LE SERMON
Rien n'était changé à la surface. Paris vivait, courait, s'amusait comme si le terrain n'eût pas été miné sous ses pieds. Dans les rues, c'était le même mouvement bigarré d'une population en rabats, en boucles, en perruques poudrées. Des milliers de couvents qui n'existent plus, fouettaient l'air du bruit de leurs cloches, grosses, petites, lointaines, incessantes; carillon
infernal et pieux attaché depuis le moyen-âge aux deux pauvres oreilles de Paris. Ainsi qu'au moyen-âge, parfaitement respecté sur ce point, des moines de tous les ordres, des religieux de toutes les congrégations, de tous les costumes, de tous les pays de la chrétienté, roulaient sur le pavé depuis Faune du jour jusqu'à minuit ; les uns portant un mort en terre, les autres revenant du marché, le dos chargé de légumes et de poissons ; ceux-ci allant à la cour dans de belles voitures épiscopales, ceux-là promenant processionnellement la châsse du saint dont ils célébraient la fête. Jamais on n'aurait persuadé à un étranger qu'il avait sous les yeux une civilisation arrivée au dernier degré d'agonie. Cela était pourtant. Depuis un an, les états-généraux fonctionnaient, et si bien et si vite, qu'ils avaient déjà prêté le serment du Jeu-de-Paume, qui était tout simplement le premier serment de désobéir au roi, pris la Bastille, terrible scène dont la vue seule avait tué madame de Rétal , mis la cocarde tricolore au chapeau du roi, aboli les droits féodaux, confisqué les biens du clergé. On était donc au commencement de l'année
Le carême se prêchait à Paris avec la même ferveur dans les couvents, et la même distraction dans le monde, que les années précédentes. C'était, comme aujourd'hui, une curiosité plus frivole que pieuse, de courir entendre un prédicateur en renom. On se pres-
flfi LA DERNIÈRE SŒUR GRISE.
sait aux portes des églises, on achetait les places à un prix fort élevé à Notre-Dame et à Saint-Thomas-d'Aquin : religieux enthousiasme, dont le dernier mot était celui-ci: — Ma foi, ce prédicateur est un bien bel homme.
Le prédicateur chargé du carême au couvent des Sœurs-Grises de la rue du Temple se trouva d'une santé si délicate cette année-là, qu'il manqua de force pour aller jusqu'au bout de sa mission. Deux fois interrompu par une toux alarmante, et obligé de quitter la chaire, il lui fut impossible d'y remonter le jour suivant. Il écrivit à la supérieure afin d'être remplacé. Le contretemps était malheureux. Où frapper pour avoir un suppléant de quelque mérite, au milieu du carême, quand tous les grands talents oratoires étaient occupés ? La supérieure s'adressa à l'archevêque. Celui-ci dit avec beaucoup de sens : — Si vous ne pouvez avoir un prédicateur célèbre, tâchez d'en attirer un parfaitement inconnu. Le conseil fut suivi. Le couvent écrivit à un cloitre de Franciscains, où se logeaient d'ordinaire les jeunes prêtres qui n'étaient pas encore pourvus. Dans l'étude et la prière, ils attendaient le moment de l'apostolat. On se hâta aussitôt dans le cloître de satisfaire aux vœux de la supérieure du couvent de la rue du Temple.
Les ruines de ce couvent, déjà délabré à la fin du dix-huitième siècle, se distinguent encore dans la vieille
rue du Temple; mais que de soins et de précautions ne faut-il pas employer pour en ressaisir le dessin au milieu de ces maisons bâties sur une partie de remplacement qu'il occupait ! Dans son jardin on a découpé des jardins, et dans ces jardins on a élevé des usines, des fabriques de cartes à jouer et de moules de boutons. Les moins contestables restes du couvent,, ce sont les vieux ormes, dont les branches élevées planent Tété, avec leurs feuilles ridées et leurs oiseaux, sur ces petits murs de boue et ces petites maisons souffreteuses. Quant au corps de logis même qui fut le couvent, il a été haché aux extrémités et défiguré dans l'intérieur. Cependant, ses membres étaient si forts et si caractérisés, que par-ci, par-là, les nervures de pierre percent et reparaissent tantôt au dé îour d'un escalier, tantôt au plafond d'un appartement. Le serpent a été mal tué. Sur ces fragments vigoureux, qu'aucun bras armé d'une torche ne serait assez long pour atteindre, des traces de de fumée se voient et attestent que les planchers ont été abaissés de sept ou huit pieds au moins. Où est donc la religieuse mélancolique qui, en glissant sous ces arceaux de pierre , releva son flambeau et laissa sur sa tête la trace de son passage nocturne? Elle est sans doute sous cette terre humide et triste , dans laquelle des blanchisseuses ont planté les bâtons tortueux qui leur servent à tendre leurs cordes à linge. C'était là qu'était le cimetière du couvent des Sœurs-Grises.
La petite chapelle était éclairée par de petites bougies vertes et rouges, comme il était d'usage pendant la passion, et les religieuses attendaient à leur place le prédicateur annoncé. Quoique la méditation leur fût recommandée, toutes s'occupaient intérieurement de ce jeune prêtre, dont on ne connaissait ni la figure ni le talent. Au léger déplacement des sièges qui se fit de la porte à l'autel, on devina sa présence; les regards se levèrent un peu sous le voile. C'était lui. Il arrivait sans faste, à petits pas pressés et doux, sans bruit, modestement, et comme il convient à un prédicateur obscur. A peine l'entendit-on lorsqu'il prononça à mains jointes la prière dans laquelle il demandait à Dieu de saintes inspirations. Ses traits se perdaient dans la chute d'ombre de la grosse colonne placée derrière la chaire.
D'une voix incertaine, mais distincte cependant, il annonça que le sujet de son discours roulerait sur le caractère de l'orateur chrétien chargé de publier les grandes et terribles vérités de la religion pendant la passion. Son titre parut un peu long; il ne prévint pas favorablement. Il commença.
A l'exemple des prédicateurs novices, il aima mieux, pour plus de sûreté, interroger sa mémoire, que de se laisser aller aux élans de sa verve. Ses phrases ne furent que l'arrangement pénible de ses réminiscences; il enchaîna les uns aux autres des emprunts exacts
mais sans harmonie entre eux. Sa parole se ressentit de ce travail mécanique. Elle restait voilée comme son regard, comme son visage. C'était un bruit, un bourdonnement que le premier venu aurait aisément produit. Vainement exposa-t-il combien devait être puissante l'autorité personnelle des Pères de l'Église lorsqu'ils sortaient de leur dévorante Thébaïde, pour raconter dans les catacombes l'histoire ensanglantée du Sauveur, eux que le même supplice attendait presque toujours au sortir de leur prédication. Il cita à l'appui de son texte les grands noms des Augustin, des Chrysostôme, des Cyprien, des saint Simon ; aucun ébranlement ne lui annonçait l'effet de son discours. La chaire demeurait vide. Mécontent de lui-même et fatigué de la lassitude qu'il produisait parmi ses auditeurs, il éclata tout à coup, et à la suite de ce déchirement, sa voix devint sonore, pleine, moelleuse, vibrante ; l'église l'étouffait, il l'élargit ; son souffle impétueux écarta le brouillard qui l'enveloppait, et son visage, baigné de la sueur d'une victoire pénible, s'illumina d'une blancheur prophétique.
« Ah ! mon Dieu, dit Louisiane de Kermaji, en pressant le bras de Constance de Rétal.
— C'est lui! ajouta Constance, en soulevant de ses deux mains agitées par l'effroi le voile abaissé sur son front, et en les laissant retomber sans force. C'est lui!
— Mais que vous ai- je dit jusqu'ici? ma propre con-
damnation. Oh! mes chères et tendres sœurs, reprit Francis, d'un accent mouillé de larmes, qui suis-je pour prendre la parole dans cette journée? Je vous ai parlé de nos apôtres célèbres,, et je sais bégayer à peine quelques idées ; j'ai dit combien la pureté de leur belle vie persécutée ajoutait de poids à leurs paroles, et moi, je viens, mon Dieu, revêtu seulement depuis quelques jours du caractère sacré de prêtre, prendre leur place comme si j'en étais digne. Je ne suis digne que de votre pitié, vous toutes qui m'entendez. Oh! ne m'écoutez pas! ne m'écoutez plus! Hier, j'étais encore pris dans les liens de ce monde, pour le rachat duquel celui que je venais vous prêcher est mort; hier j'étais, savezvousquoi? un jeune homme sans innocence, vivant mes jours et mes nuits avec une affection terrestre, et ne la quittant pas, lui sacrifiant mes pensées et ma vie, voyant son nom partout aux pages des livres saints ouverts devant moi, l'entendant partout, et le répétant sans cesse pour unique prière, quand je voulais prier. Voilà le prêtre qu'on est venu chercher. Je parle d'hier, suis-jc meilleur aujourd'hui? Non. Mon repentir est une dérision, car je n'oublie cette si aimée créature, qu'en y songeant éternellement; je l'éloigné de ma bouche et je l'appelle de ma pensée; j'ai pris cet habit de prêtre, parce qu'elle est couverte du voile de religieuse, et je ne suis là, mon Dieu! oh! mon Dieu, punissez-moi ! que parce qu'elle est ici.
La terreur produite par ces paroles avait couché comme sous un coup de vent toutes les têtes des religieuses.
Deux ligures seules se regardaient face à face dans la chapelle, et se regardaient fixement.