INTRODUCTION
L'usage des boissons fermentées est de tous les temps, de tous les pays, et répond à un besoin de l’homme, dont la vie, intellectuelle ou physique, n’est qu'une succession d’excitations périphériques. Aussi les peuples se sont-ils ingéniés à rechercher l'alcool, cette source d’excitations bien connues, partout où il est susceptible de se former, appelant suivant les âges à leur aide leur flair de sauvage ou les procédés savants de la chimie moderne.
Mais l’abus est près de l’usage. Cet axiome est particulièrement vrai pour l'alcool ; qu'on se rappelle l’histoire de Noé dans les temps bibliques, et que l’on consulte l’histoire des peuples depuis les époques les plus reculées jusqu’à nos jours. Depuis que la chimie a mis entre les mains de l’homme le moyen de produire l'alcool en grandes quantités, cet abus des boissons alcooliques suit une progression ascendante; les statistiques qui portent sur le siècle actuel suffisent, entre autres résultats incontestables, à démontrer à tout observateur impartial les progrès que fait dans notre société l’abus des spiritueux.
Dès 1854, du reste, le professeur Magnus Huss signalait,
dans un remarquable livre, les ravages que faisait en Suède
cet usage immodéré de l'alcool, et proposait de désigner sous le nom d’alcoolisme chronique les états morbides dus à lalcool. Éclairés par les médecins sur l’immensité du mal, les divers gouvernements européens ont vite répondu au cri d’alarme que jetait le professeur de Stockholm. Balzac et Fonssagrives, l’un en littérateur, l’autre en médecin, déclaraient l'alcool plus funeste aux populations que la guerre et le choléra. À ce fléau on essaya aussitôt d'opposer des barrières: les Parlements votèrent successivement des mesures prohibitives contre les producteurs d'alcool, frappèrent de lourds impôts les alcools importés ; à leur instar, les municipalités ont perçu des taxes exorbitantes pour son transport, même pour le simple droit de consommation. La justice, gardienne de la loi, refrène par divers moyens l'ivresse publique. Mais l'alcoolisme reste toujours debout envers et contre les couvernements, et il semble que toutes les mesures édictées contre ce mal social n’ont encore abouti qu'à mieux le faire constater, qu'à enregistrer ses progrès croissants.
Les idées de tempérance que, dans beaucoup de pays, certaines associations se sont donné pour mission de propager par la persuasion, par la récompense, par le livre, nous paraissent devoir faire par ces moyens des adeptes plus nombreux que par la sévère répression de l’abus que comporte toujours une loi. Mais l'autorité gouvernementale, protégeant l'initiative des citoyens marchant de pair avec elle, peut de
son côté amener des effets d’une portée immense.
Il est, eneffet, un sentiment grâce auquel une force morale telle qu'un gouvernement pourrait tenter la cure de l’alcoolisme : je veux parler de ce sentiment naturel de se voir revivre dans sa descendance avec les attributs de la force physique et de l'intelligence perfectible qui sont l’apanage du genre humain. L'observation est devenue .vulgaire,-en effet, que les descendants des alcooliques sont amoindris sous le rapport de l'intelligence ou de la forme physique, qu'ils retardent par cela même le progrès de lhumanité. À moins d’être inconsciemment un disciple de Malthus, ou le fruit des amours intermittentes d’un alcoolique, personne ne se refuse à tenir pour sien ce noble sentiment de la paternité, pour lequel Gall avait créé une bosse spéciale dans son crâne passionnel. Et, si l’on désire être père, contribuer pour sa part à la marche en avant du progrès, ce sentiment si naturel en fera taire bien d’autres moins nobles, la passion de l’alcool par exemple. L’on voit tous les jours des pères de famille mourir à la tâche pour assurer à leurs enfants une vie aisée. Est-ce donc un but moins élevé que celui de vouloir ses enfants sains de corps et d'esprit, perfectibles en tous sens ; sans vouloir viser, à un degré plus haut encore, la perfectibilité de l'espèce, ce que toutes les intelligences peuvent ne pas comprendre ou ne pas vouloir? L’argument nous semble d’une grande valeur digne, des réflexions des philosophes et de tout homme de bon sens.
C’est pour avoir müûürement réfléchi, c’est aussi pour avoir
mesuré et calculé les dangers de l’alcoolisme, et vu de près dans
les asiles d’aliénés, ces tombeaux de la raison, les dégradations physiques et mentales que lègue l’alcoolique à ses enfants, que nous avons cru faire œuvre méritoire, comme médeein et comme patriote, en étudiant après bien d’autres la dégénérescence qui est la conséquence de lalcvolisme des pa-
rents.
Ces quelques mots étaient nécessaires pour montrer l’importance du sujet que nous avons choisi comme thèse inaugurale ; l'ampleur et la portée de la question, loin de nous effrayer, nous ont confirmé dans notre résolution première, fruit de nos réflexions. L’asile des aliénés de Montpellier, où nous avons fait la plus grande partie de nos études médicales, sous la direction de deux maîtres en psychiatrie, M. le professeur Cavalier et M. le professeur agrégé Mairet, nous offrait du reste de telles ressources en observations, qu'ileût été puéril de ne pas utiliser pour la science les matériaux mis ainsi à notre disposition par la bienveillance de nos Maîtres.
Nos tendances à l'expérimentation physiologique avaient du reste, de tout temps, reçu de l’affectueuse direction de M. Mairet des encouragements tels, que depuis longtemps, avec sa collaboration et sous sa savante impulsion, nous avons entrepris des recherches dont les résultats seront incessamment soumis à l'appréciation des sociétés savantes. Ce travail s’appuiera en partie sur quelques-unes de ces expériences, patiemment poursuivies pendant quinze mois. Il nous est bien
permis d'indiquer d'ores et déjà que leur valeur est suffisante
pour autoriser leur intrusion dans un sujet dépendant éminemment de lobservation.
Le titre de notre travail nous paraît indiquer suffisamment à travers quelles questions nous désirons nous frayer notre route pour arriver à la démonstration de ce fait, que les descendants des alcooliques sont des dégénérés, et à l’étude de cette. dégénérescence particulière.
Une exposition aussi succincte que précise de lPhérédité, telle qu’on la conçoit aujourd’hui d’après les travaux les plus récents sur la matière, nous permettra d’abord d'amener à comprendre ce qu’on entend par dégénérescence, cet aboutissant, si expressivement dénommé, de toute condition anormale de la vie.
Nous essayerons ensuite de ramener à ses lignes principales l'étude de l’alcoolisme, ce grand facteur étiologique de nombre de dégénérescences. Il serait besoin pour cela de faire appel à de nombreux travaux de toutes dates et de tous pays; mais la maladie est si commune que les grands traits seront seuls dessinés, d’après les mémoires les plus importants, préférant nous appesantir sur certains points spéciaux, dont l'opposition ou la comparaison avec ce que nous dirons plus tard seront d’un grand poids pour.la démonstration de la vérité.
Réunissant, dans une seconde partie de notre travail, les notions tirées de l'alcoolisme et de l’hérédité, nous étudierons alors les effets de l’alcoolisme sur la descendance. Au point
de vue des effets sur l’état physique, nous présenterons quel-
ques résultats déjà signalés, ou que nous avons particulièrement mis en relief, sur la santé en général, les attributs extérieurs de l’homme, sa susceptibilité et sa moindre résistance aux maladies, sur les organes principalement atteints par la déchéance originelle. Au point de vue des effets sur l’état mental, la nature spéciale de nos études médicales nous mettra à même de donner à cette question de plus grands développements; mais, l'intelligence étant en grande partie ce qui distingue l’homme de la brute, et ses rapports avec le corps étant de tous les instants, nous ne paraïîtrons pas détruire l’harmonie des diverses parties de notre travail en insistant soigneusement sur celle-là.
Les questions des rapports de cette dégénérescence avec la médecine légale et celle du traitement, — car enfin il ne suffit pas d’une vigie pour crier : Terre ! il faut encore un pilote pour aborder sans encombre à travers les récifs qui barrent le port, — ces deux questions, disons-nous, ne seraient pas les moins dignes de notre observation. La longueur de notre travail nous sera une excuse suffisante pour justifier l’exposition générale et peu détaillée que nous donnerons à cette troisième parte; toutefois nous avons tenu à présenter la question simplement, à la traiter à un point de vue général, laissant au jugement du médecin légiste ou du clinicien le Soin de conformer ses actes dans la pratique avec la variété des cas particuliers, s’il ne croit pas de prime abord ses efforts frappés d’impuissance ou cette notion nouvelle indigne de considéra-
tion sérieuse.
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