HISTORIQUE
L'étude des dégénérescences de cause toxique a de tout temps attiré l'attention des hygiénistes, des philosophes, des médecins; mais tous n’ont pas accordé à l’abus des boissons alcooliques l’importance qu’elle mérite comme cause de dégénérescence. Les Carthaginois défendaient bien la cohabitation si le mari avait bu du vin depuis vingt-quatre heures; les Romaines devaient bien s’abstenir de liqueurs fermentées; Amyot avait bien fait observation que livrogne n’engendre rien qui vaille. Mais, à côté de ces justes mesures restrictives, Mahomet prohibait la viande de cochon comme malsaine; et le haschisch faisait en Egypte de nombreux saints stériles, qu’adorait le public. La toxicité de certains aliments ou de poisons usuels était donc loin d’être établie, surtout au point de vue de la dégénérescence des descendants. L'un des premiers, Bertulus (1), en 1848, reconnait pour causes de la dégénération physique et morale des peuples la paresse, le vagabondage, la mendicité, puis l'ivrognerie. On voit quel rang cet auteur assigne à l'alcoolisme; il ne semble pas se douter que toutes ces causes sont dépendantes de l’ivrognerie elle-même. En 1851, Bush (2) méconnait encore les causes de la dégénération des
(1) Bertulus, Sur les causes de la dégénération physique et morale du peuple des grandes villes, et des moyens d'y remédier, in Ann. méd.-psych.,
(2) Bush, des Défauts et de la dégénération des jeunes gens dans les classes élevées de la société. (Ann. méd.-psych., 1851, p. 136.)
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jeunes gens dans les classes élevées de la société. Burdel en 1815 (1), des premiers, insiste sur l’appauvrissement de la dégénération et recommande, comme moyens de modérer les ravages de livrognerie, les influences morales et la législation suédoise. Magnus Huss (2) venait du reste d'écrire son livre, qui fait époque, et Morel (3), deux ans après, produisait son Traité des dégénérescences humaines. Sous l’auspice de ces maitres, la question prit une autre envergure; les discussions des sociétés savantes, des écrits spéciaux, signalèrent l’influence des intoxications sur la descendance. Nicolau-Barraquié (4), Sabatier (5), à Montpellier le prenaient comme sujets de thèse. Schlager (6), du reste, dans ses écrits sur l’hérédité, reconnaissait, et Métivié (7) démontrait la réalité de l’hérédité morbide.
C’est maintenant, et l'adoption des statistiques criminelles ainsi que l'opinion publique le montrent surabondamment, une notion courante que celle de la dégénérescence due aux intoxications. MM. Tanquerel des Planches (8), Roques (9), Le-
(1) Burdel, de l’Ivrognerte, de ses effets désastreux sur l'homme, la famille, la société. (Ann.méd.-psy., 1855.)
(2) Magnus Huss, Chromische Alcools Krankheiten oder A lcoolismus chroniceus. Stockholm, 1852.
(3) Morel, loco citata.
(4) Nicolau-Barraquié, des Dégénérescences dans l'espèce humaine produites par l'abus des boissons alcooliques et de l’opium. (Thèse Montpellier, 1863.)
(5) Sabatier, /nfluence de l'alcoolisme sur la progéniture. (Thèse Montpellier, 1875.
(6) Schlager, de l’Hérédité. (Ann. méd.-psy., 1877.)
(7) Métivié, Quelques Mots sur l'hérédité morbide. (Thèse Paris, 1863.)
(8) Tanquerel des Planches, 27 Morel, p. 405.
(9) Roques, des Dégénérescences héréditaires produites par l'intoxrcation saturnine. (Thèse Paris, 1873.)
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four (1), l'ont étendue au plomb; MM. Bourneville et Bricon(?), au sulfure de carbone ; Liebermann(3), Huc(4), Aïnslie (5), à l’opium; Moreau (de Tours), au haschisch (6); Tiedemann (7), au tabac. | En outre, de nouvelles notions sont nées de ces recherches : la folie héréditaire, née avec Grainger-Stewart à la statistique (8), fut reconnue comme une forme spéciale de folie, analogue à celle que créa l’alcoolisme et qu'étudiait M. Doutrebente (9). Mais, une fois l’origine première, le plus souvent toxique, de cette folie héréditaire connue, M. Magnan (10) l’étudia sous le nom plus récent de folie des dégénérés ; des travaux multiples se sont fait jour alors. MM. Lanteires, Taty, Gendron, Saury, ont écrit récemment leurs thèses inaugurales sur ce sujet; les sociétés de psychologie reçoivent des communications multiples, et le fatras des manies spéciales arrive à se fondre en ce terme de folie des dégénérés. MM. Gar-
(1) Lefour, de l'Influence du saturnisme d’origine paternelle sur le produit de la conception. (Gaz. Bordeaux, 1887, p. 313.)
(2) Bourneville et Bricon, Observation d’idiotie complète chez un descendant d’ouvrier intoxiqué par le sulfure de carbone. (Progrès médical, 1886.)
(3) Liebermann, les Fumeurs d’opium en Chine.
(4) Huc, l'Empire chinois.
(5) Ainslie, Materia indica, art. Opium. Londres, 1826, t. I, p. 271.
(6) Moreau (de Tours), du Haschisch et de l'aliénation mentale. Paris,
(7) Tiedemann, Geschichte des Tabaks und anderer ähnliche Genussmit tel. Francfort, 1854.
(8) Grainger-Stewart, de la Folie héréditaire. (Ann. méd.-psy., 1854, p. 306.)
(9) Doutrebente, Æ'{ude généalogique sur les aliénés héréditaires, 1869, p. 269.
(10) Magnan, Leçons sur la folie héréditaire, 1882-1883.
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nier (1), Legrand du Saulle, étudient ses rapports avec la médecine légale, et cette idée féconde de la dégénérescence par intoxication des parents n’a fait que susciter des recherches dont l'avenir démontrera toute l'importance. Enfin, plus près de nous encore, en 1883, M. Kind (2) fixe, d’après ses recherches, à 11 °/, des idiots ceux pour lesquels l'alcoolisme des parents est intervenu seul. M. Taguet écrit deux mémoires sur ce sujet (3). En 1886, M. Doursou publie seize cas à l’appui de ses conclusions, qui tendent à prouver que l’'insatiabilité ébrieuse, la débilité mentale et l’idiotie, le crime et le vice, l’épilepsie, l'hydrocéphalie et en fin de compte la stérilité, peuvent reconnaitre pour cause Palcoolisme des géniteurs. Et, dans leurs thèses inaugurales, MM. Legrain (4), Grenier (5), étudient la même question avec un luxe d'observations étonnant, mais surtout au point de vue symptomatique, sous les auspices de M. Magnan.
(1) Garnier, Anomalies du sens génésique chez les dégénérés. (Soc. méd.-légale, 13 juin 1887.)
(2) Kind, de l’Influence de l'alcoolisme sur la production de l'idiotie. (Allgemeine Zeitschrift für Psychiatrie, 1883.)
(3) Taguüet: 1° Hérédité dans l'alcoolisme (Ann. méd.-psychologiques, 1877); 2° des Effets de l'alcoolisme dans l'individu et sa descendance (Graz. Bordeaux, 1884).
(4) Legrain, du Délire des dégénérés. (Thèse Paris, 1886.)
(5) Grenier, Contribution à l'étude de la descendance des alcooliques. (Thèse Paris, 1887.)