‹ La Descendance des AlcooliquesChapitre 20 sur 39 · MÉCANISME DE L'ACTION DE L'ALCOOLISME SUR LA DESCENDANCE · texte numérisé non relu

MÉCANISME DE L'ACTION DE L'ALCOOLISME SUR LA DESCENDANCE

Nous avons établi que l'alcoolisme conduit à la dégénérescence, nous connaissons ce que c'est que cette dégénérescence dans sa formule générale ; comment l'expliquer? $

Les fonctions génératrices, dans livresse, subissent un peu le sort de toutes les autres fonctions: excité lorsque les premiers effets de l’intoxication alcoolique se font sentir, l’homme est d’abord invité au plaisir de l’amour. Mais, si le coït est plus fréquent, il est vraisemblable qu’il est moins productif; à période plus avancée, les fonctions génératrices faiblissent ainsi que toutes les autres.

Dans l'alcoolisme chronique, c’est la faiblesse ou même l’abolition de la fonction génésique : « Baccho favente, friget Venus.» D’après Lippich (1), l’ivrogne étouffe en germe les deux tiers des individus qu’il aurait dû procréer, et l’avortement ou les accidents de la parturition sont particulièrement fréquents et fâcheux chez les femmes qui abusent du vin, d'après Franck(?). En effet, les testicules sont souvent réduits au volume d’un pois et remontent dans l’anneau inguinal, le serotum et la verge sont flasques, les tubes séminifères ne logent plus que des cellules granuleuses, infiltrées de graisse ; les spermatozoïdes y sont rares, les sympexions s’y voient au contraire

(1) Lippich, £léments de dipsobiostatique, ou de l’Abus des boissons sprritueuses. Laybach, 1834.

(2) Frank, de l’Alcoolisme et de ses effets dans le delirium tremens. (Thèse Leipzick, 1832.)

en abondance. Chez la femme, les ovaires sont aussi petits, surtout dans leur portion sécrétante, et la menstruation, d’abord irrégulière, cesse bien avant l’âge. Les désirs amoureux, excités par des libations momentanées, diminuent vite; dans les deux sexes, l'impuissance, l’absence de sensation voluptueuse restent. ;

Ces altérations anatomiques ou fonctionnelles nous semblent capables de tout expliquer; l’état de vieillesse anticipée que révèle l’état des testicules, la suppression dela menstruation avant l’âge, ne sont que l'expression dernière de la souffrance des organes générateurs: ainsi les éléments essentiels de la vie du nouvel être qui naîtra de la rencontre du spérmatozoïde et de l’ovule sont primitivement sécrétés, formés dans des conditions défectueuses, portant par cela même en eux des tendances morbides générales. Ensuite la segmentation du noyau vitellin ne se fera pas selon la loi ordinaire: elle aura lieu péniblement, ne se produira peut-être même pas entière, aboutira à un alanguissement général de la vitalité, à un défaut partiel de cette vitalité; c'est de là aussi que uaitront les difformités physiques et les diminutions de résistance vitale. Il existe des observations qui prouvent, avec l’évidence d’une expérience physiologique, la réalité de ces faits et de ces explications. Sabatier (1) rapporte qu'un homme sobre, intelligent et robuste paysan, passa à boire et à manger, comme on le fait dans certains villages des plateaux de Auvergne, les trois premières semaines de son mariage; son état resta pendant tout ce temps fort voisin de l’ébriété. Neuf mois et demi après, naquit une fille qui n’a pu apprendre à lire et à écrire, toujours de mauvaise humeur, à caractère bizarre et changeant, qui est myope et affectée de mystagmus. Dans ce même travail, on trouve des observations multiples d'individus

(1) Sabatier, Thèse Montpellier, loco citato.

alcoolisés, oubliant certain soir leurs principes malthusiens et procréant des enfants difformes, épileptiques, idiots.

1° Ivresse. — M. Demeaux (1) avait le premier, du reste, conclu que l’état d'ivresse alcoolique au moment de la conception était une cause d'épilepsie chez les enfants. M. Dehaut (2), M. Vousgier (3), avaient fourni des observations confirmatives de ces idées; M. Voisin, plus tard, écrivait que, dans douze cas d’épilepsie, il avait pu s’assurer que la conception avait eu lieu en état, d'ivresse (4), et Toussenel prétend que la plupart des idiots sont des enfants créés pendant l'ivresse (5) M. Grenier (6) a récemment cité sept cas sur 188 observations. Nous pouvons donner une observation analogue.

Observation 1.— M. B... (Léon), vingt-deux ans, sans profession, né et domicilié à Montpellier, entre le 16 avril 1880 à l'asile.

Le second de cinq enfants et procréé (ces renseignements intimes sont d’une exactitude absolue) dans une période de surexcitation intellectuelle intense et en état d'ivresse de la part du père, ce jeune homme a eu toute sa vie des manifestations nerveuses et des troubles nutritifs accusés. D'un à deux ans, le hoquet était très-fréquent ; vers six ans, glandes au cou, expuitions sanguines, troubles gastro-intestinaux ; névralgies et céphalées intolérables vers dix ans; toux et signes de tuberculose plus tard. D'une santé très-délicate de par ces maux sucessifs, B.... n’a jamais eu, en outre, l'intelligence bien ouverte; il avait cependant quelques notions élémentaires. Un coup de pied de mule recu sur la nuque à l'âge de trois ans ne paraît pas avoir eu d'influence sur le développement de cet état intellectuel.

(1) Demeaux. (Ac, sciences, 1* nov. 1860.)

(2) Dehaut. (Ac. sciences, 29 octobre 1861.)

(3) Vousgier. (Ac. sciences, 10 décembre 1861.)

(4) Voisin, art. EpiLepsir, Dict. Jaccoud (?)

(5) Toussenel, cité par Kind, loco citato.

(6) Grenier, Contribution à l'étude de la descendance des alcooliques. (Thèse Paris, 1887.)

Due SOS

À treize ans, les céphalées lui interdisirent tout travail intellectuel ; les punitions de ses maitres n'étaient du reste pas faites pour les faire cesser. À seize ans, parurent des vertiges épileptiformes et une exophthalmie du côté gauche, puis de grandes attaques avec affaiblissement visuel et perte progressive de la vue de l’œil gauche; les douleurs de tête pariétales continuaient. Ces troubles nerveux portèrent vite une profonde atteinte à l'intelligence: elle devint paresseuse, s’affaiblit ; le caractère devint irritable; il cherchait querelle aux siens, cassant, brisant, ne connaissant aucun frein ; hypochondriaque, il avait parfois peur de mourir, il se tâtait le pouls. Enfin il prit l'habitude de sortir, se coucha tard, roulant en ville, buvant beaucoup, dépensant au jeu ou avec les femmes l'argent qu’il dérobait à sa mère. On dut l’interner.

À son entrée dans l'asile, son état psychique était constitué par de la démence entée sur une idiotie incomplète : prostré, marchant diffcilement à cause de douleurs dans les reins et les jambes, il n'avait pas conscience de sa situation, mais était irritable et ne pouvait souffrir la moindre taquinerie. Tel est encore ce malade ; hypochondriaque, égoïste, peu sociable, il ne connaît les gens que pour le bien-être qu’ils peuvent lui procurer. Il est toujours sujet aux vertiges ou aux grandes attaques épileptiformes : l'aura part du doigt comme un serpent qui l’enlacerait en remontant le long du bras ; arrivé à l’épaule, il y a chute et perte de connaissance ; la compression de la radiale gauche supprime la sensation d'aura annonçant l'attaque.

Mesurant 162, les proportions bien gardées, mais la poitrine étroite et le dos voussé, les membres graciles, la force augmentée à gauche (53), bien qu'il n’y ait pas gaucherie, B.... a le crâne petit, aplati en arrière, bombé latéralement; la bosse frontale gauche est aplatie, la suture sagittale et les sutures pariétales ne sont pas complétement con. solidées ; le nez est déjeté à gauche, l'os malaire droit est plus petit et moins saillant, il y a prognatisme de la mâchoire supérieure. L'œil droit, en strabisme divergent, ne voit que du côté externe de la rétine; le

gauche est en exorbitisme et absolument nul pour la vision; les pupilles sont dilatées. Le cœur est émotif, l'artère radiale droite bat moins fré.

quemment, a une ondée moins volumineuse que la gauche. Rien aux vis-

cères ; les réflexes tendineux sont abolis aux genoux, conservés ailleurs.

Le père, vif, original, excentrique, avait plusieurs ménages et plu-

sieurs enfants dans chacun. Adonné aux boissons alcooliques, il s’abstenait de cohabitation lorsqu'il était en état d'ivresse ; de sorte que ses autres enfants ne sont pas tarés sous ce rapport comme l’est le sujet de l’observation. Il mourut à soixante-six ans d'une pneumonie. Le grand-père mourut à quarante-cinq ans, d'accident; la grand'mère à quatre-vingt un ans, dans la démence sénile. Un oncle mourut d'accès pernicieux, une tante est bien portante.

La mère, fille unique, très-nerveuse et violente, est détraquée et mange tout son avoir sans préoccupation du lendemain. Le grand-père mourut à trente ans de dysenterie; la grand’mère, à trente-cinq ans, de la rupture d’un anévrysme.

Trois frères morts: l’un à trois ans, d'accidents pulmonaires ; l’autre à deux ans, du croup ; le troisième, mort-né. Deux sœurs, l’aînée et la plus jeune de la famille, bien portantes.

Cette influence de l’état d'ivresse, qui n'avait pas échappé à Esquirol, Seguin, Morel, Lucas, est aujourd’hui acceptée, et Déjerine (1) écrit: « Quelque délicat et difficile que soit ce genre de recherches, nous possédons cependant aujourd’hui un assez grand nombre de faits démontrant qu'une perversion passagère de l’état cérébral, quelle qu’en soit la cause, peut imprimer au nouvel être, conçu dans ces conditions, une modification spéciale, qui se traduira plus tard par des symptômes divers, analogues à ceux que l’on rencontre chez les vrais héréditaires, c’est-à-dire chez ceux dont les générateurs sont atteints de troubles permanents dans le fonctionnement du système nerveux. »

2 Alcoolisme chronique. — En dehors de l’ivresse, l’alcoolisme chronique suffit à lui seul pour amener la dégénérescence. Magnus Huss (2) rapporte aux fécondations accidentelles dont sont capables certains alcooliques, sous l'influence

(1) Déjerine, de l’Hérédité dans les maladies du système nerveux. (2) Magnus Huss, loco citato.

here

d'une libation peu accentuée, la plupart de ces avortons physiques et intellectuels qui, par leur nombre croissant, lui ont fait établir le fait de la diminution de la stature des Suédois. Ludwig Dadhl (1) pense, de son côté, que le grand nombre d'idiots que l’on rencontre en Norwége provient de l'usage abusif de l’eau-de-vie, en particulier chez le père, mais aussi chez la mère pendant la grossesse. M. Contesse (2) établit aussi par de nombreuses observations probantes cette influence de l’abus habituel des boissons sur la descendance. M. H. Martin (3), étudiant les épileptiques de son service à la Salpétrière, reconnaît l’alcoolisme des parents plus de 60 fois sur 100. Dans le cours de ce travail, nous serons assez heureux pour produire des observations multiples qui appuieront, après beaucoup d’autres, cetie opinion d’une importance majeure. Enfin la cessation des excès alcooliques amène dans la succession des produits des retours à l'état normal tels que lincrédulité en matière d'influence morbide de l'alcoolisme n’est plus de mise. Comme Sabatier, nous pouvons citer un fait personnel dans lequel cet effet de la suspension est très-net, tandis que persiste l’inflaence nocive sur la seconde génération.

Observation II. — Il existe dans un hameau du Cantal, à quelques kilomètres de Murat, une famille dans laquelle l'alcoolisme a produit des effets remarquables. Un paysan peu aisé, intempérant mais sans excès considérables, venu du reste à un âge fort avancé, épouse une femme robuste, comme le sont les Auvergnats en général; de ce mariage naissent plusieurs enfants, dont l’histoire pathologique est négative, mais aussi une fille qui, dès l’âge de quatorze ans, on ignore

(1) Ludwig Dahl(cité par Kind), loco ctato.

(2) Contesse, Etudes sur l'alcoolisme et sur l'étiologie de la paralysie générale. (Thèse Paris, 1862.)

(3) H. Martin, de l’Alcoohisme des parents comme cause d'épilepsie chez leurs descendants. (Ann. méd.-psych., 1879, p. 48.)

sous quelle influence, se met à boire l’eau-de-vie tout comme un homme et bienmieux que nombre d’Auvergnats. Peu à peu, ses affections diminuent; elle recherche les jeunes gens pour s’enivrer avec eux etnon dans un but lubrique, et cependant elle continue son pénible travail, sans que le lendemainil paraisse rien de ses orgies de la veille. À vingtcinq ans, elle abandonne sa famille pour suivre un veuf, possesseur de quelques lopins de terre, dont la valeur est absorbée en nature d’alcools au bout de quelques mois. À ce moment, la mère, après plusieurs tentatives avortées, se suicide par pendaison du chagrin de voir sa fille dans la voie de l'alcoolisme.

De quelques mois alors la fille ne boit pas. Sur onze enfants qu'a eus cette femme, deux sont nés pendant ce temps de répit, et vivent encore, nous verrons comment ; des neuf autres, une seule, l’afnée, vit en parfaite idiote, incapable même de garder l'unique vache qui constitue le bien de la maison, de petite taille, rabougrie, parlant par monosyllabes. Parmi les huit autres, nous en avons vu une vivante, encore plus déchue que son aînée, sujette à des attaques d’épilepsie, les jambes torses, morte à vingt-huit ans, d’une taille ne dépassant pas 1 m. 20; les sept autres étaient morts en bas âge de convulsions ou emportés par les plus petites maladies.

Grands parents sains : GRAND'MÈRE suicidée.

J #| PÈRE ép. MÈRE

buveur pendant alcoolique, quelques années ; détraquée, après son démente.

mariage, corrigé.

PUILE FILS FILS FILLE 7 FILLES idiote. bien portant, bien portant, idiote, mortes sobre. non marié, épileptique. convulsions.

| sobre.

on ne se 2 jumeaux 2 jumeaux idiots, morts impulsifs. à

quelques jours

Deux enfants mâles, nés pendant que les excès étaient suspendus ou beaucoup moins intenses, vivent grands, élancés, d'aspect solide, mais

la poitrine étroite, exploitant misérablement des domaines qu'ils afferment; l’un d'eux, marié à une vigoureuse femme, en a eu quatre enfants en deux couches. Les deux premiers jumeaux, âgés de six ans, ne savent pas encore parler; ils ont des instincts mauvais, se précipitent sur vous en vous mordant, si vous tentez de pénétrer dans leur maison, ou bien soufflent en bavant, le cou tendu comme les oies, lorsqu'on-passe à portée d'eux. Les deux derniers jumeaux, nés maigres et difformes, sont morts quelques heures après. L'autre fils n'est pas marié.

Qu'il soit accidentel, qu'il soit habituel, l'alcoolisme a donc des résultats fâcheux sur la descendance.

Lequel des deux procréateurs apporte le plus dans la décénérescence ? Certainement l’homme, de par la violence de ses passions, son genre de vie, est, plus que la femme, enclin à boire avec excès ; mais il est aussi à remarquer qu'il apporte dans l'acte de la conception une bien moins grande part. L'apport de la force qui donnera à l’ovule son activité vivante n’est que d’un moment; élaboration de l’élément spermatozoïde demande quelques heures ou quelques jours; puis l’homme s’en sépare et ne peut continuer à lui apporter le contingent de son intoxication.

Chez la femme, nos mœurs et les qualités natives de ce sexe sont telles, qu'elle s’adonne moins souvent à l'alcoolisme. Mais par contre, lorsqu'elle boit, avec quelle persistance et quelle intensité ne le fait-elle pas! Tous les prétextes lui sont connus, toutes les exhortations pour l’en dissuader sont vaines; elle continue à satisfaire sa passion. Dipsomanie, hystérie ou perversion morale, la cause importe peu; le fait est suffisant pour expliquer la violence de la dégénérescence. En effet, outre la formation de l’ovule, qui est le but de la vie génitale de la femme, il y a après la copulation des éléments constitutifs du nouvel être, la nutrition de cet être, qui incombe à la femme ; et chacun sait combien l'embryon emprunte à la mère.

Dr90R Par endosmose, l'embryon s’assimile des liquides nourriciers qui contiennent alors des traces d'alcool en nature; il en devient imprégné tout le temps de la vie intra-utérine, depuis la segmentation de l’ovule jusqu’à son expulsion de lutérus. Quoi d'étonnant que la vitalité soit affaiblie, elle qui, dès l’abord, a dû lutter contre cette cause morbide; que des difformités existent, puisque les tendances vitales sont incessamment contrariées ; que dans la vie extra-utérine, enfin, chaque cause aggressive ébranle de plus en plus cet échafaudage branlant, que les micro-organismes des épidémies menacent de le jeter bas, que’les conventions sociales dont est faite la vie des hommes donnent lieu à des réactions intempestives, dans lesquelles sombre la raison ?

L'importance intrinsèque de l'alcoolisme maternel est donc de beaucoup supérieure à celle du père; mais cet alcoolisme paternel, par sa fréquence, prend une importance numérique considérable. Ce seront nos conclusions.

Page 1