UNE AMITIÉ SAINTE
Ici commença entre les deux religienses un des plus beaux poèmes de Famitié. Malheureusement, on n'en sait que la plus faible partie. Que de sublimes pages écrites dans leurs cœurs seulement, où nul n'a pu les lire ! C'est au moment de se marier avec Francis, que Louisiane apprend — et comment l'aurait-elle su plus tôt? — que Francis et Constance de Rétal, son amie, sont l'un pour l'autre l'objet d'une de ces passions qui parcourent toute la vie, comme la foudre parcourt du haut en bas un clocher quand elle a frappé sur sa flèche. Elle seule savait de quelle religieuse le prédicateur avait voulu parler le jour du sermon. N'était-elle pas assise près de Constance ? n'avait-elle pas senti le froid de ses mains lorsqu'elle avait écarté son voile? n'avaitelle pas vu son visage, quand le jeune prè\re, en proie à un instant de folie, d'amour et de piété, s'était accusé, du haut de la chaire, d'avoir aimé, d'aimer
encore une religieuse du couvent de la rue du Temple? Elle alla le lendemain vers Constance, à Fheure de la promenade du soir au jardin, et lui demanda pardon, comme d'une ingratitude, de l'avoir si souvent entretenue de son mariage futur avec Francis de Cramayenne. Pauvre amie! pauvre Constance ! comme elle l'avait torturée jour par jour depuis un an, en lui parlant du bonheur qu'elle éprouverait bientôt à échanger son nom de Kermaji pour celui de vicomtesse de Cramayenne, le nom d'un charmant officier, qui deviendrait un brave capitaine en quelques années ! Constance avait écouté ses confidences sans mourir, sans pleurer, sans détourner une seule fois la conversation; Constance tout entière pourtant au souvenir de M. de Cramayenne, et condamnée par la réclusion, par le voile, par des vœux éternels, à ne jamais se trouver avec lui ! Mais c'était à admirer à deux genoux tant de résignation. Louisiane se souvenait encore des conseils que Constance lui donnait lorsqu'elle lui parlait de ce mariage, dont chaque heure avançait la réalisation. Élevée avec Francis, elle connaissait son caractère comme celui d'un frère. C'était par telle manière de juger les choses qu'on se faisait bien venir de son amitié; il ne se plaignait jamais, mais la bouderie était persistante chez lui : elle durait des semaines entières, si on ne lui épargnait pas la moitié du chemin de la réconciliation, même eût-il tort.
— Vous m'avez appris cela, vous, chère martyre! lui disait-elle, en lui baisant les mains ; et je ne vous ai pas rendue folle de désespoir ! Que n'est-il libre ! pourquoi vos vœux sont-ils prononcés ? je vous ferais une dot et je vous marierais ! et je vous regarderais être heureux. Tu crois à ma sincérité, n'est-ce pas, chère affligée ! reprenait-elle ensuite en mettant la tète de Constance sur son cœur. Je ne te dis pas cela parce que tu ne peux plus être à lui, parce qu'il ne peut plus être à moi, va, crois -le bien, crois-le bien! »
A ces paroles, d'autant plus touchantes que Louisiane de Kermaji offrait le modèle des pensionnaires espiègles, Constance de Rétal répondait par les mêmes démonstrations d'amitié. Elle regrettait de toute son âme, et l'on sait si la sincérité l'habitait, d'avoir été un obstacle au mariage de son amie avec M. de Cramayenne.
— Il aurait été heureux avec vous, disait Constance à Louisiane, tandis qu'il ne le sera pas sur la terre. » Elle blâmait la détermination de Francis, qu'elle n'osait appeler une folie.
— Les vœux ne guérissent de rien, ajoutait-elle, il le sait maintenant; je le savais avant lui. Moi, du moins, j'ai l'excuse de l'obéissance; qui l'obligeait, lui, à renoncer au monde ? Il aura voulu, oui, il aura voulu, se reprenait ensuite Constance, en tombant peu à peu dans une sorte d'extase triste, me prouver par là que je n'aurai plus à craindre désormais qu'il donne sérieu-
sèment son cœur, qu'il partage son nom, qu'il dévoue sa vie à une autre femme. Oh ! m'est-il permis ici, sous ce voile, de me réjouir de ce sacrifice? Eh ! bien, oui, termina-t-elle, je serais morte s'il se fût marié ! Viens, Louisiane, allons prier, s'écria-t-elle en quittant le banc de pierre qu'elles occupaient en ce moment toutes les deux dans le jardin du couvent. Viens! cette matinée de printemps me trouble, me boulverse. Qu'ai-je dit?
Louisiane se leva pour suivre Constance à la chapelle; mais les dernières paroles de la sœur grise lui avaient fait bien du mal.
Quoique assez riche pour vivre tranquillement dans sa maison d'Arras, M. de Kermaji n'eut pas le courage de refuser une petite tournée en Chine, dans le but de rectifier le gisement de la côte septentrionale du Japon. Louis XVI tenait beaucoup à bien déterminer la configuration de cette partie du globe, vers laquelle il avait déjà envoyé une fois l'illustre et malheureux La Pérouse. M. de Kermaji voulut donner au roi une preuve de son attachement; il quitta Arras, son cher bien-être, son beau jardin, sa fille, à laquelle il vint faire ses adieux à Paris, et il partit pour les mers de la Chine sur un vaisseau qui l'attendait à Cherbourg. Cette circonstance explique la prolongation du séjour de Louisiane au couvent des Sœurs-Grises de la rue du Temple ; elle y resterait jusqu'au retour de son père. Jamais elle
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n'eût consenti à cet arrangement sans la nouvelle intimité qui s'é'ait établie à tant de titres entre elle et Constance de Rétal. De peur de trop exciter la curiosité de son père, Louisiane ne lui parla pas de la nouvelle vocation de M. de Crainayenne, et ce qui semblera d'abord plus extraordinaire, M. de Kermaji ne parla pas une seule fois à sa fille de Francis , et c'était pourtant à cause de son mariage avec Francis qu'il l'avait mise au couvent.
On touchait à la fin de l'année 1791 ; la révolution allait d'un bon pas, elle ne perdait pas son temps : elle démoilissait tous les jours quelque chose autour d'elle, hâtant le moment où elle resterait seule debout, où elle n'aurait plus guère qu'elle à maintenir, ce qui ne serait pas le moins difficile de son œuvre. Elle avait tué Favras devant les portes de l'Hôtel-de-Ville, supprimé les parlements, décrété la constitution civile du clergé, ramené le roi de Varennes à Paris, et consommé bien d'autres actes, dont nous aurions à nous occuper si nous écrivions l'histoire de France, au heu de retracer les vicissitudes renfermées dans quelques pieds de terrain. Si nous rappelons ces actes, c'est que l'imperceptible rouage tournait avec le grand, et que les angles ont la même mesure à leur sommet étroit qu'à leur extrémité immense. Seulement les degrés sont plus petits.
Un mur de douze pieds de haut, menace réalisée, s'était élevé entre la propriété de M. de Cramayenne et celle de M. de Rétal, depuis les dernières explications
que ces deux anciens amis avaient eues au sujet de Fly, le chien lévrier. Plus de rapports entre eux; il n'en était plus de possibles. M. de Rétal, par entêtement plus encore que par conviction, était allé grossir le nombre des grands seigneurs qui embrassèrent avec Lafayette et Montmorency, la cause de la révolution.
Saint-Mandé reconnaissant lui avait conféré le grade de capitaine dans la garde nationale de la commune. Cet honneur mettait la liberté de son ennemi entre ses mains, en attendant de le constituer arbitre de sa vie. Il n'est sorte d'ennuis -qu'il ne fit subir à M. de Cramayenne. Il l'obligea à tenir constamment un drapeau révolutionnaire à chacune de ses croisées, à figurer à tous les banquets civiques qui se célébraient sur la pelouse, devant une des principales portes du bois, disposition atroce qui forçait M. de Cramayenne à manger son potage froid, une de ses répugnances, et M. de Rétal le savait bien ; il l'accabla en outre de billets de garde, car il n'avait pas manqué de l'enrôler dans les rangs de la garde civique. M. de Cramayenne souffrit pendant plus de deux ans ces vexations sans se plaindre.
Un jour il échappa aux nouvelles persécutions dont son voisin le menaçait ; M. de Rétal, en jetant les yeux sur la maison de M. de Cramayenne, vit les drapeaux r •lires, les croisées fermées excepté une seule, où flottait un drapeau blanc.
— Un drapeau blanc ! Mon homme est pris, se ditil, en se faisant suivre du maire et de quatre gardes nationaux chez M. de Cramayenne. Mais la porte de la maison ne s'ouvre pas. Sommation faite, on l'enfonce; toute la famille était partie.
— Il a émigré ! s'écria M. de Rétal, il a émigré ! Nous nous retrouverons aux frontières, ajouta-t-il en remettant son épée de capitaine dans le fourreau.