SCÈNE III GABRIELLE, LE MAITRE
LE MAÎTRE
Vous êtes probablement étonnée de me voir, madame, et je sais que mes illustres confrères ne daignent pas s'intéresser à des entreprises comme la vôtre, dignes cependant de l'attention de quiconque se préoccupe de la diffusion de l'art.
GABRIELLE
Votre sollicitude ne m'étonne pas, maître.
LE MAÎTRE, ttprès un silence.
Vous n'avez pas songé à donner, dans vos tournées, sinon l'œuvre tout entière, du moins quelques fragments des Ohjmpiens 7
Non, jiiaître.
LE MAÎTRE
Vous... Vous avez des raisons impérieuses de vous abstenir?
GABRIELLE
Nos moyens sont très limités.
LE MAÎTRE
On fait ce qu'on peut.
GABRIELLE
Nos recettes, bien minimes.
LE MAÎTRE
Vous pourriez augmenter les droits d'autour et me donner par exemple dix ou douze pour cent. Je m'en contenterais. Ce que je vous en dis, c'est pour
LA DRSERTEUSE i49
VOUS mettre à votre aise ; vous comprenez bien que, pour moi, c'est, au point de vue pécuniaire, de si minime importance.
GABRIELLE
J'en suis persuadée. Mais je ne crois pas que l'éducation du public auquel nous nous adressons soit assez avancée pour qu'on puisse le convier à l'audition d'une œuvre aussi délicate.
LE MAÎTRE
Voilà bien l'erreur de tous les impresarii ! Sous prétexte que l'éducation du public n'est pas faite, vous refusez de la commencer ! C'est de la pusillanimité.
GABRIELLE
Ou de la prudence.
LE MAÎTRE
Croyez-moi, madame, soyez imprudente. Montez les Olympiens et je vous promets le plus beau succès d'argent de votre carrière.
GABRIELLE
Comme artiste, j'admire votre partition, illustre
maître ; mais, comme directrice, je m'abstiens de la faire jouer.
LE MAÎTnE
Je sais bien pourquoi. Vous avez peur qu'elle fasse du tort à toutes les... inspirations de mes confrères ! Vous ne la connaissez pas, ma partition !
GABRIELLE
Je vous demande pardon, maître,
LE MAÎTRE, pluS fort.
Non, vous ne la connaissez pas ! C'est le propre des œuvres vraiment supérieures d'être accessibles aux humbles. Je suis comme Wagner, moi, madame, l'émotion d'un ignorant me touche plus que toutes les louanges des faiseurs de systèmes. Si vous connaissiez ma partition ! Mais vous n'en voudriez pas jouer d'autres ! Il y a, dans l'ouverture, un andantel
Avec une rentrée de basson, si, si, si, ré, mi, mi bémol.
LE MAÎTRE
Vous... vous... Mais alors, madame... Vous con-
loi
naissez mon œuvre et vous ne la'jouez pas? Oh 1 {Consterné.) Vous me croirez si vous voulez, madame, je ne me rappelle pas avoir éprouvé une déception aussi cruelle, un découragement aussi profond. {Défaillant.) Je vous demande pardon. {Il s'évente et respire des sels. Alfred parait à une porte; on entend une voix de basse, dans la pièce voisine, chanter :) « Nonnes qui reposez... sous cette froide pierre !... »
GABniELLE, à Alfred.
Laissez-nous. Mais fermez donc cette porte ! {Alfred disparaît.)
LE MAÎTRE
Vous connaissez ma musique et c'est celle-là que vous répétez ! Allons, madame, je vois que j'ai eu tort de venir. Je vous laisse à votre besogne, je vous laisse à l'opéra, à l'opérette odieuse, àl'opéracomique plus révoltant encore. [Criant.) Et je le dis bien haut, pour le mal que je vous veux, je souhaite que vous ramassiez à ce commerce une fortune, une grande fortune, une fortune énorme. Tels sont mes souhaits.
GABiuELLE, Criant. Ce sont aussi les miens. {Du ton ordinaire.) Mais
152 LA DBSERTEUSE
permettez-moi un mot, illustre maître. Vous rappelez-vous madame Forjot?
LE MAÎTRE
Madame Forjot?
GABIUELLE
Oui.
LE MAÎTRE
Non.
GAIÎRIELLE
Je vais vous mettre sur la voie. Madame Forjot, de Nantes. C'est une de mes bonnes amies.
LE MAÎTRE
Je n'ai aucun souvenir de ce nom-là.
GARRIELLE
Rappelez-vous. Elle a chanté à Nantes, devant vous, l'air de Cypris des Olijïnpiens, précisément.
LE MAÎTRE, cherchant.
Attendez donc.
GABRIELLE
Il y a quatre ans.
LE MAÎTRE
Oui, oui, oui...
GABUIELLE
Elle le chantait très bien, cet air, il paraît.
LE MAÎTRE, avec uH souvire.
Personne n'a bien chanté lair de Cypris.
GABRIELLE
Pourtant...
LE MAÎTRE
Personne n'a bien chanté l'air de Cijpris. Cet air-là est au-dessus de la voix humaine.
GABRIELLE
Mais enfin...
LE MAÎTRE
Non... Il y a eu, en Italie, une chanteuse qui s'est approchée, de très loin, de mon idéal... de très loin... Mais c'est tout.
GABRIELLE
Cependant, vous avez fait, paraît-il, à madame Forjot les plus grands compliments.
LE MAÎTRE
Oh! les compliments qu'un musicien adressée une femme qui vient de l'interpréter, on sait ce
que ça vaut, n'est ce pas? Moi, c'est un principe. Je dis à chacune que personne n'a jamais chanté comme elle. Ça lui fait plaisir et j'y gagne une réclame innocente et gratuite. (// ril.)
GADr.IELLR
Et si vos compliments lui tournent la tête?
LE MAÎTRE
Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise?,., qu'elle s'en prenne à sa vanité. Allons, adieu, madame !
r.AIÎ lELLE
Adieu, monsieur !
LE MAÎTRE, revenant, souriant.
On veut bien habituellement m'appeler maître. Oh! ce n'est qu'une nuance, une petite nuance... Adieu, madame I
GABRIFLLE
Au revoir, maître ! [Elle va ouvrir une porte pour appeler Alfred. On entend trois voix aigres chanter :)
Voyez par-ci, voyez par-là, Comment trouvez-vous tout cela ?
Voyez ceci, voyez cela.!.
(pendant rpiune voix masculine compte la mesure.)
{Le maître sort en levant les bras au ciel. Gabrielle fait signe aux chanteurs de se taire. Alfred parait.)
GABiuELLE, à Alfred.
Il est six heures. Renvoyez tout le monde. {Elle sort avec Alfred pendant un instant. On entend sa voix.) Et demain, à midi exactement, pour les ensembles. {Oit fait entrer Marion par la jjorte de droite. Gabrielle revient.)
MARiox, les yeux rouges.
Madame...
GABRIELLE
Marion !