‹ La déserteuse; pièce en quatre actes [par] Brieux & Jean SigauxChapitre 16 sur 42 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

FORJOT, GABUIliLLE. Gabrielle reste un moment sur le pas de la porte. Elle regarde son mari, puis se diriye vers la porte de droite, se ravise et fait un pas vers Forjot.

GABRIELLE

Il avait Fair sincère, tu sais...

FORJOT, travaillant toujours, jusqu'à indication

contraire.

Qui donc?

Le maître.

FORJOT

A quel propos?

GABRIELLE

Dans les compliments qu'il me faisait.

FORJOT

N'en crois rien,

GABRIELLE

Pourquoi cela?

FORJOT

Parce qu'il en raconte autant à chacune de ses interprètes.

• GABRIELLE

Qu'en sais-tu?

FORJOT

Je l'ai entendu dire les mêmes paroles tout à l'heure à madame Richardet.

GABRIELLE

Je t'assure qu'il paraissait parler très sérieusement.

Ne t'emballe pas..

GABRIELLE

Oh 1 je sais bien que, pour toi, je n'ai aucun talent.

FORJOT

Je ne dis pas cela.

GABRIELLE

Tu le penses.

FORJOT, la plume entre ses dents, tournant une page de son gros livre.

Mais non.

GABRIELLE

Il semble que chacun de mes succès te contrarie.

FORJOT

Mais non! mais non! {Un silence.)

GABRIELLE

Quand comptes-tu donner un autre concert?

FORJOT

Je ne sais pas.

GABRIELLE

Mais encore ?

FORJOT

Pas tout de suite.

GABRIELLE

Dans un mois ?

FORJOT

Oh ! non.

GABRIELLE

Dans deux?

FORJOT

Je n'en sais rien.

GABRIELLE

Enfin, tu en donneras encore un avant la fin de la saison ?

FORJOT

Je verrai. {Nouveau silence.)

GABRIELLE

Parée que l'idée m'est venue de jouer tout un acte des Olympiens.

FORJOT

Avec qui, mon Dieu?

Avec les artistes du théâtre.

FORJOT

Notre scène est trop petite.

GABRIELLE

On prendrait la salle Fornet.

FORJOT

Ton idée n'est pas une bonne idée.

GABRIELLE

Pourquoi ?

FORJOT

Pour un tas de raisons.

GABRIELLE

Moi, je la trouve très bonne.

FORJOT

Pas moi.

GABRIELLE

Si je le veux cependant, est-ce que tu m'en empêcheras ?

FORJOT

Je tâcherai de t'en empêcher.

GABKIELLE

Mais pourquoi? Tu pourrais bien l'arrêter un peu de travailler quand je te parle !

FORJOT

Non, je suis pressé,

GABRIELLE

Donne-moi une raison.

FOnJOT

Un autre jour.

GABRIELLE

J'ai besoin d'être fixée bientôt.

FORJOT

Quelle hâte !

GABRIELLE

Rametty en a parlé au maître, et je dois leur porter une réponse après-demain à Paris.

FORJOT

Tu vas donc à Paris ?

GABRIELLE

C'est mon jour de consultation.

rOBJOT

Je crois que tu peux, sans inconvénient, cesser ces voyages. Je viens de t'entendre chanter; ta voix est très bonne.

Je ne suis pas de ton avis.

FORJOT

Ton médecin t'exploite.

GABRIELLE

Tu te trompes. J'irai.

FORJOT, posant sa plume.

J'ai quelques petites observations à te faire. J'aurais voulu les retarder, mais je m'aperçois que le moment est venu.

GABRIELLE

Je ne demande pas mieux.

FORJOT

Je trouve que depuis quelque temps tu t'occupes un peu trop exclusivement de musique.

LA DESERTEUSE 7i

GABRIELLE

Qu'est-ce que je fais de mal?

FORJOT

Tu négliges un peu trop tout le reste.

GABRIELLE

Le reste? Qu'entends-tu par «.le reste » ? Tu ne vas pas me demander de copier tes factures ?

Mon Dieu, je ne parle pas de copier les factures, puisqu'il y a un employé qui en est chargé ; mais je comprendrais très bien que tu restes au magasin, que tu reçoives les clients et qu'un jour de presse comme aujourd'hui tu me donnes un coup de main pour les écritures.

GABRIELLE

Ne compte pas sur moi pour cela,

FORJOT, qui a repris son travail, mais s\irrête de temps en temps pour parler.

Tu Tas fait autrefois, cependant.

GABRIELLE

Autrefois, c'était autrefois.

FORJOT

Oui, tu ne connaissais pas M. Rametty.

GABRIELLE

Qu'est-ce que tu veux dire ?

FOR.IOT

Rien.

GABRIELLE

Tu vas me faire une scène de jalousie?

FORJOT

Non.

Je remarque, d'ailleurs, que depuis quelque temps, en effet, tu n'es plus le même à son égard. Pourquoi?

FORJOT

Il n'est pas question de Rametty en ce moment. Je trouve aussi que tu te désintéresses trop de ta fille.

GABRIELLE

Bon, voilà autre chose ! Est-ce que Pascaline n'qst pas bien élevée ? est-ce qu'elle n'est pas en bonnes mains?

FORJOT

Oui, mademoiselle Hélène te remplace. Trop, à mon sens. Je te prie donc de modifier un peu ta vie.

GABRIELLE

Je la trouve très bien comme elle est.

FORJOT

Je te prie cependant de la modifier.

GABRIELLE

Je n'y changerai rien.

FORJOT

Il faudra que tu la changes, d'une façon ou d'une autre.

Ne parle pas par énigmes.

FORJOT

Ne me force pas à être plus clair.

GABRIELLE

Qu'est-ce que tu t'imagines?

FORJOT

Rien.

GABRIELLE

Pardon ! Je vois bien que tu as quelque chose,. Tu m'as parlé de Rametly tout à l'heure avec des insinuations que je te prie de préciser.

FORJOT

Ce n'est pas à toi de prendre ce ton-là.

GABRIELLE

C'est à toi, peut-être?

FORJOT

Tu veux une scène, tu ne l'auras pas. Je te dis simplement que lu n'as plus besoin d'aller à Paris et je te demande de te laisser moins absorber par ta musique, voilà tout.

GABRIELLE

Désolée de te déplaire. J'irai à Paris, parce que j'ai besoin d'y aller.

FORJOT

Ne me pousse pas à bout. Ne me force pas à te dire ce que je te cache depuis si longtemps.

GABRIELLE

Qu'est-ce que tu me caches? [Forjot ne répond

pas.) Qu'est-ce que tu me caches?... Eh! laisse donc ces paperasses ! (Elle fait voler ses quittances.)

FORJOT, colère.

Gabrielle ! (// ramasse les papiers tombés à terre et les replace sur so7i bureau. Ensuite:) Soit! Il fallait en arriver là. [D'une voix sourde, sans éclat.) Je sais que tu es la maîtresse de Rametty.

GABRIELLE

Allons donc! Je le disais bien, c'est une scène de jalousie !

FORJOT

De jalousie ? Non. Il y a longtemps que je n'ai plus que du chagrin.

GABRIELLE

11 y a longtemps?

FORJOT

Oui.

GABRIELLE

Et c'est aujourd'hui que tu te décides à parler?

Oui. Parce que tu m'y as forcé et parce que tout

le monde, à Nantes, commence à connaître comme moi le but de tes voyages. On t'a rencontrée, à Paris, avec ton amant. Si lu les continues, ces voyages, le scandale que j'ai voulu éviter deviendra public, et voilà pourquoi je désire que tu les cesses.

GABRIELLE

Je me moque de Topinion de tes compatriotes.

' FORJOT

Je m'en moquerais aussi, moi, si je n'avais pas une fille. Mais je ne veux pas avoir souffert inutilement ce que j'endure depuis trois ans.

GABRIELLE

Sans trop de peine, du reste.

FORJOT

Sans trop de peine !... C'est après avoir découvert ta trahison que j'ai eu cette fièvre cérébrale qui a failli te rendre tout à fait libre. D'avoir vu la mort de près, cela m'a donné des idées que je n'aurais pas eues et que j'ai mûries pendant les longues heures de ma convalescence. Lorsque j'ai été rétabli, comme j'avais été touché de tes soins et de ta douleur, qui, je continue à le croire, était sincère, j'ai pensé que tu n'avais fait que céder à

un égarement, et je t'ai pardonné dans le silence de mon cœur. {Sur un geste de Gabrielle.) Oui, je sais bien que je ne suis pas comme les maris des romans que tu lis. Mais ceux-là ne font rien, ils n'ont pas le souci de l'avenir de leur enfant ni les tracas d'une lourde maison de commerce. Dans la vie des gens comme moi, on ne tue pas, on divorce, et je n'ai pas voulu faire de Pascaline la fille d'une divorcée ni l'exposer à apprendre plus tard qu'elle était la fille d'une femme... dégradée. C'est à cause d'elle que je te mets en demeure de choisir : ou tu redeviendras l'épouse et la mère que tu dois être, ou je demanderai le divorce ; j'ai assez de preuves pour l'obtenir.

GABRIELLE

Alors, à quoi aura servi ton fameux sacrifice ?

FORJOT

Si tu me contrains à cette séparation, je vendrai ma maison de commerce et je quitterai Nantes avec ma fille... Je trouverai à lui donner un motif qui ne la forcera pas à rougir de toi. Mais je ne veux plus, comme je l'ai vu tantôt, voir Rametty l'embrasser, et je ne veux pas que quelque petite camarade lui révèle un jour ou l'autre que sa mère est une cou-

reuse, ce qui est la vérité, et son père un mari complaisant, ce qui n'est pas.

GABRIELLE

Eh bien ! demande le divorce. Adieu.

FORJOT

Qu'est-ce que tu vas faire ?

GABRIELLE

Partir.

Ce soir ?

Ce soir.

FORJOT

GABRIELLE

FORJOT

Réfléchis bien que tu dis adieu à la vie régulière.

GABRIELLE

Elle m'assomme, la vie régulière! Et comment pourrais-je vivre à côté de toi, maintenant que je sais que tu m'as assez méprisée pour te taire ?

FORJOT

Si tu restes, tu pourrais croire, à mon attitude, que j'ai tout oublié.

LA DÉSEBTEUSE 79

GABRIELLE

Mais moi, je n'oublierais pas ! Si tu voulais être généreux utilement, il fallait l'être jusqu'au bout.

FORJOT

Et te laisser faire!

Je ne sais pas. Mais je ne veux pas vivre ici la vie d'éternelle humiliée qui serait la mienne désormais.

FORJOT

Tu n'as que de l'orgueil.

GABRIELLE

Possible, bonsoir.

FORJOT, avec le jolus grand calme apparent el en se remettant à sa table de travail.

Bonsoir, tu m'as fait toute la peine que tu pouvais me faire. {Elle sort.)

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