‹ La dernière soeur griseChapitre 5 sur 12 · LOUISIANE · texte numérisé non relu

LOUISIANE

Il est indispensable d'exposer en quelques lignes l'état fébrile où se trouvait Paris depuis l'arrivée des députés aux états-généraux; car dans la grande histoire politique gravite notre petit épisode de famille. Tout ce que les livres philosophiques avaient mis en avant d'idées justes ou folles, de chimères et de théories praticables, semblait toucher à son heure de réalisation. Il y avait bien encore la Bastille, une armée, un pouvoir, un roi, des prisons, des couvents, des abus, des préjugés; on était bien encore en présence du siècle de Louis XIV, comme illustration de noms ; du siècle de Louis XV, comme dépravation de toutes sortes ; du siècle de Louis XVI, tout monarchique et entièrement debout ; mais il n'était pas un homme de quelque sens qui ne vit dansccs hommes passionnés envoyés par les trois grandes

catégories sociales, des instruments plus ou moins volontaires d'une démolition terrible.

Vers le milieu de l'année 1 789, pour nous renfermer dans les lignes pacifiques de notre sujet, madame de Rétal rentra un jour à Saint-Mandé si effrayée, si éperdue de la scène dont, malgré elle, elle avait été témoin à l'entrée du faubourg Saint-Antoine, qu'elle tomba gravement malade. Elle avait vu cent mille hommes armés de piques, traînant même des canons, accourir en hurlant vers la Bastille, dont ils avaient défoncé les portes, dont ils avaient démoli les créneaux aux lueurs de l'incendie. Prise au milieu de la foule, elle était demeurée spectatrice de cette scène populaire, et la terreur des incidents l'avait épouvantée au point de La rendre folle pendant quelques heures. Malgré les soins dont elle fui entourée, elle arriva promptement au terme de l'existence. Elle mourut, et sa mort ne vint pas changer la position de Constance. Naturellement plus porté à 5 c: cuper du sort de ses propres enfants que ceux de sa femme madame de Rétal, le marquis se félicita en secret de savoir Constance au couvent, et destinée à prendre le voile dans l'année.

On se tromperait fort si, en se transportant à la fin du dix-huitième siècle, on raisonnait sur la liberté des iemmes, et en général sur la liberté humaine, comme nous avons acquis le droit de raisonner aujourd'hui. Deux faits rendaient parfaitement compte de l'escla-

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vage imposé à quelques parties de la société : la nécessité et l'habitude. Nécessité d'enrichir, de rafler mir un individu par famille, puisque la société r3posait sur la famille depuis la féodalité ; habitude immémoriale de se soumettre sans révolte à cette nécessité. Cela est si vrai qu'un seul écrivain, et encore n'est-il pas des plu s fameux, a osé à la fin du dix-huitième siècle, exploiter sans grand succès à son époque, la situation d'une jeune fille forcée par ses parents de prendre le voile et de prononcer des vœnx. Ce n'est que dans la Religieuse de Diderot qu'on trouve, avec une grande magnificence de style, il est vrai, la peinture d'une violence sociale qui, quelques années plus tard, fournissait l'argument le plus fort, le plus énergique peut-être, contre le pouvoir monarchique. Et même Diderot a tellement peur de manquer d'intérêt en écrivant un admirable livre qu'il accumule des détails puérils, impossibles, qu'il inventa une correspondanee assez gauche pour nous obliger à croire à l'authenticité de son récit. Il a peur que la vraisemblance ne soit pas suffisante, que le style le plus original à côté de celui de Voltaire, que la verve la plus spirituelle, la plus colorée, la plus jaillissante, ne fassent pas pardonner le fond du sujet qu'il a choisi.

Il importe donc de ne voir, dans la conduite de M. de Rétal oubliant Constance au couvent, qu'une action fort naturelle.

Quelques mois avant les événements que nous avons

rappelés, M. de Kermaji avait conduit lui-même sa fille Louisiane à Paris, et au couvent où était Constance, maison religieuse dont M. de Cramayenne avait entendu faire les plus grands éloges par madame de Rétal.

La fille du capitaine de vaisseau n'approuvait pas trop le cloître, mais le cloitre devait aboutir au mariage avec un homme qui lui plaisait, jeune, fort doux, d'une bonne maison, et qui porterait des épaule ttes d'or. Elle entra au couvent avec ces grands motifs d'en supporter les ennuis, les charges, et les minutieuses pratiques de dévotion; c'était, à certains égards, de la résignatioi car Louisiane n'était pas dévote. Le senspieuxlui man quait, et certes, elle n'avait pu guère l'acquérir dans la maison de son père, fort large à l'endroit des offices et des prières.

Mais Louisiane s'exagérait considérablement les contrariétés qui l'attendaient au couvent. Les pensionnaires ne partageaient pas le sort des religieuses : les supérieures, jalouses de ne laisser échapper aucune influence, n'avaient pas la maladresse de s'aliéner par trop de sévérité les maisons dont elles acceptaient délever les filles. C'était au contraire, et le plus souvent, pour les jeunes personnes un endroit d'innocence et de bonheur. On les tourmentait fort peu pour leurs leçons, car on enseignait peu dans les couvents, et les prières, si elles étaient fréquentes, n'étaient, jamais longues.

Et que d'amusements et de plaisirs ne leur procuraiton pas ! Où causait-on avec le plus de liberté, où se levait on le plus tard, où brodait-on le mieux la tapisserie, où mangeait-on les plus délicieuses pâtisseries, où buvaiton les plus fines liqueurs, le meilleur café, le meilleur chocolat, où chantait-on le mieux la bonne musique, où y avait-il les plus belles fleurs, les plus beaux fruits, où trouvait-on les meilleures amies, si ce n'est au couvent?

En quelques jours, mademoiselle de Kermaji changea d'opinion sur la vie des couvents; mais, en fille légère, elle s'imagina que les religieuses n'étaient pas moins heureuses que les pensionnaires. Elle revint plus tard de cette erreur. En attendant, elle se disait :

— En vérité, je ne sais pas pourquoi je n'ai pas apporté avec moi mes tigres et mon palanquin.

Une particularité de l'éducation de Francis de Cramayenne a peut-être arrêté un instant l'attention du lecteur. Il a été dit dans les premières pages de cette obscure histoire privée, qu'il venait de passer ses derniers examens de théologie lorsqu'il s'était rendu à Saint-Mandé pour jouir de son temps des vacances. On ne comprendrait pas pourquoi il avait étudié la théologie, étant destiné par son père à la carrière des armes. C'est, nous le craignons bien, beaucoup trop douter de la fidélité des souvenirs érudits du lecteur, que de lui rappeler ici en quelques mots que, plus large que pré-

cise, l'éducation d'autrefois faisait à tous les jeunes gens des grandes familles une nécessité de l'étude théologique.

Ainsi Turenne et Coudé, par exemple, avaient commenté au collège la Somme de saint Thomas, longtemps avant d'étudier Polybe. Les mœurs du temps, pédantes si Ton tient à les qualifier ainsi, voulaient cela, comme elles imposent aujourd'hui l'étude de l'anglais et de l'allemand à toute éducation un peu complète.

Pourvu d'une sous-lieutenance pendant le cours de sa première année de travaux à l'école militaire deBapaume, Francis chercha, par son application, à mériter un jour le grade dont il avait été revêtu, grâce à la protection de quelques puissants amis de son père. Francis, du reste, n'aimait pas la guerre à la manière de la plupart des jeunes gens de son âge, uniquement pour le plaisir de tuer à l'ennemi mille hommes de plus qu'il n'en tuera. Il passait avec rapidité sur les scènes de carnage, et il arrivait vite au tableau de pacification qui suit la conquête. Il ne souhaitait de vaincre les nations que dans le but d'améliorer leur sort; allant à elles avec des canons, parce que les canons sont les clefs qui ouvrent souvent les portes de fer de la barbarie.

Il se laissait aller à l'erreur de croire qu'il parviendrait ainsi à dominer le souvenir de Constance, par la pensée bruyante de la gloire; car, jeune homme grave et sérieux, ne s'abusant pas, il la savait à jamais per-

due pour lui. Le couvent, aux conditions où elle y était entrée, c'était la mort. Il n'avait plus qu'une seule fois à la voir, le jour où elle s'ensevelirait vivante sous le voile qui ne se relève plus que devant le visage de Dieu. Il ne nourrissait pas ces folles idées, ces projets romanesques, si rarement réalisés, d'un enlèvement.

A distance, l'imagination se livre à ces sortes de rêves ; mais , en réalité, a-t-on souvent franchi de triples enceintes, arraché des barreaux de fer scellés dans des murs épais, pénétré sans guide sous un réseau de voûtes obscures , conduisant à des milliers de cellules d'une décourageante ressemblance? D'ailleurs, sa conscience lui montrait, comme un crime, la pensée seule de violer la volonté d'une famille, peut-être trompée, peut-être cruelle, mais à coup sûr maîtresse de la destinée d'un enfant. Il ne se promettait que la triste consolation d'entretenir toute sa vie la douleur de la pleurer. Chaque matin il lui écrivait, et chaque soir il renfermait dans une boîte la lettre confidente de sa peine. C'était son écrin précieux.

Quelque grand que fût le respect dont il se sentait pénétré pour son père, il ne consentirait jamais à se marier avec mademoiselle de Kermaji. Avait-il le droit de lui offrir un cœur plein de l'image d'une autre femme? il n'entendait pas de cette manière la fidélité conjugale. Son père lui épargnerait un mensonge, un parjure, une trahison. Telles étaient les pensées de Fran-

cis de Cramayenne à l'école militaire de Bapaume.

La petite colonie de Saint-Mandé aurait vécu encore longtemps dans le sommeil de la même monotonie, sans la mort de madame de Rétal. Quoique son caractère ne fût pas bon, elle était aimée de madame de Cramayenne, et Fintimité de ces deux chefs de famille ramenait toujours la concorde entre les deux habitations. Quand elle ne fut pas là, M. de Rétal n'eut plus personne auprès de lui pour tempérer son humeur chagrine ; il s'y livra à plaisir. Des semaines entières s'écoulaient sans qu'il parût chez M. de Cramayenne, fort affligé au fond de cette réserve, mais lassé de suivre, dans tous ses caprices , les fantasques allures de son voisin.

Deux choses, seulement, leur faisaient encore, comme une nécessité, de ne pas se perdre entièrement de vue. L'une était le besoin pour eux de causera cœur ouvert des intérêts politiques, alors en ébullition, de blâmer en commun la cour et ses ministres, qui commettaient la faute de tenir à Versailles les états-généraux. Selon eux, le roi se repentirait d'avoir appelé tant de petites souverains, irrités l'un contre l'autre, et tous contre lui , quand lui pouvait, premier, unique souverain du royaume , gouverner comme il l'entendait. Pourquoi ce conseil? pourquoi cet avis demandé à tant de sujets? cet aveu public d'impuissance à guérir le mal? Ce thème, si usé aujourd'hui, échauffait alors, et en tous lieux en France , l'esprit public ; salons, cafés, cercles,

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académies, palais, chaumières, ne retentissaient que de la convocation des états-généraux, du danger, de l'opportunité de cette meusure , qui, d'après les uns, sauverait le royaume, d'après les autres, le perdrait.

Une même opinion avait parfaitement uni jusqu'ici les deux voisins de campagne. Le second motif, qui les faisait encore se voir, était moins grave en apparence : c'était Fly, leur chien lévrier. Malheureusement, on va voir qu'une cause tua l'autre, et que toute liaison fut dès lors rompue.

De convention arrêtée, Fly passait une quinzaine chez M. de Rétal, une quinzaine chez M. de Cramayenne; cela a été dit, je crois; on se souvient peut-être aussi, qu'au sujet de cette double servitude, M. de Rétal avait exhalé contre M. de Cramayenne des propos fort durs, un soir qu'il avait perdu au jeu. A l'entendre, Fly était mal nourri, fort mal élevé, pendant son séjour chez M. de Cramayenne. Il ne redevenait gras et honnête que lorsqu'il allait passer l'autre quinzaine chez lui, M. de Rétal, quoiqu'en somme l'animal, au bout de ces vicissitudes, restât maigre et irritable, comme doivent être , après tout,et comme sont toujours les chiens lévriers.

Ceci rappelé, il reste à dire comment la question de Fly tua à Saint-Mandé la question des états-généraux-

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A QUOI TIENT l' AMITIÉ ENTRE LES AMIS.

Pour plaire à ses enfants, M. de Cramyenne mit un jour, au cou du chien, un collier en cuivre entouré de pointes. M. de Rétal s'aperçut de cette galanterie, et il la prit fort mal. « Je n'irai pas de toute la semaine chez eux, murmura-t-il. Ces gens-là sont des envahisseurs. » S'il ne se plaignit pas plus fort, c'est que le collier avait été donné à Fly pendant la quinzaine qu'il passait chez M. de Cramayenne. La quinzaine écoulée, Fly fut ramené chez M. de Rétal ; le chien avait le collier. Il l'avait ! Que fait alors M. de Rétal ? il l'enlève au lévrier, et le renvoie à son voisin avec ces mots :

« Mon cher monsieur de Caramayenne,

a Je ne vous empêche pas, à Dieu ne plaise, de décorer notre lévrier d'un collier; mais veuillez, je vous prie, ne lui appliquer ce signe de propriété, cette marque de servitude qui le constitue votre unique bien, que lorsqu'il sera de quinzaine chez vous.

« Quand Fly est chez moi, il est tout à moi, comme je suis tout à vous en terminant ces lignes, après lesquelles je n'ai plus qu'à me dire, mon cher voisin, votre très-humble et très-dévoué serviteur.

« Archambauld de Rétal. »

M. de Cramayenne répondit à M. de Rétal :

« Mon cher monsieur de Rétal,

« Si j'avais pensé que ce collier, donné par mes enfants à notre lévrier, eût pu vous faire concevoir la pensée injuste que mes prétentions étaient de m'attribuer exclusivement une propriété, sur laquelle je n'ai que des droits égaux aux vôtres, je me serais gardé de l'acheter. Mon aveu doit vous convaincre combien ce n'était pas là mon intention.

« Oubliez cette petite contrariété, et venez ce soir; nous causerons des états-généraux jusqu'à minuit. Croyez-moi toujours, mon cher voisin, votre très-humble et très-dévoué serviteur.

« De Cramayenne. »

M. de Rétal n'oublia rien. Il se souvint fort bien, au contraire, et il fit faire au chien, dès le lendemain, un collier pareillement en cuivre, autour duquel un graveur cisela ceci : Je m'appelle Fly, et f appartiens à M, le marquis de Rétal, propriétaire à Saint-Mandé.

Cette inscription était cent fois plus personnellement ambitieuse que le fait pur et simple d'avoir mis un collier tout uni au cou du chien. Mais M. de Rétal se vengeait. A la rigueur, si le chien n'eût porté le collier et cette inscription que pendant la quinzaine dévolue à M. de Rétal, personne n'aurait eu raison de trop s'en plaindre. Il

n'y avait qu'à fermer les yeux sur la déclaration d'une prise de possession purement illusoire * les rois d'Angleterre se disent bien rois de France. Mais quand revint la quinzaine de M. de Cramayenne, M. de Rétal renvoya à ce dernier le chien, non sans le collier, mais avec le collier chargé de l'inscription. Le défi était formel.

Un peu froissé des intentions ouvertement blessantes de M. de Rétal, M. de de Cramayenne lui écrivit :

<' Mon cher voisin,

« Je ne vous imiterai pas ; je laisserai au cou de notre lévrier le collier que vous y avez mis. Je veux par là que vous soyez à même de juger si Fly, pendant sa quinzaine passée chez moi, aura ou non acquis de l'embonpoint.

a Je vous attends toujours pour gémir avec avec vous sur cette malheureuse idée des étals-généraux.

a Croyez-moi, en toute occasion, votre très-humble

et très-dévoué serviteur.

« De Cramayenne. »

« C'est un soufflet que je reçois ! s'écria M. de Rétal, après avoir lu ce billet. Il laisse le coillier à Fly pour me montrer le degré d'embonpoint où il sera parvenu chez eux ! Pour me faire honte, ils vont l'engraisser, le ballonner ; il me reviendra le collier caché dans la graisse. Enfin ces gens-là se démasquent. »

D'une main émue de colère, il écrivit ceci à M. de Cramayenne :

« Monsieur,

« Je vous ai compris : votre projet est de me démontrer, en laissant le collier à Fly, que vous saurez nourrir mieux que je ne le fais ce pauvre animal exposé à de funestes excès de nourriture. Le procédé est ingénieux ; mais prenez garde qu'il ne le soit trop. Si le lévrier meurt dans cet essai de vengeance, vous aurez à m'indemeniser, songez-y. Il a'agira de grosses sommes, car si l'usufruit du lévrier esta nous deux, monsieur le comte, la propriété en est à moi seuL Fly est né chez moi, dans mes terres.

« A votre invitation d'aller causer chez vous des étatsgénéraux, j'aurai l'honneur de répondre que je ne vois plus les choses du même œil que vous. Le temps et l'expérience modifient les opinions.

« Je n'en ai pas moins l'honneur de me dire, monsieur le comte, votre très-humble et très- obéissant serviteur.

« De Rétal. )>

Cette querelle, comme toutes les querelles entre voisins de campagne, s'envenimait de plus en plus. Chaque jour amenait sa petite taquinerie, son mot blessant, son coup de coude, toujours à cause du refroidissement survenu à la suite de la dispute dont Fly était le prétexte. Bien entendu que dans ces escarmouches M. de Rétal ne prenait que la part d'une instigation

sourde ; elles s'exerçaient entre les bonnes, les jardiniers et les enfants des deux maisons. Les deux chefs restaient dans leurs tentes.

Quand Fly, au bout de la quinzaine, fut restitué à M. de Rétal, il était tel qu'il avait été confié à M. de Cramayenne, vu qu'un lévrier bien ou mal nourri resta toujours au même point: c'est un des mystères de la création.

La dispute des deux voisins aurait trouvé un terme dans cet état passif du chien inutilement soumis aux tentatives de l'alimentation, si le hasard n'eût reculé ce terme d'une manière fâcheuse.

Un beau jour Fly est perdu. On le cherche, on l'appelle, on le siffle : pas de Fly, Qu'est-il devenu? On demande aux environs: réponses vagues. La douleur fut égale dans les deux maisons, car il était sincèrement aimé. Il avait tant de défauts !

« Tout ceci, dit M. de Rétal en mettant le doigt sur son front, cache quelque mauvais tour de mon ennemi juré, M. de Cramayenne. La disparation de Fly est son œuvre. Ah! oui !... Eh bien I nous allons voir, s'écriat-il d'une voix triomphante ; nous allons voir ! »

Il fit placarder cette affiche à Saint-Mandé et dans cinq ou six comunes circonvoisines :

« Cinq cents livres de récompense à qui trouvera un chien lévrier de couleur grise portant gravés sur son collier son nom et celui de son maitre.»

Le lendemain Fly était ramené à M. de Rétal, qui comptait à un garde-champêtre les cinq cents livres promises.

M. de Rétal avait calculé, avec beaucoup de raison, que si Fly n'était pas mort, s'il n'était que perdu ou volé, il était tout à fait impossible que la promesse d'une récompense de cinq cents livres ne le fît pas retrouver.

Rentré dans la propriété du lévrier, il écrivit aussitôt à M. de Cramayenne:

« Monsieur le comte,

« Il est de mon devoir de co-propriétaire de notre

lévrier Fly, de vous prévenir qu'il est retrouvé, grâce

à cinq cents livres promises et accordées. Gomme vous

avez partagé la douleur quand on l'a cru perdu, il est

juste de vous faire partager la joie de son retour. Ce

qui n'est pas moins à partager entre vous et moi, c'est ce

que j'ai donné à titre de récompense. Veuillez donc me

compter deux cent cinquante livres, représentant la

moitié de la dite récompense, si je ne me trompe.

« Agréez, monsieur le comte, l'expresion de mes hommages respectueux.

« De Rétal. »

Sans sortir de son sang-froid poli, le comte de Cramayenne répondit :

LÀ DEBNIÈHH SŒUB G BISE. 53

« Monsieur le marquis,

a Je verserais volontiers les deux cent cinquante livres affectées à la récompense due à la personne qui a ramené le chien, si Fly n'eût porté à son cou, quand on Ta retrouvé, un collier vous indiquant comme son seul propriétaire. Ce serait protester contre un témoignage trop respectable que de payer la somme dont vous me parlez ; vous paierez en conséquence de votre titre : vous êtes tout, payez tout.

« J'ai bien regretté votre absence et nos bonnes conversations sur les états- généraux, qui, pour le malheur du royaume, vont si vite en besogne.

« Je me dis constamment votre très-dévoué et trèshumble serviteur.

u De Cramayenne. »

Il n'y eut aucun intervalle entre la réponse du comte de Cramayenne et ces lignes foudroyantes du marquis de Rétal:

« Monsieur le comte,

« Vous paierez, oui, vous paierez les deux cent cinquante livres. Trêve à la plaisanterie ! Je ne plaisante plus, moi! La mesure est comblée ; et si vous ne vous exécutez pas de bonne grâce, je vous traînerai au pied des tribunaux. Quel que soit, au surplus, le parti qu'il vous plaira de prendre, je veux qu'il n'y ait plus rien

de commun entre vous et moi. Un mur va s'élever entre votre propriété et la mienne.

a Je regrette peu, monsieur le comte, pour répondre à chaque partie de votre lettre, des discussions politiques où nous ne pourrions plus nous entendre. J'espère beaucoup pour la cause du tiers aux états-généraux, qui ne seront pas, autant que vous vous l'imaginez, le malheur du royaume.

a Je vous salue. « De Rétal. »

Ainsi Fly avait, non-seulement brouillé deux familles, séparé deux propriétés, mais il amena un procès féroce, comme le sont tous les procès entre d'anciens amis, entre M. de Cramayenne et M. de Rétal, et fit passer ce dernier, de l'opinion en faveur de la noblesse dont il était, à l'opinion en faveur du tiers, qui finit par lui couper la tète.

La marée révolutionnaire avançait; on en avait déjà jusqu'à la cheville.

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