SCÈNE PREMIÈRE
FORJOT, HÉLÈNE. Un salon clair et gai. — Au lever du rideau, Forjot regarde au dehors par la fenêtre ouverte. Hélène, assise, fait de la tapisserie. Après un silence...
FORJOT
On ne le voit pas.
Il est encore trop tôt.
FORJOT, tirant une dépêche de sa poche et lisant.
« Arriverai jeudi trois heures. Ne viens pas me chercher. Irai directement chez toi. »
^ HÉLÈNE
Eh bien... il n'est pas trois heures et demie.
FORJOT
Il ne faut pas une demi-heure pour venir de la gare Montparnasse jusqu'ici.
HÉLÈNE
C'est qu'il a fait un détour.
l'ORJOT
U y a trois ans que je ne l'ai vu, cet animal-là. Je ne tiens plus en place.
HÉLÈNE
Je ne vous savais pas si liés.
FORJOT
Oh ! ce n'est pas tant par amitié... Mais tout de même, j'ai hâte qu'il soit ici, ce vieux Sabarot.
HÉLÈNE
Pourquoi?
Pour qu'il nous voie.
HÉLÈNE
Vraiment ?
FORJOT, après un nouveau coup (Tœil à la fenêtre.
Rien... (A Hélène ) Il faut te dire — mais tu ne lui en voudras pas... tu ne lui feras pas mauvaise mine...
HÉLÈNE, souriant.
Il t'a conseillé de ne pas m'épouser...
FORJOT
Juste. Ah ! J'étais seul de mon avis! Même toi qu'il m'a fallu convaincre. [Gaiement.) Mademoiselle ne voulait pas d'un vieux bonhomme comme moi... Je comprends cela, d'ailleurs.
HÉLÈNE
La responsabilité que j'assumais était si grande... Je ne sais pas encore comment J'ai pu me décider. Prendre la charge du bonheur de vos deux existences, songe donc ! Je ne me sentais pas assez de force, je n'avais pas confiance en moimême.
FORJOT
Et tu avais tort,.
HÉLÈNE
Qui sait!
■ FORJOT, tendrement.
Qu'est-ce que tu veux dire? As-tu quelque chose à me reprocher?
HÉLÈNE
Non. Tu as toujours été la bonté même et tu m'as rendu ma tâche facile.
FORJOT
Alors?... Est-ce que Pascaline a manqué à ce qu'elle te doit ?
HÉLÈNE
Non, certainement...
FORJOT
Tu dis cela...
HÉLÈNE
La vérité, c'est que j'ai peur.
FORJOT
En y réfléchissant, il me semble que depuis quelque temps elle ne te témoigne plus la même affection.
HÉLÈNE
Tu te trompes. Mais ce serait bien naturel.
FORJOT
Tu as à te plaindre d'elle, je le devine.
Non.
FORJOT
Si cela était, il faudrait me le dire, Hélène...
HÉLÈNE
Cela n'est pas.
FORJOT
Et je t'assure que je lui parlerais de façon à lui ôter l'envie de recommencer. Ah! cela je ne le supporterais pas !
HÉLÈNE
Ne t'irrite pas, il n'y a rien, je te dis... Si je suis inquiète sans motif, c'est que, vois-tu, je ne puis croire à la réalité de mon bonheur. Moi qui jadis étais presque une servante, me voici ta femme : moi, l'orpheline, me voici à la tête d'une famille. Je ne puis pas m'imaginer que c'est vrai et que je je sois, ici, réellement chez moi. Je n'ai pas encore pu m'habituer à cette nouvelle existence et il y a des moments oîi je me dis que cela ne peut durer,
OÙ j'attends le réveil prochain de ce trop beau rêve, où il me semble que quelqu'un va venir qui va me prendre cette place dont je ne puis me persuader qu'elle est réellement à moi.
FORJOT
Veux-tu te taire... Si elle est à toi!... par exemple... Je voudrais voir que quelqu'un... C'est la nouvelle de l'arrivée de Sabarot qui te donne ces idées-là... Moi, je veux me venger de ses prédictions désolantes en lui montrant notre bonheur...
HÉLÎîNE -
II faut le cacher, son bonheur.
FORJOT
Pas du tout, quand on l'a mérité... Et toi, tu l'as mérité pour nous deux... Oh ! mais je ne vais pas te laisser avec ces inquiétudes... Écoute... qu'est-ce qui pouvait nous arriver de pire, c'est le retour de la mère de Pascaline... Eh bien, elle est revenue. Nous avons l'ennui de lui envoyer sa fille... deux heures tous les jeudis... Et encore parce que j'ai été trop faible... Et après ?... On a sonné. [Elle fait un pas pour sortir.) Non, non, reste... (// va à la porte.) Mais oui, c'est lui... Entre, mon vieux Saba-
roL... Entre... Eh bien, tu as bonne mine... A côté de moi, hein, avec ma figure de cadavre... Tu ne trouves pas que j'ai... {Entre Sabarot.)