‹ La dernière soeur griseChapitre 4 sur 12 · LA SÉPARATION · texte numérisé non relu

LA SÉPARATION

Tandis que la carriole affectée au service des deux maisons de Saint-Mandé ramenait Constance de Rétal au couvent de la rue du Temple, M. de Crama venue et son fils montaient, à Paris, dans la diligence d'Arras, ville principale d'où ils se rendraient ensuite à Bapaume. Afin de dégager Francis des sombres pensées où il le voyait plongé, M. de Cramayenne lui montrait, lorqu'ils s'arrêtaient aux localités intermédiaires , et Ton s'arrêtait souvent à cette époque peu renommée pour la facilité des voyages, l'agitation universelle des gens, tous s'entretenant de la prochaine ouverture des états-généraux. Depuis des siècles aucun événement politique n'avait, en France, intéressé tant de monde à la fois et d'une manière si vive. On semblait en deviner la portée immense, particulière ; car ce n'était pas la première fois que la France allait exposer ses griefs par des organes choisis dans chacune de ses provinces. L'importance passait les limites de la simple curiosité de savoir réunir à Paris des députés des trois ordres. C'était le frémissement d'une catastrophe in-

connue sur le point d'éclater ; une vibration électrique courait à la surface des nerfs d'une nation exaltée au plus haut point. A chaque angle des places publiques la noblesse se consultait entre elle, et désignait du doigt le clergé qui allait aussi par groupes et se recueillait ; plus haut en paroles, plus nombreux, le peuple se comptait aussi, et s'entretenait du grand concile appelé à Versailles.

Quoique M. de Cramayenne ne fût pas un de ces hommespophetiqr.es qui virent du premier coup où tendait cette démonstration qu'il était fa2ile de ne pas provoquer, il voyait avec appréhension tant d'antipathies, tant de haines si longtemps comprimées, s'unir, se confondre, prendre le même chemin, se rendre à la même ville, se donner rendez-vous dans la même salle. Au bout de chacune de ses réflexions, il prenait la main de son fils et lui disait : « Quoi qu'il arrive, mon fils, aimez bien, servez toujours, défendez jusqu'à îa mort votre roi. »

Tous les rois de la monarchie auraient été en cause, que Francis n'en aurait pas moins pensé à la maison blanche de Saint-Mandé, qu'il ne pouvait éloigner de son souvenir; aux douces heures passées dans la cour des lierres, l'après-midi dans le bois de Vincennes; à Constance, toujours à elle; à ses dernières paroles, le soir de leur séparation. Ces paroles, il ne cesssait de les répéter ; il n'osait y croire. Quoi I le voile de reli-

gieuse, des vœux éternels, une grille entre elle et lui ! Alors son cœur montait, s'enflait comme la mer, ses yeux se remplissaient de larmes, et d'une main émue il abaissait la glace de 'la voiture pour respirer l'air doux de la campagne.

Ils arrivèrent à Arras vers les quatre heures du soir ; deux heures leur restaient encore pour se rendre à l'école militaire de Bapaume, où Francis n'était pas fâché de s'enfermer avec une douleur à laquelle il n'osait se livrer devant son père. Mais à peine furentils descendus à l'hôtel des Trois-CIefs, que M. de Cramayenne dit à son fils de changer de costume, et d'apporter quelques soins à sa toilette ; ils ne partiraient pour Bapaume que le lendemain. Ils étaient attendus le soir même chez M. de Kermaji, prévenu depuis huit jours de leur arrivée à Arras. Habitué à l'obéissance la plus stricte, Francis n'objecta ni les mauvaises dispositions d'esprit dans lesquelles il se trouvait pour se présenter chez un officier de marine dont il avait entendu vanter la haute capacité, ni la fatigue du voyage; cependant il ne put se défendre d'un certain étonnement en pensant au silence gardé par son père tout le long de la route sur cette visite arrêtée tant de jours à l'avance. Sa toilette achevée, il se mit à la disposition de son père, qui, pour la première fois depuis qu'il le connaissait, examina si rien ne clochait dans son costume. D'où venait chez .M. de Craraayenne cette crainte

de voir son fils forfaire à l'élégance ? Il releva avec complaisance le jabot de Francis, trop caché derrière le gilet de satin ; il arrangea ses longues manchettes tuyautées qui tombaient sans grâce sur ses inains, et il lui dit ensuite de le suivre.

L'hôtel de M. de Kermaji occupait un terrain fort étendu, et ses dispositions intérieures répondaient au développement de la façade. C'était une propriété de famille, arrivée de races en races, éteintes ou dispersées, au chevalier de Kermaji, ancien capitaine de vaisseau , qui l'occupait avec sa fille , Louisiane, sa fiile unique, issue des Kervarec par sa mère.

L'empressement de M. de Kermaji à recevoir son hôte et le fils de son hôte, fut plein d'une cordialité tout à fait dans le caractère expansif du marin breton. Les deux amis se tutoyèrent, et cela mit bien vite à l'aise Louisiane et Francis, à qui les pères épargnaient ainsi les deux tiers au moins de ce chemin tortueux, scabreux, plein d'ennui, qu'on appelle une première entrevue. D'ailleurs, la fille du marin tenait de son père pour la franchise ; c'était la confiance même sous les traits les plus remarquables. Belle, d'un jet olympique, quoique à peine âgée de seize ans ; blanche comme du plus beau sang normand ou breton, quoiqu'elle fût née dans l'Inde, mais il est vrai de dire de père et de mère nés en Bretagne , Louisiane était un véritable enfant par l'enjouement, un enfant de douze ans. C'était vrai-

ment un tort de l'avoir créée si belle avant le temps.

— Mon ami, dit-elle en tendant la main à Francis, si vous n'êtes pas trop fatigué du voyage, je vous montrerai les dernières curiosités que M. de Kermoji, mon père, a reçues de l'Inde, deux beaux tigres avec leur collier d'or; ils lui sont envoyés par un prince de ses amis. Venez, je monterai l'un, et vous monterez l'autre.

— Ne va pas trop les tourmenter, dit M. de Kermaji à Louisiane, en indiquant à Francis qu'il pouvait accompagner sa fille.

Dans l'Inde, où il avait pris part à toutes les batailles livrées aux Anglais sur mer et sur terre, M. de Kermaji avait reçu des princes de ces malheureuses contrées des présents considérables en récompense de ses services. Sa maison d'Arras, ville, berceau de ses ancêtres, était devenue le dépôt des trésors qu'il avait rapportés. Les nattes fin s, les tentures de cachemire, les fantaisies d'or et d'argent dont ces contrées fabuleuses sont fières, se voyaient partout. On croyait marcher à travers le palais d'un rajah, et son salon de réception avait la physionomie splendide et mystérieuse d'une pagode. Sur la cheminée, aux angles du salon, entre les croisées, s'élevaient hideuses, mais d'or massif, les divinités multiples de Brahma, aux colliers de pierres fines, aux yeux de diamants. C'étaient encore des vases en pierres transparentes, coloriées au Japon, rem-

plissant l'espace d'une lumière verte et orange; et, sur des tables ciselées, des porcelaines de dimensions cyclopéennes, monuments de l'adresse exquise des Chinois. Toutes ces merveilles, si belles pour les étrangers, perdaient tout leur prix aux yeux de celui qui les possédait lorsqu'il songeait que, victime de son amour pour lui, sa femme, madame de Kermaji, était morte dans l'Inde où elle avait voulu le suivre. Le climat l'avaif tuée ; mais sa bonté et la grâce s'étaient continuées dans l'unique enfant qu'elle avait laissée à M. de Kermaji, la charmante Louisiane.

H n'est pas de sorte d'amusements auxquels elle ne força Francis de prendra part avant l'heure du dîner.

Après avoir joué avec les jeunes tigres privés, elle voulut montrer à Francis comment se promènent les princes asiatiques et leurs fiancées. Elle appela, et des domestiques, la plupart attachés autrefois au service de son père lorsqu'il était dans l'Inde, accoururent et elle se lit porter par eux, à côté de Francis, dans un riche pa'.anqnin de soie et de mousseline semées de gouttes d'or. Tous ces caprices de jeune fille étaient si spontanés, si naturels, qu'ils ne permettaient pas à la réflexion d'y supposer la moindre coquetterie cachée. C'était une enfant heureuse et qui ne comprenait pas que la vie fut autre chose qu'une récréation perpétuelle. Rien ne la gênait, ni son père, ni les habitudes guindées,

ni une fausse éducation. Le marin l'avait laissée croître à la grâce de Dieu, et n'en prenant pas plus de souci que d'un garçon. S'il eût continué à servir, il en eût fait un garde-pavillon jusqu'à vingt ans. m'avait habituée sans peine à monter aux mâts, et à veiller la nuit pendant la tempête. Dieu aime ces bons naturels-là, et quelquefois il couronne son œuvre en les privant entièrement de passions.

Francis, le mois passé encore élève en théologie au collège d'Harcourt, ne revenait pas de la surprise que lui causait ce caractère sans analogie avec celui des jeunes filles qu'il connaissait à Paris. On sonna le dîner, et elle alla s'asseoir près de lui à table, sans plus de cérémonie.

— Voilà des mets français, dit-elle, et voilà des mets indiens qui vous brûleront le palais; choisissez. Moi, je préfère les mets indiens. Essayez-en, que je voie votre grimace. Allons, je vous en prie.

— • Ceci nous fait vieux, mon bon Cramayenne, dit M. de Kermaji à son ami , en lui montrant les deux jeunes gens assis en face d'eux.

— Voyons, ma chère Louisiane, voudrais-tu entrer au couvent ?

— Au couvent î au couvent! répondit Louisiane en bondissant comme si elle eût encore été assise sur le dos nerveux de son tigre.

— Entendons-nous, ma bonne amie, dans un couvent

de Paris.

— Voulez-vous me tourmenter, mon père?

— Rassure-toi ; ce n'est point pour devenir religieuse.

— Et pourquoi donc, mon père?

— Pour y achever ion éducation.

— Est-ce que je n'en sais pas assez?

— Écoute-moi: notre bon ami Cramayenne m'a parlé d'un de ses amis, d'un de ses voisins de campagne, qui a placé sa fille dans un couvent de Paris, où elle est fort bien élevée. C'est une garantie pour nous. On lui enseigne la musique, le dessin, et une foule d'autres arts que tu aimes.

— J'aime encore mieux ma liberté.

— Mais, enfant, tu seras libre. Les couvents sont aussi, tu le sais bien, puisque tes cousines sortent de celui de Rennes, des pensions d'où l'on a la facilité de s'en aller tant qu'on n'a pas prononcé des vœux; et, grâce au ciel, je n'ai pas envie que tu en prononces, ajouta M. de Kermaji en ten lant la main à sa fille, qui, après l'avoir baisée avec autant d'étourderie que d'affection, répliqua :

— Mais, mon père cruel, pourquoi ce couvent?

— Tu n'y resteras qu'un an.

— Pourquoi un an?

Les deux amis se regardèrent et sourirent.

froncis s'était abandonné à une longue distraction

en entendant parler de couvent et de religieuse : son esprit était bien loin.

— Il faut donc qu'on te dise tout?

— Ah ! je commence à comprendre ! reprit Louisiane; mais je ne comprends que la moitié.

— Enfin ! dit M. de Kermaji.

— Je sais, poursuivit Louisiane, que mes deux cousines furent mises au couvent de Rennes, parce qu'il est d'usage, quand on a perdu sa mère, de passer au moins un an dans une maison religieuse avant de se marier. Mais....

— Assez! interrompit M. de Kermaji en versant à boire à Francis, assez, ma fille, tu finirais par en savoir plus de la moitié.

Toute autre jeune fille, devinant si bien, eût peutêtre baissé la tète à ces paroles après lesquelles il ne restait pas beaucoup à apprendre. Louisiane se retourna vers Francis et le regarda avec un peu plus de curiosité et d'intérêt qu'auparavant.

Francis ne remarqua rien.

Comme M. de Kermaji supposa que ses hôtes avaient besoin de repos, il leur permit de prendre congé de bonne heure. Ils partirent et se rendirent à leur hôtel, Qu'ils devaient quitter avant le jour, afin d'arriver de bonne heure à Bapaume.

— Comment trouves-tu mademoiselle de Kermaji?

demanda M. da Cramayenne à son fils, quand ils furent seuls dans leur appartement.

— D'une beauté magnifique, mon père.

— Eh bien, elle aura cent mille livres de dot. Francis ne fit aucune remarque.

—Et c'est toi, Francis, qui l'épouseras.

— Moi! mon père.

— Toi. Bonne nuit, monsieur mon fils!

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