être de retour parmi vous, c'est-àdire au milieu de tout ce qu'il y a de bon et de vrai

sur la terre : la reconnaissance et le souvenir. Oui, je suis à Vermoutier depuis deux heures seulement. J'avais le projet de vous surprendre ; mais comment attendre jusqu'à demain sans vous dire que je suis ici, à quelques lieues de chez vous, de l'autre côté de la rivière qui sépare Vermoutier d'Apreval? Cette patience est au-dessus de mes forces. Et si je n'étais retenu ici par le devoir, par la dernière volonté d'un ami qui m'a chargé en mourant d'une commission sacrée, je ne vous aurais pas écrit, je serais maintenant dans vos bras. Vous ne comprenez pas ma joie : oui, vous la comprenez ! J'entends sonner les cloches d'Apreval, je distingue la fumée de vos toits ; je mourrai cette nuit, ou je serai demain matin à Apreval !

a D'après le long silence que j'ai gardé, et vous en savez la cause, vous m'avez cru tué, n'est-ce pas? Vous avez pleuré sur moi, vous et d'autres, excellents cœurs que vous êtes et que j'attriste depuis si longtemps...

— Qu'as-tu donc, Denise ?

Ce qu'avait Denise, c'étaient deux larmes qui grossissaient sous sa paupière.

— Rien, madame, quelques mots mal écrits. Je poursuis :

« J'ai bien couru quelques dangers, j'ai reçu quelques blessures, mais qu'est-ce que cela ? Un sang nouveau m'anime ; je suis maintenant plein de résolution

et d'énergie. Vous ne me reconnaîtrez plus; votre ouvrage vous étonnera et vous ne regretterez pas la peine qu'il vous a donnée, je l'espère.

— Quel changement dans son langage ! remarqua Denise, qui s'arrêta une seconde fois. La joie anime chacune de ses phrases : c'est un autre homme , en effet.

Denise poursuivit :

« Je sais par quel épouvantable accident madame Frestol est restée veuve, le jour même de son retour d'Alger à Apreval, le jour où je vous quittai.

— Ah ! il l'a su ! s'interrompit Denise.

« Céleste, permettez-moi de la nommer de ce nom autrefois familier entre nous, a durement été éprouvée depuis son mariage. Ce dernier malheur a dû l'accabler, quoique sa peine, j'en suis sûr, ait été ressentie et partagée par ceux qui, comme vous, la chérissent à tant de titres.

Denise , après s'être arrêtée un instant, se prit à dire :

— Ne trouvez-vous pas, madame Weber, que la douleur de Lucien à l'égard de M. Frestol est très-modérée dans les expressions ?

— Dans une lettre, on ne dit jamais tout ce qu'on éprouve, répondit madame Weber.

— Mais, au contraire, répliqua Denise, c'est ce qu'il éprouve que je remarque. Enfin, achevons :

« Céleste est donc libre maintenant ! Fasse le ciel que désormais chacune de ses déterminations, et que la plus grave de toutes, si elle la prend une seconde fois, tourne tout entière au bonheur de son existence ! Ai-je besoin de fournir des gages de la sincérité de mes vœux ? Céleste n'a-t-elle pas des droits à espérer d'un second mariage la réparation des chagrins qu'elle a soufferts pendant le premier? Mais elle se bornera peut-être à goûter pour le reste de sa vie la joie d'un veuvage tranquille au milieu des caresses de son enfant...

— Ce passage, madame Weber, ne vous paraît-il pas plus expressif que celui que je vous ai désigné tantôt ?

Denise regarda madame Weber.

— Pas davantage ; c'est que la manière de lire ajoute à certaines phrases une valeur qu'elles n'ont pas toujours.

— Il m'avait semblé pourtant, dit Denise, que M. Lucien était moins affligé de la mort de M. Frestol qu'il n'était content du veuvage de Céleste. Au fond ce serait bien naturel; qu'en pensez-vous?

— Sans doute ; mais achève, je t'en prie. Cette Denise a le secret de donner par sa curiosité la tournure d'un mystère aux choses les plus simples.

— J'achève, madame.

« Si vous n'avez pas disposé pendant mon absence

de mon ancienne petite chambre qui donne sur les lilas, je l'occuperai de nouveau avec la satisfaction que j'éprouve à revoir tout ce que j'ai une fois aimé. De la croisée de cette chambre on découvre Vermoutier. Si vous en avez changé l'ameublement, Denise, qui allait si souvent y prendre des leçons de dessin, vous le rappellera. Je me repose sur elle du soin de remettre chaque chose à sa place.

« Lucien. »

« P. S. Je garde pour notre prochaine entrevue, c'est-à-dire pour demain, la confidence entière des projets que j'avais formés en retournant à Apreval. Vous les encouragerez, j'en suis sûr. Mais à demain.»

— Ses projets ne sont pas difficiles à prévoir. Puisqu'il n'ignore pas que Céleste est libre comme lui, le reste se devine. Cette fois, du moins , vous serez de mon avis. Vous voyez sans doute le bonheur de M. Lucien là où je le vois avec lui. Et peut-il être ailleurs pour lui ?

— Oui, nous contribuerons tous, répondit madame Weber, à le lui rendre, et nous y parviendrons cette fois, puisqu'il vient à nous avec tant d'espérance et d'ardeur. Le pays où il a si amèrement souffert ne lui sera pas avare de compensations. Jeune encore, audessus des préoccupations de la fortune, libre et en-

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touré d'amis, il ne se souviendra d'un passé orageux que pour mieux goûter le calme de sa vie nouvelle. Ah ! je crois retrouver un fils aujourd'hui et pour ne plus le perdre.

— Que se passera-t-il dans le cœur de Céleste, fit remarquer Denise, en apprenant ce retour miraculeux ? Ah ! je me mets à sa place; toutes mes forces n'y suffiraient pas. M. Lucien ne m'est rien; cependant Tidée de le revoir, je ne le cache pas, me fait un bien... Ah ! ce jour est le plus beau de ma vie ! Ginesty n'est pas là pour m'entendre, et d'ailleurs il me pardonnerait. Mais que sera-ce de Céleste? Quelle que soit aujourd'hui sa vie si profondément rendue au re-# pos par les soins paternels de M. Weber, et il a été admirable pour elle de tendresse, Céleste, à la vue de Lucien, ressaisira le bonheur plus grand d'être à lui, d'être sa femme, et dans le cri de surprise qui éclatera sur ses lèvres, elle s'étonnera d'avoir consenti à vivre presque heureuse, quand elle n'espérait plus en lui. Ah ! je voudrais être témoin d'un tableau qui ne démentira pas mes prévisions.

— Puisque tu sens si vivement, reprit madame Weber, l'impression que va produire sur Céleste la présence de Lucien, je te laisserai le plaisir de lui annoncer ce retour. D'ailleurs, il faut que j'aille faire préparer cette chambre que Lucien désire tant habiter. Si je suis embarrassée pour lui rendre cette phy-

sionomie qu'il tient à y retrouver, je t'appellerai à mon aide. Céleste ne tardera pas à rentrer ; elle est sortie avec mon fils pour aller voir si l'on achève les travaux qu'il fait exécuter à la Grange -aux- Tilleuls, cette charmante propriété qu'il a nouvellement achetée.

— Que je vous remercie, dit Denise à madame Weber, de m'accorder la faveur de faire part de cette bonne nouvelle à Céleste ! On n'a pas beaucoup d'occasions semblables dans sa vie. Céleste m'en aimera davantage. Denise ajouta plus bas :

— Et je serai là quand Lucien se présentera.

- En se retirant, madame Weber laissa Denise seule. Comme dans un instant, pensa-t-elle, je vais jouir de leur embarras à tous deux, à Céleste et à M. Weber! Oui, je les laisserai longtemps se creuser l'esprit,

avant de leur dire le nom de celui que nous croyions tous mort, et dont je leur annoncerai le retour. Puisque vous ne devinez pas, ajouterai-je, c'est M. Lucien, oui, M. Lucien lui-même. Vous y attendiez-vous ? Et je vois la surprise se peindre sur leurs visages et leurs regards cherchant dans les miens si je ne m'amuse pas de leur crédulité. Ils ne me croiront pas d'abord ; puis, ne me supposant pas l'odieuse légèreté de faire un tel mensonge, ils se laisseront convaincre à demi. Alors moi, pour prolonger cette heureuse inquiétude ou plutôt pour ménager l'explosion de leur joie, je

leur dirai : Non-seulement M. Lucien est vivant, mais il est en France. — Oui, en France. — Et tout près d'ici, à Vermoutier même. S'ils répliquent : — Tu nous trompes, Denise. — Je vous trompe ! Regardez ! Et je courrai vers la porte, que j'ouvrirai à deux battants, et je m'écrierai : « Le voilà ! »

Au moment même où Denise achevait son proverbe et qu'elle pousssait les deux battants de la porte, Weber et Céleste, tous deux en costume du matin, parurent devant elle. Sa surprise fut grande.

Weber lui demanda si elle étudiait quelque rôle de comédie.

En tout cas, réfléchit-elle, j'ai oublié ma principale scène. Je n'en ai plus une idée : par où m'étais-je promis de commencer ?

Enfin elle dit :

— Mon parrain, j'allais voir tout simplement si vous ne reveniez pas ; je perdais patience.

— Nous avons mis en effet plus de temps que nous ne pensions dans notre visite à la Grange-aux-Tilleuls. Nous sommes en retard d'une heure. C'est un peu de la faute de Céleste ; elle n'a pas eu le courage de passer devant la maison de la nourrice de Julie, sans embrasser son enfant.

En souriant Céleste ajouta :

— C'est vous qui m'en avez fait venir l'idée.

— Je ne vous crois, dit Denise, ni l'un ni l'autre ;

vous avez eu cette idée tous les deux à la fois. Voilà la vérité. Et, grandit-elle, Julie ? C'est une charmante enfant, j'en suis sûre. Annoncerai-je ma grande nouvelle ? se demandait Denise.

— Oui, charmante, mais gâtée par monsieur qui lui donne tout ce qu'elle désire et même ce qu'elle ne désire pas.

— Vous n'aurez que plus de mérite à lui inspirer, quand elle sera en âge de raison, répliqua Weber ainsi attaqué par Céleste, votre excellent esprit d'économie.

— Denise, sais -tu pourquoi M. Weber est si gracieux pour moi ?

— Parce qu'il est ainsi avec tout le monde, répondit Denise.

— Sans doute ; mais pourquoi il l'est plus particulièrement aujourd'hui avec moi? C'est qu'il craint mes reproches. N'en méritez-vous pas, je le demande à Denise, pour avoir tant dépensé à la Grange-aux- Tilleuls ! Après m'a voir loué cette propriété pour dix ans, à raison de cinq cents francs par an de loyer, monsieur en a fait un château.

— Un propriétaire est bien le maître de faire plaisir à ses locataires.

— Avoir fait planter une avenue de marronniers d'une lieue, comme à l'entrée d'un parc royal !

— C'est de l'ombre pour vos promenades.

— Avoir élevé d'un étage une maison déjà si commode !

— On la verra de plus loin : je n'ai pensé qu'à moi en y ajoutant cet étage.

— Et n'avez-vous encore pensé qu'à vous en la disposant avec tant de luxe ? Salon d hiver, salon d'été, bibliothèque, serre chaude.

— Une jeune femme dont l'esprit n'est pas toujours tourné vers des pensées riantes ne doit-elle pas trouver dans la solitude quelque compensation aux joies du monde qu'elle fuit? Sans cela elle y creuserait son tombeau ; et nous voulons que vous viviez longtemps, n'est-ce pas, Denise ?

— Mon parrain, je suis d'avis qu'on ne fait jamais trop quand on veut être agréable à ceux qu'on aime. Je crois, se dit encore Denise, que le moment est venu de parler.

— C'est trop pourtant ce que vous avez fait pour moi, monsieur Weber, reprit Céleste, car il arrive qu'on blesse la générosité la plus pure en acceptant des bienfaits dont on ne sent pas assez vivement le prix. Il y a des âmes qui semblent manquer de reconnaissance parce qu'elles colorent tout de leur pensée chagrine.

— De qui parlez-vous ? demanda Weber.

— Mon ami, serez-vous jamais payé de ces sacrifices ? Comment le seriez-vous ? est-ce par un enfant dont la reconnaissance ne s'exprimera avec intelligence

que dans un avenir long de quinze ans, ou par une mère dont le passé protestera souvent par sa tristesse, respectée, sans doute, apaisée, j'ai besoin de le croire, mais par sa tristesse enfin contre tant de mouvements nobles, bons, chaleureux?

Ici, madame Weber, embarrassée sans doute d'arranger convenablement la chambre de Lucien, appela Denise à son aide : Denise ! Denise !

— Allons, pensa celle-ci, je ne parlerai pas. Madame Weber continua d'appeler : Denise !

Denise !

— J'y vais ! j'y vais ! — Après tout, tant pis, se ditelle en s'en allant : Lucien va les surprendre comme un coup de foudre.

— Que cette reconnaissance, reprit Weber en prenant la main de Céleste, ne vous soit pas un souci. Soyez heureuse, je serai assez récompensé.

— Mon ami, vous croyez que vos bienfaits gagnent tous les cœurs qui en sont témoins, ou plutôt vous croyez que ces bienfaits n'ont d'autres témoins que votre mère et moi.

— Que voulez-vous dire ?

— Le monde a des façons si sévères d'expliquer les intentions les plus désintéressées, qu'il faut prévoir ses moindres interprétations, et surtout quand on est porté comme vous à s'abandonner aux élans de sa générosité.

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— Ma mère m inspira la même crainte lorsque je manifestai le désir d'adopter votre fille Julie, afin qu'elle fût un jour ma seule héritière.

— Noble ami, vous voyez que mes scrupules sont au fond du cœur de toutes les femmes. Je ne vous attriste pas moins en vous causant des craintes si raisonnables. N'eussiez-vous pas souffert davantage si les bruits du dehors fussent venus vous infliger, comme une leçon de prudence, ce que je ne vous adresse aujourd'hui que comme à un bon père ? Mon ami, je n'ai aucun titre pour accepter tout le bien dont vous m'entourez. Accepter ouvertement, ce serait une faute, et avec mystère, une faute plus grave encore peutêtre.

— Je ne puis donc aimer votre enfant , Télé ver auprès de moi ? lui sourire, lui donner mon amitié en attendant que je lui donne ma fortune ?

— N'a-t-elle pas sa mère? Sa mère, direz-vous, n'est rien sans votre protection... Oh! je ne veux pas blesser votre cœur; mais vous avez jusqu'ici donné une main à Fenfant et l'autre à la mère. Sans vous, dans quel abîme seraient-elles tombées ? Ne m'interrompez pas ! Sans vous que deviendraient-elles encore ? Weber, je ne repousse pas votre protection. Je crains le monde, je vous Fai dit ; mais, de vous à moi, je n'ai pas tant de honte. J'ai une fille ; soyez toujours mon appui, soyez son soutien : ce n'est pas ce que je

refuse, c'est ce que je demande. Vous- voyez que je ne veux pas vous faire de la peine. Voici ma prière : que cette protection dont je suis fière aille me trouver loin d'ici, loin d'Apreval. Il y a à Clermont une maison tranquille où se réunissent des femmes qui , n'ayant plus de liens de famille avec le monde, vivent dans le couvent sans s'asservir à la contrainte dés règles religieuses; laissez-moi m'y retirer. Nous serons toujours près les uns des autres. Quand j'habiterai cette maison pieuse, vous ne craindrez plus qu'aux yeux du monde, vos bienfaits paraissent achetés au prix de ma réputation.

— Ma mère, répondit lentement Weber, qui partage votre résistance sensée, a un autre projet ; elle m'en parlait hier encore ; je ne sais s'il est meilleur que le vôtre... elle vous le dira, j'aime mieux que ce soit elle. Il concilie tout. Si vous l'acceptiez, vous ne nous quitteriez pas.

— Alors, dit Céleste, ce projet est le meilleur, mon ami.

— Et vous ne vous sépareriez plus de votre fille.

— Je vais vite trouver votre mère : je ne fus jamais plus curieuse.

Céleste courut auprès de madame Weber.

— Elle a raison, dit Weber. Il ne faut pas que la main qui répand le bienfait soit suspecte.

— Il est donc arrivé ? demanda Denise en entrant

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dans le salon où Weber était seul. — Il est donc arrivé ? que Céleste a monté l'escalier comme un éclair.

— Arrivé? qui?

— Lucien !

— Mais oui, Lucien. Est-ce que Céleste ne courait pas l'annoncer à votre mère ?

■*- Lucien est vivant ?

— Et il est à Vermoutier , mon parrain ; il vient à Apreval. — Vous allez le voir. Lisez !

Denise étant remontée, Weber s'écria :

— Comment douter ! Dans un instant il sera là, devant moi, sur mon cœur. Ah! cette écriture, ces mots, ces preuves irrécusables de son existence, suffisent à peine à ma raison pour la convaincre. Où était-il? Il se bat, ses compagnons sont tués, exterminés; lui qui ne va chercher que la mort ne la trouve pas ! Il revient, il est vivant, il est ici! Le bonheur, l'étonnement anéantissent mes forces. Je voudrais courir à sa rencontre, je ne le puis; c'est inutile, il vient, il monte... Lucien !

— ■ Vous ne m'attendiez plus, Weberl

— ■ Ta ferme résolution de mourir au milieu d'une lutte impitoyable, ton silence pendant un an... Un an sans nous écrire !

— Quatorze mois, mon parrain, dit Denise qui était promptement redescendue.

— Merci de votre bon souvenir, madame Ginesty. — ■ Il ne m'appelle plus Denise.

— Prisonnier des Russes, gardé à vue, comment aurais-je pu vous donner de mes nouvelles? Dès que j'ai été libre, je suis accouru.

— Tu as été prisonnier !

— Vous avez été blessé aussi !

— J'ai fait mon devoir comme tout le monde.

— Cette fois je ne me tromperai pas, du moins je veux pouvoir me dire que je l'ai annoncé à quelqu'un, s'écria Denise en sortant.

— J'ai fait mon devoir comme tout le monde; beaucoup de volontaires étrangers n'ont pas été aussi heureux que moi, car nous étions là de toutes les nations: Espagnols, Français, Anglais, Italiens, comme pour montrer, cbacun par sa présence, la part que prenait l'humanité à l'insurrection polonaise. Un exilé espagnol et moi sommes les seuls qui soyons restés debout de tout notre bataillon.

— Remercie le sort qui t'a permis de verser ton sang pour une si belle cause.

— C'est vous que j e remercie, Weber. L'enfant égaré a suivi vos conseils, il a étouffé son mal, refoulé dans son cœur d'affreux nuages ; vous lui avez dit : « Avant de mourir, sois utile. »I1 a été utile,il ne veut plus mourir.

— N'inspire pas de l'orgueil à l'homme simple qui n'a pris avis que de son cœur.

— Je vous dois tout ce que je suis, laissez-le-moi répéter aujourd'hui; hissez-le-moi penser toujours; ce que je suis, c'est à vous que j'en suis reconnaissant, et si je suis, c'est à cause de vous. Vous m'avez communiqué le souffle puissant de votre existence en l'introduisant peu à peu dans la mienne, comme une nourrice donne son lait. D'autres partagent leur pain, vous avez partagé votre vie ; d'autres ont guéri des maladies faciles, vous avez lutté avec le suicide, ce noir démon de la jeunesse, et vous l'avez écrasé sous votre pied.

— Ne parlons pas de moi, Lucien.

— Je fais souffrir votre modestie, n'est-ce pas, Weber ? Eli bien, je l'épargnerai ; je ferai plus : je vous dirai alors, Weber, que j'en ai vu que vous valez et sur lesquels aussi j'ai pris exemple. J'ai vu de nobles seigneurs, bonneur de la vieille Pologne, dépossédés de leurs cbâteaux, de leurs titres, liés deux à deux, chassés à coups de fouet vers la Sibérie ; ils regardaient la terre et ne se tuaient pas ; j'ai vu de jeunes mères à qui l'on arracbait leurs enfants, leurs beaux enfants, pour en faire des esclaves ; elles emportaient des berceaux vides, et ne se tuaient pas; j'ai vu une contrée, enfin, une patrie, souillée, poignardée, mise en croix comme un seul homme ; elle a jeté son regard mourant vers le ciel, mais elle ne s'est pas tuée.

— Je n'ai plus rien à te dire, tu es dans le chemiu que tu t'es ouvert à travers des abîmes ; parcours-le

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comme tu y es entré ; fais plus : guide, sauve les autres maintenant, chacun son tour.

Le regard baissé vers la terre, accablé sous le poids de la pensée qui roulait dans sa tète, timide et chancelant, Lucien se rapprocha de Weber et lui dit:

— Je n'ai pas achevé.

— Je t'écoute, mon ami, lui répondit "Weber aussi préoccupé, aussi entrepris que lui.

— J'ai une bien grave révélation à vous faire. Il va me parler de Céleste. — Je la devine déjà.

— Peut-être

— J'en suis sûr.

— Céleste est libre par la mort de son mari.

— Je ne me trompais pas.

— Céleste peut disposer de sa main*

— Après?

— Son cœur fut à moi ; cette femme fut ma destinée comme je fus la sienne. N'ayant pas pu mourir ensemble, nous avons langui, elle sous la dépendance d'un mari, moi tantôt dans le désespoir, tantôt dans la résignation, cet autre désespoir tranquille.

— Ce passé, Lucien, m'est aussi connu qu'à toimême.

— C'est la dernière fois de ma vie que je l'aurai rappelé.

— Je crois à toutes tes paroles.

— J'avais besoin de ramener ce passé dans votre

céleste. 297

souvenir pour vous faire comprendre de quel sentiment je fus pénétré quand je sus, il y a trois mois, que Céleste était redevenue maîtresse de ses actions. J'essayai de briser les portes de mon cachot pour accourir ici ; mais les Russes sont de bons geôliers.

— Pauvre Lucien !

— Je dévorai mon impatience: j'attendis le jour de ma délivrance. Et me voici!

— Te voici !

— Que feriez-vous, je vous parle, Weber, comme à mon ami, si votre cœur ne ressentait plus pour une femme, autrefois aimée jusqu'au délire, la même passion que nourrissait votre cœur pins jeune ou plus ardent? Que feriez-vous, je vous parle, Weber, comme à mon père, si cet amour, changé en une amitié sainte, n'était plus à la hauteur des engagements que vous aviez contractés envers cette femme et envers vousmême? Que feriez-vous enfin, Weber, je vous parle comme à Dieu, si cette femme, dégagée d'un premier mariage, attendait que vous vous offrissiez pour en contracter un second? Oseriez-vous lui cacher la fausseté de votre situation pour être consciencieux envers un passé dont elle aurait peut-être le droit de s'armer contre vous, ou bien lui diriez-vous....

— Tais-toi, Lucien! es-tu bien sûr que tu n'aimes plus Céleste? es-tu bien sûr que, quand tu la reverras, tu ne regretteras pas ta confession qui m'étonne?

— Sûr, comme je suis disposé à tomber à ses pieds et à lui demander en grâce d'être ma femme, si vous croyez que l'honneur me conseille ce dernier parti. Je reviens de l'exil exprès pour dégager ou engager à toujours la parole donnée.

— Malheur à moi si tu mens ! s'écria Weber.

— Malheur à lui ! dit-il.

Weber alla dans l'appartement où étaient Céleste^ madame Weber et Denise, et il en revint avec elles trois.

En présentant Céleste à Lucien, il dit:

— Madame Weber, embrassez notre ami.

— Céleste est madameWeber! elle est votre femme' Denise répéta :

— Sa femme !

— Je salue avec respect madameWeber, dit Lucien. Weber demanda à Céleste, en la pressant sur son

cœur :

— Êtes-vous fâchée d'avoir vécu?

— Et vous, mon ami? demanda la vieille madame Weber à Lucien.

— Vous le voyez !

Lucien tendit ses deux mains à WTeber et à Céleste.

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