‹ La dernière soeur griseChapitre 11 sur 12 · UNE FÊTE DE LA PATRIE · texte numérisé non relu

UNE FÊTE DE LA PATRIE

L'énergie humaine ne s'éleva jamais si haut qu'à l'époque où la France ruinée, ensanglantée au dedans, méprisée au dehors, tira de ses flancs épuisés quatorze armées, et les poussa aux frontières. Les historiens ont dit ces admirables chocs de toutes les nations contre la nôtre ; je n'ai à parler ici, heureusement pour moi, que de la bravoure isolée d'un jeune homme. Quelques traits de plume, quelques gouttes d'encre suffiront. Le héros n'exige pas une grande toile ; son biographe n'a qu'une demi-feuille de papier à lui donner.

Francis se battit comme un homme décidé à se faire tuer : on ne se bat jamais si bien. Cent hommes de sa compagnie ayant été détachés pour s'emparer d'une pièce de canon servie par des Autrichiens, il s'offrit pour être du nombre. On l'accepta. Campée sur un mamelon, la pièce dominait la plaine, son feu était incessant. Elle tirait à plaisir. Cinq cents pas étaient sa distance. Après les premiers vingt pas, le capitaine et vingt hommes tombent, et ne se relèvent plus. Il est vrai que les artilleurs autrichiens avaient aussi perdu quelques-uns des leurs, grâce à une fusillade nettement dirigée. Le lieutenant prend le commandement,

fait recharger les armes, regarde ses républicains et marche. Seconde volée de la pièce. Cette fois, quarantecinq fantassins sont mis hors de combat ; on ne retrouva pas la jambe gauche du lieutenant, lorsqu'on voulut le lendemain lui rendre les honneurs delà sépulture. Les cent hommes étaient donc réduits à trentecinq. Mais ce reste intrépide n'était plus qu'à quarante pas environ de la pièce, qui n'était plus manœuvrée que par trois hommes, car les Autrichiens avaient été touchés aussi. Une question assez grave se présentait. Si les trente-ciuq survivants arrivaient sur la pièce d'artillerie avant qu'elle vomit la mitraille dont on la gorgeait, la pièce était à eux; si elle faisait feu avant qu'ils fussent sur elle... elle fit feu. Le coup porta en plein. Il ne resta qu'un homme sur ses pieds, qui en usa bien. Francis s'élance, et d'un coup de fusil il tue un canonnier, d'un coup de sabre, il se défait de l'autre, le troisième s'en alla. Francis encloua la pièce.

Quand il rejoignit son corps, le général lui dit : « Comment te nommes-tu ?

« — Maubert, répondit-il, simple soldat de la république.

— Capitaine Maubert, lui dit le général, la Convention te nommera colonel; c'est tout ce que je puist'offrir. Tu n'as pas d'habit et je n'ai pas de bottes. Viens m'embrasser. >>

Appelé, ainsi qu'il était d'usage, à rendre compte à

la Convention nationale de ses opérations militaires, le général emmena Francis avec lui à Paris. Ils furent admis tous les deux à l'honneur d'une séance spéciale. Le général déposa aux pieds de rassemblée les drapeaux pris aux Autrichiens; Francis, le maillet à l'aide duquel il avait mis hors de service la pièce de canon. Dans son rapport circonstancié, le général raconta avec la chaleur et le laconisme militaires le courage réfléchi du soldat debout à ses côtés. Les tribunes applaudirent avec enthousiasme, et Foa connaît l'enthousiasme du public de cette époque volcanique. Dans tous les cœurs, dans tous les yeux se lisait le désir unanime de voir décerner à Francis une récompense digne de lui, digne de la nation. Quand les lions sont bons, le miel coule de leur bouche comme de la gueule de celui que tua Samson. Mais elles étaient rares, les récompenses en 93. La Convention déclarait qu'on avait bien mérité de la patrie, et tout était dit. Cette récompense en valait certes bien d'autres, et Francis, qui n'en attendait aucune, s'en fût contenté. Malheureusement il n'était que simple soldat; l'usage s'opposait à ce qu'une si haute et si solennelle mention fût exprimée à propos de l'exploit isolé d'un militaire obscur. En le nommant colonel, la Convention ratifiaitl'engagement du généra], mais elle ne payait en réalité par aucun mouvement de générosité une belle action, sentie profondément j-ar le peuple. Habitué pendant

des siècles à voir prodiguer les distinctions, les titres, les honneurs, auxiliaire vital des monarchies, le peuple ne pouvait encore s'habituer à une reconnaissance ineffective, purement mentale, et pour ainsi dire toute de tète. Il n'avait à donner que des pleurs d'admiration, des cris sortis de rame, et cela le tourmentait comme une ingratitude, à ce brave et noble enfant debout devant lui, peuple souverain, debout en face de la plus formidable assemblée qui se soit jamais trouvée au monde. La noble modestie, la douce candeur de Francis qu'il appelait l'intrépide Maubert, augmentaient encore ses regrets.

Embarrassée de cet énergique accueil fait par le peuple au jeune soldat, la Convention cherchait à concilier ses devoirs, prescrits par des règlements inviolables, avec cet immense désir de gratitude qui se manifestait comme un ordre autour d'elle. On ne sait de quelle manière se serait terminée cette anxiété si honorable pour Francis, si tout à coup les portes de la salle ne se fussent ouvertes pour laisser passer, au bruit du canon qui tonnait sur la place du Carrousel, au murmure confus de vingt mille voix, au bruit des pas tumultueux qui foulaient le parquet des salles voisines, pour laisser passer, disons-nous, et défiler devant la Convention, toute une procession civique.

Les membres se levèrent; le peuple battit des mains. On se découvrit.

C'était la déesse de la Raison, qui, en traversant le quartier n'avait pu se dispenser de rendre une visite de politesse a ceux qu'elle inspirait si bien. Son cortège était une population, une armée.

D'abord venait l'Agriculture, vêtue mi-partie en Cérès, mi-partie en Pomone, portant des gerbes de blé sur la tète, des fruits dans son tablier , le tout en carton, et ayant au dos cette inscription : Plus de dîmes, plus de corvées!

Après l'Agriculture , venaient les Métiers, représentés chacun par un mandataire particulier, qui portait d'une manière visible le produit de sa profession. Le tailleur étalait une carmagnole modèle ; le chapelier montrait un bonnet rouge , symbole légèrement contradictoire ; le cordonnier, une paire de souliers ; l'horloger, une pendule ; ainsi des autres. Chaque symbole s'arrêtait devant le président, qui lui rendait le salut.

Ensuite s'avançait l'Innocence, sous les traits d'un bel enfant nu, paré de guirlandes artificielles.

L'Innocence était suivie de la Probité, chargée et drapée d'assignats.

L'une et l'autre précédaient la Religion , sous les traits d'un homme sage. Il était réputé sage parce qu'il avait une tunique grise et une longue barbe blanche.

Immédiatement après la Religion, marchait la Morale. C'était une femme d'âge mûr, tenant un livre ou-

vert sous ses yeux. Ce livre était la philosophie de Dclisle de Salle, avec vignettes.

Les Jeux, les Ris et les Amours se plaçaient entre la Morale et les anciens préjugés des temps à jamais odieux.

C'était la Noblesse en habits de marquis. Que d'outrages avaient reçus la soie et les dorures ! Premier préjugé.

C'était la Magistrature ayant à la main les principaux instruments de torture. Second préjugé.

C'était le Fanatisme habillé en inquisiteur. Troisième préjugé.

C'était encore une foule de Préjugés du second et du troisième ordre.

Suivait immédiatement le vaisseau de l'Etat, construit dans les proportions d'une forte chaloupe, fixé sur un plateau mouvant. De temps en temps le Fanatisme et la Banqueroute saisissaient les cordes pendues le long du vaisseau et cherchaient à le renverser; mais la Liberté, une femme coiffée du bonnet phrygien, refoulait à coups de pique les deux monstres, qui reprenaient leur place dans le cortège. A la poupe du vaisseau s'élevait la Bastille à demi -foudroyée par le tonnerre.

Enfin paraissait, dans un char doré comme les anciennes voitures de la cour, c'est-à-dire doré partout, au timon, sur les roues, la déesse de la Raison. A de-

mi-nue, elle tenait d'une main un exemplaire des Droits de l'homme; elle s'appuyait sur l'épaule d'une jeune fille qui représentait une victime de l'abus de. l'autorité paternelle, origine du despotisme, source de toutes les calamités sociales.

Un frémissement d'admiration émut l'assemblée et le peuple des tribunes à l'aspect de ces deux belles créatures, choisies entre les plus belles.

Francis poussa un cri qui domina tous les cris. Il pâlit, il chancela, il voulut parler ; ses deux bras restèrent tendus, mais sa bouche ne rendit aucun son distinct.

La Raison était la belle, la superbe Louisiane de Kermaji; la Victime de l'Autorité paternelle, Constance de Rétal.

L'exclamation, le mouvement, le geste de Francis, furent pris par tous les spectateurs de cette scène pour le témoignage irrésistible, spontané, d'une profonde admiration. Et comme on se gênait fort peu à cette époque dans la manifestation des sentiments, même les plus vifs, on imagina que la surprise du jeune Maubert n'était pas exempte d'amour.

Le président comprit la pensée secrète de la foule. Après avoir ordonné à Francis de s'approcher du char, qui était arrêté au milieu de la salle, il lui dit :

— Maubert, ta récompense, la voilà ! Choisis pour epouse celle de ces deux filles qui te plaît le mieux. La

nature verra avec plaisir ton choix, et la nation sera heureuse de penser qu'elle a fait quelque chose pour ton bonheur.

Des bravos, des piétinements frénétiques, des applaudissements qui éclataient à la fois comme un gros orage chargé de grêle, prouvèrent au président qu'il avait l'approbation du peuple souverain.

Au milieu de l'orage on entendit ces mots qui le traversaient comme l'éclair:

— C'est cela ! disaient les tribunes.

— C'est cela ! mugissait la foule qui avait pu abolir pièce à pièce tous les cultes, toutes les vieilles habitudes, mais qui gardait encore, intacte et entière dans son âme, l'éternelle religion de la beauté. Au plus brave la plus belle, semblait-elle dire, retrouvant dans une circonstance chevaleresque une des plus heureuses maximes des preux chevaliers.

Elles étaient bien belles, il faut le dire, ces deux jeunes filles arrachées à l'ombre des couvents le jour où la révolution en avait brisé les grilles, et que la nation n'avait cru pouvoir mieux indemniser de tant d'heures de captivité, de tant de souffrances, de tant de persécutions, qu'en les promenant de carrefour en carrefour, qu'en les produisant sous le ciel comme des preuves d'une abominable tyrannie.

Ces saturnales patriotiques , qui étaient bruyantes, scandaleuses, ridicules à l'excès, n'étaient nullement

indécentes en elles-mêmes. Si Louisiane et Constance furent exposées aux yeux de la populace , aucun outrage ne fut commis envers elles. C'était de l'ivresse, de l'extravagance, de la folie, rien de plus. Après avoir eu peur, les deux religieuses semblaient s'être résignées au spectacle pour lequel on les avait trouvées bonnes. Louisiane justifiait l'idée colossale que le peuple s'est formée en tout temps d'une déesse, d'après les croyances plastiques venues du paganisme. Son front, ses grands yeux bretons , sa bouche fière , ses épaules audacieuses, ses bras blancs comme ceux de Diane courant les grandes rhasses, réalisaient le type dont elle était la vivante image. Le manteau de velours rouge, le bonnet immortel de la déesse , ce bonnet si simple et si hardi qu'aucune nation, pour insolente qu'elle ait été, n'a fait tomber, et c'est tout ce que Louisiane portait, ce bonnet et ce manteau de pourpre relevaient ces belles chairs par une simplicité antique. Constance, assise aux pieds de Louisiane, et mise pour ainsi dire sous sa protection, tenait lieu du basrelief à la statue. Moins de saillie, plus de finesse et de modestie, autant de charmes. Si ce n'était plus la religieuse, la sœur grise du couvent de la rue du Temple, c'était toujours la femme inclinée et pieuse des bas-reliefs antiques, la femme au long voile, touchant d'uiiO. main pensive à ses cheveux, soulevant dans l'autre la lampe de la méditation.

Dieu seul sait au juste ce qui se passa dans l'âme de Francis de Cramayenne, à la fois prêtre par le titre, homme par le cœur, soldat par hasard ; à la fois retenu, lié, enchaîné par des vœux éternels, libre aussi de prendre Constance dans ses bras, de la presser sur son cœur, d'en être le possesseur et le maître, et forcé de se décider sur-le-champ, à la minute, en présence de cette terrible Convention nationale, dont les désirs étaient des ordres, qui venait de lui dire : « L'une de ces deux femmes est à toi : Choisis ! » Elle était galante ce jour-là, la Convention. Malheur si on refuse de se laisser caresser par la patte du tigre quand il est bon ! sous le velours, l'ongle. Et puis n'était-ce pas sauver Constance, l'arracher à cet horrible martyre de la publicité, n'était-ce pas les sauver toutes deux, Constance et Louisiane, que de se marier avec l'une d'elles?

Constance et Louisiane pleuraient de honte, de joie, de surprise, de peur et d'espoir dans les bras l'une de L'autre.

Le peuple prit cette effusion pour un mouvement de pudeur. Il se tut avec respect. Le président attendait.

Il attendit encore dix minutes.

Le silence de Francis se prolongeant, le président dit d'une voix qu'il rendit aussi aimable qu'il le put : — Puisque le brave Maubert est trop galant pour se

décider, pour montrer une préférence exclusive , rassemblée prie la Raison et sa protégée de s'entendre et d'arrêter quelle sera celle des deux qui s'offrira pour épouse.

La main de Constance étreignit vivement celle de Louisiane. Qui n'aurait compris que cela voulait dire: Sois sa femme ! moi je ne puis l'être ?

Louisiane n'eut pas ce courage-là. Ce ne fut pas elle qui osa répondre à la proposition du président.

Et comme les tribunes regardaient ! écoutaient ! attendaient !

Après un nouveau et dernier délai, le président, s'adressant à Francis, lui dit :

— Maintenant, Maubert, tu peux, sans blesser Famour-propre de celle que tu ne choisiras pas, offrir la main à celle que tu désires avoir pour compagne.

Francis tendit sa main droite toute tremblante , et sans force, à Constance de Rétal, qui la prit pour descendre du char.

— Au nom de la loi, dit alors le président, soyez unis, Constance, fille Rétal, et Maubert, colonel de la république. Vous êtes mariés ! Greffier, prenez acte.

On aurait entendu le canon qui tira en ce moment, si le peuple n'eût aussi salué par ses accents d'ivresse ce mariage patriotique.

LA DEBXlÈBE S0EUB GBISE. 4 01

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