CHAPITRE PREMIER
Effets de l'alcoolisme sur le corps et l’état de santé des descendants
Les altérations amoindrissantes, les atrophies partielles, sont le propre de l'alcoolisme; nous trouveronsles difformités originelles, les diminutions locales ou générales de vitalité, parmi les effets de l'alcoolisme portant sur le corps entier.
S A. Difformités. — Dans les archives de la Salpêtrière, et disséminés dans les auteurs, on trouve quelques cas tératologiques résolüment imputés à l’alcoolisme ancestral. Une ectromélie unilatérale avec rein unique, inclusion de la verge, cloaque vésico-rectal et tumeur du périnée, à été récemment publiée par MM. Bourneville et Bricon (1), comme résultant de l'ivrognerie du grand-père maternel; un frère de ce monstre, à trente mois, ne savait du reste pas parler. M. Boutier (2) a cité aussi un cas d’idiotie consécutive à une atrophie simple des circonvolutions cérébrales chez lequel on retrouvait, parmi les ascendants, un père absinthé, un grand-père et un aïeul alcooliques. MM. Bourneville et Leflaive (3) citent encore une idiotie consécutive à l’hydrocéphalie qui compte dans son ascendance une grand’mère et un grand-père alcooliques. Enfin MM. Bricon et Dauge (4) font remonter à un père absinthique
(1) Bourneville et Bricon, Æecherches chriques et thérapeutiques sur l’épilepsie, l’hystérie et l’idiotre, 1887, p. 195.
(2) Boutier, thid., 1884, p. 140.
(3) Bourneville et Leflaive, hid., 1884, p. 111.
(4) Dauge et Bricon, 1h1d., 1883, p. 110.
une épilepsie idiopathique avec rachitisme et exostoses multiples et symétriques. Mais, par contre, la plupart des observations de monstres dont foisonnent les journaux médicaux sont muettes sur leur étiologie.
Nous croyons avoir étéles premiers, M.le professeur agrégé Mairet et moi (1), à démontrer expérimentalement la valeur du facteur alcoolisme comme causes de difformités. L'importance de nos expériences n’a pas besoin du reste d’être démontrée ; nous avons hâte de les livrer au jugement et à appréciation du monde savant.
ExPÉRIENCE I. — Une chienne pesant 29 kilogr., de race épagneul, intelligente, venant de chez l'équarisseur, pleine de six semaines, commence le 8 février 1887 à prendre par la sonde œsophagienne 2 gr. d'absinthe de débit par kilogr. du poids de son corps (l'alcool est calculé ramené à 100). L’ivresse est presque immédiate.
Le l4février, on donne 3 gr. par kilogr. et par jour, sans que l'ivresse prenne d’autres caractères, sans troubles de nutrition.
Le 18 février, on donne 4 gr. Trois jours après, elle pèse 32 kilogr.
Le 2 mars, 33 kilogr. A peine sortie de l'ivresse que lui a procurée la prise d'alcool du matin, la chienne met bas quatre chiens en deux heures ; le quatrième est mort-né et les enveloppes de l'œuf sont comme putréfiées.
Le 3 mars, près de trente-six heures après, deux autres chiens sont nés ; amaigris, chétifs, sans graisse dans le tissu cellulaire sous-cutané ; ils n’ont pas respiré.
Deux chiens et une petite chienne vivent, grandissent difficilement, la chienne venant beaucoup moins grande que les deux frères; le plus beau des chiens n’a actuellement qu’un testicule, descendu dans les bourses: leur intelligence à tous n’est pas à la hauteur de celle de la mère. Peu intelligente, paresseuse, timide, gourmande, disgracieuse dans ses mouvements, la tête de forme bâtarde, la chienne n’a pas le
moindre odorat.
(1) Mairet et Combemale. (Ac. sciences, 13 février 1888.) 1?
et CM RE
Exp. II. — Une chienne, fille de la chienne précédente, adoptée dans l'asile, se nourrit bien, a eu à six mois la maladie et a, à cette occasion, beaucoup toussé. Les 21-25 octobre, au moment de son rut, elle est saillie à plusieurs reprises par un chien braque, vigoureux et intelligent, bien conformé, connu de nous depuis quatre ans. Le 25 décembre 1887, après une gestation pendant laquelle elle s'est montrée de plus en plus paresseuse, vorace et sale. elle a une hémorrhagie de quelques cuillerées de sang ; en dix heures, au milieu d'une odeur fétide des membranes, elle met bas deux chiens et une chienne.
Le premier n'offre pas d'anomalies apparentes; il vit encore, mais est chétif, le ventre gros ; son arrière-train est atrophié.
Le second meurt le 9 janvier 1888, après quelques jours d'une hyperesthésie cutanée notable, tétant peu. A l’autopsie, nous trouvons les intestins lavés comme dans l’athrepsie, les poumons remplis jusqu’au larynx de spume aérée avec quelques noyaux atélectasiques, les os du crâne plus durs que ceux des chiens de cet âge ; enfin le trou de Botal n’est pas oblitéré.
Le troisième chien est trouvé mort au chenil le lendemain de la mise bas. Il existe des anomalies de développement multiples ; la queue est recourbée en arc de cercle à sinus inférieur dans son tiers antérieur, par raccourcissement des muscles qui s’insèrent à cet endroit, peut-être aussi par ankylose des vertèbres. Le pied droit antérieur est en varus ; une cicatrice cutanée à laquelle pend encore une adhérence se remarque allant des orteils au coude ; quelques orteils de cette patte sont atrophiées. Le cœur est déplacé à droite en totalité. Enfin la voûte
palatine a ses deux tiers postérieurs béants, et le vomer se voit par la fente : il y a gueule de loup.
Exp. III, — Du 25 juillet au 1‘ août, un chien est laissé dans le même chenil qu’une chienne nullipare, en rut et dans un état de santé florissant ; 12 kilogr. Depuis six mois et demi, le mâle est intoxiqué avec de l’absinthe Pernod calculée à 100°, jusqu'à 10 gr. par jour et par kilogr.; il sortait à peine d’un second accès d'abrutissement de plusieurs jours de durée et avait déjà beaucoup perdu de son intelligence de par son intoxication, lorsqu'il approche de la chienne.
Le 24 septembre 1887, naissent 12 petits chiens : 7 mâles, 5 femelles, 2 sont morts-nés (la docimasie pulmonaire montre qu'ils n’ont pas respiré; crâne bombé en haut, rien d’apparent à l’encéphale).